‹ Histoire du commerce et de la navigation a Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise (volume 2)Chapitre 15 sur 54 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

GUEDE OU PASTEL, GARANCE, HEDON, TAN.

Guède ou pasfel ; provenance et commerce de cetle denrée dans le nord de la France. — Règlements des rois de France de la troisième race relatifs à l'exportation de la guède. — Commerce de cette denrée entre Bordeaux et Anvers, par des maisons italiennes établies dans cette dernière ville. — Part que des marchands allemands prenaient à ce commerce. — Exportation de pastel en Espagne. — Le cabotage et le roulage alimentés par cette denrée; les Beauliarnais grands teinturiers à Orléans. — Le grand-père de Michel Montaigne marchand à Bordeaux. — Règlement des impôts sur le pastel à la fin du XVI* siècle. — Culture et commerce de la garance en France. — Commerce du redon à Bordeaux ; tan.

Avant l'introduction de l'indigo en Europe, le principal ingrédient pour teindre en beau bleu ou en noir, si on l'ajoute à la garance *, était la guède (isatis tinctoria, L.), plus connue (bien qu'elle ne le soit guère2) sous le nom de pastel, qu'elle devait à la forme sous laquelle elle était livrée au commerce. Le pastel, « qui fait la meilleure couleur du monde, » l'herbe lauragaise, comme l'appelle le poète du Bartas3, était au nombre des produits

1 Albo, Instruction générale pour la teinture des laines et manufactures de laine de toutes couleurs, et pour la culture des drogues ou ingrediens qu'on y emploie. A Paris, mdclxxi, in-folio, p. 5, 12, 76, 78, 80-82. — Cél. Port, Essai sur l'hist. du comm. marit. de Narbonne, p. 57.

2 « Le grand débit qui se faisoit de cette plante a Saint-Denis avoit fait donner à l'endroit où elle se vendoit le nom de Marché aux Guèdes. Pendant le temps de la Terreur, elle prit le nom de Place de la Montagne. Sous le Consulat, l'écrivain du tableau indicatif des rues, ne comprenant pas le mot de Guèdes, l'a, par une ignorance assez commune dans nos villes, changé en celui de Guêtres, et on lisoit en 1806 : Marché aux Guêtres. M. de Roquefort écrivit au sous-préfet à ce sujet; mais il paroît que ce fonctionnaire ne trouva pas l'ancien mot de son goût, car il se contenta de faire substituer le mot de Gueldres a celui de Guêtres ; en sorte qu'on lit encore aujourd'hui : Place de Gueldres. » (Crapelct, Proverbes et dictons populaires, etc. A Paris, mdcccxxxi, grand in-8°, p. -47.)

3 Le (inatriesme Jour de la Sepmaine, v. 307. — Chacun des huit deux étant

que le Midi envoyait à Bordeaux. Recherchée dans tous les pays où Ton fabriquait des draps1, cette denrée accompagnait dans la Grande-Bretagne les vins de nos contrées 2. Déjà, au milieu du xne siècle, elle formait en Picardie, et sans doute en Flandre, un objet de commerce assez important pour figurer, après le blé et le vin, sur le tarif du droit de quayage perçu sur les bateaux débarquant des marchandises au port d'Amiens3, et sur le tarif du tonlieu de Damme dressé en mai 1252 4. Au commencement du xmc siècle et plus tard, nous voyons importer la guède de Saint -Valéry en Angle -

emporté du premier mobile, a aussi, dit du Bartas, son mouvement oblique a part et distinct l'un de l'autre,

Comme celuy qui veut dessus la coste angloise Guider les noirs paquets de l'herbe laurageoise, Tandis que vers la nier le roide (il de l'eau De rondeuse Garonne emporte son batteau, Peut marcher, s'il luy plaist, dé la i roue à la poupe Et mal-gré les efforts de la vogante troupe Les soufflets de l'autan, et la raideur des eaux, Aller en niesine temps vers Tliolouze et Bordeaux.

Voyez encore (1. de Catel, Mém. de l'hist. de Languedoc, liv. Ier, en. v, p. 17-40; et Astrue, Mém. pour l'hist. nul. de lu province de Languedoc . part. II, eh. vi, p. 523-331.

1 Voyez le Glossaire de du Gange, aux mots Gueda, Guaiêdium, etc. t. III, p. 578, col. 1, et 585, col. 3.

- Relazione dï Francia di VA. Marino GUtstiniano, etc., 1353. (Retozioni degli ambasciatorï veneti, etc., série Ia, vol. I". |>. 152.)

;t Recueil des monuments inédite de l'histoire du tiers état, région du Nord, t. I, p. 57.— Sur le tarif de Saint-Omer, conserve dans le cartnlaire de Saint- Bertin (Gloss. med. et inf. lut., t. III, p. ITG. col. 2, v° Guruntiu, m> 1 , la charretée de guède est taxée 2 deniers.

4 Histoire de la Hanse teutonique, par G.-F. Sartorius, en allemand; 2(> edit. donnée par M. Lappenberg. Hambourg, 1830, in-i". p. 59. — Histoire de lu Flandre, etc., par L.-A. Warnkœnig, trad. par a .-!•:. Gheldolf, t. II. p. 448. Oïl y voit la cuve de guède frappée d'un droit de 2 deniers, et la meese de SOI) a 1,000 livres pesant, imposée au double. CI", p. 168, 577. — Avec la guède tigure la gaude (reseda tuteola, L.), plante dont les tiges servent aux teinturiers pour teindre en jaune. Voyez p. 15i et ailleurs.

terre1, puis établir une étape de cette marchandise, d'abord à Calais2, puis au Crotoy3. C'est sans aucun doute en vue de cette expédition outre -Manche que l'ordonnance de l'échevinage d'Amiens sur le métier des tonneliers, rendue en 1286, fixe la contenance du tonneau renforcé destiné à renfermer de la guède, à dix muids d'Angleterre A. La plante était mise en futailles après avoir

1 Rotuli de oblatis et finibus, p. 247. Cf. p. 246 et 277. — Pétitions to the King and to Parliament, 40. A. Cf. Rot. Franc., 4 Hen. VIII, ni. 4; et Madox, the Hist. and An t. of the Exchequer, etc., en. xvm, édit. in-folio, p. 531, col. 1, note, et p. 532, col. 2, note r.

