COMMERCE DE BORDEAUX APRES LA REUNION DE LA GUIENNE A LA FRANCE
Avis de Henry VI aux marchands disposés à faire le voyage de Bordeaux. — La Guienne tombe entre les mains des Français; article du traité préparatoire conclu à cette occasion. — Probabilité d'une émigration de marchands bordelais en Angleterre ; misère en Guienne au milieu du XVe siècle. — Émigrés gascons intéressés dans des opérations de commerce ; faveurs qui leur sont accordées par Henry VI. — Envoi de trois cents chariots de vin à ce prince; Louis XI et le marchand gascon. — Confirmation de la charte de décembre 1295, dite Philippiiie; renouvellement de l'institution des foires de Bordeaux. — Autres lettres patentes de Louis XI en faveur du commerce de cette ville ; les marbres des Pyrénées y arrivent pour se répandre ensuite partout. — Vexations dont les Anglais sont l'objet en Guienne ; dommage qui en résulte pour le commerce de la province. — Lettre de Richard II à Louis XI en faveur des marchands de Bordeaux. — Acte du parlement d'Angleterre de l'an 1485. — Licences accordées par Henry VI à des marchands français pour faire le commerce. — Lettres patentes de Charles VIII en faveur des marchands qui se rendaient à Bordeaux ; dégrèvement de droits qui leur est accordé. — Traitement que recevaient en Angleterre les marchands de vin gascons. — Triste aventure d'un marchand de Bordeaux. — Traitement fait aux Anglais dans cette ville après le milieu du XVe siècle. — Déclaration de Louis XI, de l'an 1475, en faveur des Anglais commerçant avec Bordeaux. — Défense aux navires étrangers de jeter leur lest dans la rivière. — Pierres importées par les marins de Bristol ; litige, à ce sujet, soumis à Edward III. — Juridiction du maire et des jurais sur la Garonne, à eux octroyée par Louis XI. — Lettres royaux au sujet du lestage des navires.
Au milieu du xvc siècle, la guerre de Cent ans approchait de son terme. Pour la prolonger, Henry VI rassemblait des navires destinés à porter des troupes en Guienne, et donnait, à ce sujet, des instructions qui méritent d'être mentionnées. S'adressant spécialement aux propriétaires et maîtres de bâtiments du port de Plymouth , qui se disposaient à faire le voyage de Bordeaux sous la protection de la flotte royale, sûrement pour aller charger des vins, il les invitait à se tenir prêts pour la fin du mois de mars, et faisait proclamer que tous
ceux qui accompagneraient ainsi l'armée anglaise, pourraient passer librement sans payer aucun droit pour les vivres de toute nature qu'ils apporteraient avec eux1.
La même année, Bordeaux et la Guienne tombaient entre les mains de Charles VII. Dans le traité préparatoire dressé à cette occasion par ses lieutenants, il est spécifié que le roi de France s'engagerait à conserver les privilèges, franchises, lois, coutumes, observances et usages de Bordeaux et du Bordelais, laissant libres de partir ceux qui ne voudraient pas du pouvoir nouveau. « Et s'il y en a aucuns, était-il ajouté, qui ne veuillent demeurer, ne faire le serment au roy de France, aller s'en pourront quand bon leur semblera et où il leur plaira, et pourront emporter toutes leurs marchandises, or, argent et biens meubles, nefs, vaisseaux et autres choses quelconques, et auront pour ce faire bon saufconduit et terme de vuidange jusques à demy-an2. »
11 est probable que plus d'un commerçant profita de cette permission, dans l'appréhension des embarras que pourrait leur susciter le souvenir de leur attachement au parti vaincu, ou des difficultés qu'ils auraient désormais à continuer les affaires dans un pays devenu étranger et ruiné pour longtemps3. Avec la guerre les désastres n'a-
1 J. Stevenson, Letton and Papers ïllustrative of the Mars of the English lu France during the Reign of Henry VI, vol. 11. part II. London, 1864, in-S". p. 478.
2 Privilèges des bourgeois de la ville et cité de Bourdeaux. A Bourdeaux, m.dc.lxvii., in-4°, p. 60.— D. Devienne, Histoire de Bordeaux, note vin, p. 513. — Ordonnances des rois de France, <•!<•., l. XIV, p. 142. Plus loin, p. "270 et sniv., on trouve les lettres de Charles VU rendues le 11 avril I 155, aprèsquela Guienne, reprise par Talbot, lui rentrée sous la domination des rois de France, pour n'en plus sortir. Voyez encore, t. XV. p. r)7."-r>7(».
3 Déjà en 1405, Henry IV. dans l'acte de concession du domaine d'Uxeste ci
vaient point cessé, et le nouveau gouvernement n'avait ni les moyens ni même l'idée de porter remède à tous ces maux. Le maire et les jurats de Bordeaux, dans les attributions desquels se trouvait la police, avaient été changés, aussi bien que le prévôt du château de l'Ombrière, dont la juridiction s'étendait sur les étrangers; et les nouveaux magistrats1, uniquement préoccupés du soin d'affermir la conquête contre les entreprises du dehors, négligeaient tout autre soin. Us commencèrent par fermer aux Anglais le port de la Lune, et ceux-ci, se voyant tenus en suspicion et tracassés par l'autorité, prirent un autre chemin ; ils vinrent à Rouen échanger leurs laines contre des vins de la basse Bourgogne2, donnant ainsi naissance aux fabriques de draps de la Normandie, pendant que celles de Bordeaux se mouraient faute d'aliments.
Les Bordelais furent au moment d'éprouver le même sort que les Anglais. L'incendie par les Français, en 14533, d'un moulin de l'abbaye de Sainte-Croix, dut influer sur le prix des farines, et le droit de 12 deniers
du château de Fargues a Guilhem Arnaut de la Mote, seigneur de Roquetaillade, signalait les dévastations exercées en Guiennc par les Français. (Roi. Franc, 7 Hen. IV, m. 6.)
1 Jean Bureau, trésorier de France, avait été nommé maire ; Jean du Puy du Fou, sous-maire ; Jean de la Fain, chevalier, prévôt; et Joachim Rouault, connétable du château.
- En 1485, le duc de Norfolk obtenait la permission d'acheter cent barriques de vin des crus de France, de Normandie et de Guienne, et de les vendre en Angleterre. {Bot. Franc, 1 Rie. III, m. 15; ap. KVmer, t. XII, p. 202, 203, éd. III, t. V, pars II, p. 127, col. 2.) La concession de l'un des offices de courtier des vins à Rouen, l'an 1420 (Rot. Normann., 7 Hen. V, m. 71 in dorso), témoigne de l'importance de ce commerce même avant la conquête de la Guienne.
:i Archives historiques du département de la Gironde, t. 1. p. 56.
dont elles étaient frappées à l'importation n'était pas fait pour l'encourager : aussi le pain manqua- t-il plus d'une fois; la plupart du temps, ainsi que nous l'apprend un document de l'an 1457, « il n'y avoit pain à vendre au marchié, » et les lieux où l'on en débitait ordinairement en étaient souvent dépourvus. Le peu qui se vendait accidentellement par la ville, était mal cuit et plus léger de poids qu'il ne convenait1.
Les autres subsistances n'arrivaient plus à Bordeaux, d'abord parce que le pays était ruiné2; ensuite les violences qui avaient précédé et suivi la conquête n'avaient point cessé. La navigation n'était pas encore complètement libre en 1498, à ce point que, le 19 mars de cette année, Charles VIII ordonnait à ses officiers de faire de très-expresses défenses de piller aucun navire marchand dans la rivière de Gironde, mais de laisser les bâtiments du commerce passer et repasser en toute liberté, pourvu qu'ils payassent les droits accoutumés3.
Il faut encore attribuer la rareté des subsistances à Bordeaux , après le milieu du xvie siècle , aux exactions auxquelles les « bonnes gens des villaiges » étaient en proie. A leur entrée en ville, sous prétexte du droit de portage, on levait un tribut sur ce qu'ils apportaient au marché, comme volaille, fromage, œufs et autres denrées. Nul doute qu'il n'en fût déjà ainsi sous l'adminis-
1 Confirmation des statuts des boulangers de Bordeaux, par Charles VII. (Ordonnances, etc., t. XIV, p. 440.)
2 En 140ô, un avocat, parlant du Périgord, représentait Le pays comme inhabité, « pour ce qu'il estoit en frontière.» (Reg. du parlement de Bordeaux. B. 1, folio 5 recto.)
