IL
mesure de Paris, en dix-neuf barques, à destination de Bordeaux, et un marchand de cette ville traitait pour une partie de la même denrée avec Peyre del Cros, de Grenade ?.
L'année suivante, les transactions sur le sel ne furent pas moins considérables. Par acte de Douzeau, en daie du 24 juin 1552, deux marchands, l’un de Bordeaux, l'autre de Marennes, vendaient à un marchand de Poitiers quatre mille pipes de sel, mesure de Bordeaux ou de Langon, à rendre sur le port de Podensac; un autre marchand de Marennes s’engageait, le 6 Juillet suivant,
à payer à Jacques Girard, receveur du quart et demi
pour le roi à Blaye, 30 livres 18 sous tournois, dus pour le droit dudit quart et demi du sel qu'il avait fait amener et descendre sur le port de Bordeaux; le 14 du même mois, Jacques Regnauld, marchand de la Rochelle, vendait trente-quatre pipes de sel à Pierre Bargaran, marchand, demeurant au port de Sainte-Foy la Grande, au prix de 42 sous 6 deniers tournois, rendues à Bordeaux ; le 2 août, Hélie Vidau, marchand, demeurant à Saint-Sernin de Marennes, vendait à Paulin Girard, marchand de Poitiers, soixante muids de sel rendus à Libourne. ”
C'était encore un bourgeois de Poitiers qui avait la ferme du sel à Bordeaux, et, à en juger par les locations d'immeubles qu'il fit dans cette ville Ÿ, cette charge n'était
1 Minutes de Douzeau, 17 juillet 1551.
2 Jbid., 1er août 1551.
3 Location par Jean Beausse, marchand et bourgeois de Poitiers, de deux maisons rue des Argentiers, d’une autre rue de la Petite-Carpenterie, et d'une troisième rue des Argentiers. (Minutes de Douzeau, 26 juillet 4559.) +
pas mince. Le 3 novembre 1552, suivant acte de Douzeau, il réglait son compte avec Bernard Vergès, marchand, demeurant à Langon ; deux jours après, le même notaire dressait acte d’une reconnaissance de 40 écus d'or sol, prêtés par Jean Beausse à Menault, dit Tasfef, marchand de Bazas, et le 16 novembre notre Poitevin avançait une somme plus considérable (400 écus d'or sol, à raison de 46 sous tournois, valant 920 livres) à Giron Girard, Ramond Caussé et Pierre Renyer, marchands de Bordeaux. À cette époque, 1l avait pour associé en la ferme du quart et demi du sel, André Janvier, sieur de la Peuguerie, receveur du domaine royal à Angoulême, qui figure dans un contrat passé, le 6 novembre 1552, par Douzeau, pour un:achat de cent cents de sel, chaque cent contenant douze muids, mesure de Paris. Par un autre contrat du 14 du même mois, Jean Beausse s’engage envers deux marchands bordelais, Arnault de Mesplède et Arnault Durançau, à transporter du sel par eau jusqu'à Bordeaux et à Langon, et 1l achète au premier, par acte du 30 janvier 1552, tout le sel qui se trouvera en deux navires « de present estant en avant Blaye. » En même temps que Jean Beausse, d'autres marchands faisaient le commerce du sel. À la date du 9 décembre 1552, on trouve, parmi les minutes de Douzeau, la charte partie d’affrétement, par Amaury Bigot, échevin de la ville de Saintes, d’un navire .breton de cinquante tonneaux, pour aller chercher au havre de Brouage « et en la chenal appelé de Mandormy, » deux cents et demi de sel, et les conduire à Bordeaux; et le même registre fournit, à la date du 30 décembre, un contrat de vente de cinq mille sept cent soixante-dix-huit pipes de sel
