CHAPITRE V
COMMERCE DE BORDEAUX AVEC HULL, EXETER , DARTMOUTH, BRISTOL, CHESTER, L'IRLANDE, LA NORMANDIE ET LA BRETAGNE.
Importance do l'ancien commerce de Bordeaux avec Hull-sur-l'Humher. — Arnald Michol de Besancion. — Transport de vins, par la marine de Hull, de Bordeaux en Normandie. — Témoignage touchant l'excellence du vin de Pauillac, en 1723 ; prix qu'il se vendait. — Relations commerciales entre Bordeaux, Exeter, Dartmoulh, Bristol et Ghester ; chartes parties d'affrètements de navires entre Bordeaux et divers points de l'Angleterre et de l'Irlande. — Date récente des relations commerciales entre Bordeaux, cette île et l'Ecosse. — Débouché des vins de Gascogne en Normandie; culture de la vigne dans ce pays; raisons qui la firent abandonner. — Vins expédiés de Bordeaux en Normandie, et jusqu'à Paris ; quantités considérables de vins de Gascogne et de Poitou importés dans l'Ile-de-France par des religieux. — Relations commerciales entre Bordeaux et la Bretagne; pirateries des Bretons.
Jusqu'à présent, nous n'avons guère parlé que du commerce de Bordeaux avec Londres et les ports du sud de la Grande-Bretagne : il est temps de passer au nord et de voir comment ce même commerce se faisait. Prenons comme point de comparaison Hull-sur-1'Humber.
Au xiie siècle, l'importation des vins de ce côté était considérable. En 1290, Edward Ier chargeait Joricius le Fleming de percevoir sur ceux qui entraient dans le port de Hull un certain droit 4 ; et nous apprenons, par un document de l'année suivante, que Gervase de Clifton, sous-shériff du Yorkshire, avait, conformément aux ordres de son maître, payé 78 livres 2 shillings 10 deniers et demi, pour la voiture, par terre et par eau, de quatre cent quinze barriques et deux pipes de vin, envoyées de la ville de Hull à Rrustwyk , Koweït ,
1 Charles Frost, Notices relative t<> the early History of the Town mul Voit of Hull, etc. London, 1827, in-K p. 20, note ;.
Knaresburgh , Hexwra , Alnwick , Berwick et Norham * . En 1299, trente barriques de vin furent envoyées de Hull à Hartlepool, sur l'ordre d'Adam de Rokesle2. Vers la même époque, Simon de Kyme, shériff du comté d'York, se remboursa, par ordre du roi, du louage de quatre charrettes destinées à transporter quatre barriques de vin de Kingston-sur-Hull à York, puis à Knaresburgh3. Quelques années plus tard, un marchand gascon, nommé Jean de Coygas, avait un procès avec un certain Arnaud de Wadite, de ce même Kingston, pour six barriques de vin4, et Pierre Aygem, qui, écrivant au roi, prend le le titre de « son marchaunt de Burdeaux, » adressait à Edward II une pétition pour arriver à être payé de vingthuit barriques et trois pipes, au prix de 60 sous la barrique, plus 11 livres 5 sous pour fret desdits vins, dont lui était redevable Arnald Michol de Besancion, qui les avait achetés à Hull, et se trouvait alors en prison"1.
Cet Arnald Michol de Besancion avait apparemment encouru cette peine par quelque infidélité dans une mission qu'il avait sollicitée, vraisemblablement avant celle dont on voit investis Stephen d'Abingdon et Richard Norton6. Après avoir signalé au roi et à son conseil l'avantage qu'il y aurait, disait-il, à faire emplette des vins destinés à la consommation de la maison rovale, sur
1 Mag. Rot., 19 Ed. I. Ebor., cité par Frost, p. 106.
- Liber quotidianus, etc., folio .').".
:! Ibid., folio 7(i.
* Rot. Vase, lô et 14 Ed. II, m. 1(> in dorso.
'■■ Pétitions to Aie King and Parliament, Public Record Office, ITTi, a. (Rotuli parliammtorum , A. 1). \7r2\ et 1322, 15 ci 16 Ed. Il; vol. I, p. 109, col. 1.)
r> Pat., 13 Ed. II. pars I, m. (>. Nouv. Rym., vol. II. pars 1. p. 125, 126.
les lieux de production, et non, comme par le passé, en Angleterre* Arnald Michol avait demandé une forte somme, 2,000 livres, pour aller acheter en Gascogne, à l'époque des vendanges, la provision de toute l'année. Le conseil, affriandé par l'assurance qui lui fut donnée, que ce vin reviendrait à meilleur marché que de la bière, surtout au prix où se trouvaient alors les orges et les avoines, émit un avis favorable, et le trésorier, en même temps que le sénéchal de Gascogne et le connétable de Bordeaux, reçut des ordres en conséquence1. Mais revenons à Hull.
Les chanoines de l'abbaye de Bolton n'achetèrent pas moins, en une seule année, de sept pièces de vin sur cette place2, et, dans les premières années du règne d'Edward III, Richard de la Pôle, bouteiller du roi, reçut l'ordre d'acheter, d'abord, deux cents barriques de vin dans ce port et de les envoyer à Berwick-sur-Tweed r\ puis cinq cents pièces en Guienne, dont quatre cents pour Kingston4. Le compte de John Leversedge et de John de Tutbury ne comprend pas moins de deux cent cinquante barriques de vin importées à Hull, pendant le mois d'avril, par des navires appartenant à ce port5;
1 Pétitions to the King and Council, 211, M. — Plus tard, les achats de vins pour la provision des rois d'Angleterre continuèrent a se faire en Guienne. L'an 1406, Richard Mackanan, bourgeois de Bordeaux, et John Melhurne, marchand anglais, furent chargés de ce soin pendant l'espace de cinq années. (Ilot. Vase, 9, 10 Hen. IV, m. 6.) Après eux, il fut dévolu a un bouteiller du roi, envoyé a cet effet « en la haute paiis » (ibid., 11-14 Hen. IV, m. 11), puis a Thomas Bolthorpe. (Ibid., A Hen. V, m. 3.)
