‹ Histoire du commerce et de la navigation a Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise (volume 2)Chapitre 24 sur 54 · GRAINS, PRUNES ET LIEGE · texte numérisé non relu

GRAINS, PRUNES ET LIEGE

Licences pour tirer des blés de Bordeaux à destination de l'Angleterre. — Conditions imposées aux importateurs de blés étrangers à Bordeaux ; plainte des marchands d'Agen ; ordonnance d'Edward II, qui en est la suite. — Pétition de Guillaume Bendel, de Bordeaux ; sauf-conduits pour importation de grains. — Formalités auxquelles cette exportation était soumise au xive siècle. — Sergent d'armes d'Edward II spéculateur sur les grains en Guienne. — Edward prohibe la sortie des grains d'Angleterre. — Permis qui l'autorisent. — Echanges de vins de Gascogne contre des grains d'Angleterre. — Ordonnances du parlement de Bordeaux concernant les accapareurs de grains en 1523 et 1524. — Passage de Champier sur l'exportation des blés en Angleterre au X\T siècle; exportation de grains de Bordeaux en Espagne, en Portugal et en Italie. — Bordeaux désigné comme lieu de passage des traites de ce genre ; tirade d'un économiste du x\'l° siècle contre ces traites ; idée de Jean Bodin relativement à leur effet; avidité des Espagnols et des Portugais à se jeter sur les grains de France. — Commerce des prunes dans la Grande-Bretagne et en Flandre ; son importance. — Prunes d'Agen en 1GG7. — Commerce du liège «à Bordeaux vers le milieu du X\T siècle.

À lire ce qui précède, on serait tenté de croire que Bordeaux n'exportait guère pour l'Angleterre que du vin et du pastel. Ce port lui expédiait encore du blé. En 1204, Jean Sans -Terre annonçait des lettres patentes adressées aux baillis et aux prud'hommes de Bordeaux, portant licence de tirer de cette ville du blé et du vin destinés à l'Angleterre1.

Son petit -fils accorda une licence pareille à un bourgeois de Bordeaux, à la prière d'Amanieu d'Albret, et en donna notification au maire et aux jurats, sans doute pour éviter des oppositions. Pierre de Legia pouvait tirer de

1 Rot. lit t. put., 5 Johann., vol. I, pars I, p. 58, col. 1. — L'année précédente, le même roi accordait une licence pour exporter dit blé de Normandie a Bayonne.

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la ville huit cents mesures de froment ou de tout autre grain qu'il lui semblerait à propos, et les transporter où il voudrait, sans s'arrêter aux ordonnances ou aux statuts municipaux contraires à cette licence l .

En même temps, Edward écrivait au maire et aux jurats de Bayonne en faveur d'un autre bourgeois de Bordeaux, Raymond de Yillefranche, qui avait apporté de l'étranger des fèves à Bayonne. Prévoyant le cas où il ne trouverait pas à les vendre sur cette place, Raymond avait demandé à les emporter librement où il voudrait; et le roi lui en avait octroyé la permission2.

11 ne fallait pas moins pour ne point être inquiété quand on voulait faire circuler des grains. En 1309, Edward 11 donnait l'ordre de délivrer un sauf-conduit aux Bretons qui apportaient des vivres à Bordeaux3; mais il y avait là importation de l'étranger, et sans doute avantage pour une ville soumise à la couronne d'Angleterre. Sujets ou non de cette couronne, les habitants du haut Pays étaient souvent dans le cas de recevoir des grains d'Outre-Manche, ou d'ailleurs, par la voie de Bordeaux; mais au moment de les acheminer vers leur pays, ils se voyaient forcés par le maire et les jurats de les décharger bon gré mal gré dans cette ville et de les y vendre. Ainsi trou-

1 liot. Vue, 17 Ed. I, pars 11, m. 18.

- Und. — La disette se faisait alors sentir, a ce qu'il parait, en Biscaye ; un marchand nommé Jean Pierre de Bourgogne esi autorise a y conduire une cargaison de Me de son pays ou de Saintonge. [Ihid.. m. 1*). ci', m. -20. — Une pièce (le l'échiquier royal, en date de la vingt-sixième année de Henry 11. porte payement de 182 livres a Amanieu Bonel, marchand bourguignon, pour cent quatre tonneaux de vin achetés pour l'approvisionnement du château de Douvres, a raison de 55 sous le tonneau. Dcvon, Issues ofthe Excnequer, etc., i». 25.)

3 Le Li\re des Bouillons, n°6i, folio .i\j. verso.

blés dans leur commerce et lésés dans leurs intérêts, les marchands du diocèse d'Agen réclamèrent auprès d'Edward II, et ce prince commença par ordonner au sénéchal de Gascogne, ou à son lieutenant, de mander devant eux les parties en litige et d'instruire l'affaire; puis il écrivit au maire et à la jurade contre lesquels étaient dirigées les plaintes, de cesser d'y donner lieu à l'avenir1.

