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payer de nouveaux droits aux marchands français, pour des eaux-de-vie envoyées en Angleterre et vendues depuis plusieurs années, sur la valeur des droits alors existants. « Je suis persuadé, ajoutait Colbert, qu'en faisant connoistre au roy d'Angleterre combien cette prétention est peu fondée sur la justice, peut-estre vous parviéndrez à faire descharger les marchands françois qui ont envoyé leurs eaux-de-vie à leurs correspondans sur l'assurance de l'imposition qui existoit alors, et dans laquelle la foy du roy d'Angleterre estoit engagée‘. »
Pendant ce temps-là, Colbert s’occupait de l'organisation du personnel naval. Bordeaux ne pouvait être oublié. Le 9 août, M. Pellot, intendant de Guienne, reçut, dans une longue dépêche, l’ordre formel d'entreprendre immédiatement le rôle et dénombrement de tous les mariniers des paroisses maritimes du pays de Labourd, rivière de Bordeaux et autres siéges des amirautés de Bordeaux et de Bayonne, pour être partagés en trois classes, « l’une desquelles seroit obligée et engagée de servir chaque année sur les vaisseaux. » Des lettres semblables furent adressées le même jour au maréchal de Grammont, gouverneur de Gascogne ; à M. de Saint-Luc, lieutenant-général du roi en Guienne ; au sénéchal du pays de Labourd, ainsi qu'aux jurats de Bordeaux, de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz. Cinq semaines après l'envoi de ces dépêches, le 22 septembre, la première ordonnance sur les classes fut publiée dans les départements ?.
1 Hist. de la vie et de l'administration de Colbert, p. 319.
? Le Personnel de la marine militaire et les classes mdritimes sous Colbert et Seignelay, etc., par M. J. de Crisenoy. (Revue contemporaine, t. XL, 15 juillet 1864, p. 195, 196.)
Bordeaux fournit-il beaucoup de marins à recruter pour la flotte royale? Une lettre du marquis de Seignelay à Colbert en ferait douter. Le 2 décembre 1670, le futur secrétaire d'État de la marine écrivait à son père, dans le cours d'un voyage qu'il faisait pour son instruction : « Les gens de cette ville sont fort étourdis et fort vifs. Îls n’ont aucune application pour le commerce; et il n’y a pas trois bourgeois dans Bordeaux qui ayent un vaisseau à eux, quoyque ce soit une des villes du monde les mieux situées et qu’il parôisse que, s’ils veulent faire construire des vaisseaux, ils feroient un profit considérable, par la raison que cela les exempteroit de payer le fret aux vaisseaux estrangers, ce qui se fait pour le débit des vins et autres marchandises du pays et ce qui augmente fort la dépense. »
1 Lettres, instructions e£ mémoires de Colbert, etc., t. AIX, 2e partie, p. 24. — 11 devait en être encore longtemps ainsi. On lit, en effet, dans un mémoire touchant la construction des vaisseaux, qui se trouve à la suite du Mémoire de la Chambre de commerce dressé en 1730 : « On construit peu à Bordeaux ; la rareté du bois dans cette province et sa cherté engagent ses négocians de faire acheter des vaisseaux tout fabriqués dans les ports de France, et surtout en Angleterre et en Hollande, où ils les ont à meilleur marché, que s'ils les faisoient construire dans ce port. » Viennent'ensuite des détails intéressants sur le genre de bâtiments employés alors par le commerce de Bordeaux : « Les vaisseaux dont on se sert dans ce port pour la navigation sont de deux sortes. L'une qu'on appelle barques, qui sont du port de trente à cinquante tonneaux et qui servent au gabotage, c'est-à-dire au commerce de cette ville avec les ports de France; et l’autre, qui renferme deux espèces, se divise en frégattes et varangues. La frégalte est un vaisseau allongé, et pincé de l'avant et arrière, et propre à porter la voille et à bien marcher. Le vaisseau frégatté et varangué, qui est plus large du milieu et des extrémités, contient plus de marchandises que la frégatte et marche moins. — Les négocians de Bordeaux ne se servent que de ces deux espèces de vaisseaux pour leur commerce de l'Amérique, et préferent les frégattes aux vaisseaux frégattés et varangués, parce que le succès de ce commerce dépend ordinairement de la diligence des voyages. — On remarquera que les négocians de cette ville n'ont pas des
Le 5 mars 1671, Bordeaux était en fête. La compagnie privilégiée de commerce y avait fait construire un navire; les juge et consuls de la Bourse vinrent l’offrir aux jurats pour le faire bénir et lui donner tel nom que ceux-ci jugeraient à propos. Cette proposition ayant été acceptée, la cérémonie eut lieu, avec la pompe accoutumée, en présence de deux députés de la jurade, qui imposèrent au bâtiment le nom de Ia ville de Bordeaux, et firent arborer à l'un de ses mâts un pavillon blanc où se voyaient les armes de la ville, déjà sculptées sur l'arrière !.
