‹ Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIe siècleChapitre 11 sur 117 · CHAPITRE PREMIHR · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIHR

LES AVANIES

L'histoire du commerce du Levant pendant la première partie du xvii'' siècle est celle d'une longue décadence ; durant ces cinquante années, il souffrit tant de maux qu'on a peine à concevoir comment il put subsister. De tous ces fléaux, ceux qui lui firent le plus de mal et qui excitèrent le plus les doléances des marchands, furent les avanies et les ravages des corsaires. Les avanies' étaient des sommes d'argent que les pachas réclamaient aux marchands des échelles sous les prétextes les plus divers, prétextes la plupart du temps injustes, parfois extrêmement bizarres. Lorsqu'un pacha imposait une avanie, le consul assemblait la nation qui cherchait le moyen d'en éviter le paiement. Elle savait qu'il était à peu près inutile de discuter, même

(t) « Terme qu'on prétend tirer du nom d'avany qui !>e donne en Perse aux courriers Je la cour et qui veut dire des gens qui prennent tout ce qu'ils trouvent, parce qu'effectivement ces courriers prennent sur leur route des chevaux à toute sorte de gens quand ils en ont besoin. » Chardin, 1. 1, p. S. Littré fait venir ce mot de l'arabe houdn =^ mépris.

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quand les prétentions du pach.i étalent insoutenables, maU elle essayait de l'intimider. Le consul, accompagné des marchands, allait lui représenter les capitulations qu'il violait et le menacer de porter plainte à la Porte. Si le pacha n'était pas l'ami du grand vizir, ou n*étail pas siir de l'appui du Divan, il cédait devant des protestations énergiques, ou il engageait des négociations qui se terminaient par quelque adoucissement de ses exigences. Mais s'il avait des protecteurs à la Porte, la moindre résistance lui servait au contraire de motif pour exiger une avanie beaucoup plus considérable. Quand une Echelle se trouvait trop accablée par les tyrannies d'un pacha, la nation se décidait à envoyer une députation porter plainte à. Constantinople, ou bien elle en infonnait l'ambassadeur. Mais celui-ci ne faisait pas toujours diligence, le Divan tardait à s'assembler, souvent même le Grand Seigneur n'était pas i Constantinople et le Divan se tenait à sa suite; une fois l'affaire introduite devant lui, elle traînait en longueur, encore Cillait-il distribuer à propos des présents sans lesquels il était impossible d'avoir justice, si bien qu'après avoir attendu longtemps, on obtenait parfois à grand frais un commandement du Grand Seigneur, ordonnant au pacha de restituer ce qu'il avait exigé, commandement qu'il était aussi difficile de faire exécuter que de fiire expédier. D'ailleurs le discrédit croissant de nos ambassadeurs rendit tout à fait inutiles les plaintes à la Porte ; les pachas étaient sûrs de l'impunité.

En effet, après la mort d'Henri r\', les relations entre la France et les Turcs ne tardèrent pvis à se gâter. Au xvii' siècle le trône ottoman ne fiit guère occupé que par des princes ignorants et barbares, pleins d'une haine aveugle contre les chrétiens. • L'ancien sultan Othmau, gnmd ennemi des chrétiens, dit le voyageur Pielro della Valle, n'avait d'autre pensée que de se rendre quelque jouri Rome avec 300.000 ou 400.000 hommes'. » A mesure que la décadence des Turcs devenait plus profonde et que les armées chrétiennes leur infligeaient des échecs répétés, leur fanatisme augmentait d'auunt. En même temps, en France, U renaissance religieuse du début du xvu* siècle donna plu^ de force 1 ces idées de guerre sainte qui avaient déjà

(l| Cette cOQsatatkH] se mnive dus les écrits lia tetofs et ce niral àa £m«.] ttsme musulnun se produisit chei les plus intcUigcnu des ORaauns, pou^ae le*] plos rcnurquaMes de leurs bomiDcs Sèut ta x\iF sicclc. ks Koeprilà faimlj animas J'unu haine violente contre les cfanhieti^

hanté certains esprits au xvi' siècle. Cest alors que Sully, dans ses Œconomies royales, traçait le plan de son fameux Grand Dessein, tandis que le confident de Richelieu, le Père Joseph, embrassait avec ardeur les projets de croisade de Charles de Gonzague duc de Nevcrs et multipliait les négociations à la cour de France, h Rome et à Madrid pour amener la formation d'une ligue chrétienne'.

Tandis que les sentiments de haine se réveillaient chez les Français et chez les Turcs, le besoin de leur alliance devenait moins grand pour les uns comme pour les autres. Les Turcs avaient fait des traités avec les Anglais d'abord, avec les Hollandais ensuite (1612), dont i'iniluence était loin d'être favorable à la notre. La France avait trouvé contre la maison d'Autriche des auxiliaires plus s6rs et moins dangereux dans les protestants d'Allemagne.^ Fnfin Tinhabileté de jios ministres auprès .deiaJPorte et surtout Jcur ignorance de la religion, des lois, des usages des Ottomans leur fit commettre des fautes qui envenimèrent encore les rapports des deux pays.

Achille de Harlay Sancy, baron de la Môle, qui succéda ;\ S.Tlignac en 161 1, était un jeune homme de 25 ans, peu préparé ;\ un poste aussi difficile. Pictro délia Valle loue grandement ses mérites, mais il était son ami et les voyageurs d'.ilors ne sont généralement pas avares d'éloges pour les ambassadeurs et les consuls qui les hébergeaient et leur rendaient de grands services. Pendant son ambassade, r.iUiance espagnole fit nécessairement négliger celle des Turcs, Sancy lui-même « désirait passionnément que son roi rompit avec eux'. » Son crédit fut peu assuré car il subit de la part du grand vizir une violence jusques là sans exemple, il se vit insulté lui et ses gens, arrêté, men.icé de la question et obligé de paver une avanie de 20.000 piastres. Il est vrai qu'il se vanta dans sa correspondance d'avoir évité une avanie de 200.000 écus à la nation tandis qu'en 1616, pour un aussi faible préte.xie, les Anglais avaient du payer 75.000 écus*. Le

{U V. FAGNrKZ, I.t Pire Joseph el Riihelii-n.t, 1, chap. ni. Le projet dt croisade l6to-i6iSfp- 120-iSù. — Drapeyrok, Rei'ire des Deux Mondes, i" novembre iSj6.

(J) PlETRO DEIXA VaLLE, t. III, p. $82.

(î) Lillre aux iOtiitih Je Marseille. JA, 1.(3, 12 mai i6iS, — Il parait que depuis cette querelle Sancy, quoique dcmeur.im h Constantinople, ne remplit jnus les fonetions d'ambassadeur. V^oici ce qu'on lit en ctiei dans un mémoire de la iCh.nmbre Ju Conunercu de M.trseille du 26 .loiit 1679 : « En 1616 le sieur de Nans, homme de probité, intelligent et commode fut établi agent et pendant les troii années qu'il v.ii»ua, jamais Tautorité du roi ne fut mieux soutenue, ni portée plus haut et jamais le commerce ne lut plus libre... Quand après les trois années de son exercice M. de Cé!>y fut établi... », BB, 26.

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roi obtint pourtant réparation de l'injure et un tcliaouch fut envoyé en France porter les excuses du sultan, mais Sancy fut rappelé.

