CHAPITRE XXX
COMMERCE DES VINS A BORDEAUX, PRINCIPALEMENT AVEC LES ILES- BRITANNIQUES, DEPUIS LE XVie SIÈCLE.
L'usage (les vins d'Espagne et de Portugal commence à prévaloir dans les Iles-Britanniques, sans faire oublier les nôtres. — • Les Anglais leur restent fidèles, tout en buvant de la bière à l'ordinaire. — Mauvaise réputation des vins du sud-ouest de la France, nuisible à leur débit dans le royaume. — Piuine du conuuerce avec l'Angleterre à la fm du XYII" siècle ; chaires des langues -anglaise et hollandaise à Bordeaux. — Anecdotes rapportées par Samuel Pepys et Joseph du Chesne. — Digression sur l'origine et l'ancien usage du pot de vin. — Redevance féodale en vin de Gascogne. — Mentions de vin de Bordeaux en Angleterre au xvii° siècle. — Vin de Pontac à Londres ; sa réputation ; prix auquel il se vendait au xvr et au xvir siècle. — Les magistrats du xvir siècle s'occupent activement de la vente de leurs récoltes; Montesquieu, agriculteur, praticien et négociant habile. — Renseignements fournis par l'auteur du Mémoire sur le couimerce de Bordeaux touchant les viifs que l'on y embarquait ; état des vins chargés dans ce port en 1727, 17'28 et IT^O. — Commerce de vins de Bordeaux avec l'Irlande. — Témoignage rendu par Lord Cbesterficld au goût des Irlandais pour le claret. — Commerce de vin entre Bordeaux et les autres nations du nord de l'Europe ; usage du vin de Gascogne en Pologne au xvr siècle. — Commerce et prix des vins de Bordeaux en Danemark et en Nonvége ; extraits des dépêches de M. de Bonrepaus à ce sujet. . — Lettre de M. de Campredon sur le commerce des vins de France à Stockholm. — Relations commerciales entre Bordeaux et les villes hanséatiques. — Commission rogatoire adressée en 1692 par le sénat de Hambourg au maire et aux jurats de Bordeaux. — Commission pareille adressée aux mêmes par les magistrats de Dantzig. — Privilèges des vins des bourgeois de Bordeaux; vigilance de la jurade sur leur observation. — Infractions commi.ses en 1512 et plus tard ; conséquences qu'elles entrrnnont. — Les jurats se relâchent (le leur sévérité. — Barriques de Périgord et de Querry fouettées et brûlées par le bourreau. — Ordonnances de la jurade concernant la jauge et l'entrée des vins dans Bordeaux. — Mesures prises pour empêcher cette enlrco, et défense de faire de la bière. — Dispositions relatives aux vins de ville en entrepôt aux Chartrons. — Le parlement et la jurade s'unissent pour punir les contraventions à la police des vins. — Vins de Langon ; la législation fléchit à leur égard. — Longue durée des prohibitions établies par les Bordelais au sujet de la circulation des vins; édit de Turgot d'avril 1770; réclamations de la haute Guiemie contre l'ancien monopole. — Privilège qu'avaient la noblesse et la bourgeoisie de vendre leurs vins on détail. — Procès fait à un habitant de Bordeaux par les taverniers.
Au milieu du xvi*' siècle, l'usage des vins d'Espagne et de Portugal avait commencé à prévaloir dans les Iles- Britanniques', sans que néanmoins nos vins y eussent
' Un document en portugais nous montt'o une compagnie anglaise formée pour faire le commerce avec la Péninsule. {UefjuUnnentos que se entableceran enayoxtode 1o89 para os navios inf/lezes da compitnhiu de Vovlininl e Hespauhd. Ms. cofl. f.alha, D. V.. folio TO.)
112 IllSTOiRi: l)L COMMERCE
perdu toute leur faveur. Au milieu du xvi*' siècle, un Anglais voulait-il traiter quelqu'un, il lui proposait de venir boire une quarte de vin de Gascogne, d'Espagne ou de Malvoisie '. Rappelons-nous que Shakspere, qui a tant glorifié les vins de liqueur par l'organe de sir John Falstaff, fait dire à Doll Tear-Sheet que le gros chevalier a dans son ventre toute la cargaison d'un marchand de Bordeaux, et met dans la bouche du roi Lear l'éloge des vignobles de France-.
Le commerce de notre place avec les Iles-Britanniques était donc toujours florissant, au grand avantage de notre pays, qui ne leur donnait ses produits que contre espèces, comme on fait pour une marchandise de première nécessité. « L'Anglois, disait à Catherine de Médicis l'un de ses serviteurs, pour avoir noz vins, noz pastels et nostre sel, nous porte ses beaux nobles à la rose et à la nau, et ses angelots'. » Un ambassadeur de France, racontant une visite de Charles II à la Tour de Londres et parlant des monnaies que l'on frappait dans le voisinage, ajoute : « Ce sont nos louis blancs que l'on a travestis en couronnes; et si l'acquisition de Dunkerque nous les a ravis, les vins de Gascogne nous les rapporteront ■*. » Un compte antérieur conservé au Record Office
^ Esticnnc l'erlîii, Descr'iplhni des rotiaitlmcn (IWiifilrIcirc cl (l'Escosse.r:ms, io^if), in-H", folio 19 verso.
- Henry lY, 'i<- partie, acte II, se. IV. — Kiiifi Leur, acte I, se. I.
■' Dixcotirs sur les causes de l'extresme cherti' nui est. aiijotird'lmy en France, présenté à la mère dn roy, etc. A bordeaux, m. d. i.xxxvi., petit in-8". {Var'n'ti's historiques et littéraires, publ. par M. Ed. Fournier, t. VII, p. 1j5.)
'■ Le comte de Coiiiminges a M. de Lionne, :2(i février [8 mars] 1GG2-5. (Diary and Carrespondence of Samuel Pepys, etc. i.oiidon, 1851, in-S", v(d. IV, p. 5i5.)
ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. M.'i
présente un chiffre d'environ 4 livres 10 shillings comme bénéfice sur une licence crimportation de 10 tonneaux de vin ^ ; mais si les prix avaient augmenté -, la consommation de cet article devait avoir diminué, surtout s'il y a quelque vérité dans ce que dit Gourville, en 1669, que, dans les bonnes maisons, tout le monde ne buvait ordinairement que de la bière ^. Il est certain que la fabrication de cette boisson avait été considérablement améliorée, depuis le temps où la Guienne avait échappé à la domination anglaise; c'est au point que l'on peut signaler, dès 1556, une exportation d'ale anglaise sur le continent*.
Avec tout cela, on ne voit pas que les vins de notre Midi eussent un débouché à f intérieur, ailleurs que sur le littoral de fOcéan^ : c'est qu'ils étaient réputés insalubres. Julien Paulmier, médecin normand, auteur d'un
1 State Papers, Domcstic Séries, Charles I, 1651 ?, vol. CCVI, n» 78.
- Rapport (les marchands de Bordeaux au Conseil, 1633. (State Paitera, Donicslic Séries, Charles 1, vol. CXLV, n» 47.) — Cette commission attribue la dicrtc des vins a l'élévation considérable des droits dans les deux pays, et a cette circonstance que les prix des vins étaient fixés parle Conseil d'après le taux payé en France par les Anglais, qui achetaient constamment le meilleur, tandis que des quantités de vins inférieurs étaient importées en Angleterre par des Fran<;ais et par des étrangers, et vendus au même prix que les supérieurs.
•' Mémoires de Gourville, dans la Collection Petitot, 2^ série, t. LU, p. i03.
* Calemlar of State Papers, Foreign Séries, of tlie Reign of Mary, p. 292, n«584.
•■* Le H janvier 1666, Colbert écrivait il son cousin, intendant a Rochefort : « Comme le connnerce est la source de la finance, et que la finance est le nerf de la guerre, il y a des nécessitez auxquelles il faut avoir égard, comme à la sortie des vins de Bordeaux pour la Bretagne, où il s'en fait une grande consommation. » (Lettres, instructions et mémoiresde Colbert, etc., t. lU, l'^part., p. 57.) — Le chancelier Povet, recommandant de bien et honorablement traiter MM. des Grands-Jours qui allaient tenir séance a Angers, pi'escrivail de faire; acheter des vins tant d'Orléans que de Gascogne et du Verion, « parce que, disait-il, MM. de la Court plus communément boyvent vins cleretz. » (Inventaire IF. S
traité sur le vin et le cidre, après avoir dit que la France ne produisait aucun vin rouge qui fût doux, excepté dans le Bordelais, où l'on en trouvait de rouges et de noirs, accompagnés d'une grande douceur, et que les vins de Gascogne étaient chauds, vineux, faciles à digérer, et de couleur œil-de-perdrix, ajoute que ces mômes vins occasionnaient des obstructions et beaucoup d'humeurs*. C'est ce que fait entendre Simon du Rouzeau, quand il traite de fumeujo les vins gascons, nommément ceux de Gaillac et de Cadillac, « l'altérant d'Agenois, de Grave et la Reolle'^ » et le grand Colbert, alors au service du cardinal Mazarin, quand il manifeste la crainte que les vins de Gascogne, « qui, dit-il, ne sont pas estimez bien sains, » ne fassent mal à Son Éminence-'. Il ne manquait plus que de traiter le vin de Bordeaux lV épais, de grossier, et c'est ce que fit M"''' de Sévigné quand, en parlant de M. de Lavardin, elle disait : « C'est un gros mérite qui ressemble au vin de Graves^. »
tinaliitiqiie def; archives anciennes de la mairie d'Angers, etc., par Célosliri P()it. l'avis et Angers, 1861, grand in-S", p. 25, 24..)
' « ...Estans doux principalement, chacun les doit éviter, fors ceux qui sont de grand exercice, et le menu peuple qui gaigne sa vie avec lieatu'oup de travail. » {TraiW du vin et dn cidre, par Julien de Paulniier. A Caen, 1jH9, in-8", folio 26 recto.) Ailleurs (folio 21 verso), le même auteur mentionne les .vins que l'on apporte de Bordeaux en partie par mei', « ([ui sont gros et noirs, et de mauvais usage les deux premières années. » iCf. folio 26 verso, et .hdiani IHtlmarii de Yino et Ponuiceo libri duo. l»arisiis, M.n.LWxvni., in-8", folios 26 verso, 51 verso, 52 recto.) — 11 est rapporté dans la ChroniqKe bourdeloise, p. 166, îi l'année 161"), qui donna une abondante récolte, (pie l'alius du vin doux causa des morts nonihreuses.
- L'Hercule guespin ou l'ilimne du vin d'Orléans, etc. A Oi'leans, m.dc.v., in-i", p. li, 1;).
