‹ Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIe siècleChapitre 12 sur 117 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA PIRATERIE

La première moitié du xvii* siècle fut une belle époque pour la piraterie. Chrétiens et musulmans, Turcs, Barbaresques, Maltais, Italiens, Français, Majorquins et Espagnols s'y livraient à l'envi dans la Méditerranée, et si chaque nation s'indignait des ravages exercés sur ses côtes ou de la prise de ses navires, elle pardonnait aisément à ses corsaires quand ils ramenaient leur butin dans ses ports. C'est en vain que les puissances concluaient des traités de commerce, où elles s'interdisaient réciproquement la course, et que les rois publiaient des édits pour les faire observer. La mer, dit avec raison d'Avenel, éveille l'idée d'une vaste forêt de Bondy où les voleurs seraient aussi nombreux que les voyageurs. Aussi ceux-ci ne s'y risquaicnt-ils que s'ils y étaient forcés; quant aux négociants qui y exposaient leurs marchandises et aux marins qui les conduisaient, c'était un vrai jeu de hasard qu'ils pratiquaient, plutôt qu'un commerce régulier. Quand M. de Seguiran vint inspecter les côtes de Provence en 1633, un marchand d'OUioules vint lui présenter un projet pour combattre la piraterie : il avait vu ses marchandises prises trois fois par les Barbaresques et lui même avait été deux fois retenu comme esclave '. Le voyageur Deshayes parlant des quatre routes qui conduisaient à Constantinople, dit « qu'il ne faut choisir la route de mer qui est la moins coûteuse que si on y est forcé, a cause des corsaires qui attendent entre Candie et la Morée », et le Hollandais Spon* n'ose pas aller par mer de Constantinople à Athènes. Sur mer, les capitaines s'attendent à tout moment à rencontrer un ennemi : aperçoit-on au loin un navire, vite on se

(i) Seguiran, p. 275 {Corresp. de Sotirdis. Coll. Doc. lu.) (2) Deshayes. p. 455. — Spon, t. I, p. 273.

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détourne de sa route pour se dérober, car c'est peut-être un corsaire; 1.1 rencontre est-elle inévitable, les deux navires se préparent tous les deux au combat, même s'ils portent des pavillons amis, car ils redoutent une ruse de guerre et on ne désarme que quand on s'est dûment reconnu, après avoir parlementé â distance. Il n'y a pas de relation de voyage dans le Levant, A cette époque, où l'on ne trouve un ou plusieurs récits de ces branle-bas de combat: mariniers Cl passagers se hâtent alors de débarrasser le pont de ce qui l'encom' brc, on apporte des matelas et des hardes pour former des remparts, derrière lesquels se pl.iccnt les hommes armés de la mousqueterie du bord, tandis que les autres vont se placer autour des canons et des pierriers '

Toutes les ijoici; cuiicn: tnen.icecs par les corsaires, mais il Ircquentaient particulièrement certains parages que devaient traverser les navires. Entre Malte et le cap Blanc ils gardaient l'une des entrées des mers du Levant, mais c'est entre Qindie et la Moréc, particulièrement « sur le Cerigue » ou A la Sapience, c'est-à-dire .S la pointe de Cerigo ou au large de Modon, qu'ils se tenaient en plus grand nombre, car c'était la route de Smyrne, suivie par le plus grand nombre de navires, et aussi celle de Constantinople et de l'Archipel. Dans cette dernière mer, ils occupaient les passages les plus fréquentés. Sur la côte d'Asie Mineure on redoutait les « Bogas de Samo », c'est-à-dire l'entrée du golfe de Smyrne. Entre Chypre et Satalie, les corsaires guettaient les bâtiments qui se rendaient ;\ Alcxandrctte, ;\ Tripoli ou à Seïde ; au mont Girmcl, ils attendaient ceux qui nllaient de Syrie en Egypte. D'Alexandrie ou de Ro-setie, on pouvait les voir presque en permanence, épier l'arrivée ou le départ des navires. Même les Barbarcsqucs ne se gênaient pas pour entrer et séjourner dans le port d'Alexandrie, en dépit des capitulations; ils s'y ravitaillaient et osaient même venir y vendre leurs prises*. Les \-aisscaux fran<;ais étaient attendus dés leur départ, aux abords des

(i) Fcrnianclcst poursuivi trois fuis (p. 240-24;. 4>2). — Coppin est poursuivi deux fois et pris, (p. 1 59, 369). — D'.'\rvitux (I. 32, III. Î7-|.| Tavcrnier (p. 160, 2J9) sont poursuivis a deux reprise». — ■ Tlicveuot est pris deux lois, etc.

(2) « l.e port d'.Mexandrie est le refuge de touit ie% ci>rs;iires de Barbarie, ils vont tous avitailler !.<.... ils épient les v.iisseaux des Tnareh.inds et quand ils sont prêts à partir, il les vont attendre .^ la mer, et s'il arrive, comme il arrive souvent, ' qu'ils retournent nu dit Alexandrie avec des esclaves français, ils ne les veulent point rendre, quelque» plainte* que nous fassions.... encore que nous ayions de Dons commandements ci les capitulations ». — lyllrt ilu comiil du Caiif U /'•"<• Unilier, la mai lôfû. AA, i"j.

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côtes de Provence et particulièrement auprès des îles d'Hyères. Fermancl r.icontc qu'il dut aller s'embarquer \ Cannes, au lieu de Toulon, parce que les corsaires étaient au i les d'Hvèrcs et Tavernicr fut poursuivi au sortir même de Marseille. Les Barbaresques faisaient même des descentes sur la côte et opéraient des rafles de prisonniers qu'ils emmenaient en esclavage. Aussi sur toute la côte de Provence, de Bouc ;\ Antibes, il y avait de distance en distance des tours, où se tenaient toujours des hommes de garde, qui prévenaient de l'approche des galères ou vaisseaux en allumant un ou plusieurs feux, suivant leur nombre. « Tous les soirs à l'entrcc de la nuit, rapporte M. de Seguiran, fl mesure que la garde du cap et terroir de Sifour fait feu et allume sou fagot, celle dudit la Gotat en fait de même et ainsi est continué en toutes les autres et semblables logettcs, jusqu'à la tour de Bouc et c'est le signe qu'on fait assure qu'il n'y a aucun corsaire i la côte; que s'il yen avait reconnu quelqu'un, ladite logette ferait deux feux et consécutivement toutes les autres qui sont depuis Antibes jusqu'ù la tour de Bouc : ce qui est fait et achevé en moins de demie heure de temps ' » .

La plupart des consaircs cependant n'avaient que de petits vaisseaux; les plus puissants portaient de 55 à 40 canons, mais les autres étaient beaucoup moins armés et incapables de lutter contre les vaisseaux de guerre des marines d'alors. Ils étaient bien supérieurs en force, pourtant, aux navires provençaux, dont les mieux armés n'avaient guère que 10 à 15 canons et quelques pierriers. Mais c'étaient surtout leurs nombreux équipages, de 100 à 200 hommes déterminés, qui donnaient l'avantage aux corsaires sur les Provençaux dont les plus gros vaisseaux n'avaient que 50 ;\ 70 hommes, et la plupart 20 à 30 seulement*. Quant aux polacres, barques et tartanes, elles ne pouvaient se défendre que contre les petits corsaires

(i) Inspection Je M. de Seguiram en 1633, p. 258-259, 384 (Corresfvnd. dt Souniis. Coll. Doc, In.j Les principales tours étaient i Bouc, au Bec de l'aigle de la Ciotat, au cap Sicié, au cap Bènat et à Antibes.

(2) Voici l'armement de quelques gros vaisseaux que M. do Seguiran trouva au port de Marseille : 10 two quintaux, 16 canons de fer, 4 pierriers de bronze, 24 mousquets, 24 armes d'haste, 650 boulets, 70 hommes (ce vaisseau était d'une grandeur extraordinaire). — 7.000 quintaux, 10 canons de fer, 6 pierriers, 24

mousquets, 24 armes d'haste 50 nommes. — j.cxxi quintaux, 2 canons, 6

pierriers de fonte, 12 mousquets, 12 armes d'haste 24 hommes. — 5.000

quintaux, 6 canons, 4 pierriers, 18 mousquets, 12 armes d'haste. — Polacre de 2. 500 ^x, 2 canons, 5 pierriers, 10 mousquets, 21 hommes.— Polacre de 1.800 qx, 4 pierriers de bronze et 2 de fer, 12 mousquets, 6 armes d'haste, 18 hommes. — Inspection de Seguiran, p. 234-235.

