CHAPITRE XVII
.ES ÉTRANGERS A BORDEAUX AU XV« ET AU XVIe SIÈCLE.
Privilèges dos marchands anglais à Bordeaux. — Requête du duc de Suffolk au parlement. — Obligation imposée au prévôt de l'Ombrière déjuger les étrangers sommairement. — Dispositions législatives relatives aux marchands du dehors. — Renonciation de Louis XI au droit d'aubaine vis-à-vis des étrangers domiciliés à Bordeaux. — Ordonnance de François Ier pour exiger caution de ces étrangers. — Corsaires bordelais au xvi" siècle. — Griefs des marchands de Bordeaux exposés à l'ambassadeur de France en Angleterre, en 1569. — Communication de celui de ce dernier pays en 1551. ■ — Ordonnance du roi de France Henri II prohibant l'emploi des navires étrangers. — Acte du parlement de Bordeaux en faveur du commerce international. — Suppression de la traite foraine. — Lettre de Montaigne. — Arrêt du parlement rendu en 1615 pour défendre de lever certains impôts sur les marchandises transportées par eau. — Abbaye des Marchands, à l'iiôtellcrie du Chapeau-Rouge. — Achats considérables de vins de Gascogne pour les rois d'Angleterre, après la perte de la Guienne ; licences accordées à des marchands d'importer des vins de Bordeaux en Angleterre. — Vins de Gascogne mentionnés dans un registre des dépenses de Henry VIII. — Pétition adressée à ce prince par les marchands anglais qui se rendaient habituellement à Bordeaux ; saisie et confiscation de leurs navires. — Troubles causés dans le commerce de la Guienne par les brigandages. — Concordat entre Louise de Savoie et Henry VIII concernant les pirates.
Au milieu de toutes les tribulations auxquelles les marchands d'Angleterre étaient en proie k Bordeaux, ils jouissaient, cependant, de certains privilèges que nous devons mentionner ici, au moins d'une manière sommaire, sans remonter jusqu'à l'ordonnance de Louis XII *. Considérés comme demi-bourgeois, ils étaient en conséquence tenus au payement des droits de douane pour toutes les marchandises exportées et importées ; mais où les autres étrangers, nommément les Écossais et les Flamands, payaient 7 pour 100 pour les leurs, et 26 sous de vieille coutume pour leurs vins et leurs prunes, la
1 Ordonnances des rois de France, etc., t. XXI, p. 554. Voyez encore p. 565, et 687, col. 1.
nation anglaise, en vertu de ses privilèges, n'acquittait qu'un droit de 3 Va pour 100, et de 13 sous par tonneau, vieille coutume. Les officiers de la contablie ayant pris au duc de Suffolk un écu par tonneau pour sa provision de vin, en exécution de certaine imposition nouvellement établie, son trésorier, Martin Dupin, adressa une requête au parlement de Guienne, qui lui donna gain de cause, faisant en même temps inhibition et défense, sous peine d'une amende de 100 marcs d'or, de prendre ni d'exiger des Anglais autres droits ni subside que ceux d'usage ancien , conformément aux concordats faits entre les rois de France et d'Angleterre l .
Par un autre arrêt du même parlement, en date du 4 février 1591, il était prohibé à toutes personnes d'aller au-devant des navires anglais et autres étrangers, pour avoir la primeur de leur chargement, à Royan ou ailleurs, et frauder, par ce moyen, le commerce de Bordeaux; mais, une fois en rivière, ces navires étaient sous la sauvegarde de l'autorité. Par arrêt du 12 septembre 1588, il était défendu d'exécuter aucunes lettres de marque sur les navires une fois entrés dans la Garonne, et généralement dans les ports et havres du ressort de la cour.
A leur arrivée, les Anglais étaient tenus, conformément aux statuts, de se munir d'une billette de la douane pour leurs marchandises, et de les décharger en ville; mais ils n'étaient obligés de les exposer en vente aux hommes libres et aux bourgeois que pendant l'espace de trois jours après les avoir débarquées. Ce délai passé, et cette classe de gens refusant de les acheter, il était licite à ces
1 Registre du parlement de Bordeaux, l!. 13. folio s verso. L'arrèl est du 1 i août loi.").
étrangers de les vendre à qui voulait s'en accommoder, et, dans le cas où ils ne pouvaient s'en défaire en gros, ils avaient la faculté de les vendre en détail, privilège que n'avaient ni les Écossais ni les Flamands1.
Ces privilèges furent abolis à la suite du siège de la Rochelle, et les Anglais, cessant d'être traités autrement que les peuples dont nous venons de parler, eurent à payer les mêmes droits de douane, à l'intérieur comme à l'extérieur, pour les marchandises qu'ils importaient à Bordeaux, ou qu'ils exportaient2.
