CHAPITRE XXXIX
SrCRES ; RAI F INERIES.
Le sucre dans l'anliquilé. — L'art de cristalliser le sucre, inventé et pratiqué par les Arabes ; culture des cannes et fabrication du sucre en Sicile. — Les cannes se répandent dans le reste du monde. — Rareté du sucre en France antérieurement au xiv siècle ; sucres dits caffel'xn et casson. — Emploi du sucre en confitures, en bonbons et surtout en remèdes ; dans rorii;inp, les apothicaires le vendent exclusivement. — Le philosophe Théodore et ses préparnlions à base de sucre; sucre violât. — Détails sur les sucres rosat et violât donnés par .Ariiould de Villeneuve; sucre muscarat ou mouscarrat.- Pétition tendante à introduire aux îles d'Hyèrcs la plantation des cannes à sucre. — Apparition du sucre sur le marché do Bordeaux au milieu du xvi' siècle. — Création des raffineries de Bordeaux par Colbert. — Extraits de sa correspondance à leur sujet. — Raffineries à Angers, Sauraur et Dieppe. — Ordonnance de Louis XIV sur le raffinage des sucres à Bordeaux. — Pétition de raffineurs de Bordeaux, concernant le transit des sucres de Portugal, renvoyée au Conseil de commerce en 1703. — DifTérend entre les négociants de Bordeaux et ceux de la Rochelle, au sujet des sucres raffinés dans celle dernière ville et transportés en Franche-Comté et en Alsace. — Réclamation d'un raffineur de Marseille contre un arrêt favorable aux Bordelais. — Demande d'admission en F'iance des sucres des colonies portugaises. — Requête de négociants bordelais, tendante à obtenir la même faveur pour des sucres bruts et terrés du Brésil. — Exportation en Espagne de sucres raffinés h Bordeaux. — Abus dans le commerce des sucres déclarés pour l'exportation ; arrêt sollicité par les fermiers généraux et proposition des raflineurs à ce sujet. — Surabondance des sucres des colonies sur nos marchés ; décisions du Conseil de commerce à cet égard, en 1715 et 1716. — Mémoires des négociants de Bordeaux, relatifs aux sucres raffinés en France exportés à l'étranger ; dispositions fiscales prises en conséquence. — Ordre des fermiers généraux, au sujet du mouvement des sucres raffinés ii Bordeaux ; demande relative à l'emploi du charbon anglais dans les raffineries. — Pétition de la Chambre de commerce de la Rochelle, au sujet des formes cl pots de terre de Sadirac. — Pétition d'un maître de forges du Périgord, pour demander le renou<ellcment des prohibitions portées contre les moulins à sucre de fabrique anglaise. — Perfeclionnenienis apportés an raffinage des sucres par les frères Boucherie.
Théophraste, chez les Grecs; Pline, Sénèque, Dioscoride, Stace, Lucain, chez les Latins, parlent du jus de la canne, qu'ils désignent sous le nom de miel des roseaux^ ; mais malgré tout ce qu'ont pu dire les commentateurs sur les passages où deux de ces écrivains
' Lea Œuvres (k Sénèque le Philosophe, traduites en françois par feu M. la C.raïuie. \ Paris, m. ncc.i.wviit., \n-\i. t. IL p. I L'i. 110. en noie.
mentionnent un sucre blanc, sec et cassant, de la grosseur d'une aveline, que Ton trouve dans la canne qui le produit, je crois, avec Le Grand d'Aussy^ que de leur temps on ne connaissait le sucre que comme un sirop; le secret de le blanchir, de l'épurer, de le durcir par la cuisson et d'en former des combinaisons, des friandises variées, n'avait pas encore été trouvé.
