CHAPITRE III
MANIERE DONT SE FAISAIT LE COMMERCE A BORDEAUX AU XIII0 ET AU XIVe SIÈCLE.
Mesures usitées pour l'exercice du commerce maritime à Bordeaux. — Les marchands gascons ne s'aventurent sur mer que par flotte; exceptions à cette règle. — Exemples de marins voguant ainsi de conserve et délaissés par leurs compagnons de route ; procès intenté dans un cas semblable. — Longue durée de l'usage de naviguer ainsi en flotte. — Les marchands gascons ou anglais accompagnaient leurs vins en Angleterre. — Cas où ils pouvaient être saisis. — Sauf-conduits accordés à divers marchands malouins, saintongeais et autres, pour faire le commerce avec Bordeaux ; négociant bordelais chargé d'acheter, à Montpellier, des étoffes et des épices pour le roi d'Angleterre. — Pécheurs d'Arcachon fournisseurs d'une abbaye de Saintonge. — Tracasseries de l'administration. — Moyen employé à Bordeaux pour se faire payer d'une dette; recours à l'autorité royale. — Arrêt des navires étrangers pour le service du roi ; rigueur apportée dans l'exécution de cette mesure. — Droit de bris sur les côtes de Guienne. — Saisie-arrêt des navires gascons et anglais à la requête de créanciers. — Droit de marque. — Pirateries. — Défenses d'exporter des marchandises outre-mer. — Infidélité de facteur. — Les Plantagenets cherchent à rassurer le commerce de Bordeaux.
Voyons maintenant de quelle manière le commerce maritime se faisait, principalement à Bordeaux, pendant les xme et xive siècles.
Les marchands, ayant arrêté de se rendre dans les pays qui leur étaient ouverts, commençaient par s'assurer d'un bon navire capable de bien tenir la mer et de résister à une attaque; les vaisseaux du roi étaient surtout recherchés. Il faut savoir que lorsqu'ils n'avaient pas d'emploi, leur propriétaire les louait fréquemment à des marchands. Ainsi, en 1226, Guilhem Raimund, bourgeois de Bordeaux, recevait la somme de 33 livres 10 shillings, qu'il avait payée à frère Thomas, de l'ordre du Temple, gardien du grand vaisseau du roi, pour fret du voyage de la Rochelle à Bordeaux, avec une cargaison appartenant audit Raimund, avant que ce bâtiment
vînt en Angleterre au service du roi4. C'est le même religieux qui, l'année précédente, avait obtenu un saufconduit pour mener le vaisseau du roi la Cardinale* partout où on l'enverrait 3, et pareille autorité lui fut donnée plus tard pour amener de Bordeaux en Angleterre le grand navire du roi, avec un chargement de deux cents barriques de vin de Gascogne pour ce prince4.
Une fois munis de tout ce qui leur était nécessaire pour la traversée, les marchands avaient à s'aboucher ensemble pour se réunir et la faire de conserve. Ici nous nous trouvons dans la nécessité d'entrer dans des détails bien longs, sans doute, mais qui sont indispensables dans un livre comme le nôtre, sous peine d'encourir un reproche bien plus grave que celui de prolixité.
Les navires ne naviguaient point, comme aujourd'hui, isolément. Si les routes de terre étaient peu sûres, la mer présentait encore bien moins de sécurité; et, de même que l'on ne saurait songer à franchir le désert autrement qu'en caravane, il n'y avait qu'une flotte qui pût affronter les périls de la traversée. Froissart ne laisse subsister aucun doute sur la manière dont se faisait, de son temps, le commerce de Bordeaux avec la Grande- Bretagne, quand il nous montre « deux cents nefs (Tune voile, marchans d'Angleterre et de Galles et d'Escosse, » arrivant dans ce port, « qui de là alloient aux vins5. »
1 Rot. Libérale, 10 Hen. III, m. 5. — Nicolas, a Hist. of the Royal Navg, eh. i\ ; vol. I, p. 221, 220.
2 Rot. m. clans.. 11 Hen. III, ni. 25; vol. II, p. 164, col. I.
8 Rot. lilt. patent., S) Hen. III, pars I, ni. 7. '• ïbiiL, m. 5.
s Chroniqttes de sire Jean Froissart, ann. 1575. liv. l. part. Il; Mit. du Panthéon littéraire, t. I, p. (CiS, col. 2. — On disait aussi aller a vendanges.
ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. :3:j
Nous avons, d'ailleurs, une ordonnance de nomination de l'amiral d'une flotte composée de navires qui avaient la même destination '.
On ne saurait nier, cependant, qu'il n'y eût des marins assez hardis pour naviguer isolément2. Edward III portait son attention sur ceux qui se risquaient ainsi. Ayant rompu avec Louis, comte de Flandres, et se préparant à la guerre, il écrit, le 6 novembre 1336, à tous les ports de son royaume pour leur faire part des actes d'hostilité qu'il avait à reprocher aux Flamands, et des mesures qu'il avait prises pour en empêcher le retour. Il dit qu'au mépris de ses ordres et de la peine de confiscation, plusieurs navires, appartenant aux différents ports, étaient allés en Gascogne et autres pays, et que certains étaient devenus la proie des étrangers. Avec la flotte qu'il ordonnait d'organiser, les bâtiments qui allaient en Gascogne pour y chercher des vins et faire du commerce, pourraient en toute sûreté voguer de conserve, sous la protection de vaisseaux armés en guerre; et avis était donné aux ports du danger que couraient les navires qui naviguaient seuls 3.
Voyez une précieuse relation de diverses hostilités commises sur mer par les Normands contre les Bayonnais et autres sujets du roi d'Angleterre, publiée par M. Ghampollion, dans ses Lettres de rois, reines, etc., t. I, p. 394.
1 Rot. Vase., 30 Ed. III, m. 2. — Dans le rôle de la vingt-sixième année du même prince, m. 9, on trouve encore une nomination d'amiral d'une tlotte armée pour protéger les navires de commerce en route pour l'Angleterre, et combattre les pirates et autres malfaiteurs.
- Par exemple, le Portepaix, parti de Bordeaux avec un ebargement de cent quarante barriques de vin, et capturé par quatre vaisseaux français. (Rot. pari., vol. I, append., p. 435, col. 2.— Nicolas, a Hist. ofthe Roy. Navy, vol. II, p. 212.)
:i notait Seotiœ, vol. I, p. 167, col. 2, 468. — A Hist. of the Roy. Navy, vol. II, p. 20, 21. — Voyez encore, dans les Lettres de rois, reines, etc., de M. Champollion, t. II, p. 103-107, un mandement analogue t\u 18 août 13:3.
54 HISTOIRE DU COMMEHCE
Au mépris de ce danger toujours subsistant, un marchand de Bordeaux, Guillaume des Champs, avait entrepris de se rendre dans son pays sur la barque d'un Gascon, Arnaud Guilhem, avant la flotte prête à partir pour aller en Guienne charger des vins nouveaux; mais avant de s'aventurer, comme il passait la mer pour des affaires d'État, il obtint du roi la promesse formelle d'une rançon raisonnable, au cas qu'il tombât entre les mains de l'ennemi1.
Richard II ne manquait pas, particulièrement en 1 38 4 -, de faire prévenir, par le sénéchal de Gascogne et le connétable de Bordeaux, le commerce de cette place, de ne se risquer sur mer qu'en nombre et en force, à l'époque des vendanges. En 1387, les Français ayant équipé une nombreuse flotte pour attaquer les navires anglais qui se rendaient à Bordeaux, le roi fit expédier, le 1er octobre, aux baillis des ports de Londres, Orwell et Harwich, l'ordre formel d'obliger tous les maîtres et les marins des navires qui étaient au moment (l'aller chercher des vins en Gascogne, à se réunir à l'île de Wight et à se mettre sous les ordres de John Gedeney, connétable de Bordeaux, qui prendrait les mesures nécessaires pour la traversée -".
Quelques années plus tard, le successeur de Richard II, Henry IV, donnait une commission analogue à Sir Wil-
1 Rot. Vase, 1 Hic. II, ni. 15.
*/*«*., 8 Rie II, ni. 7.
;! Rymef, Fœilera, vol. VII. p. .*>(>."; éd. III, t. III, pars IV. p. 16, col. '2. — Nicolas, s Ilist. of thr Royal Navy, vol. II. p. ."-25. — Des Anglais, Adam d'York et O, pour avoir négligé de se joindre a la Botte marchande qui revenait de Bordeaux chargée de vins, furent, dans la Gironde, la proie de corsaires dcTalmoni et (\c la Rochelle. Het. Va»., 10 Rie. II. m. s.
liam de Faringdon, avant qu'il fût connétable, ou plutôt comptable, du château de Bordeaux1. Aux termes d'une ordonnance en date du 19 octobre 1404, ce chevalier était chargé de gouverner, de conduire outre-mer et de ramener en Angleterre, tous navires, barques et baleiniers de tous les vaisseaux du roi en partance pour le pays bordelais dans les vendanges présentes, aussi bien que le monde embarqué sur cette flotte.
