CHAPITRE XLIII
BfDUF SALE ET SUIF D IRLANDE ; FER.
Commerce et usage du bœuf sale d'Irlande ; chiffre des importations de ce genre à Bordeaux. — Opinions du P. Labat et de Savary au sujet de cette marchandise; fraudes auxquelles elle donnait lieu. — Mode d'achat, notamment à Dublin, du bœuf salé. — Suif d'Irlande ; chiffre des importations annuelles de cette denrée à Bordeaux. ^ Prohibitions dont elle était l'objet à l'entrée et à la sortie de ce port ; extrait d'une lettre de Colbert, conforme à ses principes cconomi()ues. — Les Irlandais cessent de venir à Bordeaux, après un arrêt du Conseil en date du 23 décembre 1727. — Requêtes des négociants de Nantes et de Bordeaux qui faisaient le commerce avec l'Irlande et l'Amérique. — Opposition de la Chambre do commerce de Guienne ; raisons sur lesquelles elle s'appuie ; arrêt qui permet aux négociants français d'envoyer charger en Irlande des salaisons à destination des colonies, —f Obstacles opposés à l'arrivée des marchandises irlandaises admises dans nos ports. — Prohibition restreinte de l'étain d'Irlande. — Commerce des cuirs d'Irlande à Bordeaux; d'abord prohibés, ils y sont ensuite admis avec ceux de Montevideo. — Fers de Suède et d'Espagne ; quantité que Bordeaux en recevait. — Détail des fers d'Espagne hnportés à Bordeaux. — Délibération du Conseil de commerce relative à une demande d'importation de fer de Suède. — ^"Observations du rédacteur du Mémoire de 1730 sur les changes entre Stockholm et Amsterdam. — Détails sur les poiils de Suède. — Production des forges du Périgord vers 1730. — Commerce des chaudières à sucre, déformes et de pots de terre de Sadirac, entre Bordeaux et les colonies ; exportation de petite poterie de fer en Espagne. — Fabrication de canons de fer en Périgord.
Bordeaux et les autres ports de France faisaient venir de Dublin et de Cork du bœuf salé ^ pour l'exporter en Amérique; cette marchandise nous arrivait en barils, pesant, avec la saumure et la futaille, de 280 à 300 livres chacun. On l'employait à la nourriture des matelots, et, dans les colonies, surtout à celle des nègres. Il s'en fai-
' Il en venait aussi de Waterford, au témoignage du docteur Charles Smitli. (Jheantient and présent State ofthe County and City of Waterford, etc. Dublin, M.DCC.XLvi., in-8o, p. 270.) Dans un auti'e ouvrage, le même écrivain a donné le détail des exportations de Cork vers le milieu du xvni« siècle, en s'étendant plus particulièrement sur le commerce du bœuf salé avec la France. {The antient and présent State of the County and City of Corl,\ etc. Dublin, mdccl, m-H", vol. I, ]). ii0-il3, en note.)
il. 24
sait une grande consommation ; Bordeaux seul, annuellement, tirait d'Irlande au moins 25,000 barils, ce qui fait, sur le pied de 20 livres par baril, année commune, 500,000 livres.
