‹ Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIe siècleChapitre 22 sur 117 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

COLBERT ET LA RÉFORME DES ABUS

Colbert vint heureusement à temps pour sauver le commerce du Levant d'un entier désastre. Il ne fut chargé officiellement de la direction des afîllires du commerce qu'en 1664' et môme, jusqu'en 1669*, de Lionne, secrétaire d'Etat des affaires étrangères, à qui était confiée en même temps la marine, contresigna tous les actes royaux qui les concernaient, mais, dès 166 1, Colbert s'en occupa, ainsi qu'en témoigne sa correspondance avec la Chambre du commerce'. Si le développement du commerce maritime fut l'une de ses principales préoccupations, celui du Levant fut l'objet particulier de ses soins, car les grands bénéfices qu'il voyait réaliser aux Anglais et aux Hollandais, et le souvenir de ceux qu'y faisaient auparavant

(1) Lettre du roi, 26 août 1664 : à MM. les Figuier, èclievins et habilaiils de la ville de Marseille. AA, j.

(2) Lettre de Colbert du /j mars ï66c). Il informe la Chambre qu'il vient d'être pourvu de la charge de secrétaire d'Iitat.

(3) Bli, 26. }o mai 1662.

138 LE RKI.ÈVEMENT DU COMMERCE

les Provençaux, lui causaient les plus cuisants regrets. H ne lui fut pas difficile de se pénétrer des maux dont souffrait le négoce : depuis plus de 50 ans les députations à la cour et les mémoires des Marseillais ne cessaient de répéter les mêmes plaintes auprès du conseil, mais il eut le premier fermement l'idée d'y mettre un terme, et il apporta à ce dessein la force de volonté et la ténacité, en même temps que la netteté de vues et la méthode, qu'il montra dans toute son administration. Il ne cessa d'y travailler depuis 1664 jusqu'à sa mort, cependant ce fut surtout dans les dix années qui suivirent, avant les embarras de la guerre de Hollande et les déboires de la fin de sa carrière, que son action fut décisive.

Pour mettre un terme aux profonds abus qui étaient l'une des principales causes de la ruine du commerce, Colbert sentit le besoin de lui donner une solide organisation et il appliqua aux affaires du Levant cette forte centralisation qui achevait alors de s'établir pour tout le gouvernemenr du royaume. L'institution du conseil de commerce donna tout aussitôt plus de vigueur et d'efficacité à l'action du pouvoir royal. « L'abandonnement entier du conseil du roi, dit un mémoire de 1669, était la première cause des désordres. Pour y remédier il faut prendre le même chemin que la corruption a fait. Le roi remédie au principe par le moyen de son application et de la protection entière qu'il veut donner au commerce, comme étant une des principales et plus importantes afïliires de son Etat'. » Le conseil de commerce se réunit pour la première fois le 3 août 1664 ; Colbert ouvrit ses séances par un grand discours où il résuma nettement ses idées sur le commerce, l'industrie et la marine. Les faits suivirent promptemcnt les paroles : le 26 août Louis XIV adressa aux échevins et habitants de Marseille une lettre, évidemment inspirée par Colbert, leur recommandant d'avoir recours à lui, pour tout ce qui concernait leurs intérêts : « Nous ferons loger commodément à notre cour et suite, disait le roi, tous et chacun les marchands qui y auront des afliiires, pendant tout le temps qu'ils seront obligés d'y séjourner, ayant ordonné au grand maréchal des logis de notre maison de faire marquer un logis propre pour cet effet, qu'il sera appelé la maison du commerce. Que si les marchands veulent députer quelqu'un d'entre eux à notre cour et suite pour

(i) Etat du commerce du Levant contenant les raisons du mauvais état auquel il est réduit et des remèdes qu'on pourrait y apporter, 1669. — Arch. Nat, K, 8^9.