Ainsi Bordeaux avait déjà une marine pour son propre compte : aussi Louis XIV, occupé de la rédaction de la célèbre ordonnance pour la marine, mandait aux jurats de faire assembler six négociants, six armateurs et tout autant de capitaines de navires, avec quelques pêcheurs, pour assister aux conférences préparatoires qui devaient avoir lieu avec le sieur Legras, son délégué.
On construisait, du reste, depuis longtemps, des vaisseaux à Bordeaux. En 1630, des marchands anglais
vaisseaux qui leur appartiennent, pour le transport des denrées de la province dans les pays étrangers, pour deux raisons : la première, parce que leurs commettans, en donnant leurs ordres, en envoyent ordinairement; la deuxième, parce que les Hollandois, pour faciliter les envoys des denrées de ce pays-cy chez eux, y font passer des vaisseaux en si grande quantité, qu'il n'y a pas de temps dans l’année qu’on n'en trouve à fretter, non-seulement pour la Hollande, mais même pour tous les ports du Nord. » — A l'appui de ce qui précède, on peut citer une demande des frères Hostein, de Bordeaux, tendant à ce qu'il leur fût permis d’expédier de Nantes un navire qu’ils y avaient fait construire, aux fles et colonies françaises, et de le faire revenir à Bordeaux. (Registre du Conseil de commerce, F. 12. 78, p. 698; séance du 30 août 1731.)
1 Continuation à la Chronique bourdeloise, etc., p. 2.
? [bid., p. 44.
en relation d’affaires avec cette place rapportaient qu'il y en avait six en construction, cinq lancés et d’autres prêts à l'être. Ils ajoutaient que le moindre d’entre eux avait vingt-deux canons, un quarante-deux et les autres vingt-huit et trente; qu’à Bordeaux on s'apprétait à en mettre encore sur le chantier, et qu'à Toulouse on était en train d'en faire six de cinq cents tonneaux‘. Les trois vaisseaux de la marine royale incendiés à Bordeaux, par la faute de quelques artisans ou matelots qui étaient dedans, avaient été construits dans cette ville*.
Mais ce ne fut réellement que sous l'impulsion de Colbert que les constructions navales prirent un notable accroissement. Les yeux sans cesse tournés vers le commerce et la navigation à Bordeaux, 1l écrivait, le 9 septembre 1672, à l'intendant de Sève : « J'ay vu, par vostre lettre du premier de ce mois, que l’establissement qui a esté commencé par le sieur Le Sage d’un atelier pour la construction des vaisseaux, réussit assez bien. Sur quoy je vous diray qu'il n’y a rien de si important, pour le bien du commerce, que de soutenir cet establissement, et que vous devez y donner une application particulière, en excitant fortement ceux qui y sont intéressés d'y contribuer de tous leurs soins, en sorte que le projet qui a esté fait en formant leur compagnie ayt son exécution tout entière. Pour ce qui concerne les vaisseaux
1 State Papers, Channel Islands, n° 7. — Ce rapport est confirmé par une lettre du maire de Bristol au secrétaire d'État Dorchester, en date du 4 janvier 1650. (Ibid., Domestic Series, Charles I, 1630, vol. CLVIII, n° 40. Cf. vol. CLXHEI, no 26.)