Le P. Labat vante cette salaison, non sans stigmatiser les fraudes auxquelles elle donnait lieu : « Le bœuf salé d'Irlande, dit-il, est le plus estimé et avec raison ; car il est certain qu'il est toujours le meilleur, le plus gras, le plus désossé, et le moins sujet aux friponneries, pourvu qu'il n'ait point été refait dans un certain port que la charité m'empêche de nommer, où l'on en est venu à cet excès, de mettre dans les barils des têtes de bœuf toutes entières avec les jambes et les pieds, et même au lieu de bœuf, de la chair de cheval, avec les pieds encore tous ferrez * . »
Écoutons maintenant ce que dit Savary du commerce d'exportation de l'Irlande : « Les cuirs, les suifs, les beurres et les chairs salées se vendent au poids; et c'est un des meilleurs commerces de l'islc. Mais les étrangers doivent être sur leurs gardes lorsqu'ils enlèvent ces marchandises, aussi bien que pour tout ce qu'ils achètent des Irlandois; ces insulaires ne se faisant guercs de scrupule d'y ajouter plusieurs mauvaises drogues, pour en augmenter la pesanteur, comme des crottes dans les cuirs; de mauvais beurre et du suif au fond des tinettes de beurre; des pierres dans les suifs, et des cornes et pieds de bœufs dans les barils de chairs salées-. »
' Nouveau Youfige aux isles de l'Aiiit'rtque, clc. A Paris, m. «cc.xlii., in-8°, l. IV, I». -M). CI'. lU'g. 15 lie la Ctiaiiiluc do conimcrce, folio ÎH) recto.
' Itictionnaire vniversel du commerce, t. I, p. S.'iG, col. 1 . — Jolm Uutty, après avoir indiqué ec passa^jo de Savary, assure que depuis le temps de cet écrivain
L'aulour du Mémoire do 1730 donne un compte détaillé de lu façon dont se faisaient, sur les lieux, les achats de bœuf salé; mais il fait observer auparavant que l'on comptait à Dublin par grand cent de 112 livres, composé de quatre quarts de 28 livres chacun, livre ordinaire, et que les 112 livres de Dublin ne faisaient, poids de Bordeaux, Paris et Amsterdam, que 102 livres 7 onces 17/25.
Les suifs que Bordeaux tirait d'Irlande se vendaient, comme le bœuf salé, au grand cent de 112 livres. Il en venait ordinairement dans cette ville 6,000 quintaux tous les ans, à 40 livres le quintal, ce qui faisait une somm.e de 240,000 livres.
Les Irlandais importaient ces diverses marchandises à Bordeaux^; mais ils rencontraient souvent des obstacles
les choses s'étaient bien améliorées. {An Essay toivards a naltiral Uistory of the Coiinty of Dublin, etc. Dublin, 1772, in-S», vol. I, p. 2C6.) La mauvaise foi des commerçiints irlandais a été signalée par un Anglais, Edward Wakefield, il propos de ceux de Galway. {An Account of Ireland stathtlcal and political. London, 1S1:2, in-i", vol. Il, p. 29. i L'iiistorien de cette ville, James Hardiman, repousse avec indignation une imputation pareille {the Hislory of the Town and County of Galway, etc. Dublin, 18:50, in-i», p. 280, 287), et cite un émigré français qui voyageait en Irlande, a la fin du siècle dernier : «Un marchand de vin, dit notre compatriote, m'a donné cette raison du peu d'activité du commerce dans celle ville, et m'a vraiment dit de bonne foi : « Avant que « la France sut préparer le vin, c'était a Galway qu'on le faisait. — Comment! « lui répondis-je, je n'imaginais pas que vous aviez eu jamais de vignes a Gal- « way. — Oli! non, répondit-il; mais en France, le vin était tout simplement « le jus du rai-sin, et on nous l'apportait "a Gahvay pour le lendre buvable; « malheureusement, les marchands de Bordeaux le préparent aussi bien que « nous, et cela nous a coupé les bras. » {Promenade d'un Français dans l'Irlande, etc., par de Latocnaye. Dublin, 1797, in-S«, p. 170.)