- En 1581, un Français, Jacques Bruman, prisonnier de guerre, obtient un sauf-conduit pour aller a Calais avec quatre cents tonneaux de vin et deux cents de guède vendre ces marchandises afin d'acquitter sa rançon. (Rot. Fr., 5 Rie. II, m. 12.) Il y avait dans cette ville un courtier de guède, qui, a la tin du xive siècle, était un certain Hugh Clyderhowe. (Ibid., 19 Rie. II, m. 3.) — A cette époque, les rançons en nature n'étaient pas rares. Gaucher de Chàtillon payait la sienne en deux cents tonneaux de vin ou six cents de sel (ibid., 5 Rie. II, ni. 11. Cf. m. 14), et le sire du Pian, pour se libérer envers Bertrand du Guesclin, obtenait un sauf-conduit pour deux cents barriques de vin de Gascogne à livrer en Bretagne ou en Normandie , aux frais dudit seigneur. (Ibid., 48 Ed. III, m. 4.)

3 Ordonnances des rois de France, etc., t. VIII, p. 186, 187. — Il existe, a la date de 1424, une délibération de l'échevinage d'Amiens relative a l'établissement d'un entrepôt général des guèdes au Crotoy. Voyez le Recueil des monuments inédits, cité plus haut, t. II, p. 93, 94.

4 Rec. des mon. inéd., etc., t. I, p. 253. — Un document de l'an 1294 achève de nous éclairer sur l'importance du commerce de guède qu'Amiens faisait autrefois avec l'Angleterre. Un certain Eustache Malherbe avait reçu l'ordre d'Edward Ier de mettre arrêt sur les créances et les guèdes des marchands sujets du roi de France : il tint registre de ses opérations., et l'on voit que la plupart de ces marchands étaient d'Amiens; deux seulement sont de Toulouse. (Qneen's Remembrancer's Miscellanea, Foreign Merchants, Accounts, E. B. 5124, m. 5 in dorso.) — Dans le siècle suivant, un marchand d'Amiens, nommé Jean le Meir, obtient un sauf-conduit pour rentrer chez lui a la suite d'un voyage qu'il avait fait a Colchcster pour y conduire onze tonneaux une pipe de guède. (Rot. Franc, 45 Ed. III, m. 18.) Au xve siècle, un autre marchand de la même ville obtient la permission de venir en Angleterre avec de la marchandise pareille. (Ibid., 4 et 5 Hen. IV, m. 25. ^

avoir été réduite en motiaux ou tourteaux, qui se vendaient 3 sous parisis le cent1.

La concurrence que les draps anglais faisaient aux nôtres ayant alarmé nos manufacturiers, l'autorité royale intervint. Des interdictions diverses avaient déjà été prononcées, quand Philippe le Bel ayant consulté, en 1303, les députés des villes de fabriques du Languedoc, défendit le transport hors du royaume des matières premières propres à la teinture2. L'ordonnance de 1315 remit les choses en état, c'est-à-dire laissa libre, ou peu s'en faut, l'exportation3; Charles le Bel et Philippe de Valois la soumirent à un droit de 4 deniers par 20 sous4.

En 1316, les représentants des manufactures de Narbonne, de Béziers, de Carcassonne, ayant réclamé l'observation des anciennes défenses sur les draps, les laines, la gaude, la guède, la garance, en un mot, toutes les matières servant à la confection ou à la teinture des draps, le 24 février 1318, Philippe le Long admit leurs doléances5.

Au mois d'avril 1333, Philippe de Valois confirme ces ordonnances « sur le fait et marchandise de gueddes en la ville d'Amiens, pour les marchans qui alloient mener leurs marchandises es royaumes de Gales, d'Escoche et d'Irlande6, » et il les renouvelle en 1349. Cette fois, les consuls de Narbonne se plaignirent, et, dix ans après,

1 Lettres de rémission de l'an 1388. (Trésor des chartes, reg. JJ. 155, charte xxvi, fol. 13 recto.)

2 Ordonnances des rois de France, t. I, p. 123, art. 1.

3 Célestin Port , Essai sur l'histoire du commerce maritime de Sarbonne, p. Gl.

1 Ordonnances des rois de France, etc., t. II, p. 147, art. 6; p. 147, en note. B Trésor des chartes, .1. 3S8. — Célestin Port, Essai sur l'hist. du comm. marit. de Xarùoune, p. Gl, 63.

0 liée, des mon. iued. de Vkist, du tiers état, rég. du Nord, t. I. p. 143.

la traite des laines et des guèdes fut de nouveau permise, sauf payement des droits l. Un règlement de la Chambre des comptes, du 7 août 1383, fixa ces droits sur les pastels à 6 deniers2. Dans l'intervalle, Jean II avait accordé aux habitants d'Avignonet la permission de vendre et de transporter leur guède hors du royaume, pendant trois années consécutives3.

Au milieu du xive siècle, le Languedoc envoyait déjà de la guède à Bordeaux et à Bayonne : les lettres d'octroi du comte de Derby en faveur de la Béole font mention d'un droit de 20 deniers sur chaque pipe de pastel transportée par la Garonne4; nous avons un sauf-conduit accordé en 1372 à des marchands italiens, pour un navire chargé en Guienne de guède et autres articles5, et l'acte de la concession faite à Pierre de Conties, plus tard maire de Bordeaux, mais alors écuyer à Bayonne, du mesurage des guèdes dans cette ville6. On ne peut croire, néanmoins, que ce commerce ait été bien florissant, quand on lit dans le registre des comptes de Bernard Angevyn, à l'année 1427, que pendant six mois l'exportation des guèdes de Bordeaux ne s'était élevée qu'à la quantité de treize tonneaux, ce qui, à 2 deniers noirs l'un, donnait un total de 2 sous 3 deniers noirs7. Un sauf-conduit octroyé en 1492 à deux marchands français,

