‹ Histoire du commerce et de la navigation a Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise (volume 2)Chapitre 4 sur 54 · C. Sollus Apoll. SmoN., Pan. Avit., v · texte numérisé non relu

C. Sollus Apoll. SmoN., Pan. Avit., v

Le même Apollinaris Sidonius, engageant son ami Trigetins, qui était a Bazas, a se rendre a Bordeaux, lui reproche d'hésiter a s'embarquer au port d'Alingon (Langon), comme s'il lui fallait accomplir un voyage lointain et dangereux. (Epist., lib. VIII , epist. xu.) — Le nom de la Garonne vient du celtique ffarrw , rapide , suivant une conjecture de Camden (Britannia, cap. Primi Inrohr) adoptée par Bochart. (Chanaan, lib. I, cap. xui; Oper., t. II, eol. 081.^

un avantage, et il n'y avait guère que le commerce qui pût le leur donner.

A considérer la situation de Burdigala, sur le cours inférieur d'un grand fleuve dont les affluents constituent autant de canaux bien faits pour appeler et entretenir la circulation des produits, il semblerait que cette situation fût des mieux choisies et que la vie dût rapidement s'y manifester; car, comme dit M. Rabanis, la Garonne formait la grande artère d'où la ville naissante devait tirer sa nourriture, et à laquelle correspondaient comme des veines tous les courants secondaires. Mais de graves inconvénients balançaient ces avantages, et s'opposaient au développement commercial de Burdigala : l'infertilité native de l'Aquitaine, dont la plus grande partie n'offrait que des landes et des forêts; les lenteurs et les difficultés de la navigation sur la haute et moyenne Garonne, ainsi que sur les divers affluents du fleuve ; enfin, le peu de relations qui unissaient les peuples d'origine ibérique aux tribus gauloises établies sur la rive droite. Les Aquitains ne paraissent du moins avoir eu de rapports réguliers qu'avec les riverains de la Charente et de l'Océan1.

Le seul commerce de Burdigala fut d'abord un commerce de transit, et tout donne à penser qu'il était entre les mains des Romains et des Grecs-. 11 reçut une nou-

1 Rabanis, Histoire de Bordeaux. Bordeaux, 1Sô:>, in-8°, en. i. p. -21.

2 « Referta Gallia negotiatorum est, plena civium Romanoram. Nemo Gallorum sine cive Romano quulquam negotii gerit; numraus in Gallia nullus sine civium Romanoram tabulis commovetur. » (Cicero pro M. Fonteio. Ce passage ne concerne peut-être que la Narbonnaise; mais il est a croire que les choses ne se passaient pas autrement dans l'Aquitaine. Pour ce qui est des Grecs que nous supposons y avoir été anciennement établis, on en peut au plus citer \u\.

velle impulsion de la construction de grandes voies qui mirent en communication le sud-ouest des Gaules avec le midi1. Celui-ci devait sa civilisation, plus avancée, à la Grèce et à l'Orient, et entretenait des rapports suivis avec le berceau comme avec la capitale de la chrétienté, même avant que ces deux localités eussent un caractère saint.

Nous ne connaissons guère les denrées que l'Aquitaine pouvait envoyer en Provence dans ces temps reculés2; mais Strabon, quand il signale l'embouchure de la Garonne comme l'un des trois endroits où, de son temps, l'on s'embarquait ordinairement pour passer du continent dans la Grande-Bretagne3, nous autorise à penser

Théon, l'ami d'Ausone, si cependant ce n'est pas un Aquitain ou un Gaulois qui avait précisé son nom. — Suivant saint Jérôme (Prolog, in lib. II commentai', in epist. ad Galatas, cap. m), les Aquitains se prétendaient originaires de la Grèce, tout comme les Arvernes se disaient les frères des antiques habitants du Latium. ^Sidon. Grœco, epist. vu, lib. VII.) Dans une province voisine, l'usage des langues grecque et latine se conserva jusqu'au commencement du vie siècle. [Histoire générale de Languedoc, liv. V, ch. xxni; t. I, p. 258.)

1 Strabon attribue a Agrippa le tracé du chemin qui conduisait de Lyon, par les Gévennes, vers le pays des Santoncs, ou la Saintongc, et vers l'Aquitaine, ou la Gascogne. Voyez la Géographie de cet auteur, liv. IV, ch. vi , t. II , p. 101, 102; et Y Histoire des grands chemins de l'empire romain, de Bergier, Bruxelles, 1728, in-i°, liv. I, ch. xxix, n° 4, t. I , p. 110, 111.

2 Si l'on admet l'interprétation proposée par M. George Stephcns, d'une inscription runique tracée sur un ancien coffret conservé dans le musée ducal a Brunswick (Proceedings and Paper s of the Kitkenny and South East of Ireland Archœological Sociefg, Dublin, in-8°, new séries, vol. IV, part 2, p. 267-270), on exportait d'Angleterre pour le midi de la Gaule des articles de cette espèce ; mais ce coffret, sur lequel le savant archéologue a cru lire le nom de Montpellier, est tout au plus du vne siècle. Au xie, Henry Itr recevait de Guillaume de Montpellier un porc-épic, alors considéré comme une rareté (Willielmi Malmesburiensis (lesta regain Angloram, lib. V; edit. Th. Duffus Hardy, vol. II, p. 658) ; et au xne, Benjamin de Tudèle (/fin., Antuerp., m.d.lxxv., in-12, p. 15) écrivait que les Anglais venaient a Montpellier pour le négoce.

! Géographie de Strabon, liv. IV, ch. v ; t. III, p. 78.

que Bordeaux entretenait déjà des relations de commerce avec cette île, et que, dans la métropole de l'Aquitaine, on trouvait, comme à Vannes, les marchandises britanniques, rétain principalement 4, les cuirs, les esclaves, les chiens de chasse et de combat , ou plutôt de garde * . Pour diriger vers la Méditerranée les marchandises auxquelles Burdigala servait d'entrepôt , il n'y avait qu'à suivre les voies naturelles de communication dont notre pays est si heureusement sillonné, les grands cours d'eau qui l'arrosent, ainsi que les deux mers dans lesquelles ils se jettent. La Garonne recevait les articles qu'elle avait peut-être déjà portés une première fois à Bordeaux, et, poussée par la marée, qui remontait jusque dans le pays des Ligones 3, elle les conduisait jusqu'à Toulouse. Là ils

1 L'académicien Mclot, dans son premier mémoire sur les révolutions du commerce des Iles-Britanniques {Mém. de VAcad. des inscript, et belles-lettres,

lre série, édit. in-4°, t. XVI, p. 153 et suiv.), a très-bien démontré que la route de terre, par laquelle, d'après Diodore (liv. V, ch. xxn, xxxviu l'étain de la Bretagne arrivait en trente jours a Marseille et a Narbonne, partait de l'Armorique; mais, comme a M. de Fréville, il me semble aller trop loin, lorsqu'il veut prouver que cette route commençait a Vannes et non ailleurs : car de ce que Vannes était un port et un comptoir des plus importants pour le commerce armoricain, je ne pense pas qu'il résulte une nécessite d'en faire le point de départ des caravanes stannifëres. L'autre voie, moitié par terre, moitié par eau, partait de Marseille et traversait 1 Arvernie. Les marchandises arrivaient ainsi sur les bords de la Loire, où elles étaient embarquées et transportées jusqu'à l'Océan. C'est Strabon, ajoute M. de Fréville, qui nous fait connaître cette seconde voie, De la Civilisation et du commerce de la Gaule septentrionale avant la conquête romaine, dans les Mémoires de la Société des antiquaires de France, 5e série, t. II, p. 140, lil, rude 5.

8 Géographie de Strabon, liv. IV, ch. v; t. II . p. 70. — Voyez, dans les Histoires de Paul Orose, liv. V, ch. xiv. le récit du combal livré en l'an M, sur les bords du Rhône, aux Romains, par l'Arverne lïituit, qui les trouvait si peu nombreux qu'il y avait à peine la, disait-il, de quoi donner a manger aui chiens de son armée, (liée, des h'isl. des Coules, t. I , p. 990, À.)

:! Apoll. Sidon.. Epist., lib. V. epist. xu. — Aujourd'hui l'effet de la marée est

étaient débarqués et chargés à dos de cheval ou de mulet, ou sur des charrettes ; on les dirigeait vers l'Aude, au point le plus rapproché où, grossie par ses affluents, elle peut porter bateau. La marchandise arrivait ainsi à Narbonne, d'où il était encore plus facile de l'acheminer à Massilia, Arles et autres ports de la Gaule méridionale *.