" Lettre (le Colbert au cardinal Mazarin, du 1" octobre 16.7.), jinbliée par M. <;ii;iiiip()lli(iii-Figeac. (J)ocumeuls historiques inédits, elc, I. Il, p. W.^-i
' Lellie (le M""' de Sévigné h M""" (b' (Iriiiiirin, du 22 août KiTI
ET DE LA NAVIGATION A BORDEAIX. 1 |.j
A la lin ilu xvii'' siècle, le commerce avec rx\ngleteiTe était pour ainsi dire perdu. Déjà, du temps de Cleirac, on se plaignait de la trop grande abondance des récoltes en Guienne, « de laquelle, dit-il, le vin fut jadis la richesse; cà présent c'est sa grand'pauvreté ^ » etc. L'agriculture avait fait de notables progrès^ et l'on avait planté de la vigne où auparavant il n'y avait que des marais^. L'intendant de Guienne, dans le Mémoire analysé cidessus, décrivant le commerce de la généralité, dit : « Le commerce n'est point encore étably avec les Anglois; il vient jusqu'à présent peu de leurs vaisseaux. 11 y a quelques Ecossois'*. Il est venu beaucoup d'Hollandois
' Uf! et Coitsttimes de la mer, p. 83. '.Jmjemens d'Oleron, % xx, n° l.i
- En 1671 , Colliert avait chargé le consul 4e France dans l'île de Zantc d envoyer à Marseille des plants des meilleurs raisins provenant des villes vénitiennes (Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. III, p. 846, en note) : nous ne savons si la commission fut exécutée, ni si l'envoi s'arrêta en Provence.
" Voy. ci-dessus, 1. 1, p. 458, 439.— On a un Recueil des édils, décrets, déclarations, arrêts et règlemens concernans les desséchemens des marais. Bordeaux, S. Boé, s. d., in-12; et le Musée d'Aquitaine, t. X, p. 163-167, a publié l'édit du 8 avril 1399 sur le dessèchement des marais de Bruges, portant concession k Humphrey Bradlcy, de Berg-op-Zoom, de la moitié de tous les palus et marais dépendant du domaine de la couronne qu'il dessécherait.
* Un de leurs navires, le Neptune, de 30 tonneaux, parti pour aller lège aBordeaux prendre un chargement de vin et retourner ensuite en Ecosse, fut capturé par des corsaires français, au mépris du passeport dont il était porteur. Un marchand de Rouen, Thomas Arbuthnot, en sollicita et en obtint un autre, se fondant sur ce que, le navire ayant été amené a Dunkerque, toutes les pièces de bord simulées qui le mettaient a l'abii des corsaires anglais et iiollandais, paraphées par les juges et les parties, ne pouvaient lui servir. (Registre du Conseil de commerce, F. 12. 35, folio 502 verso ; 17 juillet 1711.")— La course se faisait alors avec tant d'ardeur, que ceux qui s'y livraient allaient jusqu'à se ruer sur leurs compatriotes. C'est ce qui arriva a la Sirène, de Middelbourg, pillée par un corsaire de Flessingue pendant qu'elle s'acheminait vers Bordeaux pour y charger des vins et deseaux-de-vic. Entii- en rivière, le capitaine mouilla au lien appelé le Pas. d'où il alla, on chaldupf , faire sa déclaration a
depuis la paix ; le commerce n'est pas encore rétably ' . . . » Si l'on rapproche de ce passage ceux du P. Bertliod et de Sir Samuel Pepys que nous avons déjà cités ^, on ne pourra qu'être convaincu qu'il en était ainsi depuis au moins un demi-siècle; mais on aimerait à connaître l'époque à laquelle furent instituées les chaires de langue anglaise et hollandaise mentionnées dans une lettre do M. de Pontchartrain à M. de la Bourdonnaye, du 18 octobre 1700'"% et ddins \dL Contmiiation à la Chronique hourdeloise , à la page 162 et à l'année 1692, date de la révocation du sieur Seyzes, congédié à cause de son peu d'exactitude. Louis XIV, jaloux de tenir tous ses sujets
ramirauté, notamment au sujet de sept milliers de morues que le fori)an l'avait contraint de prendre en payement de ce qu'il lui avait enlevé ; mais, sans s'arrêter a r acquit-a-caution qui lui avait été délivré devant Blaye par le conunandant de la patache des fermiers généraux, les gardes de Taniirauté saisirent la Sirène, et l'on eut toutes les peines du monde a obtenir mainlevée. {IbicL, folio 9o verso; 25 août 1709.)
1 Ms. de la Bibliothèque impériale, fonds Mortemart n» 198, folio 52 vei'so. — Le Grand d'Aussy a cité inexactement ce passage, sans doute pour le rendre plus lisible. Voyez Histoire de la vie privée des François, t. Il, p. 400, 401.) - Voyez ci-dessus, t. I, p. ."iS.
■' « .l'escrivis an mois de mars dernier a M. de lîesons sur les niaistres de langues ii cstablir a Bordeaux et a Bayonnc, pour oster aux nouveaux catholiques le prétexte d'envoyer leurs enfans en pays estrangers. Il uu' lit response qu'il cstoit inutile d'en establir a Rayonne; qu'a Bordeaux il y en avoit un l)our l'anglois, au([uel la ville donnoit (500 livres de gages ; qu'il y en avoit aussy ou un de langue hollandoise, lecpiel on avoit esté obligé de renvoyer ii cause de sa mauvaise conduite, » etc. (Correspondance administrative sous le rèf/ne de Louis XIV, t. IV, p. 42i.) — Voyez, sur l'usage où les négociants étaient déjà d'envoyer leurs enfants a l'étranger, Valin, Nouveau Commentaire sur l'ordonnance de la marine, t. I, p. 525. Au xvf siècle, les Écossais complétaient ainsi l'éducation des leurs. Le 22 mars ITiOS, Castaigne enregistrait (folio ii'' xxxiii recto) un contrat entre Andrrw Williamson, marchand d'Edinbiirgh, et .lean de l'insan, marchand et bourgeois de Bordeaux, jmur apprendre a son (ils Archibald « le langaige françois a son possible, el le train de marchandise. »
SOUS sa main ', ordonnait qu'il fût pourvu à son remplacement le plus tôt possible.
Samuel Pepys raconte une singulière anecdote, qui, si elle était vraie, donnerait une idée de la naïveté des commerçants bordelais de son temps. « M. Batelier, ditil, m'a rapporté qu'étant à Bordeaux avec quelques autres, à traiter une affaire de vin dans une taverne, ils avaient loué un individu pour contrefaire le tonnerre, rôle dont il s'acquittait fort bien sur une planche de sapin, et pour pleuvoir et grêler, c'est-à-dire pour imiter le bruit de la pluie et de la grêle, de façon à fournir un prétexte pour déprécier les vins des marchands, comme si ce tonnerre devait ks gâter et les faire tourner : ce qui sembla si raisonnable au marchand, que, dans sa croyance au mauvais temps, il rabattit deux pistôles par tonne '^. »
Cette anecdote n'est ni plus ni moins croyable que celle qui se trouve dans un manuel d'hygiène composé par un médecin gascon au commencement du xvii*' siècle ; mais à coup sûr cette dernière fait plus d'honneur au discernement des marchands et des dégustateurs bordelais de l'époque. Après avoir parlé de l'arôme comme caractère distinctif des diverses qualités de vin, Joseph du Chesne ajoute : « Et de fait, il ne sera pas hors de
' Voir redit d'aoùl 1669 portant défenses aux sujets du roi de s'habituer dans les pays étrangers. (Registre du secrétariat, année 1670 ; Ms. de la Rililioliièquc impériale 66.j2, folio 2ô verso. Cf. Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. Il, Ks partie, p. oxxxix.)
-Diarij amt Correspondence of Sir Samuel Pepijs, August21, 1666, t. II, p. 155. — A la date du II juillet précédent, Pcpvs dit qu'on lui nionlra dans des cages des ortolans apportés de Cordeaux et deslinés a la litiiiclic du roi. (Vol. II. p. 112.)
M8 HISTOIRE or COMMEliCE
propos sur ce poiiict d'alléguer une chose (pii est véritable, et laquelle pourtant aucuns ne croiront pas, si ce ne sont ceux qui l'ont veu practiquer à Bourdeaux, comme moy qui y ay fait mes premières estudes. C'est qu'en ceste ville-là y abordent tous les vins de Gascogne pour les charger sur la mer : et pour là les distribuer en divers endroits, on range les poinçons en divers grands celiers faicts exprès et en une très-grande place, appelée aux Chartreux : lesdits poinçons rangez si près à près de tous costez, qu'il n'y a moyen de les percer pour en taster. Et y a des marchands et hommes si experts, qu'en marchant pardessus lesdits vaisseaux seulement, jugent de la bonté du vin, marquent ceux qu'ils veulent retenir et achepter. Tel jugement procède des seuls esprits du vin : d'autant qu'ils marchent beaucoup plus légèrement sur les vaisseaux qui en abondent, que sur les autres qui en ont moins '..»
J'ai plus de foi dans la parole du secrétaire de la marine anglaise quand il nous dit qu'à peine nommé à cet emploi, c'était à qui lui promettrait une rapière, qui une pièce de vin, pour en obtenir quelque faveur '^ et quand il nous apprend qu'un certain Peter Barr lui envoya un lierçon de vin de Bordeaux, « qui, ajoute-t-il, est trèsbien venu''. )' Pounjuoi ne l'aurait-il pas été? C'était alors
' Le Pourtraict de la sauté, etc., scct. U, chiip. vi, p. 220. — Voyez encore un Mémoire de M. Léonce Coulure sur le régime alimonlairc des luii)itants de l'Armagnac et des contiées voisines au xvi<= et au wu^ siècle, dans le liiillclin du comité d'histoire et d'archéologie de la province ecclésiastique d'Auch, I. I, 1800, p. 599-125.
- Diarii and Carrespoiidcnce af Sir Sanniel l'epus, March 25, 1(;()0, vol. I, p. 58.
■' Iliid.. .lune 22. ](i(i(i, vol. Il, p. iOO. — Au ((immcnccmcnt de ,)ui!let Kifô.
ET DF. LA NAVKÎATION A lloHDEALX. 119
un usage, à peu près universel, depuis les temps les plus reculés, de faire de pareils cadeaux, même aux souverains', de donner des pots de vin jusqu'aux baillis et aux juges ^, et Louis IX, défendant à ses communes de rien prêter et donner, en exceptait du vin en pots et en barils'. En 1415, le maire et le clerc de ville de Bordeaux, étant partis pour se rendre auprès du roi d'Angleterre, faisaient conduire, pour la lui offrir, une grande quantité de vin de Graves, en vue d'obtenir la confirmation des privilèges de la cité^. En 1555, le maire, allant en cour pour les affaires de son administration, recevait vingt tonneaux de vin pour faire des présents aux seigneurs qui lui étaient le plus favorables ^. L'année suivante, pareille quantité de vin de Graves était envoyée à la cour pour être distribuée au cardinal de Lorraine, au connétable de Montmorency et au maréchal de Saint- André^. En 1681, l'ambassadeur de Moscovie, étant de passage à Bordeaux, recevait des jurats un présent de quelques douzaines de bouteilles du vin le plus exquis, et des eaux-de-vie, avec deux bassins de confitures ".
Pepys en avait reçu deux tierçons, avec d'autres vins dont il donne le détail. (Vol. H, p. 258.)
1 Rot. lin. clans., vol. 1, p. 46, col. 2 ; i7, col. 1 ; 128, col. 2. — À Journal by oiie of the Suite of Thomas BecUiiujton, etc., p. i, 12, 28. — En 1206, Alexander de Warham offrait au roi Jean deux tonneaux de vin, pour obtenir la permission d'amener d'Angleterre en Normandie un navire avec un chargement de sel et de peaux. iRoluli de oblatis et fmibus, etc., p. 542.)
^ Poésies morales et historiques d'Eustache Descliamps. A Paris, m dccc xxxh. gj-and in-S", p. 150-132.
3 Ordonnances des rois de France, etc., t. I, p. 82, art. 5.
* Supplément des Chroniques de Bordeaux, p. 51.