« estant ès sallines de ceste ville de Bourdeaux, » par le représentant de sire Paulin Girard, bourgeois et marchand de Poitiers, à trois marchands de Bordeaux. Pour le xvi siècle, nous n'avons guère à enregistrer que des contraventions aux règlements de la gabelle et des confiscations de sel à Libourne et sur la Garonne. En 1580, l'administration avait fait imprimer un recueil concernant cette matière fiscale?: mais elle ne devait point s'arrêter à ce qu'il renferme. Un peu moins d’un siècle après, elle augmentait le prix du sel et donnait ainsi lieu à une révolte terrible en Guienne et dans une province limitrophe. La sédition fut étouffée à Angoulème; mais au bout de quelques mois, le 28 mars 1675, Bordeaux se soulevait aux cris de : Vive le roi sans gabelle! Pendant plusieurs jours, les révoltés, après avoir tué et traîné dans toute la ville un malheureux qui n'avait pas voulu crier avec eux, tinrent l'autorité en échec. Le maréchal d’Albret, s'étant hasardé dans les rues du quartier Saint-Michel à la tête de quelques troupes, fut accosté par un des meneurs en guenilles. « Eh bien! mon ami, lui dit le maréchal, à qui en veux-tu”? as-tu dessein de me parler ? » — « Oui, je suis député des gens de Saint-Michel pour vous dire qu’ils sont bons serviteurs du roi, mais qu'ils ne veulent point de gabelles, n1 de marque d’étain, ni de tabac, ni de papier timbré, n1 de greffes d'arbitrage. » Le maréchal, à leur merci, dut faire sanctionner cette de-
1 Minutes de Couthures, 16 juillet 1655, folio 343 recto; et 20 octobre de la mème année, folio 395 recto.
3? Les Edits el ordonnances royaux, faictes et publiées sur le faict et reglement des aydes, tailles, gabelles, magazins et greniers à sel, etc. A Paris, M, D.LXXX., in-40.
mande par le parlement, et Colbert lui-même approuva ces concessions, qui furent suivies d’une amnistie complète. Elles ne ramenèrent pas les esprits; car, peu de temps après, le 24 avril 1675, l’intendant écrivait que « si le roy d'Angleterre vouloit profiter des dispositions de la province et faire une descente en Guyenne, où le party des religionnaires estoit très-fort, il donneroit dans la conjoncture présente beaucoup de peine !. » Il ajoutait que la bourgeoisie ne paraissait pas mieux intentionnée que le peuple, et que des velléités de rébellion se manifestaient dans des provinces voisines. Cependant des mesures étaient prises en vue d’un nouveau soulèvement, que tout rendait probable. Il éclata au mois d'août suivant, et fut vigoureusement réprimé. Il y eut quelques hommes tués et une quarantaine d’arrestations. Le 21, le maréchal d’Albret écrivait à Colbert : « Hier on commença d'en pendre deux dans la place Saint-Michel ; aujourd’huy on continuera, ainsy que le reste de la semaine, de donner au public tous ces exemples de sévérité. » Les troubles ayant recommencé à la Bastide, à la porte de Bordeaux, le principal instigateur fut aussitôt saisi et exécuté sur la roue. À partir de ce moment, tout rentra
1 L'intendant ne dit pas que les Anglais n'avaient point renoncé à rentrer en possession de la Guienne : or, il est certain qu’un siècle après la conquête ils caressaient encore cet espoir. Le 4er décembre 1560, le président de Feuquerolles, rendant compte au cardinal de Lorraine de la commission qu’il avait reçue du roi « pour le faict des traites des bleds et des vins en la province de Guyenne, » signale à Son Éminence l'irritation des marchands anglais auxquels on demandait l’écu pour tonneau de vin sortant hors du royaume. Ils parlaient avec la dernière insolence de Bordeaux et de tout le duché comme de leur héritage et ancien patrimoine, disant qu'il n'était pas au pouvoir du roi d'enfreindre leurs privilèges. (Négociations, lettres et pièces diverses relalives au règne de François IL, p. 682.)
dans l'ordre, et les taxes des affaires extraordinaires se payèrent sans difficulté. Les Bordelais, bien convaincus de leur impuissance par cette nouvelle tentative, n’osèrent plus remuer.
Nous n'avons point à parler du commerce de sel que la Saintonge et l'Aunis faisaient avec le nord de l’Europe, bien que nous ayons sous la main tous les matériaux qui s y rapportent ?; nous nous en tiendrons à ceux de ces documents qui nous montrent ce commerce en relation avec Bordeaux et venant y chercher d'autres aliments.