Les trois villes qui viennent d'être nommées avaient alors une importance commerciale que la seconde seule a conservée 2. Avant le brillant éloge qu'Ausone fait de Narbonne, l'une de ses villes célèbres, il faut lire la mention que Strabon accorde à ce port , qu'on appellerait à plus juste titre, dit-il, le port de toute la Gaule, à cause du commerce dont cette ville est en possession depuis un temps immémorial 3. « Après avoir remonté l'Aude un peu au-dessus de Narbonne, ajoute le célèbre géographe, les marchands gagnaient la Garonne, par un chemin de sept ou huit cents stades ; ce dernier fleuve les portait jusqu'à l'Océan 4. » Souvent les traficants massaliotes eux-mêmes, au lieu de gagner par le Rhône la Seine ou la Loire, préféraient cette route, moins lucra-

encore sensible a Castets, un peu plus de treize lieues au-dessus du point de réunion des deux rivières, ou, pour mieux parler, a 65,000 mètres du Becd'Anibès. Au xvie siècle, Gilles le Bouvier disait de la Garonne, que « la mer la reculle jusques a la Riolle, » ce qui pouvait bien être de son temps; mais quand ensuite on lit qu'a partir de cette ville elle porte le nom de Gironde, on est autorisé a révoquer en doute son exactitude. Voyez le Ms. de la Bibl. imp., fr. 5873, folio 3 verso.

1 Géographie de Strabon, liv. IV, en. i; t. II, p. 56.

2 Voyez sur l'ancienne importance d'Arles, Ampère, Hist. litt. de la France avant le xne siècle, t. I, p. 253; Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale sous les conquérants germains, t. I, p. 149; Walckenaér, la Géographie ancienne historique et comparée de la Gaule, t. I, p. 179.

3 Géographie de Strabon, liv. IV, ch. i; t. II , p. 29. 1 Ibid., p. 56.

tive, à cause du peu d'importance des comptoirs intérieurs, mais de toutes la plus courte et la plus sûre1. Par l'une ou l'autre voie ils importaient dans le cœur de la Gaule, en concurrence avec les marchands italiens et narbonnais, qui semblent avoir précédé ceux de Bordeaux, le vin dont les Gaulois se montraient friands au point de l'échanger contre des enfants2; bien différents en ce point des Germains, qui défendaient l'importation de cette denrée3.

Jusqu'alors on ne voit à Bordeaux aucune trace de commerce autre que le commerce de transit. César, entreprenant une expédition contre les Gaulois de Vannes, demande des vaisseaux à la Saintonge, au Poitou et aux autres provinces conquises4; mais il ne paraît pas qu'il en ait fait venir de Burdigala. On ne saurait douter, cependant, que cette ville en eût. Apollinaris Sidonius nous montre une flotte prête à remonter la Garonne jusqu'à Langon pour venir chercher son ami Trigetius. 11 lui représente les rameurs assis sur leurs bancs, les pilotes au milieu des banderolles : « Tu trouveras dans le vaisseau, lui dit-il, un lit délicat et mou, un damier avec ses dames de deux couleurs, des dés qui rouleront souvent de leurs cornets d'ivoire sur les degrés, et, de peur que tes pieds pendants ne soient mouillés en la sentine mouvante, le ventre creux du navire sera couvert d'un pont fait avec des planches de sapin ; un berceau de

1 Géographie de Strabon, lîv. IV, ch. i; t. II, p. r>(>.

2 Position, ap. Athen., lin. IV, cap. xm. — Dioder. Sicul., IWoltotli.. lik V. cap. xxxiv.

^ Caesar, de Belto Gatlico, lik IV. cap. w. Cf. Posid. ap. Athen., lib. IV. cap. xm.

* De Bello Galiico, lik III . cap. i\. \r cl xn.

treillis, placé sur la tète, pourra te garantir du serein dangereux de cette saison1. »

Avec de pareils bâtiments on aurait pu combattre ces barques d'osier tressé dont Pline dit quelles allaient, en six journées, de la côte de Bretagne à File de Mistis2. Mais ces barques d'osier ont-elles fait de pareils voyages? Pline n'a-t-il pas cru trop légèrement des traditions exagérées? Je me figure bien les Bretons allant courageusement à la pêche le long des côtes, dans leurs petits navires, comme les Groënlandais vont dans leurs pirogues de cuir à la chasse du veau marin ; mais qu'ils fissent six jours de traversée dans ces nefs si frêles, à L'épiderme de cheval ou de phoque graissé, à la voile de cuir aminci , j'en doute, malgré le témoignage de Pline et de l'historien Trmée5. Si la Bretagne armoricaine avait alors des rapports de commerce avec Bordeaux, elle ne pouvait les entretenir qu'à l'aide d'embarcations plus solides.

Longtemps Burdigala, entourée de forêts et de marais, dut s'en tenir à son commerce de transit; mais le temps approchait où le pays lui-même, mis en culture, devait fournir des denrées au commerce d'exportation. Burdi-

1 Apoll. Sidon., Epist., lib. VIII, epist. xn.

2 Hist. nattiral., lib. IV, cap. xxx, sect. 3.— Apollinaris Sidonius parle aussi des voiles de cuir des Bretons (carm. vu, v. 370), et Adamnan nous donne une idée pareille des embarcations des Irlandais du moyen âge. Voyez une curieuse note de M. William Reeves , dans son édition de la vie de saint Columban

thé Life of St. Columba, etc. Dublin, 1857, in-4», lib. II, en. xlii, p. 169, note K, col. 2), et. la Flotte de César, par A. Jal. Paris, 1861, in-18, p. 32-36, •16. — Les Ibères, au rapport de Strabon, liv. III, eh. m (t. I, p. 430), ne connaissaient que des bateaux de cuir, semblables en cela aux Assyriens ou Babyloniens. Voyez Hérodote, liv. I, ch. exciv.

3 A. Jal, Archéologie navale. Paris, 1810, iu-8°, t. I. p. 125.

gala avait grandi, et de simple bourgade était devenue une cité du premier ordre, décorée de temples, de palais1, d'écoles, en un mot, de tout ce qui indique un grand centre de civilisation. Les établissements commerciaux se développèrent en même temps, et, en fortifiant la ville, on n'oublia pas de comprendre dans son enceinte un port pour les navires, avec des magasins et des entrepôts pour les marchandises qu'ils apportaient.

La nouvelle cité gallo-romaine s'étendait principalement le long du fleuve; l'une des deux rivières que nous avons déjà nommées, la Devèze, qui marquait originairement sa limite nord-ouest, la traversait alors dans sa plus grande longueur, formant à son embouchure un port, un bassin, où les navires venaient se ranger -. Un

1 Apollinaris Sidonius, parlant a Hesperius d'une église construite a Lyon quelque temps après le milieu du ve siècle, mentionne les colonnes aquitaniques qui décoraient son triple portique epist. x, v. 17 ; et dans la vie du pape Hilaire (Anastas. Bibliothecar., de Vitis Roman. Pontif., n°XLvn, ap. Murât., lier. Uni. Script., t. III, p. 120, col. 1, C), il est également question de colonnes semblable-mont désignées. Sûrement les unes et les autres étaient en inarbre des Pyrénées, comme les marbres de Mure dont parle Jouannet Stat., t. III, p. 229) et certains tombeaux de la crypte de Saint-Seurin; mais on est endroit de s'étonner que les anciens rois d'Angleterre, ayant besoin de marbre pour la décoration du château de Windsor, se soient adresses aux carrières de Portici. — Ausone, décrivant la fontaine Divona, dit qu'elle était couverte de marbre de Paros (Burdigala, v. 20 , et, dans son livre de la Gloire des confesseurs, cb. xxxv, Grégoire de Tours cite de beaux sarcophages en marbre de Paros, sculptés au iv« ou au v siècle, qui se trouvaient dans la basilique de Saint-Vénérand a Clermont. en Auvergne; mais ces mots de Paros ne désignent vraisemblablement que la couleur du marbre, et il est plus probable que celui des sarcophages était venu par le Rhône de Dauphine ou d'Italie, que par la Garonne des Pyrénées.