En 1321, Guillaume Bendel, de Bordeaux, adressait une pétition à Edward II et à son conseil pour obtenir la permission d'acheter dans toute l'étendue du duché de Guienne des grains et toutes autres denrées à destination de l'Angleterre. Le pétitionnaire demandait encore que ni le roi ni les siens ne lui prissent rien sans payer, et il terminait en sollicitant pour six ans ce double privilège; il l'obtint pour une année seulement, et fut renvoyé au roi dans le cas où il voudrait une prolongation2. Un autre marchand, nommé Géraud Demper Biden, reçut un sauf-conduit identique3.

Une autre pétition du commerce de Bordeaux révèle l'existence de formalités auxquelles l'exportation des blés anglais était soumise à la même époque. Des marchands de cette place avaient acheté à Londres plusieurs denrées, telles que mercerie, suif, fromage et blés, et ne pouvaient, en exécution d'un règlement arrêté en parlement, les acustamer, c'est-à-dire obtenir de la douane

1 Rot. Vase., 9 Ed. II, m. 21.

- Rotuli parliamentorum, A. D. 1521 et 1522, 15 et 16 Ed. II ; vol. I, p. i<)6, col. 2. — Un acte d'une date postérieure prohibe l' exportation du blé, excepté dans les possessions anglaises en Gascogne, a Bayonne, Calais, Brest, Cherbourg, etc. (Rymer, Fœclera, vol. VII, p. 569. — Macpherson, Armais of Commerce, vol. 1, p. 595.)

3 Rot. Vase., 15, 16 ol 17 Ed. Il, m. 15 in dorso.

un permis d'embarquement, sans aller à Calais. Ils demandaient au roi et à son conseil, au nom de Dieu et en oevre de charitee, d'être affranchis d'une formalité aussi gênante. Statuant sur cette pétition, le parlement en prononça le renvoi à la chancellerie, et ordonna de fixer à ses auteurs un jour pour s'y présenter et exposer les motifs qu'ils pourraient avoir à faire valoir1.

Concurremment avec les commerçants de la Guienne et de l'Angleterre, des individus étrangers aux affaires se lançaient dans des spéculations de grains et demandaient des blés à l'étranger. En 1325, un sergent d'armes d'Edward II, Gascon, selon toute apparence, Pierre Bernard de Poynzolles, imagina de se rendre en Portugal avec un navire chargé de marchandises , de les y vendre et de les remplacer par des blés et autres denrées alimentaires destinés à la Guienne, et il obtint des lettres de recommandation pour le roi Alphonse2.

Edward II, à ce qu'il paraît, n'apportait aucun obstacle à la sortie des grains de notre pays, du moins s'il est permis de tirer une pareille conclusion d'une pièce des Olim, dans laquelle il est fait mention d'un chargement de blé opéré à Libourne par un Génois, à destination de Calais5; mais Edward III ne se montra pas aussi libéral.

1 Pétitions to the King, i~5. B. — Tous les rôles gascons de la lin du règne de Henry VI, nommément ceux des trente-deuxième, trente-quatrième, trentecinquième et trente-neuvième années, consistent en licences d'exportation en

Guienne et en sauf-conduits, avec cette clause, dans les premières, que les marchandises ne devaient ni être prohibées ni appartenir a l'étape de Calais.

2 Rot. litt. pat., 18 Ed. U, pars II, m. 10. | Nouv. Rynier. vol. 11, part. I. p. 598.) Cf. Adam Anderson, an historien l and chronological Déduction of the Origin of Commerce, etc. London, 1801, in-i°, vol. 1, p. 146.

3 Les Olim, etc., t. 111, part. I, p. 106, ami. 1306. Peut-être faudrait-il traduire Libornam de ce document par Livourne.

En 1333, il prohiba l'exportation des blés hors de son royaume1. Dix ans après, voulant s'opposer à l'importation des grains en France, où la disette commençait à se faire sentir, et s'apercevant que ses prétentions au trône de son suzerain donnaient quelque chose d'odieux à cette défense, il essaya d'en atténuer l'effet en faisant une longue énumération des contrées où il était permis d'apporter des grains, et en omettant d'y nommer la France. En tête se trouve la Gascogne2.

11 y avait là dérogation à l'ordonnance concernant la matière : aussi, dans des circonstances semblables, fallait-il une permission spéciale du souverain, qui ne l'accordait qu'après que l'impétrant avait fourni caution en la chancellerie et s'était engagé à ne point transporter les grains ailleurs qu'au port désigné, et à rapporter un certificat de déchargement délivré par les autorités locales5.