En 1706, un sieur Thévenin, ayant fait la demande d'un passeport pour un navire de 280 tonneaux venant sur lest de Hollande à Nantes, pour y charger du sel à
1 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, 1. 11, ire partie, introduction, P. XCIv, xCv. — On peut lire un récit plus complet de ces soulèvements dans l'Histoire de Bordeaux de D. Devienne, dre partie, liv. X, ch. xxx11, p. 482-500 ; et encore mieux dans un curieux article de M. E. Gaullieur, sur les pintiers et cstainguiers de Bordeaux. (Revue d'Aquitaine, etc., t. XII, p. 504-510.) — Comme à Bordeaux, l'introduction de la gabelle dans les Landes et dans le Pays Basque mit toute la population en émoi. Forcé de sévir, l'intendant de Guienne le fit avec la dernière rigueur, et les relations commerciales entre les deux villes principales de la généralité eurent beaucoup à souffrir. On trouvera de nombreux renseignements sur cette résistance à l'autorité royale, dans la Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. IE, introduction, p. v-vu, et dans la correspondance adressée par l’intendant Pellot à Colbert (mème volume, p. 68-133). Voyez encore celle de ce ministre, t. IF, {re partie, P. 563.
2 Ms. du Musée britannique, Bibliothèque du roi, 13. B. Il, folio 62 verso. — State Papers, etc., vol. 1, King Henry VIIT, part II, p. 787. — State Papers, Domestic Series, Charles IF, 1666, Sept. 1, vol. CLXX, n° 6. — Leitres, instructions et mémoires de Colbert, t. WE, re partie, p. cLxxxin; 2 partie, p. 531, 626, 631, 632, note de note, 635, 636, 666, 667. — Sur le Conterrolle de la receple de la coustume de Bayonne (C. Bureau des finances, folio 74 recto), à la date du 31 mai 1625, il est fait mention de l'entrée d'un navire d'Aberdeen chargé de sel; mais il est sûr que ce sel venait d'Espagne. Voy. State Papers, etc., vol. I, King Henry VIIL, part III [continued], n° cccxiv, p. 465.
destination de Riga, essuya un refus, bien qu’il se bornât à vouloir importer de ce port de la bourdille, du bourdillon et du merrain, pour l’échanger, à Bordeaux, contre des vins et autres choses permises{.
En 1711, deux navires de Lubeck arrivaient à Bordeaux, chargés, entre autres marchandises, de quarantehuit barils d’alun. Ayant pris leur chargement de vin, à l'exception d'un huitième de leur capacité, parce qu'il ne s'en était pas trouvé davantage à vendre, ils avaient fait voile pour la Rochelle, dans le but d'y embarquer du sel. Ayant demandé la permission nécessaire, les intéressés éprouvèrent un refus, « à cause de l’abus que les neutres pourroient faire de pareilles permissions en portant des marchandises d’un port de France dans un autre, au préjudice de la navigation des sujets du roy ?. »
Les officiers de l'amirauté de Bordeaux ayant reçu des ordres pour empêcher que les vaisseaux neutres ne fissent le commerce de port en port pendant la guerre, se crurent obligés de dénoncer l’arrivée du navire la Catherine de Drontheim, venant de Nantes, où 1l avait pris cinq charges de sel, de l’eau-de-vie et du vinaigre, une caisse essence de jasmin, des boîtes de confitures, du sirop et de l’indigo, en échange de graine de lin et de cuivre. Il
4 Registre du Conseil de commerce F. 12. 53, folio 266 verso; séance du 30 mars 1706. Cf. folio 261 recto; séance du 23 mars de la même année. — Un négociant de Bordeaux, nommé la Motte Thévenin, parait, seize ans après, comme propriétaire d'un navire, saisi pour avoir apporté de Cadix vingt-deux pipes de sel étranger, dont l'entrée était défendue en France. A cette rigueur l'arrêt joignait la confiscation du sel, destiné à ètre jeté à la mer, avec condamnation à 3,000 livres d'amende envers Me Charles Cordier, chargé de la régie des fermes unies de France. (Registre F. 12. 69, p. 172; séance du 13 mai 1722.)
? Registre du Conseil de commerce F. 12. 55, folio 318 verso; 28 août 1711.
lui fut permis d'achever son chargement et de s’en retourner dans son pays!, par une condescendance qui se manifesta ensuite envers des négociants de Bordeaux ?.