Philippe de H.irlay, comte de Césy, qui le remplaça (1619), se trouva dans des conditions beaucoup plus favorables ; Richelieu en effet, dans sa lutte contre la maison d'Autriche, n'eut garde de négliger l'alliance turque. L'heureuse issue de la délicate mission, dont fut chargé Deshayes de Courmemin en 1621, montre que les Turcs étaient encore animés d'intentions favorables à la France. Le roi avait appris que les chrétiens arméniens avaient supplanté les relijlieux cordelicrs ;\ Bethléem et dans plusieurs autres lieux saints de Jérusalem, Deshayes reçut l'ordre de les rétablir et pour empêcher de nouvelles usurpations, en même temps que pour protéger les pèlerins, il eut mission de laisser un consul à Jérus;ilem. On le reçut en grande pompe et malgré 30.000 écus que dépensèrent les Arméniens pour le faire échouer, il obtint des ministre du Grand Seigneur tous les commandements nécessaires pour lui f^icilitersa tâche. Arrivé à Jérusak-m, il déjoua encore les intrigues des. \nnéniens, les expulsa des Saints Lieux, put faire réparer l'église du Saint-Sépulcre et les autres qui en avaient besoin, et établit un consul le sieur Lempereur'. Césy, qui semble avoir été un diplomate assez habile, maintint d'abord la sécurité du commerce. « Depuis trois ans que je suis ambassadeur, écrivait-il aux consuls de Marseille, les négocians d'Alep n'ont pas eu une avanie de 10 piastres. » Il se vantait d'avoir soulagé le commerce de plusieurs droits et il travaillait au renouvellement des capitulations*. Il réussit il obtenir une foule de commandements contre les barbaresques et eut une grande part au rétablissement de la paix avec Alger', Il sortit a\cc honneur d'une méchante affaire que lui avaient suscitée nos rivaux, en obtenant le maintien .1 Constantinoplc des jésuites, qu'ils avaient fait emprisonner'. Malheureu-

(1) Desh.^yes, p. I, i}2-'y},4i^i^. — y. Atcbdejaf.ètr.Corresp. fol. Constantin. Ki-g. jifol. 8}, à'7.

(2) L/tlrd ttu.\ coitsiili Je Marseille, t ) timvwbr^ i6j3, j'^ février 1 6)0, A. -l, i^}, — k M-^' l'atiib.iss.uleur, écrit Sjnsun N.ipollon de Constaïuiiioplc, s'emploie volontiers et avec beaucoup d'.iffection en toutes ces affliircs et il j plus de crédit L]u'.tucun autre amb.issadcur. « Ltltre (ju.v toinuli de Marsâlle, jtj mars tOij. AA, J6j.

(;) Voir Lfllies a«.v eonsuh lU Muncilh-, 1624-2/. AA, 14}.

(1) « I.'jflaire se terminer.! à mon contentement, ils y perdront leur l.nin bien qu'en cette occasion ils fussent qnntre contre moi, Venise, Angleterre et MolLindc auxquels s'est joint le patriarche de Constaniinoplc... ils ont despandu plus de 50.cx>o piastres en argent ou en robes... vous ne sauriez croire combien cenc action éclatera dans tout le Levant à notre avantage et combien les sujets du roi en seront pluii respccics. ■ Lettre aux constih de Marseille, 0 iiian 162S. AA, x.f}.

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scracnt, pnr suite de ses prodigalit(!'S, il fut bientôt criblé de dettes et rtiduit aux pires cxpédicns pour subsister.

Devant les plaintes des Marseillais, on le reniplaiça par Henri de Gonmay, comte de Marchcville (1629), mais la Porte déclara qu'elle ne laisserait partir Césy que si ses dettes étaient payées et il dut rester \ Constantinople, où il gêna son successeur par ses intrigues. Marchevillc ne sut s'attirer que des déboires par une série de maladresses. Il se conduisit avec un tel dédain des usages orientaux qu'il passa pour fou et se trouva exposé à de continuelles injures. Il s'était fait un ennemi du capitan paclia', qui était en grande faveur et ne perdait aucune occasion de lui nuire. A l'occasion de la réédification du palais de l'ambassadeur à Pera, la chapelle publique fut démolie, sous prétexte qu'elle avait vue sur le sérail, et les églises fermées ; on enleva les arraes qui se trouvaient dans les maisons des étrangers, môme celles des ambassadeurs, et on imposa sur les Francs une avanie générale de 40,000 écus d'Espagne. Marcheville réclama si maladroitement contre la détention de cinq capucins, que le capitan pacha avait ramenés de Seide, que son drcgman fut pendu. Peu après, son ennemi lui fit signifier un ordre du Grand Seigneur de sortir de Constantinople et, sans même le lui communiquer, on le fit monter sur le champ dans une galère qui le ramena en France (16^4). Un de ses derniers et de ses plus graves échecs avait été son impuissance à empêcher les Grecs d'usurper sur les Latins la garde du Saint-Sépulcre. L'afflxire fut plaidée devant le Divan en i654avec beaucoup de solennité, en présence de tous les .imbassadeurs chrétiens; A force d'argent les Grecs l'emportèrent et tous les efforts que fit le gouvernement français, pour faire casser ce jugement, échouèrent pendant 40 ans*. L'influence française avait bien baissé à la Porte depuis le voyage triomphal de Dcsh.iyes ;i Jérusalem en 1621.

Le comte de Césy, qui se débattait péniblement à Constantinople

|j) LwALtf.F., p. 39S. — Il appelle M.ircheville un « gentilhomme présomptueux, ignorant et spaJassin ». — C'était cependant un esprit curieux des jntiquitvs de l'Orient comme le montrent ses relations suivies avec le ùmcux irudit Peiresc. V. Cou. des Doc. IsÉO. Ltttrts de Pcirtsc aux Jrires Dufiiy, il) tintrs t6i4, J" ttoùl 16 ;4.

(21 Des 1626. les Grecs avaient racheté la possession des Saints Lieux en dëpen^ant St>,ooo piastres, jlich. da /ilj. c'Ir. Corrrsp. polit. Coiislant. Kt^. j, fin, /90 : « Les Saints Lieux de Palestine possédés depuis plus de 330 années

Par ks Religieux de Saint-François sous la protection du très chrétien roi de rance ont été achetés... au grand scandale de toute la chrétienté n.

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au milieu de ses créanciers, fut presque contraint de reprendre ses fonctions et Richelieu dut se contenter des explications du Divan. Un pareil ambassadeur ne pouvait guère avoir d'autorité. En 16^8, tandis qu'il célébrait des réjouissances pour la naissance de Louis XIV, on put le voir courir nu tête hors de son palais pour se faire rendre à ;\ grand peine son fils qu'on conduisait en prison, sous prétexte qu'il avait répondu avec hauteur à un officier Turc qui l'interrogeait*.

M. de la H.ive, son successeur, arrivé en 1639, avait ordre d'acquitter définitivement ses dettes et de le décider, par la force même, .i revenir en France. De la Haye est le premier homme de robe qui ait été envoyé à Constantinople. Les premières années de son ambassade lurent tranquilles. Mais il eut la maladresse de se faire un ennemi du grand vizir Mohammed Kœprilu en tardant de l'aller voir h son avènement et de lui faire son présent*. Kocprilù très susceptible en garda profondément rancune pendant tout son ministère (1655-61). La fameuse guerre de Gindie, qui avait éclaté en 1644 entre Venise et la Porte, lui donna l'occision de se venger et amena une brouille de plus en plus profonde entre la France et la Turquie. Les Vénitiens, consternés de leurs revers, s'adressèrent à Anne d'Autriche pour obtenir la paix par son intermédiaire. Mazarin, dont cette guerre gênait !.t politique, expédia à Constantinople le sieur de Varennes pour conduire avec de la Haye la négociation, mais ils échouèrent et on leur insinua même que leur insistance en faveur des Vénitiens déplaisait au Sultan. D'ailleurs Mazarin ne se borna pas A ce rôle de médiateur et accorda des secours à Venise, qu'il tenait à atwcher i notre alliance. Le grand vizir l'apprit et de la Haye se trouva dans une très fausse situation. Tandis qu'il lui réclamait le rclaxement d'un vaisseau pris par les corsaires, ce ministre « reçut la nouvelle d'une bataille contre les Vénitiens et connut que l'armée des Wniticns

(t) De S.mnt-Priest, p. 21J-215, 210.

(2) « La minorité de Mahomet IV fut une lîpoquc de troubles... Presque tous les mois, on voyait un nouveau gr.ind-vizir. De la Haye père, croyant que cela durerait, pour éviter les présents d'us.ngc, résolut de regarder tranquillement ces changements de premier ministre, sans laire de visite ni de présent à aucun. Cuperli Mahomet étant devenu Viïir, de la H.iyc fut le seul à ne pas faire visite, bien qu'il en fût pressé. Cependant, voyant enfin que Cuperli durerait quelque

temps, il l'alla voir et lui lit son présent, mais inutilement Donc les diverbcs

avanies faites aux Français pendant 20 ans se rapportent à un chagrin personnel nonobstant les raisons sur quoi on les a fondées dans la suite, comme l'entreprise sur Gigeri elles secours donnès:\ l'empereur et aux Véniiicns w. Ch.\rdin, t. l,p. 9.

