‹ Histoire du commerce et de la navigation a Bordeaux, principalement sous l'administration anglaise (volume 5)Chapitre 15 sur 126 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

RESINE, GOLDUON, BKAl , TEKEBEN TIIIKE.

Commerce des maliùi'es résineuses à Bordeaux au xvir siècle. — Fréquents incendies des dcpôls de ces matières ; mesures prises par la jurade pour les prévenir. — Faliricalion de goudron dans les Landes par les Suédois ; détails donnés par Porfrey Asoer, l'un d'eux, à Colbert. — Kricson, Elias Ahl, auSres Suédois, chargés par ce miinslre d'enseigner aux Landais la lii'ùlerie du goudron. — Comuiunicalions du sieur Loiubard, i[ispecteiir général de la marine à Bordeaux, au sujet de celte fabrication. — Témoignages de l'intérêt qu'y prend Colberl. — rièglement de l'intendant do la généralité de Guienne, coiilîr.iié )iar arrêt du Conseil, du 13 juin 1672 ; lettre de Colbert à ce sujet. — Nouvelle prouve de la sollicitude de ce ministre pour l'industrie du goudron. — Uarelc de cette denrée en France au commencement du XYlil» siècle. — Discussion au sein du Conseil de conunerce sur la convenance de permettre l'exportation du lirai sec ; avis émis à la suite. — Encliérissement des matières résineuses en 1709 et 1710 ; l'exportation en est proliibce pour la Hollande, et continue à se faire pour la côte d'Espagne ; décision du Conseil de ccmniercc pour obtenir une prohibition absolue. — EfTcts de celte cherté des matières résineuses; demandes de passeports pour faire arriver à Bordeaux du brai et du goudron de Norvège et d'Ecosse. — Levée, en 1717, de la prohibition et report de celle-ci sur les mêmes articles de provenance élrangèM'c. — Décision prise à l'occasion de la saisie d'une partie de brai de la Caroline. — Commerce do la résine, du brai et de l'huile de térébenthine à Bordeaux, vers 1730. — Jandîons des Landes de Gascogne envoyés à Paris avec de la résine. — Le loulage à Dax.

Le commerce des matières résineuses, dont nous avons déjà essayé de démontrer l'importance dans nos contrées avant et après l'occupation anglaise ', ne paraît pas avoir souffert, dans des temps plus modernes, de la concurrence résultant des relations qui s'établirent entre Bordeaux et les contrées du Nord : on est amené à le croire en voyant les navires de la basse Allemagne charger cet article dans notre port pour le voisinage^, et les plaintes exci-

' Voyez ci-dessus, t. I, p. ilo el siiiv.

-« Deux lests goulderon, six quintaux t'Ofila^os, chai'i;os clans le Saint- André, do Nordeii, pour aller an lieu de Tonnay-Cliarenlo. » {Pwfjislre pour ceux qui font remettre des acquits it caution, l!2 mats Ui'2(), folio 19 ver.so. Ar-

tées par la prétention qu'avaient les fermiers de la contablie de lever de nouveaux droits sur les gemmes et résines. Cet article, joint à la térébenthine, venait des Landes de Gascogne et même de Bayonne ^ ; il se vendait, à Bordeaux, sur les fossés des Palières, où toutes les maisons qui en contenaient furent consumées par un grand incendie, au mois de novembre de l'année 1610-, La fréquence des accidents de ce genre attira l'attention de l'autorité, qui chercha les moyens d'en prévenir le retour. En conséquence, il fut ordonné, dès le 15 juillet 1676, que, conformément aux statuts et règle-

chives (lu départenieiit de la Gironde, C. Trésoriers généraux, lîureau des Mnances, rog. de la contahlie.)