3 Jouannct, Statistique du département de la Gironde, t. 11. part. II. p. ô:2(», note 3.
ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. :m
tration anglaise; mais il faut croire que l'usage avait tourné en abus, quand on voit la cour des Grands-Jours de Bordeaux, en 1459, défendre aux portiers de rien prendre, en enjoignant au maire et aux jurats d'ouvrir une enquête au sujet du droit allégué et d'en ordonner par bon conseil comme il appartiendrait [ .
A toutes ces calamités, le commerce néanmoins gagna de nouvelles recrues. Malgré les assurances prodiguées par l'autorité, les émigrations se multipliaient, et les Gascons, jetés sur une terre étrangère, cherchaient à se créer dans leur nouvelle patrie les moyens d'y vivre et de regagner l'équivalent de ce qu'ils avaient perdu. Entraînés par l'exemple de leurs compatriotes, la plupart se tournèrent vers le négoce, et l'on retrouve des traces de leur entrée dans les affaires.
Dès le 14 septembre 1454, Jean de Campanha et plusieurs autres avec lui, qui ont abandonné leurs héritages à l'époque de la perte de la Guienne, demandent et obtiennent, en raison de leur fidélité, la licence nécessaire pour transporter des marchandises2. Privé de ses biens par suite de son attachement au parti anglais, Gaillard de Durfort, seigneur de Duras et de Blanquefort, non content du secours annuel de cent livres sterling qu'il touchait sur les recettes de l'Échiquier3, sollicite et ob-
1 Arch. de l'Emp., X. 10117, folios 54 verso et 55 recto, art. 23.— L'article suivant est relatif au droit de bûche que les portiers « et gardans les portes de la rivière de Gironde » levaient sur les bateaux ou navires chargés de bois de chauffage, droit différent de la marque de ce bois « que l'on prend et est coustunie prendre sur le port et havre de Bourdeaux, » comme il est dit dans un acte de concession de la ferme de cette marque. (Douzea'U, 19 août 1551.)
- Ilot. Vase, 55 Hcn. VI, m. 6.
:i Rot. parUammt., vol. V, p. 517, col. 1 ; p. 526, col. 1 ; p. 604, col. 2.
tient un sauf-conduit pour une barque de Bermeo1, dans le chargement de laquelle il était sûrement intéressé.
Le 13 août 1455, Thomas de Citran, écuyer, qui avait perdu ses biens lors de la dernière invasion et de la prise de Bordeaux par le roi de France, réclame un sauf-conduit général pour son navire, pour la cargaison, le capitaine et les marins2.
François de Montferrand, chevalier, Jean de Montlaur, écuyer, Raymond Rossen, Vital de Ville et autres, qui ont tout perdu dans les mêmes circonstances, prennent part aux opérations commerciales de plusieurs marchands en relation avec les ports d'Espagne ou de Normandie; en 1455 et 1456, ils s'emploient en leur faveur auprès de Henry VI.3, et le premier obtient d'embarquer deux mille pièces de drap et de les envoyer à l'étranger dans un but de commerce 4.
Fait prisonnier à la bataille où périt Talbot, Jean de Lalande avait été mis à une rançon au-dessus de ses moyens; il demande un sauf-conduit pour un navire5. Robert Jenkinson , fait prisonnier comme lui , mais taxé moins haut, sans doute à cause de l'obscurité de sa condition, obtient une licence pour importer des marchandises6. Un autre, Raoul Charnok, écuyer, est associé avec sa femme ; il demande pour lui et pour elle la per-
1 Rot. Franc, 5i lien. VI, m. 25; ap. Rynier, Fcedera, t. XI, p. 572; éd. III, pars II, p. 68, col. 1.
2 Rot. Franc, 55 Ben. VI, m. 0.
3 Il/uL, m. 1 ; ôi lion. VI, ni. 54, 30, 28; 35 Hen. VI. ni. \).
4 Une., 58 lien. VI, m. 5; ap. Rynier, Fœdera, t. XI, p. 152; éd. III. t. V. pais II, p. 96, col. J.
b Ilot. Franc, 55 lien. VI, ni. 15; acte du 25 niai 1 157. '; ibnl.. 36 lien. VI. ni. 29: acte du 20 novembre 1157.
mission d'expédier du drap en raison de la misère où l'a plongé la soumission de la Guienne1.
Jean de Foix, comte de Candale, n'apparaît que plus tard, au mois d'avril 1460. Il arrive de France, où il est resté captif près de sept ans, racheté par son père, qui, pour mettre fin à sa dure prison, s'est vu forcé de vendre sa terre de Grailly, dans le pays de Gex2. En proie au dénûment, il se met à la suite de Henry, duc d'Exeter, amiral d'Angleterre, d'Irlande et de Guienne3; puis il se fait trafiquant et il se livre au commerce des laines. Il obtient d'en charger deux mille sacs de toute espèce, anglaises et étrangères, en divers ports d'Angleterre, et, en raison de ses malheurs, la franchise des droits de coutume lui est aussi accordée 4.
Les personnages que nous venons de rencontrer sur le chemin de l'exil, n'étaient pas les premiers qui l'eussent abordé ; il leur avait été frayé bien avant l'annexion de la Guienne à la couronne de France, par des habitants de cette province, qui, ruinés par la guerre, avaient abandonné leur pays et cherché fortune en Angleterre. Étant parvenus à force de travail à être propriétaires, ils se virent bientôt injuriés et traités à'aliens, c'est-à-dire
1 Rot. Franc, 36 Hen. VI, m. 20, document du 14 juillet 1458.
2 Plantin , Abrégé de l'histoire générale de Suisse , etc. Genève, 1666, in-8°, p. 509, 769.
3 Rot. Franc, 38 Hen. VI, m. 17; ap. Rymer, t. XI, p. 450; éd. III, t. V, pars II; p. 95.
* Rot. Franc, 39 Hen. VI, m. 8. (Rymer, t. XI, p. 466, 467; éd. III, t. V, pars II, p. 101, 102, 7 déc. 1460.) — Messire Jean de Foix, comte de Candale et captai de Buch, reparaît dans les registres du parlement de Bordeaux, a la date du 2 avril 1476; et l'on voit, par un acte de Douzeau, du 16 octobre 1532, l'un de ses successeurs, Gaston de Foix, charger a Bordeaux cent tonneaux de vin pour la Zélande.
d'étrangers ; ils adressèrent alors au roi en son parlement une pétition pour être assimilés en tout aux regnicoles, et ils obtinrent des lettres patentes en vertu desquelles ils furent déclarés féaux et loyaux sujets, et autorisés à demeurer, vendre et acheter, posséder et acquérir terres, rentes, possessions et autres biens en Angleterre1.
Henry YI ne s'arrêta pas là ; il octroya des lettres de noblesse à certains de ces émigrés , par exemple , à Arnaud de Bordeu et Grimond, son fils, tous deux bourgeois de Bordeaux2; et comme nombre d'entre eux, en s' exilant , avaient laissé de ce côté-ci de la mer des marchandises et des créances, il leur accorda la licence nécessaire pour se rendre à Bordeaux et y régler leurs affaires3.