LES AVAXir-^

n'était coraposéc que de vaisseaux chrctiens et en particulier français, ce qui l'irrita fort et il s'emporta en reproches étranges contre ce prv'tendu secours ». De la Haye « t.\clia de lui faire comprendre que c'étaient des vaisseaux marchands qui, se trouvant dans les ports Vénitiens, étaient forcés de les aller servir, ce que le G. S. pratiquait lui-même, quand il se trouvait de nos vaisseaux dans ses ports. Il ne voulut rien entendre' »,

Un incident inattendu vint consommer la brouille. L'amiral de Venise ay-mt confié ;Win Français nommé Vertamon, qui allaita Constantinoplc, une lettre chiffrée pour de la Haye, Vertamon prit le turban et remit la lettre A Kœprilû. Celui-ci ne put la faire traduire et de la Haye, qui avait caché son secrétaire des chiffres, reçut l'ordre de venir trouver le vizir à Andrinople. L'ambassadeur y envoya son fils qui répondit peut-être avec une trop grande fermeté; Ka'prilii, emporté par la passion, lui fit subir de mauvais traitements et le fit emprisonner avec de grandes menaces de tourments et de mort à ses interprètes, si on ne lui déchiffrait la lettre. De la Haye alla à Andrinople pour faire élargir son fils, mais il s'y vit retenu lui-même sans voir le vizir qui était parti en Transylvanie. Peu après, les capitaines de deux bâtiments français' ayant chargé à Alexandrie pour le compte des Turcs des marchandises destinées au sérail et les ayant frauduleusement conduites à Livourne, le grand vizir réclama à l'amb.issadeur une avanie de 36,000 piastres; de la Haye ne put pas payer sur le champ et fut conduit aux Sept Tours, le 19 octobre 1660, après avoir consenti au choix que fit la nation française d'un négociant, nommé Roboly, pour suivre h la Porte les affaires courantes. Il sortit de prison au bout de trois mois, quand l'avanie eut été payée, mais ce fut pour rentrer en France, l'ordre de son rappel lui étant arrivé. Il ne fut pas remplacé et jusqu'en 1665 la France n'eut plus à la Porte pour la représenter que Roboly avec le titre de résident'.

Ainsi, depuis la mort d'Henri IV, les relations n'avaient jamais été réellement cordiales entre la France et la Porte; nos ambassadeurs avaient, la plupart du temps, manqué de crédit et, loin de pouvoir protéger etEcacement le commerce, ils s'étaient vus parfois

(l) L/Hri de de la Hayt aux consuls de Marseillf, 31 janvifr j6jy AA, t4S. (2l Le* cipitaincs Durbccqui et CruveUlicr de la Cioiat. Cette affaire fit graod bruit et occisionn.i â Li n.ition française des frais énormes. (}) V. CiiAKotK, t. I, p. 9-n. — Saint-Priest, p, 79-81 et 316-219.

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eux-mcmcs exposés à des mauvais traitements et à des avanies'. Cette situation s'ctnii aggravée progressivement si bien qu'en 1660 on pouvait se croire à la veille d'une rupture. Vraiment les paclias n'avaient plus rien ù craindre des plaintes que les marchands français pouvaient faire contre eux à Constantinoplc ; il pouvaient donner libre cours ;\ la satisfaction de leur avarice.

Ce n'était pas seulement h cupidité qui les rendait avides, mais les avanies et les exactions de toutes sortes étaient devenues pour eux presque une nécessité, grâce aux progrès de la corruption et de Il vénalité dans le gouvernement des Turcs au xvn' siècle. Gens de basse naissance et sans fortune, qui passaient subitement du corps des Iichoghlans et de l'obscurité du sérail au commandement d'une province, ks pachas ne s'y m.tintenaient qu'en faisant des présents considérables au Grand Seigneur, aux sultanes, au grand vizir et aux autres grands officiers de la Porte. Craignant à chaque instant d'être destitués, ils se hâtaient de se rembourser de leurs dépenses et de s'enrichir pour pouvoir continuer à soutenir leur fortune; ils n'avaient pas trop de temps, même s'ils restaient dans leur province les trois années que durait leur commandement. Le pis était qu\\ leurs débuts, pour satisfaire h leur dépenses et établir leur train de maison, ils étaient obligés de s'adresser i des usuriers juifs qui leur prêtaient à cent pour cent et ne leur inspiraient ensuite que rapines et concussions, pour se libérer de leurs dettes. Cette corruption, qui s'étendait des grands officiers de la Porte jusqu'aux officiers subalternes de l'entourage des pachas, remontait, paraît-il, i Mourad III (1574-9)). « L'avarice du sulun Mour.it, raconte Tournefort, est la source de tous ces désordres : il introduisit l'usage de recevoir des présents des grands à qui il donnait les charges de l'empire : les grands pour se dédommager en usaient de même i rég.ird de leurs inférieurs ; depuis ce temps là tout fut livré au plus offrant *. » Quelle que fût la cause de leur avidité, pachas, cadis et officiers subalternes étaient devenus insatiables et d'une ingéniosité

(i) Les Marseillais se plaignirent même plusieurs fois 1 la cour de b négligence que M. de I.i Hjye 3j>portait à protéger les Echelles. — Lttlres des çonsvU de M. Ju S fivr. !(>46, Ij i/à. 164S. AtcL. Commun. — Li-ttve du consul di'JUp-, • Ce b»in seigneur n'a pas daigne sculenieni vouloir faire une visite au grand vi»ir pour se plainda- des torts que nous avons reçus. Cest à r.ous. Messieurs.

d'obliger Panibass-ideur A nous protiiger, lui faire écrire de bonne encre piar le

secrtHaire d'IItat. • { <v/. l('4). AA. j6}.

ti\ ToiiîSFroRT. t. Il, p. 26.

Î.ES AVAN'IRS 9

extraordinaire pour extorquer de l'argent, aussi bien aux sujets du Grand Scigiuiir, qu'aux march.inds chrétiens des Uchcllcs.

Parfois le pacha, sans aucun détour, réclamait une certaine somme. Un pacha du Caire soutenait « qu'après l'arrivée de tint de voiles et d'argent pour la nation c'était bien le moins de le reconnaître par un présent de quelques milliers de piastres et qu'encore sa discrétion paraissait bien grande de se contenter de si peu'. » La demande d'argent était plus souvent déguisée sous le nom d'emprunt. Inutile de dire que le pacha oubliait généralement de payer ses dettes et qu'il eût trouve fort mauvais qu'on l'en fit souvenir. Quant aux fournitures en nature, c'était devenu un usage, .11.1 il était bien difficile de se soustraire, de donner aux pitis- . rf de l'Echelle les denrées ou les marchandises d'Europe qui leur étaient nécessaires : « C'est une méchante coutume, rapporte d'Arvicux, qu'on a laissé introduire et qu'il est impossible de réformer A présent, de fournir aux gouverneurs iriille sortes de choses qu'ils demandent journellement pour leur usage particulier : outre les lx>issons et les liqueurs, il leur faut des confitures, du papier, de la cire d'Espagne, des carreaux de f.iïence, des vitres et beaucoup d'autres choses ; il est vrai que ce sont des choses de peu de valeur, mais la quantité qu'ils en demandent ne laisse pas d'être onéreuse aux Francs qui les fournissent: ils se mettent insensiblement en droit de demander des draps et, si on voulait leur accorder tout ce qu'ils demandent, eux et leurs gens seraient nourris et entretenus toute l'année aux dépens des Francs *. »

C'étaient là les avanies les plus ordinaires et les moins vexatoires. De temps en temps, quand ces moyens lui paraissaient usés, le pacha frappait un grand coup : il profitait de l'arrivée d'un navire qu'il déclarait être corsaire, il se saisissait du bâtiment et de tout ce qu'il portail, argent et marchandises, et faisait emprisonner les ofiiciers et les matelots. En vain ceux-ci protestaient, en v-iin le consul prouvait, pièces en mains» la provenance et la qualité de marchand du navire, il y avait toujours de faux témoins qui soutenaient éncrgiqucnient devant lecadi qu'ils reconnaissaient le capitaine ou les matelots pour les avoir vus sur des galères de Malte, ou sur d'autres corsaires, où ils avaient été prisonniers. Aussi le consul savait bien où il fallait

(l) l/tlrf du cornai du Caire aux consuls de Marseillt, ') jintlct i6$j, AA, 164, (a) D'Arvicix, t. iV, p. 299.