2 Whitaker, History and Antiguities of Craven, etc., p. 343.
3 Rotul. original, in caria Scaccarii Abbreviatio, vol. II, folio 90, col. I. i Rot. Vase, 8 Ed. III, m. 1.
:i Frost, Notices, appendix, p. 1 el 2.
niais ces vins pouvaient provenir d'ailleurs que de la Guienne : on est fondé à croire le contraire en voyant les témoignages nombreux qui nous restent des anciens rapports commerciaux entre Hull et Bordeaux, même après la réunion de la Guienne à la France. En 1433, Richard III, prenant en considération les grands dommages que les marchands d'York et de Kingston-sur-Hull avaient éprouvés, notamment pendant l'année précédente, dans leur voyage à Bordeaux, octroyait à six d'entre eux1 la permission d'expédier leurs navires pour cette destination, avec leurs chargements2. D'autres, tels qu'Edmund Coppingdale, maître du Tri ni tic Coppingdale de Hull, du port de trois cents tonneaux; Richard Yorke, John Willesby et Robert Ghapmanne, maîtres de Y Anthony, de la même ville, du port de deux cent cinq tonneaux; Robert White, marchand de Beverley, affréteur d'un navire appelé John Bridlingtone; Thomas Hoddlestone, qui l'était de la Mary de Hull, du port de quatre-vingt-dix tonneaux, obtenaient du roi une licence pour aller chercher des vins à Bordeaux, comme Margarel Bussel, propriétaire de la Mary Bussel, du port de quatre-vingts tonneaux; Richard Yorke, déjà nommé, maître ou affréteur du Peter de Hull ', pareillement du port de quatre-vingts tonneaux; et John Somerly, de Briddlington, dans le comté d'York, auquel il était permis d'aller à Bordeaux avec le George de Hull, du port de cent cinquante el un tonneaux, toujours pour
1 Richard York el William Welles, aldermen de la cité d'York, Robert Mcok, Rauff Langton, Jamys Thomlinson et William Brampton, de la même ville.
' >!s. hail. ii" M", folio I0«> verso
charger des vins1. Citons encore cinq marchands, un d'York, deux de Kingston-sur-Hull, et deux de Bristol, qui, comme divers autres commerçants anglais , furent arrêtés à Bordeaux, avec toutes leurs marchandises, d'une valeur de 4,000 écus, en vertu de lettres de marque octroyées par le roi seize mois auparavant, dans le cours de la guerre entre la France et l'Angleterre2. Enfin, Ray, dans ses itinéraires, dit que Hull fournissait de vins la plus grande partie du comté d'York et les pays environnants5.
Il est, en effet, fort possible que le comté de Leicester ait été autrefois alimenté de vins importés par Hull. L'acte de réunion, en 1450, renferme cette clause que l'ordonnance ne préjudicierait en rien à la concession d'une tonne de vin au doyen et aux chanoines de Sainte -Marie de Leicester, à recevoir annuellement, des mains du grand bouteiller d'Angleterre, ou de son lieutenant , dans le port de Kingston-sur-Hull , « considérant, dit le roi, qu'il ne leur avait jamais été auparavant accordé de vin par nous ni aucun de nos ancêtres,
1 Ms. harl. n° 433, art. 964, folio 78 verso. — Dans tous ces permis, il est stipulé qu'ils ne sont valables que pour une fois.
2 State Paper s published under the Aiithority of Her Majesty's Commission, vol. XI, 1832, p. 362, ann. 1546. Cf. p. 376. — Les prisonniers s'adressèrent d'abord au roi de Navarre, lieutenant du roi en Guienne, qui les renvoya a la haute cour; ils eurent alors recours a l'ambassadeur Nicholas Wotton, qui en écrivit a son gouvernement, et Henry VIII donna. l'ordre au conseil de conférer à cet égard avec l'ambassadeur de France. L'affaire se termina par une ordonnance de François I«, adressée au juge ou au lieutenant de l'amirauté de Guienne, a Bordeaux, portant injonction de restituer les marchandises dans le cas où elles existeraient encore; sinon, d'en payer la valeur.
3 Select Remains of the learned John Ray, etc. London, m.dcc.lx., in-8°, p. 145.
pour chanter, ni autrement1, » c'est-à-dire, sans doute, pour se régaler dans les grands jours"2.
Un document d'une époque postérieure donne à lui seul une idée du grand commerce de vins que faisait la place de Hull. C'est une pétition, adressée par plusieurs marchands de ce port et d'York au Conseil, en 1630. Leurs facteurs ayant, à l'insu des pétitionnaires, acheté environ cinq cents barriques de vins de France en Hollande, avec quelque peu de vinaigre et de résine, dans l'ignorance de toute prohibition législative, ils demandaient la permission de débarquer leurs marchandises5.
Au reste, la marine de Hull ne s'en tenait pas à l'approvisionnement du nord de l'Angleterre; elle entreprenait encore de transporter des vins en Normandie quand cette province était sous la domination anglaise. Vers 1318, un bourgeois de Kingston-sur-Hull, Robert de Gyseburgh, avait chargé à Bordeaux, sur son navire, la Redecoge de Hull, des vins pour le compte de divers marchands, à destination de Harfleur. Arrivé à la hau-
1 Mag. Rot., 6 Johann. Everwickscir.— De pareils dons n'étaient point rares, un le voit par la rubrique de vinis datis que Ton rencontre a chaque pas dans les rôles gascons et ailleurs (27 lien. III, ni. 1-2, i; Clous. Lit t. fact. in Vase. 57 lien. 111, ni. 15; Pal. Lut.. 12 Ed. II, ni. 12. etc. . Au retour de son ambassade d'Italie, en 1375, le poète Chaucer recevait d'Edward III le don d'un picher de vin par jour, sa vie durant Issue Rollof Thomas de Brantingham, etc., introduction, p. xlv). En H2S, -Henry VI accordait, d'abord à George Febrigge, puis a John Tiptoft, une barrique de vin de Gascogne, a recevoir tous les ans des mains du grand bouteiller, dans le port d'Ipswich (Ms. lat. delà Bibliothèque impériale n° 9151, félin i.\ recto), et. en 1510, Henry Vlll accordait la même laveur a l'une de ses sujettes, qui devait recevoir son vin dans le poil de Londres. (Public Record Office, Privy Seal, 1510. 27 .lune.