'■ Dans le Conterrolle de la recepte du bureau de la coiistume de Bayonne, on trouve, aux dates du 8 janviei' et du 50 août 16'2o, deux mentions de chargement de brai et de résine piiur des bourgeois de Bordeaux (folioe 5 verso et \\i verso\ — Dans un autre registre des Archives départementales, on voit, a la date du 50 octobre 1")95, le facteur de Ms"" Sauryn montant avec trois (jiiabarutz chargés, entre autres denrées, de douze quintaux de brai « pour aporter a Bordeulx; » mais nous ignorons d'où venait cet article. Voyez Rolle des bateuLt qny sont iiiontantz- en sus ou debout la rybyere de Gitarune, etc. E. Comptublie, folio 28 verso. — Les minutes de Douzeau présentent, ii la date de la Teste, 45 décembre 151G, une vente de trente cas de résine, par nobles hommes Jean de Subiete père et fils, seigneurs de Franchon, au prix de 80 francs bordelais; et, sous les 4 juin et 6 août 1519, deux chargements de térébenthine, dont l'un sur la Michelle, de Bordeaux, par Jean de Nahugues, pour un marchand de Paris. — Après le milieu du xvp siècle, nous avons, aux dates du 15 mai et du 27 septembre 1561, deux ventes de résine, l'une de dix-sei)t milliers, aGuillaume Gendraull et Jean Constantin, par Vivien Guilhou, marchand de la Tcste.l'autrede vingt milliers, montant a deux cents quintaux, au prix de 17 francs bordelais le quintal, à Jean Clcyrac, marchand de l3ordqaux, par Gaston de Castéja, écuyer, seigneur de Ruault en Buch. (Denhors, liasse l8i-2, folio ij'^xx recto et viijcviij recto.) — Les marchands de Londres s'approvisionnaient aussi chez nous de résine {Conterrolle de la receple, etc., folio 7 verso, 17 janvier 1025); elle leur venait en pains, tandis que la térébenthine était logée en barils, ou en bouteilles de cuivre tenant chacune près d'un quintal. {Ibid., folio 35 verso.)

- Siii)iil('»ienl des Chron'ujues de Uordeaux. p. lil. 171.

ET DE LA NAVICATION A HORDEAUX. i.'il

ments, les magasins de résine, goudron et térébenthine, ne pourraient être établis que dans des endroits éloignés du cœur de la ville et dans des lieux indiqués par le maire et les jurats; défense était faite aux marchands de ces denrées de tenir dans leur maison et boutique plus de quatre pains de résine, un baril de goudron et un de térébenthine, « pour la montre et menu détail tant seulement, » le tout à peine de 1,500 livres d'amende et de privation de bourgeoisie'. Cette amende fut ensuite élevée au double, lorsqu'en 1678 les règlements sur les matières inflammables furent renouvelés^.

A cette époque, il y avait déjà quatorze ans que l'on avait commencé à fabriquer du goudron dans les Landes de Gascogne, sous la direction de Suédois appelés dans le pays par Colbert. L'un d'eux, appelé Porfi^ey Asoer, écrivait à ce ministre, de Bordeaux, le 12 septembre 1664 : « J'ay passé à la forest des pinadas de Lacanneaux, afin d'enseigner aux habitans de cette terre la facture du goldron ; après y avoir faict un fourneau, je reconneu la mauvaise qualité du pin qui n'est pas propre à rendre goldron : le temps perdu est à regretter. Ceux de la Teste-de-Buch, Biscarrosse et autres^, sont aussy bons que on sçauroit souhaitter à escouler goldron, et depuis que les habitans le sçavent faire, ilz ont fait une douzaine de fours pour fournir ce qu'ilz avoient pro-

' ContiuiKition de la Chronique Inninleknse depuis le mois de décembre 167 1, p. 58, 50.

2 Ihid., i>. 5-2, 55.

•'' Notre S'.iùdois ne dit rien de Capbreton; il est certain, cependant, qu'autrefois on y faisait un commerce considérai)le de matières résineuses. En liU), Henry V instituait un peseur juré de gemme et de résine dans le bailliage de ce canton des Landes. (Jtot. Vase, 7 lien. V, membr. "2.)

mis au sieur Lombard, cà.l2 livres chascun baril, ou 24 livres la barrique, en exécution de ce traicté. Les maistres entrepreneurs ont porté au magazin du sieur Caupos le goldron qu'ilz avoient faict, et en les payant, on a faict payer 11 solz sur chascune barrique de goldron, et demandé un milier de rézine pour la place de chasque fourneau, pour les droictz seigneuriaux. Cette exaction a rebuté les pauvres manouvriers qui avoient creu, en servant le roy, estre deschargés des pilleries que on leur fait ordinairement. Je leur ay promis. Monseigneur, que je prendrois la liberté de vous en aviser pour leur faire restituer, et faire que, dans les suites, on les laisse en liberté. Le goldron ne peut pas porter d'imposition; car les grands frais à chercher le bon gasson, et le temps que l'on met à le faire, le rendent plus cher qu'en Suède. Le sieur Lombard m'a dit que vostre ordre estoit que j'allasse à Bayonnc pour enseigner la facture ^ du goldron. Je pars avec un valet pour m'ayder à leur aprendre plus tost à l'escouler; après quoy, j'oserois vous supplier de me donner congé, affm que je retourne en Suède. »

Dans la correspondance de Colbert, il est parlé d'un autre Suédois, appelé Éricson, qui fut chargé d'enseigner dans les Landes la brûlerie du goudron aux gens du pays. Éricson mourut en France, après avoir parfaitement réussi dans son entreprise. Pey relongue écrit de Bayonne, le 24 décembre 1664, que les procédés secrets de cet ouvrier « produisent de merveilleux cffetz, contre l'attente de bien des gens. » Un troisième Suédois, Elias

* Telle est, selon toute apparence, l'orighio du miiii d une localité située sur le clieniin de liordcaux a la Teste,

Ahl, fut employé d'abord à Toulon, puis en Guienne; mais il ne satisfit pas le gouvernement. Les rapports adressés à Golbert parlent même d'une accusation de vol portée contre cet étranger, et de l'abandon de son atelier par les paysans à qui il devait enseigner la goudronnerie. Son valet suédois l'avait quitté pour établir une brûlerie à Yidauban et se faire catholique '.

