CHAPITRE XXX
COMMERCE DES VINS À BORDEAUX, PRINCIPALEMENT AVEC LES ILES- BRITANNIQUES, DEPUIS LE XVI® SIÈCLE.
L'usage des vins d'Espagne et de Portugal commence à prévaloir dans les Iles-Britanniques, sans faire oublier les nôtres. — Les Anglais leur restent fidèles, tout en buvant de la bière à l'ordinaire. — Mauvaise réputation des vins du sud-ouest de la France, nuisible à leur débit dans le royaume. — Ruine du commerce avec l'Angleterre à la fin du xvit* siècle; chaires des langues anglaise et hollandaise à Bordeaux. — Anecdotes rapportées par Sanuel Pepys et Joseph du Ghesne. — Digression sur l'origine et l'ancien usage du pot de vin. — Redevance féodale en vin de Gascogne. — Mentionsle vin de Bordeaux en Angleterre au xXvn° siècle. — Vin de Pontac à Londres ; sa réputation ; prix auquel il se vendait au XvI° et au xXvii° siècle. — Les magistrats du xvir siècle s'occupent activement de la vente de leurs récoltes ; Montesquieu, agriculteur, praticien et négociant habile. — Renseignements fournis par l'auteur du Mémoire sur le commerce de Bordeaux touchant les vins que l’on y embarquait ; état des vins chargés dans ce port en 1727, 1728 et 1729. — Commerce de vins de Bordeaux avec l'Irlande. — Témoignage rendu par Lord Chesterfield au goût des Irlandais pour le claret. — Cominerce de vin entre Bordeaux et les autres nations du nord de l'Europe ; usage du vin de Gascogne en Pologne au xXvr siècle. — Commerce et prix des vins de Bordeaux en Danemark et en Norwége; extraits des dépêches de M. de Bonrepaus à ce sujet. — Lettre de M. de Campredon sur le commerce des vins de France à Stockholm. — Relations commerciales entre Bordeaux et les villes hanséaliques. — Commission rogatoire adressée en 1692 par le sénat de Hambourg au maire et aux jurats de Bordeaux. — Commission pareille adressée aux mêmes par les magistrats de Dantzig. — Priviléges des vins des bourgeois de Bordeaux; vigilance de la jurade sur leur observation. — Infractions commises en 1512 ct plus tard ; conséquences qu'elles entraînent. — Les jurats se relàchent de leur sévérité. — Barriques de Périgord et de Quercy fouettées et brûlées par le bourreau. — Ordonnances de la jurade concernant la jauge et l'entrée des vins dans Bordeaux. — Mesures prises pour empêcher cette entrée, et défense de faire de la bière. — Dispositions relatives aux vins de ville en entrepôt aux Chartrons. — Le parlement et la jurade s'unissent pour punir les contraventions à la police des vins. — Vins de Langon ; la législation fléchit à leur égard. — Longue durée des prohibitions établies par les Bordelais au sujet de la circulation des vins; édit de Turgot d'avril 1776; réclamations de la haute Guienne contre l'ancien monopole. — Privilége qu'avaient la noblesse et la bourgeoisie de vendre leurs vins en détail. — Procès fait à un habitant de Bordeaux par les taverniers.
Au milieu du xvr siècle, l'usage des vins d’Espagne et de Portugal avait commencé à prévaloir dans les Îles- Britanniques, sans que néanmoins nos vins y eussent
1 Un document en portugais nous montre une compagnie anglaise formée pour faire le commerce avec la Péninsule. (Regulamentos que se estableceran en agosto de 1589 para os navios inglezes da companhia de Portugal e Hespanha. Ms. cott. Galba, D. V., folio 99.)
perdu toute leur faveur. Au milieu du xvi° siècle, un Anglais voulait-il traiter quelqu'un, il lui proposait de venir boire une quarte de vin de Gascogne, d'Espagne ou de Malvoisie ‘. Rappelons-nous que Shakspere, qui a tant glorifié les vins de liqueur par l'organe de sir John Falstaff, fait dire à Doll Tear-Sheet que le gros chevalier a dans son ventre toute la cargaison d'un marchand de Bordeaux, et met dans la bouche du roi Lear l'éloge des vignobles de France“.
Le commerce de notre place avec les Iles-Britanniques était donc toujours florissant, au grand avantage de notre pays, qui ne leur donnait ses produits que contre espèces, comme on fait pour une marchandise de première nécessité. « L'Anglois, disait à Catherine de Médicis l’un de ses serviteurs, pour avoir noz vins, noz pastels et nostre sel, nous porte ses beaux nobles à la rose et à la nau, et ses angelots5. » Un ambassadeur de France, racontant une visite de Charles IT à la Tour de Londres et parlant des monnaies que l’on frappait dans le voisinage, ajoute : « Ce sont nos louis blancs que l’on a travestis en couronnes; et si l'acquisition de Dunkerque nous les a ravis, les vins de Gascogne nous les rapporteront *. » Un compte antérieur conservé au Record Office
1 Estienne Perlin, Description des royaulmes d'Angleterre et d’Escosse. Paris, 1556, in-8°, folio 19 verso.
? Henry IV, % partie, acte II, sc. IV. — King Lear, acte I, sc. I.
3 Discours sur les causes de l’extresme cherté qui est aujourd’huy en France, presenté à la mère du roy, etc. À Bordeaux, x. ». Lxxxvi., petit in-8°. (Variétés historiques et littéraires, pubk par M. Ed. Fournier, t. VIE, p. 155.)
‘Le comte de Comminges à M. de Lionne, 2%6 février [8 mars] 16623. (Diary and Correspondence of Samuel Pepys, etc. London, 1854, in-8e, vol. IV, p. 343.)
présente un chiffre d'environ 4 livres 10 shillings comme bénéfice sur une licence d'importation de 10 tonneaux de vin!; mais si les prix avaient augmenté*, la consommation de cet article devait avoir diminué, surtout s'il y a quelque vérité dans ce que dit Gourville, en 1669, que, dans les bonnes maisons, tout le monde ne buvait ordinairement que de la bière. Il est certain que la fabrication de cette boisson avait été considérablement améliorée, depuis le temps où la Guienne avait échappé à l domination anglaise; c'est au point que l'on peut signaler, dès 1556, une exportation d’ale ariglaise sur le continent !.
Avec tout cela, on ne voit pas que les vins de notre Midi eussent un débouché à l’intérieur, ailleurs que sur le littoral de l'Océan : c’est qu'ils étaient réputés insalubres. Julien Paulmier, médecin normand, auteur d’un
1 Sfate Papers, Domestic Series, Charles I, 1631 ?, vol. CCVI, no 78.
? Rapport des marchands de Bordeaux au Conseil, 4633. (State Papers, Domestic Series, Charles I, vol. CXLV, n° 47.) — Cette commission attribue la cherté des vins à l'élévation considérable des droits dans les deux pays, et à cette circonstance que les prix des vins étaient fixés par le Conseil d'après le taux payé en France par les Anglais, qui achetaient constamment le meilleur, tandis que des quantités de vins inférieurs étaient importées en Angleterre par des Français ct par des étrangers, et vendus au même prix que les supérieurs.
3 Mémoires de Gourville, dans la Collection Petitot, 2 série, t. LII, p. 405.
* Calendar of State Papers, Foreign Series, of the Reign of Mary, p. 292, ne 584.
5 Le 11 janvier 14666, Colbert écrivait à son cousin, intendant à Rochefort : « Comme le commerce est la source de la finance, et que la finance est le nerf de la guerre, il y a des nécessitez auxquelles il faut avoir égard, comme à la sortie des vins de Bordeaux pour la Bretagne, où il s’en fait une grande consommation. » (Lettres, instructions et mémoires de Colbert, etc., t. ITE, 1re part., p. 57.) — Le chancelier Poyet, recommandant de bien et honorablement traiter MM. des Grands-Jours qui allaient tenir séance à Angers, prescrivait de faire acheter des vins tant d'Orléans que de Gascogne et du Verron, « parce que, disait-il, MM. de la Court plus communément boyvent vins cleretz. » (Inventaire
LD
traité sur le vin et le cidre, après avoir dit que la France ne produisait aucun vin rouge qui füt doux, excepté dans le Bordelais, où l’on en trouvait de rouges et de noirs, accompagnés d'une grande douceur, et que les vins de Gascogne étaient chauds, vineux, faciles à digérer, et de couleur œ1l-de-perdrix, ajoute que ces mêmes vins occasionnaient des obstructions et beaucoup d'humeurs. C’est ce que fait entendre Simon du Rouzeau, quand il traite de fumeux les vins gascons, nommément ceux de Gaillac et de Cadillac, « l’alterant d'Agenois, de Grave et la Reolle ?, » et le grand Colbert, alors au service du cardinal Mazarin, quand 1l manifeste la crainte que les vins de Gascogne, « qui, dit-il, ne sont pas estimez bien sains, » ne fassent mal à Son Éminence. Il ne manquait plus que de traiter le vin de Bordeaux d'épats, de grossier, et c'est ce que fit M" de Sévigné quand, en parlant de M. de Lavardin, elle disait : « C'est un gros mérite qui ressemble au vin de Graves #. »
analytique des archives anciennes de la mairie d'Angers, etc., par Célestin Port. Paris et Angers, 1861, grand in-8°, p. 23, 24.)
1 «.. Estans doux principalement, chacun les doit eviter, fors ceux qui sont de grand exercice, et le menu peuple qui gaigne sa vie avec beaucoup de travail. » (Traité du vin et du cidre, par Julien de Paulmier, À Caen, 1589, in-8e, folio 26 recto.) Ailleurs (folio 21 verso), le même auteur mentionne les vins que l’on apporte de Bordeaux en partie par mer, « qui sont gros et noirs, et de mauvais usage les deux premieres années. » (Cf. folio 26 verso, et Juliani Palmarii de Vino et Pomaceo libri duo. Parisiis, M.D.LXXXvIN., in-8°, folios 26 verso, 31 verso, 32 recto.) — Il est rapporté dans la Chronique bourdeloise, p. 166, à l’année 1615, qui donna une abondante récolte, que l'abus du vin doux causa des morts nombreuses.
? L’Hercule guespin ou l’'Himne du vin d'Orleans, etc. À Orleans, M. pc. v., in-4°, p. 14, 15.
3 Lettre de Colbert au cardinal Mazarin, du 1er octobre 1659, publiée par M. Champollion-Figeac. (Documents historiques inédits, etc., t. 11, p. 499.)