? Continuation à la Chronique bourdeloise, p. 37, 14 mai 1632. — State Papers, Domestic Series, Charles 1, 1632, vol. CCXVILL, nos 58, 60.
3 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. NI, 2 partie, p. 661.
qui ont esté bastis dans cet atelier, je feray exécuter les arrests qui ont esté rendus tant pour le général du royaume que pour cette compagnie particulière, et, en m'envoyant les certificats en bonne forme, je ferai le fonds nécessaire pour le payement de cinq livres par tonneau‘. »
Le 18 novembre suivant, Colbert écrivait à l'ingénieur Lombard : « Informez-vous avec soin du nombre de vaisseaux que le sieur Le Sage a fait bastir et de l’estat auquel est son atelier de construction, et faites-m'en sçavoir le détail. Il seroit fort à souhaiter que les habitans de Bordeaux commencçassent à faire bastir un nombre considérable de vaisseaux ; et pour les y convier, en cas que l'atelier dudit Le Sage soit estably ainsy qu'il le dit, et qu'il y fasse construire actuellement des vaisseaux, il le faut bien traiter et luy accorder les gratifications que le roy a bien voulu promettre à ceux qui en feroient bastir en France, afin d’exciter par son exemple les autres habitans à faire la mesme chose ?, » etc.
L'établissement, le 18 avril 1667, d’un nouveau tarif des douanes, qui doublait les droits d'entrée imposés
1 Le 10 mai 1669, Colbert recommandait à son cousin, à la veille de faire un voyage à Bordeaux, de résoudre, avec l’intendant et le chevalier de Clerville, tout ce qui pouvait concerner la navigation de la Gironde et le commerce sur toutes les côtes de Guienne, et, le 21 janvier 1672, il accusait réception à l’ingénieur Lombard de l’état général des navires sortis de la rivière de Bordeaux pendant le cours de l’année précédente. (Lettres, instructions el mémoires de Colbert, t. WI, dre partie, p. 125 et 418.)
2 Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, 1. 11], p. 862. — Lettres, instructions et mémoires de Colbert, 1. Il, 2 partie, p. 661, note 2. — A son chantier de construction de vaisseaux, Saige avait joint des entrepôts et des ateliers de tonnellerie, aïnsi qu’en témoigne une chanson populaire du temps, dont Bernadau nous a conservé un couplet dans le Viographe bordelais, etc. À Bordeaux, 1844, in-8°, p. 55.
en 1664 sur les marchandises étrangères, joint à la création de plusieurs compagnies privilégiées, avait poussé les Hollandais dans la voie des représailles, et ils songeaient sérieusement à substituer les vins du Rhin aux nôtres !. Ils avaient surtout pris ombrage de la compagnie du Nord, instituée par édit du mois de juin 1669 pour faire le commerce « dans tous les pays de Zélande, Hollande, costes d'Allemagne, Danemark, mer Baltique, Suède, Norwége, Moscovie et autres pays de terre ferme et isles du Nord. » L’allocation de 5 livres pour chaque barrique d’eau-de-vie que les intéressés dans cette société transporteraient hors de France, « pour le payement desquelles sommes, dit le roi, nous ferons fonds entre les mains de nos fermiers de droits d'entrée et sortie, convoy et comptablie de Bordeaux, traites de Charente, Brouage et coustume de Bayonne, » suffirait pour indiquer la part que notre place ne pouvait manquer de prendre dans le nouvel établissement, si Colbert, dans une lettre du 2 mai 1669, n’annonçait avoir donné ordre de choisir deux ou trois marchands, parmi
1 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. 11, 2 partie, p. 468, 469. — De Forbonnais, Recherches et considérations sur les finances de France, etc., t.I, p. 420.