' Lettre du sieur Guilloré, de Nantes, qui demande permission de faire décharger a Nantes le navire irlandais nommé \' Amitié, parti de LonJonderry avec une cargaison de chairs salées destinées pour les îles françaises de l'Amérique, de cuirs verts, de suif, de beurre et de saumons, qu'il devait porter ii
à l'entrée ou à la sortie de ce port. Les principes de Colbcrt, on le sait, étaient de ne point tirer de l'étranger les marchandises que la France pouvait fournir de son cru, et de se passer des autres autant qu'il serait possible, ou de ne les tirer que par échange pour éviter de faire sortir l'argent du royaume ^ : dans ce but, il prohiba l'exportation des salaisons d'Irlande aux colonies, « J'apprends, écrivait-il au sieur Desnanots, en 1671, que quelques marchands de Bordeaux ayant reçu des barils de bœuf d'Irlande en mesme temps que la défense a esté faite de transporter aux isles de l'Amérique aucune marchandise prise en pays estranger, ils espèrent que la liberté de les faire charger pour lesdites isles leur sera donnée pour cette fois. Puisque cela est ainsy, vous leur en pouvez permettre la sortie; mais ne manquez pas de déclarer, non-seulement à ces marchands, mais mesme à tous les autres de l'estendue de vostre ressort, que le roy ne donnera plus, à l'avenir, aucune de ces sortes de permission. Sa Majesté voulant qu'ils se résolvent à prendre ces chairs salées en France pour leur commerce aux isles ^. »
Ainsi contrariés, les Irlandais qui importaient des salaisons à Bordeaux cessèrent d'y venir après l'arrêt du Conseil, en date du 23 décembre 1727, qui permettait aux négociants faisant le commerce des îles et des colonies françaises de l'Amérique d'envoyer leurs navires directe- Bordeaux, suivant son passeport, et qui avait clé obligé de se réfugier a Nantes pour échapper a deux corsaires de Jersey. (Uegistrc du Conseil de commerce F. 12. .-KJ, folio 3o recto; l*^"" mars 1709.) — Bordeaux recevait aussi de la colle d'Irlande. (Beg. A des délibérations de la Chambre, p. 127; 2S déc. 1708.)
^ Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. Ilî, 2»^ pai tio, p. 730.
^ lOid:, p. rj.">1. Cf. t. Il, pièce n" IGCi et note.
ment en Irlande pour y charger du bœuf salé et le transporter outre-mer. Le 19 décembre 1728, cette permission fut prorogée pour un an à compter du P"" janvier 1729, puis successivement d'année en année jusqu'après 1730 ^
Les Nantais, qui faisaient un grand commerce avec l'Irlande, ne s'étaient pas contentés de demander la permission d'aller chercher des salaisons dans cette île ; ils sollicitaient la même autorisation pour les farines, la chandelle de suif, le beurre et le poisson salé, notamment le saumon; ils essuyèrent un refus ^. Les négociants de Bordeaux qui faisaient le commerce d'Amérique, présentèrent aussi une requête au contrôleur général afin d'obtenir la faculté d'envoyer leurs navires en Irlande pour y charger à droiture, pour les colonies, les denrées cidessus; mais ils rencontrèrent une vive opposition dans la Chambre, qui chargea deux de ses membres de se rendre chez l'intendant, en vue de lui représenter le tort que ces négociants feraient à la province, si leur demande était agréée, et émit le vœu qu'il ne fût pas donné de prorogation à l'arrêt du 23 décembre 1727 concernant les bœufs salés ^. En même temps, la Chambre écrivit au contrôleur général pour s'opposer à la demande en question, et empêcher la prorogation de l'arrêt '*.
Les raisons pour lesquelles la Chambre s'opposait à ce
■* Registre du Conseil de commerce F. 12. 77, p. 56-58 (séance du 26 janvier 1750), 155 (22 février 1751), etc. — Registre C des délibérations de la Chambre de commerce, folios 41 verso (séance du 12 février 1728), 7o verso (24 novembre et \" décembre 1729), 76 verso et 77 recto et verso (15, 22 et 29 décembre), 85 recto, 8i verso et 85 verso (5 janvier, 1«>- et 9 février 1750), etc.
- Registre C, folio 59 verso; séance du 8 janvier 1728.
■' Md., folio 51 recto; séance du 15 juillet 1728.
