RESINE, BRAI, TEREBENTHINE, BOIS DE BRESIL
Rareté des documents relatifs au commerce des matières résineuses à Bordeaux antérieurement au xvic siècle. — Expéditions de ces sortes de denrées pour divers pays. — En 1550, ce commerce prend an nouvel essor; chargement pour Anvers d'encens et de bois de brésil. — Expéditions de résine pour Pioucn, Lynn et Londres, en 1551. — Bail à ferme des pignadas de Lacanau et de leurs produits, en 1552. — Affaires de résine et de térébenthine traitées entre des Bordelais et des habitants des Landes de Gascogne. — Commerce du bois debrésil à Bordeaux. — Exportation, par ce port, de fromages du centre de la France.
Nous avons vu, au commencement de ce livre, que la culture du pin maritime et l'exploitation des produits de cet arbre avaient lieu sur les côtes du golfe de Gascogne depuis les temps les plus anciens, et nous avons rencontré sur notre route plusieurs documents qui témoignent de ce commerce à Bordeaux * : en général, ils appartiennent au xvie siècle, et ce sont les minutes des notaires qui nous les fournissent.
Le 21 mars 1513, Bon temps enregistre le chargement pour Nantes, sur la Marie de Bordeaux, d'un millier de rouzine et d'un demi-millier de brê; le 2 septembre 1532, Douzeau rédige une autre charte partie relative au chargement, sur Y Anne de Bordeaux, pour Pierre Aubelin, marchand d'Orléans, de vingt-cinq pièces de résine et de huit barils de térébenthine, outre du pastel et de la laine pour divers; les 3, 6 et 7 octo-
1 Voyez, p. 2-4-1 , un reçu d'articles de droguerie expédiés a Toulouse, entre autpes de résine , de térébenthine et de gemme; voyez encore p. 30o et 431, note I.
bre 1533, le même notaire dresse d'autres chartes dans lesquelles on voit figurer, au milieu d'un semblable assortiment, trois, quatre, six barils de térébenthine destinés à Rouen; le 23 mars, deux barils de la même denrée se montrent sur la route de Bilbao en compagnie de deux pièces de boucassin rouge, trente tonneaux de vin, seize paquets de papier1, une forte partie de cuir et certaines quantités de plume et de toile. Le 24 juillet 1541, Salvi charge trois cents pains de résine et brai, dix pacgnes de plume contenant dix-huit sacs, et un baril de fer et acier, le tout pour Londres. Le 12 mai 1547, Douzeau enregistre cinquante pièces de résine pour Anvers ; il dresse l'acte d'une vente d'un même nombre de barriques de térébenthine (30 octobre), celui de l'embarquement, par
1 Voyez ci-dessus, p. 442. — On trouve, parmi les minutes de Douzeau, a la date du 13 janvier 1546, une vente de soixante balles de papier par un marchand de Bordeaux a un autre; et, sous le 9 octobre 1531, un acte par lequel un marchand de la même ville confesse avoir retiré de chez l'un de ses confrères seize rames de papier « de quartier, merchanches dans ledit papier d'une espère (sphère), et dessus la rame M. Juglard. » — L'auteur du Discours sur les causes de l'extresme cherté qui est aujourd'hui eu France, publié pour la première fois a Bordeaux en 1586, comprend le papier au nombre des choses que nous exportions alors en Angleterre (Variétés historiques et littéraires, t. VII. p. 1S6), et dont on trouve le compte plus étendu et plus circonstancié dans la Galerie philosophique de de Meyer, t. II, p. 523. Ce commerce de papier continuait encore après le milieu duxvne siècle. A cette époque, un certain Ogilbv obtenait l'autorisation d'importer en franchise dix mille rames de papier d'impression State Paper s, Domestic Séries, Charles II, 1666, vol. CLXXIII, n° 109), et un autre. Charles Hildyard, prenait un brevet d'invention pour la fabrication du papier bleu employé par les raffineurs et autres. ^ Ihid., ann. 1665, vol. CXXIV. n" 15-2. Cf. vol. CXL, n° 83, et vol. CL XIII, n° cxxw, ann. 1666. ^ — Au commerce des papiers il faut joindre celui des cartes, sans manquer de faire observer que le centre de ce commerce était a Rouen. ( Ibid., Charles I, ann. 1682. vol. CCXV. n°55.) Ce dernier commerce s'étendait très-loin : l'Espagne ne s'approvisionnait <pie chez nous, pour elle et ses colonies. Voyez Archives curieuses de l'histoire de France, etc.. par F. Danjou, 2* série, t. XII. p. 250. ann. 1095,
un marchand de Paris, d'une barrique de la même denrée pour Middelbourg (23 février), et de cent trente-six pièces de « brest et rousine,» par Pierre Bugeault et un autre marchand de la Rochelle, pour mener jusqu'à cette ville, avec une quantité considérable de suif, trois pipes d'huile d'olive et une baratte de beurre1.
