HISTOIRE BU COMMERCE
Le roi, en se retrouvant au milieu des Parisiens, se vit l'objet d'une véritable ovation, car chacun saluait son retour comme une garantie de paix. Diverses circonstances ne tardèrent pas cependant à dissiper cette illusion, et à donner à l'acte qui venait de se conclure son véritable caractère : celui d'un armistice entre belligérants. A peine réconciliés, les membres de la famille royale ne semblaient en effet avoir qu'une seule pensée, celle de se préparer à d'autres luttes. Le duc de Bourgogne, tout en s'occupant de l'organisation des fêtes qui devaient se célébrer à Bruxelles h cause du mariage du duc di; Brabant, concluait secrètement un traité d'alliance avec le roi de Navarre et s'insinuait dans les bonnes grâces de la reine et du duc de Guyenne; le duc d'Orléans, non moins actif, se créait aussi des relations nouvelles, et épousait Bonne d'Armagnac, fille du comte Bernard d'Armagnac et petite fille du duc de Berri : la paix était moins assurée que jamais. Cependant l'hiver de 1409 avait été rude aux populations, particulièrement en Flandre; la rasière de blé y valait vingt sous, et un grand nombre de personnes y moururent d'une maladie contagieuse, qui, éclatant d'abord à Courtrai, avait fait le tour du pays. Le Brabant, malgré toutes les réjouissances oflicielles qu'on faisait sur son territoire, n'était guère mieux partai(é; on y introduisit néanmoins, vers ce temps, une réforme tlont nous croyons devoir dire quelques mots, car elle modilia singulièrement la législation criminelle jusqu'alors en usage, et exerça une action puissante sur les mœurs.
Ainsi que dans toutes les contrées soumises à l'influence germanique, le droit de punir n'était considéré, en Brabant, que comme l'exercice du privilège accordé à la personne lésée, * ou à ses descendants, de se venger d'une attaque injuste. Ce droit, dont l'application finit par être confiée à des juges, n'appartenait en réalité qu'au plaignant, dont la volonté seule mettait en action les divers rouages judiciaires; sans son aveu, l'ofilcier public n'eut osé agir : le criminel échappait à la répression. On augmenta désormais les attributions du magistrat, et celui-ci, chargé de poursuivre d'office toute infraction à la loi, cessa d'être le dispensateur des vengeances particulières, pour devenir le représentant de la communauté, le
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défenseur des institutions établies. On considérait encore, il est vrai, toute peine comme une rétaliation, mais on s'initiait peu à peu à cette théorie plus noble, plus élevée, qui, tout en reconnaissant h la société le droit de frapper ceux qui troublent son repos, impose cei)endant î» celle-ci le devoir de cherdier à les améliorer et à les ramener au bien.
La guerre civile un moment suspendue, à la suite des conférences de Chartres, éclata de nouveau en 1410. Les princes d'Orléans, à la tête de leurs troupes, portant l'écharpe blanche des Armagnacs, manifestaient l'intention de marcher sur Paris afin d'en chasser le duc de Bourgogne, pendant que celui-ci, d'après le vœu des communes flamandes, se rapprochait de l'Angleterre et traitait avec Henri IV. On prétend qu'il fut non seulement question entre eux d'une étroite union commerciale, mais aussi de ta cession des ports de Flandiie, qu'il s*agissait de remettre aux Anglais en même temps que l'Aquitaine et la Normandie. Quoi qu'il en soit, il est incontestable que le roi Henri s'efforçait alors d'augmenter sa popularité auprès des Flamands, et leur témoignait les plus grands égards. En voici un exemple. Un chevalier, messire Prendegerst, s'était emparé à Calais de deux navires de commerce, chargés de marchandises appartenant h trois négociants belges, Jean Dierdolf, Jean de le Beeke et Pierre Gummebier. Ceux-ci réclamèrent leur propriété, et le monarque écrivit aussitôt au prince de Galles, lui ordonnant de terminer promptement cette alfaire, à la satisfaction des intéressés. Dès les derniers jours du mois de novembre 1410, il avait envoyé des députés en Flandre, et reçut ceux du duc de Bourgogne dans le courant du mois de janvier. Les trêves furent renouvelées pour cinq ans entre les deux pays, et on parla même d'un mariage entre le prince royal et Tune des fliles de Jean sans Peur.