2 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. 11, 2% partie, appendice, p. 800. Cf. 1re partie, introduction, P. CLXVII et CLEXIX. — On trouve une mention plus ancienne de la compagnie du Nord dans la Continuation à la Chronique bordeloise, p. 97, sous l'annéc 1664 : « Le 26 juin, dit Darnal, se fit une assemblée des cent et trente, pour sçavoir le nom des negocians qui voudroient s'associer dans la Compagnie des Indes-Orientales que le roy avoit establie. » Et plus loin : « Le 149 novembre, se fit une assemblée des cent et trente, dans laquelle il fut resolu que tous les corps s'assembleroïient dans huictaine pour faire leur declaration de ce que chacun voudroit contribuer à la Société du Nord, et la rapporter à Messieurs les Jurats, pour estre ensuite envoyée au roy. »
ceux de Bordeaux qui entraient dans la compagnie, pour leur en donner la direction !.
La compagnie une fois constituée, il semblait qu'elle n'eût plus qu’à fonctionner; mais elle se trouva bientôt en face de difficultés imprévues. Le commerce de Bordeaux en fit part à l’intendant, qui en référa au secrétaire d'État, et celui-ci lui répondit, le 12 septembre 1670 : « À l'égard des mémoires des marchands de Bordeaux, concernant la difficulté ou l'impossibilité qu'ils trouvent d'envoyer leurs denrées dans le Nord, je vous diray que toutes les raisons qu'ils allèguent de cette prétendue impossibilité sont très-foibles, et mesme que toutes les présuppositions en sont fausses. Mais comme cette sorte de commerce ne se peut pas forcer, il suffit de les exciter toujours de temps en temps de tenir soigneusement la main à ce qu'aucun ne soit admis dans la jurande qu'aux conditions de l’arrest du mois de janvier 1669, et de favoriser toujours ceux qui feront bastir des vaisseaux, ou qui en achèteront, ou qui y prendront part. »
Colbert discute ensuite les deux principales raisons alléguées par les négociants de Bordeaux. Les Hollandais, disaient-1ils, emportant leurs vins dans le Nord, les frelataient pour les mettre en état de supporter la mer. À cela, Colbert répond que l’on peut bien en faire autant à Bordeaux, et il s'offre à y faire venir les plus entendus en cet art, en cas que ce fût un secret des Hol-
1 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. II, 2e partie, p. 466, note 1. — On voit dans la Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. III, p. 412, les démarches faites par l’intendant Pellot pour engager les marchands bordelais à prendre part à la compagnie du Nord et vainere leur résistance. Cf. Chéruel, Histoire de l'administration monarchique en France, t. Il, p. 229.
landais. Il ajoute que ce frelatement ne faisait qu'affaiblir nos vins, que l’on s'en plaignait sur tout le littoral de la mer Baltique, et que si l'on y portait du vin naturel, le commerce des Hollandais serait perdu.
La seconde des raisons mises en avant par les Bordelais était que ces étrangers emportaient nos vins dès le mois de novembre, que ces vins passaient l'hiver. en magasin et que c'était un entrepôt nécessaire. Colbert leur répondait : « Si les marchands de Bordeaux considèrent que toutes nos mers sont ouvertes presque pendant tout l'hyver, que celles de la Hollande sont fermées dès la fin de novembre, et qu'elles ne s'ouvrent le plus souvent qu'à la fin du mois d'avril ; que toutes les mers de Ponant ne ferment pas, et que la mer Baltique s'ouvre en mesme temps que celle de Hollande, peut-estre que, par le calcul qu'ils feroient, ils trouveroient qu'ils peuvent partir des costes de France dès le mois de mars, pour se trouver à l'ouverture de la mer Baltique, lorsque les Hollandois pourroient seulement se mettre en estat de sortir de leurs ports; en sorte qu'ils auroient pour le moins quinze jours ou trois semaines d'avance sur eux pour le débit de leurs vins et de leurs denrées! . »
Cette année 1670, la récolte se présentait mal dans nos pays, par suite de la gelée qui avait frappé les vi-
1 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. IX, 2e partie, p. 549. — Le secrétaire d'État commence sa lettre à M. Daguesseau en lui témoignant sa satisfaction de ce que, dans la visite que cet intendant avait faite des rivières de Garonne et de Lot, il avait pourvu à ce qui était nécessaire pour entretenir la navigation. Il le prie ensuite d'achever l'affaire des péages sur ces deux rivières, et de donner promptement son avis pour les supprimer tous. Ils avaient déjà été entamés par divers arrêts de la Chambre de justice établie en novembre 1661. (Ibid., t. II, re partie, p. 49.)