1 Rot. Vase, 2 et 3 Hcn. VI, m. 12.
2 Ilot. Vase, 21 et 22 Hcn. VI, m. 8. (Bymer, Fondera, vol. XI, p. 56.) — On voit, dans l'un des registres des Grands-Jours de Bordeaux, en 1459, appeler, après un procès pendant entre des marchands anglais et messire Olivier de Coetivy, sénéchal de Guienne, et autres, la cause de Grimond de Bordeaux avec dame Jean de Puys. (Arch. de l'Empire, X. 10117, folio 41 verso.) Plus tard, on retrouve dans les registres du parlement de Guienne « Grimond de Bourdeaulx, » greffier de cette cour, et une licitation de divers immeuhles provenant de la succession de Jeanne de Bordeaux, entre Jean Ferron et Anne Gaffey, sa femme, et Grimond de Bordeaux, frère de Jeanne, mort a l'époque. (B. 4, arrêts du G septembre 1 170 et du 3 février 1481.) Enfin le garde-note des Archives départementales de la Gironde nous fait connaître : 1° noble Charles de Bordeaux, bourgeois de Bordeaux, acquéreur de la moitié de la seigneurie d'Orbaignac dans les Landes (Minutes de Brunet, 19 mai 1517); 2° Pierre de Bordeaux, chevalier, sieur de Caudale et de Puypaulin. (Minutes de Cochet, 22 juillet 1549) ; 3° Jean de Bordeaux, écuyer, sieur de Livran Geiulrault, dernier jour de février 1543; Douzeau, 10 décembre 1515 ; l- M'- Guillaume de Bordeaux, avocat au parlement. (Doiiseau, 30 septembre 1546.) — Les membres de la famille de Bordeu, célèbre dans les annales de la médecine, peuvent maintenant rapporter leur nom a celui de la ville dont il est a croire quelle est originaire, et réclamer John de Burdeux, auteur d'un traite en prose contre la peste, conservé dans le manuscrit cottonien, Caligula, A. II. folio 03 verso.
:> Rot. Vase.. 20 lien. VI. ni. i ; 33 Hen. VI. m. 5, etc. — Dans la licence
Un écrivain du temps rapporte une anecdote dans laquelle figure un de ces commerçants. Après avoir dit qu'en 1475, Louis XI envoya au roi d'Angleterre trois cents chariots de vin, les meilleurs que l'on pût trouver, Philippe de Commines ajoute que le lendemain il échappa au « bon rompu, » pour employer le langage de Brantome1, quelques mots de raillerie touchant les vins et les présents qu'il avait envoyés à l'armée anglaise. « Et en se tournant, il aperceut un marchand gascon qui demeuroit en Angleterre, lequel luy estoit venu demander un congé pour tirer une certaine quantité de vin de Gascongne sans rien payer du droit du roy, et estoit chose qui pouvoit fort profiter audit marchand s'il luy estoit accordé. Ledit seigneur fut très-esbahi quand il le vit, et comment il pouvoit estre entré. Il luy demanda de quelle ville il estoit en Guyenne, et s'il estoit marchand et marié en Angleterre. Le marchand luy respondit que ouy, mais qu'il n'avoit guères vaillant. Incontinent le roy luy bailla un homme , avant que de partir de là , qui le conduisit à Bordeaux; et parlay à luy par le commandement du roy, et eut un très-bon office en la ville dont il estoit nay, et la traite des vins qu'il demandoit2, » etc.
Nous ne savons ce qu'il faut entendre par ce droit du roi auquel notre marchand gascon voulait échapper; vraisemblablement c'était la grande coutume, et plus
octroyée à Grimond de Bordeaux, il est question de vin, de fer, et autres biens et marchandises, qu'il avait dans cette ville a l'époque où elle s'était rendue, et de grosses et notables sommes qui lui étaient dues l'a et dans le voisinage.
1 Vies des grands capitaines estrangers et français, ch. lxv et lxxiii. {Œuvres complètes de Brantôme, édit. du Panth. litt., 1. 1, p. 158, col. i, et p. 296, col. 2.)
- Mémoires de Philippe de Commines, liv. IV, eh. ix et \.
certainement autre chose que ce droit d'un écu auquel furent soumis cette même année 1475 les navires anglais qui se rendaient à Bordeaux pour trafiquer, sous l'obligation aussi d'aborder à Blaye et d'y descendre leur artillerie1. Quant à la provenance des vins envoyés par Louis XI au roi d'Angleterre, on peut conjecturer que c'étaient des vins de Guienne ou de Gascogne. Le baron de Joursanvault possédait une pièce de la même époque, par laquelle un certain Guillaume Giquel déclarait avoir chargé au port de Bordeaux cent tonneaux de vin pour les conduire « es pays de Picardie, en l'ost (à l'armée) du roi2. »
En mars 1461, Louis XI était à Bordeaux. Voulant s'attacher ses nouveaux sujets, il confirmait les lettres de Philippe le Bel, en date de décembre 1295, par lesquelles ce prince avait accordé aux maire, jurais et commune de Bordeaux, l'exemption de tous droits tant sur les vins que sur les autres marchandises transportées par la rivière de Gironde. Il renouvela aussi l'institution des deux foires annuelles, primitivement établies à Bordeaux par
1 Coulon, les Rivières de France, etc. A Paris, m.dc. xliv. in-8°, part. I, p. 548. — Chronique bourdeloise, ann. 1433, folio 55 verso.
2 Catalogue des archives de M. le baron de Joursanvault, t. 1, p. 10, n" 546. — Dans le siècle suivant, la marine royale s'approvisionnait aussi de nos vins. A la date du 10 novembre lois, Douzeau enregistre le reçu de maître Pierre le Guay, conseiller du roi et trésorier de l'extraordinaire de ses guerres, pour la somme de 250 livres tournois, prix de vingt-cinq tonneaux de vin cluret délivrés pour partie de ravitaillement des vaisseaux et navires faits a Bordeaux. Propriétaire a Mouton, près de Pauillac, par suite de vente, donation ou legs, de la douairière d'Estrac, M. de Montagul , l'un des capitaines des galères du roi, était en bonne position pour obtenir cette fourniture ; mais, pour une raison ou une autre, il laissa entre les mains d'un bourgeois de Bordeaux sa récolte de 1548, consistant en huit barriques de vin. seize boisseau* de froment et vingtbuit de seigle. Minutes de Pou/eau, -20 octobre 1548.)
lettres patentes d'Edward IIÏ, en date du 15 juin 1341 !. Ces foires, qui, dans l'origine, se tenaient, la première huit jours avant et huit jours après l'Ascension, la seconde huit jours avant et huit jours après la fête de saint Martin, étaient presque tombées en désuétude, lorsque Charles VII accorda, en 1453, à Bordeaux, deux foires franches, chacune de la durée de quinze jours, la première commençant le premier lundi de carême, et la seconde le 15 août. Aux termes de la confirmation de Louis XI, ces foires devaient avoir lieu aux mêmes époques qu'auparavant et durer huit jours entiers. Pendant ce temps, ainsi que huit jours avant et huit jours après la foire, tous marchands qui y auraient amené et en feraient ramener des denrées et marchandises, seraient exempts du payement de tous droits imposés sur elles, sans qu'on pût toutefois amener aucuns vins au préjudice des privilèges de la ville ; et ceux qui en amèneraient ainsi ne pourraient s'exempter de payer les droits accoutumés2. Ces foires, que les progrès du commerce et de la civilisation, surtout la multiplicité des voies de communication, ont réduites à n'être plus que des expositions d'articles de luxe courant3, alimentées le plus souvent
1 Rot. Vase, 15 Ed. III, m. 2. — Le Livre des Bouillons, n° 33, folio .xlvi. recto.
- Ordonnances des rois de France, etc., t. XV, p. 380.
:t II en était ainsi dès le milieu du xvne siècle. A cette époque, un marchand de Lyon, parti de Toulouse, avait apporté a Bordeaux, pour débiter pendant la foire, trente-cinq livres de ruban et galon de soie, quatre livres de galon lleuret, quarante livres de passementerie de fil, dix livres d'or et argent lin, du passement en argent faux, et deux cent cinquante livres déboutons or et argent lin. Il déploya sa marchandise rue Saint-Uemi, où les marchands forains avaient coutume de déballer. Ayant a se plaindre du commis du bureau général de la foraine , il appelle en témoignage cinq marchands, l'un de Pons, le second de I. i>i
par des marchands de la ville, furent longtemps fréquentées par des marchands venus de loin , qui s'y donnaient rendez-vous et traitaient de grosses affaires1.