Plus ordinairement, ceux qui formaient ainsi convoi prenaient soin de se défendre eux-mêmes. Pélegrin Daguerre, de Bayonne, conduisant un navire chargé, en Angleterre, de grains et de vivres du roi pour Bordeaux, s'était assuré, par acte public, de la protection d'autres maîtres de navires, chargés de même et naviguant de conserve vers les côtes du golfe de Gascogne. Arrivé à l'entrée de la Gironde, il fit la rencontre de pirates armés qui lui donnèrent la chasse ; il eut beau requérir ses confrères de lui venir en aide : ceux-ci firent la sourde oreille, et le navire tomba entre les mains des forbans. Informé des faits par le sénéchal de Gascogne, par le maire et les jurats de Bordeaux, auxquels s'était joint Pélegrin Daguerre , Edward III écrivit à son lieutenant de faire justice au plaignant, en conformité avec les fors et coutumes du duché de Guienne 2.
Une autre affaire de même nature va nous montrer ce point de droit décidé en Angleterre. John deTutbury, qui était bailli de Hull en 1395, avait chargé à Bordeaux deux cent soixante barriques de vin et autres marchandises,
1 Rot. Vase, 11 Hen. IV, m. 15; 14 Hen. IV, m. 1.— En 1400, on le voit en lutte avec maître Jean Bordin, chancelier de Guienne. (//>/</., 0 Hen. IV, ni. 3.)
2 Rot. Vase, 14 Ed. III, m. 18. Cf. ni. 10.
sur son navire appelé le Cristofre de Bull; et, s'étant joint à la flotte anglaise alors en partance, ce bâtiment avait été élu pour être l'un des amiraux, pendant la durée du voyage, « pur salvation et sauf-garde de tout ledit flete. » Les principaux marchands, maîtres de navires et marins qui en faisaient partie, avaient prêté serment devant le connétable de Bordeaux, « solonc l'auncien eustume de tut temps là usée, » que nul ne se séparerait de leurs amiraux jusqu'à leur arrivée en Angleterre. Pendant la traversée, des caraques, sans doute espagnoles, rencontrèrent la flotte en question, et, entre autres navires, attaquèrent le Cristofre. Celui-ci fit une belle résistance; mais, abandonné par les autres, qui prirent la fuite au mépris de la foi jurée, il tomba dans les mains de l'ennemi, qui fit main basse sur la cargaison. À leur arrivée en Angleterre, John de Tutbury, Robert Sharp et plusieurs autres marchands et marins de Hull, qui avaient sans doute une part dans la propriété du Cristofre ou de son chargement, s'adressèrent au parlement pour faire déclarer les fuyards responsables du dommage, chacun « solonc la quantité et value de sa nief. » Leur pétition eut un plein succès : il fut répondu que ceux qui faisaient partie de la flotte seraient mandés devant le chancelier pour être statué ce qu'il appartiendrait, et que ce grand officier de la couronne était autorisé à contraindre les intimés à indemniser John de Tutbury et consorts, avec pouvoir d'y ajouter la prison, « par advys des trois on quatre justices le roy l. »
1 Uotttli parliamentorum, etc. A. 1). Hl.'i. r> lien. v. vol. IV. p. s:>. col. 2, H p. 86« Cf. Nicolas, a Journal byoneofthe suite of Thomas Beckingkm, p. si. 8o, S(>. 106; ci Frost, Notices relative to the earty History of ... Hull, etc.. p. i V).
ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. .'i7
Cette coutume d'aller ainsi chercher des vins à Bordeaux en caravane devait durer longtemps. L'ambassadeur La Mothe Fénelon écrivait de Londres, le 6 janvier 1569 : « 11 est revenu quatorze navyres de la flotte que ceulx-cy (les Ànglois) avoient envoyée pour le vin à Bourdeaulx, et les maistres d'iceulx rapportent qu'on leur a faict tout bon trettemcnt par dellà, si ce n'est qu'on leur a demandé double coustume, l'une audict Bourdeaulx pour le roy... et l'autre à Blaye pour le prince de Condé l, » etc. Le 30 du même mois, l'ambassadeur raconte que, par suite des difficultés que l'on avait faites pour recevoir et charger une première flotte, l'amiral Winter avait été contraint d'en conduire une seconde vers la Rochelle et en la Charente, « afin de ne s'en retourner sans vin2. »
Au milieu du xvne siècle, le même système subsistait encore; mais nous ne pouvons dire s'il était pratiqué par les Anglais, alors en guerre avec la Hollande, ou seulement par les marchands de ce pays5. Un contemporain,
1 Dépêches, rapports, instructions et mémoires des ambassadeurs de France en Angleterre et en Ecosse, etc., t. I (Paris et Londres, 1838, in-8% p. 90. Voyez encore p. 193, °2i3, 250. — Une autre lettre du 17 décembre suivant (t. II, p. 395) nous montre les marchands anglais décidés par ce bon traitement a continuer dorénavant leur tralic a Bordeaux, comme Catherine de Médicis le leur offrait, et a ne plus retourner a la Rochelle.
2 XVe dépêche; ibid., p. 164.
:l Un certain John Goodwin, écrivant aux lords de l'amirauté, le 19 mars 1633, leur annonce la présence de vingt-cinq navires français a Portsmouth, et le départ de quelques-uns d'entre eux pour Bordeaux et la Rochelle. (State Papers, Doniestic Séries, Charles I, vol. CLXIII, n° 12.) — En novembre 1664, avis est donné de l'échouement sur l'île, aYarmouth, d'un navire chargé devin de Bordeaux (ibid., Charles II, vol. CIV, n» 110); mais l'écrivain nous laisse ignorer si ce bâtiment marchait isolé ou faisait partie d'une flotte. Pareille omission est à signaler pour le navire hollandais la Sphère, chargé de vins, a destination d'Amsterdam, par Pierre La Fargue, de Bordeaux, et saisi la même année par les Anglais. (Ibid., vol. CVII. iv 67.
le P. Berthod, signale dans la rivière de Bordeaux la présence d'un amiral hollandais qui s'y trouvait, sans doute avec son escadre, pour escorter la flotte venue des Pays-Bas afin d'acheter les vins de la Guienne et de la Gascogne1. Un autre écrivain enregistre, sous l'année 1664, la capture, opérée par les Anglais, d'un convoi semblable escorté par un vaisseau de guerre accompagné par dix-huit ou vingt marchands hollandais, moins nombreux sans doute que leurs navires2.
Les marchands ainsi partis de Bordeaux en convoi accompagnaient leurs vins en Angleterre ; mais ils y joignaient aussi d'autres vins, dont ils se chargeaient d'opérer la vente pour le compte des propriétaires, ce qui leur attirait des désagréments quand ces derniers étaient en guerre avec leur souverain. Soupçonné de couvrir ainsi de son nom des vins appartenant à quelque rebelle, un Bordelais nommé Elle Martheti se vit saisir soixante-six barriques, qui furent retenues à Portsmouth jusqu'à ce qu'il eût prêté serment qu'elles étaient réelle-
1 Mémoires du P. Berthod, 1653; dans la collection Petitot,2esérie,t.XLVUI,
- Diary and Gorrespondence ofsir Samuel Pepys, edit. l>y Lord Braybrooke, London, 1854, in-8°, vol. II, p. 1H(>. 19->. — State Papers, Domestic Séries. Charles II, vol. CVI, n° i<S. — Un rapport du temps parle de soixante navires hollandais chargés de vins de Bordeaux st. l'ai».. Ch. II. 1664-5, vol. CXTV, n° 17); dans un autre, ce nombre est réduit a la moitié ( Und., n° 1:20 . tandis que, dans un troisième, la Hotte hollandaise de Bordeaux est évaluée a quatrevingts voiles. (IbhL, vol. CXXI, n° 9.". i\. Peut-être est-il possible de concilier ces divers chiffres en admettant que les plus élevés se rapportent aux flottes combinées de Bordeaux et de la Rochelle (Und., n°CXIX, o°43), qui ne se séparaient qu'a l'entrée de ce dernier port. — Dans la seconde des pièces citées plus haut, comme dans une autre de 1665, on voit que ces navires chargeaient aussi ;i Bordeaux des eaux-de-vie pour la Flandre et la Hollande, f ïbid.. vol. CXXV, îr 79.
ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. .'iO
nient sa propriété, sans qu'aucune personne en guerre avec le roi d'Angleterre y eût la moindre part. Ce prince, en faisant expédier à l'un de ses officiers l'ordre de lever la saisie, lui enjoignit en même temps d'admettre tous les navires et les gens de Bordeaux en Angleterre avec leurs biens et leurs marchandises, sans empêchements ni difficultés, et de les traiter honorablement1, confirmant ainsi d'autres lettres antérieures2.