8 Fines, libérale et contrabrevia de Vasconia, 27 lien. III. m. 2. (AUocatio pro Galfrido de Leukenore.)
; State Papers, Domestic Séries, Charles l, 1050. vol. CLX11I, n°66.
teur de Saint-Matthieu, en Bretagne, il se vit contraint de relâcher pour se procurer des vivres, et, une fois à terre, il fut mis en prison par les baillis de l'endroit et le châtelain du Conquet. Il en sortit en payant rançon, et revint à Bordeaux pour se plaindre au prévôt de l'Ombrière. Cet officier le renvoya d'où il venait, porteur de lettres contenant des représentations aux autorités dont il avait à se plaindre; mais au lieu de la réparation qu'il attendait, Robert de Gyseburgh reçut un surcroît de mauvais traitements. Les choses prirent alors leur cours habituel : après plusieurs réclamations adressées au duc de Bretagne par le roi d'Angleterre, ce prince ordonna au sénéchal de Gascogne de mettre arrêt sur tous les biens et marchandises des Bretons qui pouvaient se trouver dans la province, jusqu'à la concurrence des pertes éprouvées par son sujet1.
Les rapports entre Bordeaux et Hull, quoique moins fréquents qu'autrefois, ont continué pendant les temps modernes2, et il est sans intérêt de les suivre, comme nous avons fait pour le moyen âge. Nous mentionnerons toutefois le voyage de la Providence de Hull, chargée, entre autres marchandises, de six tonneaux de bon vin clairet, du cru de Margaux ou de Pauillac, à cause du procès où figure cette expédition, ou plutôt à cause des lumières que les factums publiés à cette occasion jettent sur les matières que nous avons entrepris de traiter. On
1 Rot. Vase, 11 et 1:2 Ed. II, m. 1 in dorso.
- Par exemple, on trouve, dans une dépèehe officielle du 22 novembre 1601, l'annonce de l'arrivée a Hull de trois bâtiments de Bordeaux, sans rien qui indique la nature de leur chargement. (State Papers, Domestic Séries, Charles II, vol. CV, n° 57.'
regretterait, en effet, de ne point apprendre que le vin de Pauillac, « d'une qualité qui le fait toujours distinguer dans la province1, » quoique d'une mauvaise année, ainsi que l'avait été celle de 1713, pouvait se vendre un an après, à des marchands de Londres, 400 livres le tonneau, et que la famille Merman, bien connue aujourd'hui à Bordeaux dans le commerce des vins, le faisait déjà à cette époque2.
Après Londres et Hull, on peut, ce nous semble, mentionner Exeter et Dartmouth comme des ports en correspondance fréquente avec la France et en particulier avec Bordeaux. En 1208, Jean Sans-Terre mandait aux gardiens de l'évèché d'Exeter de lui expédier jusqu'à Poorstock, dans le comté de Dorset, trois barriques de vin d'Anjou3, et le marin de Chaucer, qui savait si bien tirer le vin de Bordeaux pendant le sommeil du marchand embarqué à son bord, était de Dartmouth4.
Bristol était dans le même cas que ce port. En 1280, la huitième année du règne d'Edward Ier, ce prince adressait à l'un de ses officiers l'ordre d'envoyer le plus tôt possible en Gascogne cinquante charretées de plomb
1 Ce passage en appelle un autre plus ancien, ainsi conçu : « Depuis Pauliac l'on suit la côte d'ouest de Gironde par le haut des terres pour éviter les fonds de vase dont cette partie des bords du fleuve est couverte, ce qui y rendrait la pesche inutile et intVuctueu.se. a joindre encore que ceux qui pourraient s'y addonner s'occupent a la culture de leurs vignobles, dont le vin est le plus estime de toute la province, » etc. {Procès-verbaux des visites faites par ordre du roy, etc., 31s. de la Bibl. de la ville de Bordeaux, n° 706, p. 240.
-Recueil de factums, Bibl. de la ville de Bordeaux, n° 507(5. t. V, pièces n°s30, <T). Cf. p. (il.
:! Ilot. Hit. clans., 9 Johann.; vol. 1, p. 107, col. 1.
' The Canterbury Talcs, the Prologue, v. 501), 398, 406. — Plus loin, v. 15.000. Chaucer représente le même marin avec une bouteille de malvoisie.
par quelque marin conduisant des vins de cette province à Bristol1. En 1317, une terreur panique s'empara des bourgeois habitués à se rendre à Bordeaux et en Guienne pour y acheter des vins et y faire le commerce : pendant une rébellion, le sceau de la commune de Bristol ayant été soustrait, on en avait fait usage pour mettre en circulation de fausses obligations, et ces étrangers, appréhendant d'être inquiétés, n'osaient plus revenir à Bordeaux. Le roi prit soin de les rassurer et ordonna de délivrer, corps et biens, ceux qui auraient pu être arrêtés2.
Le commerce de Ghester envoyait aussi ses marins chercher des vins en Guienne, principalement à Bordeaux. Une charte partie de la fin du xive siècle nous montre Gebon de Camberton, marchand, affrétant un baleinier, nommé la Trinité iïOttermouth, appartenant à John Gold, et conduit par Richard de Bery, pour aller de ce port à l'île de Ré, à la Rochelle, à Bourg, à Libourne ou Bordeaux. De l'un de ces points, le fret pour Waterford était de 14 shillings le tonneau, pour Dublin de 15 shillings, et de 16 pour Drogheda; mais pour Beaumaris ou Ghester, il s'élevait à 18 shillings, deux pipes comptant pour un tonneau dans la charge du bâtiment. [1 est de plus stipulé que le maître serait intégralement payé de tout son fret vingt et un jours ouvrables après l'arrivée du baleinier. « Et ledit Gebone, est-il ajouté, irendra soun avys à Belille, en la coste de Bretaine, ez- [uels avauntdits lieux que luy voet charger ledit neif, et
1 Rot. Vase, 8, 9, 10 Ed. 1, m. 5.
- Ibid., 11 et 12 Ed. II, ni. 17 in dorso.