En attendant, la France continuait à être ravagée par les gens de guerre. Après une nouvelle tentative de conciliation, suivie du traité de Bicétre, les Armagnacs, exécutant la menace qu'ils avaient fôite précédemment, s'avancèrent vers la capitale, tandis que les chefs de la corporation des bouchers, les Legoix, les Saint-Yon et les Thibert, massacraient impitoyablement, dans les rues de cette cité, tous ceux qui osaient se
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montrer en public sans le chaperon bleu adoi)té par les Bourguignons. Une belle armée, composé de Flamands, de Picards et d'Artésiens se réunit bientcM sous les ordres du duc Jean, qui, allant au devant de ses adversaires, s'empara successivement des villes de Ham, de Nesle, de Chauny, de Roye, et les rencontra enfin non loin de Montdidier, prêts h combattre.
On s'o])servait déjh dej)uis quelques jours, lorsque les Flamands, qui craignaient d'être retenus Ion^MLuni)S sous les drapeaux, envoyèrent une députation h leur prince, pour lui dire t( qu'ilz ne voloient joquier ne arester sans baptaille, mais passer oultre supz leurs opposautz, ou sinon qu'ils retourneroient en Flandre. »
Ce message ayant été communiqué au duc, le remplit d'inquiétude et de douleur. Les milices flamandes étaient nombreuses, et leur départ lui enlevait tout le fruit d'une pénible campagne. Il se mit aussitôt en rapport avec leurs principaux chefs, exposa h ceux-ci les dangers qui résulteraient inévitablement de toute manœuvre imprudente et inconsidérée, et les supplia de le servir encore une semaine, s'engageant les ramener dans leur pays après ce délai. Il espérait avoir réussi à ébranler leur résolution, lorsqu'on lui apprit, au point du jour, que les bonnes gens des communes, ayant attelé leurs charrettes et mis le feu à leur camp, prenaient en toute hâte la route de Flandre. Surpris et troublé, il voulut tenter une dernière démarche, monta à cheval avec son frère le duc de Brabant, et courut vers eux. Là, ayant ôté son chaperon, il les conjura à mains jointes de ne point partir, ajoutant qu'il ne leur demandait plus que quatre jours, les appelant ses compagnons, ses frères, les plus fidèles amis qu'il eût au monde , leur promettant les plus beaux privilèges et la remise de la taille à toul jamais : rien ne put les émouvoir ni vaincre leur volonté.
L*armée bourguignonne, désormais trop peu considérable pour rester aux champs, se retira sur Përonne, et les contingents belges continuèrent leur voyage vers le nord. Le 6 octobre li ll, dans l'après-midi, les Brugeois arrivèrent à trois lieues de teur ville, oii chacun s'attendait à les voir faire leur entrée, par corps de métiers. Tel n*était point cependant leur projet, ainsi qu'ils le déclarèrent eux-mêmes à leurs magistrats.
BT OB LA WAlUlfE BIIBEbGlQOB.
Si
Nous sommes sous les armes, leur dirent-ils, et nous y resterons aussi longtemps qu*oa ne nous aura pas rendu justice. On nous a défendu, sous peine capitale et conflscation des biens, d'apporter les bannières des corporations sur le marché avant qu'on ait déployé le drapeau du prince et celui de la ville ; celte ordonnance est contraire à nos privilèges, et nous voulons qu'elle soit rapportée.
Les ofRciers du duc, après quelques hésitations, se virent obligés d'accéder à ces exigences; l'acte dont les Brugeois réclamaient l'abrogation fut remis à leurs délégués, qui le déchirèrent en mille pièces.
Le duc d'Orléans, dont les affaires s étaient brusquement relevées, investit Paris en octobre 1411. U espérait bien triompher de la résistance de ses habitants, lorsque le duc de Bourgogne , dont rénergie semblait redoubler au milieu des revers» accourut à la défense de la capitale avec de nouvelles- troupes, parmi lesquelles on remarquait un corps de douze cents lances anglaises sous le commandement du comte d'Ârundel. Dès lors tout changea de face; les Armagnacs, battus à la Chapelle* Saint-Denis, subirent une défaite plus désastreuse encore à Saint-doud, puis se retirèrent avec précipitation, après avoir mis à feu et à sang toute la vallée de Montmorency. Jean sans Peur, décidé à ne plus laisser de repos à ses ennemis, se fit délivrer, au nom du roi , des pouvoirs illimités, partagea son armée en plusieurs divisions, et fit ravager impitoyablement les domaines de tous ceux qui avaient combattu contre lui.