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de leur force, c't-uit il est vrai le plus grand nombre. Les Hollandais et les Anglais, au contraire, n'envoyaient dans la Méditerranée que de gros vaisseaux capables de nisistcr \ l'attaque d'un corsaire ; de plus ils navljjuaient gcncralcmcnt de conserve, formant des convois sous la conduite d'un ou de plusieurs vaisseaux de guerre, aussi leur commerce se faisait avec beaucoup plus de sdcurité. Le seul avantage des vaisseaux de Provence était leur légèreté et leur vitesse supérieure ; aussi les corsaires ne les prenaient-ils jamais quand ils allaient en Ircant, mais au retour ils étaient tellement chargés et embarrassés qu'ils devenaient pour eux une proie flicile. Il fiiut reconnaître que, même quand l'infériorité de leurs forces était notoire, les Marseillais se laissaient rarement prendre sans combat. Si des Ciipitaines se rendaient devant une simple sommation pour éviter les vengeances des corsaires, leur lâcheté était publiée à Marseille et ils avaient à craindre d'être poursuivis pour avoir manqué i leur devoir. Souvent, au contraire, capitaines ou patrons se défendaient avec achamement et les consuls de Marseille récompensaient par des gratifications leurs actions d'éclat. En 1610 l'assemblée de la communauté de Marseille avait décidé d'établir un excellent règlement : tous les ans on ferait trois flottes de vaisseaux, de 4 mois en 4 mois, dont la moindre serait de 6 bâtiments qui ne .se pourraient point séparer, soit en allant ou en retournant, sous quelque prétexte que ce fût. Tous les vaisseaux seraient bien munis d'hommes et d'armes pour se bien défendre'. Mais, ce règlement, comme tous ceux de ce genre qu'on essaya d'imposer aux Provcnç-uix, ne fut pas longtemps maintenu, s'il fut jamais exécuté '. I^cs .issuranccs permettaient bien aux armateurs et aux chargeurs de supporter les pertes de navires sans en être accablés, nuis elles augmentaient les frais du commerce et en diminuaient considérablement les bénéfices. Grâce au malheur des temps, le service des assiir.iiw-es ninritinus nvait pris en Provence une grande extension et

(») Rurn. p. -tjj-36-

(31 V. Registre I des insinuations de TAmirautù de M. : Enregistrement d'un

1 „^^ cmn les di'putiîs du commerce de Marseille et le capitaine Simon

in termes duquel led. Dansser armera en guerre \ vaisseaux pour escorter

A. ,>,.;, .ç mjrchaiids, 28 août 1610, fol. 291. — Qmimission donnée

KTal de l'amir.nutO de ValbcUc d'Huc au capitaine f-'rançois

>- ■■■■ ■ — . ,- - ..'lumandci les soldats formant l'escorte des navires marchands

désignés plus Jjjut, in novembre 16 10, fol. 297. — Anhiv. Df'parl. des B.-du-Rh.

L ANARCHtE COMMERCtALE

beaucoup de Marseillais, même les gcntîlhommes, y employaient leurs capitaux. Ce service, réglé par l'usage et surveillé par les consuls et les députés du commerce, fonctionnait beaucoup plus régulièrement que dans les a uta'.s villes du royaume.

De tous les corsaires, les Barbaresques étaient de beaucoup les plus \ redouter pour les Provençaux. La première moitié du xvn'' siècle tut l'époque de la plus grande puissance de leurs républiques, Alger, la plus prospère, comptait environ loo.ooo habitants et la course était devenue leur seul moyen d'existence'. Ses reïs ou corsaires, presque tous renégats, étaient devenus de plus en plus nombreux; leur ilotte qui se composait déjà en 1580 de 35 galères et 25 brigantins ou frégates, sans compter une grande quantité de barques armées en course, s'était accrue considérabk'mcnt, car en 1620, on vit sortir du port plus de 300 reïs dont So commandaient de grands vaisseau.v*. Dans les guerres du xvi" siècle ils avaient acquis la réputation méritée d'être les meilleurs et les plus braves marins de la Méditerranée et leurs galères, par leur armement, le soin et la discipline des équipages, avaient une supériorité marquée sur les galères chrétiennes. Plusieurs milliers de juifs qui résidaient il Alger leur achetaient le produit de leurs prises et le revendaient .'i leurs coreligionnaires de Livounit", ou même à des chrétiens et quelquefoisà des marchands de Marseille qui y faisaient de gros bénéfices. Les consuls de Marseille s'en plaignirent plusieurs fois au roi et c'est pourquoi ifs demandaient l'interdiction de tout commerce avec la Barbarie*, k Si les chrétiens, écrivaient-ils au roi, n'achetaient pas les marchandises prises par ceux de Barbarie leurs pirateries

cesseraient bientôt mais les sujets du roi d'Espagne, même ceux

de Maillorquc, Minorque et Sardaigne vont ordinairement en Alger et Tunis acheter les marchandises dérobées comme font aussi ceux

(1) Voir au sujet de la situation d'Alger au début du xvii* siècle l'intL-rrcssant ouvrage de De Grnnimont. — Cf. Plantet. Coirespondattce.

(2) Le II nurs 1623. 61 navires partaient ji la fois en co\iric(Areh. Cfunibre. AA. so/). En r6î6, le P. D.in dit qu'ils avaient 70 vaisseaux de 40 à 25 pièces de canons « tous les mieux armés qu'il fut possible de voir, d II faut y .ijouter au moins le double de petits bùtiments de rame (De Grammont, p. 18;). Le Mercure de France estimait le nombre de leurs corsaires à huiciante-cinq. (Plantet, p. 17. Mercure de Fratue, VI, .170).

(}) V. ArJi. Chumh. Hfi, 4, 22. — Voir dans les registres de l'amirauté de Marseille de nombreuses ordonnances d'iiuerdiction en 160.)., 1607, 1611, 1615, fol. «55, 198. 506, 352, 357. Arcb. Di'part dfs B.-dn-Rh.— \'.Çi\T. 1618 (////, /), juillet 161J, (Arch. Comm.}, octobre i6}i (HH, .f), septembre i6j8 {HH, /).

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JcNicet'i dtr Vilicfranche, mais plus frcqueinnient ceux dcLivoume, M. le Gr.ind Duc permettant que toute sorte de nations fasse le trajet Je Barbarie et Livournc et y porte les dites prises'.» Un religieux Récollet esclave à Tripoli écrivait aux consuls de Marseille au sujet de ces patrons de barques qui venaient acheter les produits des prises et les portaient à Livourne : « Leur ayant demandé de quelle conscience ils osaient faire ce initier, ils allèrent jusqu'il dire que le pape était le beau premier qui autorisait ces brigandages, et que s'ils s'en allaient ;^ Civiu-Vecchla avec leur barque^ ils y seraient les

bien venus et aussi bien reçus qu'à Ligourne que cent autres en

faisaient autant et plus tous les jours, ;\ Tunis et en Alger, Enfin, leur disant comment ils feraient pour se confesser, ils me faisaient réponse que pour 1/4 de piastre ils trouveraient plus de prêtres qu'ils n'en voudraient'.»

La taïffe, ou corporation des reïs, devint alors la vraie maîtresse d'Alger. C'étaient eux en effet qui faisaient vivre la République. C'est sous l'influence des reïs renégats qu'Alger s'atlVanchit de plus en plus de l'obéissance ik la Porte; ce sont eux qui rendirent inutiles les nombreux commandements que, depuis de Brèves, nos ambassadeurs obtinrent pour leur interdire la course sur les vaisseaux français'. Toute paix était devenue impossible A observer pour les Algériens; vouloir la leur imposer c'était leur demander de se condamner eux-mêmes X la ruine. Les pachas se trouvèrent alors dans une singulière situation, exposés .\ un double danger de perdre leur tète: s'ils laissaient trop ouvertement violer la paix avec les Français, les plaintes des ambassadeurs pouvaient les faire destituer, comme il arriva en I<îl9'; s'ils voulaient la maintenir, ils provoquaient le mécontentement des reïs et de la milice, outre qu'ils perdaient un grand profit. Dès lors, ils changèrent de tactique et se mirent à épier soigneusement les moindres infractions i la paix, pour les transformer en un casusbelliet se donner un prétexte plausible pour recom-

(t> Miwcirf ail roi t^ juillet tôij, HH, i. (En marge) ; S. M. répond qu'elle &:rira à ses ambassadeurs et .igents rilsidant auprès de ces princes.

(2) ^J, }JS, î; avril {(<}.(.

<J) V. Lrttit tif Si lie Ciiy, lo *f/fUiiih,' 1624, AA, 14]: « Ces ^ens-ci, dit-il, tic veulent ni ne peuvent cli.Uier ceux de Barb.irie, vu que c'est maintenant leur bra> dfoit et la princiale force (ju'ils aient par mer. » — Voir une série d'autres Ictiresdc 1624. AA, 14].

(4) Lettre tU CoiiHanlinopk aux consuls de Maneilli:, ju imirs ;6;y. AA, 16S.

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mencer leurs larcins suns risquer leur tète*. » Il faut dire que les occasions de rupture ne manquaient pas aux pachas, les Français ne montrant pas plus de respect pour la paix que les Algériens euxmêmes. Nos corsaires, Toulonnais pour la plupart, se souciaient peu de l'observer, car elle ne profitait qu'aux Marseillais leurs rivaux. Les consuls de Marseille entendaient mieux les intérêts du commerce et les délibérations des Bureaux du commerce montrent qu'ils taisaient tous leurs efforts pour bien accueillir les Algériens qui venaient dans nos ports*.