Louis XI ne s'en tint pas aux faveurs qu'il avait accordées à Bordeaux en 1461 : d'autres lettres patentes, du 6 septembre 1481, firent de cette ville l'entrepôt forcé d'un commerce étendu, en obligeant, sous peine de confiscation, les marchands des contrées voisines à faire passer leurs denrées par Bordeaux, quand elles avaient pour destination l'Espagne, l'Angleterre, le Portugal, la Navarre, la Bretagne et la Flandre2. Le marbre des Pyrénées, « lequel, dit un écrivain de la fin du siècle suivant, est transporté par toutes les provinces de l'Europe, mesmement à Paris, Rouen, Londres, Nantes, Amiens, Nevers (Anvers?) et plusieurs autres endroits, pour faire tables, pyramides, colonnes, sepulchres, coupes de fontaines et autre manufacture excellente3, » va
Bordeaux, le troisième de la Rochelle, le dernier d'Angoulème. (Minutes de Couthures, 15 mars 1650, folio 10 recto.)
1 Dans les Mémoires du comte de Forbin, il est fait mention, a la date de 1684, de marchands de Saint-Etienne qui revenaient de la foire de Bordeaux. (Collection Petitot, 2e série, t. LXXIV. p. 303.) A cette époque déjà les foires s'ouvraient, comme aujourd'hui, le 1er mars : ainsi l'avait voulu Charles IX, par un édit de juin 1565, réformant l'ordonnance rendue, le 18 février 1560, par son père Henri II, qui, en confirmant l'octroi de ces foires, en avait fixe l'ouverture au 15 février et au 15 octobre. Cet édit nous apprend qu'au moment où il fut promulgué, les marchands forains n'avaient a Bordeaux aucun lieu désigné a l'avance où ils pussent se réunir. Ils exposaient leurs marchandises a découvert en divers endroits de la ville, ou sur des bancs, a leur discrétion, moyennant quelque rétribution qu'ils payaient aux maîtres des maisons devant lesquelles ils faisaient leur étalage.
2 Compte rendu des travaux de la Commission des monuments et documents historiques... du département de la Gironde, ann. 1851-55. p. 40.
3 Aquitaine Graphie, etc., par M. Antoine de la Personne. A Paris, 16-25. in-8°, p. 12. — Les minutes de Douzeau nous fournissent, a la date du 2 mai I557.
augmenter le nombre des articles du commerce maritime de Bordeaux.
Après avoir lu tout ce qui précède, on est disposé à penser que le commerce et la navigation à Bordeaux avaient repris, comme du temps de l'ancienne administration, et que la nouvelle s'était quelque peu relâchée de ses précautions inspirées par la politique : il n'en fut pas ainsi. Des navires bretons portaient en Angleterre les guèdes, les toiles, le fer et les autres marchandises parties de notre pays [ , et des bâtiments allemands venaient verser chez nous celles que l'Angleterre nous envoyait en échange de nos vins. Encore ne fallait-il pas qu'un Français couvrît de son nom des marchandises appartenant à des Anglais : considérées comme contrebande , elles étaient confisquées. Était-il allé en Angledeux actes a citer ici. Dans le premier, un marinier de Toulouse requiert le commis de Dominique Bcrthin, délégué par le roi pour faire charger et décharger devant le port et havre de Bordeaux certain nomhre de pièces de marbre, de lui payer sou voyage. Le commis le renvoie a Charles d'Aste, écuyer, contable de Bordeaux. Le second acte est une sommation a ce dernier de faire charger ce marbre pour le conduire a Rouen. — Parmi les minutes d'un autre notaire, Martin Arfeulhc, on lit, a la date du 24 mars 1567, un accord relatif a des marbres « qui sont de présent aux Chartreux, » a destination de Rouen, pour le service du roi. — Sous Henry IV, roi d'Angleterre, la reine, voulant faire élever un tombeau au duc de Bretagne, son premier mari, fit choix de l'albâtre, et, le mausolée une fois terminé, un sauf-conduit fut accordé pour le passage du navire porteur de cette œuvre d'art et des trois Anglais, ses auteurs, chargés de la mettre en place dans l'église de Nantes. (Rot. Franc, 0 Hen. IV, m. 15.) — Nous avons encore noté, parmi les minutes de Douzeau, a la date du 18 janvier 1551 , un acte de vente par un marchand de Norwïch a un courtier de Bordeaux, de « certaines images d'albâtre, » moyennant quatre tonneaux de vin.
1 Les registres du parlement de Bordeaux portent, a la date du 16 février de l'an li88, la trace d'un procès entre Richard Arinton, marchand anglais, demandeur, et Yvonet le Couleur, marchand breton; mallieureusemenl les détails manquent.
terre sans congé du roi contre les inhibitions royales, il encourait des peines plus graves, comme s'étant rendu coupable du crime de lèse-majesté1.
Les navires anglais qui s'aventuraient en Guienne, s'exposaient à une foule de vexations, dont on peut se faire une idée en lisant, dans un registre des Grands- Jours de Bordeaux en 1459, ce qui se rapporte à Y Anthony de Huit. Ce bâtiment, habitué à faire le voyage de Flandre, de Bordeaux et de Portugal, avait obtenu en 1456, de l'amiral de France, un sauf-conduit pour naviguer dans les eaux françaises2; mais cette pièce ne fut pas trouvée suffisante, et le navire fut arrêté avant d'avoir atteint Blaye. Les marchands anglais qui le montaient y furent incarcérés, puis transférés à Bordeaux, dans les prisons du château de l'Ombrière3, où ils prirent la place d'autres Anglais, relâchés sur parole « par la ville de Bourdeaulx et sur la grève de la rivière*, » ou remis entre les mains de gens qui en devaient répondre5.
Deux commissions furent nommées, l'une de quatre notables habitants de Bordeaux versés dans la connaissance du français et de l'anglais, pour contrôler la traduction de certaine charte partie écrite en cette seconde
1 Registre du parlement de Bordeaux, R. 1, 30 août 1463. — Un siècle auparavant, Edward III rendait une ordonnance pour défendre aux étrangers de venir en Angleterre sans son agrément. {Ilot. Franc, 27 Ed. III. m. ~2 in dorso.)
2 Archives de l'Empire, X. 101 17, folio 60 recto.
3 Ibid., folio 59 verso.
1 Ibid., folio 4-2 verso.
:i Minutes d'Adenet, 1er juin 1357. Bernard Dyrouard. marinier, demeurant en la paroisse de Heautiran, consent a recevoir en garde un enfant d'environ treize ans, nommé Richard Bidon, tils de Laurence Bidon, habitant d'York, lequel avait été fait prisonnier « comme estant du pays de l'ennemi. <>
langue1; l'autre de six experts pour voir et visiter un canon, ou serpentine, présenté comme faisant partie de l'artillerie trouvée à bord de Y Anthony de Hull, et cela dans le but de savoir si c'était « artillerie convenable pour la défense de ladite nef, ou non2. » Un autre navire anglais, la Margaret d'Orwell, chargé de marchandises pour la valeur de plus de 12,000 écus d'or, fut pareillement arrêté dans la rade de Bordeaux pour insuffisance de sauf-conduit5, et sans égard pour l'observation qu'il était venu mar chaudement, pour nous servir d'une expression employée ailleurs4.