Les ennemis du duc de Bourgogne, réduits aux dernières extrémités, envoyèrent des émissaires au roi Henri IV. Ds s'offraient à lui remettre toutes les villes, chftteaux et bailliages qu'ils tenaient encore en Guyenne et en Poitou, s'engageant en outre à fhire passer ces deux provinces toutes entières sous son obéissance, à condition qu'on voulut bien leur envoyer, pour prix de ces avantages, un secours de mille hommes d'armes et de trois mille archers.
Le roi d'Angleterre, qui commençait à se méfier des Bourguignons, se montra fort empressé de souscrire à des propositions aussi favorables. Il écrivit en conséquence aux villes de Flandre, leur annonçant quil . allait s'opposer aux projets de
conquête da duc Jean — dont les adhérents se dirigeaient déjà vers l'Aquitaine — et priait les communes, ses anciennes alliées, de lui faire connaître si elles entendaient respecter les trêves conclues précédemment entre eux. Les Flamands lui répondirent aussitôt que telle était leur intention , tout en avertissant leur prince de la communication qu'ils venaient de recevoir. Celui-ci n'y vil qu'un motif de plus pour hâter la ruine de ses rivaux, et comme le roi Charles VI se trouvait alors dans un de ses moments lucides, il lui fit prendre l'orinamme à Saint-Denis, et l'entraîna au siège de Bourges, où l'héritier du trône, alors duc de Guyenne, l'accompagna également.
A peine arrivés au pied de cette place forte, les chefs de l'armée royale sommèrent le duc de Berri d'en apporter les clefs au souverain. Le duc répondit que la ville était ouverte au roi et au duc de Guyenne, mais qu'ils avaient en leur compagnie des gens qu'il n'y voulait point recevoir, et contre lesquels il croyait de soi> devoir de se tenir en garde. Il fallut donc recourir à la force, et une première attaque fut dirigée contre l'une des portes de la cité, le 11 juin 1412. Les Armagnacs se défendirent vaillamment, firent à leur tour une sortie contre leurs adversaires, et bientôt des combats journaliers eurent lieu entre les deux armées.
Le duc de Bourgogne, qui avait espéré en finir promptement avec le parti d'Orléans , se vil à son tour dans une position fort difficile. Les troupes manquaient de vivres; une maladie épidémique régnait dans le camp royal, et le siège de Bourges traînait en longueur. Le duc de Guyenne, fatigué de la guerre, annonça enfin l'intention de traiter avec le duc de Berri. Cette résolution fut approuvée par le conseil, malgré l'opposition de Jean sans Peur, qui se vit contraint d'y accéder lui-même en apprenant le débarquement des Anglais à la Hogue. Des pourparlers eurent lieu entre les princes, et comme les deux partis avaient également soufiert, leurs chefs jurèrent de nouveau de respecter les clauses de la convention de Chartres, s'engagèrent à vivre en paix et renoncèrent à toute confédération contraire à l'alliance qu'ils venaient de contracter.
Cette fois le peuple ne manifesta que du mécontentement, car l'arrivée des troupes britanniques l'exaspérait contre les Armagnacs. Les gentilshommes bourguignons, craignant de perdre
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les biens qu'ils avaient enlevés aux partisans du duc d'Orléans, attisaient d'ailleurs, autant qu'ils le pouvaient , le feu de la discorde. Les Parisiens finirent par se révolter, marchèrent sur la Bastille, puis se transportèrent de là à l'iiôtel du dauphin, et sommèrent ce prince de leur remettre un certain nombre de seigneurs, ses conseillers, accusés de trahison envers l'État.