En 1609 la fuite du corsaire flamand Simon Dansser ou Dansa qui, après avoir foil longtemps la course :\ Alger, vint s'établir en France, et l'enlèvement de deux cinons^ qu'il vendit au duc de Guise, fut le prétexte d'une guerre qui dura vingt ans. Marseille, douloureusement atteinte dans son commerce, résolut de se défendre elle-même et arma des galères dont le commandement fut donné à M. de Mantin et .\ J.icques de V'incheguerre, chevalier de Malte; ces deux hardis marins firent bientôt redouter leurs noms sur la cote d'Afrique. En l6l6, les Algériens voyant se continuer ces armements, se décidèrent ;\ traiter et envoyèrent deux députés ;\ Marseille. Les pertes des armateurs français s'élevaient déjà à 3.000.000 de livres sans compter la valeur des captifs*. La paix fut jurée dans une grande assemblée, en présence du comte de Joigny, général des galères de France. Mais les députés envoyés de Marseille pour la faire ratifier et échanger les captifs furent fort mal reçus p.ir le divan et la milice et obligés de se rembarquer rapidement, car on menaçait de les m.iltraiter". La cour se décida, en 161 S, .\ faire un puissant armement, dont le duc de Guise exposa le plan dans une grande assemblée à Marseille*. Les Algériens, effrayés, envoyèrent

(i) De Grammos:t, p. i}5.

(a) .Irch. comniiéiiaks J( M. Dilthiralions, 3} stbtcmbrt i6aj : Fournitures de vivres et J'agrcs faites aux galères algériennes mouillées aux iles.

(5) V. Dt Grammokt: Le4 deux can,ms Jt Smoii Dama. Alger, 1879.

(4l De 1611 à 161 }, d'après une liste drt-ssée par les députés du commerce au grcfi'c de l'amirauté, les Algériens avaient pris ) vaisseaux, 1 polacrc, 3 barques et ] tartane. A.1, J44. — « En i6t6 les corsaires d'.\frique prirent tant de voiles sur la ville de Marseille dans sept ou huit mois que la perte égala i j ou iSooooo livres.» Ruffi, p. 458.

(j) Arcl. commun. Dilibcratiom. 16 «■//. 1616, ij août ijij, t) nov. j6ij,

(6) AiitmbUf du 13 juilltt i6iS. Arch. commun. Voir Registre J âts Jiisinitali<ms âr l'amirauti, fol, fo-i, joS, deux arrêts du Conseil ;\ ce sujet.

LA PIRATERIE

Je

deux ambassade

faire la

fut

nouveau deux ambassadeurs pour laire la paix qui lut conclue après un an de négociations' et les préparatifs étaient faits pour le retour des négociateurs à Alger quand une catastrophe imprévue vint rallumer la guerre.

La nouvelle arriva à Marseille de la prise d'une pobcre par les Algériens qui avaient mis ù mort tout l'équipage dans l'espoir qu'il n'y aurait personne pour révéler cet odieux attentat. Aussitôt, la populace furieuse se porta sur le quai, aux maisons où les ambassadeurs algériens étaient logés avec les esclaves qu'ils devaient ramener, et les massacra malgré les efforts des consuls'. En vain le Parlement de Provence, le 21 mai 1620, condamna à mort quatorze des chefs du mouvement et en envoya d'autres aux galères, une émeute formidable éclata à Alger le 8 août; il fut un instant question de brûler vifs le consul et les résidents français et la guerre recommença sans merci. Le commerce français essuya des pertes d'autant plus grandes que tous les vaisseaux marchands étaient sortis dts ports sur la foi des nouveaux traités. Le général des galères Emmanuel de Gondi partit en croisière A la fin de juillet 1620 et prit ou coula six gros vaisseaux aux Algériens, mais il eût fallu agir contre la ville elle-même pour obtenir un résultat sérieux.

L'année suiv.inte, les consuls de Marseille s'adressèrent A Louis de Prévôt sieur de Bcaulieu, vaillant capitaine qui commandait la galère du duc de Guise. En deux mois de croisière, pendant la plus mauvaise saison, il s'empara successivement de trois vaisseaux et d'une barque, il avait diminué les forces d'Alger de 530 marins. Puis les Marseillais firent un armement de trois vaisseaux commandés par Théodore de Mantin, vice-amiral des mers du Levant, pour convoyer les navires marchands ; de Mantin soutint devant Syracuse un combat furieux contre cinq corsaires algériens et sauva le convoi qu'il escortait*.

Le Divan d'Alger qui s'était préparé cette année-li « .1 armer huictante navires de guerre, aux fins de saccager La Ciotat,

(t) V. Dilibéralions des iS et J3 décembre lùtS, if janvier 161^, 16 octobre lônj, 1 janvier 1620, i"fhrier 1620. Aich. commun.

[2) 14 mars 1620. V. .'tssemblh du ts murs 1620. Arch, commun. — V. DE Crammost : Histoire du massacre des Turcs à Marseilleen 1620. Paris, Champion, 1879, tn-]6.

(}1 V. Archiv. Commun. Délibérations, i S décembre 1621, 9 mars 1612. — V. RuFFi, p. 463-466. — Le duc de Guise, amir.il du Levant, avait fait voter un ^rinà armctnent dans l'Asieniblèe du 8 novembre 1620, nuis il n'eut pas lieu.

Mylb

L ANAKCMIE COMMERCIALE

Cassis Cl louie la Provence, mettant 6.000 hommes en terre »', n'avait jni accomplir ses desseins. Cependant le roi s'était adressé à la Porte et les démarches actives du comte de Césy firent décider renvoi à Alger de Soliman, tchaouch du Grand Seigneur, en 1622'. Mais celui-ci négocia pendant toute l'année 1623 sans rien obtenir et les commandements de la Porte, renouvelés avec plus de force, furent en vain signifiés aux Algériens, en 1624, 1625 et 1627 *.

Pendant ce temps les Barbaresques n'avaient pas cessé leurs ravages. Alors même que leurs députés séjournaient à Consiantinople, ils « étaient à Scio et encore plus prés A garder les passages, ne laiss;int passer aacun vaisse;iu sans lui donner la chasse et ayant même été dans le port de Scio attaquer et barques et vaisseaux français. » Pour les en éloigner, le Sultan irrité dut les menacer de les fiire couler par la forteresse de Chio. L'ambassadeur profita du mécontentement pour faire prendre une décision énergique : « Ce matin, écrit Césy le 10 novembre 1627, en présence de Sa Hautesse, il a été décidé de faire venir le casteian de Pogia pour être châtié d'avoir reçu une prise sous la forteresse du G. S. et d'envoyer un aga par tous les lieux maritimes depuis Satalie ;\ Durazzo défendre sous peine de la vie aux Beys et Cistelans de recevoir les corsaires et même leur refuser l'eau et le biscuit comme A des rebelles » *.

Enfin la paix, signée par Sanjon Napoilon, le 19 septembre 1628, vint rendre au commerce la sécurité que l'autorité du Sultan était impuissante à lui assurer. Les pertes du commerce français avaient

(i) iMlre du Consul Chain aux Consuls lUMaisdUe. A A, 462.

(2) V. Lettres de M. d( Cesv aux Citusiils de Marseille, ij septembre /<«23, if noirmbre, 7 décembre 1631. AÀ, 14},

(î) En 1624, le sieur Vcnéricr est envoyé à Alger .ivcc un cipiJji. (V. Lettres de Cèsy. AA, 14}. — En 162) , les Algériens eux-mêmes, alors en guerre avec les Angl.iis et les IIolLinJais, menacés en outre par un grand armement que préparait le duc de Guise, envoient des députés d Marseille pour traiter. (Aichiv. Commun. Delib. du 16 Jèvrit-r el 21 mars i('2j). linlin Sanson Napoilon, envoyé •^ Consiantinople Jés U>2}, va négocier la paix à Alger, 162^. — V. I.i-oS DouKGUÉs. Sansmi S'iipolhii. — Dii Giiammont : Lti mission de Sanson Napollcti.

(4) Lettres de Ce'sy aux Consuls de Marseille, } mars it>2j, 1 j avril i62j, 10 novembre tb2'/. AA, 14}. — Le Sultan n'était d'ailleurs pas mieux obéi par ses 1 officiers que par les Barbaresques, témoin la lettre que Césy écrit quelques mois après, le 6 mars 1628 : « Ces jours-ci voyant que Scio. Foggia et autres lieux de ' déi;i devenaient une petite Barbarie, je pris occasion d'exclamer sur ta prise de 1.1

polacrc J'ai olneiiu que le châtelain de Foggia avec le bey, le chi.iya, le navp

cl Y'A^i de Scio seraient amenés à cette Porte où je les poursuis vivement les ayant fait mettre en prison. Les ministres du G. S. les pinceraut rudement par la bourse. » AA, 14}.

LA PIRATERtl

L-iii t-nomics dans cette seconde période de l.i guerre: de 1613 i 1621, les corsaires avaient ramentl- 936 bAtiments dans le port d'Alger. Encore n'est-ce pas le nombre total des prises, car ils ne se donnaient souvent pas la peine de remorquer les vaisseaux qu'ils avaient pris, mais ils les coubient à fond ou les incendiaient. S'il faut en croire Isaac de Razilly, il y avait, en 1626, près de 8.000 matelots français retenus comme esclaves A Alger et A Tunis '.