2 Ou je me trompe fort, ou c'est la le plus ancien exemple de docks connu, ce qu'un écrivain postérieur, parlant d'un navire chargé de sel venu miraculeusement de Nantes a Orléans, appellera portas /iscalis. (Adrovald., Miracida sancti Benedicti, ap. Bolland., Acta sancforum Martii , t. III, p. 306, col. 2. E.

enfant de Bordeaux, Paulin , contemporain d'Ausone, nous en donne une briève, mais intéressante description, dans l'un de ses ouvrages : « Enfin , dit-il , après avoir achevé de longues courses, je me rendis dans la patrie de mes pères, je revis les toits de mes aïeux ; j'arrivai à Bordeaux, dont les murs sont baignés par les eaux de la mer, que le reflux fait pénétrer dans la Garonne, et j'y entrai par la porte Navigère, qui forme le port spacieux que l'on voit dans cette ville, si remarquable par la beauté de ses murs *. »

Àusone continue ces détails dans sa description générale de Burdigala, telle qu'elle existait de son temps : « On admire, dit-il, au milieu de la ville, le lit d'un fleuve alimenté par des fontaines; lorsque l'Océan, père des eaux, l'emplit du flux de ses ondes, on voit la mer tout entière qui s'avance avec ses flottes 2. » Un pareil tableau ne peut que donner une idée avantageuse du commerce maritime de la métropole de l'Aquitaine.

Cependant la ville continuait à s'embellir, et des marbres précieux descendus de Toulouse par la Garonne, où

— Ces docks étaient-ils couverts? Rien ne peut nous l'apprendre; mais nous savons que plus tard encore, au xme siècle, les bassins de cette espèce étaient a l'abri de la pluie. En 1302, le roi Jean ordonnait d'en construire, a Portsmouth, avec des appentis destinés a garantir les bâtiments de la marine royale et leurs agrès. (Rotuli litterarum clausarum , M Johann., vol. I, p. 117, col. 1.) En 1243, Henry III, se trouvant à Bordeaux, ordonnait la construction d'une maison pour servir de dépôt aux galères de la marine royale et les préserver des injures du temps (Fines, libérale et contrabrevia de Yasconia, 27Hen. III, m. 9); mais on est autorisé a penser que les ordres de ce prince ne furent point exécutés , quand on le voit , dix ans après , ordonner a son trésorier de faire placer en lieu sûr ses machines de guerre et ses galères a Bordeaux. (Clausœ littéral factœ in Yasconia, 57 Hen. III, m. 15.)

1 Œuvres complètes d'Ausone, etc. Paris, 1812, in-8°, t. I, p. 354.

- Clarœ irl>es, cap. xiv, Burdigala.

des charrettes les avaient apportés, se transformaient en statues et en tombeaux, dont les débris trouvés à Bordeaux et dans les environs * témoignent de relations commerciales entre les Pyrénées et l'Aquitaine, comme de l'état prospère de cette province. Le pays s'était transformé, et, stérile jusque-là, le sol donnait des produits, qui, devenus abondants et préparés avec soin, devaient accroître le nombre des articles d'exportation. Ausone, écrivant à son ami Théon , tout à la fois poëte, agriculteur et commerçant, qui habitait, dit-il, au bout du monde, sur la grève, près des lieux où finit l'Océan, où le soleil se couche, c'est-à-dire dans le pays des Médules, au lieu de Domnoton , sur les côtes de Soulac et du Yerdon, lui dit, entre autres choses : «Fais-tu le commerce? A l'affût des bons marchés, achètes-tu, pour les revendre ensuite, avec un bénéfice énorme, à des prix fous, de blanches mottes de suif, de gros pains de cire, la poix de Narycie, le papyrus en feuilles, et ces torches fumantes et infectes, éclairage du paysan2? »

Dans ce peu de mots, les articles principaux sur lesquels opérait le commerce de Bordeaux, au temps de la domination romaine, sont clairement indiqués; mais qui peut nous dire s'ils étaient indigènes ou exotiques? Un contemporain d' Ausone, Ammien Marcellin, parle, il est vrai, de marchandises étrangères apportées sur les rivages de l'Aquitaine, à cause de leur proximité et du calme dont

1 Voyez Bulletin polymathique du Muséum d'histoire naturelle, t. II, p. 553, 555, 366, et la Statistique du département de lu Gironde, t. I. p. ±27-:>55; sans oublier la description des villas bordelaises par Fortimat, qui qualifie les bâtiments de lune d'elles de pnrloria çrato, et vante la maison d'une autre. (Lib, 1, capm. 18, 19, 200

- Aiisonius Tbeoni, epist. iv. v. 17.

ils jouissaient l ; mais il est évident qu'il veut parler du littoral de Narbonne : il y a donc lieu à s'en tenir aux vers du poëte bordelais.

Le suif, qui ouvre sa liste, devait former à l'époque un article important de commerce ; car les anciens, au témoignage de Pline, connaissaient la manière de le préparer et de le conserver2; mais rien n'empêche de croire qu'il ne provînt d'animaux abattus dans le pays. Pour la cire, c'était bien alors, comme aujourd'hui, un produit indigène, soit que les Bituriges se bornassent à le ramasser dans les forets, soit qu'ils eussent déjà mis en pratique les préceptes de la science romaine, popularisés par la poésie; mais si l'on peut faire remonter aussi haut le miel de Narbonne, préféré de nos jours3, on peut également supposer qu'il en venait à Burdigala par la voie que nous avons signalée, pendant que, d'un autre côté, les Basques y envoyaient ces jambons cantabres mentionnés par Strabon4.

Il est bien plus sûr d'admettre l'existence du pin dans des localités qui en contiennent maintenant en si grand nombre, quoique Ausone, qui fait mention des pins des Cévennes5, ne dise rien de ceux que nous supposons avoir existé de son temps dans les landes de Gas-

1 A mm. Marcell., lib. XV, cap. xi.

2 Plin., Hist. nat., lib. XXVIII, cap. xxxvin.

:1 II était déjà renommé au xne siècle, et il en est fait mention dans le Roman de Guillaume au Court Nez comme supérieur a tout autre. Voyez Histoire générale de Languedoc , édit. de M. du Mège , addition au livre XV , t. III , p. 8-2, col. 2.

* Géographie de Strabon, liv. III, en. iv; I. I, p. i73.

'■' Auson., clam Urbes, cap. xii, Tolom. — Un autre poëte, Festns Avienus {Orœmaritimœ, lib. I, v. 604), donne l'épitliète de pinifer au Pic Feguié, montagne au-dessus de Vie et de Frontisnan.

cogne; mais en l'absence de son témoignage, nous avons celui de son ami saint Paulin, qui, dans sa troisième lettre au poëte , donne l'épithète de picei aux Boïens, c'est-à-dire aux habitants de la Teste-de-Buch. A ce texte viennent se joindre, pour attester la culture et l'exploitation du pin sur nos côtes, à une époque plus ou moins reculée , la trace , dans des forêts fossiles des dunes, d'incisions telles qu'on les fait actuellement pour extraire la résine , et la découverte , dans un terrain tourbeux, de troncs présentant les mêmes entailles sous une épaisse enveloppe formée par l'accumulation des débris de végétaux i .

On savait, imparfaitement, il est vrai2, extraire de cet arbre les matières qu'il donne avec tant d'abondance sur un sol en apparence déshérité, et sans doute préparer avec sa résine ces chandelles encore en usage dans les campagnes du département de la Gironde et des Landes; maison savait surtout, en débitant le bois et en l'enduisant de la sève qu'il avait perdue, en fabriquer ces torches infectes et fumantes, éclairage du paysan. Dioscoride nous apprend que, de son temps, les Romains tiraient de la Gaule de la poix et de la résine liquide5. Hauteserre i

1 M. Hector Serres, de Dax, eité par M. Oscar Réveil dans son Rapport sur la culture du pin maritime dans Içs landes de Gascogne. Bulletin de lu Société botanique de France, t. VI. 1889, n° 8, p. (,>7r>. <i7i.

2 Cî? n'est qu'en 1663 que dos ouvriers furent appelés de Suède, parColberî, pour enseigner a extraire du pin les matières résineuses et a faire du goudron. (Voyez la Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. III. p. 708, 700, 803. Cf. p. 696.)

8 Dioscor., lib. I. cap. xc.iu. — La haute Italie produisait cependant, s'il faut en croire Strabon (Géogr*, liv. IV, ch. vi; t. II. p. -2S . de la résine et de la poix on abondance.