Le dauphin, qui commençait à prendre ombrage de la puissance du duc de Bourgogne, ne put dissinluler sa colère et se tournant vers celui-ci, alors h ses côtés : — « Beau père, dit-il, ceci m'est fait par vos conseils, et vous ne pouvez vous en justifier, car ce sont des gens de votre hùiel qui sont les principaux; mais comptez qu'une fois vous vous en repentirez, la besogne n'ira pas toujours ainsi à votre plaisir. »
Le duc Jean, en se servant des passions populaires pour se raffermir au pouvoir, employait un moyen extrême, dont il n'appréciait point tous les dangers. Peu de temps après la commotion que nous venons de décrire, vinrent à Paris quelques députés gantois, auxquels on lit un excellent accueil, et qui avaient été chargés par leurs compatriotes de porter certain message au duc de Bourgogne. Les Gantois, excités par le bruit qui se faisait autour d'eux, se rappelèrent leurs anciennes luttes et, tout en fraternisant avec les bourgeois de la capitale, se parèrent du chaperon blanc, symbole de liberté et d'alliance entre les villes flamandes. Chacun les imita, même le dauphin et les seigneurs du conseil, laissant ceux qui avaient fomenté l'émeute dans fimpossibilité de la maîtriser.
Tandis que la corporation des bouchers et les gens des petits métiers remplissaient Paris deleurs-clameurs, persécutant tous ceux dont ils craignaient l'influence ou l'autorité, les gens riches et influents se lassaient peu à peu de tous ces excès, dont ils faisaient remoniLM^ la l esponsabilité au duc Jean. Les Orléanais, avec lesquels ils négociaient secrètement, se mirent h lever des troupes dans les provinces, et la réaction ne tarda pas à faire des progrès rapides et assurés. Durant toutes ces dissensions, la situation politique de la France s'assombrissait de plus en plus; les Anglais armaient activement, et ne cachaient plus leurs intentions. Ils étaient déjà en Guyenne, lorsqu'on annonra la levée d'une taille générale dans tout le royaume, destinée à
«MTOttS PU CimMDBMM
payer les gens de guerre qu'on voulait mivoyer contiè eux. Le parti modéré, qui ne guettait qu'une ocoasion pour mettre fin à
la domination des Legoix et des Saint^Yvon, tendit un piège à ceux-ci et, s'adressant à leurs sentiments de patriotisme, les chargea de présider à la rentrée des taxes. Cette mission si impopulaire les perdit; un brusque revirement se fit dans l'opi* nion publique, î'écharpe blanche remplaça le chaperon, et le duc de Bourgogne fut forcé de quitter Paris eu fugitif, suivi d'un petit nombre de serviteurs, se dirigeant k bride abattue vers la Flandre.
A peine en sûreté dans sa bonne ville de Bruges, il y reçut une ambassade anj^laise, et chercha à l enouer le mariage de sa fille avec le roi d'Angleterre. Henri IV était mort îjuelques mois auparavant, et le prince de Galles, alors Henri V, venait de monter sur le trône. Ce monarque, qui comprenait combien les dissensions qui déchiraient alors la France favorisaient sa propre cause, ne visait qu'à les prolonger adroitement, et envoyait des négociateurs dans les deux camps. Jean sans Peur, après de vaines démarches de ce côté, s'attendait à être attaqué d'un moment à l'autre, lorsqu'on lui remit' des lettres par lesquelles on le suppliait de se rendre à Paris. Rappelons brièvement ce qui s'était passé dans cette capitale, depuis le départ du duc de Bourgogne.
Les chefs de la faction d'Armagnac, en reprenant les rênes du pouvoir, n'avaient d'autre pensée que d'enrichir leurs partisans. Le dauphin, irrité et mécontent du rôle secondaire auquel on le condamnait, désirait à son tour participer au gouvernement de l'État. Enfermé au château du Louvre, sans influence dans le conseil, il en vint bientôt h regretter la présence des Bourguignons, et c'était lui qui venait de réclamer leur intervention.
Jean sans Peur, saisissant ce prétexte, se mit aussitôt en route avec une petite armée, qu'il conduisit jusqu'aux portes de Paris. Oi\ lui avait fait espérer que le peuple se révolterait h son approche, mais il n'en fut rien, et le dauphin lui-même avait changé d'avis. Les Bourguignons se retirèrent en toute hâte, tandis que leurs ennemis, n'ayant plus aucun ménagement à garder envers le duc, faisaient condaumer solenaelie-
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ment la tbèse soutenue jadis par Jean Petit, et convoquaient le ban et l'arrière ban du royaume pour porter un dernier coup à la maison de Bourgogne.