à le fin d'Engleterre, à Ramsays ou à Saltays il prendra soun avys ezqueux de les lieux suysdits que luy voet discharger ledit balener in les parties d'Engleterre ou d'Irlande, touage et petit lodmonage sur le marchaunt l. »
Dans une autre charte partie de la même époque , mais dressée à Bordeaux, en présence du courtier Guilhem Beneyt et d'Arnaud deu Castenet, bourgeois de cette ville, figurent six particuliers comme ayant frété « la neff nomé la Lenard de Bortemuthe , Johan Dournyng mestre, » et chargé soixante-dix-huit tonneaux de vin, à destination de Beaumaris ou du Redbank de Chester, à raison de 18 shillings par tonneau, comme dessus. Le fret devait être payé dix jours après l'arrivée du navire à bon port, touage et lamanage à la charge du marchand, excepté que le maître devait prendre un pilote à ses frais à Milford ou à Dalkey, pour aller à Beaumaris ou au Redbank de Chester2.
D'autres chartes parties, qui reproduisent, à peu de chose près, les dispositions précédentes, viennent encore témoigner du courant commercial qui régnait entre Bordeaux et Chester. L'une se rapporte à la Grâce-de-Dicu de Lynn, qui avait été frétée dans la première de ces deux villes et chargée par trois marchands, pour Beaumaris, ou pour « Redbouk de Westchestre, à droite discharge, à choiys des inerchantz, pour xij. sols d'esterlins d'Engleterre. » Ce navire portait quatre-vingt-dixsept barriques de vin, au sujet desquelles le rédacteur du
1 Chester. Recognizance Roll, 18, 10 Rich. II (is . m. -2; au Public Récura Office, à Londres. Ce document est date de Sidmoulh, le lô septembre de la dix-huitième année de Richard II.
" Chester. Recognizance Roll, is. 19 Rich. 11. m. 2 in rf<»s<>.
ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. I2o
document, Arnold de Cambes, notaire public du duché d'Aquitaine, consigne la clause suivante : « Et est accordé que en ce cas que lesditz vins soient affoleez par le mestre (Johan Brimsoyn), mariners, pages ou grometz, de ladite neff, que Guillaume de Gedeneye, sire de ladite neff, les doyt et ad promys esmender ausditz merchantz ceo que sera trovee par en formation que seront affolés1, » etc.
Par un autre acte de la même nature, Innocent Chestreffelde avait affrété à Bordeaux le navire la Madeleine de Drogheda, et chargé à son bord cinquante barriques de vin, pour aller du Bec-d'Ambès au Redbank de Chester, à raison de 10 shillings le tonneau2. Plus tard, ce prix s'élèvera : la Marie de Dartmouth, pareillement affrétée à Bordeaux, et chargée de cinquante-quatre barriques de vin, par John Orguiner, marchand de Chester, et Davy Bronffilde, fera voile pour la même destination, à raison de 13 shillings par tonneau de fret, tandis que la barque la Marguerite de Kingsware et le baleinier le Julien de Brest, affrétés dans le même port par des négociants bordelais et anglais, porteront des vins à Chester, à Beaumaris ou à Dublin, pour 18, 20 et jusqu'à 20 shillings 10 deniers de fret3. Une clause expresse de la charte partie de la Marie porte que le
1 Chester. Recognhance Itoll, 18, 19 Rich. II (68), m. 2 in dorso. — L'acte est indique : « Doné à Burdeux le .x. jour de décembre l'an de grâce mil .ccc. iiij". et xiiij. De ces sount tesmoings frère Thomas Wercetre, frère Raymond Hebrard, de l'ordre des Carmes, » etc.
2 Chester. Recognizance Roll, 18, 19 Rich. II (68), m. 2 in dorso. « Esnïpt a Burdeux, le xj. jour de février, l'an de grâce mil .ccc. iiijx*. xiiij., » en présence de Perrin d'Estanffort, Guillem Faure, clercs, etc.
:i Chester. Recognizance Tioll, 10 Henr\ IV, m. 2, A. I). 1409.
louage et le petit lamanage sont à la charge du maître ou capitaine, pour entrer à Beaumaris, et de là jusqu'au Redbank, à moitié frais entre celui-ci et les chargeurs1. Enfin nous avons un reçu de la prise du George de Chester, arrivé dans cette ville chargé de vin rouge de Gascogne pour le compte d'un marchand anglais2.
Combien de temps durèrent encore ces relations de commerce entre Bordeaux et Ghester? c'est ce que nous ne saurions dire. Le 8 mars 1626, le maire de cette dernière ville recevait la déposition de Pierre Bourdeville, maître du Jacques de Dieppe, et celle de quelques autres témoins, relativement à ce navire, qui avait fait voile de Bordeaux à Beaumaris, chargé de marchandises appartenant à divers négociants de Chester. C'étaient trois de leurs agents et facteurs qui avaient frété ce bâtiment pour cette ville, dont ils étaient natifs; et, pressés par le maître, qui avait entendu dire que tous les navires ainsi frétés étaient arrêtés en Angleterre , ils lui avaient fourni caution pour obtenir de pouvoir décharger le Jacques à son arrivée à bon port r\
Huit ans après, le maire de Tenby, petit porl du comté de Pembroke, délivrait un certificat à AVilliam Milborne, de Chester, qui conduisait dans cette ville une barque de Bordeaux, chargée de vin. Battue par la tempête, cette barque avait trouvé du secours dans les marins qui montaient une chaloupe de Tenby, el le patron avait à payer à ses sauveurs une somme de 5 livres sterling, qui leur avait été promise. Pour se la procurer, coin nie
1 Chester, Recognizance Roll, 12 Henry IV. i ioo-1 Jim 74), m. 3 in tbrto. ' IbU., 18, L9 Rich. Il 68), m. 2 in dorso. V.s. harl. ii" 2104, art. 19, folio 18 recto.
pour faire face à d'autres dépenses nécessaires, il vendit une demi-barrique de vin blanc de sa cargaison, et se fit délivrer le certificat mentionné ci-dessus, le 28 janvier 1632, un mois après les circonstances qu'il relate1.