L'art de cristalliser le sucre naquit de bonne heure chez les Arabes; il est de beaucoup postérieur chez nous, bien qu'il soit difficile de préciser l'époque de son introduction en Occident. Il est à croire qu'il faut en faire honneur aux musulmans quand ils conquirent la Sicile. En 1176, nous voyons le roi Guillaume II donner au monastère de Montereale un moulin pour moudre des cannes à mieP; et, vers la même époque, Hugues Falcand parle des champs de canne à sucre qui existaient dans les environs de Palernie, et de la manipulation à laquelle cette plante donnait lieu^. Plus tard, en 1239, nous avons une lettre de l'empereur Frédéric II au maître justicier de la même ville, pour lui ordonner de rechercher deux hommes habiles dans la fabrication du sucre et capables de faire des élèves, afin que cet art ne se perdît pas à Palerme'*. Ce malheur n'arriva point, grâce à Dieu, et l'on peut se rendre compte, par la Pratica délia mercalura de Giovanni di Antonio da l'zzano, de l'importance du commerce de sucre que Palerme faisait, surtout avec
^ Histoire de Ja rie jirirc'e des Vrunçois, t. 11, p. 1!)7. - Hicilia sacra, :iii(t. I)(»ni. Roccho Pirro, p. 4o4, col. 1. ■' liil/liofliera liisturica refjni Sieiliir, I. I, p. 108.
' Itef/est. inip. l'red. Il, a|)U{l C;irc;iiii, (Jnistit. reu. refiiii iilriiisq. Sicil. p. r.'H. n,l. \.
Venise, en 1440', et voir dans Touvrage de Domenico Scinà comment, en 1448, on multipliait, aux environs de Palerme, les plantations de cannes et les fabriques de sucre-.
S'il faut en croire de Guignes-^, dont l'assertion a été répétée par David Macpherson ^, les cannes à sucre passèrent de la Sicile à Grenade, de là à ^ladère, d'où on les porta au Brésil et dans le reste de l'Amérique; mais l'historien du sucre, Moseley, s'élève contre cette supposition, qu'il qualifie d'erronée^. On peut également douter que les Grenadins aient, les premiers de la Pé-
' Cap. Lxxxii (Copia di zucchero comprato in Palermo), dans Pagnini, délia Décima e délie altre gravez-ze, etc., t. IV. Lisbona e Lucca, mdcclxvi, in-4", p. 29:S, 29().
- La Topografta di Palermo, prove ed annot., p. 50, note 98. — Ne .serait-ce pas cette fabrication du sucre en Sicile qui aurait fait dire a Jean de Meung, parlant de la mort d'Empédocle dans l'Etna :
N'en yiréisl or ne miel ne sucres Aius eslut ilec son sepucrc Entre les sulphureus boiilons.
Le Roman de la Rose, édil. de Mcon, 1. 111, p. liO, v. 17551.
H est encore fait mention de la fabrication du sucre en Sicile dans un traite de Marino Saniiti {Sécréta fideliinn crucis, lib. I, pars I, cap. ii; apud Bongars, Gesta Bel per Francos, ad calcem, p. 24, 1. 10) et dans le coninientaire de Jean de Saint-Aniand sur IWntidotaire de Nicolas. {Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 265. Cf. p. 197.)
•' Mém. de l'Acad. des inscriptions, t. XXXVIl. p. o(19. ' * Annals of Commerce, vol. I, p. ôj8. Cf. p. 259.
•'• A Treatise on Sucjar, 2'"' edit., p. 20. — S'il faut en croire >l. de Roiflenberg, cité par Depping, au commencement du xvie siècle, deux navires venant des Canaries débarquèrent a Anvers une cargaison de sucre; on l'offrit ii moins de trois gros la livre pesant. Cependant, soit que le haut prix de cette denrée n'eiU pas permis jusqu'alors de la répandre dans les classes inférieures de la société et d'en rendre l'usage commun, soit que la concurrence fût trop grande, soit enfin qu'on ne fût point accoutumé encore à recevoir des denrées par les navires de l'océan .\tlantique, les marchands eurent beaucoup de peine a se défaire de leur sucre, malgré le bas prix auquel ils le vendaient. {Hist. du commerce entre le Levant et V Europe, (^{c. Paris, mdc.ccxxx, in-8", p. 27Ô, 27i.)