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en arriver et, après avoir essayé de contester, il proposait au pacha d'aciieicr la délivrance du vaisseau et de réquipagc. C'était toujours en ce cas plusieurs milliers de piastres qu'il en coûtait à la nation, et parfois aux pauvres capitaines et mariniers plus d'un mois de détention. En 164), deux barques de Marseille furent saisies A Modon sur la simple dénonciation d'un Turc qui prétendait qu'elles étaient maltaises, et les 40 hommes des deux équipages conduits iï Constantinople restèrent prisonniers près de deux ans, malgré les réclamations de M. de la Haye; le grand vizir exigea une lettre du roi pour accorder leur relaxcmenl'.

Les marchands des Echelles se voyaient emprisonnés sous les prétextes les plus divers. Le plus grand crime pour un Français cuit d'être surpris avec une femme turque, La loi le condamnait alors à être brûlé vif, ou à se faire musulman pour se racheter du supplice, mais l'affaire s'accommodait généralement par une grosse somme d'argent. Il fallait bien prendre garde de donner lieu par quelque imprudente démarche à une pareille accusation, ne pas se havirder le soir hors du quartier réservé aux chrétiens dans chaque échelle, ou entrer en l'absence du maître dans la maison d'un Turc. Un voyageur raconte à ce sujet une bizarre histoire : « Deux Français, dont un chirurgien de navire, jouaient A la boule dans la plaine qui est entre les murs d'Alexandrie et le port où sont les cabanes des Mogrebins. Le chirurgien étant entré dans une de ces loges pour reprendre une de leurs boules qui y était roulée, deux soldats du vieux château qui se promenaient en ce lieu les saisirent à l'instant et les conduisirent en prison. Bientôt après on les conduisit devant le cadi où on les accusa d'avoir commis un adultère dont le jeu de boule n'était que le prétexte, et, nonobstant toutes les sollicitations qu'on fit en leur faveur, sans autre preuve ni témoignage que le simple soupçon, on les condamna aux galères perpétuelles. Grande injustice assurément, mais belle leçon pour apprendre aux Français i se gouverner avec prudence*. » Il est vrai que les marchands donnaient lieu Jices accusations par la vie de débauches qu'ils menaient tropsouscnt. Le consul du Caire écrivait à Marseille A la suite d'avanies subies par la nation : « Nos marchands n'ont garde 'de vous

(i) Ldtrei des cmsuh df Marsfilk à M. du Itorn, avocat au consttl et au comte dt Brwvie, ijnov. i(>^i, lijam'. i^'IJ. Arcb. Comm. de Mars. — Correspondance envoyée. (2) CorpiN, p. 555.

LES AVANIES

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informer de ce qui a donné lieu à l'indisposition générale qu'il y a ici

contre eux S'il y avait .lu milieu de vous 40 ou 50 Turcs, que

vous vinssiez \ découvrir qu'ils débauchent vos filles et vos iL-nimcs, que vous eussiez fait pendre à la face du peuple une friponne qui servait d'instrument ù ces débauches et qui logeait parmi eux et fait crier par la ville que c'est ainsi qu'on traite celles qui mènent à ces étrangers, en les nommant, les femmes et les filles des principaux de votre ville, et qu'on eût en même temps saisi d'autres femmes qui aient confirme tous ces fiits, et qu'il n'y eût ni grand ni petit de votre ville qui n'en ftlt informé, ces étrangers ne devraient-ils pas s'estimer fort heureux qu'on ne se fût pas élevé contre eux *. » Les marchands étaient souvent aussi arrêtés sur le faux témoignage de Turcs qui prétendaient avoir été maltraités par eux. Si par malheur il se commettait dans l'échelle un assassinat mystérieux, soit d'un Turc, suit d'un l'ranc, la nation risquait fort d'en être rendue responsable.

Les religieux étaient partout une occasion fréquente d'avanies : on les accusait d'avoir établi secrètement de nouvelles chapelles, ou bien ils avaient sans autorisation réparé une église, il suffisait pour cela qu'on eût aperçu quelque trace de matériaux de construction autour des demeures des Francs. En 1654, les capucins d'Alep furent faussement accusés d'avoir bâti une église, le pacha les garda un mois en prison sans en pouvoir tirer d'argent, ce que voyant, il arrêta un marchand sans raison, le fit mettre aux ceps et sous le bâton, et obligea le consul de donner 4.000 piastres pour sa délivrance *.

Les faillites des marchands, qui se renouvelèrent fréquemment dans cette période, fourniss;iient encoreaux pachas de bons prétextes. En vain un article des capitulations de 1604 interdisait de faire supporter à la nation les dettes des particuliers, le pacha, soi-disant pour prendre en main les intérêts de ses administrés, imposait ;\ la nation, à chaque banqueroute, une avanie considérable où il trouvait lui-même son profit. La nation du Caire fut menacée de ruine en 1639, par la faillite d'un protégé français, un marchand suisse qui fit une banqueroute d'environ 200.000 piastres et s'enfuit. Ses créanciers, tous Turcs et Juifs, avaient eux-mêmes favorisé son évasion dans le dessein de se faire payer par la nation. « Ils nous

(1) Lfttre du consul du Caire à la Chambre, 16 avril 170 j. A A, J04.

(2) Lettre du consul du Caire à la Clxtmbre, 21 août 16 $4. A A, ^64.

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opposèrent, écrit le consul ;\ Bouthillicr, deux faux témoins disaient m'avoir ouï dire, A moi et à d'autres des nôtres, que nous

étions pleiges de tout ce qu'on donnerait au sieur Cram Enfin

le cadi nous condamna, sur la déposition de ses deux témoins, gens

misérables, inconnus sans autres pièces ni écritures. On me

donna ma maison pour prison où j'ai été gardé environ un mois et demi par des chaoux et janissaires. • '. Il fallut deux commandements du Grand Seigneur, obtenus par l'ambassadeur de Césy et l'intervention du grand mufti, pour délivrer la nation do cette fTicheuse alTairc.

Les Turcs avaient coutume de réquisitionner les navires français qui se trouvaient dans les Echelles, pour faire des transports pour le compte du Grand-Seigneur. C'est de cette façon que chaque année le pacha du Caire envoyait au sultan le produits des impots de l'Egypte et que des convois de denrées partaient d'Alexandrie pour Constantinople. Dans Li guerre de Candie des navires chrétiens firent tous les transports de vivres pour les troupes. Les officiers du Grand Seigneur trouvaient dans ce mode de transports une sécurité complète : ces navires avaient plus de chances d'échapper aux corsaires maltais ou autres, et, en cas de perte, ils se dédommageaient par une grosse avanie sur la nation française, qui devait rembourser la valeur du chargement et payer bien plus cher encore, s'il y avait des musulmans prisonniers. Les avanies les plus ruineuses eurent lieu à l'occasion de la perte de ces navires : ainsi en 1660, celle des chargements des capitaines Durbecqui et Cruveillier coûta 46.800 piastres ; la prise par les .Maltais de quelques marchandises et de quatre eunuques du Grand Seigneur qui se firent chrétiens, en fit payer peu ù près 40.000; 25.000 furent données pour un chargement de savons, 10.000 pour des biscuits, 7.000 pour du blé, 5.000 pour un tcliaouch *.

Enfin toutes ces occasions ne suffisaient pas aux pachas qui trouvaient parfois les inventions les plus bizarres pour satisfaire leur avidité. « Le pacha de Tripoli de Syrie ayant eu avis qu'il était

(l) /2 Hial 16 }0. A A, t4J, cf. ibid. 26 mars 162c.