L'année suivante, de fortes parties de térébenthine partent de Bordeaux pour Rouen2 et pour Anvers. Un marchand et bourgeois de cette ville, « comme commis de Diego Basques Quarrion, marchant espagnol dudit lieu d'Anvers, » et deux Bordelais, chargent diverses marchandises pour cette destination, entre autres, quarantehuit barriques de térébenthine « par nom de sire Diago de Beruny, de Burgues, » à livrer à une maison espagnole d'Anvers, et dix-neuf milliers de bois de brésil, « content quatre pour cent5. »
En 1550, le commerce des matières résineuses prend un nouvel essor. Le 10 juillet, des Bordelais traitent pour une affaire de dix milliers de résine et de trente barils de térébenthine; le lendemain, Vaillant charge, au nom de
1 Minutes de Douzeau, 11 juin 1547. — On trouve parmi celles de Girard (312-1, folio 122) une procuration de Jean Bugeault, marchand de Bordeaux, en date du 18 avril 1549, et le môme nom reparaît dans d'autres actes de Douzeau, en date des 19 décembre 1530, 15 avril 1557, 19 avril et 28 juillet 1561. — Ce n'est pas la seule fois que ce notaire eut à inscrire de l'huile dans le libellé des chartes parties rédigées par lui : le 23 novembre 1532, il spécifiait huit pipes d'huile d'olive embarquées pour Bouen, et, le 22 janvier 1546, un baril de cette denrée a destination de Bedon; le 10 janvier de l'année suivante, il en notait deux barriques adressées a deux marchands de Blois; et, le 4 décembre 1551, le maître d'un navire breton donne reçu d'un baril d'huile d'olive, avec deux autres barils, l'un de câpres, l'autre d'olives, chargés a son bord pour Brest.
2 Minutes de Douzeau, 21 janvier 1548. Deux actes.) :! Ibid.. 9 octobre 1518. Doux actes.
François Colas et de Pierre Moreau, d'Orléans, soixante pièces de résine et deux barils de térébenthine; et, le 31 du même mois, Douzeau enregistre encore, pour Anvers, sur le Serpent de Gothembourg [, douze barils de la même denrée, en même temps que du pastel, deux mille trois cent soixante et dix pièces de bru&si2, douze barils de tourmentine et deux pipes d'encens. Enfin, le 16 juillet de la même année présente chez Douzeau, toujours pour Anvers, une expédition de deux grandes pipes d'encens et de cent vingt-deux balles de bois de brussi.
Par acte passé le 2 août 1550, le Croissant de Toulouse avait pris, avec une assez forte partie de pastel, un tonneau de vinaigre3 et huit pipes « couppeaux à faire peynes, » quarante pains de résine, près de vingtquatre barils de térébenthine et une pipe d'encens. Le 12 décembre, Douzeau rédige une autre charte partie dans laquelle il est fait mention, au nom d'un Rochelais, d'un tonneau d'encens et d'une barrique de verjus, à destination de Middelbourg.