Le sieur Lombard, dont le nom vient de passer deux fois sous nos yeux, était inspecteur général de la marine à Bordeaux. Il écrivait de cette ville à Golbert, le 28 novembre 1664 : « Monseigneur, tout le goldron qui a esté faict cette année en cette province a esté pgrté ans magasins du roy, à Soubise, à la réserve d'environ soixante barrilz, que les entrepreneurs ont faict conduire au port d'Arcaxon pour livrer à bord de barques que je cherche pour y envoyer, dans le temps que Messieurs du commerce d'Occident m'escrivent de leur y en faire tenir à la Rochelle, ainsi que je feré. Monseigneur, si c'est vostre agrément.

« Parmi nombre de personnes auxquelles le Suédois avoit enseigné la facture du goldron, j'en ay deux qui ont esté ses premiers escoliers, et qui savent très-bien faire le goldron, et sont tout prestz à marcher et obéir à l'honneur de vos commandementz pour enseigner ladite facture; en quoy on attendra vos ordres avec la plus profonde soumission. »

Le 13 août de l'année suivante, le même Lombard écrivait, toujours à Golbert : « A présent que M. de Terron

* CorresiMiulance adinhiislrativc sons le règne de Louis XIV, t. IM, p. 694, 605, cil note. Voyez encore Lettres, inslriirlions et mémoires de Col'oert, t. III, 1'"= p;irlic, \). ri8, note 1, et p. 40().

2o4 HISTOIRE nu COMMERCE

a envoyé un commis à Arcaxon, la facture du goldron ira encore mieux et avec plus de progrès, ces villageois estant plus contentz d'estre sollicités par les gens du roy que de servir sulz. »

M. de Terron était cousin de Colbert et intendant à Rochefort. Le 24 janvier 1666, le ministre, après lui avoir exprimé son contentement que le sieur Lombard eût envoyé du goudron du Nord à Toulouse et de là à Toulon, annonçait avoir donné l'ordre audit Lombard d'arrêter tout ce qui s'en pourrait faire dans le Médoc, parce que, vu l'impossibilité d'en tirer du Nord pour le Levant, il faudrait absolument y faire venir du goudron de nos contrées jusqu'à l'établissement de cette industrie en Provence ' .

Le 21 juin 1669, nouvelle communication au sujet du goudron et de ceux qui le fabriquaient dans les Landes : « M. de Terron nous a demandé quelques brusleurs de goldron. Je viens d'en choisir à la montagne d'Arcaclion quatre des plus experts, qui, avec plaisir, ont intention de passer en Canada pour travailler à instruire les habitans à y faire le goldron tout de mesme qu'ils font à présent dans tous les villages des Landes. Je les ay fait partir pour aller à Rochefort prendre l'embarquement pour Kebecq^. »

Le 26 juillet, écrivant à M. de Terron : « Je suis jjien

* Lettres... de Colbert, t, 111, !"• partie, p. 1"). — La missive du ministre se croisa avec une dépêche de l'intendant, qui Tinforme « que 200 barrilz de gouldron et environ vingt-quatre mille aulnes de toilles sont partis de Roideaux pour Thoulouze, et que M. le premier président a donné tous les ordres nécessaires pour la voiture de Thoulouze a Narbonne. » Lettre de Colbert de Terron, du 2i janv. lGU(i. (Corresp. de Colbert, t. VI, Colb. lOli, Mel., p. 717.)

