‹ Histoire du commerce et de la navigation a Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise (volume 2)Chapitre 14 sur 54 · LAINES ET DRAPS · texte numérisé non relu

LAINES ET DRAPS

Exportation de laines anglaises pour la Guicnne ; documents qui témoignent de l'ancienneté de celte exportation. — Fraude dans la vente de cet article à Cordeaux. — Instructions d'Edward III à ses officiers dans cette ville. — Conflit entre le maire et le roi. — Importation de draps anglais à Bordeaux ; ancienneté de celte sorte de fabrication. — Draperie de Flandre importée sur le continent par navires espagnols. — Commerce de draps d'Outre-Manche avec Bordeaux au xiv8 siècle ; règlements relatifs à ce commerce. — Ancienne manufacture de draps à Bordeaux ; ouvriers provençaux qui s'y trouvaient. — Sergeurs de Bordeaux; permission accordée à un ouvrier en drap d'or de faire toute sorte d'étoffes. — Tondeurs de draps. — Importation de draps anglais en France; prohibition des draps français en Angleterre.

En échange de productions avec la Guienne et les provinces limitrophes, l'Angleterre leur envoyait de ses laines et de celles d'Irlande : un ancien rimeur le dit positivement1 ; mais il existe des documents plus dignes de confiance. Avant 1323, date de celui qui nous fournit ce renseignement, on voit figurer huit sacs de laine dans un procès entre la commune de la ville de Bristol et un bourgeois de Londres, qui la mettait en cause à la suite d'une saisie de marchandise opérée à Bordeaux et des représailles exercées dans cette ville, à cette occasion, sur les personnes et les biens des marchands de Bristol2. Plus tard, il est fait mention d'un envoi de laines du pays de Galles en Gascogne et en Bretagne3. Dans un document du mois d'août 1334, il est parlé de six serpillières de laines chargées à Waterford, avec des cuirs, sur un

1 On Enç/land's commercial Policy, st. X. (Th. Wright, Political Poems ami Songs, etc., vol. II, p. 283, 281.)

2 Rot. Vase, 15, 16 et 17 Ed. II, m. 8.

3 ïlml., M) Ed. III, m. 13.

navire à destination de la Guienne, et saisies à Bordeaux avec le reste de la cargaison, par les officiers du roi, sous prétexte que Waterford n'était point un port ouvert à l'exportation des laines1.

Cette exportation, aussi bien que celle des cuirs et des peaux en poil, ayant été complètement interdite par une ordonnance royale, en date du 12 août 1318, n'en continua pas moins avec des gens d'Ipswich et d'ailleurs qui introduisaient de ces articles en Guienne. Edward 111 crut y mettre fin en expédiant à ses officiers les ordres les plus sévères2, et un vaisseau de la marine royale eut mission de croiser pour arrêter les navires sortis des ports anglais chargés de marchandises prohibées3. En même temps, le même prince écrivait à Jean de l'Isle, maire de Bordeaux, pour lui recommander d'avoir l'œil ouvert sur les laines anglaises introduites en contrebande dans cette ville. Afin d'obvier au mauvais état de ses finances, il avait fait expédier, en franchise de droits, de grandes quantités de laines par certains de ses marchands, et d'autres étaient accourus sur leurs pas pour jouir indûment du même avantage4.

Les rôles gascons des années suivantes gardent encore la trace de l'attention que l'autorité apportait alors à ce genre de commerce avec l'Angleterre, et nous montrent le roi continuant à vendre des laines par le ministère

1 Rot. Vase, 8 Ed. III, ni. 9. 2 Ilncl, 11 Ed. III, m. 22 in dorso.

8 Ce vaisseau, appelé le Halhalow-Cogge, ayant capture quarante-six serpillières de laine, se rendit a Bordeaux pour en faire la remise au sénéchal Oliver de Ingham, qui les reçut des mains d'un sergent d'armes du même prince. (Particulœ compoti Johannis de Vesenham, etc. 11 el 12 Ed. III. Public-Record Office, Navy Accounts, T. G. 7150

; Rot. Vase. 11 Ed. III. m. 11.