Les premiers temps qui suivirent la paix furent heureux et le traité produisit de si bons effets qu'un an après l'échange des signatures il ne restait à Alger que deux captifs français que l'on recherchait activement pour les rendre. Le général des galères d'Alger écrivait aux consuls de Marseille qu'il viendrait au printemps suivant les \isiter avec ses galères *. Mais ce furent les Marseillais euxmêmes qui commirent une série d'infractions i la paix. C'est en vain que Sanson Napollon essaya de calmer les Algériens, les reïs recommencèrent leurs courses et la guerre reprit de plus belle, le Divan n'ayant pu obtenir satisfaction.

De 1629 à 1634 le P. Dan estime que les Français perdirent 4.572.000 livres par la capture de 80 vaisseaux, dont 50 des ports de l'Océan, et de 133 1 marins ou passagers. Même le sieur Blanchard, député par la ville de Marseille en 1632 pour racheter des esclaves, écrivait qu'il y avait ;'! Alger 2. 300 Français déjà vendus ou en dépôt dans les bagnes*. La cour de France hésitait A renouer des négociations et il y avait dans le Conseil un parti qui voulait une guerre sans merci et l'extermination de la marine barbaresque ; le parti de la paix l'emporta et on envoya A Alger Sanson Lepage, premier héraut d'armes de France, pour demander la restitution des captifs et un nouveau traité*, mais il revint à la tin de 1634 sans avoir pu rien conclure. Richelieu se décida à contenir les Algériens par des croisières, tandis qu'il chargeait inutilement Sanson Lepage en 1637 d'une nouvelle mission.

0) V. MiiiiiiCfils de l'iirnc VI, fol. ùi tt 63. Bibl. de Cnrpentras, cité par Du Cramhont, p. ]6o. — Mitnoirt Je A'u^iVi'v, />. -27, cité p.\rrititoNSH.\u, II.-ijo,

{i) Le 36 «Icccmlire 162S. V. Piastet, Cotrespondauce.

(O hltie du tS aitii t6^2. AA, .jfi}. — Les consuli Je La Gotai dirent .1 M- de Stguiran en 16^5 qu'en une iculir anncc ils avaient perdu 2; barques et l)0 de leurs meilleur'* jiidrtn:>, — luijtdiou de M. Jr Sf};uirtiu, (>. jjy. Coir. df Sxmidii. — Doi. In.

t4) Le P. Ujn, r^demptariste, .luiciir d'une intéressante histoire de la Barbarie, accûinjugnait Santon Lep.igc.

L ANARCHIE COMMERCIALE

G.'S négociations, accompagnées de faits de guerre, ne firen qu'exaspérer les Algériens, au moment où les diflîcultés de I; guerre de trente ans et la présence de la flotte Espagnole sur noi côtes ne permettaient à Richelieu de rien tenter contre eux en 163 et en 1639. Heureusement le désastre que firent subir les Vénitieni à la flotte Barbaresque, unie à celle du sultan dans l'archipel au porl de la Velone (1638), empêcha les Algériens de profiter de notn impuissance. La mort de Richelieu amena la cessation déiinitive de croisières reprises en 1640 et 1641 '.

Les difficultés financières croissantes et les troubles qui agitèreni le royaume, empêchèrent Mazarin de les continuer et les MarsetUaij épuisés ne pouvaient songer A faire eux-mêmes des armements. Sans les Vénitiens et les chevaliers de Malte, la Méditerranée eût éti abondonnée sans défense à la piraterie. Enhardis par l'impunité, les corsaires vinrent jusques dans les eaux de Marseille dont pourtani les galères sortirent pour leur donner la chasse, mais on dut se borner ù assurer la sécurité des côtes*. C'est dans ce but qu'en 1653 Anne d'Autriche accorda aux Marseillais sa galère La Reyne, la plu forte de toutes, et qu'en 1656 le roi leur en fit donner une autre*.

Pendant ce temps, notre consul était mis aux fers en 1650 et y restait jusqu'en 1652 sans que nous demandions de réparation ; on se contenta de déclarer que le consulat d'Alger serait supprimé Quand Mazarin fut délivré de la guerre contre l'Iispagne, il put songer A venger ces insultes. Dès iX)^S il donna l'ordre au chevalleE de Cler\'iUc de reconnaître les côtes de la régence pour y chercher un endroit favorable A une Installation permanente : c'était la première idée de l'expédition de Diidjclli. En même temps le roi

(r) Au sujet de ces arin».Tncnts. voir ia corrtsbondana de Soiirdis. Doc. In. îl, clxtp. A',/!. }<>i-i4S ■ Expéditions contre les Etats B.irbarL'squt's 1637, î^- î9' 4*^. 4* — Coi respoii,! . de RUMieti, IV, 575, V, loji, 106S, Vil, 26s — Mimoire iur lf$ affaires J'Algn de 16 ji li f^;<;. A rchivrs dts aff . Ûr. Mim. el Doc. Atgrr, AT. — De Grammovt. Mission de Sanson Lepage, Alger 1S80. — Hist. d'Alger, p. 167» 191. — Pi.AKTCT — SrtiN, Un dessein /rau{ais sur Alger el Tunis sous Louis XIII, Revue de Géogr. 1883. p. 21-29.

(2) V. Arch. Comiii. de M. DélîWrations : 27 juUlel 164s. Les corsaires sont aux lies d'Hyùres, on ne peut amier une galère, 20 décembre 1646. Priirc i M. de Vincheguerre d'armer des galères — 22 jativ. 164^. Négociations i. la cour pour un armement — 9 Jhr. 164"]. Prière â l'archevêque d Aix de faire sortit quelques galères.

(}) V. Lettres de Louis XIV, Arme d' Autriche, Mazarin aux Marseillais (mars, avril, mai t6u) AA, j; BD, Si. — LeUre de l'avocat au conseil Ycard, so mil j6}6 : lettre de Louis XIV, S Jhr. tùjô, BB, Si.

LA PIRATERIE

autorisait secrètement le commandeur Paul A tenter une entreprise contre Alger et faisait armer activemant à Toulon, mais, faute d'entente avec le commerce de Marseille pour les dépenses, l'armement ne fut pas poursuivi. Ainsi depuis léio, sauf une seule anntie d'interruption (1628-29), la guerre n'avait pas cessé avec les Algériens '. Par les chiflVes qui nous sont parvenus sur les premières années de la .^uerre on peut juger dts pertes énormes que supporta le commerce' ; on peut admettre qu'elles furent moindres pendant l'époque des croisières organisées par Richelieu (1635-41), mais pendant les vingt années qui suivirent, il resta exposé sans défense à toutes les attaques des corsaires.

Les autres Barbaresques furent loin de lui faire subir auunt de maux que les Algériens. Tunis était beaucoup moins puiss;mte qu'Alger et elle vécut souvent en paix avec les Français. Le gouvernement était à peu près le même qu'il Alger, mais le pacha n y avait même plus le pouvoir nominal*. Depuis i6oo environ, le clicf suprême était le dey, élu par b milice, qui gouvernail avec le divan des janissaires, mais la taïffe des reïs avait le même pouvoir occulte qu'à Alger et son chef, le capitaine général des galères, ou bey, participait officiellement au gouvernement ; c'était le second personnage de la république et souvent il contresignait les actes publics avec le dey j en réalité, il avait plus de puis&mce que le dey luimême. Durant cette période, les Tunisiens avaient environ 6 ou 7 galères, 5 ou 6 gros vaisseaux eC un certain nombre de petits bâtiments ' ; ils étaient loin des So gros vaisseaux des Algériens.

(1) Il faut remarquer cependant que depuis 1628 In rupture ne fut pas oflicielle. Ainsi If Pacha dans ses lettres à Louis \lV, en 1648, en 1661, proteste de son disir de maintenir la paix. (V. Pl.\\tet, p. 53, S7)

(2) Il faut se dclîer des chiffres qui sont cités dans les diffc'rcnts ouvrages qui ont traité de cette question, car ils se contredisent singulièrement.

(;) « On lui fait beaucoup d'honneur, mais il n"a point de voix au Conseil d'Etal et il ne se niclc de rien que de boire, manger et se divertir comme bon lui Ktiiblc avec les appointements que la république tiii donne. , . il ne peut sortir de sa m.iison sans la permission du day et il faut qu'il s'accoutume :i cette soumission s'il veut demeurer en place, car s'il témoigne quelque répugnance, le Divan s'assemble et sans autre formalité on le tait embarquer et on le renvoie à Constantinople. » D'Arvieux, t. IV, p. 55. — « Il lui en coûte même 100 piastres chaque fois qu'il veut sortir. » Thévenot, p. 551.