- tlorrexpondanre udminiKlrative, etc., t. III, p. 09."), (;fl().

ayse, dit Colbert, que vous ne vous serviez point d'autre goldron que de celuy de Médoc; et, comme je ne crois pas c{ue le roy ayt fait aucune défense pour en empesclier la sortie hors le royaume, je ne crois pas non plus qu'il soit nécessaire de donner aucun arrest pour la permettre. » Il ajoute : « Ce seroit encore un grand avantage si l'on pouvoit en envoyer en Angleterre*. »

L'année suivante, Colbert n'avait pas cessé de se préoccuper de la fabrication du goudron dans notre pays ; le 17 octobre 1670, il écrivait à Lombard : « Je suis bien aise que la manufacture de la terbantine produise beaucoup d'utilité à ceux qui s'y appliquent. Je ne doute pas que le débit qui s'en fait aux Hollandois, ensemble celuy que l'on trouve du goldron qui se fait dans les Landes, ne fasse que les bois ne soient plus recherchez et conservez qu'ilz n'ont esté jusqu'à présent'^. »

En même temps, l'on donnait l'ordre à Bordeaux de faire acheter du goudron et de l'envoyer à Rochefort et à Brest "' ; Lombard en faisait charger pour Dunkerque et s'apprêtait à en envoyer au Havre ^. « Il faut, lui écrivait Colbert, le 21 novembre 1671, que vous excitiez les brusleurs de goldron de la Teste-de-Buch à rendre ledit goldron à Bordeaux, où ils en trouveront un débit assuré, tant pour le roy que pour les marchands; mais, sur toutes choses, appliquez-vous à maintenir et perfec-

' Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. II, 2«- partie, p. 178.

- Correspondance administrative, etc., l. III, p. 8o9. —Colbert ajoute : « Tenez soigneusement la main a m'informer tous les quinze jours de la quantité de vins qui s'enlèveront par tous les vaisseaux françois et estrangers. »

•'' A Colbert de Terron, 2 juillet 1671. [Lettres, instructions et mémoires de Collierl, t. m, Irc partie, p. 581.)

' A Lombard, 21 novembre 1()71. {Iliid., p. iOO.)

?:)6 HISTOIRE DU CO.MMEHCn:

tionner cette manufacture, .que je considère comme l'une des plus importantes de nostre marine'. »

Le 21 janvier 1672, Golbert, reprc^nant la plume pour le même objet, écrivait à Lombard : « Je suis bien ayse que vostre fds soit à présent dans les Landes, et qu'il s'applique à perfectionner la manufacture du goldron. S'il y a quelque règlement à faire sur ce sujet, il sera nécessaire que vous en parliez à M. Daguesseau et que vous luy communiquiez vos pensées. En m'envoyant ensuite ce qu'il aura réglé, Sa Majesté l'autorisera par arrest du Conseil. Mais soyez persuadé que vous ne sçauriez rien faire qui me soit plus agréable et mesme qui soit plus avantageux au pais de Médoc que de vous appliquer à faire en sorte que cette manufacture se perfectionne toujours de plus en plus, d'autant que j'apprends de tous nos ports où Ton a envoyé de ce goldron, qu'il ne se trouve pas assez liciuide ni si bon que celuy du Nord-. »

Le mois de janvier n'était pas écoulé que Golbert mandait encore ce qui suit au môme inspecteur de la marine : « J'escris au sieur Daguesseau, de la part de Sa Majesté, de se transporter en Médoc pour examiner les lieux où cette manufacture a esté establie, prendre l'advis de ceux qui y sont 1(^ plus entendus, et pour dresser des statuts et règlemens, en sorte qu'elle s'augmente et se multiplie. Ne manquez pas de le suivre dans ce voyage et de vous appliquer à connoistre tous les moyens pour arriver à cette fin ; et surtout faites en sorte que cette marchandise soit apportée à Bordeaux pour en faire un débit

' Letlrrsdc Culhert, t. III, \"- piirl., p. WM. Cf. iiolc I, et p. -I.>2, n" 7M. - Correspondance administrative, etc., t. III, p. K" 9. — Lettres, iiistnirtians et Mémoires de Colbert. I. III. \"- partie, p. IIS.

ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. 2o7

commun et ordinaire, et qu'il y en ayt toujours à choisir, estant certain que lorsque les païsans verront que plus elle sera meilleure et plus ilz la vendront, ilz en soient fortement excitez par leur propre intérest à la préparer de mieux en mieux. » Le 25 mars, Colbert renouvelle ses recommandations ^ .

C'est à cette époque qu'il faut rapporter le règlement de l'intendant de la généralité de Guienne, cité par M. L.-F. Tassin, dans son Mémoire sur le brai gras et le goudron des Landes-. Suivant le même auteur, ce règlement fut confirmé par un arrêt du Conseil d'État du 13 juin 1672^. A ce sujet, Colbert écrivait à Daguesseau : « Je suis bien ayse que vous espériez que le

règlement que vous avez fait pour distiller le goldron, confirmé par l'arrest du Conseil que je vous ay envoyé, produira le bon effet qu'il est à souhaiter. L'expédient que vous proposez d'imposer 40 sous sur chaque baril de goldron est un peu difficile, d'autant qu'il faut procurer, par tous les moyens possibles, l'abondance dans le royaume de tout ce qui sert à la marine, et les brusleurs de goldron dans le Médoc ne le peuvent donner aussy bon et à meilleur marché que celuy du Nord. Il sera impossible qu'ils en puissent fournir une quantité assez considérable pour se pouvoir passer de celuy-là; et, si on le chargeoit de droits, il se trouveroit que la navigation enchériroit en France, ce qu'il faut éviter avec beaucoup de soin.