La même année, tous ceux de cette place sollicitaient, pour leur faciliter la pêche des morues sèches à l’île Royale, les mêmes exemptions dont jouissaient les autres négociants en différents ports du royaume, entre autres, la permission de faire venir par des barques de la rivière de Seudre le sel nécessaire pour cette pêche, et de les renverser de bord en bord, au port de Bordeaux, dans leurs navires, sans payer aucun droit. Le Conseil de commerce émit à cet égard un avis favorable, à la condition notamment que les déclarations et les visites des barques de sel seraient faites en la manière ordinaire aux bureaux de Blaye et de Bordeaux, et que les barques seraient ancrées près des pataches de cette dermère ville jusqu'au renversement *.
Vers le même temps, les marchands de sel de Bordeaux portaient plainte à la Chambre de commerce contre deux habitants de Marennes, qui, sous prétexte de la fourniture qu’ils s'étaient chargés de faire à l'État,
1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 57, folio 191 recto; séance du 26 septembre 1713.
2 Les sieurs Mercier et Cie avaient demandé de faire passer du Havre à Bordeaux trois navires hambourgeoïis qui avaient servi jusqu'alors à transporter les sels de la Rochelle au Havre et à Honfleur, pour aller prendre chez nous leur chargement de vins et eaux-de-vie sans être obligés d'y faire quarantaine. Cette requète eut un plein succès. (Reg. du Conseil de commerce F. 12. 57, folio 208 verso; séance du 22 décembre 1713.) — La douane se montrait moins accommodante quand il s'agissait de sels étrangers. Voyez, au sujet d'une saisie à Bordeaux de vingt-deux pipes de celie denrée, chargées à Cadix, un arrêt rapporté plus loin, à la date du 3 mars 1722. ({bid., F. 12. 69, p. 172.)
8 Registre du Conseil de commerce F. 12. 57, folio 207 recto.
les ruinaient entièrement, « ne pouvant plus avoir de sels des particuliers maîtres des marais salans, ce qui les a rendus si rares et si chers, ajoutent les pétitionnaires, qu’à peine s’y en trouve-t-il pour les besoins de la vie. » Une enquête fut ordonnée !.
Souvent aussi, sous prétexte de fourniture à l’État, les agents du fisc mettaient en réquisition des quantités plus ou moins considérables de sel, pour faire eux-mêmes du commerce ou favoriser tels ou tels marchands. Un acte du notaire Michellet, en date du 18 octobre 1714, porte qu'un inspecteur général des traites foraines aux bureaux de la Rochelle et bas Poitou, avait fait enlever du magasin de deux marchands des Sables d'Olonne, comme s1 c'eût été pour le rot, 5,490 livres de sel, faisant 561 boisseaux, pour les faire conduire à Bordeaux, à l'adresse d'un sieur Aquart?, qui les avait vendus à Matthieu Fontemoin, marchand de Libourne.
D'autres actes du même notaire méritent d’être mentionnés 1c1. Dans l’un, du -6 novembre 1714, un négociant de Bordeaux est présenté comme ayant vendu cent mines de sel à un marchand de Penne, en Agenais, à raison de 16 livres la mine, quittes de tous droits et payables partie en argent et partie en prunes, logées en vingt barils, à raison de 10 livres 10 sous le quintal, et rendues pareillement acquittées sur le port de Bordeaux. Dans un autre de ces actes, du 12 novembre 1714, un ancien maire des Sables d'Olonne apparaît à Bordeaux
1 Registre A de la Chambre de commerce, p. 382; séance du 16 juin 1712.
? En deux endroits des registres du Conseil de commerce (F. 12. 78, p. 695, 30 aoùût 1731 ; et F. 12. 80, p. 1, 2 janvier 1733), il est fait mention d'un armateur de Bordeaux nommé Acquarty, ce qui ressemble bien à Aguart.
comme importateur de sel et exportateur de matières résineuses, telles que brai gras, à raison de 24 livres le baril, et goudron, à raison de 13 livres!. Mais le plus intéressant de ces documents est une sommation du 30 octobre de la même année, qui s'appuie sur un règlement des maire, sous-maire et jurats de Bordeaux, ordonnant que la compagnie des maîtres sacquiers donneralt vingt de ses membres aux marchands qui auraient du sel à décharger, « pour travailler à la décharge préférablement à toutes autres denrées ?. » Une autre sommation, du 29 novembre 1714, relative à vingt-quatre muids et demi de sel de l’île d'Oléron, montre que ce déchargement éprouvait quelquefois du retard.
