‹ Histoire du commerce et de la navigation a Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise (volume 2)Chapitre 2 sur 54 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

De tout temps l'histoire particulière des provinces et des villes de France est venue compléter l'histoire générale de la monarchie ; mais les annalistes qui ont entrepris de porter la lumière sur le passé de telle ou telle partie du territoire , ne se sont guère attachés qu'aux faits du même ordre, en les localisant et en y ajoutant tout au plus des détails sur l'érection des monuments et la fondation des établissements de la contrée. En outre, l'esprit aristocratique, qui a longtemps régné chez nous, n'accordait qu'un médiocre intérêt aux annales de la bourgeoisie et du commerce, et Ton en était à se demander si , dans le cas où elles vaudraient la peine d'être recueillies, on pourrait jamais y parvenir. Il était réservé à notre siècle de répandre plus de jour sur ce côté de l'existence de nos ancêtres, et de pratiquer des fouilles dans une partie des archives publiques et privées qui jusqu'alors avait échappé aux investigations des explorateurs les plus intrépides.

Naturellement , chez nous , on a dû commencer par mettre à contribution les deux grands dépôts de la rue de Paradis et de la rue Richelieu, à Paris : c'étaient les mines les plus riches; mais il en est d'autres, qui, pour être moins à la portée des écrivains de notre histoire , renferment cependant des documents précieux dont ils ne sauraient se passer. Je veux surtout parler du Record Office de Londres, sans le secours duquel il serait téméraire, par exemple, de vouloir entreprendre d'écrire la moindre partie de l'histoire des anciennes

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provinces anglaises de notre pays pendant une période assez longue, depuis la fin du xue siècle jusqu'au milieu du xve.

Appelé fréquemment de F autre côté de la Manche par les besoins de mes études, et curieux de connaître ce que Ton pouvait s'attendre à y rencontrer sur cette partie presque entièrement ignorée de nos annales, j'entrepris de lire en entier les Rôles gascons et les Rôles français, sans m' arrêter au catalogue si défectueux qu'en a donné Thomas Carte. Frappé du nombre considérable de documents qui se rapportent aux relations commerciales que Bordeaux entretenait alors, encore plus qu'aujourd'hui, avec les Iles-Britanniques, je m'arrêtai à l'idée de commencer une série de travaux sur l'histoire de l'ancienne Guienne, par un essai sur le commerce et la navigation à Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise; la découverte de registres de la contablie du château de cette ville et du port de Hull acheva de me démontrer tout le parti que l'on pouvait tirer de cette nouvelle source de renseignements pour se rendre compte de la vie journalière.

Les Rôles gascons, si souvent cités dans le premier volume de cet ouvrage, commencent à la vingt-sixième année du règne de Henry III (1242), et finissent à la trente -neuvième année de celui de Henry VI (1460). Ils ne comprennent pas moins de mille huit cent quarante-sept peaux de parchemin, dont certaines sont couvertes d'écriture des deux côtés. Pour ce qui est des Rôles français, dont on peut dire autant, ils s'étendent de la seizième année du régne de Henry III (1232) à la dernière d'Edward IV (1483). Les uns et les autres, comme les Rôles normands, sont des documents de la chancellerie d'Angleterre relatifs aux affaires de ce pays avec le nôtre, et principalement à celles des provinces anglaises de l'ouest de la France. Vers le milieu du siècle dernier, Thomas Carte donna de ces trois séries d'archives un catalogue que l'on est habitué à citer en toute confiance, sans se douter que l'un de ses moindres défauts est d'être fort incomplet. Barrington nous informe, en ces termes, dos circonstances qui amenèrent cette publication, de nature à étonner de la pari

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d'un Anglais, surtout si Ton prend garde à la langue de la préface et au peu de rapports qui existaient alors entre la France et l'Angleterre1 : « J'ai été informé, dit 1' éminent jurisconsulte, que le cardinal Fleury, vers la lin de son administration, prit ou manifesta l'intention de prendre un arrêté analogue au statut tyrannique du Quo tvarranto*. Par suite de l'alarme occasionnée par cette mesure, les habitants des provinces autrefois sujettes à la couronne d'Angleterre eurent, en plus d'une circonstance, recours à nos archives pour la défense de leurs franchises.