gnes. Daguesseau en fait part à Colbert, que cette communication trouve incrédule, et qui cherche à mettre cet intendant en garde contre des avis qu'il soupçonne d’être dictés par l'intérêt.
« Pour vous donner un moyen seur d'en juger sainement, dit-il, examinez avec soin, dans tout le cours de cet hyver, si les vaisseaux françois et estrangers enlèveront moins de vin cette année que la dernière. Je ne vous dis pas cecy sans sujet, d'autant que Je suis informé que, en certains vignobles, comme Grave et Langon, 1l y a assurément moins de vin, mais que cette diminution est récompensée par d’autres localités, dans lesquelles 1l y a abondance !. » Colbert eut lieu d’être content, car il apprit presque en même temps que le commerce de Bordeaux prospérait et qu'il y avait un grand nombre de navires dans la Garonne. Il écrivait, le 6 novembre 1670, à l'ingénieur Lombard : « Continuez à me faire sçavoir tous les quinze jours, s’il est possible, la quantité de vins et d’eaux-de-vie qui s’est chargée sur les vaisseaux qui en sortiront, et examinez par la différence s’il s’en charge plus ou moins cette année que la dernière ?. »
En possession de ces renseignements, Colbert écrivait, le 27 février 1671, à M. de Pomponne, qui lui avait mandé l'embarras et les difficultés que les États de Hollande trouvaient à l'exécution de leur placard portant prohibition de nos liquides : « Je dois vous dire, pour vostre satisfaction, qu'ayant fait venir la comparaison du mois de janvier de l’année dernière à celuy de jan- vier 1671, pour l'enlèvement des eaux-de-vie, je trouve
1 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. XI, 2 partie, p. 567. ? Ibid., p. 578.
qu'il en a esté enlevé, des rivières de Garonne et de Charente, deux fois davantage en celuy-cy qu’au précédent; en sorte que, jusqu'à cette heure, ledit placard ne nous a pas fait beaucoup de mal, et j'espère qu'à l’avenir il nous en fera encore moins‘. » Il est de fait qu'il ne produisit d'autre effet que d'élever le prix de la barrique d'eau-de-vie de 46 à 56 livres. Il s'en chargea même davantage, avec cette différence que tous les navires étaient anglais, danois et hambourgeois*.
L'état si florissant de la marine chez les peuples du Nord ne pouvait manquer d'émouvoir la susceptibilité patriotique de Colbert : aussi ne négligeait-il rien pour élever, sous ce rapport, notre pays à leur niveau. La marine de Bordeaux attirait surtout son attention; il approuvait l'intendant d’avoir fait distribuer en plein hôtel de ville aux marchands de cette place les gratifications que le roi leur avait accordées, et il souriait à la pensée qu'elles les engageraient à faire construire des navires. Ayant appris qu'il venait d'en être lancé deux sortis de nos chantiers, il ajoutait : « Envoyez-moy les certificats du port de ceux que les sieurs Lombard et Noguez ont fait construire, et je vous enverray aussytost les graüfications du roy, lesquelles vous ferez, s’il vous plaist, payer avec le plus de formalités que vous pourrez, afin que des grâces si extraordinaires que le roy fait, convient tous ses sujets de bastir et de s'adonner au commerce maritime Ÿ. »
1 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. 11, % partie, p. 609, note 1.
2 Lettre à M. de Pomponne, 19 mars 1671. ({bid., p. 609, note 1.) — Dans les derniers mois de l’année, le nombre de ces navires à Bordeaux était consi-
dérable. (Ibid., t. IX, 2e partie, p. 551.) 8 Ibid., p. 595, note 1.