Les Rôles gascons nous offrent un assez grand nombre de ces licences, surtout pour l'année 1353, qui paraît avoir été mauvaise pour la récolte des blés, en Gascogne, à en juger par une proclamation de cette année 4, renouvelée de deux ordonnances antérieures5. Voyant là une occasion de remonter sa cave, William de Bohun, comte de Northampton, imagina d'envoyer en Gascogne un de ses serviteurs avec cent mesures de froment d'Àngle-

1 Rot. litt. clam., 7 Ed. III, pars 1, m. 27. (Nouv. Rymer, vol. II, part. II, p. 230.)

2 J. Delpit, Collection générale des documents français, etc., p. cxxv et 70.

3 Rot. Vase, 51 Ed. III, m. 7, etc.

4 Rot. litt. clans., 27 Ed. III, m. 2 in clorso. (Nouv. Rymer, vol. III, part. I, p. 250.)

5 Ibid., 24 Ed. III, pars II, m. 7 in dorso. (Nouv. Rymer, vol. III, part. I, p. 250.) — Mandatura I \ Nov. 25 Ed. III. (Le Livre des Bouillons. h°31, folio .xlv. v°.

km HISTOIRE DU COMMERCE

terre, et avec l'ordre d'employer les deniers provenant de la vente de ces grains à une emplette de vins. Edward III accorda à ce seigneur la licence exigée dans ce cas, le 30 août, après la moisson et à la veille des vendanges1. On peut signaler un pareil échange de la part d'un marchand de Bordeaux, Arnauld Aykem, qui avait amené à Saint-Botulph des vins de Gascogne2, et affirmer qu'en opérant ainsi il n'avait fait que se conformer à une disposition législative renouvelée plus tard par Richard II \

Les marchands du haut Pays, qui, dans les premières années du siècle suivant, amenaient des vins à Bordeaux, n'étaient reçus qu'autant qu'entre deux barriques de vin ils en avaient une de blé, et les contrevenants s'exposaient à être punis par le maire et les jurats 4. La disette qui avait donné lieu à cette ordonnance dura longtemps.

1 Rot. Vase, 26 Ed. III, m. 4. Cf. 22 Ed. III, m. 20; 25 Ed. III. m. i; 27 Ed. III, m. 4; 31 Ed. III, m. 12, 10, 8; 33 Ed. III, m. 1 ; 43 Ed. III, ni. 2; 46 Ed. III, m. 2, 1 etpagêim; 47 Ed. III, m. 2; 49 Ed. III, ni. 6; 6 Hen. IV, m. 6; 9 et 10 Hen. VI, m. 3, elc. — Rot. Franc, 1 Rie. II, pars II, m. 24; 2 Rie. II, m. 13; 6 Rie. II, m. 7; 7 Rie. II, m. 18; 8 Rie. II, m. 13; 9 Rie. II. m. 32; 11 Rie. II, m. 22; 13 Rie. II, m. 4, 9 (ter); 4 et 5 Hen. IV, m. 10; 11 Hen. IV, m. 2; 9 Hen. V, m. 3; 1 et 2 Hen. VI, m. 16; 5 Hen. VI, m. 18; 6 Hen. VI, ni. 6; 9 Hen. VI, ni. 4, etc. — De pareilles licences comprennent souvent des fèves et des pois, en même temps que du suif. On trouve aussi dans les Rôles gascons des licences pour expédier du seigle vers Rayonne ou Rordeaux; et dans l'un d'eux il est question d'un navire envoyé en Prusse par des marchands de Lynn pour charger du froment et du seigle et les apporter a Rordeaux. Au milieu du xvie' siècle, le commerce de grains de cette place s'approvisionnera en Bretagne. (Minutes de Couthures, 2 février 1032. folio 241 recto.)

2 Rot. V^r.,3iEd. III, m. 3.

:! Le Livre des Rouillons, n° 39, folio .lxj. recto.

1 Rot. Vase, 2 Hen. IV. m. 18.— Livre des Bouillons, n° 106, folio inj", iii.j. recto. — Cette ordonnance en fait comprendre une autre du même roi, qui, la

à en juger par les permis accordés aux maîtres des navires de Bordeaux d'exporter des grains et des vivres d'Angleterre nonobstant la prohibition du roi1.

Tels sont les faits que nous avons recueillis sur le commerce de grains que faisait Bordeaux avec l'Angleterre. Ce commerce continua avec la même activité jusqu'à la réunion de la Guienne à la France; mais dans les temps qui précédèrent et suivirent immédiatement ce grand événement, les annales de ce genre de négoce ne présentent rien qui soit digne d'une mention particulière, si ce n'est trois ordonnances du parlement de Bordeaux, dont deux sont relatives aux accapareurs de grains.