1 Cél. Port, Essai sur l'hist. du commerce maritime deNarbonne, p. G7, 68.

2 Ibid., p. 68.

3 Ordonnances, etc., t. III, p. 75, art. 1. (Ordonnance de Jean II, en date du 28 août 1366.)

4 Voyez ci-dessus, p. 220.

5 Mot. Vase, 45 Ed. III, m. 2.

6 Ibid., 2 Hen. III, m. 7; 6 Hen. IV, m. 3.

7 Articule compoti Bernardi Angevyn , etc. Public Record Office , Miscellaneous Books Augmentation, Queen's ïtemembrancer., n° 18, folio 13 recto.

dans lequel les vins de Gascogne et la guède sont formellement exceptés, donne lieu de penser que ce dernier article était déjà prohibé depuis longtemps1. Toujours est-il qu'il avait donné lieu à des affaires assez considérables entre John Harper, Nicholas Can, qualifiés de marchands anglais, et Jean de Mannes, « en son vivant bourgeois et marchant de Bourdeaux2. »

Le commerce de la guède, de bonne heure entre les mains des Italiens3, semble y être resté pendant le xvie siècle, et avoir été centralisé, au moins pour le nord du continent européen, à Anvers, qui était peuplé de leurs comptoirs. Le garde-note des Archives départementales de la Gironde est rempli des détails de leurs opérations en ce genre.

A la date du 1er et du 3 avril 1546, les minutes de Douzeau constatent le chargement à Bordeaux, sur des navires de Biscaye, d'une quantité considérable de pastel, en même temps que de plume et de copeaux, pour Giovanni et Tommaso Bolbani et Gie, Bonaventura Micaeli et Girolamo Arnolfini, d'Anvers. Ces marchands, comme Baldassare Guinigni, étaient originaires de Lucques, et

1 Rot. Franc, 7 Hcn. VII, in. 0. (Rymer, vol. XII. p. 171.)

- Registres du parlement de Bordeaux, 18 mars 1485. Il y est encore question de Jean Barrière et Bforgant pour raison de neuf pipes et trois mesures de pastel a eux dues par ledit feu de Mannes, et de huit pipes de vin données au même pour les mener en Angleterre.

2 Ordonnances, etc., t. III, p. 256, ait. 7. — En 1~87. on trouve un saufconduit pour une tarifa de Gênes, chargée de guède. d'épiceries et autres denrées, destinées a être importées en Angleterre et échangées contre des laines, du drap, de rétain, des peaux en poil, etc. Peu de temps après, le même navire, a l'ancre dans le port de Southampton, obtenait la permission d'aller charger des vins, du 1er et autres marchandises, a Bordeaux et a la Rochelle, de les porter a Middelbourg ou en Angleterre, et de retourner du cote de la Guieine. Ilot. Franc, I! Rie. II. m. IT> et 16.1

leurs héritiers sont désignés comme y demeurant ou comme établis à Lyon, dans plusieurs des actes innombrables auxquels donnaient lieu leurs affaires en pastel avec notre place1. De là, ils se faisaient expédier des pastels par l'Escaut, et ils en envoyaient même à Piouen 2 et à Londres5.

Le 30 avril et le 8 mai 1546, trois marchands florentins, ser Giovanni Filliaci, ser Giovanni Donato et Giancarlo del Àfectati, font enregistrer par Douzeau l'embarquement d'un certain nombre de balles de pastel sur un navire hollandais à destination d'Anvers. Cette seule place importait à l'époque pour 300,000 écus de cette denrée, représentant quarante mille balles, à 7 écus et demi l'une4, chiffres dont le second n'a rien d'exagéré, surtout quand on voit un marchand ou plutôt un commissionnaire italien établi à Bordeaux , Jean Salvi , charger, sur un seul navire hambourgeois , deux mille deux cents balles de pastel, de quatre cabas chacune, à desti-

1 Minutes de Douzeau, 20 juillet, 19 nov. 1518, 27 août 1549; 3, 29 mai, 3, 8 juin 1551, etc. — L'un de ces actes, du 11 oct. 1546, est curieux a. cause de la caisse de verres et « une donononc plaine de seps, » spécifiée comme jointe au pastel.

2 Minutes de Douzeau, 12 octobre 1549.

8 Ibid., 15 avril 1547. — Avant et après cette époque, le 9 et le 20 avril, apparaît John Wells, marchand de Londres, comme ayant acheté du pastel sur la place de Bordeaux. Cf. 13 juillet et 12 août 1551.

4 Lnd. Giûcciardini Belgium universum, etc., p. 101, col. 1,2. — Guichardin parle encore de l'exportation des vins de France par Anvers, qu'il évalue a quarante mille barriques par an , ce qui , a 25 écus pièce , faisait un million d'écus; mais il ne spécifie aucune provenance en particulier. Déjà, p. 65, col. 2, il avait montré les vins affluant a Anvers de tous les pays, du nôtre , de l'Espagne, du Portugal, des Canaries, de l'Italie et de Candie. — Il ne saurait être déplacé ici de faire remarquer qu'il y avait a Anvers une maison de commerce sous la raison sociale de Lorcnzo Guicciardini et Gie, a laquelle Giamhattista Friseobaldi expédiait du pastel. (Douzeau, 1« mars 1541.)

nation d'Anvers1. L'article venait toujours de Toulouse, d'où il était expédié sur des gabares par des marchands de cette ville ou de l'Albigeois2, surtout pendant la tenue des foires de Bordeaux3. Arrivé dans cette ville, il était soumis à divers règlements municipaux4. Avant de pouvoir sortir, il devait être porté et descendu aux Chartrons, étape du pastel et des vins récoltés hors de la sénéchaussée de Guienne5. En vertu d'une autre prescription, il n'était admis en Angleterre qu'en navires anglais6. N'oublions pas d'ajouter qu'il donnait lieu parfois à des échanges contre des denrées du Nord.