^ ll>id.,p. 71.
•> Ibid., p. 75.
" Contin. de ta Citron, hourdeloise depuis le mois de Ih'cemhre 1071 . p. 72.
120 IllSTOlRt: DU COMMEHCE
Le vin figurait aussi parmi les redevaiiees féodales, et, à ce titre, le grand juge du banc du roi devait recevoir annuellement, à dater de 1510, une tonne de vin de Gascogne dans le port de Londres, des mains du grand bouteiller d'Angleterre ^ L'abbesse de Caen devait deux pots du môme vin à ceux qui criaient la nuit le gabellage de la foire du Pré^. Une pareille spécification indique la date de cet usage, qui remontait sûrement à l'époque où la Guienne, au pouvoir des Anglais, envoyait ses produits dans toutes les provinces qui leur obéissaient sur le continent; mais on ne saurait induire de cette mention de vin de Gascogne à Caen, qu'après la réunion de la Guienne à la France, ce vin continuât à entrer dans la consommation de cette ville. En dépit des envois de vins de Bordeaux à Ouistrehan consignés dans les minutes des anciens notaires, entre autres dans celles de Douzeau, à la date du 3 décembre 1517, on peut assurer que les habitants de Caen buvaient surtout des vins de Bourgogne et des côtes de la Loire ^, bien préférables à ceux du crû, mentionnés également par riiistorien de la localité ',
Pendant que des écrivains anglais vantaient le vin
' < Patent Rolls, 2 Hen. VIll, part II, nicmbr. 10. (9 Nov. 1510.
- (iharles de Boiirguc ville, les Recherches et anliqiùtez de lu inor'tnie dte Neuslrie, etc. A Caen, 4S88, petit in-i", p. 73.
•' « ...Audit temps... le bon vin franeois et de Ddiii'iiogne n'estoit vendu que dcHx sols le pot, et le plus excellent de Reaune et d'Orleaiis deux sols six deniers ou ti'ois sols au plus, et eneores les artisans et mécaniques n'en beu- \oyent aucunement. » (Charles de Baurgucville, les Recherches et ant'tquilet de la province de Neiistrie, etc., p. 82.)
'* lliid., p. 2o, 26, 73. — Voyez encore Essais historitiues sur la ville de Caen, etc., par Vabbé delà Rue. A Caen, 1820, in-8", t. 1, p. 37, 270; et t. II, p. 308, 300. 32i. 531. — Jloisant de Rrieux rapporte une sini;iilii're étvmol()i;ie
d'Orléans comme Tun des plus délicieux de France', un
Français réfugié à Londres parlait du vin de Bordeaux
en des termes peu clairs, mais qui semblent contredire
Fassertion contenue dans le Mémoire de l'intendant de
Guienne, que nous citions tout à l'heure. Écrivant « sur
la verdure qu'on met aux cheminées en Angleterre, » il
s'écrie :
Monsieur de Bonrepaiix arrive, il est ici ;
Le clianipagnc pour lui toujours se renouvelle.
Fuyez, Loire, Bourdeaux; fuyez, Cahors, aussi*.
(le l'expression de vin Ilitet, inconsidérément adoptée par l'abbé de la Rue : « M. Bocbart, dit-il, croit que ce mot a esté corrompu de l'aniïlois wliite whie, c'cst-'a-dire vin blanc, et que ces vignes furent premièrement plantées par des Anglois qui les avoient apportées de Guyenne et des autres lieux de France. » {Mosaiitii Briosii poematum pars altéra, etc. Cadomi, m.dc.lxix., in-16, p. Ul.)
1 A Method for Travell. Shewed lnj talànrj a View of France. As'it stood in tlie Yeare of oiir Lord 1o98. London, pi'inted by Thomas Creede, in-4", tlie View of France, folio 2 verso. — Sepenthes, or the Vertus of Tobacco, by William Barclay. Edinburgh, 1614, petit in-8°, p. 1. — .\près François de la Noue, qui rangeait, en l.")62, le vin d'Orléans au nombre « des plus délicieux vins de la France » (Collection Petitot, 1™ série, t. XXXIV, p. Iô5\ un rimeur de la localité a embouché la trompette en son honneur; nous voulons pai'ler de Simon du Rouzeau, auteur de l'Hercule (juespin ou VHimne du vin d'Orléans, etc. (A Orléans, m.dc.v., in-i" de 51 pages.) De son coté, Joseph du Chcsne déclare que les vins d'Orléans sont fumeux et donnent a la tète : « C'est pourquoi, ajoute-t-il, on fait prester serment a tous maistres d'iiostol du roy, a leur réception en telle charge, de ne faire servir pour la bouche du roy vins d'Orléans, bien que d'ailleurs ils sont mis au nombre des bons vins quant au goust. » {Le Pourtraict de la sant(', sect. II, ch. vi, p. 221.)
- Œuvres mêlées de monsieur de Saint- Evremond. A Londres, m.dccvui., in-8", t. IV, p. 254. — La réputation du vin de Cahors est ancienne. Dans uu mystère du xv^ siècle, un personnage s'écrie :
Il n'est giiiloiUm ne Itcaiine, Par Dieu ! qui vaille ce vin-cy.
Ha ! ha ! c'est râpé de Qucrcy.
{Mystères inédits du quinzième siècle, ptiblié par .A. Jiibinal, 1. 1, p. 270, Vig. 17. Cf. p. 392, 395.)
L'année même de la révolution d'Angleterre, Louis XIV donnait permission (le faire passer quaranlc-cinq tonneaux de vin de ("<aliois pour la bouche de Jac-
\-2i IllSTOiHE DL" COMMERCE
Dans un autre endroit, .il montre Ilortense Mancini sensible à la misère où un médecin de Londres s'était trouvé à Anvers, de n'avoir que du vin de Bourgogne à boire * ; « point de bière, point de vin île Moselle, de vin de Bourdeaux^. »
quos 11, et tout autant pour Lord Tyrconncl. {Continuation de la Chroniqne Iwiinh'loise, etc., p. Iïî5, l"2i, ann. 1688.)
' On trouve de bonne heure le vin de Bourgogne, surtout le vin de Beaune, dans les Pays-Bas. Il en est fait mention dans les Tournois de CUanvencii (l'28o), p. 108, V. 2605, et M. de Joursanvault possédait une pièce relative a une fourniture de vin de Beaune, faite au duc de Bourgogne en 1 WO. {Catal. anal, des arch. de M. le baron de Joursanvault, t. Il, p. 2ô9, n» 5iil.) Le vin de Beaune appaïaît souvent dans nos anciens auteurs, en compagnie du vin de Saint- Pourçain. i;Jul)inal, Mystères inédits, etc.,. t. l, p. 149. — Sermon joyeux de bien boyre, AaxisV Ancien Théâtre français, publ. par M. Viollet-Le-Duc, t. H, p. 8. Cf. p. 11, 98. — Ordonnances des rois de France, t. lU, p. 298 et iôG, ann. lôo8 et 1560.) — Une ordonnance de Philippe de Valois porte que « le tond de vin de Beaulne, de Saint-Jcangon (S. Gengoux) cl de Givry, paiera (i fr. d'entrée a Paris, » tandis que le vin de la Loire ne payait que 2 fr. (Ordonnances des rois dé France, etc., t. H, p. 519. Cf. t. X, p. 483. — Courtépée, Description historique et topographique du duché de Bouryoyne, t. V, p. 52.)
- Lettre à monsieur Silvcstre. {Œuvres de monsieur de Saint-Evremond, t. V, p. 281.) Dans une autre lettre, le même écrivain déclare que le vin d'Aï est le plus naturel de tous les vins (t. III, p. G9). A l'exemple de ses prédécesseurs, habitués aux vins de Coussy et d'Aï {le Vourtraict de la santé, sect. II, ch. vi, p. 221 ', Louis XIV avait, toute sa vie, bu du vin de Champagne {Mém. de Saint- Simon, ann. 1717, t. XII, p. 515), lorsqu'en 1686, après une maladie dangereuse, son médecin, Fagon, lui ordonna le vin le plus pectoral, et indiqua celui de Nuits comme le plus propre a rétablir les forces affaiblies. En 162o, la queue de ce dernier vin ne se vendait que 25 livres, et 50 livres en 1G56 et 1672, prix a comi)ai'er a ceux des vins de Bordeaux. {Notice historique des vins de Bourgogne, t. II, p. 545, citée par Courtépée dans sa Description historique et topographique du duché de Bourgogne, t. III, p. 156.) — En dépit de la conversion du roi au bourgogne, le Champagne resta longtemps en faveur à Pai'is. Un poète burlesiiue le qiuililie de puissant. {L'Art d'aimer d'Ovide, etc. Paris, M. ne. Lxn., in-i2, p. 269.) La Bruyère nous montre son linancier dans les douces fumées d'un vin d'Avenay ou de Sillery {les Caractères, ch. vi), et tdut le monde connaît, par une lettre de M™« de Sévigné, du 4 mars 1672, |iar la troisième satire de Boiieau et les notes de Brossctte et de Saint-Marc, l'ordre des ('.(iteaux, société de iiinirmets qui dispulaieni sur la prééminence du vin
ET DE LA NAVIGATION A nOHDEAUX. li.J
A l'époque; (le Saint-Évremond, le public de Londres pouvait boire d'excellent vin de Pontac et Haut-Brion dans un établissement fondé par quelque cuisinier français, et commandité, du moins alimenté par le fds d'un ancien président au parlement, Evelyn éci'it, à la date du 13 juillet 1683 : « J'ai eu ce jour même une longue conversation avec monsieur Pontac, le fds du fameux et sage président de Bordeaux. Ce gentilhomme était propriétaire de l'excellent vignoble de Pontac et de Haut-Brion, d'où viennent les plus grands de nos vins de Bordeaux'. » Ailleurs, il parle d'un dîner qu'il avait fait, en compagnie de certains meijibres de la Société royale, « chez Pontac, comme d'habitude '^. » Après Evelyn, Dryden, Swift et de Foe fréquentèrent la même maison et en éternisèrent le souvenir en la mentionnant dans leurs vers ou leur prose. Swift, qui dînait chez Pontac dix-sept ans après le repas mentionné par Evelyn, informe Stella que le prix du vin était de sept shillings le flacon, et se récrie à cette occasion^. Longtemps après, un gentilhomme irlandais, interrogé sur la provenance du vin qui figurait sur sa table, répondait que c'était du vin de Pontick^, autant
(le Champagne. Le débat n'était pas encore épuisé au commencement du siècle suivant. Voyez le Mercure galant de décembre ITOU, p. oO-Gl.
' John Evelyn, Dianj, vo!. II, p. 180, 181.
-' lOiiL, p. 5-26.
■' The Works of Jonathan Swift. Edinburgh, 182i, in-S", vol. II, p. 55:2. Cf. p. 572, i"!!, et vol. III, p. 105, 14-2. — Evelyn, Diarij, vol. IV, p. 587, Addit. Notes.
'* 'Pon tkk. Voir Sir Bernard Burkc, a Second Séries of Vicissitudes of Familles. London, 1860, petit in-8°, p. 55. — Peut-être y a-t-il encore une allusion a l'absinthe pontiquc, dont parle Joseph du Clicsm', dans le Pourlraict de lu santé, secl. III, p. 545.
