‹ Histoire du commerce et de la navigation à Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise (volume 3)Chapitre 54 sur 141 · BŒUF SALÉ ET SUIF D IRLANDE; FER · texte numérisé non relu

BŒUF SALÉ ET SUIF D IRLANDE; FER

Commerce et usage du bœuf salé d'Irlande ; chiffre des importations de ce genre à Bordeaux. — Opiyions du P. Labat et de Savary au sujet de cette marchandise ; fraudes auxquelles elle donnait lieu. — Mode d'achat, notamment à Dublin, du bœuf salé. — Suif d'Irlande; chiffre des importations annuelles de cette denrée à Bordeaux. — Prohibitions dont elle était l'objet à l'entrée et à la sortie de ce port; extrait d'une lettre de Colbert, conforme à ses principes économiques. — Les Irlandais cessent de venir à Bordeaux, après un arrêt du Conseil en date du 23 décembre 1727.— Requêtes des négociants de Nantes et de Bordeaux qui faisaient le commerce avec l'Irlande et l'Amérique. — Opposition de la Chambre de commerce de Guienne ; raisons sur lesquelles elle s'appuie ; arrêt qui permet aux négociants français d'envoyer charger en Irlande des salaisons à destination des colonies. — Obstacles opposés à l'arrivée des marchandises irlandaises admises dans nos ports. — Prohibition restreinte de l'étain d'Irlande. — Commerce des cuirs d'Irlande à Bordeaux ; d'abord prohibés, ils y sont ensuite admis avec ceux de Montevideo. — Fers de Suède et d'Espagne ; quantité que Bordeaux en rerevait. — Détail des fers d'Espagne importés à Bordeaux. — Délibération du Conseil de commerce relative à une demande d'importation de fer de Suède. — Observations du rédacteur du Mémoire de 1750 sur les changes entre Stockholm et Amsterdam.—Détails sur les poids de Suède. — Production des forges du Périgord vers 1730. — Commerce des chaudières à sucre, de formes et de pots de terre de Sadirac, entre Bordeaux et les colonies ; exportation de petite poterie de fer en Espagne. — Fabrication de canons de fer en Périgord.

Bordeaux et les autres ports de France faisaient venir de Dublin et de Cork du bœuf salé! pour l'exporter en Amérique; cette marchandise nous arrivait en barils, pesant, avec la saumure et la futaille, de 280 à 300 livres chacun. On l’employait à la nourriture des matelots, et, dans les colonies, surtout à celle des nègres. Il s'en fai-

1 T1 en venait aussi de Waterford, au témoignage du docteur Charles Smith. (The antient and present State of the County and City of Waterford, etc. Dublin, M. DCC. XLVI., in-8, p. 270.) Dans un autre ouvrage, le mème écrivain a donné le détail des exportations de Cork vers le milieu du xvme siècle, en s'étendant plus particulièrement sur le commerce du bœuf salé avec la France. (The antient and present State of the County and City of Cork, etc. Dublin, wpcc, in-8, vol. FE, p. 410-553, en note.)

sait une grande consommation ; Bordeaux seul, annuellement, tirait d'Irlande au moins 25,000 barils, ce qui fait, sur le pied de 20 livres par baril, année commune, 500,000 livres.

Le P. Labat vante cette salaison, non sans stigmatiser les fraudes auxquelles elle donnait lieu : « Le bœuf salé d'Irlande, dit-il, est le plus estimé et avec raison; car il est certain qu'il est toujours le meilleur, le plus gras, le plus désossé, et le moins sujet aux friponneries, pourvû qu'il n'ait point étéerefait dans un certain port que la charité m'empêche de nommer, où l'on en est venu à cet excès, de mettre dans les barils des têtes de bœuf toutes entières: avec les jambes et les pieds, et même au lieu de bœuf, de la chair de cheval, avec les pieds encore tous ferrez{. ».

Écoutons maintenant ce que dit Savary du commerce d'exportation de l'Irlande : « Les cuirs, les suifs, les beurres et les chairs salées se vendent au poids; et c'est un des meilleurs commerces de l'isle. Mais les étrangers doivent être sur leurs gardes lorsqu'ils enlevent ces marchandises, aussi bien que pour tout ce qu'ils achetent des Irlandois; ces insulaires ne se faisant gueres de scrupule d'y ajouter plusieurs mauvaises drogues, pour en augmenter la pesanteur, comme des crottes dans les cuirs; de mauvais beurre et du suif au fond des tinettes de beurre; des pierres dans les suifs, et des cornes et pieds de bœufs dans les barils de chairs salées ?. »

1 Nouveau Voyage aux isles de l'Amérique, etc. À Paris, M. CC. XLII., in-8°, t. IV, p. 290. Cf. Reg. B de la Chambre de commerce, folio 9 recto.