4 Kerum Aquitanicarum Liber II, cap. i, p. 110.

ne doute pas que l'écrivain grec ne veuille parler, en cet endroit, des landes de Gascogne.

Un autre auteur, Théocreste , suivi en cela par Xénocrate, qui antérieurement à Pline avait écrit sur le même sujet, assurait que les marées de l'Océan jetaient l'ambre jaune sur les caps pyrénéens i. Si le fait est exact, nous pouvons placer cet article au nombre des produits les plus précieux de l'ancienne Aquitaine. De même, en procédant par induction , on peut encore y ajouter l'ambre gris 2 ; mais il est douteux que cet article ait jamais été assez abondant pour devenir un objet de commerce.

Reste le papyrus; mais pour dépouiller l'Egypte de la production exclusive de cette denrée , il faudrait des témoignages, et ils manquent absolument, tandis que nous avons des preuves du commerce que Marseille faisait

1 Plin., Hist. nat., lib. XXXVII, cap. xi, sect. 7.

- S'il faut en croire un historien du siècle dernier, a cette époque le meilleur ambre gris se trouvait encore sur la côte du Médoc. (Girard , Histoire de la vie du duc d'Espernon, etc. A Paris, mdccxxx, in-4°, p. 218, 219.) Dans le voisinage de la Teste-de-Buch , on en avait recueilli un morceau du poids de 35 livres, d'une valeur de 10 a 12,000 écus, et quarante ans auparavant, c'est-a-dire au milieu du xvie siècle, un morceau encore plus considérable avait échoué entre Rayonne et Gapbreton. Il était du poids de 100 livres et d'une valeur de 25 a 50,000 écus. (Second Arrest du vj. Avril l'an 4399, touchant l'ambre gris, trouvé sur la coste de Marenzin, et du droit de naufrage; dans les Remontrances, ouvertures de palais, et arrêts prononcez en robes rouges, par messire André de Nesmond. A Poitiers, mdc.xvii, in-4°, p. 653, 662.) Dans l'intervalle, la ville de Bordeaux avait fait présent a Henri IV d'une belle pièce d'ambre gris pesant 80 onces, dans une boîte d'argent d'un travail précieux, que le premier jurât fut chargé d'apporter a Paris, sans égard pour les réclamations de Pierre de Brach, jaloux de cet honneur. (Chronique bordeloise, ann. 1594; Archives historiques du département de la Gironde, t. II, p. 186, 187.) Voyez, au reste, une note de Donadéi, publiée sous le titre de Détails sur l'ambre gris des côtes de la Guyenne, dans le Journal de physique, t. XXXVI, p. 252, 255, et citée , avec d'autres mémoires, dans le Dictionnaire universel de matière médicale, etc., par Y. Y. Mtèrat et A. .1. fie Lens, t. Ier, p. 227, art. Ambre.

en ce genre avec l'Afrique. Grégoire de Tours, voulant donner une idée du caractère médisant et calomniateur de Félix, évéque de Nantes, dit que si ce Félix avait été évêque de Marseille, les vaisseaux, au lieu d'apporter de l'huile et d'autres épiceries, n'auraient été chargés que de papier pour écrire les calomnies qu'il débitait l. Selon toute apparence, les marchands égyptiens apportaient à Marseille ou à Narbonne le papyrus, qui se répandait ensuite dans le reste de la Gaule2.

Pour faire ainsi le commerce à la pointe du Yerdon, il fallait que les navires y abordassent directement ou en partissent, ce qui ne pouvait avoir lieu sans un port pour les recevoir et les abriter. Ce port a-t-il jamais existé? C'est là un de ces points qu'il faut désespérer de pouvoir éclaircir3. Ausone n'en dit rien, et cependant il avait une occasion toute naturelle d'en faire mention à propos des huîtres que nourrissait l'océan des Médules \ « ces huîtres de Rurdigala que leur qualité merveilleuse, dit-il, fit admettre à la table des Césars, qualité non moins vantée que l' excellence de notre vin. »

1 S. Greg. Turon., Huit. eeel. cent. Franc, lib. V, cap. v.

2 II. Géraud {Essai sur les livres dans Yantiquité, p. "> n'esl pas do col avis ; à l'on croire, le commerce intérieur n'avait point assez ùo vie pour répandre ainsi cette denrée.

:J Ptolémée parle d'une ville située dans ces parages et nommée Noviomufus ; l'abbé Baurein disserte longuement sur sa position Variétés bordelaises, t. 1. p. 59, 60, 65, note 1 i, et p. 106-114); et du Mège Statistique des départements pyrénéens, t. II, p. 7) expose toutes les opinions émises jusqu'à lui sur cotte localité.

4 Ausonius Theoni, epist. un. — Ausonius Paulo, epist. ix, v. 18. — Win., Jlist. nat.y lib. XXXII, cap. \xi; et Hard. not. et omondat.. nuin. m edit. Paris. M.pcc.xxm. ; in-folio, t. II, p. 597, col. 2). — Apoll. Sidon. Trigetio, lib. VIII, epist. xu. — Altesoi ra , Rer. Aquitan. Lib. I. p. 1 1 i . 1 15. Baurein . Variétés bordehises, t. 1. p. S2-56.

Voilà donc une mention du vin de Bordeaux; mais ce n'est pas la seule qui se trouve dans les poëtes de l'antiquité. Àusone a-t-il à faire l'éloge de son pays bienaimé, il s'écrie : « 0 ma patrie, toi célèbre par tes vins, tes fleuves1,» etc. Les collines de la Moselle, où verdoie Bacchus, lui rappellent Burdigala2; ailleurs, il parle de ses vignes, dont il avait, dit-il, cent arpents3. Apollinaris Sidonius, célébrant la résidence d'un de ses amis au Becd'Ambès, fait donner par le dieu de la poésie, à celui des vendanges, le conseil de s'y établir; « et que, sous ton empire, ajoute Phébus, les coteaux de ce séjour deviennent d'agréables vignobles 4. »

À l'époque d'Ausone, c'est-à-dire au ive siècle de notre ère, les procédés agricoles des Romains avaient eu le temps de se répandre dans les Gaules. Des modifications profondes, survenues dans le climat par suite des défrichements et du dessèchement des marais, avaient permis à la vigne, encore cantonnée dans la Gaule narbonnaise au temps de Strabon , c'est-à-dire sous Auguste, de franchir ces limites et de s'avancer, pour se servir des propres expressions de cet auteur, vers la partie de l'Aquitaine que baigne l'Océan, là où le terrain était, pour la plupart, maigre et sablonneux, et ne produisait guère, de son temps, que du millet 5. Aussi Pline parle-t-il de la haute estime qu'avaient alors les Romains pour les

1 Clarœ Urbes, cap. xiv.

2 Auson., Masella, v. 21. {Edyllia, x.)

■] Ausonii \illalct, v. 21, 23. {Edyllia, m.) — Mosella, v. 100. — Ausonius Paulino; epist. xxnr, v. 920 — Paulin parle aussi de sos vignes. (Euchar., v. 197.)

' Burgns Pontii Leontiï, v. 100, 229, 230.

1 Géographie de Strabon, liv. IV, ch. n ; t. II, p. i0.

productions de la Gaule, et notamment pour la farine, le lin et les raisins gaulois.

Au nombre des vins appréciés de son temps, il place ceux du Yivarais et de Béziers1, et parmi les excellentes espèces de raisins qui étaient propres à la Gaule, Columelle compte celui des Bituriges2. Comme ce nom de Bituriges était commun aux peuples du Berry et à ceux du Bordelais, on ne peut deviner à laquelle des deux provinces appartient l'éloge de l'auteur latin. Cependant il est probable qu'il s'agit de la dernière. Au reste, quoique Columelle ne place qu'au second rang le raisin dont il s'agit, il en fait l'éloge, et remarque que l'on en recherchait le cep en Italie, parce qu'il était robuste et qu'il multipliait beaucoup.