Indépendamment des hommes d'armes français, une foule d'xVllemands, commandés par le sire de Saarbrûck, répondirent à cet appel. Le roi sortit de Paris au commencement du printemps, s'empara de Compiégiie et de Soissons, puis vint investir la ville d'Arras, défendue avec courage par les sires de Bouruoiiville, de Ciaou et de Menou. Le duc Jean — auquel les communes flamandes avaient déclaré qu'elles ne pi'un<ir;ucnt aucune part h la lutte — se trouvait dans le plus grand embarras, lorsque le duc de Brabant, la comtesse de Hainaut et les États de Flandre le réconcilièrent avec les princes. Il s'engagea à rendre la forteresse du Crotoy, promit de renvoyer tous les rebelles auxquels il avait donné asile, et ordonna la restitution des terres enlevées aux Armagnacs. On convint, en outre, que le duc ne reparaîtrait plus à la cour, sans le consentement exprès du roi; qu'il s'abstiendrait de toute alliance avec les Anglais, ^ et se conformerait d'ailleurs, à toutes les clauses du traité de Chartres.
Le dauphin, protitant de l'impopularité des Armagnacs et des Bourguignons, leur succéda au pouvoir. Il ne gouverna pas avec plus de sagesse que ses prédécesseurs et, après avoir dissipé les trésors que la reine-mère avait déposés chez trois bourgeois de Paris, laissa le royaume plus affaibli que jamais. Le roi d'Angleterre, in formé du triste état de la monarchie française, lit enfin une démarche décisive et denjanda la main de Madame Catherine, lillc de Charles VI, en même temps que l'exécution du traité de Bréligny et la cession de la Normandie. 11 annonçait, en cas de relus, qu'il soutiendrait ses prétentions par la force des armes.
Les populations belges, tout en subissant le contre-coup de tous ces troubles, continuaient à s'appliquer avec persévérance au développement de leurs relations commerciales, souvent interrompues par la guerre, et toujours patiemment renouées. L'empereur Sigismond, qui avait combattu à Nicopolis avec le comte de Nevers, accorda à la ville d'Anvers, dont il était suzerain, le droit d'éiablir deux foires privilégiées, Tune après
HISTOIRE DU COMMERCK
la Pentecôte, l'autre au mois d*août (1). Il confirma également, le 31 janvier 1418, les firanchises attachées aux foires périodiques de Kalines. Nous avons déjà vu que les habitants de cette dernière ville, en réclamant un droit d*étape sur la vente du poisson, du sel etderavoinc, s'étaient attirés de (Iréquentes querelles ayec les Anversois. Ces débats, qui se renouvelèrent en 1410, furent sur le point d'amener de sérieuses complications. Il paraît que les magistrats de ces deux communes, ne pouvant tomber d*accord, en appelèrent à cette époque à leurs seigneurs immédiats, les ducs de Bourgogne et de Brabant. Ceux-ci se réunirent à Malines, mais sans parvenir à s'entendre, car ils étaient trop intéressés dans la question pour rendre un jugement impartial. Jean sans Peur finit même par s'emporter contre son frère, auquel il reprocha de prêter l'oreille à de mauvais conseillers, et de préférer leur amitié à la sienne.
— « Monsieur mon frère, lui répondit aussitôt le duc Antoine, je vous recongnoy estre mon aiiisné, et de tout le service et amour que jesui à vous tenus etastrains, à cause de ainsnéetd, je suy prest et appareilliés de le acomplir en tant que vous ne me bléclierés point en ma jurisdition, car je, comme duc de Brabant et marchis, par nulle manière ne vol roi e souffrir que vous, comme conte de Flandre, deussiés mon pays et les wettes de ma terre apetichier ou abrevier, èsquelles choses {garder, comme il me samble raison l'enseigne, devant tous aultres vous estes tenus de moy assister de aydc (2). »
On se sépara sans rien conclure, mais le duc de Brabant, décidé à faire respecter les privilèges de la ville d'Anvers, fit construire une forteresse îi Rumpst, dont il donna le commandement à Arnoul de Zoveiieberghe, avec ordre d'arrêter tous les bateaux qui se rendraient h Malines (3).
Quant aux Flamands, ils s'imposaient alors les plus grands sacrifices pour retenir les Uanséates, qu'ils indemnisaient de
(1) Par ses lettres du 15 janvier 1415. Toy. Mt$$affer «(m idautt MM.,
année 1831, liv. II, p. 193.
(2) Chron. de deDinter, i. Ul, liv. VI, cbap. LXXIU, p. 685.