En 1483, Richard III était sur le trône, qu'il devait occuper si peu de temps, et le commerce des vins de Bordeaux avec l'Angleterre continuait toujours à la faveur des trêves conclues entre ce pays et le nôtre. « Toutefois, écrivait Richard III à Louis XI, qui lui avait demandé son amitié, lez marchans de cestui mon royaume d'Angleterre, voyans lez grandes occasions à eulx données par vos subgès en prenant les navires et marchandises et autrement, doubtent (redoutent) grandement de eulx aventurer à Bourdeaulx et ailleurs en vostre obéissance, jusques à ce qu'ilz puissent estre asseurez de par vous de pouvoir seurement et sauvement exercer le fait de leurs dits marchandises en tous lez lieux
1 Archives de l'Empire, X. 10117, folio 41 verso.
2 Ibid.
3 Ibid., folio 73 recto.
4 Ibid., folio 31 recto. — Un certain Jean Galenier avait confié un navire a un Anglais, sans doute Edward le Mignon, qui devait apporter de l'argent en Angleterre pour tirer de prison Galenier, alors sous les verroux. Mignon ne s' étant point exécuté, l'autre fit arrêter le navire dans la Gironde, et entama un procès devant le juge de Gascogne ou son lieutenant.
de vostre dit obéissance, accordant au droit des dites trêves1. »
En 1485, le parlement d'Angleterre, considérant le danger que pourraient entraîner l'affaiblissement et l'inaction de la marine , fit une loi complètement au rebours de celle de 1368, qui excluait entièrement l'Angleterre du commerce des transports; car cette fois nul n'était admis à acheter ou à vendre du vin de Guienne et de Gascogne, en Angleterre, en Irlande, dans le pays de Galles, à Calais, ou à Berwick, à moins qu'il ne fût importé dans un navire appartenant à l'un de ces pays, et principalement monté par des marins des mêmes contrées. Encore fallait-il avoir une permission2. Cette loi, qui n'était que transitoire, devait cesser d'être en vigueur au prochain parlement3.
Toutefois, il semble bien qu'elle fut maintenue en dépit des assurances amicales données au commerce de notre pays par Henry VII, peu après son avènement au trône4. Nous voyons, en effet, ce prince accorder, en
1 Richard III a Louis XI, 18 août 1183. (Letton and Pupert illustrating the Reigns of Richard III. and Henry VIL, éditai by James Gairdner, vol. I. Londoo, 1861, grand in-8°, p. 3i, n° x.) A la même date, Richard demandait a son royal correspondant un sauf-conduit pour quelques vins de Bourgogne et de la haute France qu'il avait fait acheter pour lui et pour la reine, \llrid., p. 35, 36, n° xi.)
2 II existe, a cette date, une licence, pour Henry Davy, d'envoyer un navire avec son chargement au marché de Calais qui n'appartenait point a l'Angleterre, a Bordeaux ou sur tout autre point des possessions françaises, et de ramener le même bâtiment chargé de vins. Ms. harléien n° 433, ait. 1973, folio 191 recto.) Un autre Anglais, nommé Andrew Carswell, obtint une licence pareille. (//>/</., art. 198-2, folio 192 verso.)
3 Acts 1 Hen. VII, c 8. — Rotiili parliamentorum, vol. VI. p. 333. col. 2. — Macpherson, Annate of Commerce, vol. I, p. 7(Hi.
1 Ilymer, Fœdera, vol. III, p. Kl; éd. III. t. V, pars III. p. 168, col. I. ( Litterce treugarum Frauda'.)
1492, à deux marchands français permission d'importer en Angleterre des vins, des draps et des toiles fabriqués en France ou ailleurs, et toute autre marchandise, excepté du vin de Gascogne et des guèdes , dans un vaisseau du port décent quarante tonneaux, monté par soixante-quatre hommes; comme d'exporter de l'étain et d'autres marchandises n'appartenant pas au marché de Calais, en quelque pays que ce fût, répétant le voyage autant de fois dans l'année qu'ils le voudraient, moyennant payement des droits1, etc. Il est vrai que, la même année, Henry YII accordait à François Dupon de faire venir en Angleterre cent tonneaux de vin de Gascogne2.
Dans l'intervalle, Henry YI avait conclu avec le duc de Bretagne un traité d'alliance et de commerce qui favorisait singulièrement les Bretons au détriment des Français et surtout des Bordelais3. Pour détourner autant que possible le coup porté à la prospérité de la Guienne, Charles VIII, en guerre avec le duc de Bretagne, accordait des lettres patentes aux marchands, tant ennemis que bordelais , pour la sûreté des navires venant au port de Bordeaux; enjoignant à tous ses lieutenants, maréchaux, gouverneurs, amiral, vice-amiral, baillis, sénéchaux, prévôts et capitaines, de faire très-expresses défenses de prendre ou piller les navires marchands dans la rivière de Gironde, et prescrivant de les laisser passer et repasser en toute liberté, sauf à payer les droits d'usage 4. Plus tard,
1 Rymer, Fœdera, vol. XII, p. 471 ; éd. III, t. V, pars IV, p. 11, col. 1. — Macpherson, Armais of Commerce, etc., vol. I, p. 716.
2 Champollion Figeac, Lettres de rois, reines, etc., vol. II, p. 501.
3 Rymer, Fœdera, t. XII, p. 503; edit. III, t. V, pars II, p. 176-179.
* Compte rendu des travaux de la Commission des monuments et des documents historiques... du département de la Gironde, ann. 1851-55, p. 40.
étant informé que l'acquittement de ces droits donnait lieu à des exactions, il -rendit une nouvelle ordonnance pour réprimer de pareils abus *. Un document précieux, malheureusement sans date, mais, selon toute apparence,
1 « Charles, par la grâce de Dieu roy de France, de Sicille et de Jhcrusaleni, a noz amez et feaulx les trésoriers de France, salut et dilection. Nostre trèscher et très-amé frère et cousin Henry, par icelle mesme grâce roy d'Angleterre, nous a fait dire et remonstrer que, comme par autres noz lettres patentes, données en noz place et chastel de Capponanne en nostre ville et cité de Napples le xin,e d'avril derrenier passé, et pour les causes contenues en icelles, nous ayons voulu que les marchans dudit royaume d'Angleterre frequentans et exerçans le fait et entrecours de marchandise en noz ville et cité de Rourdeaulx joyssent et usent de telz et semhlables privilèges, franchises, libellez et exemptions qu'ilz faisoient au temps et du vivant de feu nostre très-cher seigneur et père, que Dieu ahsoille, de leurs marchandises, ncantmoins nous avons esté advortiz que depuis six moys ença l'on a voulu contraindre les marchans d'Angleterre a payer plus grant devoir qu'ilz n'avoient auparavant acoustumé du vivant de nostredit feu seigneur et père, laquelle chose est au lies- grant préjudice et dommage de nostredit frère et cousin et desdis marchans ses subgectz, et plus seroit, se par nous n'estoit sur ce donné provision, ainsi que plus a plain il nous a fait remonstrer, a reste fin requerans icelle : pour ce est-il que nous, ce considéré, desirans favorablement traicter iceulx marchans en faveur et contemplacion de nostredit frère et cousin, et de la bonne confederacion, amour et aliance qui est entre lny et nous, laquelle de tout nostre cueur sommes délibérez continuer et entretenir, pour ces causes et autres consideracions a ce nous mouvans, vous mandons et expressément enjoingnons que par nostre comptable et receveur ordinaire audit Hourdeaulx vous faictes lesdis marchans du royaume d'Angleterre frequentans et exerçans lesdis faiz et entrecours de marchandise en nostredicte ville et cite de Bourdeaulx, tenir quiètes et paisibles de tous et chascuns lesdis droiz et devoirs pretenduz sur leursdictes marchandises en ladicte ville, dont ils joyssoient et estoient tenus francs et exemps du vivant de nostredit l'eu seigneur et père, eu leur faisant rembourser les deniers que pour ce ilz en pourraient avoir payez et baillez audit, comptable et ses commis depuis six moys ença, oultre ce qu'ilz avoient acoustumé.... Donné a Lyon sur le Rosne, le xvi"«jour de novembre, l'an de grâce mil cccc quatre vings et quinze, et de 110/ règnes de France le treiziesme et de Sicille le premier. CHARLES.
« Par le roy, le conte de Liney et autres presens : Robertet. » Original a la Bibliothèque impériale, lettres originales de Charles Mil. a la date du 16 novembre 1 195.
de la fin du xve siècle, complète les lumières que nous fournit le registre de douane de 1444 sur le commerce des vins en Angleterre, par des détails circonstanciés sur le traitement qu'y recevaient nos compatriotes.
Premièrement, dit le rapport que nous analysons, quand des Français chargent des vins pour l'Angleterre, il faut que ce soit sur un navire de ce pays; autrement ils s'exposent à voir leur marchandise confisquée, à moins d'une permission du roi.