La première, « ordonnance touchant l'edit du roy pour ne tirer vivres2, » prohibe entièrement l'exportation des céréales5. L'année 1510, à ce qu'il paraît, avait été mauvaise : aussi, de leur côté, le maire et la jurade de Bordeaux avaient-ils sollicité et obtenu du roi des lettres pour faire arriver par eau trois mille tonneaux de blé sans payer aucun droit de péage. Une pareille faveur, renouvelée pendant deux ans de suite, donna lieu à un Mémoire d'Alain, seigneur d'Albret, des gens d'église et des nobles riverains de la Garonne, du Tarn, du Lot et de

même année, octroyait a Guilhem del Tolh, de Bordeaux, une licence pour charger en franchise cent vingt barriques de vin de Gascogne, sans blé. (Bot. Vase, 2 Hen. IV, m. 15.)

1 Rot. Franc, 5 Hen. IV, m. 10. — Cet arrêt portait, non sur les substances alimentaires, mais sur les navires, en vue de ravitailler la Guienne. Un ordre du roi de la même année l'applique aux bâtiments du port de Bristol pour la conduite de mille trois cents quarters de froment jusqu'à Bordeaux. (Rot. Vase, 5 Hen. V, m. 3.)

2 Blois, 6 août 1512.

3 Enregistrement des édits et ordonnances du parlement de Guienne, registre A. 50, folio 8 verso, 15 recto. (Archives du département de la Gironde,

la Gironde « ayans droit de lever aucuns péages de toute ancienneté. » Entre autres choses, ils représentaient qu'une pareille franchise ne pourrait que causer plusieurs grands dommages aux gens de la contrée et à la chose publique. En effet, disaient-ils, les marchands du pays ne pourraient faire du commerce comme d'habitude ; car ceux que le roi avait ainsi favorisés , ou leurs commis, trouveraient toujours moyen de faire baisser la marchandise de leurs concurrents et de vendre la leur avant toute autre. A. s'en rapporter aux pétitionnaires, la bonne foi de Sa Majesté avait été surprise : l'intérêt public n'était point en jeu, « car ladite quantité de troiz mille tonneaulx n'est pas souffisante de nourrir les petits enfants qui sont dedans la ville de Bourdeaulx; » mais le maire et les jurats invoquaient l'intérêt général pour en venir à leur profit particulier, comme ils l'avaient déjà fait l'année précédente « que lesdits impetrans eurent semblable provision. » A cette occasion, les marchands du pays ne purent amener ni acheter aucuns blés, tandis que le producteur se voyait forcé de vendre son grain aux privilégiés au prix qu'ils voulaient. Il en résulta pour Bordeaux une grande disette, qui n'aurait point eu lieu sans la franchise des péages attaquée dans le Mémoire que nous analysons, et sans les conséquences qu'elle avait entraînées; car les marchands du pays, n'étant point arrêtés par la crainte de se trouver en face de concurrents favorisés, auraient amené à Bordeaux trois fois plus de blé qu'eux, « qui eust esté le prouffit du commun et desdits habitans de ladite ville1. »

1 Archives du département des Basses -Pyrénées, E. 383, n° \ tt>N. Archives historiques du département de la Gironde, t. VI. i>. 246-248/

La seconde ordonnance du parlement de Bordeaux, rendue « sur certaine requeste baillée à la court par le procureur gênerai du roy, contenant que plusieurs marchans ayant des compaignons, ont entreprins de propoz délibéré entretenir à hault pris les bledz qu'on a pourté et pourte chascun jour de Bretaigne, Normandie, de Xainctonge, d'Agenois, » défend à tous marchands d'acheter ni d'enlever de ces grains avant qu'ils soient arrivés au port et y aient été exposés en vente pendant trois marées consécutives1. Par sa troisième ordonnance, rendue peu de temps après, « la court, advertie du desordre que se faict en ceste ville, au grand préjudice du bien public, touchant les bledz amenés et conduictz au port et havre de ladite ville, » renouvelle les mêmes défenses 2.