(3) Id., p. 686.
toutes les pertes subies durant les troubles (I). Les affaires de la Hanse étaient, à cette époque, dans un état de crise. Le Danemark, la Suède et la Norvège, réunis un instant h la suite de l'union de Colniar, sous la main puissante de Marguerite, fille de Waldemar III, roi de Danemark, et veuve de Hakan VII, roi de Norwége, venaient de passer sous le sceptre d'Éric VIL La partialité de ce prince en faveur des Hollandais, établis en Scanie, avait mécontenté vivement les villes de Lubeck, de Hambourg et de Rostock, auxquelles ils faisaient concurrence, et il en résulta une longue guerre, pendant laquelle les côtes danoises et hollandaises furent ravagées par les marins lianséatiques (-'). Les Belges et les Anglais prolitèrent plus tard de ces sanglants démêlés pour augmenter leurs expéditions dans la Baltique, et étendre leurs opérations dans tous les ports de la Moscovie, de la Livonie et de la Prusse. Wisby, la capitale du Gotland, recevait les draps de Poperinghe, d'Ypres, de Tournai, de Bruges et des autres cités de Flandre et de Hollande, alors en possession de la fabrication des tissus de laine. La réputation de nos marchands était si grande vers la fin du xv siècle, que le mot u flamand » était devenu dans certaines contrées, en Angleterre, par exemple, une expression quasi équivalente à celle de « trafiquant (3). » L'extension de nos expéditions dans le Nord devait nécessairement
(t; Par lettres du il avril WV.i, Albert Ilappe, marchand allcmiuid, reconnaît avoir reçu de Michel de Wulf et de Jacques Peckel, bourgeois d'Ypres, payant pour compte de ladite ville, et au profil de la généralité des négocianla de la Htiue^eatoiiique, trois cents bonnes couronnes d*or (goede guldenen kroenen) monnaie de France, àreh. HYfm, i* bureau voftté, arm. B, case 40, n* 16.
[ï] Altmeyer, Hisi. des relations commerciales et diplomatiques des Pays-Bai avec le nord de VEurope pendant le xvi* siècle, 1840, un vol. ii\-8* p. 7 cl suiv.
(3) On en trouvera la preuve en ces quelques vers, qui datent de l'époque:
Witbin tbe bail, neilher rich nor yetl poore
Wold do for me oniiht atthonirb I diold dje
Which scring I gat me ont of thedoofe
Wliere fiemyngea began on me to crjr :
• lfMt«r,«liat-irillyooeopenorbyT
t Fyne fell haltes, or tpectaclt^s lo reedn t
« Lay âowa yoor ailTer and here yoa may spcede. •
minorpoenu of Lydgate (1490) Loodoo, Lackpenay Ed. par. aoc. I840t y, iW).
B18T01BE DU COmifiRCB
donner une impulsion plus vive à nos relations avec les pays méridionaux, dont les produits y trouvaient un placement avantageux, aussi les chroniques locales nous apprennentelles que la république de Gènes fit construire à Bruges, en 1414, un vaste édifice à l'usage de ses citoyens (1). Plusieurs chevaliers belges, parmi lesquels on cite Henri d'Antoing, Philippe de la Chapelle et Jacques de Hennin partirent vers le nicuie temps pour l'Afrique, et contribuèrent à la prise de Ceuta, l'une des villes les plus importantes du Maroc, qui ouvrit ses portes aux Portugais en 1415 (2).
I^Dans le courant de la même année, le 14 août, les Anglais débarquaient sur la côte de France, et s'emparaient de Harfleur. Trop peu nombreux pour se risquer à l'intérieur du pays, ils longèrent ensuite le littoral, dans l'intention de gagner Calais, Ils étaient arrivés en Picardie, non loin du village d'Azincourt, lorsqu'ils apprirent que l'année française, beaucoup plus considérable que la leur, s'avaurait vers eux afin de leur livrer bataille. Le roi d'AngJeterre ne pouvait guère compter que sur ses fidèles archers, tandis que ses ennemis lui opposaient une brillante cavalerie, armée de toutes pièces, et dans les rangsde laquelle on voyait étinceler les écussons des plus nobles gentilshommes de France.