[2] V. à ce sujet BB, 2. D^Ubèraliom de la Cliawhre, 12 août lùO-j, 22 nmvmbre 166S. — On trouve de nombreux exemples île toutes ces différentes sortes d'avanies: An-hh'. CominiiH. Coirapoiulanct. — Archives de ht Cl<dmhe : CorresponJinice des Libelles, A A, i6; etsniv. Dèlil>iiationsdehiCltambr(,Ull, ictiuh'. Corres(«)ndivictde liClximl're, IIB, 26 et suiv.

LES AVANIES

arrive à ce port un navire de Marseille, ciiargé de plus de loo.ooo féales de liuit (plus de 300.000 livres), pour y acheter des soies, y fit porter secrd-temcnt des turbans et des habits turquesques, lesquels il fil cicher par ses gens dans les lieux les plus secrets du navire, puis y envoya des gens aposttis lesquels trouvant ces habits accusèrent les mariniers d'avoir tué des Turcs, autorisant la perfidie par CCS habits. Le vaisseau fut confisqué, les mariniers au nombre de 33, jugés par des juges corrompus, eurent la tête tranchée. Les marchands envoyèrent remontrer cette cruauté ;\ Constantinople, sans pouvoir en avoir raison »'. Une barque qui remontait le Nil pour aller au Caire sombra sur le fleuve avec 9 . 000 piastres. Le coffre qui les contenait fut retrouvé, mais le pacha le réclama. Devant les représentations du consul, il consentit à rendre le coffre publiquement, niais à condition qu'on le lui rapportât secrètement la nuit suivante. Il prétendit alors qu'il contenait auparavant lO.ooo piastres et exigea qu'on lui comptât cette somme*. A Alep, le pacha prétendit un jour que les chameaux qui portaient les marchandises d'Alep .\ Alexandrctte avaient été surchargés et que le devoir de sa conscience l'obligeait A prendre la défense de ces pauvres bêtes ; le consul eut

m vouloir di.scuter, il tallut lui payer quelques milliers de livres'.

Les avajues étaient plus excusables de la part des Turcs quand elles étaient les représailles des maux que leur causaient les pirateries des corsaires chrétiens. La plupart de ces corsaires portaient la Kmnière de Malte, et le nom des Maltais excitait la terreur par tout l'empire Ottoman, si bien, que des gens du peuple demandaient .\ un voyageur français, si la France était aussi yrande que Malte*. Ils étaient aussi armés .\ Florence, .i Gènes, à Toulon, en Espagne, mais c'étaient des écunieurs de mers de toutes les nations qui, sous prétexte de seivir la religion, se livraient aux pires excès et ne respectaient parfois pas plus les chrétiens que les Turcs. Les équipages d'un grand nombre de ces bAtiments corN,iires étaient Français ", aussi les Turcs, qui ne l'ignoraient pas, fais.iient suppor-

(U FbbmvniL, p. ^uo. Il est juste d'ajouter que celte avanie él.iit si txtr.i«)rditidirc qu'elle cutnim l'abjcidon pjr l.i nation l'r.Tiiçai.Ne de riicliellc de Tripoli. (3) lytlre Ju (i^nnit aux lOnsiils île \farseiUi\ 13 mai i6}0, AA, //;, {■%\ PoniET. /Vwi'/ dam It Lnant, i. II, p. 476. — V. un autre exemple:

()| De liR&vt:», yoyagf, p. ;o«.

14 L ANARCHIE COMMERCIALE

ter surtout leurs représailles aux français des Echelles. La terreur qu'il faisaient régner sur toutes les côtes de l'empire du Grand Seigneur égalait, si elle ne la dépassait, celle que les Barbaresques inspiraient aux populations de l'Italie du Sud ou de la Provc-nce, coiiinîc l'attestent tous les récits des voyageurs, qui leur sont généralement peu favorables : le Hollandais Spon déclare que les corsaires chrétiens sont beaucoup plus inhumains que les Turcs'. En Morée, au xvii' siècle, une grande partie des côtes avait été désertée par les habitants à la suite de leurs fréquentes descentes. L'entrée du golfe de Lépante était interdite ;"i tout navire de peur qu'il ne s'y gliss;\t quelque corsaire. « Les Turcs, dit Spon, n'osent plus demeurera Mégare depuis qu'un de leurs vaïvodes y fut enlevé par des corsaires chrétiens. Ces pauvres Grecs étaient toujours dans l'appréhension et dés qu'il y avait plusieurs chiens qui se mettaient à aboyer la nuit, ils commençaient à plier bagage, craignant que ce fussent des corsaires. Le consul français d'Athènes les a fait accommoder avec le principal de ces coureurs de l'Archipel A qui ils donnent tous les ans 250 mesures de froment pour ne point les inquiéter. » * Les petites îles de l'Archipel étaient terrifiées par leurs apparitions fréquentes. » Il y a d'ordinaire, rapporte Chardin, 40 vaisseaux de corsaires chrétiens dans l'Archipel, tant de Ma^jorquc que de Villefranche, Livourne et Malte. Ces vaisseaux sont petits la plupart et asseye mal avictuaillés, mais équipés de gens que la niiscrc et une longue habitude de faire le mal ont rendus déterminés et cruels. Il n'y a point de maux imaginables qu'ils ne fussent aux habitants de cette mer où ils peuvent aborder, quoique ces habitants soient tous chrétiens et que plusieurs reconnaissent le pape. » ' Aussi l'approche d'un navire inconnu y occasionnait des paniques et les populations éaicnc toujours prêtes à s'enfuir dans les montagnes. Sanio même, si rapprochée de Smynie et des parages frèqucntihi par les galères du capitin pacha était ■ quasi déserte et dcslubitév par crainte des corsaires »,' et le voyageur Fermonel vit les tubiunts s'enfuir à l'arrivée de son vaisseau, parce qu'ils croy^ent

(a) tbid. I. Il, B. 3S7. A^tees, naime ^ai n'avait pss «k nmanSÊt%, fat flaàean faû ravagM pu Ks oontirt» jttsqg'i ce <)i>e. vcr$ t6so. ib jcÀgùnait ks nmhnr^ pu «le» murailles pour fonner ux coociotc et cocKirubàmii àa portes sux catrto «k U riUc. (Whiuil. )97>.

ii) CiLVuus.t. I. p. a.

U» Bkic\iaU, r^^, p. 77.

Ui5 AVAKIES

à une descente de corsaires. D'autres îles se rachetaient de leurs ravages, en devenant pour eux des centres de ravitaillement et des places de refuge, où ils amenaiciu et vendaient leurs prises ; ainsi Milo était comme c leur grande foire dans TArciiipel, I.'Argentière, Uc voisine de Milo, était aussi leur rendez-vous et ils dépensaient en déKiuches horribles ce qu'ils venaient de piller sur les Turcs. » ' Un autre de leurs repaires c-tait aux ilois des GozeSj près du cap Saint- Jean de Candie « habitas par 1000 ou 1200 garnements qui ne s'entretiennent que des biens que leur font les pirates qu'ils reçoivent chez eux »*.

Dans les mers de Chypre et de Syrie surtout, les corsaires rendaient le commerce extrêmement périlleux pour les sujets du G. S. A Satalie, X l'approche d'un navire suspect, le château tirait le canon pour avertir les habitants qui accouraient promptement sur le bord de la mer, armés de mousquets pour empêcher la descente, et il était parlbis difficile d'obtenir l'entrée du port parce qu'il leur était arrivé d'être surpris par des corsaires qui se présentaient en amis *. Souvent ils faisaient des descentes dans les parages d'Alexandrette, ils tentèrent même une fois de s'emparer du trésor envoyé chaque année d'Egypte ;\ Constantinople, a l'endroit où la route passe entre la montagne et la mer. Ils croisaient en permanence aux abords de la Syrie et se tenaient surtout cachés au détour du Mont Carmel, attendant les navires qui allaient de Syrie en Egypte, ils venaient même mouiller d.ins la r.ade de Khaïfii et enlevaient fréquemment des habitants de cette cote qu'ils vendaient comme esclaves : presque tous les villages maritimes avaient été abandonnés et la population s'était retirée <f es creux des montagnes »*.