\U HISTOIRE DU COMMEHCE
pour faire entendre qu'il n'avait point été payé que pour jouer sur le nom d'un cru toujours en possession de la faveur britannique. Le célèbre Locke nous apprend, k propos d'une excursion au vignoble de Haut-Brion, qu'il fit en 1677, que les vins de ce cru se vendaient alors 105 écus par tonneau, au lieu de 60 qu'ils coûtaient quelques années auparavant ', « grâce aux Anglais opulents qui envoyaient des ordres pour s'en procurer à tout prix^. » En remontant plus haut, Locke eût trouvé les mômes vins à un prix bien moins élevé : vers le milieu du xvi^ siècle, deux marchands de Lynn payaient à Guillaume Doulx, l)Ourgeois et marchand de Bordeaux, pour lui et le conseiller de Pontac, 404 écus sol d'or 22 sous et demi tournois, prix de soixante tonneaux une pipe de vin à eux vendus^; et, près de quarante ans après, Jean de Pontac, conseiller, notaire et secrétaire du roi, n'avait obtenu, pour une partie de cent cinquante tonneaux et demi vendue à un marchand de Londres, que la somme de 1,603 écus 52 sous 6 deniers tournois, payée comptante
Les magistrats de l'époque, pour la plupart grands propriétaires, s'occupaient activement de la vente de leurs vins. L'un d'eux, conseiller au })arlenient de Bordeaux, se trouvant à Rennes pour un procès, avait profité de l'occasion pour vendre à Jean Felloneau, bour-
' Voyez, parmi les minutes de Coutliures, ;i la date du 20 avril KKIO i^folio ."!2 recto), une vente de vin laite deux ans aii|iaravanl ii un marchand anglais, demeurant a Bordeaux.
2 The Life and LeU cru of John LocUe, etc., in Lord King. London, mi.c.cci.viu, l>etit in-8", p. 71, 7:2.
■' Minutes de Dou/.eau, i janvier lolO.
'• Acte nolaric de .Iciin C.a'-lai'-.'uc, du K Icviirr I.')S1.
geois et marchand de Redon, trente-trois tonneaux de son vin récolté dans la paroisse de Mérignac et Malebosc de Graves, à raison de 32 écus le tonneau', pendant qu'ailleurs le vin de Bordeaux ne valait que 12 écus^.
Ainsi que le fait judicieusement observer M. F. Le Play dans une note de son excellent ouvrage^, l'éclat qu'ont jeté en France, au xv® et au xvi" siècle, tant de magistrats illustres, paraît dû surtout à leur situation de propriétaires fonciers gérant personnellement de grands établissements ruraux. Montesquieu, l'un des maîtres de la science sociale, était en même temps agriculteur praticien et négociant habile. En lisant attentivement ses écrits, on aperçoit l'influence qu'a exercée sur ses opinions l'expérience qu'il avait acquise dans l'administration de sa terre de la Brède et dans la vente de ses vins. A ne parler que de ce dernier sujet, « je crains bien, écrivait-il en 1742, que, si la guerre continue, je ne sois forcé d'aller planter des choux à la Brède. Notre commerce de Guienne sera bientôt aux abois; nos vins nous resteront sur les bras, et vous savez que c'est toute notre
' Acte notarié de Couthures, du 28 mai 1653, folio lo7 recto.— Le nom de Jean Felloneau, appelé cette fois bourgeois et marchand de Dordeaux, reparait plus loin dans un contrat de vente de six tonneaux de vin rouge de Graves à destination de Redon, « et ce pour la somme de 130 livres tournois le tonneau. » (Folio 480 recto, It novembre 1634.) On le voit encore figurer dans d'autres affaires de vin, et dans un acliat de huit cent boisseaux de .seigle de Rretagnc, a la consignation d'Arnault Ciiaperon, bourgeois de Libourne, en relation lui-même avec des marchands de vin bretons. (Folio 25 verso, 21 mars 1632 ; fol. 99 verso, 10 janvier 1635 ; fol. 490 recto et 343 recto, 19 novembre et 25 décembre 1634.)
- Acte de Couthures, du 3 février 1633, fol. 128 verso. Cf. folio 141 recto. — C'était du vin de la maison noble de Bonnet (paroisse de Grézillac), recueilli nu hourdiou de Mall)irade. {Ibid., fol. 425 recto, septembre 1632.)
' la lU't'ome sociale en France, etc. Paris, 186i, in-8", 1. 1, p. 59, 10, en noie.
126 HISTOIRE DU COMMERCU:
ricliesso. » Dix ans plus lard, il écrivait encore à Tabbé (le Guasco : « J'ai reçu d'Angleterre la réponse pour le vin que vous m'avez tait envoyer à mylord Elibank;*il a été trouvé extrêmement bon. On me demande une commission pour quinze tonneaux, ce qui fera que je serai en état de finir ma maison rustique. Le succès que mon livre' a eu dans ce pays-là contribue, à ce qu'il paroît, au succès de mon vin ^. »
On connaît quelles sortes de vins notre port expédiait alors en Angleterre; nous en avons le catalogue, avec les prix, dans un état de nos importations outre Manche^ ; mais l'auteur du Mémoire sur le commerce de Bordeaux en 1730^ nous renseignera encore mieux sur les vins
' L'Esprit (les Lois.
- Montesquieu, Lettres familières. — S'il faut en croire une haute autorité commerciale de Bordeaux, les vins de la I5rède étaient admis autrefois en franchise dans la Grande-Bretagne, comme étant du cru de Montesquieu.
3 Vins de Graves rouges, à ôo v. 90 et 100 v. le tonneau; vins blancs, a 50, a 15 V.; Montferrand, a 28, 56 et iO; Queyries, idem; vin de coste, a 20 et iO; Prcignac, 20 et 40 v.; Langon, idem; Haut-Preignac, 4o a 50 v.; Bomnies et Sauternes, idem; vins de Cahors, ÔO a 55 v.; vins de Languedoc, 50 a 51 v.; vins de Frontignan, 25 a 50 v. la bar.; eaux-de-vie de 58 a i5 liv. les 52 verg.; prunes, 5 liv. 5 s. a 15 s. le cent; vinaigre, 28 a 50 v. le tonneau; sirop, k 5 liv. 10 et i liv. 10 le cent; résine, 27 a 50 liv. le millier; brai, idem, à 51 liv. 10 s.; térébenthine, 25 a 50 liv. 10 le t.; liège, 8 a 1 1 le cent ; noix et châtaignes, a 5-5 le boiss.; table de noyer, 8 ;i 12 liv. la douzaine; papier raisin ; papier Canct grand; papier aux armes d'Amsterdam ; d'Angouléiiie fin, 5 liv. H) a 15 la rau)e ; id. second tin, a 5 liv.; Périgord aux armes d'Amsterdam ; plume pour le lin, a 55, a iO le cent; gants de Montpellier, 40-10 la douzaine ; eau de la reine d'Hongrie, 4 liv. la douzaine de fioles pesant 1/2 liv. chacune ; peaux de ciievreau en croûte; huile vierge, 15 la livre; olives, 18 a 20 s. le baril; câpres, 00 liv. le cent; anchois, IG liv. le gros baril; id. petit baril, 7 liv. 10. {État, des denrées de la province de Guyenne et autres voisines, propres pour l'Angleterre et leurs prix années courantes, registre A de la Chambre de lommerce de Guienne, p. 5.55, 5 novembre 1711.)
'' Ce ieniar(piable travail venait après d'aulres ainsi mentionnés dans le leiiistrc du Conseil de commerce F. 12. 51, folio 0 recio, séance du 17 déccm-
qui arrivaient dans cette ville pour y être embarqués et descendre ensuite dans toutes les directions. Après s'être assez longuement étendu sur la culture de la vigne en Guienne, « la quantité de vin qu'on charge à Bordeaux chaque année, dit-il, va ordinairement à soixante-dix mille tonneaux, outre la consommation de la ville qui va autant; on le débouche en Angleterre, en Hollande, à Hambourg, en Suède, en Danemark, en Flandres, en Bretagne, Picardie, Normandie et en Amérique. » L'écrivain passe ensuite aux différents crus des vins de l'élection de Bordeaux et des pays voisins. « 11 y a, dit-il, cinq crus principaux dans la sénéchaussée de Bordeaux, qu'on appelle Graves, Palu, Entre-deux-Mers, Langon, Barsac et Preignac. Chacun de ces crus se divise en plusieurs autres espèces, par rapport aux différens prix qu'ont les vins qu'ils produisent :
« 1°. Le vin de Graves se divise en rouge et blanc. Le rouge se subdivise en trois espèces principales. La première comprend les crus de Pontac, de Lafitte et du château de Margo, qui ne produisent ordinairement que trois cents tonneaux de vin, qui est le plus estimé de la province, et qui se vend ordinairement de 12 à 1,500
lire 1700 : «M. le dopiité de Bordeaux ayant remis les mémoires qu'il a faits, tant sur le l'ait ijénéral du commerce que sur le commerce général de la ville de Bordeaux et province de Guienne, il a esté leu quelques articles du dernier, et la lecture des autres a esté remise à un autre jour du Conseil, » etc. — La collection des papiers de l'ancienne Académie, conservée a la Bibliothèque de la ville, renferme, sous les n'« 2 et 17 du vol. 58, un extrait du Mémoire présenté au Conseil de commerce par le député de Bordeaux, cl un Mémoire sur les productions et le commerce de la province de Guienne. L'un et l'autre se rapportent a l'année 1750. Dans un volume précédent, colé 18, on trouve, sous le n» 15, un autre Mémoire, de i';ti)l)é iîellel, sur le commerce des vins et autres denrées de la Guienne
\iH IIISTOIRl- DU CO.MMERCI-:
livres le ionuoau. C'est l'Anglois qui enlève la majeure partie de ce vin.
« La 2" comprend une infinité de crus qu'il est impossible de rapporter. Les vins qu'ils produisent se ven- <lent, année commune, de 300 à 500 livres le tonneau, et ils se débouchent en Angleterre, Irlande, Ecosse, Hollande et à Hambourg.
« La 3*^ produit des vins dont le prix ordinaire est de 100 à 200 livres le tonneau. Parmy ceux-ci ceux de plus bas prix se consomment en Bretagne, Normandie, Picardie et Dunkerque, et les plus chers dans le Nord.
« Le vin de Graves blanc se vend ordinairement de 100 à 200 livres le tonneau, et se charge pour l'Angleterre, la Hollande, la côte de Flandres, et pour Paris '.
« 2". Le vin de palu rouge se divise en deux espèces, la première en vins fins, qui se vendent, année commune, de 150 à 180 livres le tonneau, et s'envoyent en Hollande, en Angleterre, en Amérique et dans le Nord; la deuxième en vins gros, qui se vendent de 90 à 100 livres le tonneau, et se consomment en Amérique et en Bretagne'^.
« 3° Les vins de l'Entre-deux-Mers, qui sont blancs, ne
' Voyez, sur les Graves de Bordeaux et le eommerce des vins de cette eatéîîoric de crus au siècle derniei', les Varii'tt's Ooakloiscs, de l'abbé Beaurein, t. IV, p. 229-20-2.