Une chose à remarquer dans rénumération géographique que l'on vient de lire, c'est de n'y point voir figurer l'Angleterre. Ayant, depuis la perte de la Guienne, réduit sa consommation de vin, ce royaume conservait ses grains pour en convertir une grande partie en bière, et, loin d'exporter du blé, il en recevait de Bordeaux. Les choses avaient donc bien changé, à en juger par ce que dit le médecin Jean Bruyère Champier, qui écrivait vers le milieu du xvie siècle. A cette époque, s'il faut l'en croire, l'Angleterre ne consommait d'autres vins et d'autres grains que ceux qui lui venaient de chez nous, et, quand ce commerce était interrompu par la guerre, elle éprouvait presque une famine, « de sorte, dit-il, que la France peut se vanter d'avoir entre ses mains la disette

1 Registres du parlement de Bordeaux, B. 17, 24 mars 1523.

2 IbuL, 12 septembre 1524.

ou l'abondance de ce royaume1. » Nul doute qu'il n'hait là quelque chose de trop absolu, et qu'il ne soit plus exact de dire que l'exportation des céréales de France vint plus d'une fois remédier, dans la Grande-Bretagne, aux mauvaises années, et que la place de Bordeaux expédia souvent des grains dans cette île2; mais elle en envoyait aussi dans la Péninsule3, jusqu'en Portugal et dans les colonies portugaises4, et même en Italie5. On

1 De Re cibaria Libri XX. Francofurti, m. dc, in-8°, lib. IV, cap. xm, p. 226.

2 Dans un acte de Bosco, du 1er décembre 1498, on voit deux marchands de Bordeaux associés de trois marchands anglais expédiant au Pool une cargaison de froment.

3 Un autre notaire, Douzeau, enregistre, a la date du 23 juin 1546, l'affrètement, par deux marchands de Jonzac, de la Michelle de Royan, pour aller chercher a Cognac du blé et le conduire a Portugalete; puis, le 2i septembre et le 3 octobre 1347, deux chargements de froment et de fèves pour Saint-Sébastien, l'un sur la Jeannette de Bordeaux, l'autre sur la Marie de la même ville.

4 Les 7 et 12 février 1541, un marchand d'Orléans fait dresser par Douzeau les chartes parties relatives au chargement, sur deux navires, de froment pour Lisbonne, Sandoval, Séville, Cadix ou San-Lucar. Le 17 mars .suivant, ce midi deux marchands anglais qui liassent un contrat pareil pour la première de ces villes, et, les 26 septembre et 11 octobre, un bourgeois de BurgOS, Antonio Muxica, se lance dans une spéculation semblable, concurremment avec deux marchands portugais, qui chargent sur la Marie de Bordeaux quatre-vingtdeux tonneaux une pipe de froment ii destination de Lagos, sur la côte d'Algarve. Le Ier février, c'est un marchand de cette ville qui entreprend d y faire arriver des grains de Bordeaux ; et, le -4 décembre de la même année, le Facteur d'un marchand de Paris charge cent tonneaux de blé pour l'fle de Madère. Le 23 juillet 1317 présente encore un autre chargement par un marchand poilugais, pour l'un des ports de SOU pays.

5 Douzeau, 21 avril 1331, mentionne un chargement sur la Madeleine de Renteria et sur la Bonaventure de Saint-Jean-de-Luz par Barsoboni, marchand lucquois, établi a Lyon ibid., \ décembre 1330 . pour et au nom de Giovanni Bernardini, Bernardino Cenami et (>\ et de Matteo Martini» Girolamo C.illi et O, de Lyon, de blé et de fèves a conduire a Livourne. — Le 21 avril suivant , le même Barsoboni vend a un marchand de Toulouse cent tonneaux de blé, mesure de Bordeaux, rendu dans celle ville, au prix de 54 sous tournois le boisseau, payable a Paris ou a Lyon ; et. le 21 mai. il charge sur la Madeleine de Bordeaux et sur la Bonaventure du Havre du blé a conduire a

peut citer encore une expédition, par Jean de Golnaca, au nom et comme commis de sire Alexandre Dessefort, trésorier de l'épargne et secrétaire de la reine, de soixante et onze pipes de froment et de soixante-quatorze pipes quatre boisseaux de seigle, pour Concarnaut, Quimper- Gorentin ou Pont-1'Abbé (5 décembre 1520), et de deux autres envois de blé, également considérables, l'un dans la Basse-Bretagne (4 juillet 1541), l'autre à Dieppe (17 février 1541).

En 1571, Bordeaux fut désigné par ordonnance royale comme lieu de passage en Guienne pour les traites obtenues du roi pour enlever et transporter les grains1. Ces traites ne tardèrent pas à être signalées comme l'une des causes de la cherté des subsistances dans notre pays : « La quatriesme cause, disait un écrivain que l'on croit être du Haillan, est la libéralité dont noz rois ont usé à donner les traittes des bleds et des vins, et autres marchandises, pour les transporter hors du royaume; car les marchans, advertis de l'extresme cherté qui est ordinairement en Espagne et en Portugal, et qui souvent advient aux autres lieux, obtiennent par le moyen des favoris de la cour, des traittes pour y transporter lesdits bleds, le transport desquels nous laisse la cherté2. » A ce propos, M. Edouard Fournier consacre une note pour démontrer que l'écrivain dont nous venons de citer les paroles, n'a fait que reproduire une idée de Jean Bodin. Cet éminent

Taillebourg. Un notaire plus ancien, Cochet, l'ait mention, a la date du 2o et du 27 février 1520, de deux chargements de froment et de fèves pour la Rochelle, par un marchand de cette ville et deux marchands de Bordeaux.