? Dictionnaire universel du commerce, t. 1, p. 256, col. 1.— John Rutty, après avoir indiqué ce passage de Savary, assure que depuis le temps de cet écrivain

L'auteur du Mémoire de 1730 donne un compte détaillé de la façon dont se faisaient, sur les lieux, les achats de bœuf salé; mais 1l fait observer auparavant que l’on comptait à Dublin par grand cent de 112 livres, composé de quatre quarts de 28 livres chacun, livre ordinaire, et que les 112 livres de Dublin ne faisaient, poids de Bordeaux, Paris et Amsterdam, que 102 livres 7 onces 17/25.

Les suifs que Bordeaux tirait d'Irlande se vendaient, comme le bœuf salé, au grand cent de 112 livres. Il en venait ordinairement dans cette ville 6,000 quintaux tous les ans, à 40 livres le quintal, ce qui faisait une somme de 240,000 livres.

Les Irlandais importaient ces diverses marchandises à Bordeaux‘; mais ils rencontraient souvent des obstacles

les choses s'étaient bien améliorées. (An Essay towards a natural History of : the County of Dublin, etc. Dublin, 1772, in-8&, vol. I, p. 266.) La mauvaise foi des commerçants irlandais a été signalée par un Anglais, Edward Wakefield, à propos de ceux de Galway. (An Account of Ireland statistical and political. London, 1819, in-4o, vol. IF, p. 29.) L’historien de cette ville, James Hardiman, repousse avec indignation une imputation pareille (fhe History of the Town and County of Galway, etc. Dublin, 1820, in-4, p. 286, 287), et cite un émigré français qui voyageait en Irlande, à la fin du siècle dernier : « Un marchand de vin, dit notre compatriote, m'a donné cette raison du peu d'activité du commerce dans cette ville, et m'a vraiment dit de bonne foi : « Avant que « la France sût préparer le vin, c'était à Galway qu'on le faisait. — Comment! « lui répondis-je, je n’imaginais pas que vous aviez eu jamais de vignes à Gala way. — Oh! non, répondit-il; mais en France, le vin était tout simplement «le jus du raisin, et on nous l’apportait à Galway pour le rendre buvable; « malheureusement, les marchands de Bordeaux le préparent aussi bien que « nous, et cela nous a coupé les bras. » (Promenade d’un Français dans FIrlande, etc., par de Latocnaye. Dublin, 1797, in-8°, p. 170.)

{ Lettre du sieur Guilloré, de Nantes, qui demande permission de faire décharger à Nantes le navire irlandais nommé l'Amitié, parti de Londonderry avec une cargaison de chairs salées destinées pour les iles françaises de l’Amérique, de cuirs verts, de suif, de beurre ct de saumons, qu'il devait porter à

à l'entrée ou à la sortie de ce port. Les principes de Colbert, on le sait, étaient de ne point tirer de l’étranger les marchandises que la France pouvait fournir de son cru, et de se passer des autres autant qu'il serait possible, ou de ne les tirer que par échange pour éviter de faire sortir l'argent du royaume ! : dans ce but, il prohiba l'exportation des salaisons d'Irlande aux colonies. « J'apprends, écrivait-il au sieur Desnanots, en 1671, que quelques marchands de Bordeaux ayant reçu des barils de bœuf d'Irlande en mesme temps que la défense a esté faite de transporter aux isles de l’Amérique aucune marchandise prise en pays estranger, ils espèrent que la liberté de les faire charger pour lesdites isles leur sera donnée pour cette fois. Puisque cela est ainsy, vous leur en pouvez permettre la sortie; mais ne manquez pas de déclarer, non-seulement à ces marchands, mais mesme à tous les autres de l’estendue de vostre ressort, que le roy ne donnera plus, à l'avenir, aucune de ces sortes de permission, Sa Majesté voulant qu’ils se résolvent à prendre ces chairs salées en France pour leur commerce aux isles. »

Ainsi contrariés, les Irlandais qui importaient des salaisons à Bordeaux cessèrent d'y venir après l'arrêt du Conseil, en date du 23 décembre 1727, qui permettait aux négociants faisant le commerce des îles et des colonies françaises de l'Amérique d'envoyer leurs navires directe-

Bordeaux, suivant son passeport, et qui avait été obligé de se réfugier à Nantes pour échapper à deux corsaires de Jersey. (Registre du Conseil de commerce F. 12. 55, folio 35 recto; 4er mars 1709.) — Bordeaux recevait aussi de la colle d'Irlande. (Reg. À des délibérations de la Chambre, p. 127; 28 déc. 1708.)