« C'est probablement à cette alarme qu'est due la publication des Rolles gascons, etc., par Carte, en l'année 1743. Ce précieux recueil des titres de tous les actes , en Angleterre , relatifs aux provinces françaises autrefois soumises à la couronne de ce pays, et surtout à la Gascogne, étant destiné aux Français, est précédé d'une préface en cette langue. Les seuls titres de ces documents forment deux volumes in-folio. Quoi qu'il en soit, la publication intégrale de ces pièces serait, sans le moindre doute, une œuvre digne des encouragements des deux nations et de tous les savants de l'Europe3. »

Les Rôles des lettres fermées et ceux des lettres patentes nous ont encore fourni des indications précieuses. Ces documents ayant été publiés, au moins en partie4, nous n'en

1 Ils ont été exposés d'une manière remarquable par M. Rathery, dans la Revue contemporaine. Voyez des Relations sociales et intellectuelles de la France avec l'Angleterre, t. XX, p. 397-415; t. XXI, p. 40-69; et t. XXII, p. 139-178, 304-329.

2 Voyez Placita de Quo Warranto temporibus Edw. I. II. et III. in curia receptœ Scaccarii Westm. asservata. Prinled by Command of Ilis Majesty King George III. in Pursuance of an Àddress of the House of Gommons of Great Britain. 1818, in-folio.

3 Daines Barrington, Observations on the more ancient Statutes, etc. London, 1773, in-4°, p. 109, 110, note h, et C. P. Cooper, an Account of the most importait public Records of Great Britain , etc. London, 1852, in-8°, vol. I, p. 433, 436. Cf. p. 503.

* Rotuli litterarum clausarum in Turri Londinensi asservati. Accurante Thoma Duffus Hardy. Printed by Command of His Majesty King William IV. under the Direction of the Commissioners on the public Records of the Kingdom. MDCccxxxm-18i4, deux parties in-folio, dont la première s'étend de 1201

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dirons rien, si ce n'est que la première de ces deux séries de Rôles commence à la sixième année du règne du roi Jean, en 1204, et finit avec le règne d'Edward IV, en 1483; et que la seconde remonte encore plus haut. Citons enfin au nombre des sources où nous avons puisé , les Rôles du parlement publiés en 1765 par Astle, Topham et Morant, en six volumes in-folio, auxquels il faut joindre un volume de tables qui parut longtemps après, collection importante sans doute, mais incomplète, comme on Fa remarqué bien avant nous1.

Une fois la Guienne réunie à la France, il ne faut plus demander à l'Angleterre des documents sur cette province; ce n'est que par hasard qu'il en sera fait mention dans les papiers d'État, et cela à une date comparativement récente : il nous a donc fallu frapper à une autre porte, celle des Archives départementales de la Gironde, les Archives municipales ne s'étant pas encore relevées du dommage que leur a causé l'incendie de l'Hôtel-de- Ville, arrivé le 13 juin 1862. Le premier de ces dépôts ne renferme aucune collection d'une nature purement commerciale; mais il s'y trouve une importante réunion de registres d'anciens notaires, et je n'ai point hésité à me lancer à travers ce champ inexploré, en dépit des difficultés dont il était hérissé. Je n'ai pu, à mon grand regret, le parcourir dans tous les sens ; mais j'ai été assez heureux pour mettre la main sur les minutes d'un tabellion qui parait avoir été celui du commerce dans la première moitié du xvi° siècle, et là j'ai pu faire une ample moisson de faits positifs suffisant à mon dessein. C'est ce notaire que j'ai continué de désigner sous le nom de Douzeau, comme je l'avais tait d'abord sur la foi de l'étiquette des liasses, bien qu'un examen plus attentif de sa signature n'ait pas tardé à me convaincre que son véritable nom était Donzcau.

a 1224, et la seconde de 1224 a 1227. — Rotuli litterarum patentium in Tnrri Londinensi asservati. Accurante Thoma Dufl'us Hardy. Vol. I. pars I. al» amio mccï. ad annuni hccxvi., etc. ■cccxxxv, in-folio.