2 Voyez, pour une vente de vins du Cubzagais achetés pour Ileiineimnt et Quintin, en 172i, le recueil de f'actums de la Bibliotliéque de Bordeaux, coté Jinisinudciire, ti" ZO'G, t. VI, pièce M. — Dans une requête adressée au con- Irôleur général, ii la même époque, les négociants de Saint-Malo se disent « obligés de faire venir de Bordeaux les vins et eaux-de-vie, mesnics les farines, pour le chargement de leurs vaisseaux, ou de les faire passer dans ce port pour y faire rcmbaniutiiicnt de ces denrées. » (Beg. du Conseil de commerce F. 12. 7"), p. 2"'.); siMUcr du li mai I72rt. Cf. p. ."iOO, 1''' août.)
KT DE LA NAVIGATION A iiORDKAUX. 129
servent presque qu'à faire de Teau-de-vie, qui est la plus estimée de ce pays-ci ; ils se vendent ordinairement de 75 à 90 livres le tonneau. On en envoyé quelque petite partie en Bretagne, en Hollande et dans le Nord ; mais la majeure partie est mise en eaux-de-vie,
« 4" Les vins de Langon blancs se vendent ordinairement de 105 à 120 livres le tonneau, et se consomment en Hollande, Angleterre et le Nord.
« 5° Les vins de Barsac et de Preignac, qui sont blancs, valent, année commune, de 120 à 200 livres le tonneau, et ont le même débouché que ceux de Langon.
« La province de Quercy envoyé des vijis rouges à Bordeaux, du cru de Cahors, qui se vendent ordinairement, rendus icy, de 135 à 140 livres le tonneau, et se chargent pour l'Angleterre, la Hollande et le Nord; et celle du Périgord des vins du cru de Domme, qui se vendent ordinairement 150 livres le tonneau, et qui n'ont d'autre débouché que la Picardie et la Bretagne.
« L'élection envoyé des vins blancs doux, et peu de rouges, qui se débouchent pour la Hollande, et qui se vendent ordinairement 150 livres le tonneau.
« La province de Languedoc fait descendre dans cette ville de quatre espèces de vin différentes, dont on va faire la distinction cy-après.
« Le vin de Picardan se vend ordinairement 270 livres le tonneau, le muscat de Béziers de 75 à 90 livres la barrique, celui de Frontignan de 105 à 120 livres la barrique ou pièce, celui de Gaillac blanc de 120 à 180 livres le tonneau, et le rouge de 150 à 250 idem. »
L'auteur du Mémoire donne ensuite un état des vins cliargés à Bordeaux durant l'année 1729, qu'on peut.
130 llISTOmE DU COMMEIJCK
(lit-il, regarder comme une année ordinaire. Avant de passer à cette statistique, nous ferons celle de l'année précédente, d'après un état envoyé par M. Boucher, intendant de Guienne, du nombre de bâtiments étrangers et français qui avaient chargé à Bordeaux des vins et des eaux-de-vie pendant les mois d'octobre et de novembre 1728, comparés avec les cargaisons faites pendant les mêmes mois de 1727.
Il paraît par cet état : P que le nombre des bâtiments expédiés pendant ces deux mois avait été plus fort qu'en 1727 de quatre-vingt-un bâtiments, savoir dix-neuf français et cinquante-deux étrangers; 2° que l'on avait chargé, pendant ces deux mois de 1728, six mille cent soixantehuit tonneaux de vin de plus que dans les deux mêmes mois de l'année précédente; S*' qu'il avait été aussi chargé, à cette époque de 1728, dix-sept cents barriques d'eau-de-vie de plus qu'en l'automne de 1727; 4" que les cargaisons de ces deux mois de 1728 n'étaient pas moindres que les précédentes, si ce n'est pour les colonies, les expéditions pour les îles, en 1727, ayant dépassé de trois cent dix tonneaux de vin dit de ville celles de 1728.
M. lioucher faisait observer, en s'appuyant sur le témoignage des négociants de Bordeaux, que les cargaisons auraient été plus considérables, s'il fût venu un plus grand nombre de navires, ceux qui arrivaient étant aussitôt frétés à des prix élevés. On prétendait aussi, ajoutait l'intendant, que les Hollandais auraient envoyé plus d(i bâtiments s'ils avaient eu bomie opinion des vins; mais que, les sachant médiocres, ils n'avaient pas donné (le comiiiissions pour \]ù\t des iicliiits; ([ue les cargaisons
KT DK I.A NAVKi.VnO.N A liol'.Di: AUX. LU
qui s'étaient faites l'avaient été en général pour le compte des nég'ociants du pays, ou même des propriétaires, comme à Sainte-Foy et à Bergerac; que l'on avait eu avis de Hollande de la vente des vins de Bourg et de Blaye, « qui sont des vins de primeurs, » à des prix peu avantageux, en sorte que, selon toute apparence, ceux qui les avaient chargés y perdraient au moins un tiers de leur capital; que les vins de Mécloc se vendaient peu et encore à un tiers au-dessous des prix de l'année 1727 ; que les vins de palus n'avaient ni force ni couleur, et cependant s'enlevaient plus vite à cause du débouché des colonies. Les eaux-de-vie n'étaient pas plus recherchées : de 90 livres tombées à 85, elles étaient menacées d'une autre baisse de prix par le manque de navires et par la quantité de vins que l'on ferait brûler.
Les cargaisons qui ont été faites, disait encore M. Boucher, l'avaient été par de jeunes négociants nouvellement établis, lesquels, n'ayant pas grand'chose à risquer, tentaient fortune. La facilité que ces négociants, qui étaient nombreux à Bordeaux, trouvaient à acheter des vins à crédit, leur inspirait cette hardiesse, parce qu'ils avaient, pour payer, tout le temps qu'ils voulaient; de sorte que si les vins n'étaient pas bien vendus, il était à craindre qu'il n'y eût du désordre dans le commerce. Les vieux négociants, qui avaient plus à risquer, se tenaient sur la réserve, et, par cette raison, faisaient peu d'affaires. De plus, ce grand nombre de chargeurs pour leur compte empêchait que les étrangers ne donnassent autant de commissions que par le passé '.
' Upjï. (lu Conseil de commerce F. 12. T.'i, p. 1002; séance du Ki décembre I72S. Il Quant au coinmcne df la iilacc. dit cnsiiilc l'inlctidant, p. lOOi,
Revenons maintenant au Mémoire de 1730, et voyons l'état qu'il donne des vins c-hargés à Bordeaux l'année précédente :
« 710 vaisseaux ou barques, pour la Brelayiie, Nonnamlie, l'icardie et
la Flandre, cy 17,000 i"
175 id., pour l'Angleterre 5,000
!:i75 id., pour la Hollande 22,500
210 (V/., pour Hambourg et autres places du Nord. . . . 18,000 123 id., pour l'Amérique 7,500
1,493 vaisseaux ou barques. Totai 70,000'"
« Comme il n'est pas possible de faire une évaluation précise de cette quantité de vins, à cause du grand nombre de vins qu'il y a, qui empêche de distinguer ce que chacun peut produire, et à la différence qu'il y a dans leurs prix, on ne peut qu'en faire une distinction au hazard, et une estimation à vue de pays.
« Premier cru. — 300 tonneaux Grave rouge, à 1,200 livres le tonneau 360,000 liv.
Deuxième cru. — 4,000 tonneaux, à 500 liv. le lonn. 2,000,000
Troisième Grave. — 5,000 tonneaux, à 200 liv. le tonn. 1 ,000,000 Troisième Grave, ou Palu fin. — 10,000 tonneaux, à
120 liv. le tonneau 1,200,000
14,000 tonneaux Palu, à 90 liv. le tonneau 1,260,000
A reporter 5,820,000 liv.
les meilleurs négocians se plaignent qu'il y a trop d'argent, que cela fait baisser les changes, et qu'il ne se trouve point de profill ii faire prendre des lettres sur l'étranger pour les faire négocier a Paris, ni sur aucune place du pays étranger; de sorte qu'il n'y a que les négocians obérés qui tirent des lettres de change sur Paris, pour gagner du temps, dans l'espérance de remédier a leurs affaires. » L'intendant ajoute que le contrôleur général aura sans doute remarqué, d'apii's les notes qu'il lui envoie par tous h>s oïdinaiies, que le change i-st plus bas il Hordeaux qn ;i l»aiis.
l'T DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. 13;}
Report 5,820,000 liv.
10,000 tonneaux blanc Barsac cl Prcignac, à 150 liv.
le tonneau 1.500,000
10,000 tonneaux, /r/., à 90 liv. le tonneau 900,000
16,700 tonneaiLx, /(/., à 75 liv. le tonneau 1, '2.52,500
Total 9,47^2,-5001. «
Fidèle à son programme, l'auteur du Mémoire auquel nous venons de faire un si gros emprunt, passe ensuite aux droits d'entrée et de sortie que payaient, de son temps, les vins à Bordeaux, sans préjudice des autres droits que les régisseurs des fermes exigeaient ailleurs ' . Nous cesserons de suivre l'écrivain, pour rechercher les traces du commerce que cette place faisait'avec l'Irlande et avec les pays du nord de l'Europe, où nous ne l'avons point encore vu.
Les relations commerciales de Bordeaux avec la seconde des îles Britanniques sont sûrement aussi anciennes qu'avec la première ; si nous n'avons pas consacré déjà un chapitre spécial à ces relations, c'est qu'elles n'apparaissent dans tout leur développement qu'au milieu du xvi® siècle. Auparavant, on voit dans les minutes de Douzeau,
' A Calais, par exemple, c'était un droit de 13 livres 10 sous sur chaque iHuid de vin de Cordeaux sortant de ce port pour l'Angleterre. (Reg. B de la Chambre de commerce, folio 16G l'ecto, 26 novembre 1722. Cf. folio 169 recto, li janvier 1723.) Le 8 novembre 1723, le conseil d'État rendit un arrêt portant un nouveau règlement pour les droits que les vins de Bordeaux qui s'entreposaient a Calais devraient y payer; ils montaient a 19 livres 1.3 sous. {Ibid., folio 194 verso, 6 avril 172i.) — Les papiers de l'ancienne Académie de Bordeaux conservés dans la Bibliothèque de la ville, renferment une grande abondance de renseignements au sujet des charges imposées par le lise au commerce, et des luttes qui en furent la suite. Voyez surtout, dans le volume XXXVIH, art. 2, Ealat deft droils qui se perçoivent duns les bureaux de Bordeaux, Sautes et la Rorlietle, sur les dei^rées qui naissent dans ces lieux, etc.
i;}| HISTOIRE DU COMIMEUCI'
à kl (laie du 17 avril 1521, un chargeiucnt de vin pour Richard Bouchier et John GJashin, marchand de Watei'ford; le 31 octobre 1532, un autre chargement pareil pour Cork'; le 5 mars 1533, un contrat d'affrètement entre le maître d'un navire du Croisic et Patrick Mea, de Kinsale'-^; mais à partir de 1550, ces sortes de mentions se présentent à chaque pas. Le 6 février de cette année, c'est un chargement de vin du cru de Sainte-Foy ou des environs, pour Drogheda, et le 20 avril 1551 un prêt à la grosse sur un navire breton porteur de la môme denrée i)our Dublin. Les 9, 13 et 25 mai, et le 30 novembre suivant, ce sont des chargements de vin pour Youghal, Black-Water et Drogheda, et les 16 mars, 14 et 15 avril, 14 mai, 5 et 28 novembre de l'année 1552, de pareilles expéditions pour les mômes points, quelquefois avec addition de miel en moindre quantité.