Il suffisait alors d'avoir chargé de la marchandise dans un port ennemi pour devenir l'objet d'une saisie dans un port anglais. Treize barques ou navires appartenant à des Flamands, ainsi que les vins qu'ils portaient, à l'exception d'un seul dont la cargaison était la propriété de marchands de Toulouse, revenaient de Gascogne et avaient sans doute complété leur chargement à la Rochelle, à Saint-Jean d'Angély et à Saint -Sauvant; ils furent arrêtés, et il ne fallut pas moins qu'un ordre du roi pour qu'ils pussent retourner dans leur pays avec leurs vins, leur armement et les effets des marchands et
1 Rot. litt. clans., 8 lien. III ; vol. I, p. 653, col. 1.
2 Ibid., p. 622, col. 2. Cf. p. 647, col. 2. — Dans la première des deux pièces auxquelles nous venons de renvoyer, le roi ordonne de lever l'embargo mis, a Exeter, sur un navire, avec son chargement, composé en partie de vins et appartenant a Raymond Bogenan et Gérard de Riverac, marchands de Bordeaux. Il termine par une recommandation bienveillante en faveur de ceux de la Gascogne, auxquels il joint les commerçants des possessions de son neveu, le comte de Toulouse, qui pouvaient venir trafiquer en Angleterre. — Depuis le 27 avril 1202, il existait un règlement par lequel les sujets du comte de Toulouse pouvaient transporter leurs blés et leurs vins partout où bon leur semblerait. (Voir Catel, Hist. des comtes de Toulouse, p. 228.) Ils en profitaient pour commercer en Gascogne et amener les produits de leur sol a Bordeaux et jusqu'en Angleterre, a la faveur des privilèges qui leur avaient été accordés par Henry III. (Rot. pat., 38 Hen. III, pars I, m. 16; pars II, m. 13; dans les Lettres de rois, reines, etc.. t. I, p. 85, 93.)
aO HISTOIRE DU COMMERCE
des marins l. Trois autres bâtiments venant de Gascogne avec une cargaison pareille, appartenant à des Templiers et à des bourgeois de Dieppe, furent de même arrêtés, puis relâchés2; mais Henry III écrivit pour enjoindre aux commandants de ses galères d'empêcher que les Templiers de la Rochelle et autres, auxquels il avait accordé des passeports, ne s'en servissent pour faciliter aux Rochelais l'exportation de leurs vins3.
Pour échapper à toutes ces traverses, il était prudent de se munir d'un sauf-conduit, perpétuel ou temporaire, que, du reste, l'autorité avait le bon esprit d'accorder quand elle y voyait son compte ou le bien du commerce *.
1 Rot. litt. dans., 10 Hen. III, vol. II. p. III col. 2.— Dans le grand rôle de la vingt-neuvième année de Henry III Rot. ult., m. 1 r°), on voit mentionnes des vins de Saint-Jean parmi des vins français, de Gascogne, d'Anjou et du Blanc, achetés pour Henry III.— Le même crû figure dans le compte de Girard le Barillier en l-2*r>. (Archéologie navale, t. II. p. 306. Cf. p. 315.)— On trouve dans un procès-verbal de Lille, folio 93 reeto Archives de Bruxelles .des chartes du 17 septembre 1Ô7(> relatives au droit de deux eslielins dus au comte de Flandres sur chaque tonneau de vin de Saint-Jean ou de Poitou vendu a Damme. Une ordonnance de février 1330 range le vin de Saint-Jean parmi les meilleurs de France (Ordonn., t. II. p. 356, n° 65), et un écrivain contemporain de François [« signale les vignes de la Foye-Moniaut, entre Saint-Jeand'Angély et Niort, comme produisant du vin aussi estime (pie rhippocras; « et bien près de la, ajoute-t-il, il y a autres vignes desquelles le vin ne vient jamais a parfaite maturité, lequel est moins estime que celuydes raisinettes sauvages. » (Pour trouver et connoi&tre la terre nommée marne, etc.. parmi les Œuvres complètes de Bernard Palissy, édit. de 1844, p. 350.)
- Rot. litt. clans., vol. II. p. 1 1 r> , col. I. — D'autres documents de l'époque nous montrent les Templiers faisant le commerce des vins eu Normandie et en Angleterre. Voyez les Rôles des lettres patentes, t. I. part. I p. 25, col. 2; p. «SB, col. 1 ; p. I 12, col. 2, etc.
8 Champollion, Lettres de rois, reines, etc., t. I. p. tiS.
* Parmi les pétitions au conseil du roi. conservées au Public Record Office, on en trouve une 213 A de cinq marins réclamant la protection royale pour leur navire appelé la Vlenlee de Winckel&ea, « qu'est a aler vers les pays de Gascoigne pur vyns et autres vitailles querre et amener eu Angleterre. ■ Au
C'est ainsi qu'en 1243, un bourgeois de Bailleur, nommé Guillaume le Wignun, obtenait, pour lui et ses héritiers, dans toute l'étendue de la Gascogne, par mer comme par terre, concession des libertés et franchises dont il jouissait déjà par la puissance royale1. Henry 111 octroyait pareillement aux Malouins la permission d'amener leur blé, comme leurs autres marchandises, à Bordeaux, pour en trafiquer, et d'exporter de cette place des vins pour leur consommation, faculté étendue jusqu'aux Gascons, qui pouvaient pareillement commercer avec Saint-Malo; mais les uns et les autres devaient bien prendre garde de ne point chercher à couvrir de leur pavillon des marchandises étrangères ou des vins destinés à d'autres, encore moins de transporter de ces derniers dans un pays en guerre avec l'Angleterre 2 ; autrement ils s'exposaient à se voir saisis. De pareilles lettres furent octroyées aux Bayonnais5, dont la ville n'était point encore réunie à la couronne d'Angleterre4.
La même année, les marchands de la Saintonge obte-
lias est écrit : Fiat sine clausula. — Dans le principe, les sauf-conduits émanaient du roi; plus tard, a ce qu'il parait, des particuliers s'arrogèrent ce privilège, ce qui donna lieu a une proclamation pour défendre une pareille usurpation. {Rot. Vase, 8 Hen. V, m. 5. Cf. 8 Hen. VI, m. 20.) Henry VI le conféra à deux maires de Bordeaux, Lawrence de Merbury et John Holland. (Md., 1 Hen. VI, m. 17; 6 Hen. VI, m. 6.)
1 Pat. et cart. insimul de Vase, 27 Hen. III, m. 3.
2 Rot. Vase, 27 Hen. III, m. 23.
:i Ibid. —Non loin de cet endroit, on trouve un sauf-conduit accordé a Maynard Coc et compagnie pour amener leur bateau jusqu'à Bordeaux et revenir ensuite a Mortagne (memb. 22). Pareil sauf-conduit, accordé a un marchand d'Agen pour un couralin, ou bateau, acheté a la Béole, se lit dans un autre des mêmes rôles. (Pat. litt. fart, in Vase, 37 lien. III, m. 2.)
' Elle ne le fut qu'en 1296. (Rot. Vase, 23-31 Ed. I. m. 17.— Champollion, Lettre* de vois, reines, etc.. t. I, p. 115, 116.)
liaient du roi la permission de venir à Bordeaux, avec leurs navires, pour y acheter divers articles1, ce qui n'empêcha pas quatre bourgeois de Pons de se munir d'un sauf-conduit spécial portant licence de venir jusqu'à la première de ces villes avec leurs effets et marchandises, comme d'y exercer le négoce et d'emporter les denrées qu'ils achèteraient2. Il est à regretter que rien ne nous apprenne quelles sortes d'emplettes les commerçants d'une petite ville comme Pons pouvaient faire dans une riche et puissante cité comme l'était Bordeaux à l'époque; mais nous savons d'ailleurs que les Saintongeais, nommément le maire, les jurats et la commune de Saint- Jean-d'Angély, tiraient du merrain de Bordeaux et de la Guienne, et que les Bordelais avaient la prétention de les en empêcher"'.
Indépendamment des produits du pays et des denrées de première nécessité, on devait trouver aussi dans Bordeaux les articles de luxe exigés pour les pompes de la religion et de la vie féodale; mais il fallait encore aller chercher au loin ce qu'il y avait de plus cher en ce genre. Une lettre du 7 septembre 1231 nous montre Henry III chargeant un négociant bordelais. Gaillard Columb, de faire acheter à Montpellier, dans le pays de l'épicier du prince4, des étoffes de soie, de l'écarlate et du gingembre5. Ailleurs, on voit deux autres marchands
1 Pat, et cart. insinml de Vase., 37Hen. III, ni. l<s.
2 IbUL, ni. 17.
:; Les Olim, etc., t. II, n. ô\o, 316, ann. 1590. — Le merrain était généralement considéré comme munition de guerre.