1 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. IN, 2e partie, p. 739.

2 Jbid., p. 551. Cf. t. II, pièce n° 166 et note.

ment en Irlande pour y charger du bœuf salé et le transporter outre-mer. Le 19 décembre 1728, cette permission fut prorogée pour un an à compter du 1® janvier 1729, puis successivement d'année en année jusqu'après 1730 1.

Les Nantais, qui faisaient un grand commerce avec l'Irlande, ne s'étaient pas contentés de demander la permission d'aller chercher des salaisons dans cette île ; ils sollicitaient la même autorisation pour les farines, la chandelle de suif, le beurre et le poisson salé, notamment le saumon; ils essuyèrent un refus *. Les négociants de Bordeaux qui faisaient le commerce d'Amérique, présentèrent aussi une requête au contrôleur général afin d’obtenir la faculté d'envoyer leurs navires en Irlande pour y charger à droiture, pour les colonies, les denrées cidessus; mais ils rencontrèrent une vive opposition dans la Chambre, qui chargea deux de ses membres de se rendre chez l’intendant, en vue de lui représenter le tort que ces négociants feraient à la province, si leur demande était agréée, et émit le vœu qu'il ne fût pas donné de prorogation à l'arrêt du 23 décembre 1727 concernant les bœufs salés. En même temps, la Chambre écrivit au contrôleur général pour s’opposer à la demande en question, et empêcher la prorogation de l'arrêt #.

Les raisons pour lesquelles la Chambre s’opposait à ce

1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 77, p. 36-38 (séance du 26 janvier 1730), 135 (22 février 1731), etc. — Registre C des délibérations de Ja Chambre de commerce, folios 41 verso (séance du 12 février 1728), 75 verso (24 novembre et 4er décembre 1729), 76 verso et 77 recto et verso (15, 22 et 29 décembre), 83 recto, 84 verso et 85 verso (5 janvier, 1er et 9 février 1750), etc.

2 Registre C, folio 39 verso ; séance du 8 janvier 1728.

8 [bid., folio 51 recto ; séance du 45 juillet 1798.

# Troisième registre des lettres de la Chambre de commerce, folio 56 recto.

que l’on envoyäât des navires en Irlande, pour y prendre des denrées à destination des Îles, était que les Irlandais, ne trouvant plus de débit à Bordeaux, diminueraient beaucoup leurs envois et ne prendraient pas en échange, comme ils avaient habitude de le faire, les vins, eaux-devie, prunes et autres denrées du pays. La demande des négociants bordelais, ayant été portée au Conseil de commerce, donna lieu, après délibération, à une décision conforme à celle de la Chambre‘, au grand contentement des Irlandais établis à Bordeaux et à Nantes?. Ce ne fut queen 1735, à la suite de plusieurs demandes, que fut rendu un arrêt permettant aux négociants français d'envoyer charger en Irlande des bœufs et viandes salés à destination des colonies; mais déjà peut-être on préparait de ces salaisons aux îles du Cap-Vert, dans un but de concurrence #, et l’on songeait à se tourner du

1 Registre C des délibérations de la Chambre, folio 51 verso, 21 juillet 1728. — Registre du Conseil F. 12. 75, p. 650; 5 août 1738. — Le contrôleur général répondit que la requête des négociants de Bordeaux avait été rejetée pour les raisons contenues dans la lettre de la Chambre; qu’à l'égard de la permission demandée pour une année et pour des raisons particulières, d'aller chercher en Irlande des bœufs salés, elle ne serait pas renouvelée sans que les chambres de commerce intéressées fussent entendues. (Registre C, folio 52 verso.)

3 Dans le registre A, à la date du 27 mai 1712, il est fait mention d'un sieur Wells, négociant de Bordeaux, à propos d’un navire irlandais parti de ce port chargé de denrées de la province et capturé par un corsaire français; et dans le registre du Conseil de commerce F. 12. 55, folio 9, d'un sieur Dominique Joyes, marchand irlandais établi à Nantes, qui avait présenté nn placet pour demander que ses compatriotes pussent décharger dans les ports de Nantes, Bordeaux, la Rochelle et autres, et vendre librement les laines d'Irlande, dont l'entrée était permise en France, quoiqu’elles ne fussent point énoncées dans les passeports.

3 Registre du Conseil de commerce F. 12. 81, p. 664 (séance du 26 août 1734); et F. 12. 835, p. 354 et 359 (séances des 17 et 31 mai 1736). L'arrêt du 26 mai 4735 a été imprimé.