du maire, du connétable et du sénéchal de Gascogne1. Dans une lettre adressée en 1341 à ces officiers, il ordonne une enquête au sujet du sable ajouté à ses laines pour en augmenter frauduleusement le poids2; il leur écrit ensuite, en 1344, pour leur faire part des mesures arrêtées dans le dernier parlement concernant les exportations de cette espèce. Les maîtres des navires chargés de laines anglaises à destination d'outre-mer, étaient tenus de se munir d'un acquit-à-caution, ou, pour être plus exact, de s'engager, par écrit en double expédition, envers les receveurs des douanes, dans les ports d'embarquement : 1° à conduire leurs navires avec les laines susdites au plus prochain entrepôt; 2° à ne point décharger ces laines, ou autres marchandises analogues, sujettes aux droits, avant que le maître de l'entrepôt, ou son lieutenant, eussent examiné l'acte et le sceau, dit coket, dont il serait scellé. Dans un autre mandement, adressé cette fois au seul connétable de Bordeaux, le roi rappela à celui-ci ses prescriptions antérieures au sujet des laines, peaux, cuirs et autres marchandises sujettes aux droits, qui seraient apportées d'Angleterre. Les navires devaient, être visités, et les articles dépourvus du coket, ou cachet du fisc, saisis et vendus.

Les autorités municipales de Bordeaux tinrent d'autant plus la main à l'exécution des nouvelles dispositions législatives prises à l'égard des importateurs de laines

1 « De lanis recipiendis et vendendis. » (Rot. Vase, 15 Ed. III, m. 3.) — « De lanis non cokettatis arestandis. » (Ibid.) — « De lanis Nicholao Usus Maris liberandis. » (Ibid., 44 Ed. III, m. 23.) — « De lanis in navibus ponendis. » (Ibid.) — « De scnitinio de lanis et aliis faciendo. » (Ibid., 18 Ed. III, m. 10.) — « De lanis et aliis rébus arestatis vendendis. » (Ibid., m. 3.)

2 Rot Vase, 15 Ed. III, m. 4.

anglaises, que le tiers du produit des marchandises confisquées, en cas de contravention, revenait au maire; mais, aveuglé par cet appât, ce magistrat allait quelquefois trop loin et en venait même au point de résister à l'autorité royale. C'est ce qui arriva dans l'affaire de William de Stanes, bourgeois de Londres et apothicaire du roi, qui avait chargé dans le port de Bristol dix poches de laine après avoir acquitté les droits. Arrivée à Bordeaux, cette partie de la cargaison fut saisie comme contrebande, et plusieurs années s'écoulèrent avant que le propriétaire pût venir à bout de vaincre les résistances du pouvoir municipal au pouvoir souverain, et rentrer dans son bien *.

Bordeaux ne recevait pas seulement des laines d'Angleterre et d'Irlande ; il lui venait aussi des draps de fabrique anglaise, qui rivalisaient avec ceux d'Avignonet, déjà renommés au milieu du xive siècle2, et avec ceux d'Espagne, que des marchands de cette nation allaient vendre jusqu'à Paris, à cette époque 3. Nous savons, à n'en pas douter, que la Flandre, en échange des laines qu'elle tirait de la Grande-Bretagne et du midi de la France 4, importait de ses draps de l'autre côté de la Manche3,

1 Rot. Vase, 19 Ed. III, m. 1 ; 22 Ed. III, m. 38; 24 Ed. III, m. 2, et m. 6 mi dorso;Z8Ed.\ll, m. li.

2 Les Chroniques de sire Jean Froissart, liv. I, part. II; t. I, p. 313, col. 2.

:i Les Olim, etc., t. II, part. II, p. 173, 174. — On retrouve une trace plus ancienne des relations commerciales de l'Espagne avec le nord de la France, dans un acte de 1261, par lequel l'évêque de Paris amende a Louis IX la faute qu'A avait commise en s'emparant du navire et des marchandises d'un Espagnol saisis par les gens du mi, dans la rivière de Seine, pour contravention aux droits de la hanse parisienne. (Actes du parlement de Paris, t. 1. p. 77, n° 854.)

* Champollion, Lettres de rois, reines, etc., t. I, p. 414, 115.

8 Dans un passeport accorde a Simon des Champs, marchand de Douai, il est stipule que celui-ci pourra Caire le commerce dans tout le royaume, s;m^

aussi bien qu'en France1; mais ce serait tomber dans une grave erreur que de croire que ce genre de fabrication fût inconnu chez nos voisins.

Un écrivain de notre nation n'a pas craint d'avancer que l'industrie du tissage des laines ne date que de l'an 1485, ajoutant, avec plus de fondement, que la grande prospérité des fabriques anglaises date du règne d'Elisabeth, qui profita des troubles auxquels les Pays-Bas étaient en proie, pour attirer dans ses états nombre d'ouvriers flamands, et que ceux-ci donnèrent une nouvelle impulsion à cette industrie et mirent en mouvement celle des serges, des bayettes, des bas au métier2, etc.

