CHAPITRE XXXI
LES FOIUES DE BORDEAUX. — LA BOUHSE ET LE TlUliLNAL DE COMMEUCE. — LES CONSULS ÉTRANGERS.
Mémoire présenté en 13o7, au gouvcnieur de la Guieiiiie, par le capitaine Jean de la Salle ; propositions de rétablissement, à Bordeaux, de deux foires franches et de certaines constructions navales. — Constriiclcurs et chantiers dans cette ville. — Création, chute et rétablissement des foires de Bordeaux depuis le Xiv° siècle. — Dispositifs et consiilérants des édils successifs d'Edward III et des rois de France, concernant ces foires; lumières fournies par ces édits sur la stérilité de la Guienne. — Contribution payée par les Bordelais pour prix du dernier. — Emplacements occupés par ces foires avant et après 1GS3. — Juridiction de la jurade sur les marchands forains ; revendication, par un fermier général des fermes de France, du droit de placage perçu par la jurade sur ces marchands. — Extrait d'une lettre du marquis de Seignelay sur l'aspect du port de Bordeaux pendant la foire d'octobre. — Administration des foires do Bordeaux aux maius des intendants de Guienne. — Demandes de prorogation de la foire; motifs présentés à l'appui ; intervention (le l'antorité royale. — Remise do la foire d'octobre de l'année 1721 , par suite de la jiestc de Marseille; difficultés soulevées par les commis des fermes au sujet des privilèges des foires.
— Arrêt du 13 février 1720 qui les confirme. — Autre arrêt qui casse une décision du parlement de Toulouse, relatif à des marchandises destinées pour la foire de Bordeaux. — Suppression du stationnaire de Pauillac; projet d'établissement d'un lazaret. — La Bourse; emplacement qu'elle occupait à .•<on origine ; inslilutidn de cet établissement en Ibfî.î ; il est transporté à coté de la Monnaie. — Faits qui se passent à la Bourse pendant le xvil' siècle.
— Analyse de l'édit de 1563, portant création de la Bourse et de la juridiction consulaire. — Charge de greffier du tribunal de la Bourse ; Moïse de Gourgue s'en démet. — DilTérend, pour la préséance, entre le juge de la Bourse et certains bourgeois. — Chambre des assurances établie à Bordeaux ; sa chute; sollicitude de Colbert pour la remplacer; refus des jugesconsuls de payer les sommes dues par eux, conformément aux règlements de la Conqiagnie de commerce. — Institution de la Chambre de commerce de Guienjie. — Conflit entre la juridiction consulaire el celle des juges conservateurs des Français et Anglais; arrêt du parlement qui le termine en 1614. — Consuls étrangers institués à Bordeaux; Sir David Inglis, consul britannique dans cette ville au milieu du XVI" siècle. — Ci'éation d'un consulat de Suède à Bordeaux; oppnsitiim de la Chambre de commerce à cet établissement; débats soulevés, à cette occasion, dans le sein du Conseil supérieur de commerce, à l'aris. — Op|iosition de la même Chambre à la création d'une juridiction consulaire à Périgueux.