•294 HISTOIRE DU COMMI-IICI-
ninsule ibérique, reçu la caiine à sucre de Sicile, quand on voit, au x^ siècle, le Sévillan El-Awem consacrer à cette précieuse plante un chapitre de son traité d'agriculture ^ Quoi qu'il en soit, en 1383, le sucre était encore rare dans le nord de l'Espagne. Cette année, Léon, qui se disait roi d'Arménie, étant venu rendre visite à Charles II, roi de Navarre, celui-ci, entre autres présents, lui donna 13 livres de cette précieuse denrée^.
Chez nous, le sucre est peu connu avant cette époque; s'il figure dans les inventaires des biens des classes élevées, on ne le voit pas dans les dénombrements de denrées exotiques si fréquents dans nos anciens romans^. Il en venait, cependant, en France, au moins dès le milieu du xiv*' siècle : une ordonnance pour les apothicaires.
' Libro de agricultura, part. 1, cap. vit, art. xuvii, p. ô')0-r)')r>.
- Yarigiias, Diccionarïo de antigiiedades del reino de Savane, t. III, p. \''A.
■■' .\dencs, signalant les inipùls établis par la Serve, fausse épouse de Pe|)in,
dit que
Sur tresloutes les choses que faire i pot eslire. Sur poivre, sur couniin, sur espices, sur rire, El sur blés et sur vins, tout list ensemble escrirc.
Li Ilomans de Ilcrle ans grans pic's, coupl. i.m\ , |'. '.Kl.
l'n antre riineiir, décrivant un magnili(pic verger, énumére lu réglisse,
Kuccns, gerotle et liloual
Kt le canele et ganilj,'al,
Kt spic, [letre, pouvre, ((iiiuuiM.
Le Bel Inconnu, etc., pulil. p.u' ('.. Iliincaii. l'aris, ji dccc.ia, in- 1-2, p. 150, l.")!.
Erilin, un troisième poète, venant de noinuier la niei' du Levant, l'ail reinar- (juer que c'était par lit qu'arrivaient les riches étoiles, les oiseaux de chasse, les chevaux de prix,
Kl 11 poivies cl ii i-niuins Kt li encens alixandrins, Li fjerodes, li i,^uiiii,'aus, Les mietines cunlre los niaus.
PartonopettS de Uluis , publ. pai' Ci.-.N. Crapclil. l'aiis, mik;ccxxxiv, in-8", i. I, p. .Mi, \. liii'i'.
ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. :J9.i
datée de l'an 1352', mentionne le « sucre caftetin, ou sucre blanc, « qui tirait sûrement son nom, si ce n'est son origine, de Caffa sur la mer Noire-. Dans des comptes de la même époque, il est marqué 13, 18 et 25 deniers la livre, prix qui diffère peu de celui d'une autre espèce, le sucre dit casson, sur les mêmes comptes^.
On employait le sucre dans les confitures, en bonbons, surtout en sirops et en remèdes. Pendant fort longtemps, le prix élevé de cette denrée la fit ranger dans cette dernière classe. Les apothicaires la vendaient exclusivement^, ainsi que l'eau-de-vie, et de là vint le proverbe apothicaire sans sucre, qui n'est pas encore complètement hors d'usage, pour signaler un homme dépourvu de ce qui est essentiel à son état. En 1605, Henri IV écrivait à Sully de faire payer à son apothicaire la somme de 17,138 livres à lui due, tant pour remèdes que pour sucres, épiceries et flambeaux.
Les apothicaires furent donc les premiers confiseurs ; mais quelles sortes de bonbons créèrent-ils d'abord? c'est ce qu'il m'est bien difficile de déterminer d'une manière certaine. L'empereur Frédéric II, mort le 13 dé-
' Ordonnances des ruls de France de lu tro'miènie race, t. II, p. o3j.
- Nous n'osons pas insinuer que caffelin puisse venir de Jalfe; mais il est certain que le pays qui entourait JalTa produisait du sucre. Le sire de Juinville. racontant l'itinéraire de. saint Louis, de cette ville à Saïde,cite les cannes d'un lieu appelé Passe-poulain. Édition du Louvre, p. H8.)
■' Comptes de l'argenterie des rois de France, etc., p. 206, 21:2, 220, 210.