Les préoccupations causées à Colbert par les mesures fiscales des États de Hollande, à l'égard de nos produits, ne l’empêchaient pas néanmoins de porter son attention ailleurs. Le 20 février 1671, il écrivait au directeur de la compagnie des Indes occidentales : « J'ay esté bien ayse d'apprendre que vous ayez estably un tel ordre dans la chambre de la direction des Indes occidentales à Bordeaux, que la compagnie sera exactement informée tous les mois de toutes les marchandises qui seront envoyées dans les Isles, et que vous ayez donné des ordres dans la haute Guyenne, aux environs de Toulouse, pour faire des achats de bœufs. Il ne se peut rien de mieux, pour le commerce du royaume et pour celuy des Isles, que de porter tous les marchands à acheter uniquement des bœufs de France. »
Colbert, cependant, ne perdait pas de vue le commerce de Bordeaux. Sur son rapport, et par arrêt du Conseil, rendu le 27 juin 1671, Louis XIV institua dans notre ville une compagnie privilégiée à laquelle il promit toute sa protection royale. Il en approuva les statuts, qui avaient été dressés par les marchands eux-mêmes, et 1l ordonna qu'à l'avenir aucun négociant ne pourrait être nommé jurat ou consul, c’est-à-dire juge de la Bourse, ni aucun habitant être reçu bourgeois, qu'ils n’eussent justifié avoir mis dans cette compagnie, savoir : 2,000 fr. pour être jurat ou juge de la Bourse, et 1,000 fr. pour
1 Correspondance administrative sous Le règne de Louis XIV, t. II, p. 528. — Leltres, instructions et mémoires de Colbert, etc., t. IE, 2e partie, p. 608.— Le grand ministre voulait affranchir notre commerce du tribut qu'il payait à nos voisins pour les salaisons d'Irlande expédiées dans nos colonies. ([bid., p. 580; t. IE, 2e partie, p. 531; et P. Clément, Histoire de la vie et de l’administration de Colbert, p. 267.)
être consul ou bourgeois. A l'égard des négociants étrangers établis à Bordeaux, Sa Majesté défendit qu’il leur füt expédié des lettres de naturalité, s’ils ne justifiaient avoir placé 1,000 fr. dans la compagnie nouvelle, et, en outre, 2,000 fr. pour être reçus bourgeois. Enfin, le roi mit le sceau à cette institution en permettant à la société de se dire et nommer la: Compagnie privilégiée des négoaants de Bordeaux, et de distinguer ses vaisseaux par les armes de la ville qu'ils porteraient sur le derrière et sur leur enseigne !.
Cette compagnie était sûrement celle au sujet de laquelle on trouve quelques détails dans une lettre à M. Daguesseau, du 12 février 1672. Colbert, recherchant les moyens d'empêcher les abus des priviléges concédés à la compagnie du commerce de Bordeaux, nous apprend que dans le nombre figurait le droit de bourgeoisie accordé à ceux qui auraient un navire en propre, ou qui mettraient 4,000 livres dans l'affaire ?.
À la veille d'événements menaçants pour le commerce bordelais, le ministre, non content de lui demander son concours pour l'amélioration d’une industrie hostile aux intérêts de Bordeaux *, .songeait déjà à tirer parti, pour le service du roi, de tous les bâtiments susceptibles d’être armés en guerre, appartenant à des particuliers de la
1 L. de Lamothe, L'Abbé Baurein, sa vie et ses écrits, p. 49, 50.
2 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. Il, 2e partie, p. 645, 646. Cf. p. 642.
8 Colbert écrivait à Lombard, le 2% janvier 1672 : « J'aurois une grande envie de pouvoir avoir en France des béliers d'Angleterre, et je me suis persuadé que vous trouveriez peut-estre quelque facilité, soit par vous, soit par les correspondans de quelques marchands de Bourdeaux, à en traicter avec les capitaines des vaisseaux anglois qui viennent à l'embouchure de la rivière de
Guienne, de Bayonne et du pays de Labourd. Avant d’écrire dans ce sens à l'intendant !, 1l l'avait chargé de faire assembler promptement quelques-uns des notables commerçants de Bordeaux et de se concerter avec eux sur les mesures à prendre.contre les corsaires hollandais, plus redoutables que les corsaires biscayens?. Après avoir pris leur avis, il s’occupa d'un règlement sur l’escorte des navires marchands.