1 Fontanon, les Edicts et ordonnances des rois de France, t. I, p. 966, art. iG.

- Variétés historiques et littéraires, t. VII, p. 1i7.

économiste du xvie siècle en était venu à dire qu'en raison des dégâts occasionnés par la traite qui faisait passer en Espagne et en Flandre tout le blé français, on devait presque souhaiter d'avoir la guerre avec les Espagnols; tant qu'elle durait, en effet, le grain ne sortait pas de France et le pain était à meilleur marché. Il s'explique ainsi sur l'avidité des Espagnols et des Portugais à se jeter sur nos grains, leurs terres étant presque toutes incultes, à cause des expéditions d'outre -mer, qui enlevaient tous les bras disponibles : « Or, dit-il, il est certain que le blé n'est pas sitost en grain que l'Espagnol ne l'emporte, d'autant que l'Espagne, hormis l'Àragon et Grenade, est fort stérile, joint la paresse, qui est naturelle au peuple, comme j'ay dit, tellement qu'en Portugal les marchands blattiers ont tous les privilèges qu'il est possible \ » etc. Au xvne siècle, le commerce des grains à Bordeaux n'est pas moins intéressant : aussi nous proposons- nous de revenir sur ce sujet à partir de cette époque. Nous demandons seulement à glisser un mot ici sur le commerce du biscuit, dont s'approvisionnaient les navires qui partaient de notre port. Les minutes de Douzeau renferment trois actes qui s'y rapportent. Dans l'un, du 3 juin 1532, Johannes de Saint-Estephen , marin de Saint- Jean-de-Luz , traite avec Guilhem Cosson, maître fournier, demeurant aux Chartrons, pour cinquante quintaux de biscuit; dans le second de ces actes, du 24 décembre 1551, il est question de la vente de six quintaux du même article pour l'équipage de la Catherine de

1 Discours de Jean Badin sur le rehaussement et diminution des monnoijes tant d'or que d'argent, et le moyen d'y remédier, etc. Paris, 1578, in-S". sans pagination.

Brest, moyennant 13 livres 4 sous tournois, à raison de 44 sous le quintal.' Enfin, le troisième, du 15 décembre 1559, se rapporte à une fourniture faite par un maître boulanger de Bordeaux à François de Monteulh , seigneur de Montfort , gentilhomme de la maison du roi de Navarre, de quatre-vingt-dix quintaux de biscuit proprement dit et de dix quintaux d'une autre espèce appelée de galette, au prix de 45 sous tournois le quintal, l'un portant l'autre.

Un document d'une date antérieure à la perte de Bordeaux par les Anglais, nous révèle un article important de son commerce qui n'a point cessé d'en faire partie. Le 29 mai 1415, Henry V remboursait à Benêt Spin, marchand de cette ville, la somme de 260 livres sterling que celui-ci lui avait prêtée quand il n'était que prince, et la lui garantissait sur les droits que les prunes et les vins payaient à leur entrée à Bordeaux1,

Peu considérable dans l'origine, le commerce des prunes commença par se faire avec l'Espagne2; il passa ensuite entre les mains des Gascons et ne tarda pas à prendre une grande extension. « Je me suis assuré, écrivait Marino Cavalli en 1546, que le seul revenu sur les prunes sèches que la France envoie en Angleterre, en Ecosse et en Flandre, est affermé 10,000 écus par an 3. »

1 Privy Seal Writs, Tower, 3 Henry V. (Henrici Quinli, Angliœ régis, Gesta, etc., cd. Benjamin Williams. Londini, m.dccc.l., in-8°, préface, p. xvii, col. 2, en note.)

2 Dans le tarif de Damme en 1252, publié par G.- F. Sartorius (Urkundliche Geschichte des Ursprunges der Deutschen Hanse, t. II, p. 59), le sac de prunes d'Espagne est taxé 2 deniers.

