‹ Histoire du commerce et de la navigation a Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise (volume 2)Chapitre 23 sur 54 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

MARINE DE BORDEAUX AU XVIe ET AU XVIIe SIECLE.

Marine militaire à Bordeaux au xvr siècle. — Siège de Blaye en 1592 ; carte du cours de la Gironde à cette époque. — Navires et barques construits en Guienne à la fin du xvr siècle ; liste donnée par Antoine de Conflans et augmentée. — Jean Lopez, écuyer, capitaine de marine.— Barques bordelaises mentionnées dans le gardenotc des Arcbives de la Gironde; confrérie de Notre-Dame de Montuzet. — Anguilles de Blaye ; carte du pilote saintongeais. — Difficulté pour sortir de la rivière. — La tour de Cordouan à la fin du xvr siècle ; remontrance de la jurade de Bordeaux à Henri III. — Ordonnances de Louis XI relatives à l'amirauté de Guienne. — Armement en guerre de plusieurs navires marchands pendant le siège de Blaye. — ■ Jean de la Mothe nommé, en 1G22, au commandement d'un vaisseau flamand mis en réquisilion à Bordeaux. — Les capitaines Gaillard, Blanquet, cl autres pirates.

Les galères du roi étaient souvent dans le cas de venir à Bordeaux, d'où elles remontaient quelquefois jusqu'à Preignac * et plus haut. En 1569, le baron de la Garde, amiral du Levant, passe le détroit de Gibraltar avec six de ces bâtiments et vient pour tenir la rivière libre contre les courses des huguenots de Blaye qui arrêtaient le commerce2. Pour le protéger, le maire et les jurats de Bordeaux résolurent, à la fin, d'armer douze navires pour aller attaquer ceux des religionnaires5. Déjà ils entretenaient six navires bien équipés sur le port de cette ville; et comme l'ennemi en avait aussi à Méchers, Talmont et Royan, le capitaine Cornet, de Bordeaux, entreprit de les aller brûler4.

1 Mémoires et caravanes de J. B. de huppé du Gammé, etc., publiés par le comte de Luppé. A Paris, m. dccc. lxv., in-4°, p. 56. Cf. p. 44, 45, 49, 1 il.

2 Supplément des Chronique... de Bonrdeaus, folio 15 verso.

3 Ibid., folio 51 verso, ann. 1574.

« Ibid,

Vers la fin du xvie siècle , Bordeaux se vit au moment de recevoir la visite d'une flotte espagnole, véritable armada, bien faite pour alarmer, par sa présence, le commerce de cette place, à peine remis des maux que lui avait causés la guerre. En 1592, à la sollicitation des habitants de cette ville et des environs, le siège avait été mis devant Blaye. Jean Paul d'Esparbès de Lussan, qui en était gouverneur pour la Ligue , infestait par des pirateries continuelles toute la Garonne , alors la rivière la plus marchande du royaume. Comme on prévoyait que le siège tirerait en longueur, on fit de grands préparatifs; et non sans raison, car il durait encore l'année suivante * .

De Thou nous en donne la relation-; mais ce n'est pas tout ce que l'on sait à ce sujet. Une carte du Musée Britannique fait connaître le plan de Blaye, le nom et la position des navires anglais qui barraient la Gironde, et, ce qui est plus intéressant pour nous, le cours, les sondages et les détails de la rivière depuis Bordeaux, antérieurement au grand Routier, pilotage et ancrage de mer, de Pierre Garcie, dit Ferrande3. Précieux sous bien des rapports, ce document le serait encore davantage,

1 Jac. Aug. Thuan., Histor. sui temporis, lib. CIII, cap. xvi ; t. V, p. 150.

2 IbiiL, lib. CVII, cap. xvu ; t. V, p. 512,

8 A la Rochelle, 1613, in-l°, p. ^ô-rft. Voyez encore Cleiiac. les l's et coutumes de la mer, p. 496. ( Table ordinaire des marées sur le port de ÏUmrdeuux tous les jours de l'eage de la lune, etc.) — Bernard Palissy rapporte que du temps que l'on voulait ériger la gabelle eu Guienne, sans doute en exécution de ledit de François Ier, du mois de mai 1543, on envoya sur les iles de la Saintonge, pour remarquer les passages, «< un maistre Charles, peintre fort excellent, » lequel « apporta figure certaine et au vray des bourgs et villages. » (Œuvres complètes de Bernard Patissy, èdit. de isi i. p. -2r>(i. Dans les comptes de la cour de Nérac. il est fail mention d'un plan de la ville de Lectoure et