' Matjistri Joltaunis de Garlandia Uictionnariiis, apud Géraud, Paris sous Philippe le Bel; Paris, 1H57, in-i", p. ."iOG. Cf. Histoire littéraire de la France, t. XXII, p. 11.— Voyez, pour le détail des drogues dont se composait la boutique d'un apothicaire, ou espicier de l'époque, Tinventaire de Vépicerie de Pierr.' Gilles (l5o8), dans VHisloire de la Jacquerie d'après des documents inédits, par Siméon Lu<e. Paris, lH;i!1, iii-8". p. 201-2",.
2% IIISTOIHE DU COM.MEHCt:
ceiïibre 1250, avait mangé hi veille des poires au sucre ' ; mais rien n'indique que ce fût là le fruit de l'habileté de son apothicaire, de celui qui lui préparait cette poudre dont il faisait usage dans tous ses mets. Par un orgueil qui n'a jamais mieux fleuri que de nos jours, cet officier de la bouche impériale, répudiant le titre qui lui revenait de droit, prenait celui de pltiloso'phc, que je rendrais volontiers par chimiste'^. Pour être juste, il faut dire aussi qu'il lui était donné officiellement. Nous le voyons par une lettre adressée, vers 1240, par Frédél'ic II à l'un de ses officiers, pour lui commander de mettre à la disposition de maître Théodore, philosophe, le sucre et les autres ingrédients nécessaires à la fabrication des sirops et du sucre violât destinés à la consommation de l'empereur et de sa chambre^. Une autre lettre du môme philosophe Théodore au chancelier Pierre de la Vigne, auquel il annonce un autre envoi de sucre violât '^, me donne l'idée que le premier, embrassant tous les genres de philosophie, avait également médité sur l'utilité des petits cadeaux, et ([u'il savait tirer du même sac deux moutures.
Mais entin qu'est-ce que c'était que ce sucre violât, mentionné dans un autre document encore plus ancien^?
' (Commentaire làslorique el clironoloylijiie si(r les ejilti'nii'riiles iiililiddes : biiirnali di messer Matteo di Giovenazzo, par M. li' duc de Luyncs, p. 6, S 50.
- Au wii'' siècle, on tW'nùt /'aire le plnlosoiilie \nniv se monlirr siihlil. Cleirac, parlant d'un refus de payement par un lianiiuier portui^ais, coinpatnote et currespondant, a Paris, de Costa Furtado, lian((ui<'r de Bordeaux en U>iH, emploie celte exprcssiim. (Usance du ueijoce, on coniiiiene de la banque des lettres de change, etc., p. iO.)
•' Constilut. refi. regn. utriusq. Sicil., p. ôiT, col. 1, 1. "»!.
* Ms. de la liibl. imp., fonds de Saint-Germain Ilarlay, n" i.'l."), p. 7>, n" 75.
•• En \'22i'K Ilcriiy IH écrivait au ]ircv(")t el au maire de Winchester de lui
Un électuaire, répond Guyot de Provins, qui cite le violât en compagnie du rosat, du gigimbraiz, du pliris, du diadraguni, du penidoin, du diadoro Julii, du diamargareton, et autres préparations que Montpellier expédiait en boîtes et que deux trouvères représentent comme nauséabondes et humides ^ Plus explicite, un médecin mort au commencement du xiv*^ siècle, Arnaud de Villeneuve, nous apprendra tout ce que nous pouvons désirer au sujet de cet article, électuaire ou non, comme on voudra l'appeler. Au dire du vieux praticien, le sucre violât avait mille qualités, dont on peut lire le détail dans le chapitre xv de son Antidotarium, après un autre consacré au sucre rosat, dont les vertus n'étaient ni moins nombreuses ni moins admirables-. A ces deux sortes de préparations, dont le sucre formait la base, il faut ajouter le sucre muscarat ou mouscarrat, mentionné dans un compte du siècle suivant relatif à la dépense du roi Jean en Angleterre"'. Le silence que garde sur cet article le rédacteur de la table des Comptes de l'argenterie, montre bien qu'il n'est point aussi aisé de deviner ce qui entrait dans la composition de cette espèce de mix-
cnvoyer trois livres de sucre d'Alexandrie, de choix, s'il s'en trouvait dans cette première ville, autrement de lui expédier la même quantité de sucre de huzij. Il demandait encore, entre autres épiceries, une once de sucre rosat et une livre de sucre violât. {Hotuli l'Ut, dans., an. 10 Hcn. HI, t. II, p. 92, col. !2.) Voila bien quatre espèces de sucre, une de plus que dans le Mémoire sur le commerce maritime de lioiten. Voy. t. I, p. 2iô, 2ii.