1 Fines, libérale et contrabrevia de Vasconia, '21 lien. III. ni. li. (>.
!; Fragmentum rotuli Vasconia* 26 Hen. III. m. 5. Gnampollion, Lettres ds rois, reines, elc. 1. I. p. 59.
de Bordeaux créanciers du roi pour une somme prêtée à son tailleur, Roger de Ros, chargé d'aller acheter à Provins, à Tune de ces fameuses foires de Champagne, ou à celle du Lendit, des étoffes de soie l. En 1253, la royauté se tourne d'un autre côté pour se fournir de fourrures, de soieries et de toiles fines. Henry III, étant à Meilhan en Bazadais, mandait à la reine et à Réginald, comte de Cornouailles , de faire en Angleterre des achats considérables de ces sortes d'articles et de les envoyer en Guienne2. En quête de chevaux de guerre, son successeur en enverra acheter en Navarre5. Un autre bourgeois de la ville de Pons, Pierre Gachet, obtint pareillement un sauf-conduit pour venir à Bordeaux avec ses effets et ses marchandises propres, et pour les y envoyer. Il lui était aussi permis de faire conduire jusqu'aux îles d'Oléron et de Ré, et en Saintonge, ce qu'il aurait acheté à Bordeaux et autres lieux de la Gascogne, spécialement des peaux de chèvre, dont il avait fait emplette dans cette ville, mais à la condition de ne point entrer avec ces objets à la
1 Pat. et cart. insimul de Vase, 27 Hen. III, m. 9. — Fines, etc., 27 Hen. III, ni. 9. Cf. m. 21 (Libérale pro Arnaldo Beraud), et Rot. pat., 38 Hen. III, m. 1. (Pro Roberto Bareaw, cive Biirdegale.) Dans cette dernière pièce, le roi reconnaît devoir a un bourgeois de Bordeaux 104- liv. st. pour fournitures d'étoffes de soie, de toiles de lin et autres articles, faites a S. M. par les mains de Roger le tailleur et de Boniface le Lombard.
! Clous. Lit t. fact. in Vase., 57 Hen. III, m. 9.
:t Lettres de rois, reines, etc., t. I, p. 376.— Le prix, payé en diverses monnaies, sanebets, tournois, bordelais, indique la diversité d'étrangers qui venaient trafiquer à Bordeaux. — Les curieux qui auraient le désir de se rendre compte des monnaies frappées dans cette ville, pourront recourir a l'ouvrage du général Ainslic (Illustrations ofthe Anglo-Ffench (lainage, etc. London, m. dccc. xxx., u)-'r , sans oublier le supplément publié en 1847, qui comprend la description et la gravure de trente-six monnaies gasconnes inconnues au général. Voyez, p. 21. la liste des monnaies anglo-françaises gravées dans divers ouvrages; elle comprend cent trois variétés différentes.
Rochelle, ni de les y expédier1. En même temps, maître Pierre Francon et ses frères obtenaient la permission de circuler dans toute l'étendue des possessions royales, avec leurs effets et marchandises, sur leur navire appelé le Cavoyr d'Arcachon2 : c'étaient des pêcheurs qui avaient traité avec l'abbé de la Gràce-de-Dieu pour une forte partie de poissons et obtenu un sauf-conduit pour les apporter à Saint-Fabien, ou tout autre lieu sûr, à la disposition de l'abbé3.
Une fois en possession d'un sauf-conduit en règle, les marchands qui venaient trafiquer à Bordeaux ou en Angleterre pouvaient se croire parfaitement à couvert des tracasseries de l'administration; mais il n'était pas sans exemple qu'au mépris de cette pièce, ils fussent inquiétés. Un marin, nommé John Rose de Greenwich, avait chargé à Bordeaux des vins sur le Michel de Londres, dont il était maître; il s'apprêtait à faire voile pour l'Angleterre, quand il se voit arrêter, jeter en prison, charger de fers et tenir au secret, par les ordres du prévôt de l'Ombrière. Il réclame en se prévalant de lettres a lui délivrées par l'autorité royale; mais en vain : les lettres lui sont enlevées et arguées de faux. Il se tourne alors vers le roi, dont il prétendait les tenir, et Edward II expédiait au sénéchal de Gascogne l'ordre de mander en sa présence le prévôt, et de faire pleine et prompte justice au plaignant4. Il fut, à ce qu'il paraît, mal obéi, ou les faits reprochés
1 Pat. cl car t. insimul de Ya&conia, -21 lien. III, ni. li. - Ibid., m. S.
1 Ibiû., m. 14-.— Le sauf-conduit est au nom de Bernard Francon <>i de se Frères; nous supposons que ce sont les mêmes. • Rot. Vase, 13 el 14 Ed. 11. m. I.
à John Rose exigèrent une bien longue instruction; car plus d'un an après les choses étaient clans le même état, et William Prodhomme, bourgeois et marchand de la cité de Londres, qui avait confié de l'argent au marin de Greenwich pour faire des achats de vins à Bordeaux, et cherchait à retirer ses fonds des griffes du prévôt, adressait encore une requête au roi. Il faut croire que les nouvelles injonctions qui en furent la suite, mirent fin à l'affaire1, et que les officiers anglais ne persistèrent pas dans une résistance plus dangereuse que celle dont on avait pu conserver le souvenir dans l'affaire de William Shorthose, où Raymond Geoffroi et Pierre de Bordeaux avaient refusé aux lieutenants d'Edward Ier de donner mainlevée d'une saisie de cent barriques de vin2.
Il y avait alors une voie très-courte et très-aisée pour se faire payer d'une dette. Le créancier faisait quelques sommations à son débiteur (il en fallait ordinairement trois); après quoi, si celui-ci avouait, ou qu'il y eût d'autres preuves et qu'il ne payât pas, on mettait le créancier en possession de ses biens, ou le juge les prenait sous sa garde, et dans un certain délai ils étaient vendus. Le créancier avait encore le choix de faire retenir son débiteur à l'hôtel de ville par manière d'otage5. Henry III, ayant emprunté 1,100 marcs sterling d'un marchand de Gaillac, et pris l'engagement de le rembourser en deux termes, avait constitué pour caution Robert Walerand, et lui avait fait prêter serment sur son àme royale. En cas
1 Rot. Vase, 15, 16 cl 17 Ed. II, m. 20 in dorso. - IbkL, 3i Ed. I, m. 16.
:i Houard parle d'usages tout semblables dans son ouvrage sur les ancien nés lois normandes, sect. 282, en note. Voy. aussi sect. 506, Und.
de non-payement, deux fidéjusseurs devaient se rendre en otage à Marmande, et garder les arrêts dans la ville, à la volonté du créancier, jusqu'à complète satisfaction1.
Les marchands de Bordeaux, qui avaient des recouvrements à faire, des poursuites à exercer contre des débiteurs de mauvaise foi, prenaient encore soin de se munir d'un ordre du souverain pour vaincre toutes les résistances. Craignant sans doute d'en rencontrer dans le cours d'une pareille entreprise, Jean Grégoire et Albert Zacar obtenaient des lettres d'Edward II destinées à leur assurer le concours du sénéchal de Gascogne et du connétable de Bordeaux, conformément au droit et selon les fors et coutumes du pays2.
Quand le débiteur était étranger et hors de la portée du roi d'Angleterre, le créancier bordelais se contentait d'avoir recours directement aux magistrats locaux. En 1234, un certain Bernard de Saint-Jean, bourgeois de Bordeaux, se présentait devant le maire Raymond Monedey et les jurats, et réclamait leur intervention pour faire payer à deux bourgeois d'Agen une somme d'argent que ceux-ci avaient reçue pour lui être remise. Les magistrats accédèrent à la demande qui leur était faite, et ils écrivirent aux deux débiteurs une lettre pour les prier de s'exécuter sans échappatoire ni prétexte3.
1 Pat. L'ut, fact. in Vase, 37 lion. III, m. i.— Plus loin, m. 10, on voit an marchand do Bordeaux consentir a prêter 100 marcs au roi, mais seulement sons caution.
2 Rot. Vase, 8 Ed. II, m. 8. — « La juridiction du prévôt de rOmlnïoro, et par-dessus lui du sénéchal, châtelain, ou juge dos appels, étoit eo qui rormoil la juridiction royale. Lo prévôt connoissoit los cas royaux.... 11 connoissoil aussi do toutes les causes des étrangers, » etc. (Coutumes du ressort du parlement de Cnienne, t. 1, introd., p. xxix, note 20, et p. xxxi.''