1 Minutes de Douzeau, 27 août 1548. Cf. 28 août 1549. — Salvi avait charge sur le même navire « quinze pacques plume contenant chacun troys hallotz, » cinq halles de toile et douze ballots de cordes « pour encorder pastel. »

2 Minutes de Douzeau, 8 avril, 11 juin 1546; 11 oct., 19 nov., 13 et 17 mars 1549 ; 5 nov., 10 mars 1551. — Le premier de ces actes se rapporte a un chargement de pastel a destination de Carthagène; dans les autres, il s'agit d'expéditions pour le Havre ou la Biscaye, et les expéditeurs sont le plus souvent Jean de lîeruny, notaire et. secrétaire du roi, et Pierre de Saint-Etienne, de Toulouse. Nous avons encore noté Jean Ruysson, seigneur de Uouteville, de Toulouse, comme alimentant ainsi le commerce d'Anvers. (Douzeau, 9 t'ev. 1546.)

3 Ibid., 28 juillet 1548.

4 Anciens et nouveaux Statuts de la ville et cité de Bourdeans, p. 1 17, 1 18.

5 Cleirae, les Us et coutumes de la mer, etc., p. 84. — Parmi les minutes de Douzeau, on trouve, a la date du 9 avril 1546, un reçu de Jean Doat, marchand de Fleurance, et de deux marchands de la Magistère, de quatre cent quarante-sept halles de pastel, que le premier, étant a l'Isle-d'Alhi, avait données ii l'un de ces derniers pour les mener et les conduire jusqu'au port des Chartrons.— L'obligation de décharger la marchandise pour la recharger ensuite remonte au moins a 1592, date d'une ordonnance du duc de Lancastre ainsi intitulée dans le Livre des Bouillons, n° 76, folio .lxx. verso : Qualiter major et jura ti possun/ compellere omnes mercatores ad exonerandum in porta liurdeijah' cum mercaudisis reniendis, postquam posuerunt anchoram.

6 Archivo gênerai en Simancas, Estado, tratados con Inglaterra, legajo 2. ann. 1591. — liot. Franc, 15 Hen. VII, m. 2; 2 Ben. VIII, m. 12; ÔHen. V1I1. pars II, m. 25; 4 Hen. VIII, m. 7; 5 Hen. VIII, m. 1, 12, 16. 17.— Piïv> seals. 15 jan. 1512; 12 dec. 1515. — Ms. Cott. Vespas. C. XII, folio 251. — Hrewer, Letters and Paper s, etc., vol. I, p. 810.

Nous avons cherché à déterminer la part que les maisons italiennes établies à Anvers prirent au commerce du pastel ; nous ne pouvons passer sous silence les marchands allemands qui s'occupaient du même genre d'affaires. Les minutes de Douzeau nous en font connaître trois au moins : Jacques et Sébastien Welger, de la ville de Nuremberg, et Christophe Wagner, marchand d'Augsbourg, toujours désigné comme fréquentant les foires de Lyon. La marchandise, pour laquelle ils traitaient par le ministère de quelque négociant bordelais, leur arrivait par Anvers, et Jacques Welger est mentionné comme habitant cette ville l .

Le pastel prenait aussi un autre chemin, celui de l'Espagne, sur lequel nous le voyons quelquefois emporté par des navires de Bordeaux. De ce port il allait plus ordinairement à Saint-Sébastien, Portugalete, Bilbao et Santander, d'où il passait ensuite à Pampelune, Burgos et autres localités de l'intérieur2. Mais revenons, pour en dire encore un mot, au commerce de pastel qui se faisait par Bordeaux, entre le Languedoc et les Iles -Britanniques.

Le pastel ne fournissait pas seulement un aliment au commerce extérieur; le cabotage était encore continuel-

1 Minutes de Douzeau, 7 juin 15i6 (trois actes), 10 et 11 août, 10 septembre, 2, 13 novembre, et 8 février de la même année.— Dans l'acte du 13 novembre, il est en même temps fait mention de douze balles liège a délivrer aux héritiers de Bonaventura Micaeli et Girolamo Arnollini, et, dans l'acte du 8 février, de quarante balles brmsine a livrer aux mêmes en l'absence d'un certain Antoine Cros; cette dernière expédition faite par Pierre Assezac, marchand de Toulouse, qui envoyait encore de Bordeaux a Londres soixante et dix tonneaux de vin clairet et sept ballots plume, (lbid., 30 novembre 1547, deux actes.)

2 Minutes de Douzeau, des 13 mars, 8 novembre 1347; 13 août, 12 septembre 1318; 13 mars, 1(5, 21 septembre, 20 novembre et 7 décembre 1319.

lement occupé à transporter cette plante à la Rochelle \ à Nantes, à Marans2, à Redon3, au Havre et à Rouen, bien que la culture et le commerce de la guède existassent déjà en Normandie4; le roulage même, quoique moins souvent, était chargé de la rendre à Orléans3, qui possédait alors des manufactures de drap et des teintureries importantes, et où habitaient de grands négociants en guède, comme les Reauharnais et les Colas, alliés ensemble par des mariages 6. Les commissionnaires de ces négociants, à Bordeaux, étaient Jean de Sainte-Marie et François Vaillant, qui paraissent avoir monopolisé ce commerce entre leurs mains. Ils opéraient aussi pour le

1 Minutes do Douzeau, 7 décembre 1548. - Ib'uL, 22 avril 1546.

•'Deux actes de Douzeau, l'un du 17 avril 1546, l'autre du 8 janvier 1549,

montrent un marchand de Niort chargeant chaque fois environ quatre cents halles a destination de ce port.

4 Voyez Études sur la condition de la classe agricole et Vétal de l'agriculture en Normandie au moyen âge, par M. Léopold Delisle. Kvroux, L851, in-8°, p. 329-331 ; et Inst. gêner, pour la teint, des laines, XIIe part., n° ceux, p. 76. — Charles de Bourgueville, parlant de Caen, s'exprime ainsi : « Il s'y faict aussi grand commerce de besteaux, beurres, suifs, laines, pastel que l'on appelle voides, toiles, cordages, draps, serges, lingettes, cuirs, chapeaux, et autres darrees, dont les hahitans font distribution aux marchands de Paris. Rouen . Orléans, Anvers, Londres, et autres villes, qui les fournissent d'autres marchandises selon les commodité/, des pays, et speciailement des plus excellens vins qu'on puisse boire. » (Les Recherches et antiquité:- de la province de Xeustrie, etc. A Caen, 1588, petit in-4<\ liv. II, p. 23. Cf. p. 26, et Delisle, Etudes, etc., p. 532, note.)