(4) Kn 1618, ils ont 6 galères et 5 gros vaisseaux. Lillre du consul de Tunis tS lurvetnb. 1618, AA, ;ri. — Dans peu de jours il doit sortir 7 galères de Bizerte. Id. 3 mai 1624. AA, ^12. — «Les 7 g.ilères de Bizerte sont sorties de b Goulctte. » /; juilld jôif. AA.sij- — En 1666, d'après d'Arvieux, Tunis entretenait : « 3 galères, 6 ou 7 vaisse;mx et un nombre de barques de brigantines et autres petits bitimcnts. »

'il

36 l'anarchie commerciale

Cependant ils ne laissaient pas d'être redoutables, puisqu'en 1657 ils avaient dans leurs bagnes lo à 12000 esclaves chrétiens'. Leur port de guerre principal était Bizerte où stationnaient les galères ; il était mieux placé pour l'attaque que la Goulette et offrait un refuge assuré, tandis que les chrétiens vinrent souvent attaquer leurs navires sous le canon du mauvais fort qui protégeait ce dernier port. Quelques petits corsaires partaient aussi de Sousse ou d'autres ports de la régence. La course nourrissait les Tunisiens comme les Algériens, mais ils avaient aussi d'autres ressources et attachaient beaucoup plus d'importance au commerce. « Les ports de ce j^ royaume, dit d'Arx'ieux, sont libres à tout le monde, toutes les

Jl , nations y sont bien venues quand elles y viennent pour trafiquer.

j;; *: Les Maltais même, quoique ennemis irréconciliables des Tunisiens,

\ viennent charger des blés, des légumes et autres marchandises avec

'I , leurs propres bannières déployées, on les reçoit, on commerce avec

eux et ils font tout le commerce qu'ils veulent *. »

.\vec une pareille population, la paix devait être, et fut en effet ■ , " plus facile à entretenir qu'avec les Algériens. Déjà, en 1605, de

Brèves avait réussi à lui faire recevoir les commandements du G. S. • il. , et à lui faire promettre d'observer la paix. Cependant les Tunisiens

i ; violèrent bientôt leur parole ; ils continuèrent leurs courses tout en

!j prétendant maintenir la paix, et trouvaient toujours des prêtentes

pour justilîer leurs pri>es* : de 161 1 à 161 5, ils prirent 6 vaisseaux et 2 barques *, plus que les .-Vlgériens dans le même temps, et dans les six mois qui suivirent, S vaisseaux e: barques tom'?èrent encore entre leurs mains ■. La situation i'aggrava en 1614 : M. de Mantin vin: >e prc^enter .1 la Goulette avec un gros vaisseau e: deux pataches pour raire des represcntaîior.s, nuis un conliit écla:a et il se retira e" prena::: deux v.xis>caux ; pour »e veni^er le dey mis les résidents :"ra"çai> i la ch.;:"e, leur ni ra>er la barbt c: ordonna à ses capitaines

:■ Li ..;.. .-. 'i':. ..'.. > T.--. :.-■: .-i.-i, ; . — Kr. irio. les Mar-

v^-....> .-.Tv^:-.: ■•■,•;•.. .~:c:-.: j.— .:-l i-\ ; •. ^;>>viu\ ^■,":""-..-.~ii-^ r-2r le fameus S. "UT. l"^..:-.v:. >-.-. :.■::■:.'-.■. -.•..: ir h:>.-" t:-::^ l^-> :•.■.■::> ii-> T:;r.is:i-:î>. — Le «■.■.•■.-;»■.« .■.■•-■... c. "...;■;..■.- .. ■...!->^;.\ n.-.-> ^-;::i ?.;;;i>. — En ifii, JcJn .:» F.:.";, w.-.. . .. '...:> •.■.■.•. .» J; .:^ t-.;..-» ?.:: '::.;.-; jj :o:. i.-&sjyj en •....-. ^.. .j:.-.. . . — : : :.-::. .^> V...'.. . .- v:..:.-: p,".:r .-;s mois jvec

LA PtRATERIl ^^^H~ 37

Je prciidie les vaisseaux de Marseille, d'en noyer les capitaines et écrivains et de réduire les mariniers en esclavage ' ; cet ordre fut exécuté pour 22 barques de la côte de Provence que les galères de Bizertc prirent pendant le mois de juin. L'année suivante, 377 esclaves français s'adressaient A Marseille pour obtenir leur liberté'. En 1616, Sanson Napollon, consul d'Alcp, qui devait plus tard montrer son habileté diplomatique en rétablissant la paix d'Alger, obtint du Grand Vizir des commandements pour faire restituer les esclaves et les marchandises et les fit porter par un envoyé accompagné d'un Ichaouch de la Porte*, tandis que les Marseillais, qui souflrircnt cette année-là leurs plus grosses pertes, se décidèrent ;\ faire La dépense d'un puissant armement. Us équipèrent cinq grands vaisseaux et deux pataches, chargés de 1500 soldats. M. de Vincheguerrc qui les commandait alla se présenter devant Tunis et fut assez heureux pour signer la paix. Issouf-dey montra aux négociateurs beaucoup de bonne volonté dans la restitution des prises et le traité fut solennellement ratifié le 17 août [617 à Marseille par les envoyés du dey et le comte de Joigny, général des galères, au nom du roi*. Cette nouvelle paix ne fut pas mieux respectée. En i6i8i la nouvelle que le capitan pacha, au lieu de punir Hassan Aga de Bizerte qui avait pris un vaisseau de Marseille'', avait partagé avec lui l'argent de la prise et l'avait fait bey, Issouf-dey commanda A ses cinq vaisseaux de prendre en mer tout ce qu'ils trouveraient et en quelques jours ils envoyèrent ;\ la Guulette deux vaisseaux français. En 1620 ils s'emparaient d'un chargement de la valeur de 800.000 livres venant d'Alexandrette, cependant ils ne prirent pas prétexte du massacre des Algériens à Marseille pour rompre la paix. Pendant ks années qui suivent, la correspondance du consul dcTunis est remplie par les nouvelles de prises faites par les Tunisiens. Aux plaintes du consul , le dey répondait « qu'il n'avait nullement pour agréables les dites courses, mais que, quand les cors;iire,s étaient A la mer,

0) Md-rac lettre.

U) Mémoire pùur Its pauvrts adtvts ftastçais dt Tunis, 3<j sept. IS'S» ^^i i44- Liste de Î77 noms.

(\) iMire de Santùii XapoVûu aux consuls de Af,, 6 fk'n s6l6. A A, )6f.

{■y\ Arcinv. Cimimun. DiUbh lUiam , if> nof. 1616. iSnm'. 1616, fj iioùl iôi~. V, Citrusp. titfoyie de Tunii aux (otiitih de Marsrillt. AA, jw et s N- l'ublicc p.ir r^NiuT. t. I, p. 9 et suiv.

(;) G: fait est rappelé Jjns un Cahitràt doWancesde la ville Je Marseille adressé «u roi le (S janvier 1620 et publié par Flantet, t. 1, p. 40-4}.

L ANARCHIF. COMMERCIALE

il ne pouvait nullement les commander, o En 163 1, sous prétexte qu'un corsaire tunisien avait é-tc- mis i mort à Marseille et ses gens mis i la chaîne, il laissait vendre publiquement les Françùs au bazar, ce qui ne s'était pas encore vu. Les corsaires de Tunis venaient jusqucs sur les côtes de Provence : deux ans de suite le redoutable Sanson croisa aux abords des îles d'Hyèrcs avec ses cinq gros vaisseaux'. Après 18 ans de cette paix, malgré les nombreuses restitutions d'esclaves* accordées par Issouf-dey, « une infinité de personnes qui avaient des parents esclaves » priaient les consuls de les racheter et, en 1643, 150 esclaves français réclamaient encore leur libération'. Du côté des Français, il est vrai, le respect du traité n'était guère plus grand, ainsi qu'en témoignent les nombreuses demandes de restitutions lattes par l'intermédiaire du consul ou par les lettres du dey lui-même*. Ces violations fournissaient aux corsaires le prétexte, qu'ils étaient heureux de saisir, de continuer leurs dépréd.itions ; en vain le consul alléguait-il au dey que les prises étaient faites par ceux de Toulon : « il ne se peut faire, écrit-il, de lui ôter de la tète que vous ne commandez toute la province'. »

Les consuls de Marseille mirent toute leur application h conserver cette paix, si illusoire qu'elle fût. Ils s'armèrent de patience et adoptèrent vis-À-vis des Tunisiens une conduite toute différente de celle qu'on tenait vis-à-vis des Algériens. Le consul de Tunis leur écrivait avec raison que, s'ils voulaient faire un armement, il fallait en faire un sérieux, car autrement ils ne feraient qu'exciter les corsaires et il valait beaucoup mieux supporter les choses comme par le passé'. Le mauvais succès des petits, mais coûteux armements, tentés contre les Algériens, dut convaincre les Marseillais de la justesse du raisonne-

( I ) Voir Lfttrti du consul de Tunis aux consuls de MarseilU, particulicretnent i S novembre téiS; 31 mars, 21 avtil 1630 ; j juillel, it' sepUmhrt 163: ; 27 mars, 3} airil 1613; 30 août i(>3y, 9 narvtnû're 1634; so fhrùr :6iS\ 11 ûinl 163^; 31 it<n>emhre i6)0 ; tn avril, 14 octobre tôji, etc. AA, fu-jt;. Beaucoup de ces lettres ont tic publiées p.ir PtA\TET. Conesp.