Un privilège, encore plus précieux peut-être, pour des gens souvent pressés de revenir chez eux, était celui qui les protégeait contre les longueurs d'une procédure, surtout dans les cas de contravention et de délit. Gomme les autres étrangers, ils étaient justiciables des juges royaux, à moins qu'ils ne fussent bourgeois ou jurats, ou accusés de crime contre des bourgeois3; et le prévôt
1 Anciens et nouveaux Statuts de la ville et cité de Bourdeaus, p. 143.
2 State Papers, Domeslic Séries, Charles I, 1633, nos 8, 9, 10. — George Blackall, l'auteur du Mémoire qui nous a fourni la plus grande partie des détails ci-dessus, conclut en nous informant qu'il avait passé plusieurs années a Paris, occupé a régler des difficultés qui s'étaient élevées entre des Anglais commerçant à Morlaix et les bourgeois de cette ville. Auparavant, a ce qu'il semble, il avait séjourné longtemps a Bordeaux. Ayant eu l'occasion d'être témoin des diverses vexations dont les Français usaient artificieusement, dit-il, pour forcer les Anglais a quitter leur résidence habituelle en France, il propose plusieurs moyens pour mettre un terme a ces ennuis. L'un d'eux serait d'entretenir a Paris, a l'exemple des autres nations, un conservateur, ou, comme nous dirions aujourd'hui, un consul général. Bien qu'il paraisse n'avoir en vue que le bien public, il n'est point malaisé de démêler que le conseiller aspire a la place dont il propose la création.
3 « Item et au regart des estrangiers demourans en lad. ville qui ne sont bourgois ne jurez de la communité de lad. ville, lesd. maire et jurez n'en auront court ne cognoissance en actions personnelles en défendant, se ce n'estoit de leur consentement et voulcnté; mais seront convenuz devant les juges
préposé pour leur rendre la justice, devait les juger trèssommairement. On ne lui accordait pour cela que l'intervalle de trois marées, à moins que l'importance de la cause ou la difficulté de la matière n'exigeassent un plus long délai. Ainsi le voulait un règlement fait immédiatement après la réduction de la Guienne sous Charles VII, par des commissaires que ce prince avait nommés; mais il convient de faire observer que ces commissaires ne changèrent rien aux anciens usages, et qu'ils se contentèrent de réformer les abus1. Nous trouvons d'ailleurs quelque chose d'approchant dans les anciennes lois des Bourguignons citées par Houard, avec plusieurs règlements intéressants faits par les rois de France ou d'Angleterre , ou par les ducs de Normandie, pour favoriser le commerce et attirer les étrangers dans leurs états2.
Ce même motif avait sans doute fait établir à Bordeaux que celui qui battrait un marchand payerait une amende de 65 sous3. On ne voulait pas non plus que les étrangers se plaignissent de l'indulgence ou de la trop grandi; douceur de nos lois, ce qui aurait pu avoir des inconvé-
roiaulx, ii qui la cognoissance en appartient. — Item toutesvoyes si iesd. estrangiers commectoient aucun crime contre lesd. bourgeois, il/ en respondront devant le maire, et autrement non. » Registre des Grands-Jours de Bordeaux en 1436. (Archives de l'Empire, X. 10117, folio 53 recto.)
1 Coutumes du ressort du parlement de Guienne, etc. [Par les frères Lamothe.) A Bordeaux, m.dcc.lxmii., in-8°, t. I, Avant-propos, p. xxxij. note 29.
- Ancienne» Loix des François, etc. A Rouen, b.dcc.Lxvi., in-K sert. 388; t. 1, p. 425-427. — Voyez, dans le grand recueil des Rôles des lettres patentes des rois d'Angleterre, une ordonnance rendue par Jean Sans-Terre, le 20 avril 1206 , septième année de son règne , en faveur des étrangers établis a Bordeaux, {Rot. lift, pat., vol. I, pars I, p. 63, col. 2.)
3 Las Constiimas de la vila de Bordeii , %. 22. ( Coût, du ress. du pari, de Guienne, t. I, p. 210 II ne faut point omettre de dire que cette amende était double quand un étranger battait un bourgeois. ($$• r> et 23, p. 16. 23. x
nients pour la ville , « par la raison quelle en serait diffamée par les étrangers qui ont loi plus sévère en leurs endroits, que nous1. »
Enfin, de quelque pays qu'ils fussent, ceux qui voulaient séjourner à Bordeaux étaient exempts du droit d'aubaine; en d'autres termes, ils avaient la faculté de disposer à leur gré des biens qu'ils y avaient acquis, sans lettres de naturalité, et sans être tenus à rien payer pour cela au roi ni à ses successeurs2. Louis XI l'avait ainsi voulu pour rendre la ville de Bordeaux peuplée et marchande, d'autant que plusieurs habitants, ayant suivi la fortune des Anglais, s'étaient retirés en Angleterre; et il n'avait excepté de cette faveur que les ennemis de la France3.
En revanche, nombre d'étrangers s'étaient faits naturaliser, et à la faveur de leur nouvelle qualité , ils servaient de prête -noms à leurs compatriotes pour faire entrer en franchise des marchandises d'autrui en la traite et grande coutume de Bordeaux. François Ier, voulant couper court à un abus ruineux pour le fisc, rendit à ce sujet une ordonnance en date du 29 juin 1534. Les étrangers naturalisés devaient donner, entre les mains des contable et contrôleur à Bordeaux, caution suffisante
1 Las Coustumas de la vila de Bordeu, %. 59. (lbid., p. 33.)
2 Juin 1-472, février 1474. {Ordonnances des rois de France, etc., t. XVII, p. 524, 525.) — Dn. Nie. Boerii Decisionum aurearum... Pars prima, etc. Lugduni , ». d. lix., in-folio, quœst. XIII , p. 52.) — Ces privilèges et immunités faisaient sûrement partie de ceux qui avaient été octroyés aux Anglais commerçant à Bordeaux, par Louis XII ou ses prédécesseurs, et que ce prince s'engageait, en 1514, a confirmer. (Rymer, Fœdera, vol. XIII, p. 412. — Macpherson, Annale of Commerce, vol. II, p. 47.)