La part qu'eut le tabac dans les émeutes formidables de la Guienne, en 1675, nous autorise à dire quelques mots sur le commerce de cette plante à Bordeaux.
Le 24 avril 1675, l’intendant, adressant à Colbert un rapport sur ces événements, s'exprimait ainsi relativement à cette participation : « Les marchands qui trafiquent en tabac, et qui, outre la cessation de leur commerce, se voyoient chargés de beaucoup de marchandises de cette nature, que les fermiers refusoient d'achepter, et qu'il ne leur estoit pas permis de vendre aux particuliers, sont bien aises que le bruit continue, pour continuer avec liberté le débit de leur tabac; les autres négociants s'es-
1 Ces matières devaient sûrement servir à bâtir des navires conformément aux règlements longuement exposés dans les us et coutumes d'Olonne, publiés par M. Pardessus dans le tome VI de sa Collection de lois maritimes, etc. Voyez p. 548. (Pour achepter marchandises, bray, gouldron et autres choses.)
? Dans cette pièce, il est fait mention d'une barque de sel « mise en coutume » par le sieur Luneman, que nous avons déjà vu ci-dessus, p. 268, note 1, et p. 273.
toient laissé persuader, ou du moins avoient feint de l'estre, que, du tabac, on vouloit passer aux autres marchandises. Les estrangers habitués icy fomentent de leur costé le désordre. »
Le commerce du tabac était effectivement entre les mains de cette classe de négociants. On voit dans la déclaration du roi, en date du 17 novembre 1629, que l’on. faisait alors venir le petun, autrement appelé herbe nicotiane ou herbe à la reine, des pays étrangers, et qu'il ne payait aucun droit d'entrée, sous prétexte qu'il n'avait point été compris dans les anciens tarifs ou pancartes. On y expose même que cela avait donné lieu d’en faire apporter une grande quantité, de sorte que les sujets du roi, à cause du bon marché, en prenaient à toute heure, excès funeste à leur santé; « à quoi S. M. voulant pourvoir, elle auroit imposé un droit de 30 sols par livré pour le droit d'entrée, excepté sur celui venant des isles occidentales appartenantes à la Compagnie. »
L'usage du tabac s'étant répandu de plus en plus dans toutes les parties de l'Europe, la plupart des princes voisins de la France en firent un des principaux revenus de leur couronne, et c'est à leur imitation qu'en 1674 le roi sen était réservé le monopole. La déclaration donnée à cet effet est du 27 septembre.
Le 30 janvier suivant, le bail de la vente exclusive du tabac fut fait à Jean Breton, moyennant 500,000 livres pour chacune des deux premières années, et 600,000 livres pour chacune des quatre dernières. L'article 11 du traité intervenu à cette occasion désigne, au nombre des
1 Pierre Clément, Histoire de la vie et de l'administration de Colbert, ete., ch. xvur, p. 365.
ports d'entrée de cette denrée, Bordeaux avec d'autres ports de l'Océan.
Le 25 janvier 1676, un arrêt du Conseil, désignant à peu près les mêmes ports pour l'expédition des tabacs du cru du royaume, y ajoutait les ports principaux de la Méditerranée; et un nouvel arrêt du 14 mars suivant autorisait, à l'exclusion de tous autres, sous peine de confiscation et de 1,000 livres d'amende, les habitants de la généralité de Bordeaux et d’ailleurs, à cultiver le tabac.