Il est vrai qu'après le milieu du xve siècle, les fabri-

être soumis, pour ses draps, a aucune prise pour le compte du roi. (Pat. Hen. III, m. 4; ap. Madox, the Hist. and Ant. of the Exchequer, etc., en. xvm, in-folio, p. 526, note //.) La mention de draps d'outre-mer dans la commission d'un officier chargé de l'aunage et de l'assise du drap en Angleterre, ne peut guère se rapporter qu'à ceux de Flandre. (Hilary Communia, 25 et 26 Ed. I, rot. 1 recto, inter commissiones ; ap. Madox, p. 538, note a.)

1 Au xme siècle, un rimeur montre l'héroïne de l'une de ses chansons vêtue de drap de Cassel, « qui restincele. » (Leroux de Lincy, Recueil de chants historiques français, lre série, p. 227.)

2 Ms. fr. de la Bibl. imp. n° 7800, folio 183. L'auteur cite en marge, note A : « Folios 246 et 247 de l'Introduction à l'histoire des principaux États de l'Europe, de Claude Roux. » — En 1331, 1333 et 1357, on trouve des saufs-conduits accordés par Edward III à des tisserands et a des ouvriers en draps, qu'il avait fait venir des Pays-Bas en Angleterre pour y travailler de leur état. (Pat., 5 Ed. III, pars I, m. 25; 7 Ed. III, pars I, m. 26; 11 Ed. III, pars I, m. 6. — Nouv. Rym., vol. II, part. Il, p. 823, 849, 969.) Le mouvement continue jusqu'après le milieu du xive siècle. (Rot. litt. claus., 18 Ed. III, pars II, m. 4 in dorso, et 29 Ed. III, m. 27 in dorso. — Nouv. Rym., vol. III, part. I, p. 23. (If. Lettres de rois, reines, etc., t. II, p. 499, 500.) — Au xvie, les tisserands étrangers « overours de draps » se plaignent à Henry V d'être « greveusement pursués et vexés » par les ouvriers anglais, de sorte qu'ils ne peuvent travailler comme par le passé, ni exercer leur industrie en exécution de la charte a eux concédée par Edward II. (Rotuli parliamentomm, vol. IV, p. 162, col. 1, ii" n.

ques anglaises, qui existaient déjà en grand nombre1, déployèrent une activité plus grande que par le passé, à ce point que, les laines du pays ne leur suffisant plus, celles d'Espagne y trouvaient un débouché 2 ; mais bien avant cette époque, on trouve les draps au nombre des articles dont s'alimentait le commerce d'exportation que faisait l'Angleterre. Guillaume le Breton parle de draperies que, concurremment avec la Flandre, elle avait expédiées à Damme, pour les envoyer de là dans les diverses parties du monde3, et Pierre Cardinal reproche aux hospitaliers d'avoir quitté leurs gros draps pour des robes de laine d'Angleterre4. Dans des lettres patentes de 1227, Henry III mandait aux baillis du port de Winchelsea de laisser partir sans empêchement une cogge de Damme chargée de draps de notables commerçants de Bordeaux 5; mais la pièce est muette sur la provenance des draps qui formaient la cargaison de la barque flamande, et l'on ne peut que faire des conjectures sur leur destination. En 1253, Henry III, se trouvant en Guienne, et à court d'argent, mandait à son trésorier de payer en draps des soldats flamands et autres étrangers qu'il avait à son service6. Il est probable que les tissus qui devaient être

1 Voyez, entre autres ouvrages, Madox , in-folio, p. 324. Cf. p. 355. note q.

2 Voyez une plainte de marchanda espagnols, qui, ayant chargé pour l'Angleterre du fer, du vin, de l'encens et des laines, s'en étaient vus dépouilles dans des ports anglais. (Rot. Fr., 40 Hen. VI, m. 7; ap. Rynier, t. XI, p. 671.)

8 Philipp., lib. IX, v. 388. — Le marché de Damme recevait aussi des draps d'Espagne. Dans le tarif du tonlicu de 1-252, le sac de draps de ce pays est marque 2 deniers. {Histoire de la Vlamhw etc., par L.-A. Warnkœnig. Bruxelles, 1S55-I83G, in-8-\ t. Il, p. 4i9.)

« Millot, Hiit. lit!, des troubadours, t. III. p. 215.