Quant à la farine et au lin de la Gaule, ces productions étaient communes à bien des provinces; mais en citant le froment des Nitiobriges et le lin des Cadurci, alors renommés, nous allongeons la liste des articles sur lesquels le commerce de Bordeaux exerçait son attraction. Nous sommes tenté d'y joindre la poterie de ce dernier peuple, le fer des Petrocorii5, et cette poudre d'or, alors abondante, non-seulement dans l'Ariége qui lui doit son nom (Âurigera), mais dans toutes les rivières qui descendent des Pyrénées, notamment dans la Garonne4,

1 Hist. nat., lib. XIV, cap. i, vi.

2 Golum., de Re rustica, lib. III , cap. u , seg. 19 ; cap. vu , seg. 1 ; cap. i\ , seg. 1; cap. xxi , seg. 3. Cf. Isidor., Origin., lib. XVII, cap. v. — L'ualogie que présentent le nom latin de Béziers el celui des Bituriges ne peut manquer de frapper L'attention.

3 Géographie de Strabon, liv. IV, cb. n; t. II, p. 42. — Rutilius Numatianus. Itinerarium, lib. II. VA'. Alieserr., lier. Aquitan. Lib. Il, cap. m, p. lis.

4 Le Tarn charriait aussi de l'or. Auson., Mosella, v. 165. Cf. Strab., 1. II. p. 40, et Alteserr., p. 117.

d'où les Ligones, peuple de l'Aquitaine, se sont longtemps appliqués à l'extraire.

Une découverte dont il convient de faire ici mention est celle des tonneaux, précieuse à ce double point de vue, qu'elle améliorait le vin, et en rendait la manutention et le transport plus faciles. S'il faut en croire les écrivains de l'antiquité1, cette invention est due aux Gaulois qui allèrent s'établir dans la haute Italie2, et le poëte Rosset n'a fait que copier les anciens quand il a dit :

En Grèce, en Ausonie, une grossière argile ÉLoit du vin bouillant la demeure fragile, Ou dans le sein d'une outre, hôte tumultueux, Souvent clans sa fureur il en brisoit les nœuds. De nos graves Gaulois la prudente industrie Sut dans un bois courbé captiver sa furie. Elle assembla des ais, de cercles entourés ; D'une chaîne invincible ils furent resserrés :*.

1 Voyez de l'Économie publique et rurale des Celtes, etc., par L. Reynier. Genève et Paris, 1818, in-8°, p. 332-534. Parmi les auteurs cités, on ne trouve pas Strabon, et cependant le célèbre géographe mentionne, deux fois au moins, les tonneaux : la première cbez des peuples illyriques, la seconde dans la Gaule cisalpine. {Géographie, liv. V, cb. u; t. II, p. 124, 140.) — Posidonius (apud Athen., lib. IV, cap. xm) parle d'un nombre de vaisseaux vinaires (ol'vou xspajAibiv àpi8u.ov) donnés a des Celtes dans une circonstance; mais il s'agit d'amphores, ainsi que l'indique le nom, et non de dolia ou de tonneaux, comme l'interprètent les traducteurs.

2 Strabon (liv. IV, ch. n ; t. II, p. 117) mentionne les Gœsatœ, qui, suivant Polybc (Hist., lib. II, S 22, nos 1 et 2; édit. Schweigh., t. I, p. 270), étaient partis d'un canton voisin du Rbône pour s'établir sur les rives du Pô : leur nom n'aurait-il pas donné lieu a celui du Gazitinum vinum cité par Grégoire de Tours (Hist., liv. VII, cb. xxix) et d'autres? Nous savons que, sur la foi d'Isidore de Séville (liv. XXIII), on est convenu de traduire cette expression par vin de Gaza; mais, en dépit de ce que nous verrons un peu plus loin sur les rapports entre la Syrie et la Gaule, il nous répugne de croire à des arrivages, dans le centre de notre pays, de vins de Palestine. Voyez le Recueil des historiens des Gaules, etc., t. II, p. 197, D, et note /; et p. 503, 501, note h.

:! L'Agriculture, ch. u.

Avec les routes telles quelles existaient presque partout, les tonneaux, au lieu de faciliter la circulation des vins, l'auraient plutôt empêchée; mais déjà partaient de Bordeaux de grands chemins construits avec cette solidité qui distingue tous les ouvrages du peuple-roi. Ces voies étaient au nombre de sept principales : 1° celle de Narbonne, passant par la Brède, Saint-Sel ve, Saint- Morillon, etc., où ses vestiges portent encore le nom de camin Gallian1, ou de chemin de Gallienne, et, aux environs de Carcassonne, celui de chemin Ferré; 2° le chemin de Bordeaux à Àgen, traversant à peu près les mêmes localités que la route impériale actuelle; 3° le chemin de Saintes, dont les débris, encore reconnaissables dans les marais de Montferrand, y sont désignés sous le nom de chemin de la Vie1*, et qui, parvenu à Blaye, se partageait en deux; 4° le chemin de Bordeaux en Espagne, par le pays des Boïens, c'est-à-dire par les landes de la Teste-de-Buch ; 5° le chemin de Dax, dont les débris, désignés dans le pays sous les noms de Levade, Lebade et camin Rouman, se voient encore dans la direction de Cestas, le Barp, Salles, etc.; 6° la voie romaine, pareillement appelée Levade, qui conduisait de Bordeaux dans le bas Mecloc, probablement au port de Noviomagus ; 7° enfin le chemin de Bordeaux à Périgueux , dont le tracé n'a pu être reconnu d'une manière précise, mais

1 Raurein, Variétés bordelaises, t. IV, p. 2, 239; t. V, p. I2ô. — Il y avait au xvi« siècle", au Mas d'Agenais, une rue appelée Galtiane, nommée dans un Exlraict des faicts justiflkatifz et objectif:- de .V1' François Dvduc. (Reg. du parlement de Bordeaux, B. 2i, 1er mars 1541.)

- Voyez dans les Archivée historiques de la Gironde, t. III. p. ITT. 178, une note intéressante de M. Léo Drouyn sur la construction de cette section du chemin de la Vie dans un marais qui existait déjà.

auquel on croit pouvoir rattacher le chemin dit, dans le pays, de Charlemagne, qui va de Vayres à Coutras1.

Grâce à ces routes, le commerce de Bordeaux pouvait employer des chariots pour le transport des marchandises. Ausone, qui annonce au rhéteur Àxius Paulus l'intention où il est d'envoyer à l'une de ses maisons de campagne du vin qu'il compte acheter2, nous montre son ancien intendant Philon, sans doute Grec en tout point, faisant le commerce dans les pays situés aux environs de Bordeaux : « Il brocante , dit-il , sur tous les marchés; il fait des échanges avec la bonne foi d'un Grec; et, plus sage que les sept modèles de la Grèce, il est sur les rangs pour être le huitième. Il troque du vieux sel contre du froment : le voilà marchand consommé. Il court les fermes, les campagnes, les villages, les cités, négocie par terre et par mer; barques, bateaux, chaloupes, brigantins, navires, le promènent sur le Tarn et la Garonne. Il fait ses profits de nos pertes, et sauve ses pertes par la fraude5. »

Dans ces temps reculés, les marchands de l'intérieur guettaient l'arrivée des navires étrangers, pour venir acheter tout ou partie de leur chargement, dès qu'il était mis en vente. Porteurs de sommes plus ou moins importantes, qu'ils avaient quelquefois empruntées4, ils voyageaient habituellement en caravane; ils accompagnaient toujours leurs marchandises, et, à l'occasion, ils les vendaient en chemin. Si les postes militaires établis

1 Jouannet, Statistique du département de la Gironde, t. I, p. 21o-±20.

2 Ausonius Paulo. Epist. xi, in fine.

3 Ausomos Paulino. Epist. xxn, v. 23.

'• Sidon. Graeco. Epist. vin, lib. VI.

de distance en distance, sur les voies romaines, ne l'avaient point été en vue de protéger le commerce, il est incontestable qu'il eut beaucoup à gagner aux sûretés et facilités que lui donnaient ces postes. Aux environs de Bordeaux, on peut encore en signaler trois : celui de Blaye1, celui de Gondate, à peu près où se trouve Libourne2, et celui de Castres, reconnaissable à son nom.