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s'il donnait la figure de ces bâtiments que l'on construisait alors en Guienne, et dont Antoine de Conflans, qui écrivait ses Faits de la marine et navigaiges vers 1520, parle en ces termes : « En la conté de Guyenne, comme. . . aux rivières de Charente, de Gironde, la couste d'Arcanson1... les navires qui y sont se nomment caravelles et barches grandes et petites, et s'est faict de grosses nefz, comme a esté la Charente, qui a esté une des belles et bonnes nefs qui fust sur la mer; la nef de Rochechouart, la nef de Mgr des Cordes, la nef de Mgr de la Trimoille, la nef de la Rochelle qui est de présent à Brest, et la nef de Bordeaux qui se périt devant Honnefleu ; lesquelles nefs et barches ont esté et sont de beaulx navires qu'ont faictes guerres sur mer. Et encores à ladicte coste de Guyenne a force autres petits vaisseaulx , comme caravelles, clinquars, pinaces, balleiniers, gabares, » etc.

Ce passage, emprunté à un manuscrit de la Bibliothèque impériale2, a donné lieu à des observations consignées dans les Annales maritimes et coloniales* ; mais le sujet est loin d'être épuisé, et nous l'aborderons à notre tour. S'il est oiseux de faire observer qu'il y avait des caravelles bien ailleurs qu'en Guienne4, il ne saurait l'être d'étendre la liste donnée par Antoine de Conflans,

d'une carte de la sénéchaussée de Bordeaux, payés 15 écus à Maurice Bernard Ferry, ingénieur du roi. (Arch. du dép. des Basses-Pyrénées, B. 56, ann. 4577.)

1 Arcachon.

2 Ms. 7168 3-a3. (P. Paris, les Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi, t. V, p. 447.)

:î Cahier de juillet 1842, 27e année, 2e série, part, non officielle, t. II, p. 39, 40.

4 Jean Chauderon, marchand de Bordeaux, comme facteur ctactorné de honorable homme Henry Démons , charge a bord de la caravelle la Sainte-Nonne de Penmarl;, a destination de Calais, vingt et un tonneaux de vin, auxquels il en ajoute douze pour son propre compte. (Minutes de Bosco, 19 mai 1497.

en y ajoutant le Royal de Bordeaux, navire de trois cents tonneaux ou environ. En 1598, Jean Lopez, écuyer, capitaine de marine1, s'obligeait à louer ce bâtiment au roi, avec une patache de vingt- cinq tonneaux, l'un et l'autre armés en guerre, à de certaines conditions stipulées dans l'acte2. Plus tard, « Jean de Lopez, escuier, sieur de Sallebceuf, capitaine de la marine, » devenait lieutenant d'Emery Jaubert de Barrault, vice-amiral de Guienne3. Dans une liste des navires de la flotte française dans divers ports, avec la condition de chaque bâtiment, en 1631, il est fait mention, pour Bordeaux, de six navires, dont trois de cinq cents tonneaux et trois de quatre cent cinquante, plus une petite patache de quatrevingts. Ces bâtiments avaient été mis en construction à Bordeaux, trois ans auparavant, par un courtier nommé Gassies, qui avait passé un traité à cet effet avec les officiers du cardinal de Sourdis. Sur la même liste figurent le Henry, de deux cents tonneaux, qui stationnait sous le château et gardait la douane, le Saint -Louis et la Marguerite de Blaye, le premier de cinq cents, le second de quatre cents tonneaux '.

Cf. 20 mai, 7 et 12 octobre de la même année, folios 18, 5:2, 55.) A son exemple, Arnaud Fort expédie pour le même port un nombre égal de tonneaux sur une autre caravelle bretonne. Minutes d'Arnaudeau, 16 septembre 1508. Trois autres marchands de Bordeaux chargent, pour la Zélande, quatre-vingtdix tonneaux de vin sur la caravelle le Christophe de Penmark. (Minutes de Bosco, 3 octobre 1497.)