(2) V. PL\NTEr. p. XLV. la liste des cnvoyC's extraordinaires qui se rendirent .'i Tunis pendant cette période pour retirer des esclaves et taffemiir la paix. Parcourir la correspondance.

(5) Archiv. communales. DéU'b. 39 septembre ï6j4. — Lettres des conntls au amtte de èrieitne, ij novembre 1^43. Arch. commun.

(4) Lettres du consul. 7 înillet lôip, 3j mars 1633, 13 juillet 1634, sn avril i6jO, t" aoiit 161J, 3S janvier i6jS. .1A, s'i-pj. Lettres iFlssouJ iay, AA, $44. V. celles publii-cs pjr Plantet, Corresp.

(5) 13 juillet J614. A A, iS3.

(6( r.V nafeitthrt s6iS. A A, jtt. Publiée en partie par Pustet, p. 28.

LA PIRATERIE

nient, car ils ne tentèrent jamais de répondre aux pirateries des Tunisiens par des représailles. A chaque nouvelle d'une prise, ils entamaient des négociations par l'intermédiaire du consul pour en olncnir la restitution ; si les relations devenaient plus tendues, ils envoyaient pour les rétablir des députés connus k Tunis'. Quand leurs corsaires apparaissaient sur les côtes de Provence, au lieu d'envoyer des galères les chasser, ils faisaient partir une barque avec des députés pour leur représenter le tort qu'ils avaient de violer la paix, cl grice à quelques présents on parvenait souvent ù les éloigner'. De temps en temps l'ambassadeur obtenait de la Porte des commandements qui n'étaient pas sans effet sur les Tunisiens. Bien que les barbaresques eussent peu de crainte de la Porte, il était bon de faire renouveler ces commandements, car ils s'autoris;iient des avanies que nous souffrions alors dans le Levant pour prétendre que l'alliance entre la France et le Grand Seigneur était rompue*. Mais ce qui maintint surtout la paix, ce furent les présents que les NLirseillais, sortant de la parcimonie maladroite qu'on leur reprochait dans leur commerce du Levant, surent envoyer à propos au dey et au général des galères. Ces présents, peu considérables chaque fois, qui consis- Liient en horloges, vestes, fruits, ou en une somme d'argent de quelques ccntiincs de livres, éuient souvent renouvelés, même plusieurs fois dans une année, et étaient portés parfois par des envoyés spéciaux pour leur donner plus de valeur*. Ce qui produisait encore un plus heureux effet sur les Tunisiens, c'était les esclaves que les consuls de Marseille rachetaient et renvoyaient. Marseille donnait même asile aux musulmans esclaves, échappés des pays voisins et les consuls prenaient soin de les rapatrier dans leur pays. « La cause principale des bonnes dispositions d'Issouf-dey, écrit le consul, n'est que pour le passage que vous donnez à tous les musulmans que vous recevez devers vous*. »

II) Un marchand marseillais, .Vf. Bércngier. qui leur fut envoyé plusieurs fois, avait auprès d'eux bcauccuip de crcdii. .Irch. rowm. lyilli. i6iS-i^; f juin 1612.

(2) Arch. commun. Di'lih. ;fi mai 1623, 6 mai 1624.

(j) V. LtUres lit Vumluissadeur, jo fèvrifr fôiS, 12 mai té 18, plusieurs m J624, ) mars, 16 avril 162J, AA, 142, 14}. — Leitrt du comul dé Tunis, j juillet 1621, AA, ils.

(4) Arch. commun. 'Diltb. sS nuti i6tS, t6 octchrf i6t^, 1} fh'ricr SÙ3), 26 ffvritr 1626, r S juin i(<2j, 9 octobrt 16 jr. — PuNTETa publié p. ioi-t02 la liste des prissent s pnrti-s en 1629 par Bcrcngier.

(j) 39 ncKtmbte 1624. AA, }i2. V. Arch. commun. Délit, i S juin i62y, 24 oclokt t6fi. — Corrtspond. consulairt. AA, ;is-stf.

40 L ANARCHIE COMMERCIALE

Grâce A ces habiles ménagements, les Marseillais paninrent, sinon Si empôclier les prises des reïs, du moins à entretenir les bonnes dispositions des deys ci à en obtenir la restitution d une bonne partie de c qui était pris. Issouf-dey\qui garda le pouvoir jusqu'en 1637, ne cessa de protester auprès des consuls de Marseille, de son désir de maintenir la paix et il en donna des preuves en renvoyant de nombreuses prises et en faisant délivrer la plupart des Français esclaves ; il fit même interdire en 1624 de les vendre publiquement au bazar « JusquW présent, écrit le consul la même année, tous les Français qui sont arrivés ici il les ont rendus, saufquelqucs garçons qu'ils font faire turcs » ; en un un il avait reçu 240 esclaves délivrés*. Issoui vint même avec trois galères de Tunis mouiller aux îles de MarseiiW pour faciliter la négociation de Sanson Napollon avec les Algériens*, Dans les six années qui suivirent il fit délivrer plus de 3 50 Français et si, en 1635,11 fallait envoyer deux religieux de la Trinité pou; racheter ceux qui se trouvaient encore en grand nombre à Tunis^ c'est que, pour différentes raisons, ils pouvaient être considérés comme de bonne prise, soient qu'ils eussent essayé de combattre, soit qu'ils eussent été pris sur des navires étrangers*. Osta Morat' le capitaine généra! des galères, qui lui succéda, avait toujours été en bons terme avec les consuls ; il se montra peut-être encore mieux disposé poui les Français, etquand il mourut, en 1640,1e consul écrivait au sujcj de son successeur Amat (Ahmed) qu'il méritait beaucoup d'égardi H ayant d'affection particulière pour les Marseillais, » En effet, er 1643, il promettait de leur rendre les 150 esclaves français qu'i y avait à Tunis, si on lui renvoyait 1 5 ou 20 de ses musulman qui étaient prisonniers sur les galères de France" . Les deys trouvaiciil d'ailleurs tout avantage au maintien de cette situation : ils évitaient des représailles qui pouvaient être dangereuses de la part de la France,

(i) Djns ses lettres il signe Issouf day, Issuf day, Issouf dei. (2) L-ttre du 2 mai 1634. AA, s 12, publiii par PLAKTirr, p. 67. (j) RuFFi, p. 47$.

(4) Lefirf du 7 octolire i6}2. AA, JI4 ; 24 itpttmhie t6}}. AA, jrf. — Cefët|3 Jant 1.1 cupidité des Tunisiens les poussait h abuser de ces prétextes pour rctenf Je meilleur des prises en faisant quelques restitutions jwur jeter de la poudre ai yeux, comme l'écrivait le consul : 1 1 avril 162'). AA, ii.j ; /j juillet 162}, AA, ;»

(5) Il signe ainsi toujours ses lettres. AA, S44. (6j LiUlr,' diicoiisiil, 2S juillet 1640. AA, j/5, dans Plaktet, p. ijS. — Lttii

dm consuls dt M. au comte de Biieune, pour le supplier d'accorder ces vingt galérieni tj um'embie 1643. Aich. Connu. — tt septembre 1646. Lettre des consuls de M, Amat, dey de 'l'unis, pour le remercier de sa protection. — Arch. Coinm.

LA PIRATERIE

tandis que leurs vaisseaux pouvaient trouver un refuge dans nos ports ; ils entretenaient avec nous des relations de commerce avan- Ugcuscs ; ils évitaient aussi de se brcniiller avec l.i Porte, et cependant, grâce aux présents qu'ils recevaient et ù ce qu'ils savaient conserver des prises, ils ne perdaient pas tous les profits que la course eiit pu leur procurer.

Ainsi, les Marseillais avaient su trouver dans leurs relations avec Tunis la meilleure façon de vivre avec les Barbaresques. Sans doute Li sécurité de leur commerce n'était pas complète ; les présents qu'il bllait envoyer, les restitutions partielles dont il tallait se contenter, étaient des humiliations difficiles .\ supporter, mais n'étaicniclles pas préférables à ces coûteux armements que le commerce dut payer contre les Algériens, sans en retirer d'autres bénéfices que de voir ses pertes se multiplier. C'était ce que devaient mieux faire voir encore les inutiles démonstrations navales tentées par Colbert, à la suite desquelles la cour de France dut se résigner A suivre avec tous les Barbaresques la tactique que les Marseillais avaient inaugurée avec Tunis.