3 Relations des ambassadeurs vénitiens, t. I, p. 257. — Guichardin , qui parle des importations de la place d'Anvers a la même époque, emploie une

Ce témoignage est confirmé par Joseph du Chesne, médecin de Henri IV, qui n'ose toutefois affirmer qu'un chiffre aussi élevé soit exact : « Il y a, dit-il, une petite ville en Gascongne, près de Montauban, nommée Sainct- Antonin , le terroir de laquelle produict ces prunes noires1 aigres-douces, qu'on transporte en diverses régions : et est presque incroyable du grand traficq qui s'en faict en ce terroir, et aux environs : I'ay ouy asseurer qu'il surpassoit le prix de plus de cent mille escus'2. le vous le donne pour le mesme prix que je l'ai acheté5. »

Guillaume de Catel répète en d'autres termes, mais avec quelques détails de plus, ce que nous venons de lire : « Les prunes aussi que porte l'Albigeois, dit-il, et

expression de nature a l'aire croire que ces prunes étaient ouvertes, c'est-a-dire désossées et mises en presse : après avoir énuméré le sel et l'excellente guède de Toulouse, que la France expédiait en quantités considérables dans les Pays- Ras, il mentionne l'huile, le safran et la garance de la province de Narbonno, les miels, la térébenthine, le goudron et les prunes ouvertes (prima passa), « marchandise, dit-il, qui est loin d'être méprisable. » (Lud. Guicciardmi lielglum universum, etc. Amstelodami, 1646, in-folio, p. 98, col. 2.) — De toutes les denrées qui viennent d'être énumérées, il n'y a que le safran dont nous ne disions rien, par la raison que nous n'avons trouvé aucune trace de ce commerce a Bordeaux. On voit par deux passages d'anciens troubadours, le moine de Montaudon et Deudes de Pradcs, que, dans le moyen âge, on tirait le safran de l'Orient, qu'on s'en servait pour la cuisine, et, ce qui est assez difficile a concevoir, qu'il entrait, même en très-grande quantité, dans la toilette des dames. Voyez Millot, Histoire littéraire des troubadours, t. III. p. 168, 169; et Raynouard, Lexique roman, t. V, p. 151, col. 1.

1 On rencontre, parmi les minutes de Douzeau, a la date du l,r avril 1533, une mention de deux barriques de prunes blanches a destination d'Anvers.

2 On lit dans les Olim, vol. I, folio 189 verso, un arrêt du parlement de Paris, de l'an 1272, condamnant le capitaine et les hommes de la cite de Gênes a restituer a des marchands de Saint-Antonin les marchandises qui leur avaient été enlevées sur mer par un pirate de la cité d'Albenga ; mais il est peu probable qu'il s'agisse de la petite ville de Gascogne et des prunes que produisait son territoire.

! LePourtraict de santé, etc. A Paris, m. oc. w.. in-8°, sect. 111. ch. m. p. 389.

qu'on fait seicher au soleil, pour manger le long de l'an, portent beaucoup de commodité audict pays. L'on appelle ordinairement ces prunes, de Sainct-Antonin, qui est une petite ville sur les limites de Roûergue et d'Albigeois : et bien qu'elle soit située dans le Roûergue, neantmoins la plus part des prunes viennent du costé qui regarde Cordes et Albigeois. Le profit de ces prunes est bien si grand, qu'on l'estime à communes années revenir à la somme de cent mille livres [ . »

Nous avons vu la Grande-Bretagne en tête des pays qui consommaient cette énorme quantité de prunes : un document de l'an 1551 fait mention de navires anglais chargés de prunes et autres denrées de France -, et l'on voit arriver, vers le 24 avril 1627, dans le port de Chester, un Cornélius Anthony avec quatre-vingt-dix-huit tonnes de vin de France, une certaine quantité de vinaigre et douze puncheons de prunes appartenant à trois marchands de Chester\ D'un autre côté, un commissionnaire bordelais chargeait sur un navire breton douze pipes un tiers de prunes pour Anvers1, et les jurats de Bordeaux joignaient une barrique de prunes aux vivres qu'ils envoyaient à M. de Toiras, gouverneur du fort Louis, pressé par les protestants dans l'île de Ré, où il s'était jeté5. Ces prunes arrivaient par la Garonne, qui, servant de lien entre le commerce de cette ville et celui de Toulouse, « rapporte, dit Delurbe, tout ce qui est

1 Mémoires de l'histoire du Languedoc, liv. I, eh. v, p. 50. - Sir Thomas Chamberlain to the Council, Brussels, Oct. 23, 1551. (State Papers, Foreign Séries, of the Reign of EdwardjVI, n° 405.) •3 Ms. Harl. n° 204, art. 25.

1 Minutes de Douzeau, 15 septembre 1550. :' Continuation de la Chronique bourdeloise, ann. 1627, p. 23.

nécessaire pour la nourriture et entretien de l'homme, comme bleds, vins, huyles, prunes : ce qui depuis se distribue aux nations estrangeres, avec les laines, pastels, et lièges1. »

Jusqu'à présent rien ne nous donne à penser que la prune, dite dente, fût connue, et que l'Agenais, qui exporte une si grande quantité de ces fruits par la voie de Bordeaux, en envoyât sur le marché de cette ville. Un acte de saisie de six demi-barriques et deux quintaux de prunes appartenant à un batelier de Cleirac, et passées à Langon en fraude à la fin de l'année 1667-, nous semblerait annoncer de la prune d'Àgen. Les pruneaux de Tours quelle a fait oublier, surtout depuis les perfectionnements apportés à sa préparation par MM. Cuzol , étaient alors fameux5; mais on ne voit pas qu'ils soient jamais entrés dans le commerce d'exportation de notre pays.