C0L1I1»RT ET tA KÉrORME HES ABUS

avoir solo Je leurs affaires, nous le k-rons loger dans ladite maison et lui donnerons audience en toutes occasions. Que s'ils ont peine à trouver quelqu'un qui puisse ou veuille quitter sa famille ou son commerce pour cet emploi, nous commettrons une personne intelligente et capable à laquelle nous donnerons des appointements pour demeurer dans ladite maison, y recevoir tous les marchands qui auront des affaires \ notre cour et suite, et leur envoyer toutes les expéditions dont ils pourront avoir besoin^ te tout sans aucun frais et dépens '. »

Hn vue de faciliter la tâche du conseil, l'arrêt du 5 dCrccmbre 1664 « porta qnc, tous les ans, les marchands de chacune des dix-huit villes les plus importantes du royaume, éliraient deux d'entre eux et que le roi choisirait trois des premiers élus, pour les représenter pendant un an, soit à la cour, soit à sa suite, tenir correspondance avec les marchands des villes de leur circonscription, et l'informer de tout ce qu'il tiudrait faire pour l'augmentation du commerce. A l'égard des autres élus, ils devaient s'assembler par tiers, le 20 juin de chaque année dans les trois villes que le roi désignerait pour examiner Veut du commerce et dos manufactures et adresser le procès-verbal de leur réunion A Colbert'. » Celui-ci trouva dans te conseil de commerce d'utiles auxiliaires et il est juste de leur reporter une partie des mérites des réformes qu'il accomplit. Outre les conseillers ordinaires, Colbert savait y appeler des hommes qui avaient la pratique du commerce comme Jacques Savary, grand négociant, qu'il y fit entrer en 1670, pour aider à la rédaction du Code marchand; les mémoires que celui-ci présenta A ce sujet au conseil furent si remarqués, que Pussort le pressa de les publier et il en fit le livre, vite fameux, du Parfait négocbnt".

Colbert ne se contentait pas des lumières du conseil et il accueillit avec joie tous les mémoires que lui adressaient des gens d'expérience. " Il exhortait ceux à qui il reconnaissait des talents et qui pouvaient lui donner de bons mémoires pour le commerce du Levant, de s'y appliquer comme à l'allaire d'état la plus importante, et les y engageait par leur intérêt propre et les expressions du monde les plus

(I) M.i, f. — Cotbcrt adressait une lettre analogue aux consuls de Toulon, le J9 novembre 1664.

{») P. Clément t. I. p. jjé.

(j) Voir la vie Je Sjvary en téie de l'ildition du Parfait Kign-iani de i/jfi. — Li première édition parut en 167s et il (ut traduit aussitôt en plusieurs Kinguet.

obligeantes'. » C'est ainsi qu'il témoigna sa faveur au chevalier d'Arxùeux, d'une famille Marseillaise, qui, aprùs avoir pratiqué le négoce à Smyrne et à Seïde, où il avait appris à fond la langue turque, -s'était retiré à Marseille. Il l'employa dans diverses missions :\ Constantinople, à Tunis et à Alger et lui fit rédiger différents mémoires, notamment sur l'ambassade de Constantinople et sur la réforme des consulats du Levant ; plus tard il lui donna en récompense le consulat d'Alep*. Colbert garda jusqu'à sa mort auprès de lui un homme qui jouissait de toute sa confiance, François de Bellinzani, son premier commis, qu'il fit inspecteur général des manufactures et plus tard directeur de la Chambre des assurances créée à Paris. Bellinzani fut très mêlé aux affaires du Levant, la Chambre du commerce eut souvent recours ;\ lui pour obtenir ce qu'elle demandait et elle mit le plus grand soin à entretenir sa faveur par l'envoi régulier de présents*. Bellinzani n'y était pas insensible et Colbert n'avait pas bien placé sa confiance, car, après sa mon, son premier

(i) Mémoire aux Arcb. de la Marine, li', 488.

(2) M. de Grammont (Les consuls iMiaristes et le cl>evalier d'Arvieux) traite celuici d'homme emporté et extravagant, et M. Plantet dans l'introduction de sa Correspondance des deys d'Alger, a tracé de d'Ar\'ieux un portrait peu flatté. — Les mémoires de d'Arvieux et de nombreux témoignages nous le montrent sous un autre jour : il fut estimé de Colbert et très considéré par la Cliambre du commerce de Marseille. On ne trouverait pas dans toute la correspondance de celle-ci des lettres de félicitations semblables à celles qu'elle adresse à d'Arvieux, consul d'.'Mep (BB, 26. n juillet i67(}, 30 juillet 16S0). — Voir Thi-.vi:not, t. II, p. 19 ; DE Bruyn, p. 333 : « Il parlait et il écrivait en huit langues différentes, français, latin, italien, espagnol, turc, arabe, grec, hébreux. 11 était d'une conversation agréable et d'humeur enjouée. Il entendait outre cela la peinture et la musique, il jouait presque de toutes sortes d'instruments, outre plusieurs autres choses en quoi il excellait. » — D'Arvieux était surtout très au courant des mœurs des Turcs, très-sensé, très -conciliant, et rendit de grands services.