# Lettre de Mme de Sévigné à Mme de Grignan, du 22 août 1671.
A la fin du xvu* siècle, le commerce avec l'Angleterre était pour ainsi dire perdu. Déjà, du temps de Cleirac, on se plaignait de la trop grande abondance des récoltes en Guienne, « de laquelle, dit-il, le vin fut jadis la richesse ; à present c’est sa grand'pauvreté, » etc. L’agriculture avait fait de notables progrès * et l'on avait planté de la vigne où auparavant 1l n’y avait que des maraisÿ. L’intendant de Guienne, dans le Mémoire analysé cidessus, décrivant le commerce de la généralité, dit : « Le commerce n’est point encore étably avec les Anglois ; il vient jusqu'à présent peu de leurs vaisseaux. Il y a quelques Ecossois #. Il est venu beaucoup d’Hollandois
1 Us et Coustumes de la mer, p. 85. (Jugemens d’Oleron, $ xx, n° 1.)
2 En 1671, Colbert avait chargé le consul de France dans l’île de Zante d'envoyer à Marseille des plants des meilleurs raisins provenant des villes vénitiennes (Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. II, p. 846, en note) : nous ne savons si la commission fut exécutée, ni si l'envoi s'arrêta en Provence. |
3 Voy. ci-dessus, t. I, p. 438, 439.— On a un Recueil des édits, décrets, déclarations, arréts el règlemens concernans les desséchemens des marais. Bordeaux, S. Boë, s. d., in-12; et le Musée d'Aquitaine, L. X, p. 165-167, a publié l’édit du 8 avril 1599 sur le desséchement des marais de Bruges, portant concession à Humphrey Bradley, de Berg-op-Zoom, de la moitié de tous les palus et marais dépendant du domaine de la couronne qu'il dessécherait.
# Un de leurs navires, le Neptune, de 50 tonneaux, parti pour aller lége à Bordeaux prendre un chargement de vin et retourner ensuite en Écosse, fut capturé par des corsaires français, au mépris du passeport dont il était porteur. Un marchand de Rouen, Thomas Arbuthnot, en sollicita et en obtint un autre, se fondant sur ce que, le navire ayant été amené à Dunkerque, toutes les pièces de bord simulées qui le mettaient à l'abri des corsaires anglais ct hollandais, paraphées par les juges et les parties, ne pouvaient lui servir. (Registre du Conseil de commerce, F. 42. 55, folio 302 verso ; 47 juillet 1714.) — La course se faisait alors avec tant d’ardeur, que ceux qui s’y livraient allaient jusqu’à se ruer sur leurs compatriotes. C’est ce qui arriva à la Sirène, de Middelbourg, pillée par un corsaire de Flessinguc pendant qu'elle s'’acheminait vers Bordeaux pour y charger des vins et des eaux-de-vie. Entré en rivière, le capitaine mouilla au lieu appelé le Pas, d'où il alla, en chaloupe, faire sa déclaration à
depuis la paix ; le commerce n’est pas encore rétably !.… » Si l’on rapproche de ce passage ceux du P. Berthod et de Sir Samuel Pepys que nous avons déjà cités?, on ne pourra qu'être convaincu qu'il en était ainsi depuis au moins un demi-siècle; mais on aimerait à connaître l'époque à laquelle furent instituées les chaires de langue anglaise et hollandaise mentionnées dans une lettre de M. de Pontchartrain à M. de la Bourdonnaye, du 18 octobre 17005, et dans la Continuation à la Chronique bourdeloise, à la page 162 et à l’année 1692, date de la révocation du sieur Seyzes, congédié à cause de son peu d’exactitude. Louis XIV, jaloux de tenir tous ses sujets
l'amirauté, notamment au sujet de sept milliers de morues que le forban l'avait contraint de prendre en payement de ce qu’il lui avait enlevé ; mais, sans s’arrèter à l’acquit-à-caution qui lui avait été délivré devant Blaye par le commandant de la patache des fermiers généraux, les gardes de l’amirauté saisirent la Sirène, et l'on eut toutes les peines du monde à obtenir mainlevée. (Ibid., folio 95 verse; 953 août 1709.)
1 Ms. de la Bibliothèque impériale, fonds Mortemart n° 198, folio 52 verso. — Le Grand d'Aussy a cité inexactement ce passage, sans doute pour le rendre plus lisible. Voyez Histoire de la vie privée des François, t. IL, p. 400, 401.)
2? Voyez ci-dessus, t. I, p. 58.
8 « J'escrivis au mois de mars dernier à M. de Besons sur les maistres de langues à establir à Bordeaux et à Bayonne, pour oster aux nouveaux catholiques le prétexte d'envoyer leurs enfans en pays estrangers. 11 me fit response qu'il estoit inutile d'en establir à Bayonne; qu'a Bordeaux il y en avoit un pour l’anglois, auquel la ville donnoit 600 livres de gages ; qu'il y en avoit aussy eu un de langue hollandoise, lequel on avoit esté obligé de renvoyer à cause de sa mauvaise conduite, » etc. (Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. IV, p. 424.) — Voyez, sur l'usage où les négociants étaient déjà d'envoyer leurs enfants à l'étranger, Valin, Nouveau Commentaire sur l’ordonnance de la marine, t. X, p. 525. Au xvie siècle, les Écossais complétaient ainsi l'éducation des leurs. Le 22 mars 1568, Castaigne enregistrait (folio iie xxxiii recto) un contrat entre Andrew Williamson, marchand d'Edinburgh, et Jean de Pinsan, marchand et bourgeois de Bordeaux, pour apprendre à son fils Archibald « le langaige françois à son possible, et le train de marchamdise. »
sous sa main‘, ordonnait qu'il fût pourvu à son remplacement le plus tôt possible.
Samuel Pepys raconte une singulière anecdote, qui, si elle était vraie, donnerait une idée de la naïveté des commerçants bordelais de son temps. « M. Batelier, ditil, m'a rapporté qu'étant à Bordeaux avec quelques autres, à traiter une affaire de vin dans une taverne, ils avaient loué un individu pour contrefaire le tonnerre, rôle dont il s’acquittait fort bien sur une planche de sapin, et pour pleuvoir et grêler, c'est-à-dire pour imiter le bruit de la pluie et de la grêle, de façon à fournir un prétexte pour déprécier les vins des marchands, comme si ce tonnerre devait les gâter et les faire tourner : ce qui sembla si raisonnable au marchand, que, dans sa croyance au mauvais temps, il rabattit deux pistoles par tonne ?. »
Cette anecdote n'est ni plus ni moins croyable que celle qui se trouve dans un manuel d'hygiène composé par un médecin gascon au commencement du xvi siècle; mais à coup sûr cette dernière fait plus d'honneur au discernement des marchands et des dégustateurs bordelais de l'époque. Après avoir parlé de l’arome comme caractère distinctif des diverses qualités de vin, Joseph du Chesne ajoute : « Et de fait, il ne sera pas hors de
1 Voir l’édit d'août 1669 portant défenses aux sujets du roi de s’habituer dans les pays étrangers. (Registre du secrétariat, année 1670 ; Ms. de la Bibliothèque impériale 6652, folio #5 verso. Cf. Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. IE, Îre partie, p. CxxxIx.)
? Diary and Correspondence of Sir Samuel Pepys, August 24, 1666, t. IE, p. 455. — À la date du 11 juillet précédent, Pepys dit qu'on lui montra dans des cages des ortolans apportés de Bordeaux et destinés à la bouche du roi. (Vol. IE, p. 412.)
propos sur ce poinct d’alleguer une chose qui est veritable, et laquelle pourtant aucuns ne croiront pas, si ce nesont ceux qui l'ont veu practiquer à Bourdeaux, comme moy qui y ay fait mes premieres estudes. C’est qu'en ceste ville-là y abordent tous les vins de Gascogne pour les charger sur la mer : et pour là les distribuer en divers endroits, on range les poinçons en divers grands celiers faicts exprès et en une tres-grande place, appelée aux Chartreux : lesdits poinçons rangez si près à près de tous costez, qu'il n'y a moyen de les percer pour en taster. Et y a des marchands et hommes si experts, qu'en marchant pardessus lesdits vaisseaux seulement, jugent de la bonté du vin, marquent ceux qu'ils veulent retenir et achepter. Tel jugement procede des seuls esprits du vin : d'autant qu'ils marchent beaucoup plus legerement sur les vaisseaux qui en abondent, que sur les autres qui en ont moins. »
J'ai plus de foi dans la parole du secrétaire de la marine anglaise quand 1l nous dit qu'à peine nommé à cet emploi, c'était à qui lui promettrait une rapière, qui une pièce de vin, pour en obtenir quelque faveur*, et quand il nous apprend qu'un certain Peter Barr lui envoya un tierçon de vin de Bordeaux, « qui, ajoute-t-il, est trèsbien venu. » Pourquoi ne l’aurait-1l pas été? C'était alors
1 Le Pourtraict de la santé, etc., sect. 11, chap. vi, p. 220. — Voyez encore un Mémoire de M. Léonce Couture sur le régime alimentaire des habitants de l'Armagnac et des contrées voisines au xvie et au xvue siècle, dans le Bulletin du comité d'histoire et d'archéologie de la province ecclésiastique d’Auch, t. I, 1860, p. 399-493.
? Diary and Correspondence of Sir Samuel Pepys, March 25, 1660, vol. I, p. 58.
3 Ibid., June 22, 1666, vol. IE, p. 400. — Au commencement de juillet 1665,
un usage, à peu près universel, depuis les temps les plus reculés, de faire de pareils cadeaux, même aux souverains!, de donner des pots de vin jusqu'aux baillis et aux juges”, et Louis IX, défendant à ses communes de rien prêter et donner, en exceptait du vin en pots et en barils $. En 1415, le maire et le clerc de ville de Bordeaux, étant partis pour se rendre auprès du roi d’Angleterre, faisaient conduire, pour la lui offrir, une grande quantité de vin de Graves, en vue d'obtenir la confirmation des priviléges de la cité. En 1555, le maire, allant en cour pour les affaires de son administration, recevait vingt tonneaux de vin pour faire des présents aux selgneurs qui lui étaient le plus favorables$. L'année sulvante, pareille quantité de vin de Graves était envoyée à la cour pour être distribuée au cardinal de Lorraine, au connétable de Montmorency et au maréchal de Saint- André6. En 1681, l'ambassadeur de Moscovie, étant de passage à Bordeaux, recevait des jurats un présent de quelques douzaines de bouteilles du vin le plus exquis, et des eaux-de-vie, avec deux bassins de confitures ?.
Pepys en avait reçu deux tiercons, avec d’autres vins dont il donne le détail. (Vol. IE, p. 258.)
1 Rot. litt. claus., vol. I, p. 46, col. 2; 47, col. 1; 128, col. 2..— À Journal by one of the Suite of Thomas Beckington, etc., p. 4, 12, 28.— En 1206, Alexander de Warham offrait au roi Jean deux tonneaux de vin, pour obtenir la permission d'amener d'Angleterre en Normandie un navire avec un chargement de sel et de peaux. (Rotuli de oblatis et finibus, etc., p. 342.)