Maintenant il serait peut-être à propos de parler de l'Irlande; mais, à ce qu'il semble, ce n'est qu'assez tard que cette île se mit en rapport direct avec Bordeaux. Dans le principe, elle recevait d'Angleterre tout ce qu'elle consommait de vins et d'articles exotiques : « Que vaudrait l'Irlande sans les marchandises qu'y apportent les vaisseaux anglais ? s'écriait au xne siècle William de Malmesbury. La stérilité causée par le manque de bras et l'ignorance des cultivateurs chasse hors des villes une multitude d'Irlandais sauvages et déguenillés. Plus civilisés, les Anglais et les Français sont fixés dans les villes par le commerce2. »
Dans les premières années du xme siècle, certains de ces marchands qui venaient en Irlande, joints à des prud'hommes de Dublin, adressèrent une plainte à Henry III, au sujet des exactions dont avaient à souffrir, de la part des baillis royaux et autres, les étrangers qui importaient des vins, des draps et des vivres. Prises, emprunts forcés, tout concourait à ruiner ces marchands de divers pays : aussi n'y en avait-il plus qui voulussent descendre en Irlande avec leurs marchandises3. Les vins qu'ils y importaient devaient surtout partir de Bordeaux.
Sans nous arrêter aux six cents tonneaux de vins de
1 Ms. harl. n° -2095, art, liô, folio 248 recto.
? Will. Malmesb., Gesta regum Anglomm, lib. V, A. 1). 1119. Londini, b.dccc.xl., in-8°, vol. Il, p. 638.
3 Rot. litt. chats., i Ben. III; vol. I, p. 131, col. 1.
Gascogne commandés par Edward III, pour sa guerre d'Irlande (quatre cents à destination de Dublin, et le reste pour Waterford) l, on trouve, en 1354, des rapports bien établis entre Bordeaux et Cork2, et, plus d'un siècle après, le commerce de l'Irlande entre les mains des Portugais, des Espagnols, des Bretons, des Français et des Flamands, qui y importaient des marchandises3. En 1523, un navire de Bretagne, arrivé à Carrickfergus avec un chargement de vins de Gascogne, les avait vendus aux habitants avant que l'annonce de forces supérieures l'obligeât à fuir et à laisser partie du payement entre les mains des acheteurs4. En 1570, un marchand de Dublin demandait à Cecil le solde de 110 livres sterling pour vins arrêtés par un certain Thomas Might5. Enfin, en 1636, un navire de Saint-Malo, chargé de vins pour Limerick, ayant été poussé vers les Hébrides, était pillé par les habitants6.
On doit s'attendre maintenant à voir passer en revue le commerce de Bordeaux avec l'Ecosse; mais si l'on considère que ce royaume, longtemps indépendant et allié de la France, ne cessa d'être en étal d'hostilité avec l'Angleterre jusqu'à sa réunion à ce pays, dans les premières années du xvnc siècle, on comprendra que les relations des Écossais avec Bordeaux ne durent avoir
1 Rot. Vase, 6 Ed. III, m. 7.
* Ibid., 28 Ed. III, m. 8.
3 Simon, E&say on Irish Coins, etc. Dublin, 18li>, in-',", append. iv wm. p. 88. — Statut»1 r>:> Hen. VI, eh. \u. — Rudiog, Annals ofthe Coinage, etc., vol. I, p. 277.
i state Paper s, etc., vol. VI, p. 99, uni.
:> State Papers, Ireland, Elizabeth, 1570. vol. x\X, n" loi.
0 Ghambers, Domestic Annals ofScotland, vol. Il, p. «):>.
lieu qu'assez tard. Nous leur consacrerons un chapitre particulier, et nous terminerons celui-ci par l'exposé de nos recherches sur le commerce de la: Guienne avec une autre des possessions anglaises* sur le continent.
Les vins de Gascogne trouvaient un débouché en Normandie aussi bien que de l'autre côté de la Manche. 11 est certain que, dès le vme siècle, la culture de la vigne, déjà introduite dans cette province, y était pratiquée autour des monastères. Il s'agissait surtout d'assurer aux établissements religieux l'approvisionnement nécessaire pour le sacrifice de la messe; les incursions des pirates sur les côtes, et les difficultés des communications par terre, mettant trop souvent obstacle à ce qu'on pût s'en procurer par la voie du commerce, et toujours à des prix très-élevés. « Plus tard, ajoute M. Biot, auquel nous empruntons ces considérations, quand la Normandie, sous ses premiers ducs, eut un gouvernement indépendant de fait, et souvent hostile aux provinces françaises qui l'environnaient, les vins de Gascogne, du Poitou, de l'Ilede-France et de la Bourgogne, ne purent habituellement lui parvenir qu'après avoir acquitté, outre les frais du voyage, des droits multipliés dont les chargeaient, dans leur parcours, le roi de France et ses grands vassaux; à quoi succédait l'impossibilité de s'en procurer en temps de guerre1. » Ces considérations propagèrent rapidement la culture de la vigne en Normandie, et tous les coteaux dont l'exposition lui était favorable furent bien-
1 Compte rendu des Études de M. Léopold Delislc sur la condition de la classe agricole et l'agriculture en Normandie, au moyen âge. (Journal des Savants, cahier de novembre 1851,- p. 670.) — Le chapitre xv de M. Delislc fournit toutes les preuves de ce qui est avance ici.
tôt couverts de vignobles. Ils s'y maintinrent et prospérèrent pendant le xie et le xne siècle, aussi longtemps que durèrent les circonstances politiques et commerciales qui avaient déterminé l'introduction de ce genre de culture; mais ces circonstances commencèrent à changer vers la fin du xne siècle, lorsque Henry II, roi d'Angleterre et duc de Normandie, se trouva en possession de l'Aquitaine : les vins de ce duché purent alors arriver librement en Normandie par la mer, en attendant que la conquête de Philippe-Auguste ouvrît l'accès aux vins de l'Ile-de-France et de la Bourgogne. Cette double concurrence, jointe à l'usage du cidre qui commençait à se répandre, acheva de décréditer les vins de Normandie chez les Normands même ; et ils abandonnèrent graduellement la culture de la vigne, qui n'était plus profitable du moment qu'ils pouvaient se procurer aisément du vin meilleur et à bon compte, en échangeant leurs céréales avec la Guienne.