Le 20 janvier suivant, nouveau chargement pour Rouen de neuf baricauts et une barrique de térébeo-
1 Voyez, sous le 20 juin 1550, le contrat d'affrètement de ce navire par Jean de Sainte-Marie pourVincente Arnollini et les héritiers de BonaventuraMicaeli et Girolamo Arnolfini.
' Sans doute bois de brésil. Voyez ci-dessus, p. 241, en note.
;i Rien de pins commun que de pareilles expéditions de vinaigre pour les Pays-Bas; nous n'en voulons citer que deux, lune de six tonneaux une pipe, l'autre de quatre tonneaux et. demi, enregistrées par Douzeau, a la date du 8 février 1548. Parmi les mêmes minutes, on trouve un envoi d'une barrique de vinaigre à Thomas Cavalcanti et Giovanni Geroldi, marchands florentins à Londres (13 juillet 1541), et cinq tonneaux chargés pour cette ville ou pour Leith par Thomas Odart, d'Edinburgh, Dernier joui' de février 1552.
thine, et de cinq tonneaux et demi de vinaigre, de vingt barriques de cendre clouée et d'un baricaut de moutarde, sans parler d'un plus grand nombre de tonneaux de vin.
Pour Tannée 1551, nous trouvons, à la date du 20 octobre , un chargement destiné à un marchand de Lynn , de dix- huit pièces de résine, en même temps que d'une forte partie de vin et de deux barriques de vinaigre; et, le 24 novembre, Jean de Sainte -Marie et François Vaillant font consigner dans une charte partie une expédition par eux faite à un marchand de Paris. Les mêmes lui adressent encore, le 5 décembre, deux tonneaux de tourmentine, et y joignent huit barriques du même article pour Jean Gobelin, et quarante balles de liège à livrer à un bonnetier de Rouen pour un marchand de Limoges.
L'année suivante nous offre une expédition semblable; le même Jacques Boutault charge sur le Croissant de Toulouse douze balles de liège et soixante -huit pains de résine, à mener au Havre et à livrer au même bonnetier '. Nous n'avons plus à mentionner, pour 1552, qu'un chargement de cinquante et un pains de résine , joints à une partie de vins et à une certaine quantité de pastel, le tout pour Londres 2.
Le notaire auquel nous devons le plus grand nombre des documents que nous venons d'exposer, contribuera aussi à nous éclairer sur les localités voisines de Bordeaux qui alimentaient le commerce de matières résineuses que faisait cette place. Le 3 septembre 1521, Douzeau passe un acte de vente de « pinhada et four rousiney » en la
1 Minutes de Douzeau, 25 novembre 1552.
2 Urid., 19 janvier 1552.
paroisse de Saint -Vincent de la Teste; et, le 27 novembre 1552, il prête son ministère à l'un des grands capitalistes bordelais de l'époque, noble monsieur Louis de Pontac, conseiller du roi et son contrôleur, seigneur d'Audenge et de Lacanau, en Buch, pour affermer h Etienne Maleyran, baile de cette dernière localité, « toutes et chescunes les rentes estans en ladicte seigneurie de Lacanau, ensemble le fourest et pignades, rosin et geme qui en sortira, par ung chescun an, rentes et honneurs à glandaiges, débet, levé et autres esmolumens de ladicte terre de Lacanault et ses apartenances, » etc.