:i Rot. lïtt. clans., 10 lien. 111; vol. II. p. 109, col. 2.

r' CUlttS. Htt. l'art, in Vase. 57 lien. 111. m. 10. 10. 0. passim.

proposés aux premiers, étaient de fabrique anglaise, et différaient peu du gros russett de Totness destiné à faire un tabar à Hugh Eustache, chevalier et histrion du roi1.

Un autre acte de l'époque atteste une importation, par la voie de Bayonne, de draps de Flandre pour le compte de bourgeois de Nogaro2. Un pareil arrivage devait avoir eu lieu par navire espagnol : Froissart nous montre une flotte de cette espèce revenant, au milieu du xivc siècle, chargée de draps, de toiles et autres articles, que des marchands espagnols avaient achetés en Flandre et embarqués à l'Écluse pour les rapporter dans leur pays3.

Ce n'est guère que sous Edward III que l'on voit se former la législation anglaise relative à la draperie, et apparaître de nombreux indices du commerce des draps d'Outre-Manche avec Bordeaux. En 1337, un certain Pierre Garcye, ayant, entre autres marchandises, chargé à Sandwich, sur la Sainte-Marie de Saint-Sébastien, trois ballots de draps à rendre à Bordeaux, avait été pillé en mer par la faute du patron du navire, ce qui amena l'ordre d'arrêter, par voie de représailles, tous les Espagnols en Gascogne et de saisir leurs biens4. Dans un autre document, il est fait mention de cinq pièces de drap achetées en Angleterre pour être vendues à Bordeaux 3. Ailleurs, ce sont des draps à conduire à pareille destination6.

1 Claus. litt. fact. in Vase, m. 19. — Jean de Blaye reçoit la même qualification dans un autre acte du môme rôle, m. 5.

2 Claus. litt. fact. in Vase, 37 Hen. III, m. 13.

3 Chroniques de sire Jean Froissart, liv. 1, part. II, eh. m ; 1. 1, p. 285, col. 2.

4 Ilot. Vase., 10 Ed. III, m. 3.

*[bid., 11 Ed. III, m. 6.

G Ibid., 38 Ed. III, m. 1 et 2. (Nouv. Rym., vol. III, part. II. p. 737.)

Une fois la marchandise arrivée, elle devait acquitter des droits de douane, analogues à ceux que le fisc percevait sur Fétain, le plomb et le cuivre, souvent dénommés à la suite des draps1. En 1350, dix ans après la confirmation d'une vente des revenus de la coutume sur ces divers articles à Bordeaux, Edward III notifiait à tous ses officiers en Guienne le tarif des droits de sortie des étoffes de laine, qu'il avait arrêté en conseil, et la nomination d'un agent chargé d'examiner, dans les navires à destination de ce pays, tous les draps de fabrique anglaise, avec pouvoir de confisquer ceux qui ne seraient point revêtus du sceau royal, signe de l'acquittement de la coutume2. Une autre ordonnance permit plus tard aux marchands gascons de charger des draps en Angleterre pour la valeur des vins qu'ils y avaient importés5; mais cet échange avait lieu déjà, le commerce n'ayant pas attendu la permission4. On est porté à croire qu'il en était

1 Rot. Vase, 14 Ed. III, m. 11. — Rot. Franc, 22 Ed. III, m. 16. (Jfouv. Rym., vol. III, part. 1, p. IS8. Cf. p. 178.)

2 Rot. Vase, 2i Ed. III, m. 2.

:i Cotton, an exact Abridgement of (lie Records in the Tower of Lond&n, etc., 57 Ed. III, p. 96. — Dos marchands de Bristol et de Londres, possesseurs ;i Rayonne et antres lieux de Guienne, de diverses marchandises, telles que guèdes, fers, chapeaux (beveres)e\ safran, avaient sollicite une licence spéciale pour les charger soil a Bayonne, soil a Saint-Jean-de-Luz, et les conduire ensuite a Bristol. Us l'obtinrent, niais a la condition que le fret serait pave en draps et non en numéraire. {Rot. Vase, -29 lien. VI, ni. 9. Cf. 32 lien. VI, m. 9.

4 Un receveur des douanes a Bristol, en arrière vis-a-vis du Trésor pour des sommes considérables, avait, en vue de s'acquitter, envoyé en Gascogne des draps et autres marchandises pour en opérer la vente, et. avec le produit, acheter des vins à destination de l'Angleterre. La cargaison partie de ce pays fut arrêtée à Bordeaux; mais le roi, étant intéressé dans l'affaire, commanda de donner mainlevée de la saisie, si le propriétaire du chargement trouvait une caution suffisante de sa comparution devant la cour royale de Gascogne, el de sa soumission a ce qu'elle déciderait. Rot. Vase., 33 Ed. III. m. 10,

de même avec les Flamands, quand on voit le commerce de notre ville acheter en Flandre des tissus de laine, avec d'autres articles à destination de Bordeaux, tels que chapeaux, selles et cuivre1.