Le xvi*^ siècle, auquel il nous faut revenir, avait à peine accompli la moitié de son cours, c|ue la France se trouA'ait en lutte à la fois avec l'Espagne et l'Angleterre. Frappé de la stagnation dans laquelle le commerce de Bordeaux était plongé par suite de cet état de guerre, Jean de la Salle, qui s'intitule capitaine ordinaire et pen-
152 lllSTOlliE or CO.MMKliCi:
siuuiiuire du roi au fait de la marine, rédii^ea un ]\Iéiiioire qu'il adressa au roi de Navarre, gouverneur de la Guienne. Il commence par faire observer que le port de Bordeaux, l'un des plus vastes de la chrétienté, est dans une des positions les plus heureuses de l'Europe pour le commerce, et qu'il s'y ferait certainement un tralic ])lus considérable qu'à Anvers, si la marine y était sutlisamment protégée. Il propose d'y établir deux foires franches, chacune d'un mois ou six semaines; de faire construire, devant la porte de l'Ombrière, un <[uai couvert, servant en même temps au déchargement des marchandises, à la défense de la ville et aux assemblées des marchands, et d'entretenir constamment, sur les côtes de Guienne, huit navires armés en guerre. Les villes de Toulouse, d'Agen, Marmande et les villes circonvoisines, qui font le commerce avec Bordeaux par la Garonne, entretiendraient un navire de 500 tonneaux, un de 200 et un de 100. Les côtes nord de l'amirauté de Guienne en entretiendraient trois send)lables, et Bayonne, Saint-Jean-de-Luz, Biarrits, Capbreton, etc., deux moyens d'environ 60 tomieaux. Le produit des prises faites par ces navires serait employé : deux tiers ponr l'entretien des navires et le payement des droits de l'amirauté, et l'autre tiers partagé entre le capitaine et l'équipage du vaisseau preneur. « Et lesdictes choses bien gardées et conduictes comme dessus est dict, ajoute l'auteur du l)roj('t, ledict ])ays en amendera vingt fois aultant fine la despence, et vendront leurs marchandises connue ils vouldront, attendu ladite seureté. »
Parce qu'il faudrait ])our ces vaisseaux beaucoup d'artillerie, surtout tle rartillerie de fonte, le capitaine
i:t di: la .NAVUi.vTiuN A r.()i!i)i:Aix. \:y.)
(le la Salle propose d'y employer le métal des cloehes brisées à Bordeaux, qui se trouvait alors dans le château de Nantes. En temps de paix, ces vaisseaux pourraient naviguer pour le commerce de Guienne, et contribuer k former une population de marins, comme en Normandie, Si le roi veut confier à Jean de la Salle la construction de ces navires, celui-ci les fera construii-e sur le modèle dont il présente le dessin, bons à la voile et à la rame, pouvant aller sur toutes mers, impénétrables aux boulets et, pour ainsi dire, insubmersibles. Il s'engage à y placer mille ou douze cents des meilleurs marins de Normandie.
Pour garder l'embouchure des grands fleuves et attaquer les ports de mer, le capitaine de la Salle présentait le projet d'une plate-forme flottante qu'il serait impossible de couler à fond et qui ne tirerait que 4 ou 5 pieds d'eau, armée de trois batteries couvertes et portant cinq cents hommes de guerre. Il présentait aussi le modèle d'une tour mobile en bois, de 75 pieds de large et de 30 pieds de haut, facile à monter, à démonter et à transporter ])artout où l'on voudrait '.
Rien ne nous indique qu'aucun de ces beaux projets ait été mis à exécution ; et comme leur auteur omet de nous apprendre où il entendait faire construire les navires proposés par lui, on en est réduit à conjecturer qu'il n'aurait demandé à la Normandie que les marins qui devaient les monter, Bordeaux ayant déjà des constructeurs et des chantiers où il en existe encore aujourd'hui ^
' Ardiives liinldiiqHcs du (li'ixnienient de lu {'.Innidc . n" xlv, Io57; t. I, p. I2()-12:>.