1 On disait encore capitaine marin. Voyez une reconnaissance de la somme de 50 écus d'or à sire Mengounyn de la Cabanne, ainsi qualifié, pour la vente d'un harnais d'homme d'armes complet, et d'une pièce d'artillerie. Minutes de Douzeau, 6 lévrier 1549.)

2 Fournier, Hydrographie, etc., liv. VI, p. 334. :i [bût., p. 555.

1 State Papers, Domestic Séries. Charles 1. Aug. 1631, n°84.

Les Archives du département de la Gironde nous révèlent encore la Louise de Bordeaux, chargée de pastel pour Londres, puis vendue à des marchands de cette ville, suivant actes de Douzeau, des 17 novembre 1519 et 3 mars 1521; le Galion de Bordeaux, dont un certain maître Arnault se disait capitaine1, et qui naviguait plus tard vers la Biscaye chargé de pastel , de vin et de « douze douzaines de tables et ung challit2; » la Marie, navire du port de soixante tonneaux, employé au voyage de Terre-Neuve 5 ; la Jehanne de Blaye et de Bourdeaux, la Marie encore, le Jacques, la Michelle, la Souveraine, le Bonaventure, la Jeannette, la Clémence, la Françoise, le Luth , Y Anne, chargés de pastel par des marchands de Bordeaux, d'Albi, de Niort, de Rennes et de Burgos, ou de blé à destination de Saint-Jean-de-Luz A ; la Marie des Chartreux 5, la Barbe, la Grimonde, la Catherine de

1 Reg. du pari, de Bordeaux, arrêt du 15 août 1524.— Avec la multitude de gens qui portaient alors le nom d' Arnaud, il est difficile de croire qu'il s'agisse d' Arnault de la Porte, capitaine du navire appelé la Trinité de Bordeaux, qui avait douze hommes d'équipage; d'ailleurs, les dates auxquelles il est fait mention dans les minutes de Douzeau (5 mai, 5 août, 25 octobre 1559) sont trop éloignées de celle de l'arrêt du parlement qui concerne le Galion de Bordeaux. — Dans un autre acte de Douzeau, du 26 octobre 1559, Arnault de la Porte est désigné comme marchand et bourgeois de Bordeaux, et aussi comme propriétaire de la Trinité de Bidache, dont le maître, ou capitaine, était François de la Lagune.

2 Minutes de Douzeau, 24 janvier 1526. Cf. 19 février.

3 Ibid., 15 avril 1521 ; 16 octobre 1561.

4 Minutes de Douzeau, 15 novembre 1522 (deux actes); 26 février 1526; 5 mars 1553; 8, 17 et 22 avril, 17 et 27 mai, 6 juin, 17 et 19 juillet, 2 et 11 août, 4 septembre et 18 octobre 1546; 13 mars 1547; 26 avril, 21 septembre, 7 décembre et 9 mars 1549; 22: 2i avril 1551 ; 18 juin 1552. — Dans la vente qui en fut faite a un Basque espagnol, la Françoise est déclarée comme étant du port de douze tonneaux.

s Minutes de Douzeau, 7 mai 1552.

Bordeaux1, et la barque de quarante à quarante- cinq tonneaux, appelée le Léon de Bordeaux, qu'un marchand de cette ville avait fait construire au Faou en Bretagne2.

Tous les bâtiments que nous venons d'énumérer ne paraissent avoir été autre chose que des caboteurs d'un faible tonnage, incapables d'affronter la haute mer; mais la marine de Bordeaux comptait encore des bâtiments de guerre, les uns appartenant à l'État, les autres à des particuliers. Par exemple, le comte du Lude, lieutenant pour le roi à Bordeaux, en l'absence du roi de Navarre, était possesseur d'un galion « délibéré partir au premier jour pour le service du roy, » comme il est dit dans un acte de Douzeau en date du 5 novembre 1552. Dans l'état d'hostilité où la France se trouvait vis-à-vis de l'Angleterre, il n'y a point à douter qu'il ne s'agisse d'une course de guerre.

La chose est plus claire pour une patache nommée le Saint-Esprit de Bordeaux, dont on ne sait rien, si ce n'est que le capitaine engage, le 6 mars 1558, par-devant le même notaire, un certain nombre d'hommes, « les-

1 laid., 1er octobre 1552, 20 juillet 1555; 27 janvier, 9 mars 1541. — La cargaison de la Catherine de Bordeaux se composait de quinze tonneaux et demi de vin, de trois milliers de morue, « ung millier moien et les deux petis,» de dix-huit barriques de sardines, d'une barrique de poy seaux, de deux pipes de biscuit, de quatre pipes d'étoupes, de cinq câbles « et certains autres cordages, » quatre balles de vedelins, deux balles de chanvre, dix pièces ait loue, le tout h destination de Saint-Jean de Lu/.