Malheureusement ces postes militaires ne pouvaient arrêter les barbares, et Bordeaux, comme le reste de la province, fut envahi. Le portrait que fait de ce pays un écrivain du ve siècle nous le montre tel, qu'on est amené à en conclure que le commerce ne devait pas y être moins florissant : « Personne ne doute, dit Salvien, que la contrée occupée par les Aquitains et les Novempopulaniens ne soit comme la moelle de la Gaule entière, comme une mamelle d'une inépuisable fécondité, et non-seulement de fécondité, mais ce qu'on préfère parfois à la fécondité même, de beauté, d'agrément et de délices. Toute cette contrée est, en effet, tellement entrecoupée de vignobles, fleurie de prés, parsemée de champs cultivés, plan fée d'arbres à fruit, délicieusement ombragée de bosquets, arrosée de fontaines, sillonnée de rivières, chevelue de moissons, que ses possesseurs semblent avoir obtenu en partage une image du paradis plutôt qu'une portion de la G aule3. »

Que devint le pays dont on vient de lire l'attrayante description? Un autre écrivain va nous l'apprendre :

1 Ausonius Paulo. Epist. x, v. I(>.

- Ausone, invitant son ami Thèon a venir le voir, lui dit qu'une marée le portera des rives de Domnoton au port de Condate. Epist. \i, \. Si. ;i S. Salviani de Gubernatione Del, lib. VII; éd. Steph. Baluzio, p. !."><.

« L'Océan tout entier se fût répandu sur les campagnes de la Gaule, dit-il, que les vastes eaux y eussent laissé davantage. Si les troupeaux ont disparu comme les semences des fruits de la terre, si l'on ne reconnaît plus la place des vignes ou des oliviers, si la violence du feu ou de la pluie a emporté les bâtiments ruraux, il est encore plus triste d'en voir quelques-uns rester vides1. »

Le christianisme, qui continuait à se répandre, apporta sans doute quelque adoucissement à tous ces maux; mais il fallut beaucoup de temps pour réparer tant de désastres. L'heureuse impulsion que l'Église, la seule autorité respectée de l'époque, sut imprimer à l'agriculture; ses entreprises, ses travaux, ses exemples en ce genre ; la sollicitude avec laquelle elle veillait sur la population des campagnes, qui faisait partie de son patrimoine, tout cela contribua pour beaucoup à la reprise et à l'entretien du commerce et de l'industrie, en assurant à l'un et à l'autre les matières premières qui leur servaient d'aliment; mais si les barbares, en se fixant sur le sol de la Gaule, tendaient à y créer un ordre de choses aussi régulier qu'il pouvait l'être, les bandits, rejetés pour une cause quelconque de cette société en travail, continuaient le fléau des invasions2. À ce fléau vinrent s'ajouter d'autres désastres bien faits pour ruiner

1 De Providentiel divina carmen, prolog., v. 27; inter S. Prosper. Opéra omnia, éd. in-folio, Parisiis, ann. 1711, p. 787. — Nous ne sommes point entré dans le détail de ces dévastations, qu'il nous suffisait d'indiquer. Les curieux pourront, entre autres sources, recourir a Grégoire de Tours, de Gloria martijrum, eh. xm (Cf. Hadr. Vales., Gesta Franc., t. I, p. 437), et a l'auteur des Miracles de saint Benoît. (Acta sanctorum Martii, t. III , p. 310, col. 1 , A. — Édit. de la Société de l'histoire de France, p. 41.)

2 Sidon. Lupo. (Epist., lib. VI, ep. iv.) Cf. Leg. Ripuar., art. xevu, et Leg. Salie, art. lui.

le commerce de Bordeaux. A peine remise de l'émotion causée par les mesures fiscales de Chilpéric, cette ville fut, en 580, ébranlée par un tremblement de terre si fort, que les murailles furent en danger de tomber. « Tout le monde, dit Grégoire de Tours, fut saisi d'effroi, appréhendant la mort, à ce point que si la population n'eût pas pris la fuite, elle eût cru être engloutie avec la ville entière : d'où il arriva que plusieurs se retirèrent clans d'autres cités1. » Nul doute que dans le nombre il ne se trouvât des marchands, et que les affaires n'aient été plus ou moins paralysées.

En dépit des calamités qui fondirent sur Bordeaux dès le vie siècle, il s'y faisait encore assez de commerce pour que des étrangers fussent tentés de s'y établir. Grégoire de Tours nous a conservé le souvenir de l'un d'eux, Syrien de naissance, nommé Euphron, c'est-à-dire Éphraïm. Par quel concours de circonstances cet Asiatique se trouvait-il si loin de son pays? A part une inscription bilingue, grecque et latine, trouvée à Yaison, rien ne témoigne qu'il y ait eu, sous les empereurs, des rapports bien fréquents entre la Syrie et la Gaule2, comme entre l'Italie et cette contrée de l'Orient3; mais il n'en était pas de même dans les premiers temps de la monarchie banque. Leur historien rapporte que, le roi Gunthram faisant son entrée dans Orléans, tout le peuple vint au-devant de

1 S.Greg. Tuivm., Hist. Franc, lib. V, cap. xxix, xxxix. — Aimoin.. de Gest. Franc, lib. III , cap. xxxn. (Rec des hist. des Gaules, etc., t. III . p. 80, A.)

2 Mémoires de la Société impériale des antiquaires de France, 3* série, t. II, p. 8.

3 Ski. Apoll., Epist., lib. I , epist. vm. — Les Syriens étaient renommes pour leur avarice et leur ambition. Voyez les lettres de S. Jérôme, situ commentaire sur Ézéchiel, ch. xxvii, et Salvien. de Gubermtione Dei. ch. iv.

lui en chantant ses louanges, chacun dans sa langue, en syriaque, en latin, en hébreu l. Le même raconte qu'après la mort de Ragnemod, évêque de Paris, un marchand svrien, nommé Euscbc, parvint, à force de présents, à se faire nommer au siège de cette ville, et qu'il remplit de ses compatriotes l'école épiscopale2. Enfin, s'il faut en croire l'auteur de la Vie de sainte Geneviève, du temps de Clovis il y avait à Paris des marchands qui faisaient de fréquents voyages en Syrie, et qui donnaient des nouvelles de la sainte à saint Simon Stylite, établi sur une colonne à Antioche3. Quoi qu'il en soit, du temps d'Euphron se trouvait aussi à Bordeaux, occupé à établir une autorité qu'il disait tenir de sa naissance, un nommé Gondovald, fils vrai ou faux de Clotaire Ier. Pour donner un caractère sacré à sa personne, ce prétendant crut devoir se munir des reliques du martyr saint Serge, que possédait Euphron, et pour lesquelles, dit Grégoire de Tours, il avait transformé sa maison en une sorte d'église ; mais le négociant syrien ne put être dépossédé que par la force et après avoir offert, pour que l'on ne tourmentât pas un vieillard et que l'on ne commît point d'outrages envers un saint, d'abord cent écus, puis deux cents écus d'or4.

Le même Grégoire de Tours nous renseigne sur l'état de la Gironde, qui s'était montrée pour lui semée de périls. 11 nous apprend qu'en face de Blaye régnait un courant violent qui mettait souvent en danger les jours des

1 S. Grog. Turon., Hist. eccl. gent. Franc, lib. VIII, cap. i.

2 Id., ibid., lib. X, cap. xxvi.

3 Acta sanctorum , Januar., 1. 1, p. 110, col. 2, E, n°26; p. 145, col. 2, E, n° ±2. 1 S. Greg. Turon.. Uist. eccl. gent. Franc, lib. VII, cap. xx\i.

bateliers et des voyageurs assez hardis pour l'affronter1.

Quelques années plus tard, saint Filibert, abbé de Rebais, fondait l'abbaye de Jumiéges à l'aide des libéralités du roi Glovis II et de la reine sainte Bathilde. Un jour que l'homme de Dieu se promenait dans le cloître, saint Saëns, cellérier du monastère, l'aborde et lui déclare que l'huile manque pour l'entretien de la lampe de l'autel. «Mais, réplique saint Filibert, n'y a-t-il plus une goutte d'huile? — Il en reste encore une demi-livre, vénérable abbé, et j'ai cru la devoir réserver pour le service des hôtes ou pour vous. — Eh bien ! mettez ce reste dans les lampes, et sachez que nous aurons bientôt, grâce à Dieu, de l'huile pour toute l'année. »En effet, ajoute l'hagiographe, vers le soir on reçut la nouvelle qu'un navire, frété à Bordeaux, était entré au plus prochain port de mer avec une cargaison de quarante muids d'huile à brûler. C'était un envoi des amis de saint Filibert -.