3 Delurbe, Chronique bourdeloise, année 1474, p. 27.
de la valeur des droits qui pourraient compéter et appartenir à la couronne, et apporter ou envoyer, pour décharger leurdite caution, certificat en forme, émanant des lieux où serait descendue la marchandise, et constatant qu'elle aurait été descendue en leur nom, pour être vendue en gros ou en détail à leur profit1.
D'autres étrangers naturalisés venaient réclamer les navires et les cargaisons capturés sur certains de leurs compatriotes. Des corsaires bordelais, Arnauld du Thil, Laurent Gassies et leurs compagnons , s'étaient emparés d'un bâtiment espagnol; des marchands de la même nation « demeurant à la Fosse de Nantes, » de connivence avec les propriétaires véritables des marchandises, les revendiquèrent comme leur appartenant2. Mais revenons à ceux de nos compatriotes qui commerçaient en Angleterre.
Si l'on rapproche de ce que l'on a vu plus haut une remontrance faite, un peu après le milieu du xvie siècle, par quelques sujets du roi, à M. de la Mothe-Fénelon , ambassadeur de France en Angleterre, on aura la totalité des griefs des marchands français et en particulier de ceux de Bordeaux.
Par la coutume générale de ce pays, disent les exposants, tous les marchands français qui y font le commerce des vins, sont tenus et contraints de payer à la reine , ou à ses officiers , 5 sous sterling , savoir : 3 sous pour le droit de coutume, et les deux autres pour le b<>teillerage de chaque tonneau. « Et combien, ajoutent
1 Registre des édits et lettres patentes du roi, 1520-26, folio '20'2 verso. (Archives du département de la Gironde.') 3 Registre du parlement de Bordeaux, B. 17; arrêt du 2 juin 1824.
les pétitionnaires, que telz droictz diminuent grandement les proffictz que les marchandz debvroient rapporter de leur marchandise, néantmoins aulcuns gentishommes des lieux de Beaumares et Lerpour, en Galles, mesmes ung nommé Richard Boucler, se sont efforcez, et, de faict, ont contrainctz plusieurs desdicts marchands à leur bailler et fornir deux tonneaux de vin par chacun navyre qui y descend; et, entre aultres, Pierre du Perrey, marchand de Bourdeaulx, y ayant faict conduire, despuys deux ou trois ans, deux navyres, a esté contrainct, oultre lesdictz droictz de coustume et boteillerage, fornir quatre tonneaulx de vin. » Notre compatriote s'était plaint de cette exaction au lord grand trésorier, lequel , après en avoir conféré avec Sir Nicholas Throckmorton , en présence dudit Buckler, avait promis à du Perrey de lui faire rendre justice ; mais, à ce qu'il semble, cette parole était restée sans effet * .
Un autre ambassadeur, Sir William Pickering, écrivant de Paris au conseil royal d'Angleterre, lui annonçait avoir vu le connétable de Montmorency et reçu l'assurance que les règlements des marchands de Bordeaux relatifs au commerce des vins, qui avaient soulevé des réclamations, seraient annulés2.
Si cette promesse eut son effet, il est douteux que les
1 Dépèche de Londres, 1569. (Recueil des dépêches des ambassadeurs de France, etc., publié par M. Alexandre Teulet, 1. 1, p. 241, 242.)
- Turnbull, Calendar of State Paper s, foreign Séries, of the Reign of Edward VI, p. 187, n° 468. — La même année 1551, le roi de France accordait la permission d'exporter en Angleterre quatre cents tonnes de farine de plus qu'il n'avait été demandé, a prendre en Gascogne et en Guiennc, a cause de la disette qui avait régné cette année en Picardie et en Normandie. (Ibid., p. 202,
Anglais se soient tenus pour satisfaits, ou du moins l'aient été longtemps; en effet, trois ans plus tard, Henri II défendait à tous ses sujets de charger ni de fréter aucuns navires étrangers « ni par iceux tirer ou emporter aucunes marchandises, ou mettre rien en autres navires qu'en ceux de France, » sous peine de confiscation de vaisseaux et marchandises; « et veut S. M., ajoute l'ordonnance, qu'en cela et en toutes les autres marchandises les estrangers soient traictez en ce royaume, comme ses sujets le sont et seront es royaumes de Castille, Arragon, Angleterre, Portugal, et autres pays respectivement1. »
Les marchands de la Guienne se trouvèrent bientôt dans le cas de demander à être déchargés des droits qui pesaient sur eux en Angleterre. Nous trouvons, en date de 1580, un acte du parlement de Bordeaux, qui réclame des mesures de réciprocité dans les relations du commerce international : « A esté arresté, est-il dit dans cet acte, que la Cour est d'avis que le sieur mareschal (de Biron) fasse remonstrance au roy afin qu'il soit son plaisir faire entendre par son ambassadeur envers la reine d'Angleterre à ce que les marchands habitans de la Guienne qui sont en Angleterre soient exempts de toute nouvelle levée et imposition, et en cela vouloir gratifier les marchands de France tout ainsi que le roy a exempté et gratifié les Anglois du payement du droit de convoy2. »
Deux ans après, Henri 111 favorisa le commerce de
1 Le P. Fournier, Hyéroçraphit, etc., liv. VI, ch. xvi; 2e édit., p. 248.
- Compte rendu des travaux de la Commission des monuments... du département de ta Gironde, etc. Paris. ls:>i . in-S" . p. (10.