2 Minutes de Douzeau , 29 septembre 1546. — La vente, conclue moyennant la somme de 596 livres 6 sous tournois, comprend trois cables, voiles toutes neuves, mât, vergues, cordages, bateaux, avirons «et autres ses apareil/ el ustensiles a ladicte bannie appartenais. » — Voyez, encore la vente d'une gabare du port de onze tonneaux, ou environ, parmi les mêmes minutes, ii la

date du 12 aoûl 1552.

ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. kk\)

quelz ont prômys et seront tenuz 1ère le voiaige avecques ledict pataige pour faire la guerre contre les ennemis du roy par mer. » De son côté, le capitaine, en cas de prise, « a promis et sera tenu bailher aux susdits deux payes de ce qu'ilz prendront, » etc. D'autres actes du gardenote des Archives départementales de la Gironde achèvent de montrer qu'il y avait à Bordeaux une population marinière toujours prête à s'embarquer pour aller au nord ou au sud, et liée d'intérêts avec le commerce de cette place l. On doit ranger dans cette catégorie Guilhem Gué et Pierre Thibault, canonniers, qui, par acte du 9 juin 1552, se louent pour un voyage, au maître ou patron du Saint-Esprit de Saint-Jean-de-Luz , moyennant, pour chacun, 2 écus d'or, payables au retour. Il est, en outre, stipulé que « sy durant ledit voyage et retour, il se fait aulcun abordaige, lesdits Gué et Thibault y auront le droict qui leur y peult apartenir à canoniers, suyvant l'usance et mode de la guerre. »

Le butin fait sur un navire de Séville, appelé aussi Saint-Esprit , capturé par un corsaire de Méchers, vint bientôt fournir un puissant aliment à l'ardeur naturelle que les Bordelais ressentaient pour la course. Ce navire renfermait de l'or non monnayé, des rubis, pierres précieuses, diamants, « basine, » une croix d'or garnie d'une chaîne de même métal , une pomme de senteur enchâssée dans de l'or, « cuirs, canefistes, cif (suif), graines à faire

1 Voyez, entre autres, les actes relatifs au capitaine de la Salle, « capitaine ordinaire pour le roy au faict de sa marine » (Minutes de Douzeau, 12 et 13 février 1557), et la réclamation d'un marin « et despensier en faisant le voiage de Bretaigne a Licebone en Portugal, » a Arnault, dit Lanquoy, marinier, demeurant a Bordeaux. ( IbuL, 28 octobre 1558/)

ceintures, peaux de léopards, » etc. La prise ayant été amenée à Arcachon , la marchandise avait été déchargée et vendue par un gentilhomme nommé Jean Ronsard, et le maître du corsaire transportait, par acte de Douzeau , du 4 février 1552, la moitié de la part qui lui revenait, à noble homme Gilles du Bruilh.

En continuant à recourir au gardenote des Archives départementales de la Gironde, on voit que la marine bordelaise employait aussi des filadières1, et que le convoi et contablie en achetait une pour le service de la patache stationnaire au devant de la ville de Bordeaux 2, la même année où cette administration faisait l'acquisition de deux fraguates, sans doute pour la garde du littoral de l'Océan5. Les marins du port de Bordeaux composaient une confrérie de Notre-Dame de Montuzet, fondée en l'église de Saint-Remi, et qui avait un compte et un boursier*.

Antoine de Gonflans nomme encore les anguilles, « qui sont, dit-il, une manière de vaisseaulx soubtilz qui vont de Blaye jusques à Bordeaulx et autres lieux par la

1 Minutes do Douzeau, 21 juin Ib6i.

2 Minutes de Couthures, 13 août 1653 (folio 585 r° , 1-2 janvier et 27 avril 165 1 (folios 9 r° et 198 r°). — Sur un autre point il y avait une chaloupe qui croisait pour empêcher qu'on n'exportât du sel des îles sans passeports du roi. (Ordonnance de Henri IV, alors roi de Navarre, en date du 16 mai 1587; dans les Archives du département des Basses-Pyrénées, B. 2912.»