(}) Voici un exemple du présent ordinaire qu'on lui .-idressait : 24 bouteilles de rossoly, 48 bouteilles d'eau de fleur d'oranger, deux boîtes de 12 petites bouteilles de diverses essences. — Bellinzani fit connaître qu'à l'avenir il aimerait mieux, au lieu des diverses essences, quelques fruits et de l'huile d'olive. En effet en 1680 on lui envoie : une charge de très-bonne huile d'olive, 62 boîtes de prunes de Brignoles, 12 barils d'olives et 12 autres de petites, 10 barils d'anchois des meilleurs qu'on puisse trouver. — En 1681 et 1682 on lui expédie une couverture blanche piquée à ses armes, un grand carreau et deux petits, une veste d'homme, une toilette avec ses armes, deux jupes, une pour madame sa femme et une pour mademoiselle. — BB, 26. 9 décembre i6y(), ip mars 16S0, nj septembre 16S2. — Pour juger ceux qui recevaient ces présents il ne ne faut pas oublier que la coutume en était générale. — Le secrétaire d'état qui s'occupait du commerce recevait avant Colbert 1 5011 livres du commerce de Marseille et Colbert ne songea pas ii y renoncer en 1669 : 0 Tachez de pénétrer sans vous déclarer de rien, écrit-il ;\ Arnoul le 2 novembre, de quelle sorte les députés du commerce ont résolu d'en user. » Lettres et Iiisl. t. III, i'<^ partie.

COLBERT ET LA REI ORMï DES ABUS

commis fui iKcusc, avec son neveu Dcsmarcts, d'avoir reçu des pots de vin dans l'affaire des pièces de 4 sols ; il confessa avoir acceptii pendant cinq ans des sommes s'élcvanr i 40.000 livres par an, qu'il partageait avec Desmarcts, et fut enfermé au château de Vincennes oà il mourut de maladie.

En Provence, Colbcrt trouva deux conseillers et deux serviteurs pleins de zélé et d'inte!li«^ence, le premier président du Parlement, Henri de Maynier de l'orbin, baron d'Oppède, et l'intendant des galères Nicolas Arnoul. D'Oppède, très-ambitieux mais administrateur de premier ordre, fut jusqu'à sa mort un véritable intendant de Provence' et son nom doit être associé à celui de Colbert pour tout ce qui concerne le commerce du Levant. Il en eut la haute direction Cl ce fut l'objet principal de son administration. 11 tenait le ministre au courant de la situation du commerce, il consultait les Marseillais sur les innovations qu'il méditait, il était chargé de les leur fliire accepter et d'en assurer l'exécution, ce qui lui demanda autant de fermeté que de tact. L'intendant Arnoul fut Tinspirateur delà transformation du port et de l'agrandissement de la ville de Marseille, mais Colbert lui demanda des conseils sur tout ce qui concernait le commerce et le fit le confident ou l'exécuteur de tous ses projets, " S. M. étant persuadée, lui écrivait-il, que les alTaires des galères vous pourront permettre de vaquer ù d'autres, qui la regarderont ou SCS peuples*. » Agent docile et jSîcin de vigueur et souvent conseiller intelligent, sa correspondance révèle une parf.iitc entente avec Colbert et d'Oppède ; autoritaire et méthodique, comme son chef, mais l'esprit un peu étroit et d'un zèle parfois intempérant, il avait besoin d'être éclairé ou retenu par une intelligence supérieure. En 1669 d'Oppède et Arnoul furent nommés commissaires délégués par le roi pour l'exécution des édits sur l'alfranchissement du port, et demeurèrcni pendant plusieurs années entièrement occupés du soin de celte importante affaire. Colbert sut aussi se servir de l'influence et des conseils de l'évèque de Marseille : « J'ai bien de la joie d'apprendre par vous-même, lui écrit-il, que la ville de Marseille s'augmente et

[t) 11 «"intitule ; • Heim de .Maynier, barun d'Oppède, comte palatin, cunKilIcr du roi en son coiiscîl, premier président en sa cour de parlement et comm-indant en Ptovcnce. » iiU, i. OiiUmii. Jr fh: j6jo.