1 La Bible Gtiiot de Provins, v. i620-ôl. {Fabliaux et Contes, t. II, p. 591.^ — De l'Empererl qui garda sa cliasteé par moult temptacions, v. ^Zrlk. (Souv. liée, de fabliaux et contes, vol. II, p. 80, v. 2oM.)
* Arnaldi Villanovani... Opéra omnia, etc. Basilcœ, ciDiaxxcv, in-folio, col. •l27-i,38. — On trouve une recette pour faire le sucre rosat dans le Ménui/wr de Paris, t. II, p. -274.
' Comptes de l'arçienterie des rois de France, etc., p. 2i.">, 2iG, 2.')5.
298 HISTOIRE DU COMME 11 Cl-:
ture. On en peut dire autant de la sucmde, mentionnée dans un compte de 1437 '.
Au xvi^ siècle, Henri II, désirant introduire la culture de la canne et la fabrication du sucre dans le midi de la France, avait fait venir d'Anvers un Français, nommé Gabriel le Sucrier, et résolu d'employer cet homme à la réalisation de son dessein, « sans s'attendre plus à quelc|ues Italiens affronteurs, qui clemandoient cent mille escus, ou pareille grand' somme de deniers, pour mectre le pays en nature de porter succres. » La mort du roi, arrivée trois ou quatre mois après, déconcerta ce projet.
Il fut repris sous son successeur par le même Gabriel, « autant excellent, c'est lui qui le dit, en matière d'affiner succres, qu'on en sçache point au monde, » pour avoir été élevé aux lieux où se fabriquait cette denrée. Dans sa requête à François II, il propose d'introduire cette industrie auprès de la ville d'Hyères, « lieu autant propre à cest effect qu'il y en ayt en la chrestienté. » Au nombre des avantages qu'il fait briller aux yeux du jeune roi, figure l'économie d'une grosse somme d'argent qui sortait journellement de France en échange des sucres de Portugal, sans compter le tribut payé aux marchands d'Anvers par les nôtres pour les sucres raffinés.
Avant de commencer, Grabriel demandait la franchise pour le heu où il s'établirait, « de sorte que tous bannis fugitifs, pour autre cause que lèse-majesté, et pourveu qu'ils ne fussent échappez des gallères de Marseille, se peussent retirer audit llières et y vivre en seureté comme l'on fait en Cecille et Portugal en cas pareil;
' l), Moiicc. Mt^mmres ihiur servir de preuves it l'Iiisloire tie llrelnyiie, t. Il, n.l. ir,l().
ET DE LA NAVIGATION A liOHDEALX. 299
car aultrement il seroit malaisé que ceulx du pays se peussent si tost accoustumer aux peines qu'il y convient mectre, comme aux pressoirs, portées, chaudières, et aultres faix de grand'peine. » Il demandait encore : 1° l'intervention royale pour obtenir de S. M. T. -F. la permission de tirer de son île de Madère une caraque pleine de plants et cannes à sucre ; 2° les terres d'Hyères pendant dix ans, pour les mettre en nature et en tirer produit, moyennant une redevance du cinquième au roi, comme cela se faisait en Portugal, Sicile et ailleurs; 3° le privilège exclusif, pendant dix ans, de la fabrication et de la vente du sucre fin en France, au moins depuis la Provence jusqu'à la Seine ; 4° une subvention de 20,000 écus, payable en trois ans, ou la remise du droit de cinquième pendant dix.