-donnaiii Itat'onct/. Irailo avec licrtiaïul do Villais, cliaipcnlkT de iiavii'cs
|;34 IIISTOIKE DU COMMERCE
Quant à rétablissement, ou plutôt au rétablissement des foires demandé par le capitaine de la Salle, il devait avoir lieu quelques années après. Nous avons montré que les premières foires instituées à Bordeaux, le furent par Edward III, en 1341, et qu'elles tombèrent, pour renaître de nouveau sous Charles VII, après la conquête de la Guienne^ Voulant récompenser les Bordelais de leur soumission, et « considérant aussi l'infertilité du pays, » ce prince leur avait octroyé deux foires, qui s'ouvraient l'une le 15 août, l'autre le premier lundi de Carême, l'année commençant encore à Pâques ; mais de pareilles époques étaient bien mal choisies, et l'institution anglaise ainsi renouvelée, puis confirmée par Louis XI, ne pouvait subsister. Charles IX lui rendit définitivement la vie et lui assura une existence durable, en fixant l'ouverture de ces foires au P"" mars et au 15 octobre, par un édit daté de Bazas, le mois de juin 1565'^. Nous
et gîibares de la paroisse de Saint-Michel, « de lu\ faire et construire une gabarre neufve ayant la selle de vingt-troys piedz de longueur, la largeur ;i l'equipoUànt et telle qu'il conviendra, treze stracques de born bons et marchans, en fornissant par ledit Villas tout le boys et autres choses quy seront nécessaires et de nicsticr pour ce faire, icelle luy randre et délivrer galaffictce, le gouvernail pendent en la mer, esfancquebrée et (ouïe preste ;i niectre marchandise. » Le prix convenu est de IGO l'r. bordelais. (Minutes de Douzeau, \H avril 1552.) — A la même époque, Hordeaux avait une Hotte composée de pataches, galères et brigantins. {Archives lihtoriqtiea du di'ixirtemenl de la Gironde, t. VI, p. Ô08, 309.)
' Voyez ci-dessus, t. I, p. 5()9, 370. — On trouve dans le nMe gascon de la W année de Henry VI, niembr. 8, une concession a Ives Corre, en li:28, des prolits du roi et des droits de la foire, ou marché, qui se tenait dans la cité de Bordeaux et qui durait huit, jours avant et après la fête de saint Michel.
- 11 est imprimé p, 188-191 d'un volume intitulé : Iiistnirliini inhtértfle sur la jiirisdirtion consulaire, avec un Recueil des édits, Déclarations, Lettres rateiiles du Roi et Arrêts de Parlement, donnés en faveur de Messieurs les .liiue cl C.onMiis de la Cdiir de la lioursc ((uimiiiiir il("~ Marcliaiids de la ville
r.T Dt: LA NAVRi.VTlO.N A HOUUEALX. loo
avons déjà cité un considérant sur la stérilité de la Guienne, consigné dans le préambule de cette ordonnance; on y retrouve la même mention, avec la raison qui avait fait adopter ces deux époques : le principal revenu que les Bordelais pouvaient tirer de leurs terres, « qui sont fort stériles et inhabiles à porter blé, mais plantées pour la plupart de vignes, » consistant en vin, au temps des foires antérieures à Charles IX, la vente de cette denrée était passée.
Le seul aliment local des foires de Bordeaux, au xvi*' siècle, était donc le commerce des vins, le sol de la Guienne ne produisant guère autre chose, et l'état des routes engageant peu à des déplacements coûteux et souvent dangereux, sans un motif réel d'intérêt.
Déjà les Bordelais avaient exposé à Henri II la pauvreté de leur pays, les lourds impôts dont il était grevé et le peu de fruit que l'on tirait du port de leur ville. Leurs réclamations eurent pour résultat le rétablissement des deux foires annuelles, et le roi les fixa au 15 octobre et au 15 février. Cette fois, elles réussirent, et c'est là justement ce qui amena leur suppression quelque temps après, les officiers de la sénéchaussée de Guienne et de la contablie de Bordeaux ayant représenté à Henri II que les deniers de son domaine étaient, par suite de la franchise desdites foires, grandement diminués.
Charles IX avait consigné ce qui précède, dans les
(le Bordeaux. Enseinhle rétablissement de deux foires IVanehes, et le imui do tous les bourgeois qui ont été Juges et Consuls depuis l'installation de la Cour de la Bourse jusqu'à présent. Nouvelle édition, inipriu'.ée par ordre, etc. A Bordeaux, cbe/ .lean ('happuis. m.dcc.i.xxvii.. iu-i ".La pieuiii-re édition est de I7:il. et la dcniicn' de ITOO.