:i Par acte du même notaire, en date du 10 avril 15i9, un voiturier d'Orléans s'engage a rendre dans cette ville trente halles qui lui seront remises par Jean de Sainte-Marie, jurât de Bordeaux.

6 Minutes de Douzeau, 7 mars 1546; 1er et avant-dernier jour de février, 9 mars 1547; 27 avril 1548; 29 janvier, 7 et 11 février 1510. — A la même époque , un marchand d'Orléans chargeait des vins pour l'Angleterre; mais le document qui nous fournit ce l'enseignement est muet sur la provenance de ces vins. (Caleudar of statc Papers Tcmp. Edward VI. Foreign Correspondance, p. 55, u" 252, ann. 1550.]

compte de Jean et Philippe Canaye, riches teinturiers de Paris, dont la famille s'était alliée à celle de Gobelin 1, et au pastel ils joignaient quelquefois d'autres articles, par exemple, de la cendre gravelée2.

L'un des étrangers que nous avons trouvés engagés dans ce commerce au commencement du xvic siècle, est spécifié comme appartenant à la place de Bordeaux, et autorisé à tirer d'Angleterre de la laine, de l'étain, des bœufs3, etc. Parmi les concessionnaires de licences pour exporter de la guède de Toulouse outre-mer, figurent encore des Italiens 4 ; mais on peut également citer des Français occupés de ce genre d'affaires : deux arrêts du parlement de Guienne, en date des 13 août et 23 décembre 1511, nous montrent le grand-père de l'auteur des Essais, Grimond Eyquem, seigneur de Montaigne, marchand et bourgeois de Bordeaux, engagé dans le commerce du pastel5. Dans un troisième, c'est un négociant anglais, nommé Salle ford, qui refuse de reconnaître

1 Minutes de Douzeau, 23 avril 1516, 8 juin 1547, 17 février 1549, etc., etc. — Par le premier de ces actes, un voiturier s'engage a conduire six cent cinquante-neuf balles de pastel depuis le port des Chartrons jusqu'à Cliâtellerault, et de la sur le quai d'Orléans (Cf. 29 septembre 1551) ; dans le second, deux cent quatre-vingt-dix pains de résine sont joints a soixante-seize balles de pastel.

2 Minutes de Douzeau, 17 février 1548; 20 janvier 1550.

s Rot. Franc, 4 Hen. VIII, m. 1. * Ibid., 4 Hen. VIII, m. G. Cf. m. 10.

8 Reg. du pari, de Bordeaux B. 9, vers la fin, et B. 10, folio 62 verso.— On lit dans le Scaligerana, que Montaigne descendait d'un pêcheur breton qui s'était fait vendeur de poisson a la Rocbelle. Nul doute que Scaliger n'ait été l'organe d'un bruit populaire qui avait pour origine le commerce, de poisson salé que Grimond Eyquem faisait a la Rousselle, dans une maison « qui soloit estre du fief de la Lande. » (Gcndrault, 10 déc. 1543.) — Devenus riches, les Eyquem se retirèrent du commerce pour se jeter dans la judicature et le barreau. Voyez un acte de Gcndrault, du 5 juin 1548, fol. Cxxiiij. recto, et le testament de Thomas Eyquem, sieur de Montaigne, chanoine de Saint-André de Bordeaux, dans le garde-note des Archives de la Gironde, acte notarié de Guygnier,du 5 août 1511. I. 20

certains marchés, notamment de pastel, conclus par un nommé Addison, son agent à Bordeaux1. Un autre document judiciaire de l'époque mentionne un payement « en certain nombre de vin, pastel et argent contant, » opéré par un marchand de Bordeaux, à un de ses confrères, comme caution d'un marchand anglais nommé Henry Emerson'*.

Vers la fin du xvic siècle, le conseil du roi, ayant eu à s'occuper des impôts qui pesaient sur le commerce de Bordeaux, éleva les droits sur cette denrée. Pierre de Brach, alors député en cour, raconte ce qui se passa dans cette circonstance, et nous ne saurions mieux faire que de suivre son récit, adressé à ses collègues les jurats, à la date du 16 décembre 1596. A l'occasion du renouvellement du bail à ferme des impositions de rivière, le pastel fut remis à 20 sous par balle à Langon, autant à Bordeaux et autant à Blaye. La jurade était, à ce qu'il paraît, portée à s'opposer à ces augmentations, et Pierre de Brach, s'il eût été appelé dans le sein du conseil privé pour y donner son avis, n'aurait pas manqué de parler en ce sens; car il pensait que l'abaissement des droits amènerait une augmentation de recette, vu qu'en raison

1 Reg. de l'audience de la chambre de justice en 1582 (BiM. de la ville de Bordeaux), 23 et 28 mars, folios 9o verso et 200 verso. — Le procès, qui présentait une intéressante question de responsabilité du maître par rapport a son préposé, était « entre Jonas Moustard, Anglois. soy-disant appellant de la sentence donnée par les juges consulz de la bource commune des marchands, 68tabliz par le roy en cestc ville de Bordeaux, et Odoard Quiuston, intbime. d'aultre. »

2 Minutes d'Adcnct, 28 juin 1559. — Parmi celles d'un notaire plus ancien. Arnaudeau, se trouve un contrat d'affrètement, dressé par Jean Rousseau, le 19 octobre 1500, d'une caravelle de Penmark, par un marchand d'Orwell, pour charger du vin et cent vingt bulles de pastel.

de l'élévation de ces droits, il ne descendait pas de pastel à Bordeaux. A ce propos, il nous apprend que le droit de Royan, déjà mentionné ici plus d'une fois, n'existait plus, et qu'à partir de son extinction, on avait demandé celle de la ferme des impositions des rivières1.