Au nombre des articles qui arrivaient à Bordeaux en descendant la Garonne et que l'un des annalistes de la ville énumère avec une certaine complaisance, nous venons de voir figurer le liège. Le gardenote des Archives départementales de la Gironde renferme des traces de ce commerce à partir du xvie siècle, et l'on ne voit point que les affaires en ce genre aient jamais été bien consi-

1 De la ville de Dourdeaux et excellences d'icelle, dans le Supplément des chroniques de la noble cille et cité de lUmrdeaux, par Jean Damai, p. 1!>.

2 Minutes de Continues, r> décembre 1667, folio 196.

3 Voyez une chanson du cardinal de la Valette, rapportée par Tallemant des Réaux, dans son historiette de Madame la Princesse, t. I. p. is:i. édition in- 12. — A la lin de son Essai sur les monnaies, etc. Paris, hdccxlvi, in-i". p. 1 10 et 115), Dupre de Saint -Maur donne le prix des pruneaux a Paris pour 1589 et 1595, niais sans indiquer de provenance.

durables. Les 5 et 17 mars 1533, Douzeau enregistre deux chargements pour Rouen, dans lesquels figurent la première fois sept balles de liège; la seconde, quatre balles. Le 24 mai, cette quantité augmente : deux navires différents apportent à un marchand de Limoges, d'une part, douze balles; de l'autre, cinquante-trois balles, à délivrer à un bonnetier de Rouen. Le 22 décembre et le 14 janvier de la même année 1533, d'autres expéditions de liège ont encore lieu pour Rouen, la première, de six balles, une de moins que le 15 mars, et comprenant en outre deux barils d'huile; la seconde, de quatre balles, une de plus que l'envoi chargé au nom de Micheau Percheron, de Paris, et enregistré par Douzeau le 22 janvier- Les 4 juillet et 18 septembre 1541, il note encore pour Limoges, toujours par la voie de Rouen, le départ de quatre balles; le 13 octobre, vingt-six; le 21, comme le 14 mars, dix; et six pacques le 24 de ce dernier mois. Dans l'intervalle, le 4 août, on voit figurer, toujours sur le même répertoire, onze balles; et dix-huit le 5 décembre. Le 30 novembre 1552 et le 9 décembre de la même année , François Mellet , riche marchand de Bordeaux, charge une première fois cinquante balles, la seconde, quatre balles de la même écorce, toutes au nom d'un gros marchand de Limoges, Jacques Boutault; et quelques jours après, il adresse au même, toujours par la voie du Havre, trente-quatre pains de résine1. En l'année 1559, les envois de liège continuent pour Limoges; mais le destinataire n'est plus le même : c'est un certain Pierre Malple, qui reçoit aussi de la cendre gra-

1 Minutes de Douzeau, 17 décembre 1552,

velée en assez forte quantité. Des chartes parties dressées pour lui par Douzeau, les 18 et 28 juillet, les 4 et 22 août, nous montrent douze, quatorze, quinze, vingtdeux, trente et jusqu'à quarante balles de liège, chargées , en son nom , pour la capitale de la Normandie : c'est là la plus forte quantité que nous ayons trouvée pour l'époque, et nous n'avons aucun indice que le commerce de Bordeaux ait expédié ailleurs du liège; rien ne nous fait connaître non plus le lieu de provenance de cette denrée.

En songeant à l'importance qu'avait autrefois Limoges au double point de vue du commerce et de l'industrie , nous avions l'espoir de trouver des traces des relations d'affaires qui durent exister entre cette ville et Bordeaux ; mais nos fouilles, sous ce rapport, ne nous ont donné d'autre résultat, pour le xvie siècle, qu'un acte de Douzeau du 26 août 1552, par lequel un maître fourbisseur reconnaît devoir à un marchand de Limoges, présent, 20 écus pour reste de vente de sept Jacques de mailles et de quatre paires de manches. Les pays où l'on élevait des chevaux de guerre n'avaient pas manqué de joindre à cette production la fabrication des armes; mais à l'exception d'un autre acte du même notaire portant vente d'armes et de chevaux, par un marchand d'Aurillac, à noble Hector de Monbel (25 avril 1552), nous ne connaissons rien qui se rapporte au commerce d'armes entre Bordeaux et le centre de la France, après la chute de la fabrique bordelaise.

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