Bordeaux d'une façon signalée. La traite foraine, c'est-àdire les droits de douane imposés sur les marchandises à l'entrée et à la sortie, était une source de vexations pour ce commerce encore plus que de revenus pour le fisc. En 1554, avait eu lieu la suppression de cet impôt, en faveur des habitants de Bordeaux, moyennant une somme de 2,000 écus, versée dans les coffres du roi, à l'épargne1. La suppression n'était que temporaire, et la ville désirait plus. Le maire, M. de la Rivière, fut député avec le premier président de Lagebaston, pour solliciter, entre autres choses, « l'absolue suppression de la traitte foraine. Il fut envoyé du vin de graves à la cour, le nombre de vingt tonneaux, pour distribuer à messieurs le cardinal de Lorraine, connestable, et mareschal de Saint-André2. » Nonobstant ces largesses, la jurade ne semble pas avoir alors réussi; car nous voyons la Chronique bourdeloise mentionner, à l'année 1582, « l'extinction de la traite foraine accordée par le
1 Supplément des chronique... de Bourdeaus, ann. 4553, folio 59 recto.
2 Ibid., ann. 1556, folio 41 recto. — Les seigneurs dont la jurade de Bordeaux cherchait a se concilier la faveur par de pareils présents, ne mésestimaient point le vin de nos contrées. On trouve parmi les minutes de Douzeau, à la date du 29 janvier 1541, une charte partie pour un chargement de cinquante-six tonneaux de vin a destination de Rouen et a l'adresse du cardinal de Châtillon; et sous le 3 novembre 1548, un envoi de cinquante tonneaux au connétable de France, par Nicolas Gourle, châtelain de Rue et maître d'hôtel de ce grand officier de la couronne. Il n'est point rare non plus de voir, a la même époque, le sommelier du roi charger des vins destinés au monarque, et le vidame de Chartres s'en faisait envoyer jusqu'à Londres, en quantité supérieure a la consommation de sa maison. Voyez, entre autres actes, les mêmes minutes, les 6 et 7 février 1546, le 20 janvier 1547, les 27 et 29 janvier, 15 et 16 décembre 1549, les 11 février et 5 mai 1550, le 50 novembre 1552. les 27 et 28 avril 1558, etc.
;! Supplément des chronique... de Bourdeaus, folio 50 recto.
C'est l'époque à laquelle un homme à jamais célèbre, l'auteur des Essais, demandait la liberté des transactions dans une note précieuse pour l'histoire du commerce de la Guiennc à la fin du xvic siècle. Michel de Montaigne, maire, et Delurbe, procureur et syndic de la ville de Bordeaux, avaient été chargés de faire des remontrances au roi de Navarre , lieutenant-général du roi dans le duché, « pour le bien du service de S. M. et soullagement de ses sujetz. » Ils dressèrent le Mémoire suivant : « Remontreront audit seigneur roy de Navarre que les provinces et villes ne peuvent estre maintenues et conservées en leur estât sans la liberté du commerce, laquelle, par la communiquation libre des uns avec les autres, cause que toutes chozes y abondent, et par ce moien le laboureur de la vente de ses fruitz nourrit et entretient sa famille, le marchand trafique des denrées, et l'artisan treuve prix de son ouvraige, le tout pour supporter les charges publiques; et d'autant que le principal commerce des habitans de ceste ville se faict avec les habitans de Tholose et aultres villes qui sont sizes sur la Garonne, tant pour le faict des bledz, vins, pastelz, poisson que laynes, et que lesditz maire et juratz ont esté advertis par ung bruict commun que ceux du Mas de Verdun sont résolus, soubz prétexte du default du paiement des garnizons des villes de seureté octroiées par l'edicl de pacification, d'arrester les bapteaux chargés de marchandizes tant en montant qu'en dessendanl par ladite rivière de Garonne, ce qui reviendroil à la totalle ruyne de ce pais. — Sera ledict seigneur roy do Navarre supplié ne permettre Farresl desdietz bapteaux et marchandizes estre faicl tant audicl Mas de Verdun que aultres
villes de son gouvernement, ains (mais) conserver et maintenir la liberté du commerce entre toutes personnes, suyvant les edictz du roy *. »
Henri IV avait des vues trop élevées pour ne pas entrer dans celles de Montaigne; mais tel est l'empire de l'habitude, que, cinq ans après la mort de ce prince, le parlement de Bordeaux se voyait obligé de rendre un arrêt pour défendre de lever des impôts sur les marchandises qui passaient et repassaient le long de la Gironde, de la Garonne et de la Dordogne, de l'Isle et du Lot. Suivant ce qui avait été remontré à la Cour par le procureur général, les capitaines des châteaux et autres gens de guerre, de leur autorité privée, prenaient et exigeaient des subsides , en nature ou en argent , sur les bateaux et leur chargement en transit; « au moyen desquelles impositions, porte l'arrêt, le commerce a entièrement cessé, au grand préjudice de toute la province , et ruyne particulière de ceste ville, qui est privée des commodités que le traffic et commerce luy apporte d'ordinaire, n'estant encore descendu un seul bateau chargé de vin du haut pays2, » etc.