2 Poésies morales.et historiques d Eustache Deschamps. À Paris, M DCCC XXxI!I, grand in-8°, p. 130-132.
3 Ordonnances des rois de France, ete., t. I, p. 82, art. 3.
# Supplément des Chroniques de Bordeaux, p. 31.
5 Ibid., p. 71.
6 Jbid., p. 73.
7 Contin. de la Chron. bourdeloise depuis le mois de Decembre 1671, p. 72.
Le vin figurait aussi parmi les redevances féodales, et, à ce titre, le grand juge du banc du roi devait recevoir annuellement, à dater de 1510, une tonne de vin de Gascogne dans le port de Londres, des mains du grand bouteiller d'Angleterre !. L’abbesse de Caen devait deux pots du même vin à ceux qui criaient la nuit le gabellage de la foire du Pré?. Une pareille spécification indique la date de cet usage, qui remontait sùrement à l'époque où la Guienne, au pouvoir des Anglais, envoyait ses produits dans toutes les provinces qui leur obéissaient sur le continent; mais on ne saurait induire de cette mention de vin de Gascogne à Caen, qu'après la réunion de la Guienne à la France, ce vin continuât à entrer dans la consommation de cette ville. En dépit des envois de vins de Bordeaux à Ouistrehan consignés dans les minutes des anciens notaires, entre autres dans celles de Douzeau, à la date du 3 décembre 1517, on peut assurer que les habitants de Caen buvaient surtout des vins de Bourgogne et des côtes de la Loire, bien préférables à ceux du crû, mentionnés également par l'historien de la localité #,
Pendant que des écrivains anglais vantaient le vin
1 Patent Rolls, 2 Hen. VIII, part IH, membr. 10. (9 Nov. 1510.) 2? Charles de Bourgueville, les Recherches et antiquites de la province de Neusirie, etc. À Caen, 1588, petit in-4, p. 73.
. Audit temps. le bon vin françois et de Bourgogne n'estoit vendu que deux sols le pot, et le plus excellent de Beaune et d'Orleans deux sols six deniers ou trois sols au plus, et encores les artisans et mccaniques n’en beuvoyent aucunement. » (Charles de Bourgueville, les Recherches et antiquitez de la province de Neustrie, etc., p. 82.)
# Ibid., p. %, 26, Ts. — Voyez encore Essais historiques sur la ville de Caen, etc., par l'abbé de la Rue. A Caen, 1890, in-8e, t. 1, p. 37, 270 ; et t. II, P. 508, 309, 324, 351. — Moisant de Brieux rapporte une singulière étymologie
d'Orléans comme l'un des plus délicieux de France‘, un Français réfugié à Londres parlait du vin de Bordeaux en des termes peu clairs, mais qui semblent contredire l'assertion contenue dans le Mémoire de l'intendant de Guienne, que nous citions tout à l'heure. Écrivant « sur la verdure qu'on met aux cheminées en Angleterre, » il s’écrie :
Monsieur de Bonrepaux arrive, il est ici;
Le champagne pour lui toujours se renouvelle. Fuyez, Loire, Bourdeaux; fuyez, Cahors, aussi ?.
de l'expression de vin Huet, inconsidérément adoptée par l'abbé de la Rue : « M. Bochart, dit-il, croit que ce mot a esté corrompu de l'anglois white wine, c'est-à-dire vin blanc, et que ces vignes furent premierement plantées par des Anglois qui les avoient apportées de Guyenne et des autres lieux de France. » (Mosantii Briosii poematum pars altera, etc. Cadomi, m.nc.Lxix., in-16, p. 141.)
1 À Method for Travell. Shewed by taking a View of France. As it stood in the Yeare of our Lord 1598. London, printed by Thomas Creede, in-4°, fhe View of France, folio 2 verso. — Nepenthes, or the Vertus of Tabacco, by William Barclay. Edinburgh, 1614, petit in-8°, p. 1. — Après François de la Noue, qui rangeait, en 1562, le vin d'Orléans au nombre « des plus délicieux vins de la France » (Collection Petitot, Âre série, t. XXXIV, p. 133), un rimeur de la localité a embouché la trompette en son honneur; nous voulons parler de Simon du Rouzeau, auteur de lHercule guespin ou l'Himne du vin d'Orleans, etc. (A Orléans, m.pc.v., in-4° de 31 pages.) De son côté, Joseph du Chesne déclare que les vins d'Orléans sont fumeux et donnent à la tête : « C’est pourquoi, ajoute-t-il, on fait prester serment à tous maistres d’hostel du roy, à leur reception en telle charge, de ne faire servir pour la bouche du roy vins d’Orleans, bien que d'ailleurs ils sont mis au nombre des bons vins quant au goust. » (Le Pourtraict de la santé, sect. II, ch. vi, p. 221.)
? Œuvres mélées de monsieur de Saint-Evremond. À Londres, M.pccvin., in-89, t. IV, p. 254. — La réputation du vin de Çahors est ancienne. Dans un mystère du xve siècle, un personnage s’écrie :
| Il n'est garlodon ne beaune, Par Dieu! qui vaille ce vin-cy.
Ha! ha ! c’est râpé de Quercy.
(Mystères inédits du quinsième siècle, publié par A. Juhinal, t. I, p. 270, lig. 17. Cf. p. 392, 393.)
L'année mème de la révolution d'Angleterre, Louis XIV donnait permission
de faire passer quarantc-cinq tonneaux de vin de Cahors pour la bouche de Jac-
Dans un autre endroit, 1 montre Hortense Mancini sensible à la misère où un médecin de Londres s’étail trouvé à Anvers, de n'avoir que du vin de Bourgogne à boire‘; « point de biere, point de vin de Moselle, de vin de Bourdeaux *. »
ques Il, et tout autant pour Lord Tyrconnel. (Continuation de la Chronique bourdeloise, etc., P. 193, 124, ann. 1688.)
1 On trouve de bonne heure le vin de Bourgogne, surtout le vin de Beaune, dans les Pays-Bas. Il en est fait mention dans les Tournois de Chauvency (1285), p. 108, v. 2605, et M. de Joursanvault possédait une pièce relative à une fourniture de vin de Beaune, faite au duc de Bourgogne en 1440. (Catal. anal. des arch. de M. le baron de Joursanvaull, t. IN, p. 239, n° 3441.) Le vin de Beaune apparaît souvent dans nos anciens auteurs, en compagnie du vin de Saint- Pourçain. (Jubinal, Mystères inédits, elc., t. [, p. 149. — Sermon joyeux de bien boyre, dans l'Ancien Théâtre françois, publ. par M. Viollet-Le-Duc, t. II, p. 8. Cf. p. 11, 98. — Ordonnances des rois de France, t. 1IX, p. 298 et 436, ann. 1358 et 1560.) — Une ordonnance de Philippe de Valois porte que « le tonel de vin de Beaulne, de Saïint-Jeangon (S. Gengoux) et de Givry, paiera 6 fr. d'entrée à Paris, » tandis que le vin de la Loire ne payait que 2 fr. (Ordonnances des rois de France, etc., t. IT, p. 319. Cf. t. X, p. 483. — Courtépée, Description historique et topographique du duché de Bourgogne, t. V, p. 32.)
2? Lettre à monsieur Silvestre. (Œuvres de monsieur de Saint-Evremond, t. V, p. 281.) Dans une autre lettre, le mème écrivain déclare que le vin d’Aï est le plus naturel de tous les vins (t. IIT, p. 69). À l'exemple de ses prédécesseurs, habitués aux vins de Coussy et d’Aï (le Pourtraict de la santé, sect. II, ch. vi, p. 221), Louis XIV avait, toute sa vie, bu du vin de Champagne (Mém. de Saint- Simon, ann. 1717, t. XII, p. 513), lorsqu’en 1686, après une maladie dangereuse, son médecin, Fagon, lui ordonna le vin le plus pectoral, et indiqua celui de Nuits comme le plus propre à rétablir les forces affaiblies. En 1635, la queue de ce dernier vin ne se vendait que 95 livres, et 50 livres en 1656 et 1672, prix à comparer à ceux des vins de Bordeaux. (Notice historique des vins de Bourgogne, t. I, p. 545, citée par Courtépée dans sa Description historique et topographique du duché de Bourgogne, t. WII, p. 136.) — En dépit de la conversion du roi au bourgogne, le champagne resta longtemps en faveur à Paris. Un poëte burlesque le qualifie de puissant. (L'Art d'aimer d'Ovide, etc. Paris, M. DC. LxXII., in-12, p. 269.) La Bruyère nous montre son financier dans les douces fumées d’un vin d’Avenay ou de Sillery (les Caractères, ch. vi), et tout le monde connaît, par une lettre de Mme de Sévigné, du 4 mars 1672, par la troisième satire de Boileau et les notes de Brossette et de Saint-Marce, l’ordre des Coteaux, société de gourmets qui disputaient Sur la prééminence du vin
A l'époque de Saint-Évremond, le public de Londres pouvait boire d'excellent vin de Pontac et Haut-Brion dans un établissement fondé par quelque cuisinier français, et commandité, du moins alimenté par le fils d’un ancien président au parlement. Evelyn écrit, à la date du 13 juillet 1683 : « J'ai eu ce jour même une longue conversation avec monsieur Pontac, le fils du fameux et sage président de Bordeaux. Ce gentilhomme était propriétaire de l'excellent vignoble de Pontac et de Haut-Brion, d’où viennent les plus grands de nos vins de Bordeaux !. » Ailleurs, 1l parle d'un diner qu'il avait fait, en compagnie de certains membres de la Société royale, « chez Pontac, comme d'habitude #. » Après Evelyn, Dryden, Swift et de Foe fréquentèrent la même maison et en éternisèrent le souvenir en la mentionnant dans leurs vers ou leur prose. Swift, qui dinait chez Pontac dix-sept ans après le repas menüonné par Evelyn, informe Stella que le prix du vin était de sept shillings le flacon, et se récrie à cette occasion. Longtemps après, un gentilhomme irlandais, interrogé sur la provenance du vin qui figurait sur sa table, répondait que c'était du vin de Pontick®, autant
de Champagne. Le débat n’était pas encore épuisé au commencement du siècle suivant. Voyez le Mercure galant de décembre 1706, p. 59-61.
? John Evelyn, Diary, vol. 11, p. 180, 181.
? [bid., p. 326.
3 The Works of Jonathan Swift. Edinburgh, 1824, in-8°, vol. IL, p. 332. Cf. p. 572, 427, et vol. IN, p. 403, 142. — Evelyu, Diary, vol. IV, p. 387, Addit. Notes.