* Troisième registre des lettres de la Chambre de comiuerce, folio 56 recto.
que l'on envoyât des navires en Irlande, pour y prendre des denrées à destination des lies, était que les Irlandais, ne trouvant plus de débit à Bordeaux, diminueraient beaucoup leurs envois et ne prendraient pas en échange, comme ils avaient habitude de le faire, les vins, eaux-devie, prunes et autres denrées du pays. La demande des négociants bordelais, ayant été portée au Conseil de commerce, donna lieu, après délibération, à une décision conforme à celle de la Chambre \ au grand contentement des Irlandais établis à Bordeaux et à Nantes^. Ce ne fut qu'en 1735, à la suite de plusieurs demandes, que fut rendu un arrêt permettant aux négociants français d'envoyer charger en Irlande des bœufs et viandes salés à destination des colonies"'; mais déjà peut-être on préparait de ces salaisons aux îles du Cap-Vert, dans un but de concurrence \ et l'on songeait à se tourner du
1 Registre G des délibérations de la Cliambre, folio ."il verso, 21 juillet 172S. — Registre du Conseil F. 12. 75, p. 050; o août I72H. — Le contrôleur général répondit que la requête des négociants de Bordeaux avait été rejetée pour les I Misons contenues dans la lettre de la Chambre; qu'a Tégard de la permission demandée piiur une année et pour des raisons particulières, d'allei' cbercher en Irlande des bœufs salés, elle ne serait pas renouvelée sans que les ctiambrcs de commerce intéressées fussent entendues. (Registre C, folio 52 verso.)
2 Dans le registre A, a la date du 27 mai 1712, il est fait mention d'un sieur AVells, négociant de Bordeaux, a propos d'un navire iilaiilais parti de ce port chargé de denrées de la province et capturé par un corsaire fran(;ais; et dans le registre du Conseil de commerce F. 12. 55, folio i), d un sieur l)omini(|ue Joyes, marchand irlandais établi a Nantes, qui avait présenté un pbu'et pour demander que ses compatriotes pussent décharger dans les ports de Nantes, Bordeaux, la Rochelle et autres, et vendre librement les laines d'Irlande, dont l'entrée était permise en France, quoiqu'elles ne fussent point énoncées dans les passeports.
^ Registre du Conseil de commerce F. 12, 81 , p. (Kii (séance du 2ii août 1751); et F. 12. Hô, p. 55i et 5.59 (séances des 17 et 51 mai 17511). L'arrêt du 20 mai 1735 a été imprimé.
* Registre du Conseil de commerce F. 12. «S. i>. llH-120; 27 avril 17il. —
côté du Danemark pour en obtenir cette sorte d'approvisionnement ^
En terminant, il convient de faire observer que les marchandises d'Irlande, admises dans nos ports, n'y arrivaient pas toujours sans obstacle. Le sieur Boyd ayant fait venir 29 quintaux de plomb et 22 de laine dans trente barils, exposait au contrôleur général qu'attendu l'impossibilité d'exporter des laines d'Irlande sans déguisement, la sortie en étant défendue sous peine de mort, il s'était vu dans l'obligation de mettre ce plomb dans les barils « pour les rendre de mesme poids que ceux du bœuf salé^. »
L'étain n'était pas davantage du nombre des marchan-
Un sieur Samarié, de Bordeaux, avait demandé exemption de droits pour les sels qu'il faisait passer aux îles du Cap-Vert, pour y préparer des viandes à destination des il(S françaises d'Amérique; cette faveur lui fut accordée. — Dans le même volume (p. 338, 16 novembre 17-41) il est fait mention d'une demande d'un négociant de Morlaix en mainlevée de plusieurs barils de bœuf salé, en transit par Bordeaux, destinés pour les colonies, saisis faute de la déclaration prescrite par un arrêt du parlement de Rennes. — Ailleurs F. 12. 81, p. 9.r2 et 081 ; 25 et 50 décembre), il est fait mention de la demande d'un négociant de Marseille, qu'il lui fut permis d'aller h Cadix charger six cents barriques de bœuf salé pour la Martinique.