Il est sans intérêt de relever les mentions de la même espèce qui se rapportent au \\\if siècle^; mais nous ne saurions mieux faire que de nous arrêter au témoignage l'cndu par Lord Chcsterfield au goût des Irlandais pour le claret. Écrivant, le 18 décendjre 1747, à l'évêque de
' Le 21 avril loôô, un niaicliand irlandais, Joliri Di'owci-, donne roru an nom et comme facteur de Richard Goût, maire de ceUc ville.
- « Fut entre les parties dit et accordé que ledit le Roux luillioi'oit et
prestcroit au serviteur et l'acteur dudit Patris, en la ville et cite de Rordeaux, la ont ledit niaistre, par nom dudit marchant, devroit mener sondit navire pour charger de vin, la somme de 100 livres tournois, et que icelledite somme se paycroit par ledit Patris audit le Roux en la ville de Quinquessal, pour avecqucs fere la descharge desdits vins, en argent ou en cuyrs, au ( iioys dudit le Roux, » etc.
•' Nous ne citerons qu'une lettre de Robert Butler, négociant a la Rochelle, pour demander d'envoyer de cette ville a Rordeaux un navire irlandais pour y prendre son chargement de vins. (Heg. du Conseil de ((inmierce I'. \t. 55, folio ~)'ii recto; séance du 27 novembre 1711.
liT DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. 13o
Watertbrd, il lui disait, après s'être informé des nouvelles d'un établissement fondé dans cette ville en faveur des protestants français, et d'une fabrique de toiles susceptible d'attirer et d'employer ces réfugiés : « Je désirerais que mes compatriotes (car je me regarde encore comme Irlandais) s'appliquassent à ces objets utiles moitié seulement autant qu'à l'éclat de leur milice et à la pureté de leur claret. L'ivrognerie est le vice le plus ignoble dans tous les pays; mais en Irlande, c'est véritablement une cause de ruine. Neuf propriétaires fonciers, sur dix, sont réduits à la misère par la grande consommation de claret qu'ils jugent indispensable de faire dans leurs maisons, par suite des fausses notions qu'ils ont de l'hospitalité et de leur dignité. Cette dépense ne leur laisse aucun moyen d'améliorer leur domaine, les obligeant à se montrer coulants vis-à-vis de leurs fermiers; dont ils doivent toucher les fermages intégralement, afin d'être en état eux-mêmes de payer leurs m.archands de vin * . »
Voyons maintenant, sans recourir aux anciens et nouveaux statuts de Bordeaux ^, quelles affaires faisaient dans le nord de l'Europe nos marchands de vin.
S'il en faut croire Choisnin, qui écrivait dans la seconde partie du xvf siècle, le vin de Gascogne se trouvait abondamment en Pologne, jusque dans les villages, avec les vins de Hongrie, de Moravie, du Pihin et les malvoisies, à beaucoup meilleur marché qu'on n'avait coutume de l'avoir dans Paris"'. Sûrement il ne s'arrêtait pas en che-
' Eleyaiil Ejiislles, de, Sharpe's edilion. Lonclon , s. ana. , iii-18, vol. V, p. i(3. -Voyez p. 143 et 151.
■' Mémoires de Choisnin, ann. lîiTô. dans la ('.(lUrclion Pelitot, !'•'■ scrio, t. XXXVIil. p. 20;2. ce. p. 28.
min et il pénétrait jusqu'en Moscovie ; toutefois il est à remarquer que le capitaine Margeret mentionne uniquement le vin d'Espagne et des Canaries '.
En Danemark, nous trouvons un nombre bien plus considérable de mentions qui se rapportent à notre sujet. L'ambassadeur de France à Copenhague, M. de Bonrepaus, écrivait à M. de Pontchartrain le 2 juin 1693 : « A l'esgard des vins, soit blancs ou rouges, il est certain qu'il s'en fait icy et en Norvègue une plus grande consommation qu'il ne s'en est jamais fait, et qu'il s'y vend beaucoup plus cher que le vin du Rhin qui y estoit autrefois en grande vogue. Quand les François ne voudroient pas faire le commerce par eux-mêmes, mon sentiment seroit de le mettre autant' qu'il seroit possible entre les mains des Danois, pour diminuer d'autant celuy des Anglois et des Hollandois-. » M. de Bonrepaus ne nomme point les vins dont il parle; mais il n'y a pas à douter qu'il ne s'agisse des nôtres, comme dans d'autres lettres. Le 4 juillet 1693, le même ambassadeur écrivait, toujours de Copenhague : « Le vin de Bordeaux qui y est arrivé avec la dernière flotte se vend 70 escus la barrique, ce qui peut faire juger du goût que les Danois ont pris pour les vins de France; car le meilleur vin du Bhin ne leur couste que 20 escus la barrique, et cep(>ndant ils préfèrent le vin de France lant c|u'ils on peinent trouver*. »
Dix jours après, le même (hploniate re\i('nt encoi'o sur ce sujet : « Et à l'esgard des vins de France, dit-il,
' Elal de l'empiri' de Iliis-sie, 10(17, iii-S", loliu .")(! m rso. ( | r>-2 vcisu. - Archives de l'Empire, K lôriO, p. ô8, 5î). •■' ll'id. . p. (17, (ÎS.
ET DE LA NAVKiATKt.N A iiOl'.DEALX. 137
il est constant qne tant que l'on en peut avoir, on ne boit plus du vin du Rhin. Ils trouvent celuy de France beaucoup meilleur, et le croyent beaucoup plus sain, et ont reconnu cela seulement depuis cette dernière guerre, les Danois ayant pris eux-mêmes du vin à Bordeaux et à la rivière de Nantes, et disent que ce qui estoit cause qu'ils ne faisoient pas cy-devant grand usage du vin de France estoit que les Hollandois ne leur apportoient que le plus mauvais, qui estoit ordinairement farlatté, et qui outre cela estoit meslé de vin de Portugal ', » etc.
Pour ce qui est de la Suède, un autre agent diplomatique, M. de Campredon, résident de France, écrivait à M. de Pontchartrain, le 11 novembre 1711, que les négociants français feraient un profit considérable s'ils envoyaient des vins, des eaux-de-vie et du sel, à Stockholm, parce qu'ils jouiraient de la dernière franchise du droit d'entrée accordée à tous les navires étrangers apportant des comestibles dans cette ville. 11 ajoutait que le vin rouge s'y vendait de 300 à 350 livres la barrique, que le vin blanc y valait de 200 à 250 livres, et que les navires français y seraient très-bien accueillis. Cette lettre est renvoyée au Conseil de commerce; la discussion s'engage, et rassemblée décide « qu'il y a peu d'apparence que les François envoyent leurs propres bastimens pour faire ce commerce, et qu'il leur convient mieux d'employer les navires des villes hanséatiques et des nations
' Lcttie (le M. de Bonrepaus à M. de Pontchartrain, Copenhague, U juillet 1097). (Archives de l'Empire, K IÔ06, p. 57, 58.) — Plus loin (p. 67), il est fait mention de « marchands de Bordeaux, qui se plaignent qu'on leur a saisy des marchandises qu'ils avoient chargées sur un vaisseau danois, »
138 IIISTOIUE DU CO.M.MI-IICI-
neutres, par le moyen desquels ils évitent les corsaires ennemis \ » etc.
A cette époque, il était facile, aux uns comme aux autres, d'obtenir des passeports pour les navires qui venaient charger des vins à Bordeaux'^, tandis qu'auparavant les marchands de la Hanse teutonique étaient tenus en suspicion et forcés de céder le pas aux Danois et aux Suédois, en possession d'approvisionner de nos vins les villes hanséatiques. Le bourgmestre de Lubeck avait demandé un passeport pour envoyer en Bretagne un navire avec des marchandises permises, et liberté de décharger une partie de sa cargaison à Boscof, pour aller de là à Bordeaux y déposer le reste et charger des vins et autres marchandises de France à destination de Lubeck. Les députés commencèrent par rappeler ce qu'ils avaient écrit au sujet des abus que les villes de Hambourg, Lubeck et Brème, pourraient faire des passeports du roi au préjudice de nos armateurs, « ayant représenté que nous tirions du Nord toutes les marchandises qui nous estoient nécessaires, par le moyen des Suédois et des Danois^, qui fournissbient à ces villes hanséatiques les denrées et marchandises de France dont elles ne pouvoient se passer pour leur consommation; » et ils finirent par décider « qu'estant du bien de l'Estat de ne point accorder des passeports aux villes hanséatiques qui estoient sous les
' Heg. (lu Conseil do roiiiiiiciTc F. 12. ."i"), l'oHo ôiô vorso; séance du 27 novembre 1711.
- Ibid., F. 12. ."iS, l'olio 7 verso; 2!) janvier 1712. — Le 22 avril de la nièine année, deux bourgmestres de Collicrg en Poniéranie demandaient et obtenaient des passeports pour deux navires qu'ils voulaient envoyer a Bordeaux et il la RoehcUc. {llml., F. 12. .■)7, tbli(» 7,1 recto. ^
■Voirie regislri' F. 12. .")."), Colin 1 \f\str. li iiovcinjirc I7(IS.
ET DE LA NAVIGATIO.N A BOUUEALX. KiO
avocaloires de l'Empire, il ne convenoit pas de se départir de la règle générale en faveur d'un particulier'. »
Avant de terminer ce chapitre, nous ferons observer que ce n'était pas la première fois que les magistrats des villes du Nord se mettaient en rapport avec les nôtres pour des affaires de commerce. Déjà, en 1692, le sénat de Hambourg avait adressé aux jurais de Bordeaux une commission rogatoire à l'effet d'informer Pierre Testas, marchand, qu'il était cilé devant le premier juge et qu'il eût à comparaître en personne, ou par procureur, pour défendre sa cause. Cette lettre ayant été enregistrée, les jurais ordonnèrent que la citation qu'elle portait serait signifiée audit Testas par un des huissiers de l'hôtel de ville, à la requête du procureur-syndic, et que la relation du tout serait envoyée au sénat de Hambourg, « pour servir ainsi que de raison-. »
Le 15 août 1700, il était remis en jurade une autre lettre, écrite en latin par les magistrats et consuls de la ville de Dantzig : c'était encore une commission rogatoire, par laquelle ils priaient le maire et les jurats de vouloir bien prendre et recevoir la réponse catégorique de Henry Lenof, marchand allemand établi aux Chartrons, sur plusieurs faits articulés dans un Mémoire joint à la lettre, au sujet d'une contestation élevée entre Jean Jouensen, marchand, d'une part, et Guillaume Henry Nuphagen, maître de vaisseau, d'autre part^.
Ces mêmes jurats, qui se montraient si courtois envers les étrangers, si ce n'est quand il s'agissait des
' Reg. (lu Conseil de eonimcicc F. If2. .'il, folio 4Ô6 recto; 18 août ITOU. - Continuation de la Cliroïiiqnc Iwitnk'Ioisi'. etc., p. l(i-2. ^ Il?iil.. I». ii7)\.
140 HISTOIRE DL' COMMl'KCE
(li'oils civiques', étaient, vis-à-vis de leurs conipatriotes, épineux sur les plus légères atteintes portées aux privilèges des bourgeois de la ville et cité de Bordeaux, confiés à leur garde. En recourant au recueil imprimé par leurs soins, on voit : 1° que le vin récolté au-dessus de Saint-Macaire ne pouvait descendre la Garonne et entrer à Bordeaux avant Noël; 2'^ qu'aucun n'y était admis, à moins d'être du cru de la sénéchaussée et diocèse de Guienne; 3" qu'il était défendu d'en vendre dans la ville et les faubourgs avant que préalablement le vin des bourgeois ne fut écoulé; 4° qu'enfin, il était interdit à qui que ce fût de détailler du vin en taverne, à Bordeaux, depuis la fête de saint Michel jusqu'à la Pentecôte, à moins que le débitant ne fût bourgeois et le vin de son cru -.