Il existait alors à Clairac une manufacture de tabac fondée par un individu qui, vers 1630, avait rapporté de la semence d'Amérique’, et Louis XIV venait d'accorder un privilége pour l'établissement d'une fabrique semblable, à la Rochelle, à deux protestants zélandais, Jacob Lievens et Frédéric Clément, « pour y presser et accommoder en mastinés le tabac en feuilles, tant de nostre royaume et isles françoises de l'Amérique et autres lieux ?, » Rien de pareil n'existait encore à Bordeaux, à telles enseignes, qu’en 1649 un religieux, qui avait des relations avec cette ville, envoyait de la Guadeloupe à Saint-Malo le tabac dont il commerçait sous le nom d’un tiers 5, pour échapper aux défenses portées contre les ordres monastiques qui se livraient à ce trafic.
Cependant la culture de cette plante prospérait en Guienne. Un arrêt du 6 janvier 1677 vint désigner
1 Le chevalier de Vivens, Observations sur divers moyens de soutenir et d’encourager l'agriculture, principalement dans la Guienne, etc. [ Bordeaux}, M. DCC. LvI., in-8°, 2e partie, p. 32.
? Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. 11, 2e partie, p. 852, 855.
3 Minutes de Couthures, 10 novembre 1653, folio 642 recto.
d'une manière précise les communes autorisées à planter du tabac. Ces communes, au nombre de trente-deux., formaient ce que l’on appelait la juridiction du cru du royaume ou du cru de Guienne, et font aujourd'hui partie des départements de Lot-et-Garonne et de Tarnet-Garonne. |
Le 1° octobre 1680, la ferme du tabac fut réunie aux autres fermes du roi, et comprise dans le bail fait à cette époque avec un certain P. Boutet. Pendant la durée de ce bail, parut l'ordonnance réglementaire du 22 juillet 1681, statuant sur une foule de détails et fixant les prix auxquels devaient être livrés les tabacs du royaume et des îles françaises et ceux des pays étrangers. Il fut encore désigné des ports, tant pour la sortie des tabacs indigènes que pour l'entrée des tabacs exotiques : Bordeaux est porté sur ces deux listes ; mais on ne voit pas figurer les tabacs étrangers parmi les denrées qu'’attirait le commerce bordelais. L'article lui venait de l’Agenais, ce qui n'empêchait pas les commis du bureau du tabac de faire éprouver des vexations sans nombre aux maîtres et aux matelots des navires étrangers, en opérant la visite à bord de leurs bâtiments!.
Les fermiers avaient le droit de prendre, par préférence, tous les tabacs qui leur étaient nécessaires, en les payant au cours. Pour le reste, on délivrait des permis d'exportation, au moyen desquels on l'envoyait en Italie. On embarquait peu de tabacs à Bordeaux *, la ferme (elle
1 Registre À de la Chambre de commerce, p. 94, 95, 111, 207, 208; 15 février, 6 mars, 19 juillet 1708, 30 mai et 5 juin 1740.
? Mémoire concernant la généralité de Bordeaux, par M. de Besons, Ms. de la Bibliothèque impériale, fonds Mortemart, n° 98, folio 8 recto et 48 recto.
avait été détachée des autres en 1697), la ferme, sur d’autres points, s’approvisionnant à l'étranger.
Pendant longtemps, le commerce ne vit pas sans déplaisir que le gouvernement se fût réservé le monopole du tabac. En 1711, un ancien consul de France à Lisbonne ayant demandé qu'il fût permis aux Portugais d'importer librement en France toutes sortes de marchandises, entre autres leurs tabacs, il fut observé dans le Conseil de commerce que cette denrée n'était plus libre, et que les fermiers généraux, seuls autorisés à en faire des provisions, avaient des commissionnaires chargés de leur en acheter au comptant; au lieu qu'avant la ferme du tabac, les négociants du royaume se procuraient les tabacs du Portugal en échange de nos produits, ce qui empêchait la sortie de nos espèces pour une somme considérable chaque année.
Les tabacs d'Espagne, c'est-à-dire des colonies espagnoles, se montraient quelquefois sur le marché de Bordeaux, et les fermiers du domaine d'Occident exigeaient des droits sur ceux qui venaient par entrepôt. Le com-
1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 58, folio 7 verso ; séance du 29 janvier 1712. — La Canne-de-Vin, de Brème, et l'Évangéliste-Saint-Matthieu, de Garding, étaient venus à Dieppe avec leur charge de tabac, destiné pour le compte de la ferme, puis à Bordeaux pour y charger des vins et eaux-de-vie. Le sieur Draueman, marchand ‘de cette ville, demandait à être affranchi du droit de fret, que les fermiers lui avaient fait payer nonobstant les arrêts qui exemptaient de ce droit les navires neutres sur lesquels il avait embarqué ces denrées, — Deux ans après, Théodore Draueman, bourgeois et marchand de Bordeaux, demeurant aux Chartrons, reparait comme partie dans un litige avec des marchands épingliers. (Minutes'de Michellet, 21 septembre 1744.)