1 Introduction to the authentic Collection ofthe Statutes r»/ Hw Reab». London,

IXIO.in-i". |>. xxxvii.

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Grâce à lai, j'ai pu reconstituer les annales du commerce de Bordeaux au xvi° siècle, après avoir accompli la même tâche pour les xiuc, xive et xve, à l'aide des documents anglais inédits ou mis en lumière par MM. Jules Delpit, Thomas Duffus Hardy et autres savants ; et si je n'ai pas réussi à donner une histoire de l'ancien commerce de Bordeaux en rapport avec l'importance de cette place, au moins m'est-il permis de mïnscrire en faux contre l'assertion d'un écrivain malavisé qui n'a pas hésité à déclarer que « il est rare de rencontrer des matériaux authentiques et de quelque importance pour montrer ce qu'était le commerce de Bordeaux jusqu'au xvie siècle1. »

Les matériaux dont l'existence est ainsi niée ne sont que trop nombreux, et je n'hésite point, pour ma part, à déclarer que cette richesse m'a fréquemment embarrassé. Il fallait choisir dans cet amas de documents; mais comment choisir? pour quelle raison rejeter ceci et prendre cela? qui ferait cette séparation du nécessaire et de l'inutile? « Une chose toutepuissante^ le but, avait répondu un éminent critique : ce qui ne démontre rien est inutile et doit être rejeté2. »

Le but ici était de recueillir les traces des transactions commerciales dont Bordeaux a été le théâtre depuis l'antiquité, et d'éclairer ainsi non-seulement le côté le plus intéressant des annales domestiques de cette ville, mais encore l'histoire économique des anciennes provinces du sud- ouest de la France : il y avait donc obligation d'apporter à l'accomplissement d'une pareille tâche ce soin de recherches minutieuses qui seul peut donner du crédit et assurer quelque durée à un livre d'érudition, en dépit de l'indifférence de l'époque actuelle pour ces sortes de travaux.

En effet, quand je vois l'enthousiasme qui a éclaté à l'annonce d'une contribution, volontaire il est vrai, levée en grand

1 L. Bachelier, Histoire du commerce de Bordeaux, depuis les temps les plus reculés jusqu'il nos jours. Bordeaux, 1863, in-8°, Observations préliminaires, p. ii.

3 H. Taint' , Lu Fontaine cl ses fables , \W partir , ch. V\ % v.

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dans l'intérêt des études mécaniques autant que scientifiques, je me suis demandé si ce n'est pas là un signe des temps et s'il n'y aurait point folie à se consumer dans des recherches du genre des nôtres. A en croire les adeptes du compas et du télescope, le désir de débrouiller les pages plus ou moins confuses de l'histoire locale absorbe une somme effrayante d'activité qui pourrait être mieux employée. Il en ressort, on veut bien nous le concéder, quelque enseignement sans doute; et personne ne nie que ce ne soit une tâche utile et méritoire de nous peindre le passé dans toute la vérité de ses couleurs. Mais on objecte que trop souvent le narrateur, le collecteur de faits, se renferme dans un cadre étroit. L'histoire, ajoutent nos censeurs, ne doit pas descendre au-delà de ces faits généraux qui ont exercé une influence appréciable sur la marche des choses ou des idées. Embrasser de minces et insignifiants détails, c'est se rapetisser, c'est étouffer volontairement le feu sacré de l'intelligence.

Si nous cherchions à faire application de ces paroles à ceux qui nous les adressent, il en est plus d'un que nous pourrions confondre. Mais à quoi bon vouloir démontrer que la connaissance de ce coin de terre sur lequel nous sommes nés, ou que nous habitons, mérite un intérêt de curiosité tout aussi bien que des mondes lointains? Il vaut mieux relire les Femmes savantes ou Y Astrologue qui se laisse tomber dans un puits.