A nous en tenir aux vins expédiés par Bordeaux pour la Normandie, on voit de bonne heure cette province tributaire de notre pays sous ce rapport. Indépendamment de sa consommation, elle trouvait dans cet article, aussi bien que clans les vins du Poitou1, un aliment considérable pour son commerce maritime et fluvial, qui transportait les vins de Gascogne jusqu'à Paris. On rôle composé de pièces relatives à l'administration de la Normandie, nous montre Jean Sans-Terre donnant six bar-
1 Le continuateur de Sigebert, Robert du Mont, a conserve le souvenir dune grande tempête qui s'abattit, en 1177, sur une véritable flotte, chargée pour la Normandie de vins de cette sorte. 'Voyez le Recueil des hUtiHient 4e France, t. XIII, p. 321, B.)
riques de ce vin à Henry de Ferrières1, sans doute le descendant de cet Henry de Ferrières mentionné au Domesday-Book comme possesseur de douze arpents de vigne à Bisham, dans le Berkshire2. Ailleurs on voit, en 1227, Pierre de Cadillac, et un autre marchand de Bordeaux, abordant à Harfleuravec une cargaison devins, et, en 1292, puis en 1295, un convoi de bâtiments marchands de Normandie, qui étaient allés chercher des vins en Guienne, coulés bas par les Anglais 3i on connaît aussi un arrêt de 1265, qui condamne des marchands bordelais établis à Caen à contribuer à la construction et à l'équipement des galères que le roi avait ordonné de faire pour défendre les côtes et les vaisseaux marchands 4. Le même recueil judiciaire nous fournit la mention d'une vente, à Paris, en 1318, de trois barriques de vin de Gascogne, pour la somme de 24 livres parisis5; mais il ne faudrait point en conclure que les vins de notre midi abondassent sur les marchés de la capitale. Sans doute ils y étaient rangés parmi les vins de luxe mentionnés dans une ordonnance de Charles VI, de l'an 14156, et ne pouvaient, pour l'ordinaire, soutenir la concurrence des vins de l'Ile-de-France, de la basse Bourgogne et du Berry, admis à circuler par eau dans le royaume quand ceux du Poitou, de la Gascogne et
1 Rotuli Normanniœ, etc., vol. 1, p. 105, ann. 5° Johann.
2 Domesday-Book, vol. I, folio 60 verso. — Ellis, Introd. to Domesday, etc., vol. I, p. 117.
3 Rot. litt. clans., 10 Hen. III; vol. II, p. 181, col. 2. — Guillaume Guiart, la Branche des royaux lignages, v. 3763. — /al, Archéologie navale, t. II, p. 291 el. suiv. — E. de Fréville, Mémoire sur le commerce maritime de Rouen, 1. 1, p. 307.
4 Olim, vol. I, folio 168 verso.
:i ïbid., t. III, 2'»e partie, p. 216.
G Ordonnances des rois de France, (Mr., t. X, p. 267, 322.
de l'Anjou n'avaient plus cette faculté depuis Philippe- Auguste l.
L'ordonnance de ce prince fut un coup de massue pour le commerce de Rouen, qui reporta toute son activité sur les vins du centre de la France, mais avec moins d'occasions de gain. Sur cette place, ils tombaient entre les mains des bourgeois; de là quelquefois ils arrivaient en Flandre2, par la voie de mer, mais le plus souvent en Angleterre3, où il n'est point rare de les rencontrer4 parfois sous le nom générique de vins français3.
En revanche, les vins de Guienne pénétraient en France par une singulière voie. Il résulte d'un accord de l'an 1282, que les religieux de Saint- YVandrille et de Jumiéges envoyaient dans leurs prieurés de l'Ile-de-France des vins de Gascogne et de Poitou en quantités si con-
1 Ordonnances des rois de France, etc., t. XI, p. 317.— E. de Fréville, Mcm. sur le connu, marit. de Rouen, t. I, p. 108.
2 Olim, vol. II, folio 71 recto.
3 Rot. litt. clans., 17 Johann. ; vol. I, p. 215, cul. 2.
4 Dans une pièce de 1:29:2 environ, il est question d'une cargaison de vins d'Auxerre appartenant, a un marchand de Sandwich Champollion, Lettres de rois, reines, etc., t. I, p. 395), et, dans les Rôles des lettres closes, il est fréquemment fait mention du vin d'Orléans, en même temps que de ceux du Blanc et d'Aulnay (aun. Johann. 7°; vol. I, p. 11, col. 2; p. 12, col. 1 ; p. il, col. 1; p. 59, col. 2. — Ann. 10° Johann., p. 215, col. 1.) — On connaît le prix (pie nos ancêtres attachaient au vin d'Orléans, surtout a celui de Rébréchien, déjà célèbre sous Henry [«. 'Annales ordinis Sancti Beacdicti, t. IV, p. 556; Brussel, de VUsage général des fiefs, t. I, p. 108, 115. — Li Siège* de Tèbes, cité dans nos Recherches sur le commerce, la fabrication et l'usat/e des étoffes de soie, etc., t. I, p. 310.) Le vin du Blanc n'était pas moins estimé en France, témoin le compte de la chevalerie d'Alphonse, comte de Poitiers (juin 1241), publié dans la Bibliothèque de l'École des chartes, troisième série, t. IV, septemhre-octohro 1852, p. 5-2. Pour le vin d'Aulnay. il n'est point aisé de deviner la situation de ce vignoble, son nom étant commun en France.