#° Pon tick. Noir Sir Bernard Burke, a Second Series of Vicissitudes of Families. London, 1860, petit in-8°, p. 33. — Peut-être y a-t-il encore une allusion à l'absinthe pontique, dont parle Joseph du Chesne, dans le Pourtraict de la santé, sect. HE, p. 545.
pour faire entendre qu'il n'avait point été payé que pour jouer sur le nom d'un cru toujours en possession de la faveur britannique. Le célèbre Locke nous apprend, à propos d’une excursion au vignoble de Haut-Brion, qu'il fit en 1677, que les vins de ce cru se vendaient alors 105 écus par tonneau, au lieu de 60 qu'ils coûtaient quelques années auparavant !, « grâce aux Anglais opulents qui envoyaient des ordres pour s'en procurer à tout prix?. » En remontant plus haut, Locke eût trouvé les mêmes vins à un prix bien moins élevé : vers le milieu du xv siècle, deux marchands de Lynn payaient à Guillaume Doulx, bourgeois et marchand de Bordeaux, pour lui et le conseiller de Pontac, 404 écus sol d’or 22 sous et demi tournois, prix de soixante tonneaux une pipe de vin à eux vendus; et, près de quarante ans après, Jean de Pontac, conseiller, notaire et secrétaire du roi, n'avait obtenu, pour une partie de cent cinquante tonneaux et demi vendue à un marchand de Londres, que la somme de 1,603 écus 52 sous 6 deniers tournois, payée comptant À.
Les magistrats de l'époque, pour la plupart grands propriétaires, s’occupalent activement de la vente de leurs vins. L'un d'eux, conseiller au parlement de Bordeaux, se trouvant à Rennes pour un procès, avait profité de l'occasion pour vendre à Jean Felloneau, bour-
1 Voyez, parmi les minutes de Couthures, à la date du 26 avril 1660 (folio 52 recto), une vente de vin faite deux ans auparavant à un marchand anglais, demeurant à Bordeaux.
2 The Life and Letters of John Locke, etc., by Lord King. London, MbCCcL vu, petit in-8°, p. 74, 72.
3 Minutes de Douzeau, 4 janvier 1546.
* Acte notarié de Jean Castaigne, du 8 février 1584.
geois et marchand de Redon, trente-trois tonneaux de son vin récolté dans la paroisse de Mérignac et Malebosc de Graves, à raison de 32 écus le tonneau‘, pendant qu'ailleurs le vin de Bordeaux ne valait que 12 écus*. Ainsi que le fait judicieusement observer M. F. Le Play dans une note de son excellent ouvrage“, l'éclat qu'ont jeté en France, au xv° et au xvi* siècle, tant de magistrats illustres, paraît dû surtout à leur situation de propriétaires fonciers gérant personnellement de grands établissements ruraux. Montesquieu, l’un des maïtres de la science sociale, était en même temps agriculteur praticien et négociant habile. En lisant attentivement ses écrits, on aperçoit l'influence qu'a exercée sur ses opinions l'expérience qu'il avait acquise dans l'administration de sa terre de la Brède et dans la vente de ses vins. À ne parler que de ce dernier sujet, « je crains bien, écrivait-il en 1742, que, si la guerre continue, je ne sois forcé d'aller planter des choux à la Brède. Notre commerce de Guienne sera bientôt aux abois; nos vins nous resteront sur les bras, et vous savez que c'est toute notre
1 Acte notarié de Couthures, du 28 mai 1655, folio 157 recto. — Le nom de Jean Felloneau, appelé cette fois bourgeois et marchand de Bordeaux, reparait plus loin dans un contrat de vente de six tonneaux de vin rouge de Graves à destination de Redon, «et ce pour la somme de 150 livres tournois le tonneau. » (Folio 480 recto, 11 novembre 1654.) On le voit encore figurer dans d'autres affaires de vin, et dans un achat de huit cent boisseaux de seigle de Bretagne, à la consignation d'Arnault Chaperon, bourgeois de Libourne, en relation lui-même avec des marchands de vin bretons. (Folio 23 verso, 24 mars 1652 ; fol. 99 verso, 10 janvier 1653; fol. 490 recto et 545 recto, 19 novembre et 23 décembre 1654.)
? Acte de Couthures, du à février 1655, fol. 198 verso. Cf. folio 441 recto. — C'était du vin de la maison noble de Bonnet (paroisse de Grézillac), recueilli au bourdieu de Malbirade. ({bid., fol. 423 recto, septembre 1652.)
3 La Réforme sociale en France, etc. Paris, 1864, in-8e, t. EF, p. 39, 40, en note.
richesse. » Dix ans plus tard, il écrivait encore à l'abbé de Guasco : « J'ai reçu d'Angleterre la réponse pour le vin que vous m'avez fait envoyer à mylord Elibank; il a été trouvé extrêmement bon. On me demande une commission pour quinze tonneaux, ce qui fera que Je serai en état de finir ma maison rustique. Le.succès que mon livre ‘ a eu dans ce pays-là contribue, à ce qu'il paroît, au succès de mon vin°. »
On connaït quelles sortes de vins notre port expédiait alors en Angleterre; nous en avons le catalogue, avec les prix, dans un état de nos importations outre Manche * ; mais l’auteur du Mémoire sur le commerce de Bordeaux en 1730 * nous renseignera encore mieux sur les vins
1 L'Esprit des Lois.
? Montesquieu, Lettres familières. — S'il faut en croire une haute autorité commerciale de Bordeaux, les vins de la Brède étaient admis autrefois en franchise dans la Grande-Bretagne, comme étant du cru de Montesquieu.
3 Vins de Graves rouges, à 35 v. 90 et 100 v. le tonneau; vins blancs, à 30, à 45 v.; Montferrand, à 28, 36 et 40; Queyries, idem; vin de coste, à 20 et 40; Preignac, 20 et 40 v.; Langon, idem; Haut-Preignac, 45 à 50 v.; Bommes et Sauternes, idem; vins de Cahors, 30 à 35 v.; vins de Languedoc, 30 à 31 v.; vins de Frontignan, 25 à 30 v. la bar.; eaux-de-vie de 38 à 45 liv. les 32 verg.; prunes, 3 liv. 5 s. à 15 s. le cent; vinaigre, 28 à 30 v. le tonneau; sirop, à 3 liv. 10 et 4 Liv. 10 le cent; résine, 27 à 30 liv. le millier ; brai, idem, à 31 liv. 40 s.; térébenthine, 25 à 30 liv. 40 le t.; liége, 8 à 14 le cent ; noix et chataignes, à 3-5 le boiss.; table de noyer, 8 à 12 liv. la douzaine; papier raisin ; papier Canet grand; papier aux armes d'Amsterdam ; d’Angoulème fin, 3 liv. 40 à 15 la rame; id. second fin, à 3 liv.; Périgord aux armes d'Amsterdam ; plume pour le lin, à 35, à 40 le cent; gants de Montpellier, 40-10 la douzaine : eau de la reine d'Hongrie, 4 liv. la douzaine de fioles pesant 1/2 liv. chacune ; peaux de chevreau en croûte; huile vierge, 43 la livre; olives, 48 à 2 s. le baril; câpres, 60 liv. le cent; anchois, 16 liv. le gros baril; id. petit baril, 7liv. 40. (État des denrées de la province de Guyenne et autres voisines, propres pour l'Angleterre et leurs prix années courantes, regisire A de la Chambre de commerce de Guienne, p. 355, 5 novembre 1711.)
* Ce remarquable travail venait après d'autres ainsi mentionnés dans le registre du Conseil de commerce F. 12. 31, folio 9 recto, séance du 17 décem-
qui arrivaient dans cette ville pour y être embarqués et descendre ensuite dans toutes les directions. Après s'être assez longuement étendu sur la culture de la vigne en Guienne, « la quantité de vin qu'on charge à Bordeaux chaque année, dit-il, va ordinairement à soixante-dix mille tonneaux, outre la consommation de la ville qui va autant; on le débouche en Angleterre, en Hollande, à Hambourg, en Suède, en Danemark, en Flandres, en Bretagne, Picardie, Normandie et en Amérique. » L'éerivain passe ensuite aux différents crus des vins de l’élection de Bordeaux et des pays voisins. « Il y a, dit-il, cinq crus principaux dans la sénéchaussée de Bordeaux, qu'on appelle Graves, Palu, Entre-deux-Mers, Langon, Barsac et Preignac. Chacun de ces crus se divise en plusieurs autres espèces, par rapport aux différens prix qu'ont les vins qu'ils produisent :
« 1°, Le vin de Graves se divise en rouge et blanc. Le rouge se subdivise en trois espèces principales. La première comprend les crus de Pontac, de Lafitte et du château de Margo, qui ne produisent ordinairement que trois cents tonneaux de vin, qui est le plus estimé de la province, et qui se vend ordinairement de 12 à 1,500
bre 1700 : « M. le député de Bordeaux ayant remis les mémoires qu'il a faits, tant sur le fait général du commerce que sur le commerce général de la ville de Bordeaux et province de Guienne, il a esté leu quelques articles du dernier, et la lecture des autres a esté remise à un autre jour du Conseil, » etc. — La collection des papiers de l'ancienne Académie, conservée à la Bibliothèque de la ville, renferme, sous les nos 2 et 17 du vol. 38, un extrait du Mémoire présenté au Conseil de commerce par le député de Bordeaux, et un Mémoire sur les productions et le commerce de la province de Guienne. L’un et l’autre se rapportent à l’année 1730. Dans un volume précédent, coté 18, on trouve, sous le n° 15, uu autre Mémoire, de l'abbé Bellet, sur le commerce des vins et autres denrées de la Guicnne.
livres le tonneau. C’est l’Anglois qui enlève la majeure partie de ce vin.
« La 2° comprend une infinité de crus qu'il est impossible de rapporter. Les vins qu'ils produisent se vendent, année commune, de 300 à 500 livres le tonneau, et ils se débouchent en Angleterre, Irlande, Écosse, Hollande et à Hambourg.
« La 3° produit des vins dont le prix ordinaire est de 100 à 200 livres le tonneau. Parmy ceux-ci ceux de plus bas prix se consomment en Bretagne, Normandie, Picardie et Dunkerque, et les plus chers dans le Nord.
« Le vin de Graves blanc se vend ordinairement de 100 à 200 livres le tonneau, et se charge pour l'Angleterre, la Hollande, la côte de Flandres, et pour Paris.
« 2°, Le vin de palu rouge se divise en deux espèces, la première en vins fins, qui se vendent, année commune, de 150 à 180 livres le tonneau, et s’envoyent en Hollande, en Angleterre, en Amérique et dans le Nord ; la deuxième en vins gros, qui se vendent de 90 à 100 livres le tonneau, et se consomment en Amérique et en Bretagne *.
« 3° Les vins de l’Entre-deux-Mers, qui sont blancs, ne
1 Voyez, sur les Graves de Bordeaux et le commerce des vins de cette catégorie de crus au siècle dernier, les Variétés bordeloises, de l'abbé Beaurein, t. IV, p. 229-232.