Item, quand les vins ou autres marchandises desdits Français sont arrivés aux havres et ports d'Angleterre, comme à Londres, à Bristol et ailleurs, lesdits marchands se présentent devant les officiers de la douane pour déclarer leurs marchandises ; et s'il arrive que ledit marchand fasse une déclaration inexacte, pour peu que les Anglais puissent prouver qu'elles appartiennent à d'autres marchands, elles sont confisquées au profit du roi d'Angleterre.
Item , après que le marchand français aura consigné sur le livre de la douane ce qu'il a de vin, « autant du plus que du moins, » s'il en a trois ou quatre barriques de surplus que les commis lui auront passées pour ouillage, certains hommes de confiance viendront au cellier où ces vins auront été mis pour être vendus, et s'ils trouvent ce vin en sus de ce qui a été inscrit sur le livre , ils le confisqueront.
Item , quand la marchandise est déchargée , les marchands français ne peuvent la vendre qu'aux bourgeois de la ville où ils seront; et s'il arrive que la vente ait lieu à quelque étranger qui n'ait point le droit de cité, le* vin est encore confisqué.
Item, le vin une fois vendu et payé, les Français sont tenus de faire remploi du prix en marchandises anglaises, ne pouvant emporter l'argent hors du royaume audelà de dix écus par marchand, sous peine de perdre tout ce qui dépasse cette somme1.
Item, à leur départ d'Angleterre, les marchands français sont fouillés jusqu'à leur chemise pour voir s'ils n'emportent pas d'argent.
Item, nul marchand de France ne peut acheter, à Londres, Bristol, ni autres villes d'Angleterre, aucune marchandise, si ce n'est des bourgeois.
Item, les bonnes gens et les marchands anglais apportant des draps et autres marchandises dans les villes comme Londres, à certains jours de la semaine, et les laissant en consignation dans des halles, il n'y a aucun marchand de France qui ose en acheter, ni même entrer dans ces marchés; et s'il s'y risque, ses emplettes sont toutes confisquées.
Item, quand un marchand anglais vient en France et s'oblige à payer à quelque marchand français une somme d'argent ou à lui livrer de la marchandise, si ce dernier ou son représentant se rend en Angleterre pour chercher son payement et porte l'obligation faite et passée en France, la justice anglaise appelée à déclarer ce titre exécutoire, n'en tient aucun compte.
Item, si un Français, la nuit venue, se trouve dans la rue sans chandelle, il est mis en prison.
Enfin, si un marchand de France allant par la ville de Calais, ou arrivant du dehors en quelque endroit, est
1 Cf. Iloi. parliament., vol. VI. i>. 186, col. I : A. D. MT7. 17 Ed. IV.
aperçu par quelque Anglais , il est mis en prison , « et sera en dangier de sa personne1. »
Il était encore incarcéré à la requête de tout sujet anglais , en attendant que la lumière se fît sur le droit du plaignant; et souvent une pareille captivité durait des années. Un marchand de Bordeaux, Jean Bouvet, en fit la triste expérience. Actionné en justice par deux hommes de Bristol, il devint, à la suite d'un writ ne exeat regnum, le prisonnier du shériff de Londres et fut privé pendant dix-huit mois et de sa liberté et, par suite, de la possibilité de faire à Bordeaux des achats de vin. Craignant de perdre encore une vendange, il adressa une pétition au roi pour demander à être relâché sur parole2.
Maintenant retournons la médaille, et voyons comment les Anglais étaient traités en France, particulièrement en Guienne et dans la ville de Bordeaux, à partir de l'année 1453, époque où cette ville ouvrit ses portes à Charles VIT.
Ceux qui s'y rendaient par mer dans un but de commerce, étaient tenus de s'arrêter à l'entrée de la Gironde, à Soulac 3, jusqu'à ce qu'ils eussent un sauf-conduit pour
1 Mémoire du tractement des Françoys quant sont au royaume d'Angleterre; Archives de l'Empire, J. 965, n° 5, folio 5 verso. — Un manuscrit du Musée britannique, malheureusement fort endommagé parle feu, renferme également un exposé des exactions et des abus auxquels les marchands de Bordeaux et de la Rochelle étaient en butte en Angleterre; il renferme aussi des remontrances des Bordelais sur l'état de leur commerce dans ce pays a la même époque. (Bibl. Cott., Caligula, E. X, folio 20 recto et 22 recto.)
5 Star Chamber, Henry VIII, vol. IV, p. 228.
3 Chaque année, le capitaine de Soulac devait informer par lettre les jurats de Bordeaux du nombre de navires arrivés en vue de cette localité. (Chronique bourdeloise, ann. 1355, p. 69.) Delurbc ajoute : « Comme le capitaine de Soulac sur la mer est tenu d'advertir lesdicts maire et jurats de la (lotte des navires qui veulent entrer en rivière, et faire faire le guet, et envoyer sa lettre par la
continuer leur route1; arrivés à Blaye, ils y laissaient leur artillerie et leurs munitions de guerre. Une fois à Bordeaux, ils ne pouvaient descendre qu'avec un permis du maire, et qu'au logis désigné par le fourrier de la ville. 11 ne leur était loisible de circuler que depuis sept heures du matin jusqu'à cinq heures du soir ; encore devaient-ils être porteurs d'une croix rouge attachée à leurs habits; en sorte que chacun les reconnaissait partout dans la ville, où ils faisaient leurs affaires, sans aller courir le pays, comme ils devaient le faire plus tard, car alors les gens de la campagne amenaient leurs vins à Bordeaux.
Voulaient- ils aller dans la banlieue, les mêmes étrangers devaient demander la permission aux maire et sousmaire, et on leur donnait un archer pour les conduire.
Il en était de même quand ils voulaient aller du côté de Bayonne, ou dans un autre canton de la Guienne. Il leur fallait obtenir la permission du gouverneur ou de son lieutenant, et ils recevaient un archer pour les conduire, à leurs dépens2.
poste... aussi ceux de la Teste-de-Buch sont tenus de donner mesnie advertisseinent pour la coste d'Espaigne, encore que l'abordage de ce costé est fort périlleux a ceux qui ne sçavent le passage, qui est estroict, et se change a cause tics sables mouvans : et pour la conservation des navires, ceux du pais tiennent un arbre debout, en certaines montagnes, lequel ils remuent déplacent a mesure que le passage se change, » etc. (Ièid., ann. looG, p. 73.)
1 Ce permis était délivré par le maire, depuis Sir Laurence Merbury et Sir John Rolland, maires de Bordeaux, auxquels Henry VI avait concède , la sixième année de son règne, le droit de faire et délivrer des lettres de saufconduit a tous ceux qui voudraient se rendre a Bordeaux, tant par terre que par mer, avec des vivres et autres marchandises a vendre. (Ms. latin de la Bibliothèque impériale, n° 013i, folio lxx verso.)
2 Chronique bourdeloise, édit. de 1705, folio Ho recto. — S'ensuit t k traetenienl que lesAngloys «voient pur eij-derunt muni que le roij ne leur eusl permis
Ces précautions, ainsi que le fait remarquer D. Devienne, étaient sages, et d'autant plus nécessaires que les Anglais ne cachaient nullement le désir qu'ils avaient de reprendre la Guienne, et que le roi d'Angleterre continua de nommer pendant plusieurs années un grand sénéchal de Gascogne et un maire de Bordeaux, comme s'il avait été paisible possesseur de cette capitale1. Toutefois il paraît que les magistrats n'avaient point tardé à se relâcher de leur sévérité, en considération du tort qu'elle causait au commerce2.
La plupart de ces dispositions furent abrogées par la déclaration de Louis XI, de l'an 1475 3. « Et se garde seulement jusques à ce jour, dit Delurbe, qui ne pouvait ignorer l'arrêt du 20 février 15544, que les Anglois
tant de libertés en la ville de Bourdeaulx; Archives de l'Empire, J. 905, n° 5, folio 2 verso.