Une autre affaire , moins importante sans doute , mais qui n'en fit pas moins de bruit à l'époque , avait attiré l'attention de la jurade de Bordeaux. En 1582 , il y avait,
1 « Faict à Bourdeaulx en jurade, le dixième de décembre mil cinq cent quatre-vingtz-irois. » Signé : « Montaigne , Dalesme , Galopin , Pierre Reynier, Delurbe, Claveau, de Lapeyre. » (Payen, Documents inédits ou peu connus sur Montaigne. Paris, 1817, in-8°, p. 25, 26. — Alphonse Grun, la Vie publique de Montaigne, etc. Paris, mdcccly, in-8°, p. 262. — Compte rendu de la Commission des monum. et docum. Jiistoriques... deJa Gironde, ann. 185i-o5, p. 40, i\.
- Arrêt du 29 décembre 1615. Archives historiques du département de la Gironde, t. IV. p. 258, 239.;
sur le côté septentrional de la rue Tropeyte , une hôtellerie fameuse où pendait, pour enseigne, un chapeau rouge , et qui était surtout hantée par les marchands du Nord 1 . Cette auberge servait encore de lieu de réunion à une confrérie joyeuse appelée Y Abbaye des Marchands, semblable en quelques points à l'Abbaye des Conards de Rouen. On avait alors coutume de tenir dans les auberges un tronc destiné à recevoir ces aumônes qu'aujourd'hui encore, dans certains endroits, à Vienne par exemple, des religieux viennent solliciter des voyageurs. L'argent que l'on recueillait dans ces sortes de boîtes devait être distribué aux pauvres de l'hôpital , aux moines mendiants, aux marins qui avaient fait naufrage, aux marchands qui avaient été détroussés par les voleurs , ou qui étaient détenus en prison pour de menues dettes.
Deux étudiants qui se rendaient de Paris à Toulouse, s' étant arrêtés au logis du Chapeau-Rouge, mangèrent
1 Douzcau enregistre, a la date do 12 juin 1546, une affaire de dix-huit balles de poivre et de deux balles de gingembre , données en garde a l'hôte du Chapeau-Rouge par un marchand de Rouen, qui les revend a l'un de ses compatriotes. Dans un autre acte du 19 janvier, le même notaire fait mention du logis de Bretagne , situe dans la paroisse de Saint-Pierre, et vraisemblablement fréquenté par les Bretons. Il y avait encore l'hôtellerie du Chapeau-Blanc (Douze au, 14 août 1832), le logis qui avait pour enseigne le Lion-Blanc, visa-vis la porte des Paux ibirf.. ."l mai 153->; 14 janvier 1533), l'hôtellerie du Lion-Rouge ibid., 24 mai 1557) et celle du Cheval-Blanc (Gendrault, 13 septembre 1543), le logis où pendait pour enseigne le Monde qui tourne (Douzeau, 20 avril 1551), l'hôtellerie delà Tour de Cordouan, dont le maître ligure comme membre de la confrérie de l'Ormee, dans les troubles de la Fronde (minutes de Continues, 15 mai 1653, folio 32i recto;», la Poire-d'Or (ibid., 17 mars 1650, folio 318 recto), et le Chariot-d'or. (Ikid., 16 et -20 juin 1654, folios 304 et 306 recto.) Le gardenote des archives de la Préfecture de la Gironde est rempli d'actes qui se l'apportent aux anciennes hôtelleries de Bordeaux; nous ne citerons plusque ceux de Douzeau relatifs au logis du Chapeau-Rouge, ;< ces dates: 2 juillet 1541, 20 mai 1551,21 juin, 13, lf août et s octobre 1552.
ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX iOl
avec plusieurs suppôts de F Abbaye des Marchands , et manifestèrent le désir d'assister à une audience de ce tribunal burlesque. Après le repas, elle eut lieu. La cour ayant pris séance , le procureur fiscal fit un long réquisitoire tendant à ce que ces étudiants fussent condamnés à une grosse amende, à raison de prétendus manquements par eux commis. Il intervint sentence conforme. L'un des délinquants, qui était Flamand et joyeux compagnon, s'exécuta de bonne grâce en mettant un double ducat dans la boîte aux aumônes; mais son camarade, moins accommodant, regimba et se vit, entre autres mauvais traitements, dépouiller de son manteau. Entrée dans cette nouvelle phase, l'affaire fut portée à un tribunal plus sérieux. A la suite d'une plainte, il y eut une information; sur quoi il intervint un appointeront par lequel le maire et les jurats condamnèrent l'hôtelier du Chapeau-Rouge et les confrères de l'Abbaye des Marchands, à des dommages -intérêts envers les plaignants. Appel ayant été porté par-devant le parlement, la Cour confirma F appointement de la jurade, par arrêt du 18 septembre 15821.
Cet arrêt ne statue point sur l'existence de la confrérie atteinte et convaincue d'excès; il est probable qu'elle se prolongea jusqu'à la fin du xvie siècle. Pour ce qui est du local de ses séances , il subsista jusqu'au dernier jour de juin 1676; il avait vue, au moins depuis 1622, sur une
1 Bulletin pohjmathique du Muséum d'instruction publique de Bordeaux, etc., t. II (An xh. —m. dccc. m.) , p. 271-274, 291-293. — Le Yiographe bordelais, ch. iv, p. 111-113. — Anciens et nouveaux Statuts de la ville et cité de Bourdeaus, etc., Mil. de 1612, p. 120. (Des hostes, Jwstelerîes, cabarets et cabaretiers, etc.)
halle pour les boulangers, où s'étalaient le beurre, la chandelle, la viande, en un mot, toutes les menues denrées apportées par les Flamands, Anglais, Écossais, Picards et autres marchands étrangers et forains [ .