2? Voyez, pour une vente de vins du Cubzagais achetés pour Hennebont et Quintin, en 1724, le recueil de factums de la Bibliothèque de Bordeaux, coté Jurisprudence, n° 3076, t. VI, pièce 47. — Dans une requête adressée au contrôleur général, à la mème époque, les négociants de Saint-Malo se disent « obligés de faire venir de Bordeaux les vins et eaux-de-vie, mesmes les farines, pour le chargement de leurs vaisseaux, ou de les faire passer dans ce port pour y faire l'embarquement de ces denrées. » (Reg. du Conseil de commerce F. 12. 73, p. 239; séance du 14 mai 1726. Cf. p. 509, 4er août.)
servent presque qu'à faire de l'eau-de-vie, qui est la plus estimée de ce pays-ci ; ils se vendent ordinairement de 75 à 90 livres le tonneau. On en envoye quelque petite partie en Bretagne, en Hollande et dans le Nord; mais la ma- Jeure partie est mise en eaux-de-vie.
« 4° Les vins de Langon blancs se vendent ordinairement de 105 à 120 livres le tonneau, et se consomment en Hollande, Angleterre et le Nord.
« 5° Les vins de Barsac et de Preignac, qui sont blancs, valent, année commune, de 120 à 200 livres le tonneau, et ont le même débouché que ceux de Langon.
« La province de Quercy envoye des vins rouges à Bordeaux, du cru de Cahors, qui se vendent ordinairement, rendus icy, de 135 à 140 livres le tonneau, et se chargent pour l'Angleterre, la Hollande et le Nord; et celle du Périgord des vins du cru de Domme, qui se vendent ordinairement 150 livres le tonneau, et qui n'ont d'autre débouché que la Picardie et la Bretagne.
« L'élection envoye des vins blancs doux, et peu de rouges, qui se débouchent pour la Hollande, et qui se vendent ordinairement 150 livres le tonneau.
« La province de Languedoc fait descendre dans cette ville de quatre espèces de vin différentes, dont on va faire la distmction cy-après.
« Le vin de Picardan se vend ordinairement 270 livres le tonneau, le muscat de Béziers de 75 à 90 livres la barrique, celui de Frontignan de 105 à 120 livres la barrique ou pièce,. celui de Gaillac blanc de 120 à 180 livres le tonneau, et le rouge de 150 à 250 idem. »
L'auteur du Mémoire donne ensuite un état des vins chargés à Bordeaux durant l’année 1729, qu'on peut,
dit-1l, regarder comme une année ordinaire. Avant de passer à cette statistique, nous ferons celle de l'année précédente, d'après un état envoyé par M. Boucher, intendant de Guienne, du nombre de bâtiments étrangers et français qui avaient chargé à Bordeaux des vins et des eaux-de-vie pendant les mois d'octobre et de novembre 1728, comparés avec les camgaisons faites pendant les mêmes mois de 1727.
Il paraît par cet état : 1° que le nombre des bâtiments expédiés pendant ces deux mois avait été plus fort qu’en 1727 de quatre-vingt-un bâtiments, savoir dix-neuf français et cinquante-deux étrangers; 2° que l’on avait chargé, pendant ces deux mois de 1728, six mille cent soixantehuit tonneaux de vin de plus que dans les deux mêmes mois de l’année précédente; 3° qu'il avait été aussi chargé, à cette époque de 1728, dix-sept ceñts barriques d'eau-de-vie de plus qu'en l’automne de 1727; 4° que les cargaisons de ces deux mois de 1728 n'étaient pas moindres que les précédentes, si ce n’est pour les colonies, les expéditions pour les iles, en 1727, ayant dépassé de trois cent dix tonneaux de vin dit de ville celles de 1728. |
M. Boucher faisait observer, en s'appuyant sur le témoignage des négociants de Bordeaux, que les cargaisons auraient été plus considérables, s’il fût venu un plus grand nombre de navires, ceux qui arrivaient étant aussitôt frétés à des prix élevés. On prétendait aussi, ajoutait l’intendant, que les Hollandais auraient envoyé plus de bâtiments s'ils avaient eu bonne opinion des vins; mais que, les sachant médiocres, ils n'avaient pas donné de commissions pour faire des achats; que les cargaisons
qui s'étaient faites l'avaient été en général pour le compte des négociants du pays, ou même des propriétaires, comme à Sainte-Foy et à Bergerac; que l’on avait eu avis de Hollande de la vente des vins de Bourg et de Blaye, « qui sont des vins de primeurs, » à des prix peu avantageux, en sorte que, selon toute apparence, ceux qui les avaient chargés y perdraient au moins un tiers de leur capital; que les vins de Médoc se vendaient peu et encore à un tiers au-dessous des prix de l’année 1727; que les vins de palus n'avaient n1 force ni couleur, et cependant s’enlevaient plus vite à cause du débouché des colonies. Les eaux-de-vie n'étaient pas plus recherchées : de 90 livres tombées à 85, elles étaient menacées d’une autre baisse de prix par le manque de navires et par la quantité de vins que l'on ferait brûler.
Les cargaisons qui: ont été faites, disait encore M. Boucher, l'avaient été par de jeunes négociants nouvellement établis, lesquels, n'ayant pas grand'chose à risquer, tentaient fortune. La facilité que ces négociants, qui étaient nombreux à Bordeaux, trouvaient à acheter des vins à crédit, leur inspirait cette hardiesse, parce qu'ils avaient, pour payer, tout le temps qu’ils voulaient; de sorte que si les vins n'étaient pas bien vendus, 1l était à craindre qu'il n'y eût du désordre dans le commerce. Les vieux négociants, qui avaient plus à risquer, se tenaient sur la réserve, et, par cette raison, faisaient peu d'affaires. De plus, ce grand nombre de chargeurs pour leur compte empêchait que les étrangers ne donnassent autant de commissions que par le passé ‘.
1 Reg. du Conseil de commerce F. 12. 75, p. 1002; séance du 16 décembre 1728. « Quant au commerce de la place, dit ensuite l’intendant, p. 1004,
Revenons maintenant au Mémoire de 1730, et voyons l'état qu’il donne des vins chargés à Bordeaux l'année précédente :
« 710 vaisseaux ou barques, pour la Bretagne, Normandie, Picardie et
la Flandre, cy. . . . . . . . . . .. . . . ... 47,000 tx 475 id., pour l'Angleterre. . . . . . . . . . . . . . .. 5,000 915 id., pour la Hollande. . . . . . . . . . . . . . .. 22,500 240 id., pour Hambourg et autres places du Nord. 48,000 493 id., pour l'Amérique. . . .............. 7,500 4,493 vaisseaux ou barques. TOTAL. . . .. 70,000 tx
« Comme il n’est pas possible de faire une évaluation précise de cette quantité de vins, à cause du grand nombre de vins qu'il y a, qui empêche de distinguer ce que chacun peut produire, et à la différence qu'il y a dans leurs prix, on ne peut qu'en faire une distinction au hazard, et une estimation à vuë de pays.
« Premier cru. — 300 tonneaux Grave rouge, à 4,200 livres le ton-
NEAU. . ... .. ee... 360,000 liv.
Deuxième cru. — h, 000 tonneaux, à 500 liv. le Lonn. 2,000,000 Troisième Grave. — 5,000 tonneaux, à 200 liv. le tonn: 4,000,000 Troisième Grave, ou Palu fin. — 10,000 tonneaux, à
420 liv. le tonneau. .. . . . . . . . . . . . . .. À ,200,000 44,000 tonneaux Palu, à 90 liv. le tonneau. . . . . . . 4,260,000 | A reporter. . . . .. 5,820,000 liv.
les meilleurs négocians se plaignent qu’il y a trop d'argent, que cela fait baisser les changes, et qu’il ne se trouve point de profit à faire prendre des lettres sur l'étranger pour les faire négocier à Paris, ni sur aucune place du pays étranger ; de sorte qu’il n’y a que les négocians obérés qui tirent des lettres de change sur Paris, pour gagner du temps, dans l'espérance de remédier à leurs affaires. » L'intendant ajoute que le contrôleur général aura sans doute remarqué, d’après les notes qu'il lui envoie par tous les ordinaires, que le change est plus bas à Bordeaux qu'à Paris.
Report. . .... 5,820,000 liv.
40,000 tonneaux blanc Barsac et Preignac, à 450 liv. le tonneau. . . . . . ............... 4,500,000 40,000 tonneaux, id., à 90 liv. le tonneau. . . . . . . 900,000 46,700 tonneaux, id., à 75 liv. le tonneau. . . . . . . À ,952,500 TOTAL. . . .. 9,472,500 1. »
Fidèle à son programme, l’auteur du Mémoire auquel nous venons de faire un si gros emprunt, passe ensuite aux droits d'entrée et de sortie que payaient, de son temps, les vins à Bordeaux, sans préjudice des autres droits que les régisseurs des fermes exigeaient ailleurs. Nous cesserons de suivre l'écrivain, pour rechercher les traces du commerce que cette place faisait avec l'Irlande et avec les pays du nord de l'Europe, où nous ne l'avons point encore vu. -
Les relations commerciales de Bordeaux avec la seconde des îles Britanniques sont sûrement aussi anciennes qu'avec la première; si nous n'avons pas consacré déjà un chapitre spécial à ces relations, c’est qu'elles n’apparaissent dans tout leur développement qu'au milieu du xvr siècle. Auparavant, on voit dans les minutes de Douzeau,
1 À Calais, par exemple, c'était un droit de 13 livres 10 sous sur chaque muid de vin de Bordeaux sortant de ce port pour l'Angleterre. (Reg. B de la Chambre de commerce, folio 166 recto, 26 novembre 1722. Cf. folio 469 recto, 44 janvier 1723.) Le 8 novembre 1735, le conseil d'État rendit un arrèt portant un nouveau règlement pour les droits que les vins de Bordeaux qui s’entreposaient à Calais devraient y payer: ils montaient à 49 livres 45 sous. (Ibid., folio 194 verso, 6 avril 1724.) — Les papiers de l’ancienne Académie de Bordeaux conservés dans la Bibliothèque de la ville, renferment une grande abondance de renseignements au sujet des charges imposées par le fisc au commerce, et des luttes qui en furent la suite. Voyez surtout, dans le volume XXX VIIL, art. 2, Estat des droits qui se perçoivent dans les bureaux de Bordeaux, Nantes et la Rochelle, sur les denrées qui naissent dans ces lieux, etc.
à la date du 17 avril 1521, un chargement de vin pour Richard Bouchier et John Glashin, marchand de Waterford ; le 31 octobre 1532, un autre chargement pareil pour Cork!; le 5 mars 1533, un contrat d’affrétement entre le maître d'un navire du Croisic et Patrick Mea, de Kinsale?; mais à partir de 1550, ces sortes de mentions se présentent à chaque pas. Le 6 février de cette année, c'est un chargement de vin du cru de Sainte-Foy ou des environs, pour Drogheda, et le 20 avril 1551 un prêt à la grosse sur un navire breton porteur de la même denrée pour Dublin. Les 9, 13 et 25 mai, et le 30 novembre suivant, ce sont des chargements de vin pour Youghal, Black-Water et Drogheda, et les 16 mars, 14 et 15 avril, 14 mai, 5 et 28 novembre de l’année 1552, de pareilles expéditions pour les mêmes points, quelquefois avec addition de miel en moindre quantité.