Le voy.tgeur Thévenot fait un récit piquant de la façon dont il fut pris sur un bAtiment grec par un cors;ùre français en vue d'Acre, si

(i) < Cette Ile abondait en toutes sortes de biens d.ins le temps que les cor-

saifc'* franijais tenaient l.i mer en Levant. On y parle encore des grandes actions

de M. de Bcnneville Temcricourt, du chevalier d'Hocquincourt, d'Hugues Cru-

d'Entrechaut, Pousse!, l'Orange, Lauthicr et autres, qui amenaient leur

tn cette île comme i la grande foire de l'Archipel L'Argentièrc est

ûcvcnue tout A fait pauvre depuis que le roi nesourtre plus de corsaires français

Cil Levant Tout le commerce de l'ile roulait donc sur cette espèce de galanterie

v*ni délicatesse qui ne convenait qu'à des matelots, les femmes n'y travaillant qu.\ des bas de coton et à faire l'amour. 1 Tournefort, t. I, p. j8, 56.

<3) De BatvEs, Voyage, p. 294.

(j) Fkrmasei., Voyage, p. 2}i.

(4) Db Brèvls, p. 67. — Cf. d'ARViuux, 1. II, p. 11.

L ANARCHIE COMMERCIALE

proche de terre qu'il entendait facilement les Arabes qui causaient sur h rive et qui criaient ; c'est un corsaire de Malte. Mis en liberté' par lui, il fut repris en vue de Damiettc par des corsaires italiens '. En effet, les pirates venaient aussi attendre les. navires sur les côtes d'Egypte, et Damiette était l'endroit où les Francs étaient le pins universellement haïs, car les habitants étaient journellement menacés d'être pillés *.

On s'explique assez, par ces ravages incessants, la recrudescence de haine contre les chrétiens qui se remarque chez les populations maritimes de l'Empire turc au xvii* siècle et l'on excuse les avanies que les pachas ne manquaient pas d'imposer dans les Echelles aux marchands francs, à chaque nouvel exploit d'un corsaire de leur nation. En aurait-il été autrement en France, si les Barbaresques y avaient eu des établissements ? Ainsi les corsaires chrétiens faisaient souvent en définitive plus de mal au commerce de leurs compatriotes qu'à celui des Turcs. Le mal n'était pas nouveau, et Depping constate qu'au Moyen-Age les corsaires chrétiens sur les côtes de Syrie et d'Egypte furent un des grands fléaux du commerce du Levant et donnèrent lieu à de cruelles représailles*. Aussi les consuls des Echelles et les Marseillais ne cessaient de s'en plaindre et s'adressaient au roi pour obtenir l'interdiction aux Français de Élire des armements. Déjà Henri IV, répondant à leurs sollicitations, écrivait au duc de Guise en 1607, pour empêcher et punir « les déprédations en Levant »*. Mais le nombre des corsaires s'éleva, au contraire, jusques dans la deuxième moitié du xvir siècle, malgré les plaintes inutiles du commerce. « II est constant, sire, écrivaient au roi les consuls de Marseille en 1655, que ces armements n'ont point d'.iutre objet que l'intérêt particulier de ceux qui les entrepannent, et comme la plupart sont chevaliers de Malte, cadets de maison et gens de fortune, et qu'ils ne se commettent au danger de la mer que par l'espérance d'un e.xtraordinairc profit, ils tàclient \\XT toutes sortes de moyens, de se rembourser. On ne les voit jamais revenir les mains vides et, sous prétexte de courir sur les cnncnûs de l'Etat, ils pillent les amis et allic's de votre couronne. Ces mêmes prises nous rendent odieux et insupportables à tous nos

(I) TliiAtN-oi, p. 4i;-ii ; p. 449.

{3) D'Aii\nxx, 1. 1, p. ïjî.

{\) TOBK U.p. 301-3I}.

(4> Uitra miuivet, t. VU.

LES AVASIES

voisins, et vos sujets qui étaient les bienvenus partout sont aujourd'hui considorés comme d'infanics corsaires »',

11 faut aussi reconnaître que les Provençaux ne surent pas faire le commerce du Levant avec assez de bonne foi et de prudence. Entraînés par leur âpre désir du gain et par la facilité de duper les Turcs, ils se laissèrent aller aux plus insignes voleries. Tous les voyageurs sont en effet d'accord pour louer la sincérité et la simplicité natives des Turcs. « Ils sont naturellement assez simples, dit Chardin, et assez épais, gens à qui on en fait aisément .iccroirc. Aussi les chrétiens leur font sans cesse une infinité de friponneries et de méchants tours, On les trompe un temps, mais ils ouvrent les yeux et alors ils frappent rudement et se paient du tout en une seule fois. * »> On les trompait d'abord sur la qualité des inarcliandises qu'on leur portait. Ainsi la fabrication des draps, principal article de vente des Français, devint de plus en plus mauvaise, ce qui fit abandonnner les draperies françaises pour celles des Anglais et des Hollandais. Les marchands n'hésitaient pas i faire des balles dont les premières pièces étaient très belles et le reste de fort mauvaise qu-ilité.

Les Français portaient de grandes quantités d'argent dans le Levant et dans l'espoir d'en retirer de gros bénéfices, aussi profitaient-ils de la profonde ignoranc-e des Turcs, au sujet de la valeur des monnaies, pour les duper sans cesse. Les piastres d'Espagne, la monnaie la plus courante dans le Levant, étaient souvent altérées et c'est en vain que, quand ils en recevaient avis, les consuls et députés du commerce de Marseille écrivaient aux consuls des Echelles d'empêcher l'exposition et la vente de ces monnaies et leur ordonnaient de faire des visites sur les navires à leur arrivée; ces visites amenaient rarement des saisies.

Tandis que la Chambre du commerce s'opposait au trafic des piastres fausses', elle laissa se développer l'exportation bien plus dangereuse des pièces de 5 suis qui, peiidaiu 13 ans environ,

( t) Lcllie (ki coiiyith df MaisciUe au toi, ~ jaiiv. v6;,'. — V. LittiT li Iciiid, Jnr. Kif /. Atcliiv. ccmmiin. Corrcspotttl. — Cf. BU, 2(1. LtlUe à V amiral, S fhr. lôj'j. (2» Chardin, t. l. p. $. — V. Du Loir, p. 166. — Fermanel, p. 25. —

PoULUtT, t. II, p. 2?,

i;! V. hB, 76. Corres(>o»daiice df !a Chambre, kllres du 12 stptnnhre tfi^j 1.1 mai 1657, 10 imn 1661. — Arrêt du Parlement du 12 mai 1657 portant inhibitions et JiMcnsi-s j'i tous niaririiands, capitaines Jcs v.iisseaux, barques ou autres.... de porter ni exporter en la ville de Marseille et aux cotes du Levant et particulièrement en la ville de Smyrne les pièces appelées Isilotes, taleros, ni 4utre monn.iie augmentée à peine de confiscation de corps et de biens. Il, 2/.