' Correspondance administrative, etc., t. III, p. 860, 861. - Bulletin poliiniathiqiie du muséum d'instruction publique de Bordeaux, etc., t. XV, année 1817, p. I6Ô-169, 193-201. ' Il'id.. p. lî)'), en note.

il. 17

« Pour ce qui est des ayances à faire aux brusleurs de goldron, je m'étonne que le sieur Lombard n'y ait pas pourvu, vu que j'ai donné ordre au trésorier de la marine... de remettre 20,000 livres à Bordeaux pour faire ces avances ^ « etc.

La sollicitude que Colbert avait si souvent manifestée au sujet de la fabrication du goudron ne devait pas s'arrêter aux témoignages que nous en avons donnés cidessus. Le 19 août 1672, il écrivait encore à Lombard : « Je suis bien aise d'apprendre que la manufacture du goldron réussisse si bien, et que les marchands commencent à en prendre la quantité nécessaire pour leurs armemens; mais vous debvez observer qu'il nous en faut une très-grande quantité pour la Rochelle et pour Brest, et qu'il est nécessaire que vous fassiez travailler partout à en faire, et à amasser tout ce que vous en trouverez de bon, et à l'envoyer ensuite dans ces deux lieux. Vous voyez bien que, s'il y a jamais eu un teras favorable pour augmenter et fortifier cette manufacture, c'est en celui-cy, pour la rareté qu'il y a de cette marchandise dans le royaume et par la difficulté qu'il y a d'en faire passer dans la Manche^. »

Cette rareté durait encore au commencement du XVIII® siècle, au point que le Conseil de commerce, dans sa séance du 10 mars 1706, agitait la question de savoir si on laisserait charger du brai et de la résine des Landes pour l'étranger^; que l'amirauté de Bayonne

* Lellre a M. Dagiicsseau, h' juillet \{\H2. {Lettres, instritclions et mt'moires (le Colbert, t. III, U» inirtie, p. t.'il^.)

- Correxpoiidanee administrative, etc., 1. 111, p. 8G1.

' Registre du Conseil de conimerce F. 12. fJô, folio li) verso. La suite est aux folios iô verso et 79 verso.

demandait un ordre à l'égard des navires génois qui venaient pour en enlever ' ; et que le brai était compris parmi les marchandises venant de Hollande et d'Allemagne sur lesquelles la prohibition avait été levée, à cause du besoin que l'on en avait-.

La matière ne fut jamais mieux éclairée que par la discussion qui eut lieu au sein du Conseil de commerce, dans sa séance du 9 juin 1706. M. de la Bourdonnaye, intendant à Bordeaux, avait écrit pour demander s'il convenait de permettre la sortie du brai sec hors du royaume pour les pays étrangers, « cette sortie pouvant faciliter aux ennemis les moyens de carenner leurs vaisseaux en Portugal. » Il fut observé que le Nord fournissait cette denrée en très-grande quantité, que Dunkerque et plusieurs autres ports du royaume s'en pourvoyaient « parce qu'elle est de meilleure qualité que celle du pays des Landes, dont les habitans, qui occupent plus de 25 lieues en carré, ne subsistent que par la fabrique de ces matières, l'abondance en estant très-grande et dont on doit plutost craindre la cessation de la culture que la disette, si on n'en permet pas une libre sortie, » puisque leur prix ordinaire avait baissé de plus du tiers depuis la guerre. Le Conseil émit l'avis de permettre l'exportation du brai, comme en temps de paix, par tous les ports du royaume, en payant seulement dans les ports des provinces réputées étrangères les droits locaux, et dans ceux des provinces des cinq grandes fermes les droits du tarif de 1664. Quant à la crainte que l'on pourrait avoir

'Registre dii Conseil de commeice F. 12. .";.", folio 178 versi; séance du 16 juillet 1707.