Les Tripolins, comme on les appelait alors, parurent d'abord bien moins dangereux que les autres Barbaresques, car leurs forces étaient bien moins considérables : en réi2, ils n'avaient que quatre navires en campagne pendant l'hiver et ils armaient trois galères pour l'été. Malgré le petit nombre des reïs et de la milice, le pacha, que les documents appellent parfois émir et bey, n'avait conservé l.\ aussi que le pouvoir nominal et le vrai chef était le dey: « Chafer dey, notre patron, écrivent des esclaves français aux consuls de Marseille, commande tout ce pays et ne tient point compte du pacha » '. Mais les Tripolins, plus rapprochés de Constantinople, et et plus exposés aux visites du capitan pacha, devaient davantage tenir compte des commandements du Grand Seigneur et de l'autorité de son représentant. Sous Henri IV, les Français avaient un consul X Tripoli, mais, soit qu'on eût jugé inutile d'en entretenir un pour le peu de commerce qui s'y £iis.iit, soit qu'on eût voulu éviter des avanies répétées, il n'y en avait plus en léio et c'était un prétexte pour les reîs de courir sur nos vaisseaux. En 1612, il y avait 150 Français esclaves, tous pris depuis deux ans : « Cliafer dey.

(i| iSjcciiii r6i^. .4A, jjf Utlrcs d'tsclaves.

42 L ANARCHIE COMMERCIALE

écrivent-ils', prend sujet que nous n'avons point de consul qu'il n'a point de paix avec nous » pour courir sur nos vaisseaux. Il semble, d'aprcs les lettres de l'ambassadeur Harlay de Sancy, qu'il ^ y eut un traite fait en 1617 avec Tripoli en même temps qu'avec ^ Tunis et il envoya A deux reprises des comnundemcnts de la Porte pour affermir la paix*. h

\Liis les Tripolins s'irritèrent des égards que les Marseillais fl avaient pour les Tunisiens qui recevaient des députations et des présents, tandis qu'on semblait les dédaigner; leurs pachas ne cessaient de rccbmer un consul, poussés bien plus par leur cupidité que par leur amour-propre*. Dès 1620, ils faisaient une guerre ouverte aux Fran<;ais qui ne cessèrent de se plaindre i la Porte*: en 1629, 150 esclaves françiis sollicitaient leur délivrance. Les forces des Tripolins devinrent alors plus redoutables : ils armèrent en course les navires dont ils s'emparèrent, mais surtout ils furent renforcés par un certiin nombre de corsaires d'.Alger et de Tunis qui, gênés par les traités de paix faits avec la France, vinrent y continuer leurs pirateries. C'était une coutume chez les Barbaresques, de changer ainsi de ville pour éluder les traités qui devenaient illusoires, tant qu'on n'avait pas la paix avec toutes leurs républiques à la fois. Ces Tripolins d'adoption étaient d'autant plus dangereux qu'ils faisaient des prises sans combattre, nos n.ivires les laissant s'approcher sans défiance, parce qu'ils les croyaient d'Alger ou de Tunis*. En janvier 1651, 200 autres captifs et, deux mois plus tard, 50 nouveaux prisonniers étaient enfermés dans les bagnes de Tripoli. Les Tripolins avaient alors en mer quinze vaisseaux, poLicres et barques, bien armés et trois galères ; ils se faisaient plus redouter que ceux d'Alger et de

(1) Mhm UUrt. — Cqvndint d'après un mss, de U Bihl. nat. Nicolas Brun est pourvu de Tofficc de consul i Tripoli en novembre 1615, par la risignation de Fmisois Dumas. — En 1619, le même Brun est indiqué comme possédant cette m^e charge. — mus. Jr. 26jj8,/cl. loi-ioi, 1 10-11 j.

(a) 10 fivtitr t6iS, limai i6tS. AA, 142.

{%\ J mai 16x4, Lettrt du amsvJ Jt Tumù. AA, $12. — i^jam: i6ji, Uttre JTtsamm : « Us veulent un consul, qu'on leur fasse même obéissance qu'à Tunis et à Alger ». AA.m

(4) El'. it nommer i Tripoli dcspichas qui étaient ses obligés. 1

— V. k: i luats tàjj AA, -.4}.

(>) • Parce qu autrefois Ic^ Corsaires qui n'osaient se retirer en -Mger cl Tunis alLuent <l>CTchcr leur retraite i Tripoli, j'ai obtenu d« commandements du

Grand ScijtTK-ur, alin que telle chose n'aJvicimc plus mais il sera besoin que

vo«is cnwvic* un consul r^isiJer au dit Tripoly k Leitrr Jt C/'sf, 2} avril j6j;

AA, t4\, — V. Laui J'éttlattt, fo morû 162^, A A, fff.

LA PIRATERIK 43

Tunis, parce que leurs corsaires croisaient tous aux abords des Echelles, où les armements du roi ne pouvaient pénétrer'. Les Marseillais se dccidcrcnt à négocier ce leur envoyèrent le capitaine Jean Beau, mais ils commirent la maladresse de faire présenter au pacha des présents qu'il trouva trop mesquins et indignes de lui '. Cependant, il promit son amitié, si on voulait établir un consul, et il fit cadeau de fort beaux chevaux au maréchal de Vitr}-, gouverneur de Provence. Mais les conditions qu'il fit au capitaine Beau étaient peu favorables. Li négociation n'aboutit pas en définitive, on n'envoya pas de consul et les courses continuèrent. Elles durèrent jusque sous Louis XlVct lesTripolins devaient attendre longtemps encore avant de se décider A la paix.

Les cors;tires de Salé comptaient parmi les plus redoutables*, mais c'est surtout dans les mers du Ponant qu'ils exerçaient leurs ravages. Cependant on les voyait souvent dans la Méditerranée occidentale avec quelques barques de ceux de Tetouan. De ce côté, Richelieu réussit h garantir notre commerce. Isaac de Razilly vint exiger des habitants de Salé la délivrance des esclaves chrétiens, moyennant rançon, la liberté du commerce et du culte, l'établissement d'un coasulat et la promesse de ne plus faire les Français esclaves (3 septembre 1630). L'année suiv.inte, il signa avec le sultan du Maroc un traité de commerce qui stipulait la restitution' des esclaves, l'ouvcrturc des ports aux Français, moyennant les droits d'usage, et rautons.atiùn pour la France d'établir des consuls dans toutes les villes où elle le jugerait convenable (ty et 24 septembre 1631). Ce traité fut renouvelé le 18 juillet 1635 parduChalard, qui racheta 304 matelots pour 216.000 livres, payées généreusement de sa propre fortune *. Sans doute, ces traités ne furent pas scrupuleusement

(1) Lettrtt d'eickvis, inairil i62<), 2; jaiivifr if>}iy / awil i6}i . — iSjuitttl J6ju 3 mai lè}^. AA. /;î. — Lellre du capitaine } tan Btau : « C'est le lieu qui

• Cti le plus i craiuJrc que Argcr et Tunis tout ensemble aujourd'hui ». S mai 16^4. *AA,sii.

(2) Leltft lif Stamft Paclm aux comuh dr Mannik, S mai i6j4. AA, SfS- (}) >< Les Cors.iircs Je Salé et de Tctou;in qui armaient au moins 60 navires....

' avïÎL-nt priï en 8 ans plus de 6.ooû esclaves et 15 ,(XX),ooodc livres dont les 2/}

appartenaient:! notre pays». Pigf.okneal", t, 11, p. 405. (4) V. ces traitiSs dans Isambekt. Rtcuril des lois, et dans Dumont, Coips

Dipi. t. V, 2 < part, p.^13, VI, in pan. p. 19-20, i ij-i 14. — Nomination Je [■Trantfcis Je Hoyer, seigneur de Bandol, ii l'ntïice Je consul Je France à Saffi,

Mogador et Sainte Croix, 29 mars 1647, Amiraulf, Registre t des Insinuations, fol.

6ff^ — Il y avait déjA un consulat de Fer et Maroc depuis Henri IV.

44 L AXARCHIE COMMERCIALE

observés; pour les éluder, les Saletlns allaient souvent à Tunis ou à Alger avec leurs prises françaises et y vendaient publiquement leurs marchandises, malgré les plaintes de nos consuls. Cependant, ils firent peu de mal en somme au commerce du Levant.

Nos marins avaient encore à redouter les Turcs eux-mêmes; puisque les pachas et autres officiers de la Porte accablaient les Français d'avanies, pourquoi les beys des galères se seraient-ils montrés plus respectueux des Gipitulations ? « Les bâchas et les principaux ministres de l'Etat, écrivait le consul d'Alep en 1624, n'ont pas honte de dire publiquement que Dieu suscite les corsaires de Barbarie pour châtier les chrétiens, qui seraient à leurs portes et raviraient leurs personnes et facultés, sans le secours de leurs armes, tellement qu'ils ne font plus de diflférence entre les chrétiens amis ou ennemis et le général de la mer ne se cache point à MM. les ambassadeurs, lorsqu'il envoie ses galères prendre la part du butin qu'ils ont £iit sur les vaisseaux des marchands, en sortant des ports'. Puisque les galères du G. S. en usaient ainsi, les cors;iires turcs n'a\'aient guère .\ redouter de châtiment s'ils couraient sur les Français. Aussi il y en avait toujours un certain nombre dans l'Archipel ; la seule difficulté qu'ils rencontraient c'était de pouvoir écouler le produit de leurs prises, car s'ils les avaient amenées da.ns les ports de Turquie, r.unl\iss.ideur en eût obtenu la restitution, mais ils s'entendaient .ivec les Barbaresques auxquels ils les vendaient, à Rhodes particulièrement *. Bien plus, des Français pris sur les navires marchands devenaient esclaves dans les Kignes du Grand Seigneur. Si Tamhass.iJeur en réclamait la lilxTté, on savait lui donner le change, comme le montre une curieuse lettre d'esclaves franç.iis. adressée aux consuls de Marseille. » Dernièrement, dis.iient-ils, ctant dans la prison des esclaves du G. S., nous sortiront de nuit tous les Français pris en marchandise et nous amenèrent sur une des galères de la garde de Rhodes, laouelie la même nuit, taisant voile, prit la route de ce p.'.ys, por.r otcr le moyen à .Wgr l'ambass-ideur, de nous donner la lixrté'. .^ Il est vr.v. o".e lis sivets di: G. S. rris contrairement aux

>.ç:-:x:. . .:. . ■.-:. .-:.-;. -,-.— .t,<;?< .V;; .• i . ...•.•■.••,■ ■-'•jr. .-i.-i. ]-j. Du

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LA PlKATHRIi;

Capitulations n'étaient pas moins nombreux sur les galères du roi de France.