L ANARCHIE COMMERCIALE

à partir de 1656, procura aux Marseillais des bénéfices de 80 et 90 0/0. « Les Turcs, qui les appelaient timmins, prirent les premiers à 10 sols la pièce... Elles demeurèrent quelque temps à ce prix et tombèrent .iprcs à 7 sols 1/2. Ils ne voulaient point d'autre monnaie. Toute la Turquie s'en remplissait et l'on n'y voyait plus guère d'autre argent, parce que les Fninçais l'emportaient. Cette bonne fortune les aveugla si fort qu'ils ne se contentèrent pas du grand gain qu'ils faisaient et ils se mirent ;\ altérer les pièces de 5 sols. Ils en firent fobriquer d'argent bas h Dombes puis i. Orange et û Avignon. On en fit de pires â Monaco et à Florence et enfin on en monnaya en des châteaux écartés, dans l'Etat de Gênes et en divers autres lieux, qui n'étaient que de cuivre argenté. Les Turcs furent longtemps à s'apercevoir de la tromperie, quoiqu'elle fût si grossière et si importante, mais enfin ils s'en aperçurent et elle les irrita si fort qu'ils firent partout de grandes avanies aux Français, les traitant de faux monnayeurs, quoique les Hollandais et les Génois y eussent autant de part. Ils envoyèrent des changeurs dans tous les ports du Levant pour visiter l'argent qu'on apportait et décrièrent cette monnaie, à la réser\'e du vrai coin de France qu'ils réduisirent i 5 sols pièce'. » Marchands et capitaines s'entendaient aussi très bien pour frauder les douanes du Grand Seigneur. A Srayme, par exemple, la rue des Francs longeait le port et, sur les derrières des maisons, les jardins s'.ivançaient jusqu'A la mer. On employait les nuits à déciiarger clandestinement les marchandises de valeur qu'on Elisait passer par ces jardins dans les magasins, en trompant la surveillance delà douane. Les Turcs, qui soupçonnaient ce manège, attendaient patiemment une occision puis se rattrapaient par une grosse avanie. On voyait même parfois des capitaines quitter le port avant de payer les droits de douane, sans se soucier des avanies qu'ils attiraient immanquablement à la nation.

0) Chardin, t. I, p. 4-5. « Les plus communes avaient pour coin d'un côté une lète de femme avec ces mois autour : yera lirtulif imago, et de Tauire l'écu de France avec ceux-ci : Curretu (>er totam Asiarn. » — V . Lettre de ht Haye à Colberi, <) octd're lôôf : « Tout le monde se plaint à .Marseille, du moins les honnêtes gens, de ce que le sieur Bowell, qui a entrepris la fabrique des piùccs de 5 sols les altère à un point qu'il y a ;$, îo et 55 o/O de diminution. » — Deppixg. Corresp, adni., t. III, p. 59?, — 11 faut dire, pour excuser les Français, que les Hollandais portaient en Levant des momuies aussi altilrécî que les piécCJ de 5 sols; c'étaient lesasselanis ou al>ouquels. « Cependant, dit Chardin, les Turcs ont si peu de discernement et de connaissance qu'ib estiment davantage cette tnoiuiaie que celle d'Espagne. »

LES AVANIES

Toutes les Echelles n'eurent pas à souffrir également des exacions; les plus èloignccs du Constatuinople y étaient le plus exposées, p.u-LC qu'il était plusditficile de porter plainte à la Porte et que ïes pachas y avaient plus d'indépendance. L'Egypte fut la terre classique des avanies; le pacha était un homme puissant; le Divan le ménageait, car il redoutait par dessus tout une révolte de l'Egj'pte. [1 y avait au Caire une nombreuse milice très turbulente qu'il fallait payer et entretenir largement, le pacha avait donc de grands besoins; tnfin la population détesLiit les chrétiens, beaucoup plus que dans le [reste de l'empire, et encourageait les officiers du pays aux tyrannies létaux exactions. Le consul du Caire écrivait, en 1630, i Bouthillier : « J'ai demeuré autrefois vingt-trois ans en ce pays exerçant la charge de consul ; j'en fus retiré puis j'y fus renvoyé au bout de [trois ans, à mon grand regret. Dans mon premier séjour, j'avais déjà [enduré beaucoup de peines, mais .\ mon retour j'ai trouvé les aflfliires si empirées qu'il n'est plus possible de supporter les torts et la tjrannie qu'on use envers les pauvres trafiquants. Je ne sais si des [escbvcs en pourraient supporter davantage, et si d'aventure nous nous prévalons du nom de S. M., nous entendons des paroles si nulbéantes qui nous mettent au désespoir '. » Comme s'il n'y avait [pas eu assez de ces maux, vers léjo deux consuls se disputèrent le {consubt du dire; la nation se divisa en deux factions et chacune 'excita, par des présents, le pacha à chasser la partie adverse. Cela dura plus de dix ans (1647-58) .m bout desquels le commerce d'Egypte [était presque ruiné; les navires n'osaient plus aller ;\ Ale.vandrie, à ausc des av.inies continuelles suscitées par ces brouillcries'.

Seide' et sa côte, depuis Acre à Tripoli, jouirent pendant vingt- |scpt ans d'une paix profonde, sous la domination du prince Druse Fakhreddin. Après sa mort (1635) ses deux (ils se montrèrent au contraire d'une exigence insatiable. « Si cela eût duré la nation eût été entièrement ruinée et aurait été obligée de faire banqueroute et d'abandonner le pays*. » En 1653 les tyrannies du gouverneur Hassan aga devinrent telles que la nation se décida à quitter Seïde et

(1) ta mai i6ju. AA, t^j.

(J) V. l'histoire de ces brouiilerics, chap. iv. — Pour les avanies continuelles que subissait la nation d'Egypte, v. la correspondance consulaire AA, }0).

(}) La nation avait d'abord été établie à Tripoli, l'échelle lut transportée 1 Seide en 1612 ù la suite d'une avanie inémor.ib!e, V, p. 13.

(41 D'Arvieux, t. I, p. 389.

ao

LANARClIlt; COMMERCIALL

se retira Ji Acre. Elle ne revint que quand ce paclia fut parti, après ses trois ans de gouvernement ' et ses successeurs ne valurent guère mieux, puisqu'on 1656 et 1657 le pacha lit deux avanies de 24000 piastres et qu'il fut question ;\ Marseille de transporter définitivement l'c-chelle ;ï St-Jean-d'Acrc*. A Barut une série d'avanies furent causées par la rivalité des consuls d'Alep et de Scïde,qui prétendaient tous les deux avoir ce vice-consulat sous leur dépendance'.

La correspondance des Consuls d'Alep est aussi remplie de plaintes contre les pachas et les douaniers, surtout après 1650. 1 Ce pacha et les autres, écrit le Consul en 1654, prennent un chemin à nous dire de six mois en six mois des avanies si grosses, que Cela est capable de ruiner entièrement ceux qui ont ici quelque fonds. II laudrait abandonner réchellc ou essayer d'apporter quelque remède par M. l'Ambassadeur* ».

En se rapprochant de Constantinople, les avanies devenaient plus rares. A Quidie, à Chio, et dans les autres îles de rArchipel, les marchands n'avaient guère i se plaindre que de la fréquence des présents. Smyrne était, s.ans contredit, l'échelle la plus tranquille : les Francs y étaient en bien plus grand nombre, ils restèrent toujours en bons termes avec h population qu'enrichissait le commerce et surtout il n'y avait pour gouverneur qu'un simple aga et peu de troupes. Q.uant à Constantinople, les ambassadeurs eux-mêmes n'y furent pas toujours .\ l'abri des vexations.

Lii nation française n'était pas la seule ;\ supporter des avanies, mais elle en paya plus que toutes les autres. Les Anglais , les Hollandais et les Vénitiens avaient compris de quelle façon il fallait vivre avec les pachas et ils savaient généralement éviter de trop grosses vexations, en prévenant leurs désirs par des présents souvent réitérés, ou en les satisfaisant sans protester. Les Français, au contraire, par leurs résistances la plupart du temps inutiles, ne faisaient qu'augmenter les exigences des pachas et de plus irritaient leur malveillance, Le pacha d'Alep, à la suite d'une querelle de ce genre

(i) D'Arvieux, t. 1, p. 262-69.

(2) BB, t. 3S juillft i(>S7, S »oi'emhie 16$"]. DéliMaliûiis dt la Chambre.

(3) V. Corrcslvmhnu consiilaiie, A A, }6^, — DU, 26. Correspoudatice Je la Clumhre : lettrts de i(>j6, 7. S juiii, ek. 24 dkemhe if'SS, — n".\Rvniex, t. II, p. 355-^5 : Hi^loiie du clfick viiironilf Aboii Kaiiftl , créé vice-consul .i ftirut; il coûta plus Uc lOp.cxKJ ccus :'i l;i n.iik)n.

(4) AA,j6.f, Il août 16^4. — V. les Plaintes contrcie douanier Bédic eu i6ic». V. ce que r.iconie La Boullayc le Goui; d'un .lutre douanier vers 1648, p. 547.