1 « Nous espérons, disait la Chambre de commerce écrivant au contrôleur général, que le Danemark pourra nous fournir des bœufs salés par la province de Jutland, qui est la plus abondante en bétail. Il est néanmoins à craindre que cette province n'en sçauroit fournir assez; mais il y auroit une autre ressource, qui est le mouton salé, dont les Danois tirent une grande quantité de l'Islande. 11 y a même une compagnie à Copenhague, que le roi de Danemark y a établie pour faire ce commerce, avec un privilège exclusif.... Nous pourrions aussi tirer du même pays les beurres, suifs et chandelles, en accordant la même exemption de droits aux marchandises venant de Danemark qu'avoient celles d'Irlande, » etc. (Troisième registre des lettres, folio 229 verso. Cf. registre D des délibérations, folio 85 recto.)
2 Registre du Conseil de commerce F. 12. 33, folio 79 recto; séance du 12 juillet 1709. — La laine est estimée 3,000 livres et le plomb 430 ; ordre est donné aux commis des fermes de délivrer le plomb en percevant les droits.
dises qu'il était permis de faire venir; néanmoins, comme cet article servait aux potiers d'étain et aux ouvriers qui employaient la soudure au plomb et aux autres métaux, on en tolérait quelquefois l'entrée; du moins on l'accorda, pour un baril, à un négociant de Bordeaux nommé Folckart BothK
Les cuirs d'Irlande, qui entraient autrefois dans le commerce d'échange que cette île faisait avec Bordeaux '^ avaient été prohibés par l'arrêt du Conseil du 6 septembre 1701, qui fermait nos ports aux cuirs britanniques. Un marchand de Lancastre l'apprit à ses dépens, quand, ayant adressé en consignation à un négociant de Bordeaux, nommé Jacob Albert, parmi des marchandises permises, soixante-seize cottes de- cuirs forts et trentequatre cuirs tannés, il obtint pour toute faveur de les renvoyer à l'étranger^. La prohibition ayant été levée, l'Irlande recommença à nous expédier des cuirs, en concurrence avec Montevideo, d'où Bordeaux en recevait par la voie d'Angleterre^.
1 Registre du Conseil de commerce F. 12. 55, folio 125 recto; séance du 20 décembre 1709. — Différemment écrit, ce nom a déjà passé sous nos yeux, p. 202.
2 Par acte de Denhors, en date du 15 fév. 15G1 (liasse 18i-2, folio m Hij^x-wj verso), John Barry, marchand de la ville de Dingle, demeurant h Cork, reconnaît devoir îi Etienne du Burg, marchand de Bordeaux, trente-six cuirs de vache « de saison de la grand' sorte, » en échange de trois tonneaux de vin.
3 Registre du Conseil de commerce F. 12. 57, folio 18!) recto ; séance du 5 septembre 1715. — Le Conseil prit la même décision au sujet de 500 quintaux de bourres de bœuf qui s'étaient trouvés dans un bâtiment d'Amsterdam arrivé au bas de la rivière de Bordeaux, que M. de Lamoignon de Courson avait fait arrêter devant Vile de Pâtiras, dans la crainte de la contagion qui décimait alors les bestiaux en Hollande. {lùkl., folio 288 recto; séance du 7 novembre 17ii.)
* Registre B des délibérations de la ('.liiniitiif de commcrco, folio 95 recto; séance du fi avril 1721.
Il venait à Bordeaux, de Suède et d'Espagne, du fer supérieur à celui qui sortait des forges du royaume; la quantité qui nous arrivait ainsi de l'étranger montait ordinairement à vingt mille barres, pesant 6,000 quintaux, à 16 livres le quintal, année commune, représentant 96,000 livres.