Le commerce de draps anglais avec notre pays, par Bordeaux, était donc déjà bien établi quand Edward III fit signifier au maire et aux jurats ce qui, dans le statut du parlement tenu à Northampton en 1373, se rapportait au mesurage des draps2. En 1438, Henry VI nommant Peter Bowman contrôleur de l'assise ou coutume dans les port et ville de Bayonne, l'instituait en même temps inspecteur des étoffes de laine et de toutes les autres marchandises importées d'Angleterre, ou d'ailleurs, à Bordeaux et à Bayonne, en joignant à cette qualité le contrôle sur les vins des rebelles, à exercer de la même manière que John Bowet. Peter Bowman devait, une fois par an, rendre compte au trésorier d'Angleterre, par l'avis et sous la direction du connétable de Bordeaux, non-seulement de tous les cokets et autres marchandises non estampillées arrivant dans cette ville et à Bayonne, mais aussi de tout ce qu'il aurait fait5.

Il pourrait être intéressant, au moins pour nos voisins, de déterminer la provenance précise des draps que leurs ancêtres considéraient comme plus avantageux pour

1 Rot. Vase, 25 Ed. III, m. 5.

2 Ibiâ., 48 Ed. III, m. 5. — The Statutes ofthe Realm, vol. I, p. 395. — Le Livre des Bouillons, n° 118, folio .cii. recto. — Sous le titre de Composition avecques les merclmnz d'Engleterre du courdatge et minage des draps, ce dernier recueil renferme un accord passé, sous la médiation du roi de Castille et de Léon, avec le duc de Lancastre, lieutenant d'Edward III en Guicnne, concernant les draps d'Angleterre que les marchands anglais apportaient a Bordeaux.

3 Rot. Vase, 25 Ed. III, m. 5. — Voyez ci-dessus, p. 194, note 1.

l'exportation. Nous ne pouvons offrir, à cet égard, qu'une conjecture; encore est-elle bien vague. Un ordre de Henry III aux baillis du port de Sorham de lever l'embargo mis sur un navire chargé de marchandises appartenant à des négociants de Stamford, de Toscane et de Montpellier, nonobstant l'ordonnance royale portant interdiction à tout navire de passer en France1, nous donne à penser que les draps anglais les plus marchands de l'époque étaient ceux du Lincoln shire 2. Nous sommes confirmé dans cette idée en voyant les draps de Stamford déjà mentionnés sous l'année 1201 par Robert du Mont 3, et , plus tard , dans les règlements sur les arts et métiers de Paris 4, sans pouvoir décider si les draps de fabrique anglaise importés à Bordeaux étaient de la catégorie de ce Lincoln vert (green Lincoln) dont il est si souvent fait mention dans les ballades du cycle populaire de Robin Hood, et supérieurs ou non à ceux que Henry III avait achetés à des membres des familles Monadey et Calhau, à Raymond Makayn, Êlie Mimer et Élie Garpenter, aux

1 Ilot. lift, clans., 10 Hen. III, vol. II, p. 91, col. 1.

2 Un sauf-conduit accordé le 30 mai 1364 à un marchand de Plympton. fait mention de draps courts achetés dans les comtés de Somerset et de Devon et destines a être importés en Bretagne pour y être échangés contre du miel, de la cire et. de la toile. (Rot. Franc, 58 Ed. III, m. 1-2. Plus loin, on trouve une licence accordée a des marchands de Lynn d'exporter des draps de worsterf et des draps velus courts de douze aunes, ainsi que des draps étroits appelés cogware, des ports de Saint-Botulph et de Lynn, à Calais et autres localités d'outre-mer vers l'Est et le Nord, la Flandre exceptée, pour en faire commerce, et acheter, avec les deniers provenant de la vente, des vins et autres marchandises. (Ibid., m. 14.) L'étape de ces draps, comme de l'etain. du plomb et de la plume, avait été, en 1318, etahli il Calais. IhhL, ±2 Ed. III, m. 10 et 1(5 in dorso.)