« Il est à noter, dit en terminant Gabriel, que aucuns marchans italiens, ayant cy- devant entendu comme le feu roy avoit accordé audict Succrier tout ce que dessus est dict, pour le cuyder supplanter, sont naguères venuz en court, et ont, par le moyen de monsieur le cardinal de Ferrare, obtenu permission et privilège du roy pour affiner succres seullement; ce que après ils ont délaissé, tant parce qu'ils ne le sçauroient faire sans ledict Succrier, dont ils se fesoient forts... comme aussi que aucuns marchans de Roen qui ont entreprins d'affiner succres, se sont opposés à l'entérinement dudict privilège, » etc. Le pétitionnaire s'offre à rendre raison devant le conseil du roi de tout ce qu'il avance ' : nous ignorons quelle réponse lui fut faite.
' Négociations, lettres et pièces diverses relatives au régne de François II. etc., piibl. par Louis Paris. Paris, m dccc xi.i, m-i", i>. 7(i8-77l.
300 HISTOIRE DU COMMEUCE
Le sucre ne commence à' se montrer à Bordeaux qu'au milieu du \\f siècle; du moins nous n'avons rien trouvé qui se rapporte à cette denrée, antérieurement à un acte de Douzeau, du 9 juin 1552, portant vente de 10 quintaux de cassonade à un marchand d'Albi par un autre, livrés en deux barriques dans le conrcm d'un marinier de Toulouse*. Cette cassonade, ainsi nommée parce que, dans l'origine, elle était renfermée dans des caisses (caxones), venait, selon toute apparence, des îles Canaries^, et les navires de Bordeaux allaient l'y chercher pour la porter à des marchands portugais occupés de ce commerce^.
Les raffineries de Bordeaux doivent leur établissement à Colbert, sans que nous puissions dire en quelle année
' A partir de cette époque, les mentions de sucre abondent dans les documents relatifs au commerce de Bordeaux. Ainsi, dans un RoUe des bateaux quy sont montés e desemluS aiiderant celle ville de Marmnnde, commensant le segou jour de juillet UJO^y, on lit : « Heral Raymon monte avec sa platuse, set mules de molyn et dus haryques turmentyne, quatre pipes et demyc syf, une i)aryque casonade, » etc. (Arcliives départementales de la Gironde, E. comptaldie, folio 6 recto); « Pierre Eber monte avec son guabarot troys quintal/, fyhct de fer et un petyt bocoud de bedelyns et une baryque de merseryc et soysante lyvres casonade, » etc. (folio 7 verso); « Fransoys Cruzel monte avec son guabarot une pipe et une liaryque sucre, troys baiyqucs et un baricot casonade, dus pipes mollues, un baryl tbylhe, troys cayses conlitui'es, un barycot gengenbre, » etc. (folio 11 verso) ; « Arnaud Guyl nu)nte avec son gualiarot une baryque casonade, une pipe sucre, quatre pipes molue, set sardync et sys d'arans, ung petyt baryl syf. » etc. (Folio 50 recto.)
- Dans le legisli'e du Goiiscil de commerce coté F. 1:2. ."m, folio ±20 verso, il est fait mention, a la date du 17 octobre 1710, d'une demande, par deux négociants de Lisbonne, d un passeport pour faire venir de Madère un cbargement de sucre, de citrons et autres fruits.
^ State Vapers, Domestic Séries, Charles II, 1666, April 7; vol. CLIII, u°ii. Cf. vol. CLVI, n» 70. Ordre aux commissaires des jtriscs de délivrer a Ferdinando Mendoza de Costa, négociant i)orlug:iis résidant a Londres, quarantedeux caisses de cassonade ap|iortées par le Saiiil-I'ierre, de Rordcaux, cond;Miini' coiniiie de lionne pi'ise.
la première s'éleva'. Quand il arriva au ministère, la France n'en possédait pas une seule, si ce n'est peutêtre celle dont le sieur Langhete était propriétaire cinquante ans plus tard '^. « Tous les sucres des îles, dit Golbert (12 juin 1669), alloient en Hollande pour y estre raffinés; nous n'avions de sucres raffinés que par la Hollande, l'Angleterre et le Portugal. » Neuf mois après tout était changé, et Golbert pouvait féliciter la compaenie du Nord de faire raffmer en France tous les sucres qu'elle envoyait dans ce pays. A la vérité, une surtaxe de 12 pour 100 avait été mise sur les sucres étrangers, et n'était pas supportée sans plaintes; Golbert répondait, en prenant la ville de Bordeaux pour exemple, que c'était le seul moyen d'avoir des raffmeries en France et de porter les sujets du roi au commerce des lies"'.