Savary, exposant les relations commerciales qui existaient entre notre port et l'Espagne, donne en ces termes le détail des fers qui nous venaient de ce pays : « Le commerce que l'on fait de Bordeaux en Espagne, et d'Espagne à Bordeaux, est peu considérable. On y envoyé des pots de fer et du papier de Périgord, du blé et autres grains, quand le transport en est permis, surtout du froment et des fèves. — Les marchandises qui en viennent par les retours sont du fer plat et du fer quarré, des ancres à navires, des avirons; des pierres à aiguiser, des huiles de baleine et fanons; des clous de poids et menus; des laines et des sardines, quand on en pêche à la côte d'Espagne ^ »
En 1713, des négociants français ayant demandé la permission de faire venir du fer de Suède, il en fut référé au Conseil de commerce, qui en délibéra dans sa séance du 30 août. On y lut une lettre de M. de Campredon, résident de France à Stockholm. Après avoir déclaré qu'il ignorait si dans ce royaume on avait besoin du fer de Suède, il ajoutait que si, comme on l'assurait, les Anglais en avaient apporté une grande quantité à
' Dktionniiire universel du commerce, t. I, p. il, (■(»!. t.
Bordeaux et à Rouen, il était surpris que les Français ne l'allassent pas chercher- eux-nriênies, qu'ils pourraient l'y avoir pour 66 ou 70 livres le millier, qu'il se vendait à Bordeaux 100 livres et à Rouen jusqu'à 120 livres. Les Anglais venaient ordinairement sur lest en Suède pour faire ce commerce; mais, en cette année 1713, ils y avaient amené une grande quantité de vin, M. de Campredon ne dit pas de quel pays ' .
Le rédacteur du Mémoire de 1730, après les détails que nous lui avons empruntés, continue en ces termes : « Avant que de donner des comptes d'achat et de vente d'une cargaison faite en Suède pour Bordeaux, on observera qu'il n'y a pas de change direct d'aucune place du royaume pour Stockholm ; que les traites et remises ne peuvent se faire que par la voye d'Amsterdam ou de Hambourg^; qu'Amsterdam change avec Stockholm en donnant un rixdalder courant pour 32-33, quelquefois 35 marcs de cuivre, ce qui varie suivant le change, et que le dalder de cuivre est composé de 4 marcs, et chaque marc de 8 orts.
« Le poids de Suède, ajoute l'écrivain, est de deux sortes : l'un qu'on appelle 5c/<7'yj/>o«, dont on se sert pour
' Registre du Conseil de commerce F. 1:2. TiT, folio 177 verso. — Le procèsverlial de la séance se termine ainsi : « Il a paru d'un sentiment unanime que la permission de faire venir en France du fer de Suinle devoit estre accordée à tous les negocians qui en demaiuleroient, en payant les droits. »
^ Déjà, a l'article du bœuf salé d'Irlande, l'auteur avait dit : » 11 faut observer qu'il n'y a pas de cbangc direct puur l'Irlande, et que les remises, ou traites, se font toujours par Londres dans les négociations qu'on fait dans ce pays-la : ce qui fait une dilférence, au prolil du commettant, de 1 1, 1:2 et quelquefois de 15 pour 100; parce que l'esjjéce d'Irlande esl plus basse que celle d' .Angleterre d'environ H pour loo, et (|uc l'Irlande a peu d occasions de remettre al' Angleterre. »
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peser les marchandises grossières, contient 400 livres, et se divise en 20 lisponds de 20 livres cliacim; et l'autre, appelé de même, sert à peser les marchandises fines, comme le fer, le cuivre, et contient 320 livres, et se divise en 20 lisponds de 16 livres chacun. »
Vers 1730, les forges du Périgord produisaient deux espèces de fonte, consistant, l'une en chaudières destinées à la cuite des sucres bruts dans les îles de l'Amérique, l'autre en marmites et autres ustensiles de cuisine pour l'exportation en Espagne.