En dépit de toutes les entraves qui gênaient le commerce entre les deux pays, celui des vins de Gascogne prospérait depuis longtemps. Un registre de l'échiquier de Londres porte qu'en 1350 il partit de Bordeaux pour l'Angleterre, cent quarante et un navires chargés de treize mille quatre cent vingt-neuf tonnes de vin, ce qui donne une moyenne de cent tonnes par navire, et dut rendre 5,104 livres 16 sous de droits, monnaie bordelaise2.
Peu de temps après, Guichard de Loreaix achetait, dans le Toulousain et les pays environnants , cent vingt barriques de vins pour la provision du roi d'Angleterre , et les envoyait à Londres avec vingt autres barriques que l'abbé de Grand -Selve et le sénéchal d'Agenais adressaient en don à Edward III. Embarqués à Bordeaux, ces
1 Instructions pour la conservation de certains droicts appartenons à la ville et cité de liourdeaus, etc. A Bourdeaus , h. ne. xx., in-l°, folio 16 verso.—* Et îi la suitte dudict quay, ajoute Darnal au folio suivant, se deschargeai les sables, quand les navires veulent delaster.... S y portent aussi les tables de Nourouergue , Escosse et autres provinces. » Ces tables sûrement sont des planches de Norwège et autres contrées du Nord, employées pour la consommation locale , comme les bois flottés qui venaient du côté de Toulouse. « Lesquels bois, écrivait le même Darnal, qui cite un registre de 1(504, 1005, auparavant occupoient la place du eosté de Sainct-Pierre, et ineommodoient la cargaison des vins. » {Ibid., folio 13 recto.) — Les minutes de Douzeau offrent, a la date du 7 mars 1552, un chargement de planches, par un marchand de Borpeaux, sur trois navires de Dieppe ; mais ces planches venaient peut-être (\\\ Pêrigord, comme le bois de baute futaie, « ligason et autre, » spécifié dans un autre acte du 12 juin de la même année.
2 Mém. de littérature... de l'Acad. roi/, des inscr. et belles-lettres , t. XXXVII. p. TiôO. — Macpherson, Annals of Commerce , vol. 1 . p. r> i 1 . Cf. p. 540.
vins furent logés dans les celliers royaux et réduits, par suite de l'ouillage, à cent douze barriques une pipe de vin et une pipe de vinaigre ' .
Longtemps après , de pareilles expéditions de vins, et de plus fortes encore, partaient de Bordeaux pour l'Angleterre. En 1485 et en 1488, Henry VII accordait à divers marchands espagnols permission de fréter des navires de Bilbao, de Saint-Sébastien et de Fontarabie, depuis quatre-vingts jusqu'à deux cents tonneaux, et de les envoyer de Bordeaux en Angleterre chargés de vin de Gascogne2. Plus tard, le successeur de ce prince accordait à un Basque espagnol, Juan de la Guisque, comme à divers autres individus, marchands ou non, qu'il voulait favoriser, de semblables licences5; et son ambassadeur, écrivant au cardinal Wolsey, lui annonce trois cents barriques qui devaient être chargées sur trois navires de Bristol4. Au milieu du xvie siècle, les rois d'Angleterre
1 Journal de la dépense du roi Jean en Angleterre, publié par M. Douet d'Arcq, parmi les Comptes de l'argenterie des rois de France, etc., p. 203. — Pour cette expédition considérable de vins, voyez dansRymer, t. III, part. I, p. 437, un sauf-conduit pour Guichard de Loreaix, en date du 23 juillet 1339.
- Ilot. Franc, 1 Hen. VII , m. 13, 14 ; 3 Hen. VII, m. 4. — Sous le règne suivant, on voit un navire appartenant a Pedro Ortiz de Madriego, marchand demeurant à Villebault (Bilbao), arrêté a Bordeaux a la requête d'un marchand de Toulouse ; mais l'arrêt du parlement ne dit rien du chargement. (Reg. du pari, de Bordeaux, B. 21, folios 52 verso et 53 verso ; 9 avril et 8 mai 1532.)
3 Privy Seals, 2 Jul., 260ct. 1310, 23 Aug. 1511, 15 Jan. 1512, 12 Dec. 1515. — Rot. Franc, 1 Hen. VIII, m. 4, 6; 2 Hen. VIII , m. 12; 3 Hen. VIII, m. 18, & part II, m. 23; 4 Hen. VIII, m. 1 ; 5 Hen. VIII, m. 7, 8, 12, 16, 17; 6 Hen. VIII, part II, m. 14. — Rot. pat., 5 Hen. VIII, part I, m. 21 ; 6 Hen. VIII, part I, m. 16 in dorso. — Parmi les mêmes Rôles français (4 Hen. VIII, m. 6; & 6 Hen. VIII, part II, m. li), on trouve une permission a deux marchands italiens d'importer en Angleterre^ pendantl'espacc de cinq ans, toute espèce de marchandises, excepté du vin de Gascogne.
1 State Papers, etc., vol. VI, p. 92.
recevaient encore leur provision de vin de nos contrées , qu'ils n'avaient point cessé de regarder comme appartenant à leur couronne1. En 1543, l'ambassadeur anglais près la cour de France, Paget, donne à Henry VIII des nouvelles du vin qu'il attendait de Bordeaux2, et en 1547-8, quatre navires anglais, chargés de vins de Gascogne pour la maison d'Edward VI, venaient de Bordeaux quand ils furent capturés par les Écossais et amenés à Brest5.