Il attendait encore des lumières de ce côté pour porter remède aux banqueroutes qui se succédaient sur notre place, sans doute par suite de la guerre, et il recommandait au nouvel intendant de Bordeaux, M. de Sève, de s'appliquer toujours à tout ce qui pouvait se faire pour l'augmentation du commerce, et à bien reconnaître s1 les vins et les autres denrées diminuaient de prix ou non, et s’il en sortait moins de la province,
Louis XIV ayant déclaré la guerre aux Provinces- Unies, le 6 avril 1672, et enjoint par ordonnance, en date du 15, aux Hollandais établis en France d’en sortir
ladite ville pour y charger des marchandises. Examinez si vous pourriez y réussir par ce moyen ou par quelque autre; mais prenez bien garde qu'ilz ne vous apportent en ce cas-là que les béliers qui portent les plus fines laines d'Angleterre. Je crois que n'en demandant que trois ou quatre de chaque capitaine de vaisseau, vous pourriez peut-estre en tirer trente ou quarante chacune année, ce qui pourroit estre avec le temps fort utile pour introduire en France les brebis et moutons qui portent les plus fines laines d'Angleterre. » (Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. IIL, p. 860.)
1 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. NII, 1re partie, p. 426.
2 Ibid., p. 646.
8 Jbid., p. 632, 653. — Un mémoire, daté du 30 juillet 1672, indique en détail les mesures prises à cette époque par Colbert pour garantir la sûreté du commerce. M. de la Barre devait croiser avec six vaisseaux depuis le Conquet jusqu’au cap Finistère, et surtout assurer l'entrée de la rivière de Bordeaux et donner la chasse aux corsaires biscayens. ([bid., p. 459, note 2.)
$ Jbid., t. I, 2e partie, p. 662.
dans six mois, il devenait urgent de prendre un parti au sujet des commissionnaires de cette nation établis dans le royaume, et particulièrement à Bordeaux et à Bayonne. Craignant les inconvénients qu'une pareille mesure, aggravée par la confiscation des biens de ces étrangers, pouvait avoir pour le commerce, Colbert soumit, le 14 octobre 1672, à M. de Sève, trois propositions à leur égard, avec recommandation de dresser promptement une liste de tous ceux qui se trouvaient dans les villes de la généralité de Bordeaux ‘, de prendre en secret le sentiment d’un ou deux des principaux marchands sur ce qu'il y avait à faire, et de donner son avis sur le tout. La réponse de l’intendant ayant été favorable aux commissionnaires hollandais, le ministre lui écrivit, le 4 décembre suivant, pour lui annoncer qu'on les laisserait en liberté, sans rien exiger d'eux, à moins que, par les conférences que M. de Sève aurait avec les marchands de Bordeaux, il ne vint à changer de sentiment ?.
Longtemps paralysé par la guerre, en dépit des bonnes années qui s'étaient succédé 5, le commerce de Bordeaux ne reprit son activité qu'en 1674. S'il faut en croire
1 Nous n'avons pas retrouvé cette liste, et nous n’essayerons pas de la refaire; nous nous bornerons à ajouter aux noms que nous avons déjà relevés, t. [, p. 435-439, celui de Ram de Maniban, écuyer, cité par Cleirac en 4656 (Usance du negoce, etc., p. 161), et que l’on peut rattacher à Dominique de Ram, qui est mentionné dans les minutes de Douzeau. Parmi celles d'Andrieu, on trouve, à la date du 31 mai 1640 (liasse 3-9, folio 526), Herman van Vaerthuisen, bourgeois et marchand de Bordeaux, donnant, avant un voyage à Delft en Hollande, procuration pour l’encaissement d’une créance sur Jean de Virac, marchand de Langon.