3 Vente par Guillaume Lapeyre, maître charpentier de navires, habitant de Bordeaux, de deux fraguates a l'ancre a la Teste, avec leurs apparaux consistant « en leurs grandes voiles, leurs mizenes, sibadieres, deux grapins, leurs cables, deux haussieres, leurs fargnes, deux paraeques, vingt-quatre avirons, un petit méchant pavillon avec son baston, une bonnette de la grande et deux gouvernails à chacune desdites fraguates, » etc. I Minutes de Couthures, 1 i juin 1651. folio 298 v°.)

4 Minutes de Douzeau, 2i mai 1547; 29 juin 1532. Voyez ci-dessus, p. 181.

Gironde. » Nous avons déjà vu que cette espèce de barque faisait le service régulier du bas de la rivière *, et les patrons connaissaient sans doute assez bien les passes du fleuve pour les franchir les yeux fermés; mais les navires anglais, hollandais, danois et autres, dont parle de Thou, étaient tenus à de grandes précautions, et c'est pour eux qu'un pilote saintongeais avait dressé une carte pour aller « en la rivyere très-dengereuse de Gironde jusques à la noble et puisçante ville de Bourdeaulx en Guyane2. »

Il arrivait aussi que les navires étaient retenus fort longtemps dans les eaux du fleuve. Le grand prieur de Luppé du Garrané rapporte qu'à son départ de Bordeaux, en juin 1624, il fut obligé de rester quatorze jours dans la rivière, tant à Blaye, Pauillac que Royan, « à cause des mauvais tans, dit-il, quy ne nous permettoient pas de pouvoir desboucher ny par le pas de Grave, près de

1 Voyez ci-dessus, p. 184, note 5. — Une protestation, conservée parmi les minutes de Douzeau, a la date du 29 juillet 15o9, donne une idée de la façon dont fonctionnait l'anguille de Blaye et des services qu'elle rendait au commerce : sires Thadée Destrilhes, Jehanicot, dit Bason, et Jean Ducasse, marchands et bourgeois de Bordeaux, remontrent a qui de droit qu'ils avaient trouvé devant le port de cette ville « certaine anguylle a terre, et le pont d'icelle dehors, pour recepvoir les chevaulx des marchans et aultres, pour eulx mener et pasager jusques au havre de Blaye. » Y ayant mis douze chevaux et requis a plusieurs reprises Jean Coullon, l'un des mariniers, de les mener jusqu'à ce port, en lui payant son salaire, celui-ci et son camarade Brice Gouyer s'y étaient refusés, sous prétexte qu'ils avaient fait marché avec des gentilshommes flamands, et que M. de Villeneuve, jurât, chargé de la police de la rivière, leur avait défendu, a peine de 500 livres d'amende, de passer ni mener d'autres personnes que les gentilshommes en question. De la, protestation des marchands, a cause du « retardement de la fouyere de Fontané en Pouytou, lesquelz estoyent preslz d'aler a ladite fouyere, » etc.

■" Ms. de la Bihl. imp. n° 712 a. a (les Manuscrits français de la Bibliothèque du Rai, etc., t. V, p. 313.)

m HISTOIRE DU COMMERCE

la tour de Cordouan, ny par la grant passe de Matellier, quy est la meilheure et la plus frecquantée l. »

Les dangers de tout genre que présentait la navigation de la Gironde2, étaient augmentés par le mauvais état où se trouvait la tour de Cordouan à la fin du xvie siècle. En 1583, le maire et les jurats de Bordeaux, émus d'une négligence aussi préjudiciable au commerce, adressaient à Henri III la remontrance suivante : « Plaira aussy à Vostre Majesté considérer que ores que les sommes destinées pour la réparation de la tour de Cordouan, quelques soient, la plus grande partie d'icelles ayent esté levées et mizes en mains de vostre receveur gênerai, ce neantmoins il n'a esté encore aucunement touché à ladicte réparation ny pourveu aux préparatifs d'icelles, comme la nécessité le requeroit. Et de tant que l'argent destiné pour cest effect, pourroit estre emploie ailleurs, au grand préjudice du public, plaira à Vostre Majesté ordonner inhibitions estre faictes aux sieurs trezoriers generaulx et receveurs susdicts de ordonner desdictes sommes ou icelles emploier ailleurs que à l'effect auquel elles sont destinées : sçavoir est à ladicte réparation, pour quelque cause et occasion que ce soit; et que le règlement estably par ces lettres patentes de Vostre Majesté, sur la distribution desdicts deniers, sçavoir est qu'elle sera faicte par ung des sieurs presidens de la cour du parlement.