Après quelques tentatives de conciliation, rejetées avec dédain, les Anglais commencèrent l'attaque, reçurent à coups de flèches et dcpieu\ ren és les charges terribles dirigées contre eux, repoussèrent l'avant-garde et, saisissant leurs haches d'armes, se ruèrent sur les Français en poussant d'horribles clameurs. On se battait avec acharnement, lorsqu'un chevalier, suivi d'une douzaine de serviteurs, arriva au galop sur le champ de bataille. Sans prendre le temps de revêtir une armure, il arracha la bannière d'un de ses trompettes, perça un trou dans le milieu , passa la téte au travers , et s'élança sur les troupes anglaises, la lance au poing, en poussant son cri de guerre : « Brabant! Brabant! » C'était le duc Antoine, qui, n'ayant pu
(1) BeaQOOurl de Noortvelde, TtMeau fidèle, eu., t. 1, p. I5i; Sandems, t. II, p. 6.
Kervyn de Ullenhove, itude UUàraire tm Froi$/Mrt, I. II, p. 88.
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décider les bonnes villes de ses États à lui fournir leur aide, paraissait au dernier moment pour prendre part à la lutte, se plonger au plus épais de la mêlée et y recevoir la morl.
La victoire du roi d'Angleterre fut complète, mais chèrement achetée, car il y perdit le duc d'York, le comte d'Oxford, et beaucoup d'autres de ses compagnons d'armes. Les Français, plus sévèrement épi ouvés encore, laissaient plus de huit mille des leurs dans la plaine : le duc d'Orléans et le comte de Hichemond étaient prisonniers (1).
L'inaction du duc de Bourgogne, qui avait offert ses milices à la France à la condition de les conduire lui-même à l'ennemi, et leur avait défendu de se mettre en mouvement en se voyant refuser cette faveur, devint l'objet des critiques les plus amères. On lui reprochait de s'être rapproché secrètement des Anglais — bien qu'il eut envoyé délier leur souverain en apprenant le trépas du duc de Brabant — et les souprons dont il était l'objet acquirent une force nouvelle lorsqu'on sut qu'il songeait à reprendre le pouvoir et h revenir h Paris. Pour ce qui est des Flamands, ils témoignaient ouvertement leurs sympathies envers * Henri V, qu'ils renseignaient avec soin sur tous les mouvements de l'armée royale (2).
Quel que fût le rôle politique du duc Jean 5 l'égard des Anglais, on ne resta pas longtemps en doute au sujet de ses projets sur la France, qu'il envahit ii la tête des contingents de Savoie, de Bourgogne et de Lorraine. Il guerroyait contre les Armagnacs, . lorsque le dauphin tomba gravement malade, et mourut quelques jours après. Le comte de Ponthieu, qui devenait par ce décès l'héritier présomptif de la couronne, était alors auprès du comte de Hainaut, c'est à dire chez l'un des parents du duc de Bourgogne. Ce dernier, après avoir ravagé la Champagne et teuté^inutilemeut de provoquer un soulèvement à Paris, revint
(1) Voy. dans « Die aider eTceUeniile cnmijhrvan Brahant, n Antw., 1502, in-fol. ch. LV, les noms des belges qui moururent à Azincourl ; ou pourra consulter également à cesajcl Lefebvre Saint-Remy, p. 61 ; Monstrelet, 1. 1, >. ISi; Pierre di fuâu^ an 111^; JmnMl 4m btuirftoit 4t Hrtti, an 1115; la Cànmifw êt di MMr , t. m, Ut. VI, etc.
(S) Voy. la lettre du geavemeor de Calais an doc de Bedfwd, Kymer, fœdera, t. lY, 1, 147.
HUTOIBE DU COMIIBRGB
en Belgique et alla voir le nouveau dauphin, auquel il s'empressa d'offrir ses services.