* En 172t, le député de Bordeaux près le Conseil de commerce écrivait a la Chambre pour la prier de s'informer s'il y avait quelque raffinerie établie dans cette ville, en 16G"4, parce que, dans le cas contraire, l'article du tarif de cette année concernant les sucres ralfinés ne pourrait regarder que ceux de l'étranger. (Reg. B, folios 193 verso et 198 recto ; 16 mars et l" juin 17:24.)
- Dans un mémoire adressé au contrôleur général, a l'effet d'obtenir la prorogation, pour douze ans, d'un arrêt du 50 octobre 1708, portant prolongation de privilège, ce négociant cite des lettres patentes de l'année 1662, date de la cession de Duniierque a la France. (Registre du Conseil de commerce F. 12.33, folio 268 verso; séance du 10 juillet 171 1.)
■' Lettres, instructions et ini'moires de Colbert, t. II, l" partie, introduct., p. CLxxMv. Cf. t. Il, 2"= partie, p. 473, 477, lido. — Anciens et nouveaux Statuts, édit. de 1393, p. 234. — Pendant les foires de Bordeaux, il se faisait un grand commerce de sirops de capillaire et de grenade, aussi bien que d'eaux de la reine de Hongrie et de fleur d'orange, qui étaient apportées par les marchands de Languedoc et de Provence. (Arrêt du Con.seil d'État du 17 décembre 1698, rapporté dans les Anciens et nouveaux Statuts, édit. de 1701, p. 258. ) — Un article des statuts des apothicaires, portant recommandation de n'employer pour leurs sirops que de bon sucre ou de bonne cassonade blanche, » sans y niesler des sucres meschans, ny sucre de Saint-IIomer, » donne une pauvre idée des sucres qui sortaient des raffineries des Pavs-Bas.
.{02 HisToiiu: or commeiu.f.
Le 6 octobre 1670, ce ministre écrivait à Daguesseau, intendant en Guienne : « Sur la demande que vous nio faites si les sucres rafinez en Bretagne payeront à Bourdeaux les droits comme estrangers, je vous avoue que, dans l'ordre régulier, ils n'y debvroient pas estre sujets; mais, dans le fait particulier, comme les Bretons sont grands trompeurs, et surtout ceux de Nantes, et qu'il est difficile, mesme impossible de reconnoistre les sucres qui sont l'afînez à Nantes de ceux qui sont fabriquez en Hollande, il faut les traicter tous également, et d'autant plus que chaque province se doibt fournir à elle-mesme les sucres rafinez, et que ceux de Nantes entreront facilement dans le royaume par la rivière de Loire, estant nécessaire d'augmenter et fortifier les rafineries de Bourdeaux. Ainsy vous ne debvez faire aucune difliculté de faire traicter cette sorte de marchandise comme estrangère ' , »
Le 17 octobre 1670, Colbert écrivait à Lombard, inspecteur général de la marine à Bordeaux : « Je suis bien aise d'apprendre que les sieurs d'Huguelas et Delbreil se disposent à establir une troisième raffinerie, et je ne doute pas que les autres marchands de Bourdeaux ne prennent la mesme résolution, puisc{u'il est facile de coniprendn; qu'ils y rencontreront Ions leur advanlage; l'augmentation du commerce dans les isles de l'Amérique, et les rapports que les vaisseaux feront de quantité de sucres bruts donneront moyen à ceux qui auront des laffineries d'y gagner (considérablement. Ne manquez
' ('.(irrcxpomlauce HdmUmlrutlve sons le réfpie de Louis XIV, piilil. par (i.-li. I)ip[iinp, I. III, p. 2(tO, — l.elfit's, inslnidioiis et mt'iiioires de Colherl, I. II. ■!'■ \\M\\t'. p .■).■)!»,
ET DE LA NAVIGATION A BORDEAIX. Mi
donc pas de les exciter fortement de travailler à cet establissement, estant certain que l'augmentation de ce commerce produira assurément beaucoup d'advantage à la ville de Bourdeaux ' . »
En même temps, Colbert veillait au salut des raffineries déjà existantes, menacées par la contrebande. Informé, par un mémoire des propriétaires, de l'entrée des cassonades par le Languedoc, il écrivait à l'intendant de Bordeaux, le 26 décembre 1670, pour l'assurer qu'il y mettrait ordre, et que l'imposition de 12 pour 100 serait établie dans cette province-.