Il est sans intérêt de relever les mentions de la même espèce qui se rapportent au xvin® siècle%; mais nous ne saurions mieux faire que de nous arrêter au témoignage rendu par Lord Chesterfield au goût des Irlandais pour le claret. Écrivant, le 18 décembre 1747, à l'évêque de
1 Le 21 avril 4535, un marchand irlandais, John Brower, donne recu au nom et comme facteur de Richard Gout, maire de cette ville.
2 «a... Fut entre les parties dit et accordé que ledit le Roux hbalheroit ct presteroit au serviteur et facteur dudit Patris, en la ville et cité de Bordeaux, là ont ledit maistre, par nom dudit marchant, devroit mener sondit navire pour charger de vin, la somme de 100 livres tournois, et que icelledite somme se payeroit par ledit Patris audit le Roux en la ville de Quinquessal, pour avecques fere la descharge desdits vins, en argent ou en cuyrs, au choys dudit {e Roux, » etc.
8 Nous ne citerons qu'une lettre de Robert Butler, négociant à la Rochelle, pour demander d'envoyer de cette ville à Bordeaux un navire irlandais pour ÿ prendre son chargement de vins. (Reg. du Conseil de commerce F. 12. 55, folio 542 recto; séance du 27 novembre 1711.)
Waterford, il lui disait, après s'être informé des nouvelles d’un établissement fondé dans cette ville en faveur des protestants français, et d'une fabrique de toiles susceptible d'attirer et d'employer ces réfugiés : « Je désirerais que mes compatriotes (car Je me regarde encore comme Irlandais) s’appliquassent à ces objets utiles moitié seulement autant qu'à l'éclat de leur milice et à la pureté de leur claret. L'ivrognerie est le vice le plus ignoble dans tous les pays; mais en Irlande, c’est véritablement une cause de ruine. Neuf propriétaires fonciers, sur dix, sont réduits à la misère par la grande consommation de claret qu'ils jugent indispensable de faire dans leurs maisons, par suite des fausses notions qu'ils ont de l’hospitalité et de leur dignité. Cette dépense ne leur laisse aucun moyen d'améliorer leur domaine, les obligeant à se montrer coulants vis-à-vis de leurs fermiers, dont ils doivent toucher les fermages intégralement, afin d'être en état eux-mêmes de payer leurs marchands de vin.»
Voyons maintenant, sans recourir aux anciens et nouveaux statuts de Bordeaux ?, quelles affaires faisaient dans le nord de l’Europe nos marchands de vin.
S'il en faut croire Choisnin, qui écrivait dans la seconde partie du xvi siècle, le vin de Gascogne se trouvait abondamment en Pologne, jusque dans les villages, avec les vins de Hongrie, de Moravie, du Rhin et les malvoisies, à beaucoup meilleur marché qu'on n'avait coutume de l'avoir dans Paris. Sûrement 1l ne s'arrêtait pas en che-
1 Elegant Epistles, etc. Sharpe's edition. London, s. ann. , in-18, vol. V, p. 46.
? Voyez p. 145 et 151.
% Mémoires de Choisnin, ann. 1573, dans la Collection Petitot, 1re séric, t. XXXVIIE, p. 202. Cf. p. 28.
min et il pénétrait jusqu'en Moscovie; toutefois il est à remarquer que le capitaine Margeret mentionne uniquement le vin d'Espagne et des Canaries !.
En Danemark, nous trouvons un nombre bien plus considérable de mentions qui se rapportent à notre sujet. L'ambassadeur de France à Copenhague, M. de Bonrepaus, écrivait à M. de Pontchartrain le 2 juin 1693 : « À l'esgard des vins, soit blancs ou rouges, il est certain qu'il s’en fait icy et en Norvègue une plus grande consommation qu'il ne s’en est jamais fait, et qu'il s'y vend beaucoup plus cher que le vin du Rhin qui y estoit autrefois en grande vogue. Quand les François ne voudroient pas faire le commerce par eux-mêmes, mon sentiment seroit: de le mettre autant qu'il seroit possible entre les mains des Danois, pour diminuer d'autant celuy des Anglois et des Hollandois ?. » M. de Bonrepaus ne nomme point les vins dont il parle; mais il n'y a pas à douter qu'il ne s'agisse des nôtres, comme dans d'autres lettres. Le 4 juillet 1693, le même ambassadeur écrivait, toujours de Copenhague : « Le vin de Bordeaux qui y est arrivé avec la dernière flotte se vend 70 escus la barrique, ce qui peut faire juger du goût que les Danois ont pris pour les vins de France; car le meilleur vin du Rhin ne leur couste que 20 escus la barrique, et cependant ils préfèrent le vin de France tant qu'ils en peuvent trouver i. »
Dix jours après, le même diplomate revient encore sur ce sujet : « Et à l'esgard des vins de France, dit-il,
1 État de l'empire de Russie, 1607, in-8, folio 30 verso, ct 52 verso. ? Archives de l'Empire, K 1556, p. 58, 39.
3 Ibid, p. 67, 68.
il est constant que tant que l’on en peut avoir, on ne boit plus du vin du Rhin. Ils trouvent celuy de France beaucoup meilleur, et le croyent beaucoup plus sain, et ont reconnu cela seulement depuis cette dernière guerre, les Danois ayant pris eux-mêmes du vin à Bordeaux et à la rivière de Nantes, et disent que ce qui estoit cause qu'ils ne faisoient pas cy-devant grand usage du vin de France estoit que les Hollandois ne leur apportoient que le plus mauvais, qui estoit ordinairement farlatté, et qui outre cela estoit meslé de vin de Portugal!, » etc.
Pour ce qui est de la Suède, un autre agent diplomatique, M. de Campredon, résident de France, écrivait à M. de Pontchartrain, le 11 novembre 1711, que les négociants français feraient un profit considérable s'ils envoyaient des vins, des eaux-de-vie et du sel, à Stockholm, parce qu'ils Jouiraient de la dernière franchise du droit d'entrée accordée à tous les navires étrangers apportant des comestibles dans cette ville. Il ajoutait que le vin rouge s y vendait de 300 à 350 livres la barrique, que le vin blanc y valait de 200 à 250 livres, et que les navires français y seraient très-bien accueillis. Cette lettre est renvoyée au Conseil de commerce; la discussion s’engage, et l'assemblée décide « qu'il y a peu d'apparence que les François envoyent leurs propres bastimens pour faire ce commerce, et qu'il leur convient mieux d'employer les navires des villes hanséatiques et des nations
1 Lettre de M. de Bonrepaus à M. de Pontchartrain, Copenhague, 14 juillet 1695. (Archives de l'Empire, K 1356, p. 57, 58.) — Plus loin (p. 67), il est fait mention de « marchands de Bordeaux, qui se plaigneut qu'on leur a saisy des marchandises qu'ils avoient chargées sur un vaisseau danois. »
neutres, par le moyen desquels ils évitent les corsaires ennemis !, » etc.
À cette époque, il était facile, aux uns comme aux autres, d'obtenir des passeports pour les navires qui venaient charger des vins à Bordeaux *, tandis qu'auparavant les marchands de la Hanse teutonique étaient tenus en suspicion et forcés de céder le pas aux Danois et aux Suédois, en possession d’approvisionner de nos vins les villes hanséatiques. Le bourgmestre de Lubeck avait demandé un passeport pour envoyer en Bretagne un navire avec des marchandises permises, et liberté de décharger une partie de sa cargaison à Roscof, pour aller de là à Bordeaux y déposer le reste et charger des vins et autres marchandises de France à destination de Lubeck. Les députés commencèrent par rappeler ce qu'ils avaient écrit au sujet des abus que les villes de Hambourg, Lubeck et Brême, pourraient faire des passeports du roi au préjudice de nos armateurs, « ayant représenté que nous tirions du Nord toutes les marchandises qui nous estoient nécessaires, par le moyen des Suédois et des Danois Ÿ, qui fourmissoient à ces villes hanséatiques les denrées et marchandises de France dont elles ne pouvoient se passer pour leur consommation; » et ils finirent par décider « qu'estant du bien de l’Estat de ne point accorder des passeports aux villes hanséatiques qui estoient sous les
1 Reg. du Conseil de commerce F. 42. 55, folio 345 verso: séance du 27 novembre 1711.
2 Jbid., F. 42. 58, folio 7 verso; 29 janvier 1712. — Le 2 avril de la même année, deux bourgmestres de Colberg en Poméranie demandaient et obtenaient des passeports pour deux navires qu'ils voulaient envoyer à Bordeaux et à la Rochelle. ({bid., F. 12. 57, folio 37 recto.)
3 Voir le registre F. 12. 55, folio 4 verso; 14 novembre 1708.
avocatoires de l’Empire, 1l ne convenoit pas de se départir de la règle générale en faveur d'un particulier {. »
Avant de terminer ce chapitre, nous ferons observer que ce n’était pas la première fois que les magistrats des villes du Nord se mettaient en rapport avec les nôtres pour des affaires de commerce. Déjà, en 1692, le sénat de Hambourg avait adressé aux jurats de Bordeaux une commission rogatoire à l'effet d'informer Pierre Testas, marchand, qu'il était cité devant le premier juge et qu'il eût à comparaître en personne, ou par procureur, pour défendre sa cause. Cette lettre ayant été enregistrée, les jurats ordonnèrent que la citation qu'elle portait serait signifiée audit Testas par un des huissiers de l'hôtel de ville, à la requête du procureur-syndic, et que la relation du tout serait envoyée au sénat de Hambourg, « pour servir ainsi que de raison ©. »
Le 15 août 1700, il était remis en jurade une autre lettre, écrite en latin par les magistrats et consuls de la ville de Dantzig : c'était encore une commission rogatoire, par laquelle ils priaient le maire et les jurats de vouloir bien prendre et recevoir la réponse catégorique de Henry Lenof, marchand allemand établi aux Chartrons, sur plusieurs faits articulés dans un Mémoire Joint à la lettre, au sujet d’une contestation élevée entre Jean Jouensen, marchand, d’une part, et Guillaume Henry Nuphagen, maître de vaisseau, d'autre part.