3 Archives de la ville d'Agen, H. II. Commerce.
Un Anglais aussi, membre de cette famille Alard de Winchelsea dont les relations commerciales avec Bordeaux et la Gascogne sont attestées par les rôles gascons !, désirant être couvert des avances que le maître de son navire avait laites à des marchands de Villemur, de Montauban, de Sainte-Colombe dans le diocèse de Gondom, de Port-Sainte-Marie, de Lisle en Albigeois, qui l'avaient frété à Bordeaux et chargé de quatre-vingts barriques et de huit pipes de vin, s'adressait au roi pour vaincre les refus qu'on lui opposait, et Edward II écrivait en sa faveur à Oliver d'Ingham, sénéchal de Gascogne2. Enfin, en 1314, des marchands de vin gascons, auxquels il était dû des sommes plus ou moins fortes en Angleterre, surtout sur les domaines du comte de Lancastrc et dans son entourage, suppliaient le roi et son conseil de mander à tous baillis « de franchise ou hors de franchise, » de faire payer auxdits marchands les créances connues dont ils pourraient justifier par tailles ou par écrits scellés de leurs sceaux. Us furent renvoyés au droit commun d'Angleterre3,
Il arrivait aussi que les navires étrangers étaient arrêtés pour le service du roi, ou toute autre raison d'État. En 1207, Jean Sans-Terre donnait ordre d'arrêter tous ceux que l'on rencontrerait en mer, et de les
1 Rot. Vase, 11 et 12 Ed. II, m. o m ûorso (voyez ci-dessus, p. 48, note 1) ; 12 et 13 Ed. II, m. 2 in dorso. — Benoît Alard avait fait charger en Gascogne, ;i destination de l'Angleterre, diverses marchandises sur son navire la Christmas de Winchelsea. Ayant relâché a Brest pour y renouveler ses provisions, ce hâtiment devint la proie de sujets du duc de Bretagne, dont on ne put avoir raison qu'en les traitant comme dans l'affaire de Rohert de Gyseburgh. (Voyez ci-après, p. 120, 121.)
2 Rot. Vase., 11, 12 Ed. II, m. 5 in dorso.
! Rot. piirliament., 13 et 16 Ed. II, n° 113; vol. I, p. iOC>, col. 2.
conduire avec leur chargement en Angleterre l. En 1224, la barque de Conrad de Bolle, de Bordeaux, chargée des vins de Pierre Coifer de la même ville 2, ayant été l'objet d'une mesure semblable, Henry III donnait l'ordre aux baillis de Sandwich de la relâcher, à la condition imposée au patron de s'engager à ne pas la conduire ailleurs qu'en Angleterre, c'est-à-dire à Londres, Lynn ou Yarmouth, et sous la réserve des vins pris ou à prendre pour le roi ou pour l'approvisionnement du château de Douvres3.
En 1225, les baillis du port de Southampton mirent l'embargo sur un navire de Vidau de Bordeaux, chargé de vins; mais le roi, en dérogation à l'ordre qu'il avait donné d'arrêter les navires, lui permit de s'en aller jusqu'à Sandwich, moyennant caution qu'il n'irait point ailleurs l.
1 Pat., 9 Johann., m. 5. (Nouv. Rym., vol. I, p. !);;.
2 Un Bozon Coifer, bourgeois do Bordeaux, ligure dans les rôles gascons (14 Ed. Il, m. 2), et, vers le milieu du siècle suivant, on trouve un Jean Cofler maire de Libourne. (Guinodie, Histoire de Libourne, 1. 1, p. 35, et pièces justificatives, p. 355.)
3 Rot. litt. clans., S lien. 111, A. D. 1224; vol. I, p. 690, col. 1. — En désignant ainsi les points où il entendait que les navires dussent aborder, il semblerait que le roi songeât à répartir convenablement les marchandises qu'ils portaient. En 1226, six navires chargés de vins de certains bourgeois de Bordeaux, ayant été arrêtes a Winchelsea par application d'une ordonnance générale de Henry III qui prohibait la sortie des ports sans son ordre spécial, il leur fut permis de partir, a la condition d'aller, avec leur cargaison, les uns a Londres, les autres a Lynn, d'autres ii Ilnll, le reste a Sandwich, et non ailleurs. (Rot. litt. clans., 10 Hen. III, A. D. 1220; vol. IL p. 158, col. 2.
* Rot. lift, clous., 0 Hen. III, A. D. 1225; vol. !I, p. IL col. L — Pareille permission est donnée au navire de Pierre Arnaud, porteur des vins d'Arnaud de Duras, bourgeois de Bordeaux, et de Bon-Ami de Pampelune, vins qui avaient été arrêtés au mépris d'un saut-conduit ; seulement, au lieu d'être limitée ii Sandwich, elle est étendue aux antres côtes d'Angleterre, l Ibid.. p. 20. col. 2. Cf. p. SS. col. I.)
En 1227, un navire d'un Bordelais, Amanieu Columb, appelé la Colombe, ayant été, pour le service du roi, mis sous le séquestre, le capitaine, Pierre d'Esenon, ou plutôt de Genon1, obtint de le faire sortir du port de Southampton, sur l'assurance qu'il donna à Henry III de ramener son bâtiment en Angleterre à son service2.
Enfin, en 1242, puis en 1253, ce prince mettait en réquisition tous les navires de Bordeaux3, mesure renouvelée en 1264 4; et, plus d'un siècle après, l'un de ses successeurs faisait arrêter « en la baye 5 » les navires de ses sujets, « par les costes de la meer d'Engleterre, » pour le passage dans cette ville de Sir Thomas de Felton, sénéchal de Gascogne, et de Sir William Elmain, gouver-
1 « ... in loco vocato Sipressa, infra parochiam de Senone. » (Rot. Vase, 5 Ed. III, m. 11.) Le commandant de la Colombe était donc bien de Cenonla-Bastide, commune dont le Cypressat forme encore aujourd'hui un hameau, situé sur le coteau qui fait face à Bordeaux.— Une pétition, malheureusement sans date, nous reporte « en la parodie de Senon Entre-deux-Meers, a lieu appelle au port de Montz, et en la paroche de Voliac, au lieu appelle Figueyrous, » et nous apprend qu'au xive siècle, les cinquièmes, seizièmes et dîmes, en possession de « Sire Johan Colome, » montaient, dans les bonnes années, à dix tonneaux de vin. {Pétitions to the Ring and Council, 499. B.)
2 Rot. l'Ut, clans., 11 Hcn. III, A. D. 1227; vol. II, p. 172, col. 2.
3 Rymer, Fœdera, etc., vol. I, p. 406, 407 ; cd. III, t. I, pars I, p. 143, col. 1 . — Sir Harris Nicolas, a History of the Royal Navy, vol. I, p. 195, 196. — Macpherson, Annals of Commerce, vol. I, p. 394. — Matth. Paris, Historia major, p. 581.
4 Les navires mis en réquisition a Bordeaux en cette circonstance étaient au nombre de vingt-trois. (Rot. litt. clans., 48 Hen. III, m. 4 in dorso. — Nicolas, a History of the Royal Navy, vol. I, p. 214.)
5 Sir Harris Nicolas a parfaitement démontré que le lieu ainsi désigné dans Froissart, n'est pas l'île de Bas, ainsi que l'a conjecturé Johnes, mais la baie de Bouraeuf, qui est située au sud de la Loire, près de l'île de Noirmouticrs et sur les confins du Poitou. Voyez a History of the Royal Navy, etc., vol. II, cit. ii, p. 138, note b, et p. 139, note c, A. D. 1371. — Les marchands de Bordeaux achetaient dans l'ile de lias du sel pour le revendre en Angleterre. < liol. Vase. 3 lien. IV, m. 1.)
neur de Bayonne, dans sa résidence1. Richard 11 mit pareillement arrêt sur les navires et barques du ressort de l'amirauté de l'ouest en partance pour la Guienne aux approches des vendanges de 1381 2, et Henry VI en fit autant pour le passage de son lieutenant de France et de Normandie, ce qui lui fournit l'occasion de se montrer gracieux vis-à-vis du propriétaire d'un navire bayonnais qui avait éprouvé de graves avaries en transportant des vins de Bordeaux en Angleterre 3. Il faut ajouter que cette saisie-arrêt s'opérait avec la dernière rigueur et s'étendait jusqu'aux navires chargés et prêts à mettre à la voile; on leur faisait déposer leur cargaison pour les employer au service du roi 4.
Le roi mettait encore la main sur les navires quand ils échouaient à la côte dans quelqu'une de ses possessions5, el surtout quand des marins ou des habitants des bords
' Rot. parliament., \. n. r>7(>. 50 Ed. III; vol. Il, p. 346, col. i.— Apvès avoir accompli leur voyage, les maîtres des navires mis ainsi en réquisition crurent pouvoir, a la faveur des trêves conclues avec l'Espagne, passer dans la baie pour y charger du sel « pour le royaume viteller; » mais la ils lurent surpris par l'ennemi et cruellement maltraites, ainsi que nous 1 apprenons par leur pétition, où tous ces détails sont consignes. Cette pétition a été analysée par Cotton, dans son Exact Abridgemettt ofthe accords in the Tower of Loti don, etc., p. 15:2.
2 Rot. Vase, 5 Rie. II, m. 18.
:t Ibid., 10 lien. VI, m. 15. Voyez encore iiieml). 17 pour une exemption semblable.
'* Rot. litt. clans., 15 Johann.; pais I, m. 3 /// dorso. (Nouv. Kyni., vol. 1, part. I, p. 118.) — Ilot. Franc, 22 Ed. III, m. î) /'// dorso. Ibid., vol. III, paît. 1, p. 171.)