Ces privilèges étaient anciens, et, comme il est naturel de le croire, les Bordelais y tenaient excessivement ; toutefois, les rois de France ne se faisaient point scrupule d'y porter atteinte à l'occasion, au risque d'exciter des troubles sérieux. En 1512, le duc de Longueville, comte de Dunois et lieutenant général pour le roi en Guienne, avait fait entrer à Bordeaux du vin du haut Pays contrairement aux statuts : une violente émeute
* « Le a juin, par ordonnance de messieurs les maire et jurais lurent cassées les lettres de bourgeoisie des nommez Alard et Cram, marchands hollandoisnon naturalisez, et du nommé Albert, natif de Tholozc, comme obtenues contre les formes du statut, et leur nom biiïé de dessus le registre. » {Coiitintialion a la (Chronique bourde loise, p. 7i, ann. l(i.")i.)
-Privilèges des bourgeois de la ville et cité de Bordeaux. A lîourdcaux, M. DC. Lxvii., \n-i°, p. 21. Voyez encore Anciens et nouveaux Statuts de la ville et cité de Uourdeaus, p. 198, 193 {Des vins que les bourgeois et habitans dudit liourdeaus sont prohibez- acheter : et en quel lieu les Anghiis peuvent acheter vins), et les papiers de l'intendance, conservés aux Arciiives dépailementales, liasses (iil, 042.
ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. lil
populaire éclata, « tant le peuple estoit désireux de maintenir ses privilèges et libériez ^ . »
Les Bordelais, qui jouissaient du droit de bourgeoisie à Bayonne-, sans doute à charge de réciprocité, ne faisaient aucune concession aux autres villes plus voisines, en dépit de leur titre de villes fdleules. Au milieu du xvi'' siècle, des propriétaires de la Réole et de Langon avaient tenté de s'élever contre la tyrannie des règlements municipaux de Bordeaux, en y faisant descendre leurs vins avant Noël, date calculée de façon à laisser la place libre aux bourgeois pendant et après la foire d'octobre. La ville se pourvut par-devers le roi, qui lui donna gain de cause. Henri II, par ses lett4^es patentes, octroya aux maire et jurais ample prohibition à cet égard. Forts d'un pareil renouvellement d'un de leurs privilèges, ces magistrats en exercèrent un autre avec la dernière rigueur; ils confisquèrent du vin de Langon, et firent brûler le bois des barriques, comme étant vin du haut Pays''.
Une pareille sévérité n'arrêta point ceux qui en étaient l'objet. En 1553, un marchand surprit de Henri II un passeport pour faire venir mille tonneaux de vin du haut Pays avant le temps; mais il fut renvoyé « pour n'enfraindre les privilèges"^. « Plus d'un siècle après, le
' Chronique Imtrdeloise, p. 28.
2 Voyez Conterrolle de la recepte du bureau de la coustume de llayonne, folios 111 verso et 112 recto; 21 et 23 août 1623. Le second de ces articles se rapporte a la sortie d'une barque, nommée le Cerf-Volant, de Bordeaux, du port de vingt tonneaux, chargée de quinze milliers fer et de deux barriques de clous pour un marchand de ceitc^ place, sans compter un paquet de drap de Poitou adiete a liayormo pour porter a Bordeaux.
■^Chronique Itourdeloise, ann. 1.>)1. p. 08.
' ll>id., p, m.
142 iiisTOini: nu i:()M.mi-iu:I'
marquis de Duras obtint pareilloniont l'autorisation de faire descendre la même quantité, immédiatement après les vendanges, dans des barriques de la jauge bordelaise ; mais la jurade, conservatrice vigilante des privilèges des bourgeois, s'émut et envoya à Paris un délégué chargé de demander, avec la suppression d'un nouvel impôt de 50 sous par tonneau, la révocation de la faveur accordée au marquis ' .
Les jurais se montraient parfois plus traitables. En 1624, le sieur Jonquières, revenant sur une permission qu'il avait obtenue, de faire entrer son vin, « sans tirer à conséquence, » leur représentait, tant pour lui que pour les autres gentilshommes habitant le Bordelais, que cette réserve leur portait grand tort. Là-dessus, il fut délibéré et arrêté que les gentilshommes d'extraction domiciliés dans le pays avec leur famille, jouiraient des mêmes privilèges que. les bourgeois-.
Tout aussi heureux, les propriétaires du Bourgeais, du Blayais et du Médoc, obtenaient une faveur ainsi rapportée dans les mêmes annales : « Les sieurs jurats ayant fait représenter au conseil que les habitans du bas païs de Bourdelois ont par la concession de nos roys la faculté (le vendre et débiter leurs vins pendant trois mois, à l'exclusion de ceux du haut Païs, qui ne peuvent descendre que le lendemain de la feste de Noi'l, et que cette grâce leur seroit inutile cette année à cause de l'interdiction du commerce, s'il ne plaisoit à Sa ]\lajesté régler ces trois mois à commencer du restablissement dudit commerce : il intervint arrest au privé conseil le .31 decem-
' Cdiitiinialioii II In (Hinniii/iu' lioiirilcUnsf, etc., p. \)'i. ■' ll'iil.. ]> lit.
ET DE LA NAVK.ATloN A lîORDEALX. li-i
l)ro, portant que, pendant tout le mois de janvier de Tannée 1628, les habitans du Bourdelois jouyroient dudit privilège, et que pendant icehiy ceux du haut païs bourdelois ne pourroient faire descendre leurs vins, à peine de confiscation '. »
Un autre arrêt du conseil d'État, en date du 30 mars 1654, vint confirmer les privilèges des bourgeois de Bordeaux, relativement à leurs vins. Revenant sur deux autres arrêts des 11 janvier et 30 octobre 1637, qui semblaient porter atteinte auxdits privilèges, le roi fait « inhibitions et défenses à tous cabaretiers, taverniers et autres vendeurs de vin en détail dans ladite ville et fauxbourgs de Bourdeaux, d'acheter aucuns vins pour les revendre en détail, s'il n'est du creu desdits bourgeois, à peine de confiscation dudit vin, dix mil livres d'amende, et autres peines^, » etc.
En 1675, quelques particuliers avaient fait entrer en ville, au mois de décembre et en janvier suivant, deux tonneaux de vin du cru de la Mothe-Montravel, et ce vin avait été saisi par l'un des jurats, avec d'autres vins de Cahors descendant aux Ghartrons et logés dans des barriques de grande jauge excédant les dimensions arrêtées par les statuts et règlements. Les vins furent confisqués, et, pour l'exemple, il fut ordonné qu'il en serait pris une Ijarrique du cru de la Mothe-Montravel et deux de celui de Cahors, pour être défoncées au lieu des Ghartrons, le vin versé à terre, les trois fûts fouettés par l'exécuteur de la haute justice, ensuite brûlés : ce qui eut lieu^.
' CoutluiKilUm il la CJudulque liDiirUeloisc. \). M. - l/>id., |). 71, 7-2.
' Whl.. \). i'i.
tii IIISTOIUI-: DU COMMERCE
Cotte exécution burlesque ne produisit pas, à ce qu'il parait, l'effet que l'autorité s'en était promis : aussi dutelle revenir bientôt à la charge. Le 18 août 1681, plusieurs particuliers s'étant avisés de faire remarquer des barriques de la jauge dans le haut Pays et hors de la sénéchaussée, les jurais firent publier une ordonnance contenant « inhibitions et défenses à toutes sortes de personnes de faire transporter ni conduire aucunes barriques construites dans Bordeaux et pays bourdelois hors desdits lieux, conformément aux statuts, à peine de confiscation (lesdites barriques et de 300 livres d'amende contre chacun des contrevenants'. »
Deux ans après, les jurats faisaient publier une autre ordonnance en forme de règlement, au sujet de l'entrée des vins dans Bordeaux. Inhibitions et défenses étaient faites à toutes sortes de personnes d'y introduire aucune espèce de vin du cru du pays, si ce n'est pour y être consommé ; encore fallait-il la permission expresse des jurats, laquelle ne pouvait être accordée qu'avec plusieurs restrictions. « Et à l'égard des vins recueillis hors ladite sénéchaussée de Guyenne, continue le législateur, ordonne qu'ils seront portez dans les barriques et vaisseaux de la jauge et couverture du païs où ils auront été recueillis, pour être déchargez après la déclaration qui en doit être faite, sçavoir : le vin de demy marque après la Saint-Martin, et celuy qui est sujet à la marque de la ville après la Noi'l, sur le quay des Chartrons, et non ailleurs ny avant lecht temps, à peine de confiscation. » Exception est faite en faveur des vins de Languedoc et autres portés
' IloiiliiuKiliiiii (!(■ lu (liiiiiiiiiiir iHiiinliliiisc. \t. 70,
KT l)i: LA NAVI(i.\ri().\ A lUH'.Di: AIX. U-'i
dans 1(3 statut, ([ui, par un privilège particulier, descendaient habituellement après la Saint-Martin et s'arrêtaient aux Chartrons pour être vendus en gros et emportés hors de la sénéchaussée. Les jurats faisaient encore inhibitions et défenses à tous marchands et commissionnaires ou revendeurs de vin d'en vendre en détail dans la ville et dans la banlieue, même en gros, avant le temps fixé, et aux Anglais avant la fête de Noël ' .
En même temps, les jurats mettaient des gardes aux portes pour empêcher que d'autres vins que ceux des bourgeois n'entrassent dans la ville, et défense était faite de fabric|uer de la bière de manière à chminuer le débit des vins dans la province -. Sur l'avis que l'on avait intro-
' Continuation it la Chronique bourdeloise, p. 88, 89.