Quelle espèce d'huile pouvait être celle qui, de Bordeaux, venait ainsi dans le voisinage de Rouen? Constatons d'abord que, dans le voisinage de Bordeaux, on récoltait de l'huile en quantité. L'auteur de la Chronique latine de l'abbaye de la Couronne, près d' Angoulême , rapporte qu'en 1199, il y eut dans toute la contrée une telle abondance de vin, d'huile et autres denrées, que de mémoire d'homme on ne se souvenait de miracle pareil 3 . Si, comme le veut Le Grand d'Aussy, qui omet de dire sur quoi il se fonde4, l'huile adressée de Bordeaux à saint Filibert était

1 S. Greg. Turuii., de Gloria canfessomm, <;ip. m w.

2 Acta sanctorum trdinis sancti Benedicti, saee. ir, p. s-2i et seq. 8 Édit. de M. Eusèbe Castaigne, Paris, IstCi. in-S". p. 58.

'* Histoire de la vie privée des François, t. Il . p. 211.- Ed lo.'>i. un concile de

de l'huile d'olive, elle venait peut-être du bas Languedoe, le midi produisant déjà, du temps de Strabon *, les mêmes fruits que l'Italie; mais il est tout aussi probable qu'elle pouvait arriver de ce pays, d'Espagne2 ou du Levant, domine nos provinces méridionales sont les seules où l'olivier puisse croître avec quelque avantage3, il n'a dû se multiplier en France que faiblement depuis les Gaulois, qui, dociles d'ailleurs aux leçons des Grecs dans l'art de cultiver la vigne et de planter l'olivier, n'usaient point de la liqueur que donne son fruit 4 : aussi la quantité d'huile que produisaient ces provinces n'a-t-elle jamais été suffisante, à beaucoup près, pour la consommation du royaume3.

Narbonne, renouvelant une défense portée par la loi des Wisigoths, recommandait de ne couper, de ne mutiler ni de ne dépouiller frauduleusement de ses fruits aucun olivier. (Sacrosancta Concilia, eô.LabbeoetCossarûo, t. IX, col. 1074, A, B.) Entre autres motifs, il allègue que cet arbre fournit la matière du luminaire des autels ; mais un pareil emploi de l'huile d'olive devait être limité au pays de production. On ne saurait douter non plus que l'on n'ait fait servir au même usage la cire, dont on s'éclairait déjà du temps de Grégoire de Tours. (Hist.,\\b. III, cap. v. — De Virtutibus sancti Martini, lib. IV, cap. xv. — De Gloria martyrum, cap. xm.)

1 Géographie, liv. IV, ch. i; t. II, p. 5, 11.

a Ausone, dans sa vingt-unième épître, remercie saint Paulin de lui avoir envoyé de la saumure de Barcelone et de l'huile dans leur primeur et leur nouveauté, et qualifie ces denrées de délices.

3 Dans le Roman des aventures de Fregus, p. 75, v. 5, il est fait mention d'un olivier; mais il est douteux que cet arbre ait jamais pu venir en Ecosse. Comme, cependant, il est nommé dans plusieurs ouvrages analogues, par exemple, dans Charlemagne, p. 1, v. 7, dans Beaudous, v. 4618, dans Bêle Idoine, v. 1 (le Romancero françois, p. 11), et dans l'un des romans de Tristan, où ce chevalier est représenté portant un chapeau d'olivier a la cour du roi Marc, son oncle, il faut croire que ce nom se donnait aussi a quelque arbre du Nord.

* Athen., Deipnosoph., lib. IV, cap. ix; éd. 1657, p. 152, A. — Justin., lib. XLIII, cap. iv.

8 Catel n'est point de cet avis, quand, arrivé a parler de l'huile, « qui est, dit-il, la plus grande richesse du bas Languedoc, qui en produit en merveilleuse abondance, » il ajoute : « car il n'y en a pas seulement par ledit pays et pour l'usage de toute la France, mais encore de quoy en fournir tous les pays

Nous avons vu plus haut, à propos du papyrus, ce que dit Grégoire de Tours des navires qui apportaient de l'huile à Marseille, en même temps que des épiceries; le vol que des domestiques de l'archidiacre Vigile firent , sous le règne de Sigebert, dans cette ville, de plusieurs barils d'huile appartenant à des marchands d'outre-mer \ achève de nous éclairer sur la provenance étrangère de l'huile communément employée dans la Gaule ; mais rien ne justifie la détermination adoptée par Le Grand d'Àussy, et l'on se demande pourquoi l'abbé de Jumiéges aurait, pour alimenter les lampes de son église, fait usage d'une denrée aussi précieuse, tandis que l'huile de fruits oléagineux, de graines, et celle de poisson, en supposant qu'elles fussent déjà connues, pouvaient remplir le même office. Dans la situation qu'occupe Bordeaux, la pêche devait fournir un aliment à l'activité comme au commerce de ses habitants, et ils n'avaient pas beaucoup de chemin à faire pour trouver des cétacés, sans excepter la baleine, qui fréquentait alors le golfe de Gascogne et, en général, toute la côte de l'Océan-.

D'autres visiteurs plus dangereux devaient en éloigner le commerce, du moins lui créer de grandes difficultés, et cependant l'administration avait mis les côtes en état de défense. Le Notifia imperii Occident is, qui date du

septentrionaux.... Car il on est porté si grande quantité par des mulets dans la ville de Tolose, qu'elle le communique puis après par le moyen de la Garonne... a tout le reste de la France, et autres pays circonvoisins, qui ne portent point d'oliviers,» etc. {Mémoires de l'histoire du Languedoc, etc.. liv. 1 . eh. v, p. î:>.

1 S. Greg. Turon., Hist. ceci. cent. Franc., lib. IV, cap, xxxvm. — « Que vous manque-t-il ? s'écrie le saint èvêque au début de son cinquième livre, en apostrophant, directement les successeurs de C.lovis. N'avez-vous pas dans vos celliers du vin, de l'huile et du froment en abondance:' n

* Géographie de Strabon, liv. 111. eh. n; t. 1. p. 115.

ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. i<)

Ve siècle, mentionne un officier, qui, sous le titre de comte du rivage saxon, était chargé de la garde du littoral, de l'embouchure du Rhin à celle de la Garonne1; et Apollinaris Sidonius nous fait connaître le nom du commandant de la croisière établie sur les côtes de la Saintonge, et l'ennemi dont elle avait mission de les garantir2. Ammien Marcellin parle aussi d'un autre chef militaire préposé à la sûreté des villes de l'Armorique3. Toujours d'après le Notifia imperii, la surveillance de cet officier s'étendait sur cinq provinces, la première et la deuxième Aquitaine, la Sénonaise, la troisième et la deuxième Lyonnaise. La forteresse de Blaye était aussi placée sous son commandement4.

Plus tard, Charlemagne fit construire des navires qui stationnaient à l'embouchure de tous les fleuves pour arrêter les incursions des Normands, et il ordonna à son fils Louis, alors roi d'Aquitaine, d'en faire autant à l'embouchure du Rhône et de la Garonne5. A sa voix s'éleva sur le bord du Drot, à l'endroit où ce cours d'eau se perd dans ce dernier fleuve, une tour de briques destinée nonseulement à guetter l'arrivée des bâtiments ennemis et à s'opposer à leur passage, mais à protéger la sortie de la flotte royale construite dans cette petite rivière6. En dépit de ces précautions, les côtes et les îles du golfe de

1 Recueil des historiens des Gaules, t. I, p. 127, B, col. 2; 128, A, col. 1.

2 Sidon. Nammatio. Epist. vi, lib. VIII.

1 Amra. Marcellin., lib. XXVII, cap. vin.

4 Rec. des hist. des Gaules, t. I, p. 127, B, D.

:' Astron., Yita Hludowici VU imperatoris , ad ann. 809. (Rec. des hist. des Gaules, t. VI, p. 93, G.) Cf. Einhardi Vit. Caroii Magni, cap. xyh. {Une., t. V, p. 96, B.)

c Miracula sancli Benedicti, auctore Aimoino; ap. Bollaml., Acta sanetorum Martii, t. III, p. 317, col. 2, F.

Gascogne étaient fréquemment ravagées sous la première et la deuxième race. Ermentaire rappelle le souvenir, déjà légendaire, de descentes de pirates dans ces parages1, et, avant même le milieu du ive siècle, les Normands s'étaient avancés jusqu'en Aquitaine et avaient ravagé la contrée2. On les vit reparaître en 846, entre Bordeaux et Saintes3, cinq ans avant l'incursion marquée par la prise et l'incendie de la métropole de l'Aquitaine et de plusieurs autres villes de la contrée4. L'accusation portée contre les juifs d'avoir prêté la main à la ruine de Bordeaux, si elle n'est pas fondée, semble du moins indiquer que les fds de Jacob y étaient déjà en nombre. Une anecdote rapportée par le moine de Saint-Gall nous donne à penser qu'ils y faisaient le commerce comme sur la côte de la Méditerranée, qui n'était pas mieux traitée.