- lùid., l'olio ôG.'i l'crto; séance du 51 aoiit 1708.

de donner à l'ennemi la facilité de caréner ses vaisseaux à Lisbonne en tirant le brai sec de nos ports, à cause de la proximité des lieux, pour éviter cet inconvénient, M. de la Bourdonnaye proposait de permettre à chaque navire d'emporter seulement trente milliers de brai, « Il a paru, ajoute le compte rendu de la séance, que les vaisseaux n'en pouvoient pas charger au delà de cette quantité, et qu'on pouvoit sans nul risque leur accorder la moitié de la charge du vaisseau, qui est de peu de valeur et d'un très-grand encombrement, n'y ayant nulle apparence qu'un vaisseau dont la moitié de la charge, qui sera de vin et d'eau-de-vie destinés pour Hollande, se détourne de sa route pour porter à Lisbonne cette partie de brai sec, non-seulement à cause des risques de nos armateurs, qui pourroient les prendre, les trouvant sur cette croisière, mais parce que ces autres denrées, qui sont en très-grande abondance en Portugal, ne sçauroient y estre consommées ny souffrir le fret et les frais d'un si long voyage pour estre portées des ports du royaume en Hollande, après avoir touché en Portugal. » Il fut arrêté qu'il serait rendu compte au roi de ces observations*. On doit croire qu'elles furent prises en considération; car la défense d'exporter la térébenthine, la résine et le brai sec fut levée ^.

L'hiver de l'année 1709, ayant été des plus rigoureux, causa la mort d'une grande partie des pins des Landes de Gascogne, et, par suite, renchérissement de leurs produits. Dans la crainte de cette hausse de prix, il fut défendu de laisser passer aucun de ces produits en Hol-

^ Registre du Conseil de coinnierce F. 12. fil, folio iil recto. 2 Registre A de Ui Cliarnlire de coniiiit-rce de (iiiicnno, ]). io.

lande; mais rexportation du brai et de la résine pour la côte d'Espagne continua comme par le passé, attendu le commerce avantageux que les sujets du roi en faisaient avec les Espagnols*. Plus tard, le Conseil de commerce, se fondant sur le prix excessif de ces denrées et sur^la crainte que l'on en manquât dans le royaume, décidait à l'unanimité que le contrôleur général serait prié de rendre un arrêt portant défense d'exporter la térébenthine, la résine et le brai, sous peine de confiscation et de 3,000 livres d'amende, avec injonction aux intendants des provinces de tenir la main à l'exécution dudit arrêt ^,

Cette cherté des matières résineuses en^ France eut pour effet inévitable d'ouvrir nos ports aux produits étrangers. Un négociant de Nantes demandait un passeport pour faire venir de Norvège, sur un vaisseau hollandais, des planches, des mâts, du goudron et du brai gras, dont il avait besoin pour son commerce, ne pouvant les tirer de Suède et de Danemark, à cause de la guerre du Nord; il obtint cette permission^, aussi bien que Robert Arbuthnot, marchand écossais, établi à Rouen, obtint celle de faire venir de son pays au Havre, par des navires d'Ecosse, porteurs de passeports du roi, cinq ou six cents barils de goudron et de brai, « dont on manque en France, dit-il dans sa lettre à M. de Pontchartrain, y estant d'un prix excessif'^. » La même raison subsistant encore en 1713 et en 1714, le Conseil refu-

* Registre du Conseil de commerce F. 12. 55, folio 179 verso; séance du 4juilleHT10.

^ Reg. F. 12. 57, folio 288 verso ; 16 novembre 17 li.

* Reg. F. 12. .55, folio 156 verso ; séance du 1 1 avril 1710.

* Ibid., folio 32i verso; 26 septembre 1711.

202 HISTOIRE DU COMME H Cl-:

sait kl permission de laisser sortir du brai et de la résine pour rAnL>leterre, la Hollande et le Portugal '.

Mais en 1717, la prohibition concernant les matières résineuses des Landes fut levée, et on défendit l'importation de celles de provenance étrangère; vingt- quatre barils de brai, déclarés du cru de la Caroline, et envoyés de Londres, sur un navire anglais, à deux marchands de Rouen, les sieurs Beard et Balle, avaient été, à leur arrivée, arrêtés par le bureau des fermes. Il fut observé, au Conseil de commerce, qu'il y avait abondance de brai dans le royaume, et que, comme on avait jugé à propos de lever les défenses ci -devant faites de laisser sortir cette marchandise, il avait été réglé que la prohibition du brai d'Angleterre et des pays qui en dépendaient aurait lieu à l'avenir, et qu'il en serait de même pour les différentes marchandises des mômes pays interdites par un arrêt du Conseil, en date du 6 septendn'o 1701. Toutefois, ordre fut donné aux fermiers généraux de faire rendre les vingt-quatre barils de brai aux pétitionnaires^.

En 1730, les résines des Landes de Gascogne, façonnées en grands pains du poids d'environ cent soixante ou cent soixante-cinq livres chacun, étaient exportées de Bordeaux à Rouen et à Nantes, d'où elles se distribuaient dans plusieurs autres provinces. Elles servaient à faire des chandelles et des torches. Il s'en chargeait ordinairement dans notre port soixante mille quintaux, à 7 li-

' Registre du Conseil de commerce F. 12. rj7, folios 98 verso et 201 verso (3 février 1715, S juin 171 i), et F. 12. oS, folio 108 verso; ef folio r^08 recto (IG novembre \~\'i .