Comme cette année même est celle de l'avènement du fds de Henry VIII au trône, il est à croire que ces vins étaient destinés aux fêtes de son couronnement , à moins que l'on n'admette que c'était une commande du roi défunt. Il est de fait que le Barbe-Bleue anglais ne dédaignait pas plus que ses prédécesseurs nos vins de France, quoique ce prince et ses sujets ne s'en tinssent pas à ceux-là seulement4 et montrassent un goût de plus en plus pro-
1 Une pièce des archives de Simancas (Estado, tratados cod Inglaterra, legajo 5, f. 14) nous montre Henry VII, en 1504, offrant ;i l'Espagne de lui abandonner le Languedoc. En 1509, son successeur nommait John, comte d'Oxford, amiral d'Aquitaine en même temps que d'Angleterre et d'Irlande. (Rot. litt. pat., 1 lien. VIII, pars I, m. 5.)
2 State Papers, etc., vol. IX, p. 386.
:i Dr. Wotton to the Lord Protector, Paris, Mardi 27, 1547-8. (State Papers, Foreign Séries, of the Reign of Edward VI, n° 77.)
• Il faut voir le statut de la vingt-huitième année de Henry VIII, ch. \iv the Statutes of the Reatm, vol. 111. London, MDcccxvn, in-folio, p. 070.— Historu ofEngland, etc. By James Anthony Fronde, vol. I, 1856, in-8", p. -2-2, 15 : le prix des vins de Gascogne, de Guienne et de France, est limité a 8 deniers le gallon, tandis que les vins de malvoisie, de Romagne, les tacks et autres vins doux, pouvaient être détaillés a raison d'un shilling. En 1510, il fut arrêté en conseil que les vins de Gascogne sciaient tarifes à i livres le tonneau. (Proceedmgs and Ordmances of the Pr'inj Council in England, vol. VU.edit. by Sir Marris Nicolas , 1857 , in-8°, p. 93.) — Nous ne savons dans quelle catégorie étaient rangés les vins rouges et clairets de Sainte-Foy et des environs « por-
nonce pour les vins du midi de l'Europe et pour les vins de liqueur. On a publié l'un des registres de sa dépense pendant trois ans, et l'on y voit figurer une assez forte quantité de vins, entre autres de vins de Gaillac'1.
A cette époque, l'appréhension d'une guerre imminente paralysait les affaires entre la France et l'Angleterre, et faisait hésiter les marchands anglais qui avaient l'habitude de se rendre annuellement à Bordeaux, à se mettre en route. Dans leur perplexité, ils s'adressèrent' à Henry VIII pour savoir ce qu'ils devaient faire; mais le roi, qui cachait son jeu, fit attendre longtemps sa réponse. D'abord il considérait que ses sujets avaient une grande quantité de marchandises à Bordeaux, et qu'il importait de les amener en Angleterre, ce qui ne pouvait avoir lieu qu'autant que la flotte y arriverait de la manière accoutumée2. Secondement, il mesurait toute l'étendue de la
tant boite et douseur, » mentionnés dans deux actes de Douzeau , l'un du 17, l'autre du 30 novembre 1550.
1 TJieprivy Purse Expences of King Henry VIII, etc., éd. by N. H. Nicolas. London, 1827, in-8°. Voir l'index aux mots Wine, Galiack et Sodde. — Nous avons déjà vu, p. 169-171, le prix que l'on attachait autrefois aux vins de Gaillac et l'importance du commerce de cette localité : les documents que nous avons consultés depuis viennent a l'appui de ce que nous avons dit. Nous nous bornerons à citer les minutes de Douzeau, à la date du 7 décembre et du 15 février 1548; du 16 février 1550 ; des 16 et 20 mai, 5 décembre et dernier de février 1551. Les vins de Gaillac y figurent souvent en compagnie des vins de Rabastens, qui ne le cédaient en rien aux premiers. Deux obligations passées par-devant le même notaire, les 12 et 24 janvier 1547, témoignent des rapports qui existaient autrefois entre Rabastens et Bordeaux ; et, dans un acte bien plus ancien, on voit, en 1560, les ducs de Berry et d'Auvergne, d'Anjou et du Maine , au moment de se rendre en otages, pour le roi de France, en Angleterre, charger les marchands de Rabastens de leur amener deux cents barriques de vin et d'autres denrées pour la consommation de leurs maisons. (Bot. Franc, 54 Ed. III, m. 4.)
2 Voy. ci-dess., p. 57. — Un acte de Douzeau, du 27 fév. 1558, fait mention, ;i cette date, de la flotte de Bretagne venue a Bordeaux pour chercher des vins.
perte, si les Français, ayant connaissance ou simplement soupçon des conventions arrêtées entre le cardinal Wolsey et l'empereur, saisissaient les navires et la marchandise. En troisième lieu, si la flotte n'accomplissait pas son voyage, le roi de France ne pourrait manquer de se douter de quelque chose, et peut-être suspendrait-il le payement de la pension qu'il faisait au cardinal. Henry renvoya cette affaire à son ministre, en lui recommandant de l'examiner avec diligence et maturité, et de lui donner promptement son avis l .