? Lettres, instructions et mémoires de Colbert, etc., t. II, ® partie, p. 664, 3 Ibid., p. 682, 686.
Colbert, l'expérience tentée par les Hollandais pendant dix-huit mois, pour reconnaître s’ils pourraient se passer de nos denrées, n'avait, en définitive, abouti qu'à causer « quelque petite diminution au prix, » après une hausse sur les eaux-de-vie résultant d'une complication commerciale dont 1l n’est point aisé de se rendre compte. À cette exception près, l’état des affaires sur notre place n'était rien moins que satisfaisant. Une lettre de l’intendant de Sève à Colbert, en date du 24 février, lui annonçÇa la reprise des affaires par l’arrivée de plus de deux cents navires dans la rivière, et l'abaissement du fret de chaque tonneau de 40 et 50 livres à 15. Tous ces bâtiments chargeaient non-seulement des vins et des eauxde-vie, mais aussi des blés, alors fort abondants en France*. Deux ordonnances royales du 19 décembre vinrent encore encourager les étrangers à reprendre le chemin de notre port. La première avait pour objet d'assurer la liberté de navigation aux vaisseaux anglais, suédois et danois, porteurs de lettres de mer et de connaissements établis en la forme prescrite par les traités. Ces vaisseaux ne pouvaient être arrêtés, pour quelque cause que ce fût, quand même les marchandises de leur charge appartiendraient aux ennemis du roi. Les vaisseaux de toutes les autres nations neutres étaient pareillement libres, à condition qu'ils ne seraient chargés d'aucune marchandise appartenant à l'ennemi. En prenant des passeports et en payant un droit de 30 sous
1 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, 1re partie, p. CxXxXIvV, Cxxxv.
2 Ibid., Are partie, p. 326, 327. — Le 19 octobre suivant, Colbert demande à M. de Sève des renseignements sur le prix des vins et des eaux-de-vie en Guienne. ( Ibid., t. 11, {re partie, p. 354.)
par tonneau, ils obtenaient les mêmes priviléges que les Anglais, les Suédois et les Danois. La seconde ordonnance, se fondant sur ce que les Hollandais empruntaient le pavillon des nations neutres pour continuer leur commerce avec la France, et que le roi pourrait s'attribuer les avantages que les propriétaires des vaisseaux des Provinces-Unies offraient à leurs intermédiaires, avait admis les capitaines, maîtres et propriétaires de ces vaisseaux à trafiquer librement chez nous, à la condition de se munir de passeports et de payer un écu par tonneau pour chaque voyage !.
Le canal de Languedoc, exécuté mais non imaginé par Riquet, avait ouvert un nouveau débouché au commerce de Bordeaux, en mettant les deux mers en communication. Au commencement du siècle, Isaac de Laffemas faisait remarquer que « le canal entre les deux rivières qui passent, l’une de Tholoze en l'Océan, et l’autre de Narbonne en la Méditerranée, paroissoit plus facile que celui qui se faisoit pour joindre les rivières de Loire et de Seine ?, » Cet économiste voulait sûrement parler du canal de Briare, moins célèbre que celui de Languedoc, qui a eu l'insigne honneur d'être chanté par Corneille et par Boileau, mais dont les contemporains du grand roi s'occupaient beaucoup *, d'autant plus que ces sortes
1 Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. 11, 2 partie, p. 685, note 1.
2 Archives curieuses de l'histoire de France, t. XIV, p. 258. Cf. Charles Bernard, Discours sur la jonction des mers, 1613, in-4°. « On y trouve des avis fort utiles pour le commerce. » (Niceron, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres, etc., t. XXVIH, p. 325.)
8 Archives curieuses, 2 série, t. VI, p.257. — Charles Bernard, Hist. du roy Louis XIII, etc. À Paris, 1646, in-folio, liv. IX, ch. xx1u, p. 448. — De Forbonnais, Recherches et considéralions sur les finances, etc., t. 1, p. 231. — Chéruel, Histoire de l'administration monarchique en France, etc. Paris, 1855,