Nous avons jusqu'ici vu comment les matières résineuses partaient de Bordeaux : un autre notaire, Martin Arfeulhe, nous apprendra comment elles y arrivaient. Le 7 août 1568, George du Pin, habitant de la paroisse de Lugos, près de Belin, confesse devoir à un Bordelais, Bertrand de la Salle, quatre-vingts « caas de rousine. » Le 28 mai, Jean de Lauste, habitant de Parentis-en- Born, vend à Jean de Baleste, marchand de la Teste-dc- Buch, vingt milliers de la même denrée, au prix de 200 francs bordelais. La térébenthine donnait aussi toujours lieu à des affaires considérables. Le 24 février 1569, trois marchands de la paroisse de Pissos vendent à un sire Franciscou, qualifié de bourgeois et marchand de Bordeaux1, six barriques de térébenthine, « et les barricques de gauge en deux barriquotz pour barricque, » moyennant la somme de 8 francs bordelais rime. « Et s'ilz baillent barricques de Chalosse, est-il stipulé dans
1 Voyez ci-dessus, p. \ \ï.
l'acte, ledit Franciscou sera tenu payer 15 sols de plus pour barricques. » Le dernier jour du même mois et le 30 mars suivant, Adam Franciscou achète encore à deux marchands de Gujan quatorze barriques de térébenthine, dix à 8 francs et demi la barrique, et le reste au prix de 9 francs bordelais.
Une fois arrivées à Bordeaux, la gemme et la résine ne pouvaient être exposées en vente sur le marché, par quantités moindres de cinquante livres, « le fouier et bois rabattu1; » et bien que les habitants de Mimizan et de Biscarosse, du pays de Buch et du Médoc, n'eussent à payer aucun droit d'entrée pour les marchandises de leur cru 2, il était perçu ^< de chacun panier de chandelles de rousine, pour toute la semaine, une liasse, vallant ladite liasse un denier seulement; » pour chaque ca de gemme et de résine, quatre liards; et pour chaque « ca de taulat, » 6 deniers tournois3.
Nous n'avons pas à nous occuper de l'emploi que l'on faisait autrefois des matières résineuses dans l'industrie. Si nous renvoyons à une anecdote que nous avons citée ailleurs4, c'est moins pour insinuer que la résine expédiée de Bordeaux à Orléans était employée dans les ateliers de teinture de cette dernière ville, que pour revenir au bois de brésil qui partait de la nôtre dans toutes les directions.
Parmi les minutes de Douzeau figurent, sous le 31 juil-
1 Anciens et nouveaux Statuts de la ville et cité de Bordeaux, p. 115.
2 Ibid., p. 148, 149.
! Ibid., p. 153.
4 Recherches sur le commerce, la fabrication et l'usage des étoffes de soie, d'or et d'argent, t.. Il, p. 290.
let 1540, l'envoi à Anvers d'une balle de broussi; sous le 24 mai 1541, un chargement par deux marchands de Bordeaux et un d'Oloron en Béarn, de quatre-vingt-trois balles de bach ou brusy, pour Anvers; et, sous le 13 août, une nouvelle expédition, pour le même destinataire, de trente -huit balles de brussy, et de cent six balles pour un autre négociant d'Anvers. A la date du 19 décembre 1547, nous avons vu dix- neuf quintaux de brésil en route pour l'Albigeois1; sous le 19 juin et le 15 juillet de l'année 1550, le même notaire enregistre quatrevingt-douze autres balles, qui prennent pareillement le chemin des Pays-Bas. Enfin les minutes de Douzeau renferment encore, à la date du 31 octobre, mention de deux mille cent six pièces de bois de brttssi avec cinquante-trois barriques de vin, trois baricauts de moutarde et un baricaut de fromage, chargés à Bordeaux pour Anvers, au nom d'un marchand de Montauban. Ce dernier article, qui, selon toute apparence, venait de l'Auvergne ou duRouergue, ne se rencontre pas fréquemment parmi ceux que Bordeaux exportait au dehors2 : autrement il y aurait lieu de s'émerveiller de voir envoyer du fromage dans un pays qui maintenant en fournit le monde entier'.
1 Voyez ci-dessus, p. 200, en note.
2 Voyez, parmi les minutes de Douzeau. a la date du -20 octobre IÎ58, une charte partie relative a un chargement non-seulement de pastel, de vin. de laine, mais d'une harrique de châtaignes, de deux fromages et d'un jambon, destinés a un curé de Rouen.
" 8 Voyez ci-dessus, p. 134.