' Ilot. lift, clans., vol. 1. p. 181. col. 2.
sidérables, qu'on n'oserait dire qu'ils n'en revendissent point, chose tout à fait contraire aux saints canons, qui prescrivaient formellement à tous les membres du clergé de s'abstenir de trafic1. On ne peut que soupçonner Nicole Dangu, évêque de Mende et prieur de la Réole, d'une infraction à cette loi quand on voit de Gasc, marchand de cette ville, charger à Bordeaux, sur un navire, au nom du prélat, trente-deux tonneaux de vin pour les mener jusque sur le port et quai de Rouen, et en faire livraison2. Peut-être se bornait-il à faire venir, et pour sa consommation, les vins de son prieuré, de même que messire Guy de Laval, vicomte de Lautrec et de Fronsac, ne songeait qu'à s'approvisionner, quand il adressait au parlement de Bordeaux une requête tendante à ce qu'il lui fût permis de charger sur le port et havre de Bordeaux et aux environs cinquante-cinq tonneaux de vins, pour les porter en sa maison de Laval et de Vitré en Bretagne5.
Cette province figurait d'une façon notable parmi les pays tributaires de Bordeaux, pour les vins de Gascogne, dont cette place était l'entrepôt. Sans doute, la Bretagne consommait beaucoup de vins de Poitou et de la Rochelle4; mais les nôtres venaient aussi sur les marchés
1 E. de Fréville, Mém. sur le comm. mar. de Rouen, etc., t. II, pièces justificatives, n° 15, p. 18, 20. — Une lettre d'Apollitiaris Sidonius, en faveur de l'un de ses clercs qui venait souvent a Marseille pour y gagner de quoi vivre par le commerce, montre qu'au ve siècle tout commerce n'était pas interdit aux clercs inférieurs. Voyez livre VII, ép. vu.
2 Acte notarié de Douzeau, du 20 novembre 1519. (Garde-note des Archives du département de la Gironde.)
8 Registres du parlement de Bordeaux, B. 24; arrêt du 9 mars 4541. 1 Les Chroniques de sire Jean Froissart, liv. I, part. I, eh. clxxx ; vol. !. p. 155, col. I, ann. 1543. — Le même Froissart nous montre des marchands de
bretons. Déjà nous avons vu Henry III octroyer aux Malouins la faculté de faire le commerce avec les Gascons l . Dans les premières années du règne d'Edward II, un marchand de Quimper-Gorentin avait frété à Bordeaux un navire sur lequel il avait chargé des vins destinés à la Bretagne. Arrivé près du terme de son voyage, il rencontra des gens de Norfolk et de Suffolk, qui firent main basse sur le bâtiment et la cargaison. Ainsi dépouillé, notre Breton repoussa le secours que lui offrait l'autorité anglaise pour la recherche des malfaiteurs et la réparation de la perte qu'il avait éprouvée, et il s'en prit à des marchands de Great-Yarmouth qui se trouvaient alors en Bretagne2.
D'autres marchands avaient chargé à Bordeaux soixantedeux barriques quatorze pipes de vin sur un navire à destination de Vannes ou de Redon. Des pirates irlandais, qui rôdaient à l'embouchure de la Gironde, se ruèrent sur cette proie entre Castillon et Blaye, et s'en emparèrent après avoir tué l'équipage. 11 ne paraît point que les chargeurs fussent du nombre des morts; car on a d'eux une plainte adressée à Edward II, lequel parle de lettres patentes du maire et des jurats de Bordeaux, relatives à cette affaire, dans un mandement lancé contre les pirates ou les receleurs de leur butin 5.
Les détails qui précèdent pourraient suffire pour attester les rapports commerciaux qui existaient autrefois
vin de la Rochelle a Saint-Malo en 1378. ^Liv. II, eh. eux; t. II, p. 31, col. 2/ Cf. the Libel of English Policy, etc., ch. m; apudWright, PoliticalPomt, etc., vol. II. p. 164, et Nicolas, a Hist. ofthe Roy. Navy, vol. H, p. 73.
1 Vinc/ ci-dessus, p. 61.
2 Roi. Vase, S Ed. II, m. 8.
3 Ib'uL. 13 et li Ed. II. ni. (». Cf. ni. 3 /// dorso, •( 11 ibidem.
entre Bordeaux et la Bretagne ; néanmoins nous citerons encore deux documents pour achever de montrer que la Guienne était autrefois très-fréquentée par les Bretons. C'est d'abord un pouvoir donné par Richard II à son lieutenant d'octroyer des saufs-conduits à ceux qui viendraient amener à Bordeaux des vivres et autres articles de première nécessité1; c'est ensuite une plainte, adressée à Henry IV par des marchands de Bretagne, auxquels on avait saisi, à Bordeaux et à Bayonne, divers objets et marchandises2.
En même temps, le commerce bordelais n'avait peutêtre pas de plus grand ennemi que les Bretons : les rôles gascons sont remplis de preuves de ce que nous avançons. Vers 1321, un marchand de Winchelsea ayant chargé, en Guienne, un navire à destination de l'Angleterre, s'était vu retenu dans le port de Brest, où il avait relâché pour se procurer des vivres. Les faits ayant
1 Rot. Vase, 3 Rie. II, m. 2.
2 Ibid., 9 Hen. IV, m. 17. — Si nous voulions sortir de la période anglaise, nous trouverions sur notre passage une multitude de documents qui témoignent de la persistance des Bretons a venir, comme par le passé, s'approvisionner chez nous. Pour les vendanges de 1549, le notaire Douzeau prête son ministère aux maîtres de la Marie de Pol, a la Marie de Marennes, a la Françoise de Royan et à la Marie de Redon, pour affréter ces navires a Bordeaux, a destination du Faou, de la Roche-Bernard, de Redon et de Morlaix. (Reg. du garde-note des Archives départ, de la Gironde, a la da|e des 14, 16, 17 et 21 oct.) Vers le même temps, Jean de Laval, lieutenant général pour le roi en Bretagne, adressait au parlement de Bordeaux une requête tendante a obtenir de faire charger cinquante tonneaux en franchise de droits. (Reg. du parlement, B. 23, folio 3 recto; 19 nov. 1549.) — Pour le xvne siècle, le registre du notaire Couthures renferme un acte concernant le chargement, sur un bateau de Royan, de neuf tonneaux de vin de ville a conduire à Concarneau (9 oct. 1650, folio 293 recto), et un contrat de vente de cent cinq tonneaux deux barriques de vin, a 19 écus le tonneau quitte de courtage, a un marchand de Saint-Malo. (30 oct. 1651, folio 537 recto.)