1 Mémoires et Caravanes, etc., p. 144, 145.

8 Parmi les minutes de Douzeau, on trouve, a ht date du 9 juillet 1541, une transaction relative h l'abordage, par un navire breton, d'une barque saintongeaise « pour lors estant sur l'ancre en la rivière de Gironde et au-devant la Roeque-de-Tau ; » et, plus loin, on rencontre des mentions d'ancres perdues et repêchées dans le fleuve. (9 juillet 1541, et 1" décembre UJ5i.

ung desdicts sieurs trezoriers et le maire de ladicte ville, ou, à sou default, ung desdicts jurats, sera gardé et observé selon la forme et teneur. Et neantmoins, afin que le commerce ne soit retardé et vos droicts diminués, pourvoir que au plus tost il soit procédé à ladicte réparation sellon les moyens qu'il vous a pieu y establir1. »

On pourrait induire de ce qui précède que l'autorité royale ne portait que peu d'attention au régime de la mer en Guienne : ce serait une erreur. Les lettres patentes de Louis XII sur les droits et la juridiction de l'amirauté de cette province2, et d'autres lettres de ce prince relatives à la même amirauté en ce qui concerne les naufrages3, témoignent du contraire, au moins pour le commencement du xvie siècle.

Nonobstant toute cette marine bordelaise que nous venons de passer en revue, au siège de Blaye, le maréchal de Matignon, ayant su que la flotte espagnole approchait, fit venir plusieurs navires marchands armés en guerre 4. Louis XIII en usa de même au siège de la Rochelle. « Ayant résolu pour le bien de notre service, ditil dans un brevet adressé à Jean de la Mothe , capitaine de marine, de faire equipper et armer quelques vaisseaulx fïamandz de ceux qui sont au port de notre ville de Bordeaux , pour opposer à ceux de notre ville de la Rochelle et autres qui favorisent nos subjectz rebelles, en estant besoing de faire choix de quelque personne de

1 Recherches sur Montaigne, etc., par le Dr J.-F. Payen. Paris, 1856, in-8°, p. 59.

2 Blois, 14 juillet 1508. (Ordonn. des rois de France, etc., t. XXI, p. 570-573.)

3 10 décembre 1511. {Ibid., p. 456, 157.)

1 D. Devienne, Hist. de la ville de Bordeaux, part. I, liv. IV, ch. l.xv, p. 190.

tallent et de cappacité requise pour commander l'un desdits vaisseaulx, nous avons estimé ne pouvoir faire meilleure élection que de votre personne. » En conséquence , le roi donne à Jean de la Mothe le commandement de ce vaisseau, appelé l'Arche de Noé l.

Cinq ans auparavant, il était parti de la Rochelle une expédition qui avait porté le trouble dans la navigation de la Gironde. « Quelques factieux et ennemis du repos public » ayant conçu le projet de se rendre maîtres de l'embouchure du fleuve « pour incommoder la levée des deniers royaux et voler à discrétion les vaisseaux qui fréquentent le port et havre de Bourdeaux, l'un des plus célèbres de l'Europe, » les capitaines Blanquet, Trelebois et Gaillard commencèrent par saisir ou rançonner les navires qui montaient ou descendaient la Gironde. A la nouvelle de ces désordres, le parlement envoya le sieur de Laumont, exempt des gardes écossaises, avec deux de ses archers, et un bourgeois de Bordeaux, auprès des gouverneurs de Blaye et de Royan, pour s'assurer de leur concours. Laumont parvint ensuite à joindre Blanquet, en compagnie d'un écheviu de la Rochelle porteur de lettres tant du corps de ville que de la princesse douairière de Gondé, et tâcha de le ramener au devoir; mais le forban ne tint aucun compte des observations qui lui furent faites, de sorte qu'il fallut en venir aux moyens extrêmes. À la suite d'une délibération du