Chose singulière! pendant que Colbert -encourageait ainsi le développement des raffineries à Bordeaux, il favorisait la même industrie dans les pays de production, de manière à susciter une sérieuse concurrence à ces établissements. Le 29 novembre 1672, il écrivait à M. de Baas, gouverneur et lieutenant général des îles d'Amérique : « Vous sçavez assez combien il importe au commerce des isles françoises de l'Amérique de porter les habitants à raffiner eux-mesmes leurs sucres et les rendre par ce moyen d'un débit plus facile et plus assuré : ainsy je me contenterai de vous dire que la compagnie des Indes occidentales ayant chargé le sieur de Loover, habitant de la Guadeloupe, des ordres, instructions et ustensiles nécessaires pour montrer auxdits habitans la manière de raffiner leurs sucres', ou du moins de les convertir en cassonades blanches, ferrées et raffi-
' (i -I!. I)('|i|(ini;, CorrespoiuluHce adniiiihtruthe nous le réfine de Louis XIV. t. III, |). srin. — Letlrex. iuxtnirtioii.t et nu'mnires de Culhert. t. II. 2'' pnrtic.
- Lettres, iiistr. et iiiéiii. île Collierl. t. II. ±- |»:irti('. |i. ."i;).').
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nées, il sera nécessaire qne vous donniez, s'il vous plaist, non-seulement toutes les protections et Tassistance qui dépendront de vous audit Loover pour l'exécution de ce dessein, mais mesme que vous fassiez connoistre en public et en particulier à tous les habitans l'avantage qu'il leur reviendra de s'appliquer à la manufacture des sucres ' . »
Quelque temps après, il s'établissait une nouvelle raffinerie sur un autre point, éloigné, il est vrai, mais pas assez pour que les Bordelais n'y vissent point une concurrence. Le P'' mai 1673, le conseil municipal d'Angers intervenait en faveur du sieur Yanbedenbec, raftineur de sucre et castonnades fsicj, « appelé par ce corps et les magistrats de la ville i)our venir establir sa manufacture et exercer son commerce » à Angers-. Cette affaire n'était pas encore terminée en 1677.
Un autre Hollandais, nommé René Tinnehacq, avait établi pareillement une raffinerie à Saumur; mais, à la révocation de Tédit de Nantes, il avait émigré et perdu son établissement. Le malheureux ainsi dépouillé ayant réclamé, le marquisdc Scignelay écrivait, le 18 avril 1687, au comte d'Avaux, ambassadeur en Hollande, une lettre de refus qui se termine ainsi : « Il y a trop de profit à entretenir les rariineries pour craindre que l'adjudicataire
' Lellres, inslructians et mémoires de Colbert, t. III, 2'" parlio, p. 5."il. — Les rallineries établies dans les lies devinrent si importantes qu'elles causèrent du préjudice a celles de la métropole, dont les ouvriers même passaient en Ani(Ti(|ue. En janvier 1084, on défendit d'en établir de nouvelles, et plus lard on supprima celles qui existaient. (Doyer-Pcyreleau, lex Antilles fraii- (iiises, etc. Paris, 1K2.1, in-H», t. Il, |>. ôi, ô.'). )
* Célcslin Port, Iiiieiitaire analijthiue des rirrhires aiiiieinn's de la mairie d'.Uif/ers, elc. paris cl .\n,L:ers. lS(i1. ç;rand in-S", p I Ml.