:? Alleserr.. Rer. Aqultan. Lia. IV. cap. xm. pars I. p, 28S. 4 Edit. deDepping, p. 118.

frères Élie et Seguin Barba, à Raymond de Camparrian, bourgeois de Bordeaux1, et qui peut-être avaient été fabriqués dans cette ville.

11 est du moins certain que, sous Edward Ier, il se trouvait à Bordeaux une manufacture de draps qui avait été l'objet d'un règlement dressé en présence de Jean de Grailly, sénéchal de Gascogne, et de son maître, après consultation préalable des prud'hommes de Bordeaux2. En 1290, cette ville comptait, au nombre de ses ouvriers, des drapiers provençaux, Pierre le Brun et Jean le Carter, dont on peut s'expliquer la présence à Bordeaux par le désir de perfectionner une industrie nouvelle en adoptant des procédés depuis longtemps employés ailleurs3. Plus connus sous le nom de sergeurs, les drapiers de Bordeaux fabriquaient encore à la fin du xvue siècle. En 1678, un ouvrier en drap d'or, nommé Catos, s' étant présenté pour ouvrir un atelier, les sergeurs s'y opposèrent. Nonobstant leur opposition , il fut permis à cet ouvrier de faire toute sorte d'étoffes et de draps d'or, d'argent

1 Put. litt. fact. in Vase, 57 Hen. III, m. 3. — Rot. pat. et chart., 57 et 38 Hen. III, m. 17, I. — Rot. Vase, 39 Hen. III, m. 12, 9 et 2. — Dans le premier de ces recueils on trouve encore (m. 3. Cf. m. 13) une fourniture de draps et de pelleteries a Henry III, par Arnaud de Lugayn, marchand de Toulouse, et (m. 2) une vente de draps au même prince, par deux bourgeois d'Agen, déjà ses créanciers pour trois cents barriques de vin. (M. 3.) D'un autre côté, un rôle de 1255 nous montre Henry III envoyant de Loupiac son tailleur en Angleterre pour acheter des draps et fourrures aux foires de Saint-Edward. (Clans, lift, fact. in Vase, 37 Hen. III, m. 19.) En 1252, le même prince donnait a un Bordelais, Galhard Colum, l'ordre d'acheter à Montpellier vingt draps de soie, quatre d'écarlate et trois cordes de gingembre, et de les lui envoyer à Bordeaux. (Rot. Franc, 16 Hen. III, m. 5.)

2 Rot. Vase, 8, 9, 10 Ed. I, m. 2, et in dorso m. 4. — Rymer, Fœdera, etc., t. II, p. 1085.

:i Rot. Vase, 18 Ed. I, m. 3.

et de soie, à la charge toutefois de faire carder, peigner et préparer les laines, exclusivement, par les maîtres sergeurs de la ville, a peine d'amende et de confiscation1.

Bordeaux comptait aussi parmi ses ouvriers des tondeurs de draps. Il en est question dans les statuts de la ville, où le code qui les régissait figure en neuf articles. Par le premier, « il est défendu à tous tondeurs de tondre ou laver draps aux Anglois, que premièrement ne soyent mouillez, à pleine eauë, à peine de 20 livres tournois-.»

L'importation des draps anglais continua après la conquête de la Guienne ; les minutes des anciens notaires de Bordeaux renferment nombre d'actes qui en témoignent. Dans un règlement entre un marchand de cette ville et deux marchands de Bristol, ces derniers, débiteurs de dix tonneaux de vin, du prix de 20 francs bordelais l'un, commencent par verser 30 francs, et s'engagent à payer le reste à Bordeaux, en draps bons et marchands et des couleurs qui suivent, savoir : deux draps rouges, un violet écu, un vert écu, deux pers clairs, au prix de 20 écus petite pièce, comptant 27 sous et demi par écu3. Au siècle suivant, on commence à voir paraître les draps de France, concurremment avec les draps anglais. Le 15 novembre 1546, le notaire Douzeau enregistre une promesse pour 15 livres 5 sous tournois, à raison de la vente de trois aunes de drap Senebrun vicomte de Bouen, de deux aunes de drap rouge de Paris, et de deux tiers de drap noir « à faire chaperon. » Le 16 octobre de l'année suivante, le même notaire prête son ministère à