Ce n'était pas, au reste, la première fois qu'Henri IV avait eu à réglementer les droits sur le pastel. N'étant encore que roi de Navarre, il avait arrêté un tarif d'après lequel chaque balle de cette denrée avait à payer au Mas de Verdun, ou à Montauban, si elle passait par le Tarn, un écu, à Caumont 20 sous, et à Sainte-Bazeille également un écu, en tout 7 livres pour chaque balle 2 ; mais à peine sortie de cette localité, la marchandise devait encore acquitter un nouveau péage à Gaston de Ségur ou à tous autres commis à la garde de la place de Meilhan. Le parlement de Bordeaux, faisant droit à une requête présentée par le procureur général et le syndic des marchands fréquentant les rivières du pays et duché de Guienne, déchargea ces derniers de l'obligation de payer deux fois, « en passant et descendant les marchandises par la rivière de Garonne5. »

1 Arch. Iiist. du départ, de la Gironde, t. II, n° cliii, p. 176, 177, 185.

- Ibid., p. 158. Lettre datée de Montauban, le 20 décembre 1585. — Les Archives de la Chambre des comptes de Nérac, conservées parmi celles du département des Basses-Pyrénées, regorgent, pour 1575-1585, de documents relatifs au pastel qui descendait du haut pays a Bordeaux. Voyez B. 2393 (État de la recette du pastel passant sur la Garonne, de la Béole a Tonneins), 2013 (Copie du rôle du péage du pastel passant sur la Garonne, dressé par Pierre Moreau, secrétaire du roi de Navarre Henri III), 25i(> (État des recettes et dépenses laites par François Pinolle, receveur de l'impôt sur le pastel descendant de la Garonne; ordonnances d'Henri III à ce sujet), 2739 (Becette des droits sur le pastel transporté sur la Garonne), etc.

3 Begistrcs du parlement de Bordeaux, B. 4, 23 décembre 1388.— Les Archives du déparlement îles Basses-Pyrénées renferment également bon nombre

Au xvic siècle, le commerce du pastel avait pris un accroissement des plus considérables à Bordeaux, à ce point que chaque année on exportait, par ce seul port, deux cent mille balles de ces coques, qui avaient valu au Lauragais le nom de pays de cocagne, soit dit sans faire tort au pastel qui venait de Toulouse, de Saint-Papoul, de Mirepoix, de Lavaur et d'Alby. « Les étrangers en éprouvaient un si pressant besoin, ajoute Chaptal, que pendant les guerres que nous avions à soutenir, il était constamment convenu que ce commerce serait libre et protégé, et que les vaisseaux étrangers arriveraient désarmés dans nos ports pour y chercher ces produits. Les plus beaux établissements de Toulouse ont été fondés par des fabricants de pastel; lorsqu'il fallut assurer la rançon de François Ier, prisonnier en Espagne, Charles-Quint exigea que le riche Beruni, fabricant de coques, donnât sa caution1. » Voulait-on montrer qu'un homme était riche

de documents concernant le pastel , vers la fin du xvie siècle. Voyez B. 1564 (Comptes de recettes et de dépenses du péage des marchandises passant sur la Garonne a Sainte-Bazcille, rendus a la Chambre des comptes de Nérac, par Adrien Auzée, trésorier), 1566 (Contrôle du péage des marchandises passant sur la Garonne a Sainte-Bazeille, l'ait par Etienne Villotte, contrôleur), 1567 (Compte de recettes et de dépenses du péage des marchandises passant sur la Garonne a Meilhart, Caumont et Monheurt, rendu par Adrien Auzcrec ,."0-27 (Ordonnance d'Henri de la Tour, vicomte de Turenne, lieutenant-général en Guicnne, relative a la diminution des droits de navigation sur la Garonne. Cf. 5057), 1569 (Contrôle du même péage, pour 1500), etc. — Les Archives des Basses-Pyrénées renferment encore une multitude de documents concernant le commerce du pastel, notamment des autorisations accordées par Catherine, princesse de Navarre, puis par Caumont la Force, Lieutenant-général, aux marchands de Bêarn et de Bigorre, pour mettre en circulation les halles de pastel. Voyez B. 2948, 2951, 5027, 5057, 5017, 3084, 5098, 5120, 5159, 3158, 3193,3215,3228,3262.

1 Chimie appliquée à ^agriculture, 2e édition. Paris, 1829, in-8°,ch.xx art. 111. t. II. p. 282, 285. — La famille Beruni . établie a Toulouse . avait a ce qu'il

et cossu, on disait qu'il était bien guédé, c'est-à-dire semblable à quelque marchand de guède ou pastel1.

Henri IV, qui prévoyait le dépérissement de la principale branche de l'agriculture de la Gascogne, voulut arrêter le mal dans son germe, et, par un édit de 1609, il prononça la peine de mort contre tous ceux qui emploieraient cette « drogue fausse et pernicieuse appelée inde. » Cette sévérité fut adoptée par les gouvernements de Hollande, d'Allemagne et d'Angleterre, quoiqu'ils n'y eussent pas le même intérêt; mais la loi ne fut maintenue que dans le dernier de ces royaumes2.

Le commerce extérieur du pastel subsistait encore au xvne siècle. Il suffit de citer un édit du roi du mois de

parait, conservé des ramifications en Espagne. Parmi les minutes de Douzeau, on trouve, à la date du 22 juin 1547, un envoi de blé pour Santander et Saint- Sébastien, a délivrer à sire Diego de Beruny, dans la première de ces villes ; et, sous le 22 mai 1551, une vente de pastel au même, qualifié de corrégidor de Burgos. Cf. 27, 50 mai, 15 juin, 1er, 2, 28 juillet, etc., etc. — G. de la Faille, qui signale l'origine espagnole de Jean de Beruni, qu'il appelle Bernai, dit que c'était un gros marchand, qui avait déjà amassé de si grandes richesses, qu'elles passèrent en proverbe. {Annales de la ville de Toulouse, etc. Toulouse, m.dcci., in-folio, part. II, ann. 1538, 1539, p. 113.)