? Registre du Conseil de commerce F. 12. 55, folio 243 verso; séance du 20 mars 1711.
3 Registre B de la Chambre de commerce, folio 32 verso; séance du 12 janvier 4716.
merce de notre place s'opposa à cette prétention; mais les traitants tinrent bon, et six mois après le jour où des doléances s'étaient produites à la Chambre, le directeur du bureau refusait encore de relâcher les droits que l'on exigeait sur lesdits tabacs !. À neuf ans de là, les mêmes prétentions s'étant fait jour à propos d'une partie de tabacs venue de la Havane dans un navire parti de Bordeaux en 1726, et déchargé à Bayonne, la même Chambre de commerce appuya la demande adressée au Conseil pour la restitution des droits que le receveur du domaine d'Occident avait perçus à Bordeaux, et obtint cette restitution *.
En vue de favoriser dans nos contrées la production du sol, on donna aux négociants de Dunkerque la permission de tirer de Bordeaux le tabac de Clairac qu'ils y avaient fait acheter, en payant les droits, comme les étrangers, de 45 sous par quintal de tabac sans côtes, et de 17 sous pour le tabac « exprès et commun. »
Un mois après, un arrêt du Conseil révoquant le privilége exclusif de la vente du tabac accordé à un certain Jean Lamirail, le convertit en un droit payable à l'entrée, et permit à tous les sujets de S. M. de faire le commerce en gros et en détail de cette denrée, et même de la manufacturer 4. Vint ensuite la déclaration du 1® août 1721, portant règlement général pour la régie de la ferme du tabac.
1 Registre B de la Chambre de commerce, folio 33 recto; 17 juin 1716.
2 Registre C, folio 40 verso ; séance du 15 janvier 1798.
3 Registre du Conseil de commerce F. 42. 65, folio 339 recto; 30 nov. 1719.
# Registre B de la Chambre de commerce, folio 102 verso; séance du 12 février 1720. — Plus loin, folio 150 recto (8 janvier 1722), il est fait mention d'un mémoire des marchands et manufacturiers de tabac du cru de Guienne.
Les pipes nous arrivaient alors de Hollande. Les frères Balguerie et Cousin, négociants de Bordeaux, en avaient fait venir par le Specdwell, de Milford, quatre coffres, ainsi que trois tonneaux de fil de fer, pendant que deux autres navires anglais apportaient à trois marchands graisseurs en détail, neuf cents pièces de fromage, et à un sieur Goudal * cinq cents planches de sapin du Nord. Navires et marchandises furent saisis, à la diligence du directeur des fermes, comme étant entrés en contravention à l'arrêt du 6 septembre 1701, qui ne permettait aux négociants et aux bâtiments anglais d'importer en France que des produits de leur pays; le tout fut confisqué avec aggravation d'une amende de 3,000 livres.
1 Registre À de la Chambre de commerce, p. 40-42, 44; 28 juillet, 5 août et 2 septembre 1706.
? Ce négociant, dont le nom a déja passé sous nos yeux (voyez ci-dessus, p. 163, note 4), et qui figure dans un factum de l’époque (Bibl. de la ville, Jurispr., n° 3,076, t. II, pièce n° 65), avec Samuel Boys, sieur de Lamothe, et Jean Boys, établis à Bordeaux et à Rotterdam, n'était pas Hollandais, comme son nom pourrait le faire supposer : en remontant au milieu du siècle précédent, on trouve des Goudal à Casseneuil en Agenais. (Minutes de Couthures, 6 juillet 1666.)
$ Registre du Conseil de commerce F. 12. 67, folio 9 recto; séance du 18 janvier 1720. — Reg. B de la Chambre de commerce de Guienne, folio 100 recto, 95 janvier 1720; et verso, 4er février.