Il se chargeait à Bordeaux, année commune, pour les colonies, mille huit cents chaudières à sucre de différentes grandeurs, sans parler des formes et pots de terre fabriqués dans les environs, à Sadirac*. Quant à l'importation de la petite poterie de fer en Espagne, l'auteur du Mémoire de la Chambre de commerce de Guienne
' Voyez ci-dessus, p. ôli. — La fabrique de Sadirac remontait au \\i<' siècle, si ce n'est plus haut. Le 22 juillet 1519, HcrtranJ Evqueni, dit Berthomé, confess-iit, par-devant notaire, avoir vendu a Philippon Petit, niarcliand de la paroisse Saint-Micliel, « tout l'ouvrage de poterie qu'il fera ou fera fere, » a dater de ce jour jusqu'à la Saint-Michel suivante, « marche fait a xiiij arJitsla xije, ouvre grosse et ouvraiges de huict ou de six ou v ardits la douzaine, pour tracque, etc. » Le 22 février lo20, on trouve un autre marchand de la paroisse Saint-Michel, Perrot de Labatut, passant un contrat avec Pey Bonneau, et lui aciu'tant" tout l'ouvraige de poterie de terre, tant oulles, brocs, chauffettes que autre ouvraige, que ledit Pey Bonneau fera ou fera fere en ladite paroisse de Sadirac... juc'a la feste de Nostre-Dame Chandeleur, etc. » Le 30 mars de Tannée suivante, le même marchand signe un traité semblable avec deux autres potiers de la même localité, Bertrand et Jean Papon, Entin, le 7 mai et le 50 décembre l.")2i, Philippon Petit reparait et fait emplette de vingt douzaines « conques bonnes et marchandes, » et de « six grosses d'ouvraige de potherie de verderie bonne et marchande, comme sont chauffetes, plats, escuelles et autres ouvraiges, » au prix de 8 francs bordelais le tout. (Minutes de Cochet, liasse 104-1.) Ces pots sortaient de la même fahriiiue, et de celle d'un nomme Ramon Ducait, de Sadirac aussi.
se déclare hors d'état d'indiquer la quantité qui sortait de notre port; « mais on est informé, dit- il, que l'objet en est très-mince et d'une très-petite importance. »
Il semble avoir ignoré que les forges du Périgord ne se bornaient point aux articles de ferronnerie que nous venons de signaler ; elles produisaient encore de l'artillerie. En 1671, Golbert, donnant des instructions à son fds, le marquis de Seignelay, lui disait : « En Périgord, il y a une fonte de canons de fer establie, et une manufacture de toutes sortes de fers pour la marine ^ »
Un registre de la Chambre de commerce de Guicnne fait mention, à la date du 4 novembre 1706, de la saisie, un jour de foire, de vingt-quatre canons de fer provenant de forges du Périgord '^ Il est naturel de penser que notre port demandait aussi des ancres à cette province; mais nous n'y avons trouvé qu'une trace peu visible d'une pareille fabrication^, plus avancée, à ce qu'il semble, au xvii'' siècle, dans le Nord que chez nous"^.
* Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. III, ^<^ partie, p. 45. - Registre A des délibérations, p. 49.
3 En 1729, la Chambre de commerce de Guicnne, représentant an contrôleur général que ni cette province ni les provinces voisines n'étaient en état de produire assez de charbon pour l'entretien seul des raflineries et des deux verreries établies a Bordeaux, ajoutait a ces débouchés les forges où l'on fabriquait les ancres et autres agrès pour la marine. (Troisième registre des mémoires, folio 126 verso.)
* Dans une lettre de Colbert a M. Arnoul, intendant des galères a Marseille, datée du 19 février lfi66, il est fait mention d'un maître forgeur d'ancres attiré de Lubecl< par ce ministre et étai)li en France. {Lettres, uislriictiuns et mémoires de Colbert, t. III, \'^ partie, p. 57.)