Cet ordre donna lieu à une longue lettre de Wolsey, datée de Calais, le 4 septembre. 11 avait, dit-il, engagé le chancelier du Prat à conseiller au roi de France d'assurer les sujets anglais, par une proclamation, qu'ils seraient favorablement traités et auraient la permission de rentrer chez eux sans être inquiétés ; il fait observer que François Ier, pendant que ses ambassadeurs sont à Calais, n'entreprendra rien à Bordeaux contre les biens ou les navires des Anglais, et que si, avant la lin de la conférence de Calais, une trêve est conclue, les Anglais seront en sûreté. Cependant le cardinal se délie des Français, et suggère deux précautions à prendre vis-à-vis d'eux. La première consiste à ne laisser passer à Bordeaux que des navires d'un certain tonnage, et en petit nombre à la fois; la seconde, de permettre aux Anglais d'importer leurs vins dans des navires étrangers , et aux Français, connue aux Bretons, d'exporter des vins de Gascogne, ce qui augmenterait le produit des douanes et ferait arriver la marchandise en Flandre el dans les
1 page t<> Wolsey, 1521. State Papers, etc., vol. I. pari l . p. 17."
possessions de l'empereur, qui autrement en seraient dépourvues1. Après avoir longtemps balancé2, Henry se rendit aux raisons de son ministre, et permit aux navires anglais d'aller à Bordeaux; mais l'événement justifia pleinement l'opinion qu'il avait eue des dangers d'un pareil voyage : car, quelques mois après, ces navires furent saisis par François Ier et confisqués5.
Ce fut là un rude coup pour le commerce de Bordeaux ; mais d'autres calamités devaient en effacer l'impression. Deux aventuriers, le capitaine Robin et un nommé Puypéroux, se disant porteurs d'une commission du roi pour mille hommes de guerre de l'autre côté des monts, avaient recruté jusqu'à cinq cents individus « lacays, bandoliers, vagabonds, » qui avaient commis tous les excès imaginables dans le Limousin , le Périgord, l'Agenais et le Bazadais4. Il n'est pas dit qu'ils s'attaquassent aux marchands; mais on ne saurait douter qu'ils n'aient commencé par là, à l'exemple des bandouliers des Pyrénées, représentés par un écrivain presque contemporain comme faisant plusieurs courses sur les petites villes et les villages du plat pays, volant et pillant les marchands qui allaient en Espagne ou en venaient5.
La bande du capitaine Robin et de Puypéroux était à
1 Cott. Ms. Galba, B. VII, fol. 49. — Strype, Memorials, vol. I, p. 28. — Fiddes, Life of Wolsey , appendix , p. 73. — State Papers , vol. I , part I, p. 47.
2 State Papers, vol. I , part I , p. 52.
■'' Ibid. — Plus loin, vol. IX, p. 282, 283, il est fait mention de quinze ou seize navires anglais qui avaient été capturés, avec leur chargement de vins, au mépris de l'assurance donnée par l'ambassadeur français a Londres, qu'ils pouvaient aller sans crainte a Bordeaux.
4 Registres du parlement de Bordeaux, B. 17; arrêt du 2 mai 1524.
"■' Ant. de la Personne , Aquitaine Graphie, etc., ch. u, p. 15.
peine dissipée, qu'il en apparaissait une autre dans le Médoc , dont la population eut fort à souffrir de ces malfaiteurs. Le parlement lança une ordonnance contre les vagabonds, bandouliers « et autres gens estans sans adveu et non domiciliés trouvez audit pays de Médoc, ou ez environs d'icelluy [. » Plus heureux que la Gascogne et le Périgord, ce canton de la Guienne fut sans doute purgé des malfaiteurs qui l'infestaient ; car il n'en est plus fait mention, tandis qu'après le milieu du xvie siècle, la Gascogne est représentée comme en proie au brigandage2, et le Périgord comme tout plein de troubles3.
Si nous tournons nos regards vers la mer, nous verrons qu'elle était tout aussi peu sûre. Aussi, le 30 août 1524, un concordat intervint entre Louise d'Àngouléme , mère de François Ier, et Henry VIII, pour empêcher les pirateries et déprédations qui se commettaient, et faire le procès à leurs auteurs4.
1 Reg. du pari, de Bordeaux, B. 2i; ordonnance du 20 avril 15i~2.
2 Jac. Aug. Thuaniffist. sui terni)., lil>. XXXIV, cap. i\, ann. 1503; t. II, p. 330. — Traduct. française, t. IV, p. 497, 498.
3 Minutes d'Adenet, en date du 2 mars 1569. — Parmi celles d'un autre notaire de Bordeaux (Girard, 312. 1, sans date , on trouve des traces des pillages de la soldatesque du connétable de Montmorency, vers le milieu du xvi« siècle. A la lin, l'état des choses ne s'était pas amélioré; mais, mieux avisé, Henri IV accordait des indemnités aux commerçants que ses troupes avaient injustement rançonnés. On le voit, en 1585. ordonnancerai] profil de Bamond Martin, de Xerac , bourgeois et marchand de Bordeaux, la somme de 100 éeus sol « pour recompense de la perle qu'il a faicte lorsqu'il luy tut prinse ii las Peyretes pour ceux de la garnizon de Pemirol, et ce contre les reiglemens, actendu qu'il en avoil paye la contribution. » Archives départementales des Basses-Pyrénées, B. 270ti.
* Reg. des édits et lettres patentes du roi. 15-20-1550. folio O recto, archives du département de la Gironde.) — Une ordonnance de François h-, de janvier 1551, rendue au sujet des voleurs de grand chemin, montre avec quelle Sévérité ils étaient punis.