été dénoncés à Edward II, ce prince écrivit à plusieurs reprises au duc de Bretagne pour lui demander justice; mais il ne put rien obtenir. De guerre lasse, il eut alors recours au moyen ordinaire : il prescrivit, de saisir, à Bordeaux et à Bayonne, les effets et marchandises des Bretons qui faisaient des affaires avec ces deux places 1 .
En 1328, Edward III en usa de même avec les marchandises des sujets et des marchands de la Bretagne, jusqu'à concurrence de 260 livres sterling, montant d'un chargement de vins opéré à Bordeaux par un bourgeois de Southampton, en échange de grains et autres vivres, chargement qui avait été pillé à la Trade de Saint-Matthieu'2. Pareille chose ayant eu lieu au môme endroit, à l'égard d'un navire de Bristol, chargé par plusieurs marchands, dont l'un était bordelais, de vin, de guède, de miel, d'or et d'argent, il s'ensuivit le même résultat3.
Avant le milieu du xivc siècle, des bourgeois de Melcomb, profitant d'une trêve, avaient chargé à Bordeaux des vins de Gascogne, sûrement récoltés dans les cantons soumis à la France. Arrivé en vue des cotes de Bretagne, le bâtiment est saisi par le capitaine du château de Brest, et les vins sont confisqués comme appartenant à des Français. Appréhendant de se voir appliquer la loi du talion, à la requête des gens de France, à Bordeaux ou autres lieux de la Guienne, les bourgeois on question s'adressèrent à Edward 111 pour détourner le risque qui les menaçait, et ce prince renvoya 1* affaire au
1 Ilot. Vase., ir> «M \\ Ed, II. m. Il in dorso. ' Ibid., 2 Ed. III, m. -2.
li>i<l.. 20 Ed. III. m. -2. Cf. m. 6,
sénéchal de Gascogne et au connétable de Bordeaux, avec ordre de l'instruire et de faire droit1.
Son successeur fut appelé à appliquer à Bordeaux le droit de représailles sur les navires et marchandises des Bretons, jusqu'à concurrence de 500 livres sterling, pour détention illégale, depuis le règne précédent, d'un navire de Winchelsea2. A son exemple, Henry Y écrivit au sénéchal de Guienne et au maire de Bordeaux d'en user de même dans la province avec les marchands bretons, pour pirateries exercées par des sujets du duc de Bretagne sur divers navires chargés, tant à Bordeaux qu'en Angleterre, par des marchands de cette ville et d'Exeter3. Des armateurs de Bristol avaient expédié, pour la première de ces deux places, un navire appelé le Cristofre de Bristuyt, avec une cargaison de draps et autres marchandises. En guerre alors avec le duc de Bretagne, Henry Y avait conclu une trêve avec son adversaire ; au mépris de cette convention, des Bretons ayant rencontré le Cristofre, s'en emparèrent, pillèrent la cargaison et retinrent en prison les hommes qui le montaient. Les armateurs de ce bâtiment demandaient des lettres de marque pour courir sus aux Bretons partout où ils les rencontreraient, et se récupérer de leurs pertes ; la pétition fut renvoyée au conseil du roi, pour être ordonné ce que de raison4.
1 Rot. Vase, 18 Ed. III, m. 3.
2 Ibid., 11 Rich. II, m. 4.
3 Ibid., 3 Hen. V, m. 2.
1 Rotuli parliamentorum, A. I). 1115, 5 Hen. V; vol. IV, p. 89, col. 2. — Voyez, sur les corsaires bretons de l'époque, et en particulier sur ceux de Saint- Malo, the Libel of English Policy, ch. m. (Th. Wright, Political Poemsand Sangs, etc., vol. II, p. 164, 165.
Les Bretons avaient encore, dans le courant de la même guerre, capturé d'autres navires anglais chargés de vins de diverses provenances, dont le prix nous servira à déterminer l'estime dans laquelle on les tenait. Dans l'un de ces bâtiments, appelé la Catherine de Lowestoft, les vainqueurs avaient trouvé quarante-cinq barriques et une pipe de vin de Gascogne, prisées 10 écus la barrique, total 450 écus; dans l'autre, appelé la Marie de Southampton, il y avait quarante-quatre pipes et deux barriques de vin d'Anjou, prisées chacune 8 écus1.
On se demande si le commerce et la navigation à Bordeaux étant ainsi troublés par les Bretons, les marins bordelais ne cherchèrent point quelquefois à prendre leur revanche. Autant que nous l'ont appris nos recherches, ils laissèrent ce soin aux marins basques, et préférèrent acheter la liberté de passage par un abonnement avec les ducs de Bretagne. Un marchand de Vannes avait été lésé en face de Bourg, nous ne savons trop comment, par un marin de Saint- Sébastien, nommé Gerôuimo d'Esturiaga; le parlement, saisi de la plainte du Breton, déclara que le défendeur avait excédé et délinqué, et le condamna à rendre la valeur de ce qui lui était réclamé-.
1 D. Morice, Mémoire* pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne, t. II, col. 892. — En remontant plus haut, col. S94, 593, on voit un capitaine de Vannes envoyant chercher dans le pays d' A unis trois barriques do vin pour sa provision.
2 Registres du parlement de Bordeaux, R. 17; 28 juillet lo2i.