Ces mêmes jurats, qui se montraient si courtois envers les étrangers, si ce n’est quand il s'agissait des
1 Reg. du Conseil de commerce F. 12. 51, folio 456 recto; 18 août 1706. ? Continuation de la Chronique bourdeloise, etc., p. 162. 3 [bid., p. 251.
droits civiques !, étaient, vis-à-vis de leurs compatriotes, épineux sur les plus légères atteintes portées aux priviléges des bourgeois de la ville et cité de Bordeaux, confiés à leur garde. En recourant au recueil imprimé par leurs soins, on voit : 1° que le vin récolté au-dessus de Saint-Macaire ne pouvait descendre la Garonne et entrer à Bordeaux avant Noël; 2° qu'aucun n'y était admis, à moins d'être du cru de la sénéchaussée et diocèse de Guienne; 3° qu'il était défendu d'en vendre dans la ville et les faubourgs avant que préalablement le vin des bourgeois ne fût écoulé; 4° qu’enfin, il était interdit à qui que ce füt de détailler du vin en taverne, à Bordeaux, depuis la fête de saint Michel jusqu’à la Pentecôte, à moins que le débitant ne fût bourgeois et le vin de son cru*.
Ces priviléges étaient anciens, et, comme 1l est naturel de le croire, les Bordelais y tenaient excessivement ; toutefois, les rois de France ne se faisaient point scrupule d’y porter atteinte à l’occasion, au risque d'exciter des troubles sérieux. En 1512, le duc de Longueville, comte de Dunois et lieutenant général pour le roi en Guienne, avait fait entrer à Bordeaux du vin du haut Pays contrairement aux statuts: une violente émeute
1 « Le 5 juin, par ordonnance de messieurs les maire et jurats furent cassées les lettres de bourgeoisie des nommez Alard et Cram, marchands hollandois non naturalisez, et du nommé Albert, natif de Tholoze, comme obtenuës contre les formes du statut, et leur nom biffé de dessus le registre. » (Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 74, ann. 1654.)
3 Priviléges des bourgeois de la ville et cité de Bordeaux. À Bourdeaux, M. DC. LXVII., in-4°, p. 21. Voyez encore Anciens et nouveaux Statuts de la ville et cité de Bourdeaus, p. 198, 199 (Des vins que les bourgeois et habitans dudit Bourdeaus sont prohibez acheter : et en quel lieu les Anglois peuvent acheter vins), et les papiers de l’intendance, conservés aux Archives départementales, liasses 641, 642.
populaire éclata, « tant le peuple estoit desireux de maintenir ses privileges et libertez!. »
Les Bordelais, qui jouissaient du droit de bourgeoisie à Bayonne *, sans doute à charge de réciprocité, ne faisaient aucune concession aux autres villes plus voisines, en dépit de leur titre de villes filleules. Au milieu du xvi° siècle, des propriétaires de la Réole et de Langon avaient tenté de s'élever contre la tyrannie des règlements municipaux de Bordeaux, en y faisant descendre leurs vins avant Noël, date calculée de façon .à laisser la place libre aux bourgeois pendant et après la foire d’octobre. La ville se pourvut par-devers le roi, qui lui donna gain de cause. Henri Il, par ses lettres patentes, octroya aux maire et jurats ample prohibition à cet égard. Forts d'un pareil renouvellement d'un de leurs priviléges, ces magistrats en exercèrent un autre avec la dernière rigueur; ils confisquèrent du vin de Langon, et firent brûler le bois des barriques, comme étant vin du haut Pays.
Une pareille sévérité n’arrêta point ceux qui en étaient l'objet. En 1553, un marchand surprit de Henri IT un passeport pour faire venir mille tonneaux de vin du haut Pays avant le temps; mais il fut renvoyé « pour n’enfraindre les privileges #. » Plus d’un siècle après, le
1 Chronique bourdeloise, p. %8.
2 Voyez Conterrolle de la recepte du bureau de la coustume de Bayonne, folios 114 verso et 112 recto; 21 et 253 août 16%. Le second de ces articles se rapporte à la sortie d'une barque, nommée le Cerf-Volant, de Bordeaux, du port de vingt tonneaux, chargée de quinze milliers fer et de deux barriques de clous pour un marchand de cette place, sans compter un paquet de drap de Poitou acheté à Bayonne pour porter à Bordeaux.
3 Chronique bourdeloise, ann. 1551, p. 68.
* Ibid., p. 69.
marquis de Duras obtint pareillement l'autorisation de faire descendre la même quantité, immédiatement après les vendanges, dans des barriques de la jauge bordelaise ; mais la jurade, conservatrice vigilante des priviléges des bourgeois, s'émut et envoya à Paris un délégué chargé de demander, avec la suppression d'un nouvel impôt de 50 sous par tonneau, la révocation de la faveur accordée au marquis !.
Les jurats se montraient parfois plus traitables. En 1624, le sieur Jonquières, revenant sur une permission qu’il avait obtenue, de faire entrer son vin, « sans tirer à conséquence, » leur représentait, tant pour lui que pour les autres gentilshommes habitant le Bordelais, que cette réserve leur portait grand tort. Là-dessus, 1l fut délibéré et arrêté que les gentilshommes d'extraction domiciliés dans le pays avec leur famille, jouiraient des mêmes priviléges que les bourgeois ?.
Tout aussi heureux, les propriétaires du Bourgeais, du Blayais et du Médoc, obtenaient une faveur ainsi rapportée dans les mêmes annales : « Les sieurs Jurats ayant fait representer au conseil que les habitans du bas païs de Bourdelois ont par la concession de nos roys la faculté de vendre et debiter leurs vins pendant trois mois, à l'exclusion de ceux du haut Païs, qui ne peuvent descendre que le lendemain de la feste de Noël, et que cette grace leur seroit inutile cette année à cause de l’interdiction du commerce, s’il ne plaisoit à Sa Majesté regler ces trois mois à commencer du restablissement dudit commerce : il intervint arrest au privé conseil le 31 decem-
1 Continuation à la Chronique bourdeloise, etc., p. 94. 2 [bid., p. 19.
bre, portant que, pendant tout le mois de janvier de l'année 1628, les habitans du Bourdelois jouyroient dudit privilege, et que pendant iceluy ceux du haut païs bourdelois ne pourroient faire descendre leurs vins, à peine de confiscation !, »
Un autre arrêt du conseil d'État, en date du 30 mars 1654, vint confirmer les priviléges des bourgeois de Bordeaux. relativement à leurs vins. Revenant sur deux autres arrêts des 11 janvier et 30 octobre 1637, qui semblaient porter atteinte auxdits priviléges, le roi fait a inhibitions et défenses à tous cabaretiers, taverniers et autres vendeurs de vin en détail dans ladite ville et fauxbourgs de Bourdeaux, d'acheter aucuns vins pour les revendre en détail, s'il n’est du creu desdits bourgeois, à peine de confiscation dudit vin, dix mil livres d’amende, et autres peines, » etc. |
En 1675, quelques particuliers avaient fait entrer en ville, au mois de décembre et en janvier suivant, deux tonneaux de vin du cru de la Mothe-Montravel, et ce vin avait été saisi par l'un des jurats, avec d'autres vins de Cahors descendant aux Chartrons et logés dans des barriques de grande jauge excédant les dimensions arrêtées par les statuts et règlements. Les vins furent confisqués, et, pour l'exemple, il fut ordonné qu'il en serait pris une barrique du cru de la Mothe-Montravel et deux de celui de Cahors, pour être défoncées au lieu des Chartrons, le vin versé à terre, les trois fûts fouettés par l'exécuteur de la haute justice, ensuite brûlés : ce qui eut lieu.
1 Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 24. ? [bid., p. 71, 72. | $ {bid., p. 25.
Cette exécution burlesque ne produisit pas, à ce qu'il paraît, l'effet que l'autorité s’en était promis : aussi dutelle revenir bientôt à la charge. Le 18 août 1681, plusieurs particuliers s'étant avisés de faire remarquer des barriques de la jauge dans le haut Pays et hors de la sénéchaussée, les jurats firent publier une ordonnance contenant « inhibitions et défenses à toutes sortes de personnes de faire transporter ni conduire aucunes barriques construites dans Bordeaux et pays bourdelois hors desdits lieux, conformément aux statuts, à peine de confiscation desdites barriques et de 300 livres d'amende contre chacun des contrevenants{. » |
Deux ans après, les jurats faisaient publier une autre ordonnance en forme de règlement, au sujet de l'entrée des vins dans Bordeaux. Inhibitions et défenses étaient faites à toutes sortes de personnes d'y introduire aucune espèce de vin du cru du pays, si ce n’est pour y être con- -sommé ; encore fallait-il la permission expresse des jurats, laquelle ne pouvait être accordée qu'avec plusieurs restrictions. « Et à l'égard des vins recueillis hors ladite senéchaussée de Guyenne, continue le législateur, ordonne qu'ils seront portez dans les barriques et vaisseaux de la jauge et couverture du païs où ils auront été recueillis, pour être déchargez aprés la declaration qui en doit être faite, sçavoir : le vin de demy marque aprés la Saint-Martin, et celuy qui est sujet à la marque de la ville aprés la Noël, sur le quay des Chartrons, et non ailleurs ny avant ledit temps, à peine de confiscation. » Exception est faite en faveur des vins de Languedoc et autres portés
1 Continuation de la Chronique bourdeloise, p. 75.
dans le statut, qui, par un privilége particulier, descendaiént habituellement après la Saint-Martin et s’arrêtaient aux Chartrons pour être vendus en gros et emportés hors de la sénéchaussée. Les jurats faisaient encore inhibitions et défenses à tous marchands et commissionnaires ou revendeurs de vin d'en vendre en détail dans la ville et dans la banlieue, même en gros, avant le temps fixé; et aux Anglais avant la fête de Noël!.
En même temps, les jurats mettaient des gardes aux portes pour empêcher que d'autres vins que ceux des bourgeois n’entrassent dans la ville, et défense était faite de fabriquer de la bière de manière à diminuer le débit des vins dans la province ®. Sur l'avis que l'on avait intro-
1 Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 88, 89.
? Cette mention de bière à Bordeaux est la plus ancienne que nous ayons rencontrée. Dans la relation des fêtes données à l'occasion de la naissance du duc de Bourgogne, on lit que les habitants du quartier de Sainte-Colombe ayant construit une grotte au derrière de l’église, il en sortait deux fontaines, l'une de vin, l’autre de bière. (Mercure gala:t, septembre 1682, 2 parlie, P. 35.) Quelque temps après, un certain George Strong, de Weymouth et Mel-
L comb Regis, adressait à Pierre la Fargue, marchand de Bordeaux, deux barri-
ques de bière forte, avec deux ballots contenant dix pièces de bayettes blanches, autrement dites swanskines (peaux de cygne), dix-sept pièces d’étoffes larges, quatre douzaines de grands bas de laine pour homme, de la farine et des caboches ou clous de chaussures, pour par lui en disposer et vendre au plus haut des avantages dudit Strong. (Minutes de Couthures, 1688, folios 692, 695.) — Au commencement du xvine siècle, le Conseil de commerce émettait l'avis de refuser des permissions demandées pour importer chez nous de la bière de Hollande, « parce que la bière n'est pas en usage à Bordeaux. » (Reg. du Conseil de commerce F. 12. 55, folio 62 recto; séance du 10 mai 1709.) Dix ans après, le duc d’Aumont obtenait la permission de faire venir d'Angleterre à Rouen trois pièces de bière, en même temps qu'une caisse d'eau de citron de vingt-quatre boutcilles ct deux barriques de cidre. (Jbid., F. 12. 65, fe T5 vo; séance du 29 mars 1719.) — Les mentions de cidre à Bordeaux sont plus fréquentes; on les trouve surtout dans le Conterrolle de la recepte de la coustume de Bayonne, sans doute parce que cette boisson venait de Biscaye. Le 21 janvier 4625, le commis mentionne la sortie de la barque la Marie, de Brouage, du HE. 10
duit dans la ville quantité de vins prohibés par le statut, on commit des bourgeois notables pour faire la visite des chais et s'informer de la quantité et de la provenance du vin.