Comme si ce n'était pas assez des corsaires musulmans, la Méditerranée était encore infestée de corsaires an^^lais, majorquins, dunkerquois, génois, messinois, qui tous s'entendaient pour attaquer les Français; quand la guerre éclatait avec leur nation, leur nombre et leur audace redoublait. Pendant la minorité de Louis XIV, les Marseillais redoutèrent plus les corsaires «maillorquins » que les Barbaresques eux-mêmes. Avant 1648, malgré la prise de Ste-Marguerite par les Espagnols en 163 5, et les menaces de leur flotte contre la côte un J636, la Provence n'eut .\ souffrir beaucoup, ni de leur armée navale, ni de leurs corsaires, à cause des armements que Richelieu tint chaque année en mer, sous le commandement de Sourdis tt d'Harcourt, et que Mazarin put d'abord continuer. Mais, les années suivantes, les Majorquins apparaissent fréquemment jusqu'en vue de Marseille, surtout au moment où les barques de la côte se rendent à la foire de Beaucairc (juillet-août). Eu 1648, les consuls de Marseille remercient le gouverneur de St- Tropez de l'avis que deux vaisseaux majorquins sont le long de la côte, mais il sera presque impossible de leur courir sus, parce qu'on a mis toutes les galères qui ont pu ser\ir à l'armée, et celles qui sont restées n'ont aucune chiourmc pour les pouvoir armer'. Les finances royales étant épuisées, les Marseillais durent se charger seuls de leur défense; en 1652, ils louèrent une galère à 4000 livres par mois pour protéger la côte et cet armement fut renouvelé chaque année de 1654 à 1658*. La Chambre du commerce eût bien voulu faire davantage, mais le manque d'accord parmi les marchands, et surtout le refus des villes de la côte de Provence et du Languedoc de contribuer aux dépenses crapéchèTcnt tout armement sérieux. Le secours de cette galère, qui restait :\ peine quelques mois en mer, était bien insuffisant pour protéger le commerce. Plusieurs fois*, pour éloigner de la côte les audacieuses barques des Majorquins, la Chambre traita pour quelques jours avec des capitaines qui faisaient sortir leurs vaisseaux et leur donnaient la chasse.

(t) L-ttre du 24 aoiil 164S. Bfl, ih.

(i) V. DR, i. DHibétaltons de la CiMmbrf, 20, 2/, 57 wv. i(>S2, 3 jauv. Jâfj, iy mai iOS}, 36 J'évr. ibj4,tU.

()) X.BB, t.passim, lOsj-sS.

L ANARCHIE COMMERCtAI^

Dans notre détresse, c'étaient nos rivaux les Anglais et les Hol- Lindais, alors nos alliés, qui protégeaient le plus eflicacemcnt notre, commerce; en 1653, deux vaisseaux de l'escadre hollandaise étant! venus aux ilcs, une multitude de marchands vinrent chez les consulsj leur demander de leur Giire un présent, « tant à cause des bons olfices qu'ils ont rendus quand ils ont rencontré nos bâtiments en mer, que parce qu'ils tiennent les mers nettes de corsaires, pour les engager à continuer les mêmes bons offices '. » En 1658, les consuls de Marseille écrivaient au « génér.il » de l'escadre anglaise : « Nous^ sommes beaucoup obligés à Son Altesse, protecteur de la république™ d'Angleterre, de la bouté qu'il a eue de vous envoyer en ces mers pour en chasser nos ennemis communs, mais particulièrement nous vous sommes redevables du soin que vous vous êtes donne à la protection de nos vaisseaux et barques par cette frégate que vous avez mandée pour les escorter*. » fl

C'était une nouveauté assez singulière pour les Marseillais que d'avoir à remercier les Anglais des soins qu'ils prenaient pour notre commerce. Jusqu'en i6js, ilsavaient continué à le ruiner par leurs pirateries, malgré le traité de 1606 renouvelé en 1623, et malgré la^ promesse réciproque que se firent, en 1632, la France et l'Angle terre « de ne plus donner à l'avenir de lettre de marque si ce n'e en se prévenant et contre un navire seulement. « De puiss;mtea compagnies, dont les plus grands seigneurs faisaient partie, n'avaient pas d'autre objectif. Sous prétexte « de trafiquer es nrers du Levant, écrit notre ambassadeur à Venise, les Anglais exercent la piraterie contre les Français seuls », prennent leurs vaisseaux et les vendent tantôt au Zante, tantôt à Céphalonie. « Si ces pirateries sont tolérées, écrivent les députés du commerce à la Cour", il ne faut plus penser qu'aucun navire sorte de la chaîne. » Il ne semble pas que la guerre entre l'Angleterre et la France, de 1627 à 1629, ait donné plus de violence aux ravages des Anglais dans la Méditerranée, mais de 165 1 à 165. j, leur guerre avec la Hollande fut l'occasion de pertes» énormes pour notre commerce. Quand on négocia la paix avec eux, la Chambre du commerce envoya à la Cour un rôle des prises qu'ils

(1) BB, t. Délibérations, S jam. lOf).

(2) Lettre lia consuls, avril S65S. BB, i6 . ()) Arçh, Commun. Correspond, ji janv. 164;. — V. Richelieu, Mhn. èd.l

MlCHAUi) et PoejouLM-, t. 1, p. 445 <aiinL»: 1627); t. II p. 91 (année i6î9).-j Inutile» négociations pour obtenir des Anglais la cessation de leurs pirateries. '

'esd|

LA IMRATERIE

avalent faites de 1651 à 1654, elles montaient ;\ 1.320.000 livres environ tt un mois après ils s'emparaient encore d'un yros vaisseau richement clnirgé '. Le besoin «^u'.unii Mazarin de l'alliance de CromwcU l'empêcha malheureusement d'exiger aucune restitution*. La guerre d'Espagne terminée, les Anglais reprirent bientôt leurs courses, sous prétexte de créances que le commerce de Marseille niait leur devoir; leur escadre vint dans les eaux de Marseille, prit deux vaisseaux qui arrivaient du Levant, en poursuivit A coups de canon deux autres jusqu'en vue de la ville, et menaça d'arrêter tous ceux qui viendraient jusqu'ù ce qu'ils fussent entièrement satisfaits*. Telle était devenue Tinsécurité des mers pour les Français vers i6jo, qu'ils n'étaient même plus en sûreté dans les ports des états neutres. Leurs navires, malgré les ordres du grand duc de Toscane, étaient attendus à l'entrée de Livournc par les Anglais et les Hollandais. En 1653, un vaisseau holland.iis ose attaquer, dans le port de Livourne mémo, un vaisseau français richement chargé et le combat se prolonge malgré le feu de la forteresse, qui tire le canon pour le faire cesser *. Il fallait se déiier même des nations amies^ car les vaisseaux des Vénitiens et les corsaires de Malte pourchassaient nos navires et les visitaient, sous prétexte qu'ils portaient des pass.igers musulmans, ou qu'ilsavaient chargé des marchandises pour le compte des sujets du G. S. Les Marseillais virent même plusieurs de leurs navires saisis, et considérés comme de bonne prise, par le chevalier Paul et par des commandants de vaisseaux du roi, parce qu'ils revenaient de l'Espagne avec qui la France était en guerre. En vain, prouvéreni-ils qu'ils avaient une permission formelle du roi, il ÉiUut de longues négociations pour les faire relaxer".

(11 BR, 26. Corrtspoiuianct, 3 juin 16^4, 28 juillet t6S4. [1) DB. 26. 22 die. i^}s.

1^) BB, i(>. Ltthes à Ma^arin, a; juilUl, / août 16 fç. \t D'Arvieux, i. I, p. 9-19.

ïj) Arcb. Commun. Corrupond. 2<) nov. 16)0, 28 iiuirs i6$i , it nov. i6ji. — a, 26. i.(mart i6fi,juill(t /6j/, n/nov. i6f2.

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