1 Histoire de la ville de Bordeaux, part. I, liv. III, ch. v, p. 100.
2 « Item et pour ce qu'on dit qu'on tollere aux Angloiz que viennent en cestc ville sans guide et garde, et de nuyt sans lumière, et aussi d'aler par le pais de Medouc et d'Entre-deux-Mcrs achater les vins d'ostel en ostel, et communiquer, converser avecques ceulx de la ville et du pais en secret, et oyr la conduicte de gens de guerre, qui est chose trop dangereuse... car aucunes foiz es flotz sont venuz si grant nombre d' Angloiz, et encores pourraient venir, qui n'y mettra ordre, dommaige irréparable s'en pourra ensuir; la court enjoinct ausdicts maire et juraz que diligemment ilz aient a mettre ordre et pollice en la ville de Bourdeaulx touchant les choses dessus dictes, » etc. Registre des Grands-Jours de Bordeaux en 1559. (Archives de l'Empire, X. 10117, folio 55 recto; ordonnance du 3 novembre 1459, art. 25.)
3 Ordonnances des rois de France, etc., t. XVIII, p. 100-164. — Cette déclaration paraît avoir été confirmée par Charles VIII, en 1495. Du moins il existe, a cette date, des lettres d'attache des trésoriers de France pour les privilèges des marchands anglais a Bordeaux (Arch. hist. du départ, de la Gironde, t. II, p. 573, 374) ; malheureusement les lettres patentes du roi ne sont pas annexées à la pièce.
'* Suppl. des Chron. de Bourdeaus , fol. 59 verso. — Bulletin polymathique du Muséum d'instruction publique de Bordeaux . An xii.— m. necc. m., in-S°, p. 270.
venans audit Bourdeaux, laissent à Blaye leur artillerie, et munitions de guerre , et payent un escu pour navire : et estans en cette ville ne peuvent aller en graves, ny ailleurs acheter de vins, soit avec un bourgeois, ou corretier1, sans congé des maire et jurais : et au départ de ladite ville payent au contable, outre les anciens droicts, le droict de la branche de cyprès , pour marque d'avoir esté à Bourdeaux2. »
1 « Les corretiers, dit Delurbc, furent créés principalement pour conduire les Anglois en graves pour y gouster des vins, ne pouvans y aller seuls : aussi que quelques-uns des corretiers leur servent de truchemens, sçachans parler anglois. A présent ils sont employez par toutes sortes de marchans estrangers, et forains, qui se servent desdits corretiers pour l'achapt et choix des vins qu'ils désirent, et pour l'affret des navires, troques, et ventes de leurs marchandises, » etc. (Darnal, Supplément des chroniques de Bourdeaus, p. 58.) — A l'exemple des jurats de Bordeaux, ceux de Lihournc prétendaient que les marchands anglais, flamands et autres étrangers ne pussent mettre leurs vaisseaux en coutume, ni acheter des vins ni autres marchandises, sans être accompagnés par un courtier juré de la commune; mais le roi laissa au parlement a décider sur cette matière. (Guinodie, Histoire de Liboume , t. Il, p. 351,252, année 1015.)
- Chronique hourdeloise, année 1 153, folio 2o verso. — « Anciennement les pilotes des navires, pour montrer la gloire et victoire qu'Us croyoient avoir d'avoir esté à Bourdeaux, s'en retournans chargés de nous vins de graves, qui se recueillent au pais hourdelois, ou autres marchandises, prenoient une hranche de cyprès d'une foresl, qui est proche de la mer, appellée le Cypressaf: et fut introduit un droit par honneur donne au roy pour ladite hranche, lequel se levé aujourd'hui au bureau de la contablerie. » (De lu ville de Bourdeaux et excellences d'icelle, dans la Chronique bourdeloise. p. 17.) — Les autres droits étaient celui de Cordouan, la pièce de hœuf salé due au châtelain de Blaye. le droit de 5 sous et de 10 sous sur les navires sortant de la Gironde, qui, avec les congés, étaient a la charge du maître, le marchand n'étant tenu de payer que les travers, subsides, impositions et coutumes Imposées sur la marchandise. (Gleirac, Us et constantes de In mer, p. 151. — Baurein, Variétés hordeluises, t. I, p. 67.) — N'oublions pas le droit que les chartreux de Yauclaire prétendaient avoir sur chaque tonneau de vin qui descendait auxGhartrons. Le 25 décembre 1534, le parlement de Bordeaux rendit contre les syndics de ces religieux un arrêt qui cassait et annulait ce droit. Voyez, le Bulletin poliimalliique, déjà cite. 2e année, an xu. — m. DCCC. m., p. ^70.
Un autre écrivain, dont nous avons déjà cité le Mémoire, y consigne les mêmes faits clans une série d'articles dont nous allons donner la traduction, ou plutôt l'analyse, pour éviter des longueurs inutiles.
Premièrement, quand il arrive un navire d'Angleterre en la rivière de Gironde pour venir à Bordeaux, les gens de l'équipage jettent l'ancre devant Blaye, où ils laissent les boîtes de leur artillerie !, et puis ils vont à Bordeaux.
Item, quand les navires sont arrivés au port, les marchands et les matelots qui les montent, débarquent et entrent en ville sans difficulté, nombreux ou non, le bâton à la main s'ils le veulent; il en est de même des marchands anglais qui viennent par terre, tellement qu'il y a des jours où il s'en trouve sept ou huit mille dans ladite cité.
Item , quand les marchands anglais sont arrivés , ou avant qu'ils soient descendus à Bordeaux, ils vont courir tous les environs pour acheter des vins, tant du côté du Médoc et de Soulac2, que vers le Blayais, Bourg, Saint- Émilion, Libourne, Bergerac, l'Entre-deux-Mers , Saint-
1 Cet usage dura pendant longtemps. On lit dans les Négociations du marquis de Rambouillet en Espagne, que plusieurs pirates anglais s'étant emparés de vaisseaux et de marchandises appartenant a des armateurs français, le duc de Luxembourg avait fait arrêter, par voie de représailles, plusieurs grands vaisseaux anglais qui, après avoir chargé des vins a Rordeaux, étaient venus a Rlaye pour y reprendre leurs canons. (Revue rétrospective, 3e série, t. III, p. 202.)
2 Cette localité, aujourd'hui presque entièrement recouverte par les sables de l'Océan, était autrefois fréquentée non-seulement par les marchands, mais par les navigateurs. « On trouve dans un ancien registre du temps conservé dans l'hôtel de ville de Rordeaux, que les jurats écrivirent le 3 mai 1414, a messire Guelleam Marin, chambellan de très-haut prince M. le duc de Clarence, au sujet d'un navire anglais qui avoit été vendu dans ce port, » c'est-à-dire ii Soulac. i Beaurein, Variétés bordelaises, t. I, p. 317, 318.)
Macaire, et partout où bon leur semble, afin de traiter de la marchandise sur place, tellement qu'ils sont entrés en relations avec les gens de bien et ont obtenu leurs bonnes grâces sous ombre de leur acheter leurs vins. Il en résulte, que si d'aventure il y avait aucun différend entre le roi de France et le roi d'Angleterre, et que celui-ci fît armer pour envoyer une expédition en Guienne, il pourrait se rendre maître du pays vers le Médoc ou l'Entre-deux- Mers, « ou devers Buch ou Requeychon, » à cause des relations que les marchands anglais ont avec les gens de la campagne, et des affaires qu'ils traitent avec eux, sans compter que ces étrangers connaissent tout le pays. Si donc le roi d'Angleterre y envoyait une armée, elle pourrait choisir l'un de ces marchands pour guide, et prendre terre là où elle voudrait : ce qui serait un grand dommage au roi et au royaume, pays de Guienne et ville de Bordeaux, « pour la grand'liberté que lesdicts merchans angloys ont en Bourdeaulx1. »
Nous ajouterons, pour compléter cette espèce de code de police, qu'il était défendu à tout le monde de mener des marchands anglais ou autres par les bourdieux et dans la campagne pour acheter des vins d'autres que des bourgeois, « et de leurs propres vins, et de leur creu, » sous peine d'amende arbitraire. 11 était également interdit d'une manière expresse auxdits marchands anglais d'aller acheter des vins dans la campagne sans courtier ni autrement, à moins d'y être conduits par des marchands de la ville, pour acheter les vins de leur propre cru seu-
1 Senmyt le tractement que les Angloys ont au royaume de France, et prmcipallement en la duché de Guyenne et tille de lionrdeaul.r. pour le temps présent ; Archives de l'Empire, J. 965, h°5, folio l recto.