- Rec;. F. 12. G), non puiiiné; séance du 2!)juill('t 1717.

vres le quintal', formant un total de 420,000 livres. N'oublions pas de dire encore que la résine ne }3ayait rien à l'entrée, et ne devait à la sortie que 2 sous 2 deniers par quintal.

De la résine, on extrayait, en Guienne, deux sortes de brai, le sec et le gras. Le sec servait à enduire l'extérieur des navires et les cordages, le gras à incruster le calfatage des coques. Bordeaux recevait ordinairement, sans payer de droits d'entrée, environ dix mille quintaux de brai, dont la plus grande partie s'y consommait; le reste s'écoulait dans les ports voisins. Cet article se vendait communément 7 livres 10 sous le quintal, ce qui, pour dix mille quintaux, donne un chiffre de 75,000 livres.

En ce qui concerne l'huile de térébenthine, -Bordeaux en faisait autrefois un grand commerce avec la Hollande; mais ce genre d'affaires avait entièrement cessé depuis que les Anglais s'étaient mis à exploiter les pins de Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, parce que les Hollandais s'y pourvoyaient de résine, qu'ils transportaient chez eux et dont ils faisaient eux-mêmes de l'huile de térébenthine. Nous savons aussi, par un acte du notaire Grégoire, en date du 20 août 1700, qu'à cette époque, de la térébenthine d'Arcachon fut portée en Bretagne, mais qu'on n'y trouva pas d'acheteurs.

A la suite des matières résineuses et des autres productions des Landes de Gascogne '', on peut mentionner

* Dans une sommation reçue par le notaire Micliellet, a la date du 2 janvier 1712, le millier de résine est porté "a 90 livres.

2 Darnal en donne la liste dans son Siipph'nientaiix Chroniques de liordeaux, p. 19. Nous n'avons rien dit des lièges, n'ayant trouvé, a leur sujet, qu'un refus

I>(i4 lUSTOlHE DU COMMENCE

les jambons qui souvent les accompagnaient. Au commencement de l'année 1661, l'inspecteur général de la marine Lombard informait Colbert de l'envoi d'une barrique contenant trente jambons de Lahonlan, que cet officier avait confiée à un routier de Tours, pour la rendre à Paris dans un délai de seize jours. 11 ajoutait : « Aussy tost que on m'aura envoyé les autres de Basque, pour acomplir vostre ordre je vous les envoyeray '. »

Dix jours après, un abbé des Landes écrivait au même, qui n'était alors qu'intendant du cardinal Mazarin : « Je vous supplierai très-humblement, Monsieur, de faire présanter à Son Éminence deux douzenes de jambons de La Hontan, avec c{uatre barrilz de cuisses d'oye. L'autre douzene sera, s'il vous plaist, pour Monseigneur de Fréjus. Le port est payé jusques à Bourdeaux; cette voyeture se trouvera excellente. Je remets à vous en envoyer une plus grande dans le caresme, suivant l'ordre que M. Le Normand m'a donné de vostre part-. »

A cet envoi en succéda bientôt un autre, provenant de la même source. Il consistait en quatre douzaines de jambons et un baril de résine^.

A la fin de l'année, le même inspecteur de la marine, après avoir tenu Colbert au courant de ce qui se passait en (iuienne\ lui donne des nouvelles des primeurs en

(lu Inircau de la contahlie d'en laisser entrer après avoir permis de l'emmagasiner hors ville. Heg. H de la (Chambre de commerce, folio 82 verso; séance du :27 avril 1719.)

1 Lombard a Colbert, de Bordeaux, le 6 janvier 10(51. ^Lettres a M. de Colbert, janvier-juin 1661. Bibl. imp., Colb. 102. Mél., folio 45 recto.) - L'abbé de la Cagnote a Colbert, 10 janvier 1001. {Ilnd., folio 118 recto.) " Lombard a Colbert, de Bordeaux, le ôl janvier 1001. (ll/id., folio 187 verso.) * « M. dr Fontenay, intendant de cette piovince, est parti iiier suivi du niaior de Bourdeaux pour aller a Langon atandrc rentrée des troupes dans la compte

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fait Je jambons, et demande un passeport afin qu'il puisse lui en faire tenir des premiers. Six semaines après, il revient à la charge et annonce l'arrivée de quatre douzaines de jambons fumés du pays basque, et l'intention où il est de les faire partir pour Paris, soit par la voie du messager, la plus rapide comme la plus coûteuse, soit par le roulage, alors irrégulier', mais tout aussi sûr, à

de Benauges, pour se mètre a la teste de la cavalerie et infanterie, fere justice a quarante maistresque les habitans dudit Benauges ont, les uns massacrés et les autres despouillé nœuds comme la main; ses paisans sont ordinairement mutins et fréquemment ils se révoltent si on ne les cîiastioit. Leur troupe grossissoit par des gens de la ville qui sont encor plus habitués a sédition que ses canailles. » Lombard a Colbert, l'idée. 1661. (Colb. 102. Mél., folio 446 ver.so. Cf. lettre de Kotnian, Bordeaux, ±2 déc. 1661; Wic!., folio 485 recto.)