1 Variétés historiques et littéraires, t. III, p. 111, en note. — M. Fournicr cite Savarj , Dictionnaire universel de commerce, aux mots Cocaîgne et Pastel, comme si cette étymologie était due a l'inspecteur général des manufactures sous Louis XVI. Mais est-elle bien fondée? Un drap guédé était un drap qui avait été teint dans un bain de guède et dont la couleur, par suite de cette opération, acquérait plus de consistance. « Il est nécessaire, dit Albo, que tous les draps d'une aune, une aune et un tiers, et une aune et demy façon d'Espagne, d'Hollande, d'Angleterre, draps de Sapte, d'Elbœuf, de Rouen, Sedan et autres sortes de draps de pareille ou semblable fabrique, bonté et largeur, qui excéderont le prix de douze livres l'aune, soient guesdez comme un aldcguo et garance, en suite de la meilleure sorte. » (Instruction générale -pour la teinture des laines, 9e partie, n° clxxviii, p. 55.) — « Les draps du Sceau, de Berry, de Sigovic, de Rouen, Sedan, ratines fines de toutes façons, serges de Sigovie et de Limestre... doivent estre guesdées. » (Ibid., n" clxxix.^

-Cbaptal. Chimie appliquée à l'agriculture, t. M, p. 281.

mars 1644, et l'arrêt du parlement de Bordeaux sur la vérification de cet édit, du 14 décembre de la même année, par lesquels inhibitions et défenses sont faites à tous marchands étrangers et forains, commissionnaires, bourgeois ou non, d'acheter, entre autres denrées, du pastel sans le ministère des courtiers royaux1. Suivant le tarif des droits dus à ces officiers, il leur revenait 10 sous pour chaque balle de pastel chargée par le commerce, « excepté le vray bourgeois pour son compte et risque , sans fraude ni déguisement2.

Ayant, au début de ce chapitre, nommé la garance comme entrant dans la composition de la teinture du drap noir, nous terminerons par un mot sur cette autre plante, désignée par les botanistes sous le nom de ruina tinctorum. Gomme le pastel, la garance paraît avoir été de tout temps, en France, l'objet d'une culture et d'un commerce assez considérables. Une charte de Dagobert parle des marchands qui venaient d' outre-mer pour acheter du vin, du miel ou de la garance3. Childebert III comptait parmi ses revenus le produit des droits imposés sur cette denrée4. L'abbé Suger, dans le traité qu'il a composé sur son administration, fait mention du péage de cette racine5; et nous croyons voir avec M. Léopold Delisle une mention de la garance dans la charte de fondation de l'abbaye du Tréport. Cette plante est encore

1 Edicts, déclarations, arrests et transaction, portant règlement des droit ts deubs et attribués aux courtiers roi/aux de liourdeaux, etc., p. *.r2.

2 Itôd., p. 60.

3 Doublet, Histoire de l'abbaije de S. Denys en France, p. 656, cité dans le Gl&ssaire de du Cange, au mol Garantit, t. III, p. '»7(>. col. . Cf. p. 175, col. r>.

1 Doublet, p. 688, cité dans le même glossaire.

• Historia? FrancorumSeriptores, éd. And. el Fr. Duchesne, t. IV. p. r>.~-2. 1. lô.

l'objet d'une mention très-expresse dans un traité conclu en 1122, à l'occasion des dîmes de Trun. Auxme siècle, on récoltait de la garance à Brionne, et, au suivant, il s'en faisait un notable commerce à Gaen et à Rouen1. Enfin, en 1375, le prieur et l'infirmier de Saint-Denis transigèrent au sujet de la dîme de la garance. Olivier de Serres traite tout au long de la culture de cette rubiacée : « La garence, dit-il, pour sa facilité croist bonne en plusieurs endroits ; mais la meilleure vient de Flandre comme de son propre terroir, où elle se plaist par sus tout autre. » Après avoir donné des préceptes sur la culture et la manipulation de la plante , il ajoute : « La garence, ainsi préparée, sert à taindre les draps de laine en orangé, se ployé aussi en rouge, et, adjoustée au pastel, faict le plus beau noir et plus durable de tous autres2. » La garance la plus recherchée était donc, avant l'arrivée en France de Jean Althen3, celle de Flandre, et c'est de là que venait à Bordeaux la petite quantité employée par les teinturiers bordelais, ou expédiée plus loin par le commerce de cette place. Au milieu d'une multitude innombrable d'actes relatifs à des envois de guède dans toutes les directions, on rencontre parmi les minutes de Douzeau, à la date du 23 mars 1533, la trace d'une expédition de deux pipes de garance à Rouen ; à la date du 11 août 1547, la mention d'un chargement, sur le couralin d'un batelier de Toulouse, de douze balles de

1 Études sur la condition de la classe agricole et l'état de l'agriculture en Normandie, etc., p. 552.

2 Théâtre de l'agriculture. Paris, Huzard, 1801, in-i°, t. II, p. 129, i50.*

3 Voyez Notes sur Jean Althen, la culture et le commerce de la garance. Avignon, typographie de Bonnet {ils. sans date, in-8°, 52 pages.

garance, pour conduire et livrer à un marchand de cette ville; et, sous le 19 décembre, une quantité moins considérable destinée à l'Albigeois1. Nous avons encore trouvé un Toulousain chargeant sur le Griffon de Campvere, entre autres marchandises, de la garance, du suif, et faisant assurer le tout par Iacopo, Giacomini et Giovambatista Gondi, et Bernardo Cavalcanti, négociants à Anvers2. Peut-être des recherches plus profondes feraient- elles découvrir d'autres mentions du même genre ; mais il est douteux que l'article ait jamais été aussi abondant que le pastel, sur le marché de Bordeaux.

Nous sommes conduit tout naturellement à parler d'une autre plante que nous avons également vue sur ce marché, mais qui ne semble point avoir donné lieu à des exportations. Si le pastel, à une époque ancienne, tenait lieu d'indigo, on peut dire que le redon3 remplissait, au

1 Voyez ci-dessus, p. 266, en note.

2 Minutes de Douzeau, 9 juin 1550. — Bien en prit'aux armateurs du Griffon de s'être fait assurer; car le navire se perdit sur la côte de Bretagne, comme autrefois la Marie de Saint-Jean-de-Luz à Royan (ibid., 10 juillet IS32), et la cargaison fut pillée par les riverains. Plainte ayant été portée au parlement de Rennes, l'affaire fut renvoyée aux commissaires délègues parle roi pour juger des déprédations marines faites au pays de Bretagne, et ces arbitres allouèrent aux assureurs une indemnité que ces derniers déléguèrent a Matteo Cerretani, marchand, bourgeois de Bordeaux et banquier. (Ibid., 15 juin 1551.)