LF.S AVAKIES

qui avait durL* plusieurs jours, disait au Consul « qu'il savait que les Français étaient de la même nature que les huîtres, dont on ne saurait rien tirer, à moins qu'on n'enfonce le couteau bien avant entre les écailles; que, de toutes les nations qu'il connaissait, la Françiisc était celle qui savait le moins vivre en pays étranger; qu'il se serait contente d'un bouquet de fleurs donné par amitié, mais que puisque nous étions plus contents d'être dépouillés que de céder un mouchoir par amitié, il savait vivre avec nous de manière qu'il nous apprendrait à vivre avec lui'. » « Nous n'avons jamais accoutumé, écrivait un Consul h Marseille A ce propos, de remédier aux affaires que lorsqu'elles sont désespérées* »; mais, malgré les avis et les dures leçons de l'expérience, les Français n'apprirent pas .\ prévenir les avanies.

Celles-ci étaient en outre rendues bien plus ruineuses aux Français par la façon dont ils les payaient. « Les Anglais et les Hollandais savaient faire d'avance un fonds d'argent suffisant pour parer ;\ ces dépenses extraordinaires. C'était une règle établie que toutes les marchandises, qui venaient aux échelles du Levant sous Li bannière anglaise, payaient 2 o/o pour les dépenses futures de la nation. Cette taxe produisait des sommes plus considérables qu'ils n'avaient occasion d'en dépenser, et les mettait en état de primer et d'étouffeV dans leur naissance les mauvaises affaires qui leur arrivaient souvent. » Il était interdit .\ leur ambassadeur et ^ leurs consuls d'établir jamais aucune taxe sur le commerce sous prétexte d'avanie'. Chez les Français, les députés de la nation n'avaient jamais dans leur caisse que des sommes insuffisantes pour payer les avanies, ce qui explique leurs répugnances :\ les accepter. Il fiillait généralement emprunter aux préteurs indigènes, souvent juifs, à changes lunaires, c'cst-i-dire à des taux énormes qui s'élevaient parfois â 25 0/0 pour six mois, si bien que les intérêts .irrivaient en quelques années à doubler le capit.1l emprunté *. Pour faire cesser les changes lunai-

0) D'Ar VIEUX, t. VI, p. 2 55.

(j| l^ltre lin consul it'Alep aux consuls de Marseille, S mars 162}. AA, }6).

(î) D'.\kvieux, t. I, p. .42. — Savary. Dictio.iiiaire col. 1413-14.

(4) j\insi, pour liquider les dettes de M. de Ccsy, il fatbit loo.ooo livres environ, « J'ji oui dire A des gens qui le savaient bien, rapporte Chardin, que ces 100. ooi) livres furent remboursées si tard, que l'intérêt montait à trois fois .tutiint que le capital, de manière que cette avanie coùt.i prés de 150.000 écus à. la anion. » (I, p. (>). « Les changes à .Scyde s'élèvent à 2, 5 et jusqn'.i 4 0/0 par Itinc. I BB, I. 29 avril tCfS, Delib/tvlionde la Clfambre,

L ANARCHIE COMMERCIALE

res, les consuls prenaient l'argent nécessaire sur les navires qui arrivaient à l'échelle, c'est ce qu'on appelait une avarie '. Le montant de l'avarie était ensuite reparti entre les chargeurs des navires qui l'avaient pajcc, selon la valeur des marchandises qu'ils y avaient. Ceux-ci remboursaient les capitaines qui avaient fourni l'argent et fl devenaient les créanciers du corps du commerce. Li dette n'avait fait que passer de l'cchelle A la Chambre du Commerce de Marseille, mais on avait échappé aux changes lunaires. La levée de ces emprunts forcés qu'on appelait des avaries donnait lieu à de trèsgraves abus, par suite de l'arbitraire avec lequel on y procédait dans les Echelles; elle excitait des plaintes très-vives, car les marchands qui envoyaient de l'argent dans le Levant se trouvaient ainsi subitement empêchés de ùire les opérations sur lesquelles ils comptaient.

On ne pouvait employer ce moyen pour liquider les dettes des échelles, quand elles étaient considérables, car les navires désertaient celles où ils se savaient exposés à de grosses avaries. Quand une échelle était trop engagée, il fallait demander i la Chambre du ^j Commerce l'établissement d'une taxe sur les marchandises qui y S étaient chargées. Mais la Chambre elle-même devait demander l'autorisation i la Cour, puis, la levée de ces taxes étant affermée, il fallait trouver un adjudicataire. Apres de longs délais, la perception i ■commençait, les dettes de l'échelle allaient Être payées. Il n'en était ■ rien trop souvent : par suite de nouvelles dépenses, de l'intervention de ram'D.assadeur ou du consul, ou de la friponnerie des fermiers, les deniers étaient détournés de leur destination; après plusieurs , années de la levée d'une taxe destinée à libérer l'échelle, on appre-^| nait \ Marseille que l'argent était passé en grande partie ailleurs. Alors lesMarseilbis envoyaient une dépuration au roi pour se plaindre et demander la déchéance du fermier. Celui-ci protestait de la fausseté des accusations dirigées contre lui ; il fallait commencer une enquête longue et difficile, par suite de la distance des échelles et de la contradiction des témoignages et il s'engageait entre la Chambre du commerce et les fermiers d'interminables procès. Quand l'échelle était enfin libérée de ses dettes, il s'était écoulé des années pendant lesquelles les changes lunaires avaient continué A courir.

(i) D.ms beaucoup de documents les mots av.inie et avnrie sont souvent employés indilîércmment l'un pour l'.iutre. Ils avaient pourt.int un sens très (liiïiireitt. Ce qui explique la confusion, c'est que l'avarie se produisait généralement à la suite d'une avanie.

LES AVANÎT-S 25

Des aAranies continueront ;1 troubler le commerce plus de 20 ans après qu'elles s'Ctaient produites et coûtèrent plus de trois fois ce qu'elles avaient rapporté nu paclia'.

Par suite d'un système aussi défectueux et d'une confusion aussi inexprimable, les Kciielles se trouvèrent, pendant la première partie du xvii' siècle, presque toujours endettées, souvent pour des sommes considérables. Les consuls de Marseille écrivent au comte de Brienne, le 14 mars 165 1 : « Il est de notre devoir de vous donner avis du déplorable état auquel se trouve le commerce, par l'engagement presque général de toutes les Echelles»*. En 1661, Alexandrie qui n'avait presque pas cessé d'être imposée pour payer SCS dettes, devait encore 250.000 piastres'. En 1654, l'échelle de Seïde devait So.ooo piastres dont elle ne parvenait pas à se libérer, malgré l'assistance financière de la Chambre du commerce '. Les navires ne purent partir pour Alep, en 1651, car, à cause des dettes de la nation qui s'élevaient à plus de 30.000 piastres, les capitaines étaient exposés à voir saisir leurs fonds par le pacha'. Aussi les Marseillais, acciblés par tant de pertes réitérées, disaient-ils que c'étaient les avanies qui avaient réduit le commerce dans le piteux état où ils se trouvait vers ié6o*'. Les avanies auraient, en effet, suffi \ expliquer sa ruine, mais, malheureusement pour eux, d'autres maux non moins cruels avaient contribué à la rendre plus complète.

(1) Voir par exemple l'histoire du S o/o d'Alexandrie, Ju j 0/0 d' Alep et surtout t'intcrmiiiablc liquidation des dettes M. de Césy. (Voir chapitre IQ).

(2) BB,i6.

(}) 3 ieptrmhrt 1661. liB, 26,

(^) D"Arvieux, 1. 1, p. 269. — En 1658, laClumbre lui envole 25000 piastres ur faire cesser les changes lunaires, f] juin s6$S. BB, 36. — « Nous avons Éuni une .isçeniMéc pour tâcher de vous tirer de ces immenses usures lunaires, mais il l'.iut aussi Je votre côté vous y aider » /./ fh'rùr 166 1 , BB, 36. Lettre de la Chambre à la ttalion de Stide .

(5) Arch. Comm. CorresponJatice. Lettre des Consuls de Marseille à Ycard, avocat au Conseil, iH février j6jt, 2/ avril tâjr.

(6) Chardin, t. I, p. 6.

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