Jamais la France ne s'était trouvée dans une situation plus déplorable. Le comte d'Armagnac, sentant la nécessité de sii^naler son administration par quelque coup d'éclat, alla mettre le siège devant Harfleui-, qu'il fit bloquer du côté de la mer par des vaisseaux génois et castillans. Ceux-ci lurent dispersés par une flotté britannique, et le mauvais succès de celle expédition augmenta encore ranarchie générale. Le duc de Bourgogne, de son côté, se rapprochait de plus en plus de l'Angleterre; des négociations, ayant pour objet apparent les afï\nres commerciales de la Flandre, et pour but réel la conclusion de ((uelque convention secrète, se poursuivaient entre les deux cours (1). Le duc fit de fréqucnls cadeaux en draps d'argent aux envoyés du roi Henri V (2), qu'il vint même visiter à Calais. Il refusa cependant de souscrire au projet d'alliance qui lui fut présenté par ce monarque, espérant obtenir des conditions plus favorables du dauphin, avec lequel il eut une nouvelle conférence, le 12 novembre 1417. Jean sans Peur y jura de servir fidèlement le roi et le jeune prince, et de les défendre contre tous leurs adversaires. Cette promesse fut agréée, et le comte de Hainaut garantit à son beau-frère de Bourgogne qu'il ne remettrait le dauphin qu'en mains sûres: de plus, il s'engagea à aller trouver la reine, et à faire en sorte que quinze jours après le duc fut mandé en France, se réconciliât avec le roi, et ûi ua bon traité pour le plus grand avantage du royaume.
Les Armagnacs , dont la tyrannie pesait lourdement sur les Parisiens, se voyaient menacés de toutes parts, lorsque le dauphin Jean mourut presque subitement à Gompiègne, des suites d'un abcès disaient les uns, tandis que d'autres accusaient ouvertement le roi de Sicile d'avoir fait empoisonner le ppince, afin d'assurer le trône au troisième fils du roi, Charles duc de Touraine.
(1) Voy. Rymcr, fœdera, vol. IX, pp. 451, 433, 481, 486, de.
(2) Voy. les ducs de Bourgogne, 2* partie l. I, p. 153, n* 490. Ce drap coûtait en Flandre, au commencement du xv* siècle, 50 écus d*or la pièce. Les doGS en distribuaient frétiaemment à lears priDdpaox officiers. Voy. rouvragedtd, p. 151, n* 195; id. p. 118, n' 418, etc.
ET D£ LA MARINE EN BELGIQUE
Le duc de Boorgogne, perdant tout espoir d'entrer en arrangement avec ses ennemis, prit aussitôt les armes, après avoir publié, dans un manifeste daté du château d'Hesdin, qu*il «procéderait par voie de feu et de sang contre tous ceux qui s'opposeraient à son entreprise, soit universités, états, communes, chapitres, collèges , nobles et tous autres de quelque condition qu'ils fussent. »
Ses succès furent rapides, dès son .entrée en France, et les villes de Reims, de Ghâlons, de Troyes, d*Auxerre se prononcèrent en sa faveur. La reine Isabelle de Bavière, mécontente des Armagnacs qui l'avaient exilée à Tours, se déclara en faveur du duc Jean, qui vint la trouver à Chartres. Les chefs du parti opposé, ayant à coniballre en môme temps les Anglais et les Bourguignons, devaient nécessairement succomber dans cette lutte inégale. Une troupe d'hommes d'armes, commandés parle seigneur de l'Isle-Adam , pénétra dans Paris dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, aux cris de : « Notre-Dame de la Paix, vive le roi! vive Bourgogne! » Le dauphin C.harles, accompagné du prévôt Tanneguy-Duchâte! , n'eut que le temps de monter h cheval pour fuir vers Melun, tandis que le comte d'Arniagnac, après avoir l'ail de vains efforts pour rallier les siens, périssait sous les coups de la pojiulace ameutée.
Jean sans Peur, que celte révolution appelait au gouvernement de l'État, ne taida pas à s'apercevoir qu'elle n'améliorait nullement sa position. 11 ne pouvait, en effet, en qualité de régent du royaume, permettre aux soldats de Henri V — auparavant ses plus précieux auxiliaires — de continuer h ravager les plus belles provinces de la France, et sa victoire lui imposait la nécessité d'entreprendre de nouvelles «^^lerres, non seulement contre la faction rivale, encore formidable, niais aussi contre un ancien allié. Les rôles étaient intervertis, mais le peuple ne s'en trouvait pas plus heureux, et le duc Jean, triomphant en apparence, ne faisait fine succéder aux difficultés qui avaient causé la ruine de ses adversaires.
Le dauphin, l\ peine en sùrelc, réunit autour de lui tous ceux qui s'étaient attaches à la fortune des Armagnacs et, rejetant d'abord tout compromis avec le duc de Bourgogne, envoya des ambassadeurs à Henri Y. Celui-ci, sans consentir à mettre bas