1 Monségur, le 18 mai 1(>±>. (Archives de famille. on trouve, parmi les minutes de Couthures, un acte de vente par noble George de Cartel et, eheva- Her, habitant deDucey en Normandie , agissant tant pour lui que pour le sieur de la Mothe, ècuyer, a MM. de Nollol et le Blanc, directeurs du convoi et < onlabUe de Bordeaux, du navire appelé le Saint-Patrice. ~>l janvier i<;.">{.

parlement, M. de Barrault, viee-amiral de Guienne, après avoir visité les navires qui étaient dans le port de Bordeaux, fit choix de l'un d'entre eux qui lui parut propre à lui servir d'amiral, et il lui en adjoignit quatre autres qu'il mit en état, pendant que le duc d'Épernon faisait venir un cinquième bâtiment de la côte de Saintonge; « et les autres furent esquipez et armez, ensemble deux pataches, par ledit sieur de Barrault, lequel donna le commandement sur le vis-admiral au sieur de Salebœuf, son lieutenant en la vis-admirauté de Guyenne et capitaine de marine, et aux sieurs de Montignac et de l'Isle sur les autres deux, et sur les pataches aux capitaines Massignac et Albert Gourdin. » L'escadre de M. de Barrault se rendit d'abord devant Blaye, puis, toujours suivie de cinquante grands navires marchands qui naviguaient sous sa protection, elle fit voile vers le port de Boyan, vis-à-vis duquel les rebelles étaient avec quatre navires et trois grandes pataches. Le premier jour il ne se fit rien; « mais le lendemain, au poinct du jour, ledit sieur de Barrault, aydé du vent sur-oest, tourna la proue droict aux ennemis, lesquels, de rechef levans les ancres, gagnèrent la mer et s'esloignerent tellement, à cause de la tempeste, que ledit sieur de Barrault, ores qu'entré bien avant en mer, les perdit de veue. Et recognoissant Blanquet et Gaillard causts (fins) et rusez, print resolution de mettre hors la rivière en toute seureté la flotte des marchands qui estoit demeurée derrière , pour, après qu'elle seroit hors de tout danger, courir plus librement la mer, les isles et les rivières, pour rechercher Blanquet et ses compagnons. »

11 l'atteignit enfin dans la rivière de Seudre, « qui est de difficile abord et dangereuse pour les grands vaisseaux, » et le combat s'engagea. Il se termina par la défaite des forbans, « lesquels furent mis et logez, le deuxiesme juillet, dans la conciergerie du palais royal de FOmbrière, et tous punis selon leurs démérites. » Le 7, le vainqueur rentrait à Bordeaux avec quinze bâtiments, y compris ceux de l'ennemi, qui étaient menés en triomphe par des chaloupes1.

Avant de terminer ce chapitre, plaçons un mot sur le « passaigier ordinaire du roy, du port de la Bastide près Bourdeaux, » d'autant plus qu'il n'en est pas question dans les statuts de cette ville2. Au milieu du xvie siècle, le passager était un certain Mathurin Brochart, qui prenait en même temps le titre de chevaucheur de l'écurie du roi5, commun à lui et à Jean le Maistre, tenant la poste pour Sa Majesté à Bordeaux1. La charge du premier passa ensuite à Jean d'Aubarède, dit Moulinier : par acte de Douzeau, en date du 7 juillet 1559, noble homme Lienart d'Arse, serviteur de Philippe II, lui rendait témoignage comme quoi il l'avait bien et dûment passé.

1 Discours véritable du combat naval et de la desroute des capitaines lilaufjuet, Gaillard et autres pirates et rebelles au roy, faicte par M. de liarrault. comte de Blagnac... et vis-admiral de Guyenne, le dernier juin 1617. y Archives curieuses de l'histoire de France, etc., publ. par F. Danjou et M. L. Cimber, 2e série, t. II, p. 182-191.) — Nous n'avons rien dit des pirates espagnols, qui, dans le siècle précédent, ayant couru la côte de Médoc jusque près de Biaye, n'avaient pas eu un meilleur sort (Chronique bourdetoue, folio 39 verso, ann. 1322), parce que les détails manquent.

2 Voyez du Port et havre de la présent ville, dans les anciens et nouveaux Statuts, etc., p. lOi, 103.

3 Minutes de Douzeau, 7 septembre 1518; 6 juillet 1552. 1 Ibid., 30 juillet 1518.

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