1 Continuai, de la Citron. Oonrdeloise depuis If mois de décembre 167 1 , p. 36.

2 Anciens et nouveaux Statuts de la cille et cité de llourdcaus, p. £63.

3 Minutes de Besco, 1!) déc. U08. folio ht verso. Cf. Douzeau, 2i nov. 1544.

des transactions roulant sur de petites quantités de gris de Niort, de frise d'Angleterre, de drap blanc de Paris et de drap de Carcassonne. Nous ne parlons pas d'une affaire de cinquante pièces de cordillas blanc , traitée le 11 avril 1547, parce que nous ignorons la provenance de cette étoffe [ ; mais nous mentionnerons une oblige de 1050 écus dus à un marchand d'Ipswich par les facteurs d'un riche négociant bordelais, valeur reçue en draps2, et une vente de draps de laine livrés à Niort, à un marchand de Bordeaux, par Léon Lenormant, marchand d'Orléans3 (12 juin 1548), pour placer un mot sur le commerce de laine qu'Orléans faisait, à l'époque, avec Bordeaux. Le 5 avril 1532, Douzeau enregistre l'embarquement, sur la Clémence de Bordeaux, de vingt-cinq balles de laine par Jean Boileau, d'Orléans, qui, vingt jours après, effectue un autre envoi de treize balles pour la même ville ; les 7 et 24 août, c'est le tour de Pierre Haubelin, aussi d'Orléans ; et successivement des expéditions de laine et

1 On voit, par un acte de Douzeau, en date du 16 mars 1550, une vente importante de cordillas, et iïestametz a un Bordelais par un marchand de Toulouse, qui avait déjà vendu au même des estametz de plusieurs couleurs. (22 août, 4 février 1550. Cf. 18 mars et 11 avril 1551.) Albo mentionne les cordelats d'Aignan parmi d'autres draps façon d'Espagne, de Hollande, d'Angleterre, draps de Sapte, d'Elbeuf, de Rouen, Sedan, du Sceau (ou plutôt d'Usseau), de Berry, des serges de Ségovie et de Limestre, des droguets et des ratines de Sommières, du cadis d'Aniane, du crépon de Castres. {Instruction générale pour la teinture des laines, etc., 9me part., nos clxxviii, clxxix, clxxx, clxxxiii, p. 55, 56.) Voyez, sur les noms de certains de ces draps, les notes dont M. Fournier a éclairé diverses pièces du tome III de ses Variétés historiques et littéraires, p. 37, 43, 269.

2 Gendrault, 20 février 1550. — Douzeau, 12 mars 1550.

3 Ce personnage, auquel la famille du membre de l'Institut peut se rattacher, entretenait des rapports très-étroits avec notre place. Les 12 et 13 juillet 1550, on le voit dans l'étude de Douzeau bailler a loyer une maison rue Poitevine, et, le 7 janvier suivant, donner une procuration.

de pastel prennent le même chemin1. Le 7 juillet 1547, un voiturier de Libourne reconnaît, en présence de Douzeau, avoir reçu à Blaye, de Nicolas Guymonneau, marchand d'Orléans, dix-neuf balles de laine à rendre au logis de cet industriel en quinze jours. L'année suivante, le même Guymonneau achète de deux habitants de Podensac 100 quintaux de laine purgée, « layne de lande, loyalle et marchande, triée sur la claie, » et d'un marchand de Bordeaux 50 quintaux de laine bâtarde et de lande, du pays de Bazadais2. Un autre Orléanais, Jean Petou, avance de l'argent à des marchands de Blaye, pour des achats de laine3.

Plus ordinairement, les laines de cette espèce étaient dirigées de Bordeaux sur Niort, pour figurer à la foire de Sainte-Agathe4, d'où elles allaient ensuite alimenter les fabriques du Castrais5. Avec les marchands de Bordeaux, ceux de Toulouse et d'Alby faisaient ce commerce; ils y joignaient, à l'occasion, celui des draps anglais, dont ils s'approvisionnaient sur notre place, ou qu'ils recevaient d'Angleterre. A la date du 11 juin 1546, on voit figurer parmi les minutes de Douzeau un chargement, sur le port de la Lune, de trois pacques de drap cordées et d'une pacque de frise aussi cordée, « pour mener au bazacle de Thoulouse; » et, le 1er février de la même année, un marchand de cette ville reconnaît avoir retiré de l'un des nôtres une pacque de drap de Nortdut6, contenant quarante pièces, qu'un autre marchand

1 Minutes de Douzeau, 21 août et 9 novembre 1532.

2 Ibid., 29 mai et 5 juin 1518. :i Ibid., 12 août 1548. 4 Ibid., 7 janvier 1547. ;i Ibid., 5 juillet 1549.

(î Le même notaire présente, ii la date du 26oct. 1533, une mention de draps

de Toulouse lui avait envoyée de Londres pour la livrer contre remboursement de 119 livres tournois.