Le 7 décembre 1686, nouvelle ordonnance des jurats au sujet des vins de ville qui étaient dans les chais des Chartrons. Les commissionnaires en possession des entrepôts situés entre le château Trompette et la rue du Saint-Esprit, auxquels étaient adressés les vins rouges du Languedoc sujets à la marque, et ceux qui descendaient par la Dordogne, sujets à la demi-marque, devaient vider dans les vingt-quatre heures les chais où 1l y avait de ces vins de ville, à l'effet d'y recevoir lesdits vins rouges, et défense leur était faite de loger ceux-c1 dans le même local que ceux-là. En ce qui concerne les vins blancs sujets à la marque et demi-marque, les commissionnaires pouvaient les admettre indifféremment dans leurs chais, mais pour cette année seulement.
port de quarante tonneaux, avec un chargement, pour le compte d'un Bordelais, de trente-trois tonneaux de cidre. (C. Bureau des finances, folio 8 verso.) Le 17 février de la même année, il enregistre la sortie du navire le Charles, de Marennes, du port de trente-cinq tonneaux, avec la moitié de cette quantité destinée à l'équipage d'un navire de Libourne (folio 24 recto), et le 20 du même mois, la sortie de la Marguerite, de Marennes, avec à peu près le même hombre de barriques de cidre, « que Jolis de Larache, de Biarritz, fait porter à Bourdeaux pour la provision du navire du sieur d'Oriol, de Bourdeaux, marchand de Bourdeaux. » ({bid., folio 24 verso.) Citons encore la sortie de la barque la Marguerite, de Bordeaux, du port de vingt tonneaux, dont le patron avail « manifesté, » le 27 février, pour Pierre Gassies, bourgeois de cette ville, dix pièces de cidre pour l'approvisionnement du navire de ce dernier, et les hardes de plusieurs mariuiers de Biarrits. (Folio 34 recto.) Le même registre présente nombre d’autres mentions de chargements de cidre, avec cette particularité qu'ils sont presque tous au nom d'habitants de Biarrits.
4 Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 95.
? Ibid., etc., p. 119, 115.
Sachant quelle résistance d'inertie la population de Bordeaux oppose aux mesures prises, même dans ses intérêts, par les magistrats, ceux-ci avaient toujours l’œil ouvertsur les contraventions du commerce. Le 13 décembre 1697, sur des avis donnés aux jurats que plusieurs marchands bordelais étaient allés dans le haut Pays acheter et emparoler des vins pour les faire apporter en ville contrairement aux statuts et aux règlements, le parlement rendit un arrêt pour ordonner qu'il en fût informé‘. A la fin du mois de septembre de l’année suivante, quelques particuliers s’étant ingérés de faire descendre sur le port des Chartrons deux bateaux chargés de cinquantequatre barriques de vin vieux de Languedoc, contrairement aux termes de la transaction de l’année 1500 et de l'arrêt du parlement de 1508, qui fixait le temps de la descente de cette sorte de vins depuis la Saint-Martin jusqu’à la fête de Notre-Dame de septembre, le jurat de garde sur les Chartrons fit arrêter ces deux bateaux, saisir le vin, et dressa son procès-verbal ?.
Les jurats se montrèrent presque aussi sévères en novembre 1698 en faisant saisir, sur le port de Bordeaux, du vin de Saint-Pé et de Toulenne qui y avait été transporté en contravention; mais déjà la loi avait perdu de sa dureté primitive. Depuis un arrêt du conseil d’État en date du 14 juin 1612, les vins récoltés dans la juridiction de Langon pouvaient descendre aux Charirons avant Noël; seulement, 1l était interdit de faire de semblables expéditions avant que l’un des jurats de Langon
1 Continuation de la Chronique bourdeloise, p. 202. Cf. p. 350. ? Ibid., p. 207.
3 C'était du vin blanc. Voyez un acte de Douzeau, du 22 octobre 1532.
eût remis à l'hôtel de ville de Bordeaux le dénombrement du vin récolté dans le district !.
Cette prétention, incroyable aujourd'hui, des propriétaires du Bordelais d'interdire à Bordeaux la vente de tout autre vin que le leur, devait durer autant que l'ancien régime et donner lieu à des réclamations continuelles?, à de fréquents procès *; du moins on la trouve mentionnée dans le préambule de l’édit de Turgot d'avril 17764. Comme toutes les mesures de ce grand ministre, cet édit, qui avait abrogé tous les règlements contraires à la circulation des vins, rencontra des difficultés dans l'exécution. Trois ans après, l'abbé de Saint-Géry, vicaire général à Montauban, rapporteur du bureau dit du Bien public aux États de Languedoc, se fit l'énergique interprète des réclamations de la haute Guienne contre l'ancien monopole. La ville de Bordeaux exigeait encore, sous peine d'amende et de confiscation, que la futaille de
{ Continuation de la Chronique bourdeloise, etc., p. 208. Suit un Extrait des registres du Conseil d'État. Voyez encore p. 112, 113.
? Dans les cahiers des États de Languedoc pour l'an 4745, on rencontre un article par lequel les habitants demandent au roi la liberté de faife descendre en tout temps leurs vins muscats sur le port de Bordeaux. (Reg. B de la Chambre de commerce, folio %5 recto, 19 décembre 1715.)
3 Voyez Mémoire pour la ville et sénéchaussée de Bordeaux, contre le syndic de la province de Languedoc { Paris], de l'imprimerie de J.-B. Lamesle, 1740, in-fv, et Mémoire pour la ville de Bordeaux contre les habitans des provinces d'Agenois, les communautés du haut pays de Quercy, et contre ceux des villes de Sainte-Foix et de Domme, et des paroisses qui composent le cru de Domme [ Paris ], de l'imprimerie de d'Houry, in-f° de 9 pages. Ces deux factums, signés Me Perrin, avocat, sont conservés à la Bibliothèque publique de la ville de Bordeaux, sous la marque Jurisprudence, 3077, premier recueil. — Dans un autre, coté 3076, on trouve, t. IV, pièce 20, un sommaire pour un négociant condamné, par arrêt du 2 mars 1728, à 300 livres d'amende pour avoir contrevenu aux statuts sur les vins.
# Recueil général des anciennes lois françaises, ete., t. XXIH, p. 537-540.
Cahors fût plus petite que celle du Bordelais ‘ ; les droits d'exportation étant perçus par tonneau, sans distinction de jauge, les marchands étrangers se voyaient contraints de préférer les grandes futailles aux petites *. Sur la proposition de l'abbé de Saint-Géry, l'assemblée supplia le roi de mettre un terme à cet abus, qui fermait aux vins du Quercy leur principal débouché.
Nous n’avons pas voulu insister sur l'exercice du droit que les jurats de Bordeaux avaient de défendre la vente des vins autres que ceux des bourgeois dans l’enceinte de la cité et sur le territoire de la seigneurie d'Ornon qui lui appartenait # : il nous eût fallu descendre dans les tavernes pour y surprendre les détails d'un commerce peu important; mais il est très-intéressant de montrer les gentilshommes, participant aux priviléges des bourgeois, vendre leur vin à pot et à pinte, pour emporter et même pour consommer sur place, sans être sujets au droit de cartonnage, exigé par les jurats du vin vendu en taverne.
De temps immémorial, tous les bourgeois des grandes villes des pays viticoles, même de Paris, sans exception, les prélats, les ducs et pairs, maréchaux de France, pré-
1 Voyez, relativement au jaugeage des futailles bordelaises en 1742, les pièces publiées dans les Archives historiques du département de la Gironde, t. I, p. 259-%62. — En 1674, on levait encore à Bordeaux et ailleurs un droit de jauge et de courtage, Voyez la Correspondance de Colbert, t. II, re part., p. 364, 565.
? Voir dans le mème volume des Archives historiques, p. 262 et suiv., Mémoires et documents relatifs au séjour des vins de Cahors à Bordeaux.
3 L. de Lavergne, les Assemblées provinciales en France, ch. u, S 2, la Hautc- Guienne. (Revue des deux Mondes, livraison du 15 juillet 1861, p. 416.)
# Voyez Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 4, ann. 1691.
* Voyez le Livre des Bouillons, folio .Ixxxiiij. recto, n° 107.
sidents à mortier, conseillers des cours souveraines et autres personnes de tout rang, faisaient vendre en détail à pot, dans leurs hôtels et maisons, les vins de leur cru‘; usage qui subsistait encore, chez nous, au siècle dernier, et qui s'est conservé en Italie, notamment à Florence. Par extension de cette liberté laissée aux producteurs, 1l était permis au public de consommer sur place, et, dans ce but, leurs domestiques fournissaient des siéges et des tables. Il ne semble pas, toutefois, que tous les habitants de Bordeaux aient joui d'un semblable privilége. En 1639, les bailes des taverniers avaient fait assigner un paroissien de Sainte-Croix en contravention à leur statut comme vendant du vin sans ministère de tavernier. Il fut condamné à l'amende, et en appela au parlement. Le syndic des religieux de l'abbaye intervint, d'abord à cause d'une prétendue sauvetat qu'il disait avoir dans un certain rayon; puis il déclara ne pas vouloir en faire usage contre la ville en ce qui touchait la police générale, et, sur cette déclaration, la cour rendit un arrêt pour confirmer le jugement allaqué Ÿ.
1 Les portiers du château de Bordeaux et autres officiers du roi s'étant ingérés de vendre ou de faire vendre du vin du haut Pays, quand ils en avaient ou pouvaient en avoir, Edward III mit fin, en 1373, à ce qu'il considérait comme un abus, (Rot. Vasc., 47 Ed. HI, membr. 5. — Livre des Bouillons, f .xliij. ve, n° 96.)
? Requête des bourgeois de Paris au roi. (Bibl. de la ville de Bordeaux, Juris-
prudence, n° 5081.) 3 Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 56, 57.