Il vaut encore mieux, quand on a un livre pareil au nôtre à présenter au public, s'excuser sur les imperfections que ce juge impitoyable ne saurait manquer d'y découvrir. Ces imperfections sont de deux sortes : les unes peuvent tenir à une absence de vues d'ensemble , ou à une ignorance de l'art de disposer les faits convenablement et de bien dire; les autres sont inhérentes au sujet, et à peu près inévitables. Il arrive fréquemment aux érudits, dans l'abondance des documents qu'ils sont parvenus à exhumer, de s'en exagérer la valeur, de se méprendre sur le fond des idées, et de croire un sujet plus fécond qu'il ne l'est en effet : ce qui est un grand défaut dans un écrivain; car cette illusion, qui naît presque toujours

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<f un besoin déréglé d'étaler ses richesses, et d'une certaine précipitation qui s'accorde mal avec le jugement, conduit l'auteur à poser une base ruineuse sur laquelle il se hâte d'élever un édifice qu'il voit s'écrouler tout à coup, avant que la construction soit arrivée à une certaine hauteur. Souvent l'idée principale lui échappe, s'évanouit, le laisse dans le vide, et l'oblige, pour remplir le cadre qu'il s'est tracé, de se perdre dans un dédale de digressions et de détails, intéressants pour un curieux, mais qui n'ont aucune espèce de rapport avec le véritable sujet du livre :

Amphora cœpit Institui : currente rola, cur urecus exit? Denique sit, quoelvis, simplex duntaxat et unum1.

Heureux encore quand, à bout de forces, notre érudit en retrouve assez pour disposer ses matériaux suivant les règles de l'art, au lieu de les étaler par terre avec leurs angles et leurs superfluités.

Un livre sur le commerce et la navigation touche nécessairement à toutes les branches de l'économie politique et de l'administration : or, en un tel sujet, la matière se divise, et le fil conducteur de l'ouvrage s'interrompt nécessairement. Sans doute le livre y gagne en intérêt et en variété ; mais aussi la critique s'y perd, et ne pouvant faire face à toutes les questions, elle s'irrite, ferme le volume en le déclarant dépourvu d'art, en un mot, illisible et mal ordonné, surchargé de détails oiseux, comme si un ouvrage d'érudition pouvait être établi de même qu'un traité de philosophie ou un roman.

Quel que soit le sort réservé au fruit de mes fouilles profondes, je dois remercier les personnes qui m'ont aidé à les accomplir. A commencer par les documents conservés dans le Record Office de Londres, je n'ai eu qu'à me présenter au digne chef de ce précieux dépôt pour être admis à y travailler, et j'ai été secondé avec la plus grande obligeance par les archi-

1 Horat., de Arte poetica Liber, v. 21.

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vistes placés sons ses ordres. Je dois rendre le même témoignage à M. le comte de Laborde, directeur général des Archives de l'Empire, et à son digne fils, devenu maître à l'âge où tant d'autres ne sont encore que des écoliers. J'ai aussi des grâces à rendre à M. Léopold Delisle, membre de l'Institut de France; à M. Gras, ancien conservateur des Archives du département de la Gironde, et surtout à M. Ernest Gaullieur, adjoint à ces Archives. Aux prises pendant plusieurs années avec les difficultés que présentent les écritures des anciens notaires de Bordeaux, je n'aurais pas toujours triomphé de ces obstacles sans l'assistance de cet employé modeste et laborieux .

En traversant les Quinconces pour aller chaque jour m' asseoir à ses côtés, j'ai plus d'une fois lu l'inscription gravée sur le socle de la statue de Montaigne qui s'élève sur cette promenade. C'est un passage du livre III, chapitre h, des Essais, où le philosophe développe cette maxime de l'Écriture, que nul n'est prophète en son pays. Il termine en disant : « J'achète les imprimeurs en Guiene; ailleurs ils m'achètent. » Je puis m'appliquer cette phrase ; mais je ne saurais me plaindre d'un sort qui m'est commun avec un homme aussi illustre, surtout en me reportant aux encouragements eflicaces que j'ai reçus de la Chambre de commerce, du Conseil municipal et du Conseil général du département, sans oublier les autres suffrages, plus considérables par leur poids que par leur nombre, qui ont. accueilli l'annonce de Y Histoire du commerce et de la navigation à Bordeaux, principalement sous l'administration an i/lai se.

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