Le 9 avril de Tannée suivante , noble homme Jean d'Aste, citoyen de Bordeaux, mettait arrêt, entre les mains d'un marchand de cette ville, sur certaines pièces de drap qu'un marchand de Londres avait fait porter dans la maison de celui-ci et sur lesquelles notre compatriote prétendait avoir des droits comme étant la propriété d'autres Anglais, sans doute ses débiteurs1. A quelque temps de là, trois Bordelais achetaient d'un marchand du Croisic, par l'intermédiaire de leurs facteurs et négociateurs, une partie considérable de camelots, de serges d'Arras, de demi-ostades, de draps d'Angleterre et de Flandre, de futaines et de toiles, « tant fines que grosses2. » Ces faits, comme nombre d'autres, méritent à peine d'être recueillis; si nous leur donnons place ici, c'est pour achever de montrer à quel point l'importation des draps anglais était autrefois considérable à Bordeaux, et généralement dans toute la France. L'exportation des draps français n'était point interdite, comme l'a cru M. Edouard Fournier3; mais cet article était prohibé de l'autre côté

de nort d'Angleterre ; sans le 28 mai 1531, un chargement, pour la Corogne, de vins et de draps, dont vingt-cinq « cordelats de nor et onze nortz; » et, sous le 10 août, une vente de drap de mort (Niort?) et de cordelhat de mort de diverses couleurs.

1 Minutes de Douzeau, 9 avril 1347. — Le même Jean d'Aste reparaît le 18 novembre 1330, dans un acte de vente de trois aunes larges de drap d'Angleterre et de sept aunes dCescardis, au prix de 29 fr. ; et dans un autre acte de vente du 22 mai 1352 (Minutes de Carrière, 82. 1) ligure un « maistre escardeur de la paroisse de Saint-Vincent de Romaigne, terre et seigneurie de Blaignac, diocèse de Bazats. » Dans cet escardeur faut-il voir un fabricant d'escardis, ou simplement un cardeur de laine?

2 Acte du 17 janvier 1548, cité dans un autre de Douzeau, du 22 déc. 1550.

3 Variétés historiques et littéraires, etc., t. III, p. 111, note 1.

de la mer. « 11 ne nous est permis, dit Montchrestien, de porter en Angleterre aucune draperie, à peine de confiscation; au contraire, les Anglois, en pleine liberté, apportent en France toutes telles draperies qu'il leur plaist, voire en si grande quantité, que nos ouvriers sont maintenant contraints, pour la pluspart, de prendre un autre mestier, et bien souvent de mendier leur pain1. » Ce témoignage est corroboré par celui d'un autre économiste, contemporain de Louis XIII, qui s'exprime ainsi : « L'Angleterre nous envoyé tous les ans plus de deux mille tans navires que vaisseaux, chargez de diverses marchandises manufacturées, comme draps, estamets, marges, bas de soye et d'estames, fustaines, burals et autres denrées; » et cependant, ajoute- 1- il, « le Berry et la Normandie nous peuvent fournir de draps aussi fins et de meilleurs services que ceux d'Angleterre2. » Des draps du Midi, il n'en est plus question, pas plus que des couvertures d'Espagne5, et la manufacture de Bordeaux avait croulé pour ne plus se relever.

1 Traité de l'œconomie politique, sans date, in-i°, 2e partie, p. 92.

- Nouveau Règlement gênerai sur toutes sortes de marchandise* et manufactures qui sont utiles et nécessaires dans ce royaume, etc., par M. Le marquis de la Gomberdière. (Variété* historiques et littéraires, etc., t. III, p. 111). 130.)

3 Inventaire de 16631 parmi les minutes de Contraires, folios 099 verso, 702 verso. — Dans un acte plus ancien (Arfeulhe, 19 avril 1363 , il est lait mention de « couvertes Manches t'aides a la mode de Tholouze; » et un notaire, Douzeau, a la date du 17 mars 1550, enregistre le chargement pour Anvers d'un paquet d'estame et de couvertures de lit par François Puget, de Toulouse, et, sous le 28 janvier 1551, la vente de quatre couvertures de laine de Montpellier par deux marchands de Toulouse, a un bourgeois et courratierde Hoivlcaux.— En remontant plus haut {Clans. Litt. fact. in Vase, 57 Heu. III, m. 5 , on rencontre du lil de Toulouse ou d'Espagne; mais l'a il ne s'agit plus de laine.

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