2 Cette mention de bi(?re ii BorJeaux est la plus ancienne que nous ayons rencontrée. Dans la relation des fêtes données a Toccasion de la naissance du duc de Bourgogne, on lit que les habitants du quartier de Sainte-Colombe ayant construit une grotte au derrière de l'église, il en sortait deux fontaines, l'une de vin, l'autre de bière. (Mercure galant, septembre 1682, 2« partie, p. 5j.) Quelque temps après, un certain George Stî'ong, de Weymouth et Melcoml) Régis, adressait a Pierre la Fargue, marchand de Bordeaux, deux barri- ([ues de bière forte, avec deux ballots contenant dix pièces de bavettes blanches, autrement dites swan/thines (peaux de cygne), dix-sept pièces d'étoffes larges, quatre douzaines de grands bas de laine pour homme, de la farine et des caboches ou clous (le chaussures, pour par lui en disposer et vendre au plus haut des avantages dudit Strong. (Minutes de Couthures. 1688, folios 692, 695. i — Au commencement du xvirie siècle, le Conseil de commerce émettait lavis de refuser des permissions demandées pour importer chez nous de la bière de Hollande, « parce que la bière n'est pas en usage a Bordeaux. » (Reg. du Conseil de commerce F. 12. .w, folio 62 recto; séance du 10 mai 1709.) Dix ans après, le duc d'Aumont obtenait la permission de faire venir d'Angleterre ii Rouen trois piices de bière, en même temps qu'une caisse d'eau de citron de vingt-quatre bouteilles et deux barriques de cidre. {Ilncl., F. 12. (îli, f" ".'> v" ; séance du 29 mars 1719.) — Les mentions de cidre a Boi'deaux sont plus fréquentes; on les trouve surtout dans le Conterrolle de la recepte delà coustime de Ballonne, sans doute parce que cette boisson venait de Biscaye. Le 21 janvier 162.'), le commis incnlinune la sortie (\i' la barque la Marie, de Bnuiage, du II. 10
duit dans la ville quantité de vins prohibés par le statut, on commit des bourgeois notables pour faire la visite des chais et s'informer de la quantité et de la provenance du vin ^
Le 7 décembre 1686, nouvelle ordonnance des jurais au sujet des vins de ville qui étaient dans les chais des Ghartrons. Les commissionnaires en possession des entrepôts situés entre le château Trompette et la rue du Saint-Esprit, auxquels étaient adressés les vins rouges du Languedoc sujets à la marque, et ceux qui descendaient par la Dordogne, sujets à la demi-marque, devaient vider dans les vingt-quatre heures les chais où il y avait de ces vins de ville, à l'effet d'y recevoir lesdits vins rouges, et défense leur était faite de loger ceux-ci dans le même local que ceux-là. En ce qui concerne les vins blancs sujets à la marque et demi-marque, les commissionnaires pouvaient les admettre indifféremment dans leurs chais, mais pour cette année seulement'^.
port (le quarante tonneaux, avec un chargement, pour le coniitte d'un Bordelais, de ti'ente-trols tonneaux de cidre. (C. Rureau des linanecs, folio 8 verso.) Le 17 février de la même année, il enregistre la sortie du navire le Cliarlea, de Marennes, du port de trente-cinq tonneaux, avec la moitié de cette quantité destine* a l'équipage d'un navire de Libourne (folio 2i recto), et le 20 du même mois, la sortie de la Marguerite, de Marennes, avec U peu près le niônic nombre de barriques de cidre, « que Jolis de Laracbe, de liiarritz, fait porter a lîoiirdeaux jtour la pi'ovision du navire du sieur d'Oriol, de Rourdeaux, n)arcliand de Rourdeaux. » (IbhL, folio 24 verso.) Citons encore la sortie de la barque la Marguerite, de Rordeaux, du port de vingt tonneaux, dont le patron avait « manifesté, « le 27 février, pour Pierre Gassies, bourgeois de cette ville, dix pièces de cidre pour l'approvisionnement du navire de ce dernier, et les iiardes de plusieurs mariniers de Riairits. (Kolio ôi recto.) Le niènuî l'egistre prcseiile nonibre d'autres mentions de ciiarfiemcnts de cidre, avec cette i)arliculaiite qu'ils sont |)resque tous au nom d haliitants de lîiarrits.
' Continuation a la Chronique l/oindclnise, p. i)."i.
" !/>i(l.. etc., p. 112, 110.
1;T de I.A N.WUJATIu.N a liOUDEAlX. 147
Sachant quelle résistance d'inertie la population de Bordeaux oppose aux mesures prises, même dans ses intérêts, par les magistrats, ceux-ci avaient toujours l'œil ouvert sur les contraventions du commerce. Le 13 décembre 1697, sur des avis donnés aux jurats que plusieurs marchands bordelais étaient allés dans le haut Pays acheter et emparoler des vins pour les faire apporter en ville contrairement aux statuts et aux règlements, le parlement rendit un arrêt pour ordonner qu'il en fût informé'. A la fin du mois de septembre de l'année suivante, quelques particuliers s'étant ingérés de faire descendre sur le port des Chartrons deux bateaux chargés de cinquantequatre barriques de vin vieux de Languedoc, contrairement aux termes de la transaction de l'année 1500 et de l'arrêt du parlement de 1508, qui fixait le temps de la descente de cette sorte de vins depuis la Saint-Martin jusqu'à la fête de Notre-Dame de septembre, le jurât de garde sur les Chartrons fit arrêter ces deux bateaux, saisir le vin, et dressa son procès-verbar^.
Les jurats se montrèrent presque aussi sévères en novembre 1698 en faisant saisir, sur le port de Bordeaux, du vin de Saint-Pé et" de Toulenne^ qui y avait été transporté en contravention ; mais déjà la loi avait perdu de sa dureté primitive. Depuis un arrêt du conseil d'État en date du 14 juin 1612, les vins récoltés dans la juridiction de Langon pouvaient descendre aux Chartrons avant Noël; seulement, il était interdit de faire de semblables expéditions avant que l'un des jurats de Langon
' CMUtinuathm lie lu (IhrniiKpie hounlrloisf. p. :20:2. CI', p. "27)'.).
- IbiiL, p. 2\)1.
' ("('lait (In vin lilaiic. Vdvc/ un adr ilc Diui/caii. du 2-2 (ictolnv l.").")2.
148 HISTOIRE DU CO.MMI-RCE
eût remis à TluMel de ville de Bordeaux le dénombrement du vin récolté dans le district'.
Cette prétention, incroyable aujourd'hui, des propriétaires du Bordelais d'interdire à Bordeaux la vente de tout autre vin que le leur, devait durer autant que l'ancien régime et donner lieu à des réclamations continuelles^, à de fréquents procès''; du moins on la trouve mentionnée dans le préambule de l'édit de Turgot d'avril 1776^. Comme toutes les mesures de ce grand ministre, cet édit, qui avait abrogé tous les règlements contraires à la circulation des vins, rencontra des difficultés dans l'exécution. Trois ans après, l'abbé de Saint-Géry, vicaire général à Montauban, rapporteur du bureau dit du Bien public aux États de Languedoc, se fit l'énergique interprète des réclamations de la haute Guienne contre l'ancien monopole. La ville de Bordeaux exigeait encore, sous peine d'amende et de confiscation, que la futaille de
1 Coiitiniiathm de la Chronique hoiirdeloise, etc., p. 208. Suit un Extrait dos registres ilu Conseil iVEtat. Voyez encore p. H2, Mo.
2 Dans les cahiers des Étals de Languedoc pour l'an 1715, on rencontre un article par lequel les habitants demandent au roi la liberté de faire descendre en tout temps leurs vins muscats sur le port de Bwrdeaux. (Reg. B de la C<hanibre de commerce, folio 25 recto, 19 décembre 171.').)
■' Voyez Mi'nwire pour la ville et sénécliaiissée de Bordeaux, eonire le syndic de la prorince de Liinçiuedoc [Paris], de l'imprimerie de J.-n. Lamesle, 1710, in-f", et Mémoire pour la ville de Bordeaux contre les habitans des provinces d'Afjenois, les communautés du haut pays de Quercy, et contre ceux des villes de Sainte-Foix et de homme, et des paroisses qui composent le cru de Domnie 1 Paris], de l'imprimerie de d'Houry, in-f» de 9 pages. Ces deux factums, signés M>' Perrin, avocat, sont conservés a la Hiidiothèque publicpic de la ville; de Bordeaux, sous la marque Jurisprudence, 5077, premier recueil. — Dans un autre, coté 307G, on trouve, t. IV, pièce 20, un sommaire pour un négociant condamné, par arrêt du 2 mars t72S, a TtOi) livres d'amende poiii' avoir contrevenu aux statuts sur les vins.
' Ih'ciii'il fi('n<'r(il des niicieniies luis françaises, etc.. t. XXIil, p. .')r)7-.')i0.
Cahors fût plus petite que celle du Bordelais ' ; les droits d'exportation étant perçus par tonneau, sans distinction de jauge, les marchands étrangers se voyaient contraints de préférer les grandes futailles aux petites'^. Sur la proposition de Fabbé de Saint-Géry, l'assemblée supplia le roi de mettre un terme à cet abus, qui fermait aux vins du Quercy leur principal débouché^.
Nous n'avons pas voulu insister sur l'exercice du droit que les jurats de Bordeaux avaient de défendre la vente des vins autres que ceux des bourgeois dans l'enceinte de la cité et sur le territoire de la seigneurie d'Ornon qui lui appartenait '^ : il nous eût fallu descendre dans les tavernes pour y surprendre les détails d'un commerce peu important; mais il est très-intéressant de montrer les gentilshommes, participant aux privilèges des bourgeois, vendre leur vin à pot et à pinte, pour emporter et môme pour consommer sur place, sans être sujets au droit de cartonnage, exigé par les jurats du vin vendu en taverne^.
De temps immémorial, tous les bourgeois des grandes villes des pays viticoles, même de Paris, sans exception, les prélats, les ducs et pairs, maréchaux de France, pré-
' Voyez, fclalivement au jaugeage des futailles hordeiaises en 1772, les pièces publiées dans les Archives historiques du département de la Gironde, t. I, p. 259-262. — En 1674, on levait encore a Bordeaux et ailleurs un droit de jauge et de courtage. Voyez la Correspondance de Colbert, t. H, !'•<= part., p. 56 i, 06,").
^ Voir dans le même volunu' CiCf. Archives historiques, p. 262 et suiv., Mémoires et documents relatifs au séjoui' des vins de Cahors a Bordeaux.
3 L. de Lavergne, les Assemblées provinciales en France, cli. u, S 2, la Ilautc- Guienne. {Revue des deux Mondes, livraison du ITj juillet 1861, p. il6.'i
* Voyez Continuation (I la Chronique bourdeloise, p. i, aiin. 1621.
•^ Voyez le Livre des Houillons, folio .Ixxxiiij. recto, u" 107,
loO HISTOIRE DU COMiMEUCE
sitleiits à mortier, conseillers des cours souveraines et autres personnes de tout rang, faisaient vendre en détail à pot, dans leurs hôtels et maisons, les vins de leur cru ' ; usage qui subsistait encore, chez nous, au siècle dernier, et qui s'est conservé en Italie, notanmient à Florence. Par extension de cette liberté laissée aux producteurs, il était permis au public de consommer sur place, et, dans ce but, leurs domestiques fournissaient des sièges et des tables'^. Il ne semble pas, toutefois, que tous les habitants de Bordeaux aient joui d'un semblable privilège. En 1639, les bailes des taverniers avaient fait assigner un paroissien de Sainte- Croix en contravention à leur statut comme vendant du vin sans ministère de tavernier. Il fut condamné à l'amende, et en appela au parlement. Le syndic des religieux de l'abbaye intervint, d'abord à cause d'une prétendue sauvetal qu'il disait, avoir dans un certain rayon; puis il déclara ne pas vouloir en faire usage contre la ville en ce qui touchait la police générale, et, sur cette déclaration, la cour rendit un arrêt pour confirmer le jugement atta- (]ué"\
' Les portiers du eluileaii de liordcaiix et aiiUo (dliciers du roi s'etant ingérés de vendre ou de faire vendre du vin du haut Pays, quand ils en avaient ou pouvaient en avoir, Edward III mit lin, en lô75, a ce qu'il eonsidérait comme un abus. {liol. Vase, Al Ed. 111, membr. .">. — Livre des Bouillons, f» .xliij. v", n» 26, j
- Requête des Ixnirfjeois de l'aris on roi. i Hibl. de la ville de lîordeaux, .lurisprudenee, n" ôflSl.
;' (jiiitiiiiKilioli il la (lliiditKjiie l/ourdeloise. \^. ,■>(! ."iT.
ET DE LA NAVIGATION A BORDEAUX. loi