:i II existe, au sujet des effets naufragés, un mandement de Richard h* qui a ete publié par M. Champollion dans ses Lettres de rois, reines, etc., t. I. p. 15 et l(i. Si l'on en croyait Rymer, il y en aurait un plus ancien ; mais, comme la lait observer Madox , la charte imprimée t. I , p. 36, ~>7, des lùcdera. est mal attribuée et se l'apporte a la vingtième année de llenrv III 1236 . et mm ii l'année 1 171. vingtième de Henry II.
de la mer n'avaient point pris les devants l. Gérard le Roy de Bordeaux et ses associés, ayant perdu par un naufrage des [vins qu'ils avaient embarqués pour l'Angleterre, ordre fut donné au vicomte de Norfolk et de Suffolk de recueillir ces épaves et de les garder en consignation jusqu'à ce que le roi eût décidé s'il y avait wrec et ordonné ce qui serait juste2.
Sous l'un des règnes suivants, Thomas de Hampton, sénéchal des Landes, s'était mis en route pour son poste sur un navire de Bayonne ; il rencontra des pirates de Santander, qui l'attaquèrent, mais il eut le dessus. Il se croyait désormais à l'abri de pareilles aventures, quand, ayant conduit sa prise entre Bayonne et Cap-Breton, il vit fondre sur elle une multitude armée, commandée par le maire de cette dernière ville, qui s'empara du navire espagnol et delà cargaison, évalués 400,000 florins :>. L'acte qui nous fournit ces faits est muet sur le motif ou le prétexte d'une pareille capture; mais la persistance avec
1 Voyez dans les Rôles du Parlement, vol. I, p. 239, et dans l'Histoire de la marine royale, de Sir H. Nicolas, vol. I, p. 360, la relation du naufrage d'un navire de Fontarabie, en route vers la Guienne avec une cargaison d'une valeur de 2,200 livres sterling. Les Olim (t. I, p. 413, n° xxin) nous ont conservé le souvenir d'un procès qui eut lieu en 1272, a l'occasion du sauvetage d'un chargement de vins, sous promesse de la moitié, et qui se termina contrairement au principe établi dans les Rôles d'Oléron, et exposé par Cleirac. (Les Us et coutumes de la mer, édit. de 1671, p. 17.)
2 Rot. litt. clans., 10 Hen. III, vol. II, p. 187, col. 2. — Deux ans auparavant, le môme Gérard le Roy de Bordeaux avait vendu a Henry III vingt barriques de vin au prix de 29 livres, ce qui faisait 29 sous la barrique. En 1223, le roi ordonnait de le payer, en même temps que Jean Gombaud, bourgeois de la môme ville, auquel il était dû 19 livres, valeur en vins, a raison de 38 sous la barrique, et que Guilhem et Arnaud, ses associés, dont la fourniture s'élevait a soixante-quatorze barriques, et la créance a 132 livres 12 sous, au môme taux de 38 sous. {Und., 9 Hen. III, vol. H, p. 18, col. 2.
! Rat. Vase, 28 Ed. III, m. 9.
laquelle la municipalité de Bayonne lutta contre un officier du roi et le roi lui-même, s'explique par le droit de bris consigné dans les privilèges de la Ville et confirmé par Edward III1.
Ce droit occupait encore une place considérable dans la coutume de Mimizan, ville ancienne située entre Bayonne et Bordeaux. Les divers articles de ce code dans lesquels il est inscrit, pouvant augmenter les lumières que nous avons recueillies sur le commerce maritime de la Guienne au moyen âge, on nous pardonnera bien d'exposer ces divers articles avec quelque étendue. Les rédacteurs de cette législation commencent par déclarer fièrement qu'ils ont, comme toute personne de Mimizan , « debvoir et usage » d'explorer la côte depuis la Teste-de-Buch , du lever du soleil à la chute du jour. Si cette recherche fait découvrir un objet de valeur, le tiers appartient au seigneur et le reste au sauveteur, pourvu toutefois qu'il ne s'élève point de réclamation de quelque sujet du roi. Si c'est un «trousseau de drap qui soit lié en pièce entière , à celuy qui l'a trouvé une robe du meilleur drap du tout ; » le surplus revient au seigneur. Toute robe cousue et faite, et tout drap que l'on puisse employer à cet usage , sont à celui qui les trouve. Pour chaque tonneau de vin, il a cinq sous ou le fût, à son choix; mais il lui est permis d'en boire suffisamment et raisonnablement. Toute pièce de drap entamée est à celui qui la trouve. Vient maintenant un article terrible ainsi conçu : « Item si nef ou bateau ou aguet, ou tout autre vaisseau, se rompoit ou touchoit ;i la eoste de la mer, la fuste (le bois) et 1<>s ferraiures
1 Hot. Vase., 15 Ed. III. m. 56.
est do celluy qui pourra on avoir. » Passant ensuite au poisson à l'état d'épave , le rédacteur de la coutume de Mimizan termine ainsi : « Item créât 1 ou tout autre poisson est du trouveur, excepté arrays ou baleine, auquel le trouveur n'a sinon la barbe et ung poulin de redout, en tel lieu qu'il se voudra la tirer, partie desquelz droictz compete et appartient à l'œuvre de l'eglize Nostre-Dame dudit Mimizan2. »
A l'extrémité opposée de la Guienne , un autre navire de Bayonne, la Sainte-Marie , avait éprouvé le même sort que le forban de Santander. Parti de Londres pour Bordeaux, en compagnie de plusieurs autres, tous chargés de vivres pour le compte de divers, nommément du roi et du maire Jean de flsle, ce bâtiment, pour échapper à des pirates et à la destinée du reste de la flotte, s'était réfugié à Soulac : c'était tomber de Charybde en Scylla. Il fut envahi par les vassaux de Senebrun, sire de Lesparre, pillé et mis en pièces, et leur suzerain se refusa longtemps à restituer ce butin5.
Edward III, loin d'abolir le droit de bris, en Guienne, s'occupa de le régler à son profit4, k voir le regret qu'il éprouvait que ses ancêtres l'eussent aliéné en faveur du chapitre de Saint-André de Bordeaux, il est visible que ce droit était de bon rapport, au moins dans le pays de Buch,
1 Esturgeon.
2 Previlieges et exemptions pour les manans et liabitans des Heu et bourg de Mimisan en la seneschaussée de Guienne. (Enregistrement des édits et lettres patentes du parlement de Bordeaux, aux Archives de la Préfecture de la Gironde.)— La dernière continuation de ces privilèges, successivement renouvelés par les rois d'Angleterre, est du 1er décembre 1571, sous le règne de Chartes IX.
; Ilot. Yasr.. M Ed. 111, ni. 3. i][\ \2 Ed. 111, m. ±
; IbuL. TA Ym. m, m. 12. fNouv. Rym., t. III, part, i, p. 580.)
aux lieux de Lège1 et d'Audenge2, dont le revenu s'augmentait des désastres du commerce et de la navigation.
Ce droit existait encore dans toute sa force au xve siècle. En 1405, Henry IV concédait à Pey Arnauton une rente annuelle de 20 marcs, à prendre sur les épaves qui viendraient échouer sur la côte depuis Capbreton jusqu'à Fontarabie3, et, dix ans plus tard, Henry V octroyait à Jean, seigneur de Saint-Pé, pareille rente de 100 marcs, payable par les mains du connétable de Bordeaux4. Les religieux du prieuré de Notre-Dame de Soulac étaient également en possession du droit de naufrage et épave « dans toute l'estendue et jurisdiction dudict Soulac, durant deux grandes lieues et demye, » ce qui était d'un revenu considérable5.
Les seigneurs suzerains des pays baignés par des fleuves et des rivières, avaient tenté de s'arroger le même droit sur les naufrages qui avaient lieu sur leurs terres : Edward III s'opposa à ces empiétements, et signifia aux comtes, vicomtes, barons et aux autres nobles de Guienne, qu'ils eussent à s'abstenir de rien prendre, exiger ou lever, sous couleur de droit de côte, sur les naufrages dans les eaux de la Gironde, de la Dordogne, de l'isle ou du Tarn, au préjudice de la couronne6.
1 Rot. Vase., 5 Ed. III, ni. 12.
- IlHtL, 10 Ed. III. ni. M.
:i IbhL, 7, 8 Hen. IV, ni. 0.
* Ilf'uL, 2 lien. V, ni. 2. — A la mort de Jean tic Saint-Pé, son fils Auger hérita de celte rente, réduite a 20 mares. IhiiL, 20 Hen. VI, m. 2~. Elle passa ensuite a Gratien de Luez, seigneur de Saint-Pé. [laid., 39 lion. VI, m. 8.)
:> Estai des droicts cl appartenances du prieuré de /V.-D. de Soulac ci de son revenu, note déposée au\ Archives départementales de la Gironde.
8 /,'.»/. Vase, r>i Ed. m. mi. 1-2.