$ Registre du Conseil de commerce F. 12. 88, p. 118-120; 27 avril 1741. —

côté du Danemark pour en obtenir cette sorte d'approvisionnement {,

En terminant, il convient de faire observer que les marchandises d'Irlande, admises dans nos ports, n’y arrivaient pas toujours sans obstacle. Le sieur Boyd ayant fait venir 29 quintaux de plomb et 22 de laine dans trente barils, exposait au contrôleur général qu'attendu l'impossibilité d'exporter des laines d'Irlande sans déguisement, la sortie en étant défendue sous peine de “mort, 1l s'était vu dans l'obligation de mettre ce plomb dans les barils « pour les rendre de mesme poids que ceux du bœuf salé, »

L'étain n'était pas davantage du nombre des marchan-

Un sieur Samané, de Bordeaux, avait demandé exemption de droits pour les sels qu'il faisait passer aux îles du Cap-Vert, pour y préparer des viandes à destination des fles françaises d'Amérique; cette faveur lui fut accordée. — Dans le même volume (p. 558, 16 novembre 1741) il est fait mention d’une demande d’un négociant de Morlaix en mainlevée de plusieurs barils de bœuf salé, en transit par Bordeaux, destinés pour les colonies, saisis faute de la déclaration prescrite par un arrêt du parlement de Rennes. — Ailleurs (F.12. 81, p. 952 et 981 ; 23 et 30 décembre), il est fait mention de la demande d'un négociant de Marseille, qu'il lui fût perrnis d'aller à Cadix charger six cents barriques de bœuf salé pour la Martinique.

1 « Nous espérons, disait la Chambre de commerce écrivant au contrôleur général, que le Danemark pourra nous fournir des bœufs salés par la province de Jutland, qui est la plus abondante en bétail. 11 est néanmoins à craindre que cette province n’en sçauroit fournir assez; mais il y auroit une autre ressource, qui est le mouton salé, dont les Danois tirent une grande quantité de l'Islande. 11 y a même une compagnie à Copenhague, que le roi de Danemark y a établie pour faire ce commerce, avec un privilège exclusif... Nous pourrions aussi tirer du même pays les beurres, suifs et chandelles, en accordant la même exemption de droits aux marchandises venant de Danemark qu’avoient celles d'Irlande, » etc. (Troisième registre des lettres, folio 229 verso. Cf. registre D des délibérations, folio 83 recto.)

2? Registre du Conseil de commerce F. 12. 55, folio 79 recto; séance du 42 juillet 1709. — La laine est estimée 3,000 livres et le plomb 450; ordre est donné aux commis des fermes de délivrer le plomb en percevant les droits.

dises qu'il était permis de faire venir; néanmoins, comme cet article servait aux potiers d’étain et aux ouvriers qui employaient la soudure au plomb et aux autres métaux, on en tolérait quelquefois l'entrée; du moins on l'accorda, pour un baril, à un négociant de Bordeaux nommé Folckart Both.

Les cuirs d'Irlande, qui entraient autrefois dans le commerce d'échange que cette île faisait avec Bordeaux, avaient été prohibés par l'arrêt du Conseil du 6 septembre 1701, qui fermait nos ports aux cuirs britanniques. Un marchand de Lancastre l'apprit à ses dépens, quand, ayant adressé en consignation à un négociant de Bordeaux, nommé Jacob Albert, parmi des marchandises permises, soixante-seize cottes de cuirs forts et trentequatre cuirs tannés, il obtint pour toute faveur de les renvoyer à l'étranger. La prohibition ayant été levée, l'Irlande recommença à nous expédier des cuirs, en concurrence avec Montevideo, d'où Bordeaux en recevait par la voie d'Angleterre #.

1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 55, folio 13 recto; séance du 20 décembre 1709. — Différemment écrit, ce nom a déjà passé sous nos yeux, p. 202.

? Par acte de Denhors, en date du 13 fév. 1561 (liasse 4842, folio miijexxx) verso), John Barry, marchand de la ville de Dingle, demeurant à Cork, reconnaît devoir à Étienne du Burg, marchand de Bordeaux, trente-six cuirs de vache « de saison de la grand'sorte, » en échange de trois tonneaux de vin.

8 Registre du Conseil de commerce F. 12. 57, folio 189 recto; séance du 5 septembre 1713. — Le Conseil prit la même décision au sujet de 300 quintaux de bourres de bœuf qui s'étaient trouvés dans un bâtiment d'Ansterdam arrivé au bas de la rivière de Bordeaux, que M. de Lamoignon de Courson avait fait arrêter devant l’île de Patiras, dans la crainte de la contagion qui décimait alors les bestiaux en Hollande. ({bid., folio 288 recto; séance du 7 novem-

bre 1714.)

* Registre B des délihérations de la Chambre de commerce, folio 95 recto; séance du 6 avril 1724.

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