Un jour que Charlemagne se trouvait incognito dans une certaine ville de la Gaule narbonnaise, des corsaires normands vinrent exercer leurs pirateries jusque dans le port. Quand on aperçut les navires, on prétendit que c'étaient des marchands, juifs selon ceux-ci, africains suivant ceux-là, bretons selon l'avis des autres5. Que

1 Tramlat. S. Filiberti, ap. Acta sanctorum ordinis s. Benedicti, sec. IV, pars I, p. 539, 540 e! 333.

2 Astron., ad ann. 8-20. {Rec. ries Itist. ries Gaules, t. VI, p. 103, D. — Chroniques de Saint-Denis. (Ibiri., p. 113, B.) — Annales Eginhardi. Ibiri., p. txi). \\.

3 Lupus Ferrariensis in epist. ad Guenilonem, archiepiscopum Sonononsem. epist. XXXI. (Rec. dés hist. ries Gaules, t. VII, p. 404, D.)

4 Annal. Bert., ap. I). Bouquet. (Rec. ries Iiist. ries Gaules, t. VII, p. 65, C. — Chron. degestls Nortmann., ap. du Chesne, Historiœ Francorum Scriptores, t. II, p. .V23, A.

•'' Mon. Sangall., de Rébus bellicis Garolï Magni, lin. II, cap. wn. Rec. ries hist. ries Gaules, t. V, p. 130, C.) — Sulpice Sévère Dial. i, cap. i et in) nous apprend que, de son temps, le port de Narbonne recevait des navires d'Afrique et qu'il en expédiait pour ce pays.

les Bretons, s'ils allaient jusqu'à s'aventurer à passer le détroit de Gibraltar, aient remonté la Gironde et fait le commerce avec Bordeaux, rien n'est plus croyable, et l'on ne comprendrait pas que les juifs, alors si nombreux dans la Gaule méridionale, eussent laissé les Syriens en possession du commerce de Bordeaux.

Au nombre des articles dont ce commerce s'alimentait, nous nous sommes hasardé à placer la baleine. A quelle époque commença-t-on, sur nos côtes, à lui donner la chasse? De bonne heure sans doute, soit que ce genre de poche, très-ancien dans le Nord, nous en vienne, ou, ce qui est plus vraisemblable, soit né spontanément des mêmes circonstances. Dans la loi des Angles, un harponneur est mis sur la même ligne que les orfèvres et les passementières, c'est-à-dire évalué à une composition d'un quart plus forte qu'un autre artisan du même ordre \ ce qui prouve le prix que l'on mettait à son talent; mais, quelque faible que soit cette lueur sur la pêche de la baleine dans les temps anciens, la seule qui l'éclairé sur les côtes du Nord, nous ne pouvons en offrir autant pour les nôtres et alléguer d'autre texte que des vers dans lesquels Ausone emploie ce cétacé à une comparaison2. Il ne nous est parvenu aucun document sur l'exercice de cette industrie dans le golfe de Gascogne antérieurement au xme siècle; encore, dans les actes de l'époque qui témoignent de la présence de la baleine sur le littoral, n'est-il fait mention que d'individus blessés ailleurs et à l'état d'épaves.

1 Lex Anglorum et Werinorum, tit. V, S 20; ap. Lindenbrog., Codex legmn antiquarum. Francofurti, 1613, in-folio, t. I, p. 485. ? Mosella, v. 1 15.

Fortunat nous apprend que la Garonne abondait en poissons !, et nous savons par les vers d'Ausone2, comme par une lettre d'Apollinaris Sidonius3, quelles espèces les pêcheurs apportaient sur le marché de Bordeaux : ce sont à peu près les mêmes qu'aujourd'hui ; seulement le rang qu'elles tenaient dans l'estime des gourmets était différent. Ainsi le premier de ces écrivains soutient que, de son temps, l'alose était regardée comme un aliment abandonné au peuple4, tandis que, dans les siècles suivants, l'excellence de ce poisson était passée en proverbe, comme celle de la lamproie de Nantes ri, moins anciennement connue que la lamproie de Guienne6; mais déjà, du temps de Pline, le saumon de rivière, en Aquitaine, était préféré à tous les poissons de mer7.

Le principal objet des importations de la Guienne consistait donc dans les vins, le poisson et la résine; toutefois il n'est question que de la première de ces denrées dans la compilation appelée Rôles ou Jugements &Olê-

1 Fortunat., lib. I, carm. xx. (De Prœmiaco, villa Bwrdegalemi.)

- Auson. Theoni, epist. iv, v. 60-63.

;î Sidon. Trigctio. Epist., lib. VIII, epist. \n.

i Auson., Mosella, v. 127.

B Le Grand d'Aussy, Histoire de la vie privée des François, t. II, p. 70. 135, 156. — On trouve parmi les lettres patentes de Jean Sans-Terre nue permission pour aller à Nantes chercher des lamproies pour la comtesse de Blois Rotuli litterarum patentium, 3 Johann., vol. 1, p. I ; p. 5, roi. 1. Cf. introd., p. xviii ; et dans les comptes de l'abbaye de Bolton, figurent 9 shillings 6 pence pour dix lamproies de Nantes. (The History and Antiquities of Craven, etc., by Whitaker. London, 1805, in-4°, p. 53i.) Enfin, en 1 ilT-18, Guillaume de Nantes obtenait un sauf-conduit pour venir auprès du roi d'Angleterre avec un chargement de lamproies pour la nourriture de ce prince et de son année. Rot. Normann., 5 Hen. V, m. 13.)

fi Arnaud Garcie avait reçu a foi et hommage, pour lui et pour les siens, la ville de Langon, a la charge de payer annuellement au chapitre et aux chanoines de Saint-Seurin douze lamproies. ( Chron. bord., ann. 1 170. folio 10 r.

7 Plin., Hist. nat., lib. IX, cap. x\xu.

von, qui, longtemps conservés par la mémoire, semblent n'avoir été consignés par écrit qu'à la fin du xie siècle1. Dans ce code de lois, composé de vingt-sept articles seulement, on voit qu'il était défendu aux marins qui venaient dans le port de Bordeaux de porter du vin à terre; et tout marchand qui en chargeait dans ce port avait le droit d'occuper le navire en entier, sans que personne pût y embarquer autre chose que des provisions de voyage. La mention, plusieurs fois répétée, du port de Bordeaux autoriserait à faire honneur de cette législation à cette ville, plutôt qu'à l'île d'Oléron, dont le nom ne figure dans aucun des articles, si la langue ne différait essentiellement du gascon, qui était celle de Bordeaux; mais, quoi qu'en dise Gleirac, peut-être la rédaction avait-elle été faite en vue des tribunaux anglais2, et le commerce de la Guienne avec la Grande-Bretagne était-il déjà en activité.

1 Pardessus, Collection de lois maritimes antérieures au xvuie siècle, t. Ier, ch. vin, p. 501. — Depuis le savant académicien, plusieurs auteurs, tels que Bédarride (Commentaire du Code de commerce, liv. II, du Commerce maritime, t. K Paris, 1859, in-8°, p. 16-18) et Louis de Villepreux (Éléonore de Guyenne, etc. Paris, 1862, in-12, p. 131-140), se sont occupés des Rôles d'Oléron ; mais, de même que M. Maulde, qui n'a pas craint de recommander l'étude de l'avocat de Marmande, dans le Droit commercial, par un article reproduit dans le Courrier de la Gironde (n° du 6 décembre 1862), ils sont restés en arrière de leur éminent prédécesseur.

2 « ... laquelle pièce ne tient rien de l'anglois, le texte en est coneeu en vieux termes françois, ressentans le gascon, et nullement le normand ou l'anglois. Toutes les hypothèses sont formées pour le voyage de Bourdeaux, pourla charge des vins et d'autres marchandises audit lieu, et pour le transport et. décharge a Saint Malo, a Gaën, a Rouen, ports de France, et ne dit rien pour la Tamise, pour l'Angleterre et pour l'Irlande. » (Les Us et coutumes de la mer, p. 2.)

3i HISTOIRE DU COMMERCE

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