Deux arrêts du parlement de Bordeaux révèlent avec quelle ardeur les populations riveraines retournaient à leurs habitudes de pillage quand un sinistre avait lieu. Le 7 septembre 1538, la cour avait « inhibé et défendu à tous seigneurs justiciers et autres manières de gens de rompre ou démolir, faire rompre ou démolir, aucuns navires, gabarres, ne aultres vayseaulx, quant par tempeste seroient gectés ez portz, havres, costes et rivaiges, tant sur la mer que rivière de Gyronde ; » toutefois le fait se reproduisait journellement. Trois ans après la date que nous venons de citer, deux marchands de Bordeaux, Jean de Larroy, dit de Lestey, et Johannot de Barrot, avaient affrété un navire biscayen « pour fere conduyre et porter certaine quantité de marchandise comme harans, merluz, balayne, » etc. Le navire, étant en route, fut poussé par la tempête sur la côte de la presqu'île d'Àrvert, et devint la proie d'une population avide et cruelle1.
Les baillis des ports anglais arrêtaient encore les navires de la Guienne à la requête des créanciers des propriétaires véritables ou supposés. Guillaume de Blaye et Pierre de Setes avaient amené à Sandwich un navire avec un chargement de vins ; il fut saisi pour assurer la rentrée d'une créance d'un certain Jean Page sur Guillaume Bruet, Guillaume Arnaud et Pierre Trencard. Les deux premiers, déclarant qu'ils n'étaient ni cautions ni débiteurs, obtinrent du roi, pour le cas où ils fourniraient la preuve de leur dire, mainlevée de la saisie -arrêt, à la condition expresse de conduire les vins à Londres2.
1 Registres du parlement de Bordeaux, l>. 24; 10 mars [Mi.
2 Rot. litt. clans., M Uni. III; vol. II. p. 167, col. 2.
Gomme il est naturel de le penser, les navires anglais dont les propriétaires ou capitaines avaient donné lieu à des réclamations, n'étaient point traités autrement à Bordeaux. En 1243, trois maîtres de navires qui y avaient amené le trésor de Henry III et une partie de son monde, furent arrêtés sur la plainte d'un certain Robert Geraudon, et il ne fallut pas moins qu'un mandement du roi au maire et à tous les baillis pour les faire relâcher , en stipulant que si l'un des trois avait fait tort audit Robert, justice lui serait rendue *.
Sous l'un des règnes suivants, le capitaine du Saint- Johan de Bayonne , qui avait conduit en Angleterre maître Edmund de Morteyn, en compagnie de Raoul, comte de Stafford, lieutenant du roi, avait, sans considération pour ce personnage, pour la qualité ni pour la mission du clerc, appelé en Angleterre par ordre du roi , fait main basse sur des vins et d'autres marchandises chargés sur ce navire par cet ecclésiastique, qui sans doute avait voulu tirer un large parti de l'immunité attachée à son état. Maître Edmund, jaloux de rentrer en possession des 1,500 florins auxquels il estimait sa perte, poursuivit en justice le spoliateur, qui fit défaut, et il finit par obtenir du roi l'ordre au sénéchal de Gascogne de décréter le marin infidèle de prise de corps-.
Sur la fin du règne d'Edward Ier, Henry dé Bronde, étant venu charger des vins à Bordeaux, vit saisir son navire, appelé lit Rose de Ros, et fut lui-même emprisonné avec son équipage, à la requête de la veuve d'un certain Arnaud de la Forêt (de Silva) et en vertu de
1 l'ai, el cart, insimulde Vase, J7 Hen. III, ni. 26. Rot. Vase. 28 Ed. III. m. 3. Cf. m. 14.
vieilles lettres de marque, accordées au défunt longtemps avant la guerre de Gascogne. Ainsi retenu sur la terre étrangère, Henry de Bronde adressa une pétition au roi en son conseil; il lui exposait les faits, le suppliait d'envoyer au maire de Bordeaux Tordre de le relâcher avec son monde, invoquant la coutume, qui ne permettait pas d'arrêter un navire, une fois qu'il était à demi chargé1.
En 1317, deux Anglais, se trouvant dans le même embarras, avaient recours au même remède. Roger Brown et R.obert Gorteler s'étaient vu saisir à Bordeaux la Margaret de Gosford, qu'ils y avaient conduite dans un but de commerce. Ils s'adressèrent à Edward II pour faire lever l'embargo mis sur leur navire, et recouvrer, s'il était possible, le fret qui leur était dû; mais, à ce qu'il paraît, ce n'était point chose facile ; car, en dépit de l'ordre expédié au sénéchal de Gascogne2, l'affaire n'était point encore terminée dix ans plus tard, et, à son avènement au trône, Edward III rendit une ordonnance analogue à celle de son père3. Une autre fois, le roi accueillait avec faveur la réclamation d'un marinier de Bayonne qui avait chargé à Bordeaux des vins pour Arnaud Calhau, de cette ville, les avait portés à Londres, où ils étaient passés dans les celliers royaux, et n'avait pas été payé de son fret4.
Pour être ainsi l'objet d'une saisie, il n'était pas nécessaire de se trouver sous le coup d'une obligation personnelle; il suffisait d'être le compatriote d'un étranger
1 Pétitions to the King and Council in Aquitaine, end of Ed. I and beginning of Ed. II, S. 3. (Publie Record Office, a Londres.)
2 Rot. Vase, 11 et 12 Ed. Il, m. 40 in dorso.
3 Ibid., 1 Ed. II!, m. I.
1 Ibid., 26 Ed. III. m. 8,
à l'abri des poursuites légales par l'absence ou par la mort, de sorte que l'on pouvait s'attendre à chaque instant à se voir atteint par le droit de marque ou par l'un des nombreux abus qu'en entraînait l'exercice1. Toutefois, cette jurisprudence barbare n'était pas généralement admise. En 1225, Henry III commandait au justicier d'Irlande de délivrer à Gilbert Livet, bourgeois de Dublin, un navire capturé en Bretagne, après la reddition de la Rochelle, par un homme à son service, sans s'arrêter à l'opposition d'Hélène, veuve de Richard Glerk, de Dublin, fondée sur ce qu'elle avait perdu un navire dans la même circonstance, « d'autant, est-il dit dans le mandement, qu'il ne nous semble pas juste que ledit Richard (c'est le nom du serviteur de Livet) perde le navire en question, qu'il a gagné dans un pays en guerre avec nous, et cela parce que ladite Hélène y aurait perdu un bâtiment elle-même2. » Les débats relatifs à cette revendication ne s'arrêtèrent pas là. En décembre 1225, l'ordre était envoyé aux baillis de Southampton de permettre à Robert Gaillard, qui commandait un navire appelé la Gaillarde, réclamé par une femme de Dublin et dérobé sur la côte de Bretagne, de l'emmener partout où il voudrait, à la condition de fournir la caution de notables habitants de Bordeaux, de produire le warrant dudit navire par-devant le roi à Westminster, le 29 mai de l'année suivante, comme de payer la valeur du corps du navire, suivant l'estimation qui en serait faite par des experts, au cas où il lui arriverait quelque chose dans
1 Voyez dans les Actes du parlement de Paris, 1. 1, p. 71 . nu- 7Xr> et 78 i. doux arrêts de l'an 12(r>, dont l'un se rapporte à des Bordelais. 8 .Nicolas, a History ofthe Royal Navy, vol. I. ch. i\. p. -2r>:>.
l'intervalle1. Peu de temps après, les bourgeois de Bordeaux apportèrent la preuve que Harold de Portsmouth, Robert Russell et Gervase Springet, de Southampton, avaient vendu à Guillaume Merlon et Robin Gaillard, à Bordeaux, la Gaillarde, qui avait été ultérieurement saisie à la requête d'Hélène de Dublin; et il fut ordonné de remettre ce bâtiment auxdits Merlon et Gaillard2.
Sous le même règne, trois bourgeois de Bordeaux, que Henry III appelle ses marchands, se prétendant lésés par des sujets du comte de Flandre, faisaient, à la suite du procès régulier requis en pareil cas, arrêt sur les Flamands jusqu'à concurrence de 328 livres 17 sous 6 deniers sterling, et obtenaient, à cet effet, un ordre adressé au vicomte de Southampton5. Un autre commerçant, prédécesseur d'un certain Raymond Léon, de Bordeaux, avait exercé des poursuites contre un marchand de Dunwich, dont il se prétendait créancier. Ce dernier étant mort, notre Bordelais ne renonça pas à faire valoir ses droits ; appuyé par les autorités locales, il se tourna contre les bourgeois et les marchands de Dunwich qui venaient à Bordeaux pour leur commerce, et fit saisir leurs navires et leurs marchandises. Il fallut qu'Edward écrivît au sénéchal et au prévôt de l'Ombrière pour mettre fin à ces vexations4.
Son fils écrivait plus tard au sénéchal de Gascogne et au capitaine de Saint-Matthieu de mettre la main sur les
1 Rot. litt. clans., 10 Hcn. III; vol. II, p. 86, col. 1.— Rotnli liberate, 10 Hen. III, înemb. 6. — Sir Harris Nicolas, a History ofthe Royal Navy, vol. I, p. 235, 236.