lement et avec la permission des sous-maire et jurats, suivant l'ancienne coutume, sous même peine que dessus1. Enfin s'ils avaient le malheur de jeter leur lest dans la rivière, ils étaient punis de confiscation de leurs navires, et autre amende arbitraire à la discrétion des jurats. Cette disposition était commune aux Flamands, aux Irlandais, aux Écossais, en un mot, à tous les étrangers qui faisaient alors le commerce avec Bordeaux2; mais il faut croire qu'à l'époque où la jurade rendit cette ordonnance, les relations avec l'Angleterre étaient interrompues ; car les Anglais ne figurent pas dans le dénombrement des nations auxquelles les sous-maire et jurats font inhibition et défense de se débarrasser ainsi de leur lest5. Peut-être aussi nos voisins avaient-ils une manière de lest peu menaçante pour la navigabilité de la rivière. Les marins de Bristol , par exemple , employaient fréquemment de grosses pierres de taille, et, à leur arrivée à Bordeaux, ils s'en défaisaient. Le connétable du château et le prévôt de l'Ombrière ayant plus d'une fois mis la main sur ces pierres , sous couleur qu'elles leur appartenaient en raison de leur office, Edward III fut appelé à statuer sur la plainte qui lui fut portée à ce sujet. Il envoya au sénéchal de Gascogne ordre d'instruire l'affaire, de laisser aux marchands et marins de Bristol la libre
1 Anciens et nouveaux Statuts de la ville et cité de Bourdeaus, etc. A Bourdeaus, 1612, in-4°, p. 190. — « Arrest du vingtième Février 1534. contre les Anglois allans achaptervins aux champs, ne le peuvent faire sans congé, ores qu'ils ayent un corretier: mais les bourgeois les peuvent mener gouster le vin de leur creu seulement. » (Damai, Suppl. des cliron. de Bourdeaus, p. 70.)
- Voyez dans le recueil de Rymcr, t. VIII, p. 141, et dans le rôle gascon de la deuxième année de Henry IV, m. 8, la liste des nations qui fréquentaient Bordeaux au commencement du xve siècle.
1 Anciens et nouveaux Statuts de la ville et rite de llnurdeaus, etc., p. 104. 1. 25
disposition de leurs pierres, à la condition, cependant, que le roi aurait la préférence sur tout autre acheteur, au cas où il aurait besoin des pierres en question pour des travaux publics dans le pays1.
Ordinairement, tout ce qui concernait le lest des navires ancrés devant Bordeaux, appartenait aux sous-maire et jurats. Ils tenaient ce droit de Louis XI, qui leur avait donné pleine juridiction sur la rivière de Gironde et la leur avait confirmée à la mort du duc de Guienne. Ils représentèrent ensuite à ce roi que les mariniers qui venaient par mer, dès qu'ils étaient entrés en rivière, y faisaient jeter leur lest, ce qui finirait, disaient-ils, par empêcher les autres marchands de venir à Bordeaux, et serait la destruction totale de la ville et du pays, observant que c'était la faute du prévôt de l'Ombrière, qui exerçait à ce sujet une police et juridiction qu'ils devaienl exercer eux-mêmes. Le roi leur accorda la plénitude d'autorité qu'ils réclamaient sur tous les navires qui seraient conduits au port et havre de la ville et de sa banlieue ; il leur assigna, au profit de la cité, toutes les amendes qui seraient prononcées, et statua en outre : 1° qu'il serait
1 Rot. Vase, 10 Ed. III, m. A. — Ou les carrières de l'Entre-deux-Mers n'étaient pas encore exploitées comme elles le furent plus tard, ou l'absence de routes empêchait de transporter au loin les pierres qui en provenaient. On trouve parmi les minutes de Douzeau plusieurs actes concernant cette espèce de matériaux, l'un du S août 1552, portant vente, par un habitant de Saint- Sulpice, de trois cents doubleyrons a rendre sur le port de Marcquoy, paroisse de Cadaujac, un autre du 15 février 1559, relatif a une fourniture de pierres de taille par un habitant de la paroisse de Grésillae ; dans un contrat du 4 août 1559, il est fait mention de pierres de taille de Saint-Émilion et de Bouehet pour la construction d'un puits a Bordeaux; et nous avons encore une vente de doubleyrons par un marchand de Bran ne, dans un acte du lOjuin 1501. Voyez, sur le sens de doubleyrons, Anciens et nouveaux Statuts de la ville et cité de llounleaus, p. 115.
défendu à tout navire de jeter son lest dans la Gironde ; 2° que, le vaisseau arrivé, le maire prescrirait où le lest devrait être porté, et recevrait le serment qu'on n'en avait jeté aucune partie dans la rivière. Le roi déclarait, au reste , que , par ce don , il n'entendait préjudicier en rien à la juridiction attribuée au prévôt de Bordeaux sur les étrangers1. Forts de cette ordonnance, les jurats la rappelaient sans cesse pour régulariser le délestage des navires sur la rivière 2; ils cassaient résolument en 1682 un appointement des officiers de l'amirauté au sujet du délestage d'un bâtiment3, et faisaient publier, l'année suivante, une ordonnance en forme de règlement, dans le même sens 4 ; règlement d'autant plus nécessaire que depuis longtemps on se plaignait « du manquement de police à bailler plasse convenable et commode sur le port pour y déposer à l'abry le sable du delastement des na-
vires5. »
1 Ordonnances des rois de France, etc., t. XVII, p. 576-579.
2 Continuation de la Chronique bourdeloise, etc., p. 25, ami. 1674. :i Ibid., p. 75.
4 Ibid., p. 81, 82. Voyez encore p. 125, 126.
:> Us et coustumes de la mer, p. 197. Cleirac ajoute : « Les maire et jurats de Bourdeaux, par principe de mesnagerie, ont despuis peu donné à ferme de gaudance ou d'cmphytlieose, à longues années, les anciens magazins ou plassages du last qui estoit jouxte et a couvert du mur de ville, entre la porte du Chapeau rouge et la douve du chasteau : de sorte que les delasteurs sont a prescris constiains de descharger le sable sur la falaise au bord de la rivière, et de la les vents d'aval les attaquent par derrière, et par costé les espandent, les belutent comme neige ou fleur de farine dans la rivière. D'abondant la ravine des pluyes, et le gros de l'eau, les attire en son sein, et c'est la matière qui forme et fournit tant d'atterrissemens et nouveaux bancs en ladite rivière. » L'un de ces bancs, s'il faut en croire le même auteur, p. 496, avait été forme par un dépôt de lest de vaisseaux anglais, « banc composé de sable et de menu gravier rotigeatre venu d'Angleterre, » consigné dans la sixième carte du Flambeau de la navigation dressé par Guillaume Jeanszoon.
Le fait de lestage, dont c'est ici le lieu de parler, fut également l'objet de « certaines lectres royaulx en forme de chartre. » Les maire , sous-maire et jurais en demandaient la publication et l'entérinement au parlement de Guienne : leur requête fut admise nonobstant l'opposition du procureur général et du capitaine du château du Hà, « et sans préjudice des droictz de la prévosté de l'Ombrière ou autre chose. » L'arrêt porte que les demandeurs feraient exercer le fait du lestage, ancrage et jaugeage, mentionné dans les lettres ci-dessus, bien et loyalement, pour le bien du pays, sans qu'il leur fût permis de donner lesdits droits à ferme ni à cens, pour les abus et inconvénients qui pourraient en résulter. « Et de ce, ajoute l'arrêt, leur fait inhibicion et défense ladite court, et pareillement de ne faire aucuns abuz ou exactions indeues sur les marchans ne autres, à la peine de cent marcs d'or et d'estre descheuz dudict don à eulx fait1, » etc.
1 Regislrc du parlement de Bordeaux, série 1!. q° r>. folio 16 recto.— L'arrêt est du ±2 mars 1474.