3 Coriaria nujrlifolia, L. C'est l'arbrisseau nommé redon 1, redon et roudou par Magnol et Goiian. (Botanicum Monspeliense, etc. Monspelii.M. dc.lxxxvi., in-8", p. 2-22. — Hortus regius Monspeliensis , etc. Lugduni, m. ncc. lxii., ln-8°, p. 508.) Latcrrade, qui l'appelle rebouL le signale dans deux endroits du département de la Gironde, a Bouliac et a Monségur. > Flore Bordelaise, etc. Bordeaux, 1846, in-12, p. 111, n° 46.) — Du Haillan, auquel le P. le Long attribue le Discours sur les causes de l'est resme cher lé qui est aujourd'hui/ en France, place au nombre des denrées qui nous venaient de l'étranger, ce qu'il appelle le fustel; et V.. Edouard Fournier nous apprend, dans une note de ses Variétés historiques et littéraires, t. Vil. p. 186. sûrement d'après le Diction-

moins clans les tanneries de Bordeaux, le rôle du tan, quoique cette écorce n'y fût pas inconnue1. Le redon venait généralement du haut pays. Le 25 avril 1548, le notaire Gendrault passe un acte portant vente de quarante quintaux de redon par Guilhem Glaverie, de Gasseneuil, à un habitant de Bordeaux; le 12 juin suivant, un autre Agenais du même endroit vend « tout le redon qu'il fera de son creu la présente année, bon, marchant et couppé bien ainsi que s'appartient, » au prix de 37 sous tournois le quintal, rendu à Bordeaux; et, le 3 août, le même acquéreur fait encore emplette de cinquante quintaux de la même plante provenant du lieu de Cayac , au prix de 40 sous le quintal.

N'ayant pas trouvé de trace d'exportation du redon, nous sommes fondé à croire que la consommation de cet article était limitée à l'industrie locale. Nous avons déjà dit un mot de celle-ci ; une pièce récemment publiée 2

naire de Trévoux, que le fustet (rhus cotinus, L.) est un arbre qui croit en Provence et en Languedoc, et dont la racine et l'écorce servent pour la teinture, tandis que les feuilles sont employées par les corroyeurs. A la bonne heure; mais le fustet est-il la même chose que le redon, et comment figure-t-il parmi des articles d'importation? Voyez, au reste, Saint-Amant, Flore amenuise, etc. (Agen, mdcccxxi, in-8°), p. 419, 420; A. Lagrèze-Fossat, Flore de Tarn-et-Garonne, etc. (Montauban, 1847, in-8°), p. 72; et Charles de Bellcval, Nomenclateur botanique languedocien (Montpellier, 1810, iu-12), p. 106, 107. Lobel et Nissole ont donné la figure des plantes dont il est ici question, le premier dans son Stirpium Adversaria nova, etc., p. 412; le second dans Y Histoire de l'Académie royale des Sciences, année 1711, pi. 12, p. 524.

1 Voyez, parmi les minutes de Gendrault, a la date du 11 février 1543, une vente de six cas de tan par un maître cordonnier de Langon, a un marchand de Bordeaux, a raison de 10 deniers le cabas rendu sur le port de Bazas; et, sous le 21 février 1548, une nouvelle vente, toujours par un habitant de Langon, de quinze cas de tan a un marchand et tanneur de Bordeaux.

2 Acte de Gendrault, en date du 19 mai 1548, publié dans le Courrier de la Gironde, n° du 1« décembre 1865. — Les minutes de Don/eau renferment,

314 f HISTOIRE DU COMMERCE

nous fournit l'occasion de mentionner les tanneries qui paraissent avoir été groupées en assez grand nombre autour du Palais- Galienne, sur les bords de l'estey qui coulait tout auprès, et de constater qu'il y avait deux catégories de moutons dont les peaux étaient préparées dans ces ateliers : les moutons marins et ceux des landes, ces derniers moins estimés des mégissiers que les autres, élevés dans les prés salés1. Quelles que fussent les qualités de ces moutons marins, il est à croire que leurs peaux, surtout employées par les parcheminiers 2, empruntaient à la préparation un degré de supériorité qui devait les faire rechercher jusqu'en Angleterre et changer le courant d'exportation que nous avons vu tout à l'heure. En effet, au milieu du xvne siècle, ce pays était devenu notre tributaire pour cet article , et le commerce qui s'en faisait ne nous apportait pas moins de 100,000 livres par an5.

sous le 4 juin 1533, un acte relatif a une autre « maison adoubarie scituée prcz le Palays-Galienne et sur le ruisseau et cours de la font d'Audege. »

1 Minutes de Gendrault, 5, 18 et 21 mars 1543 (5 actes); 29 juin loi8, folio clxv verso. Voyez encore au 9 août, folio cciij. verso. — Nous avons déjà vu mentionner la laine des landes, p. 292. Dans un acte de Don/eau. en date du 15 décembre 1551, il est question de « certaines balles de laine d'autrusse et de eberve, » comptant pour environ six tonneaux , chargés pour Rouen par Jean de Sainte-Marie et un autre marchand de Bordeaux.

- Minutes de Gendrault, -25 août 1518, folio ccxxiiij verso. Pierre Martine au, bourgeois parebeminier de Bordeaux, afferme et acense, a 1 un de ses confrères, des peaux de moutons marins, a 38 sous tournois la douzaine. — Dans un autre registre, honnête femme Marguerite Grellaud vend a Guillaume de Labon, baguetier de la paroisse Saint-Michel, « buict dozenes et demye de peaulx de mothon blanches et rouges, marché t'a i r t a neuf francs bordelois. » (Minutes de Brunet, 25 avril 1535.)

! Mary of Samuel Pepys, etc. 8tb Sept. 1667; ivth. edit. London, 1851, in-8°, vol. III, p. 213.

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