2 Rot. litt. clans., 10 Hen. III; vol. II, p. 111, col. 1. ;i Rot. Vase, 13 et 11 Ed. II, m. 3.
4 IOhL, m. 8.
effets et marchandises de corsaires dieppois qui, au mépris des trêves, s'étaient emparés de la Margaret (VYarmouth, en route pour la Flandre , et jetée par la tempête dans le port de Bordeaux ; tous les Normands étaient compris dans la proscription1. Dans une autre circonstance, le même sénéchal reçoit l'ordre de mettre arrêt sur les biens et marchandises des Malouins et de les délivrer à un certain Pierre de Saint-Pé, marchand gascon, qui avait à se plaindre des gens de Saint-Malo2. Déjà, à l'occasion d'un navire du même nom, le Saint-Pierre de Bayonne, qui, après avoir chargé à Bordeaux deux cent quarante barriques de vin et autres marchandises pour l'Angleterre, avait été pillé en mer par des pirates espagnols, Edward III avait eu recours aux mêmes moyens pour faire rendre justice à l'armateur Pierre Bernald de Tholouse : il avait fait expédier au sénéchal de Gascogne et à tous les officiers publics en ce pays, l'ordre d'user de représailles sur les Espagnols qui pourraient s'y trouver". Mais le moment approchait où le commerce de Bordeaux allait être protégé d'une manière plus efficace.
D'autres Espagnols, commandés par don Carlos de la Cerda, fils du célèbre don Luis d'Espagne, et arrivés à Guerrande en Bretagne, en 1349, s'étaient dirigés de là sur Bordeaux. Dans cette traversée, ils s'emparèrent, au mépris de la trêve conclue entre les deux couronnes d'Angleterre et de Castille, de plusieurs bâtiments anglais chargés de vins, dont ils massacrèrent les équipages1.
1 Rot, Vase, 19 Ed. III. m. i in ttorso. * IbhL. 25 Ed. III, m. 3.
;i Ibid., 16 Ed. III, m. 30 in dorso.
1 Roberti de Avesbury Hlstoria de mirabilibus gestis Edvardi ///. ed, Th. Hcarnio, p. 185. — Nicolas, a History ofthe Royal \orii. vol. II. <•!). n, p. 101.
A dater de ce moment, il fut pris des mesures pour l'aire escorter par des vaisseaux armés eu guerre les navires qui allaient s'approvisionner en Guienne1.
Mais les représailles exercées à Bordeaux, bien que justifiées, continuaient à effrayer le commerce; les marchands se retiraient de cette place, et les arrivages ne se faisaient plus; ce fut alors au roi à s'inquiéter et à chercher un remède à la situation. Il n'en trouva pas de meilleur que de commander au sénéchal de Gascogne et au connétable de Bordeaux d'établir une distinction entre les navires et la cargaison, et d'excepter celle-ci de la confiscation toutes les fois qu'il leur serait prouvé que les armateurs n'en avaient nulle connaissance au moment de l'embarquement. Défense expresse fut faite à ces officiers d'arrêter ou de laisser arrêter quoi que ce fût des marchandises apportées à Bordeaux, à moins de nécessité urgente, de nature à donner lieu à des prises pour le service du roi, et il leur fut recommandé de traiter d'une façon aimable et civile les marchands et toutes autres personnes qui viendraient à Bordeaux avec des navires et des marchandises, afin que les étrangers, après y avoir séjourné, en conservassent un bon souvenir2.
La coutume invoquée par Henry de Bronde5 ne permettait pas, à ce qu'il paraît, qu'une saisie-arrêt put,
—Comme le fait remarquer ce dernier auteur, le récit de KnyghtoiJ ap. Twvsden, col. 269:2 1 offre dos différences considérables; mais le fond est toujours la déroute et le pillage d'une flotte anglaise frétée pour aller charger des vins de Gascogne.
1 Rymer, Fœdera, etc., t. III, p. 206. — A Hist. ofihe Royal Nanj, vol. II. p. 114.
2 Rot. Vase, 25 Ed. III, m. 3.
■' Voyez ci-dessus, p. 77.
avoir lieu à Bordeaux pour une dette contractée à l'étranger, surtout si elle avait donné lieu à un litige encore pendant. Un certain Edmund Arnaud, de Dartmouth, avait souscrit une obligation à John Hauley, de la même ville. Le créancier étant venu à mourir, le fils, sous couleur d'inobservation du contrat, engagea une instance devant la cour du roi, à Bordeaux, et fit saisir certains navires de son débiteur qui s'y trouvaient. Celui-ci mit opposition à la saisie, se fondant sur ce que, selon la loi et la coutume d'Angleterre, un contrat passé dans ce royaume ne pouvait être discuté et terminé ailleurs ; et le roi, accueillant la pétition d' Edmund Arnaud, ordonna aux autorités de Bordeaux de lever l'arrêt, pour peu que les faits exposés fussent exacts ' .
A toutes ces entraves qui gênaient le développement du commerce de Bordeaux, il faut ajouter les ordonnances royales qui venaient prohiber l'exportation de marchandises d'un royaume dans l'autre. lTn interdit de ce genre ayant été jeté par Edward Ier sur le commerce avec les autres pays, les bourgeois et bonnes gens de Southampton, lésés dans leur industrie et leurs intérêts , adressèrent au parlement une pétition pour obtenir l'autorisation d'aller en Gascogne, et non ailleurs, avec leurs navires, pour y charger des vins et les rapporter en Angleterre, offrant de donner telle caution que le roi et son conseil voudraient ordonner. À cette condition, l'autorisation fut accordée8.
1 Rot. Vase, 1 1-1 1 Hen. IV, m. lô. — Ce John Hauley est probablement le même qui, vers la lin du règne de Richard II, avait fait saisir enGnienne divers bâtiments et marchandises appartenant à un antre marchand anglais, Roger Bryniour. L'affaire se termina de même par une lettre adressée par le roi au prévôt du château de l'Ombrière. (lbid.} ±2 Rie. II, m. 1-2.^
' Rotvli parl'umentorum, \. I>. 1306, r:> Ed. 1. n° 10 ; vol. I, p. l(>~. col. -2.
A ces calamités , auxquelles le commerce de Bordeaux avec l'étranger était exposé, il faut ajouter les infidélités des facteurs ou commis que les marchands étaient fréquemment dans le cas d'employer. L'un d'eux, William de Doneaster, avait envoyé le sien en Guienne pour le représenter : ce serviteur, ayant reçu diverses marchandises appartenant à son patron, et par celui-ci estimées 300 livres sterling, en disposa à son gré, et se refusa ensuite à rendre des comptes à son commettant. Celui-ci eut recours au roi par voie de pétition, et le sénéchal de Gascogne reçut l'ordre de faire droit à la plainte du marchand anglais et prompte justice du fripon qui, après s'être rendu coupable d'un abus de confiance, s'était sans doute bien gardé de rentrer dans son pays1.
Pendant le cours de la guerre de cent ans, les rois anglais jugèrent à propos, plus d'une fois, de rassurer le commerce de Bordeaux, qui avait de si bonnes raisons pour s'effrayer. Déjà, en 1226, on voit Henry III inviter les marchands de Gascogne et d'Anjou à venir en toute sécurité dans le port de Southampton pour y faire le commerce2. Le 5 janvier 1325, Edward II écrit au sénéchal de Gascogne et au connétable du château de Bordeaux de faire proclamer que tous marchands disposés à venir, avec leurs effets et marchandises , dans le duché et autres possessions anglaises, y trouveraient sûreté et sécurité, à l'exception des commerçants de pays ennemis; le 21 février suivant, il revient à la charge, et nomme la cité de Bordeaux comme l'endroit qu'il
1 Rot. Vase, i" el 14 Ed. II. m, 1 in âerso. — 15, !G et 17 Ed. I!, m. 17 et I i in dors».
Voyez ci-après p, 94, note 1.
avait surtout en vue4. Quant aux pays ennemis, c'étaient l'Agenais, le Périgord,le Quercy, leBazadais, laSaintonge et l'île d'Oléron, à l'exception des châteaux et villes de Penne, de Primerole, de Pommiers et de Montandre. Le roi, voulant punir la défection de provinces autrefois fidèles et maintenant portées vers la France, avait ordonné d'arrêter ceux de leurs hommes et de leurs marchands que l'on trouverait en Angleterre; l'année suivante, il écrivit de nouveau aux vicomtes de Norfolk et de Suffolk, pour leur recommander l'exécution de cet ordre2. En 1331, le successeur de ce prince crut aussi devoir envoyer en Guienne une proclamation pour inviter les marchands de vin gascons à expédier en toute confiance leurs denrées en Angleterre3.
1 1U>t. Vase, 18 Ed. II, pars I, ni. lb, et 10 in dorso.
2 lUd., m. 20; 19 et 20 Ed. !l. m. 3 in dors». 5 Ibid., Ti Ed. 111. in. 10.