* « .\ la Noël j'é ressus quatre douzenes de bons jambons brûlés de Basque dans quatre paniers, pour vous fere tenir, Monseigneur, à la faveur du pa.sseport que je vous demande, afin de vous les envoyer sûrement en dix jours, par voz du niesager, qui prant ôO liv. du cent pour la voytiire; et le rouiller, qui est déréglé et en met vingt-quatre en ceste seson, ne faict payer que 13 liv. » (Lombart à Colbert, Bordeaux, 30 janv. 1662. Colb. 107, Mél., folio 327 verso.) — Quelle idée faut-il se faire de ces envois de jambons? Dans un petit livre publié en 1801, sur le passé et l'avenir des haras, nous avons montré Sully faisant le commerce des chevaux : aurions-nous ici deux autres ministres engagés dans des affaires d'un ordre encoie moins relevé? Nous sommes heureux de pouvoir dis.siper une pareille accusation. C'était, a ce qu'il semble, un usage constant en Italie, et particulièrement dans les villes dont la charcuterie était renommée, de faire des présents de victuailles, pendant que, chez nous, on offrait du vin. Encore en 1712, la Chambre de commerce de Guienne faisait présent a l'intendant de Rochefort de six tierçons de vin (reg. A, p. 3t>9, 372; séance des li et 28 avril), et, a une époque bien plus rapprochée de nous, la petite cour de Modène payait un tribut annuel de z-ampoiti au pape, qui les recevait en audience particulière. Les archives du ministère des affaires étrangères de cet ancien État conservaient sur l'influence de cette charcuterie d'élite appliquée a la diplomatie italienne de 1820, deux pièces curieuses cotées £. (kmier X, n" 2559, et dossier XII, n'> o3, que la Gazette des Étrangers a fait connaître par une traduction française, dans son numéro du 30 novembre 1867. Or, Mazarin, ne l'oublions pas, était italien; peut-être aussi l'habitude de faire présent de jambon régnait- elle aussi bien en France que de l'autre côté des monts: encore aujourd'hui nos paysans, quand ils ont tue un cochon, ne manquent pas d'en envoyer a leurs amis et connaissances.

en juger par les envois d'argent confiés à des voituriers de Tours et de Niort, qui exploitaient cette route'.

Le mot de voyeture employé par l'abbé de Dax a sûrement le sens <X envoi : nous prenons de là occasion pour faire remarquer que Dax était alors un point de transit assez fréquenté. Dans un ancien registre de la douane de Bayonne il est fait mention de marchandise venue par la voie de Dax. C'était en 1625^. Près d'un siècle plus tard, un certain Michel Cintrac, de Lyon, proposait d'établir des charrettes à chevaux et à mulets pour voiturer des marchandises depuis Lyon jusqu'à Dax, en passant par Limoges, avec un privilège exclusif pour trente ans. Soumis au Conseil de commerce, ce projet fut repoussé : « Il a paru, est-il dit dans le compte rendu de la séance, que le public ne tireroit aucun avantage de cet établissement, et que le commerce qui se fait dans ce pays par les rouliers et par des charretes atelées de bœufs pour le transport des sels, bleds et autres marchandises, qui fait subsister le pays et donne moyen aux particuliers de payer la taille et autres impositions, tourneroit à l'avantage de ce particulier^, » etc. Douze ans plus tard, on invoquait les mêmes considérations pour combattre le privilège exclusif pour toutes les voitures du royaume, attaqué par les juge et consuls de Montauban, les corps de marchands de Paris et autres intéressés'*.

* Min. d(! Couthures, 9 janv., 5 mai et 18 août 1(565, f"^ 6 r», îio r» et 183 r». - Conlerrolle de la recepte de la coustume de Bayonne, folio 71 verso (7 avril 1625); et 79 recto (21 avril).

' Rt'g. du Conseil de commerce F. 12. 25, f» 279 v; séance du 12 juin 171 1. '' Rcitislrc R, folio 195 verso, 10 mars 1724; et folio 19i recto, 50 mars.

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