[2^ z IjTlIiti cl Insl. t. Il, /». 3. — NiiToI.is .Arnoul, eonimissairi'

générj! ic en l'rovcnce en 164 1. inicnd.int des g.ilèrcs à Marseilli

(lU avili ir<(^',i, iiiteiuUnt de I.1 marine j Toulon où il siucùdc j Math.irel en 167) ; il meurt le 18 Ot^tobre 1674.

que le commerce s'y fortifie beaucoup. J'espère que votre présence et l'application que vous y donnerez contribueront à l'augmenter, et vous me ferez un singulier plaisir de me faire savoir, de temps en temps, ce que vous estimerez à propos de faire, pour le bien établir'. »

Après l'arrivée en Provence de l'intendant Rouillé, en 1673, ^^"^ fut centralisé entre les mains de l'intendant, qui resta le seul représentant du ministre auprès de la Chambre du commerce et des marchands*. Chargés d'abord de délégations spéciales, comme la vérification et la liquidation des dettes du commerce et des échelles. Rouillé et son successeur Morant étendirent peu à peu leur action : c'est à eux que la Chambre s'adressa pour faire homologuer ses délibérations et leur donner force executive; sur sa requête, ils firent des ordonnances concernant les consulats et l'administration des échelles; toutes les contestations entre les marchands, ou les capitaines et la Chambre, furent portées devant l'intendant ; toutes les affaires lui étaient soumises avant d'être portées comme autrefois au conseil, et la Chambre était obligée de lui présenter requête pour avoir l'autorisation d'envoyer des députés à la cour. L'ambassadeur, autrefois tout puissant dans le Levant, s'inquiétait de cette nouvelle autorité et Morant était accusé en 1684, auprès de Seignelay, de vouloir faire valoir l'intendance et rabaisser l'ambassade'. L'intendant jouait de plus en plus ce rôle d'inspecteur du commerce du Levant dont Lebret, successeur de Morant, devait porter officicllenpnt le titre. C'était ce soin des affaires du commerce qui donnait à l'intendance de Provence une importance et un caractère tout particuliers. « Je ne doute pas, écrivait Colbert ;\ Rouillé, qui sans doute se plaignait des soucis qu'elles lui causaient, que la ville de Marseille ne produise plus d'affaires que toutes les autres provinces*. »

A la tète du commerce Colbert laissa la Chambre, créée par les

(i) 16^1. Lettres et Jttit., t. Il, p. 619. — L'évéquc lui écrit le 27 novembre 1669 : « Pour toutes les afiaircs de la ville, j'agirai, Monsieur, suivant les ordres

que vous me ferez l'honneur de m'en donner je conférerai avec MM. d'Oppède

et Arnoul. » — Cf. 31 octobre lêji. Depping, Corr. Adm. t. I, p. S 10.

(2) BB, 27. 22 octobre i6j2 : « M. de Rouillé, que S. M. a nommé pour intendant de justice, arrivera et prendra connaissance, suivant sa commission, des affaires concernant les Echelles du Levant.»

(3) Arch. de laMar. B', 4^1, fol. 4)7-41 : Lettre de M. Mord à Seignelay, /j octobre 1684.

(4) A Rouillé, 31 septembre JÔyç. Lettres et Inst., t. II, p. 706,

COLBERT ET L/V REFORME DES ABUS

Marscilbis en 1650, et rétablie après la réforme de la niunicipaliié en 1660, mais il ne comprit pas l'importaticc de cette institution et les services qu'elle pouvait rendre, bien qu'elle ofirlt une analogie frappante avec le Bureau de la compat^nie anglaise établie à Londres ou la Chambre de direction d'Amsterdam. C'est que Colbert la connaissait mal, il la confondait avec la communauté dont l'administration lui était suspecte : « Je vous prie de me l'aire s;tvoir, écrivaitil ^ Arnoul, quels sont ces députés du comnierce, en quel nombre et Je quel corps ils sont tirés, quelles relations ils ont avec l'Iiôtel de ville, comment ils sont élus, pour combien de temps ils le sont, et quelle autorité et juridiction ils ont'. » Il était mal disposé pour une population, dont la turbulence s'était manifestée tant de fois et avait nécessité en 1660 le voyage de la cour A Marseille, mais surtout les dettes immenses de la ville, « provenues d'un million de friponneries de ses consuls et échevins, » comme il l'écrivait ;\ Rouillé, l'irritaient vivement. Dans un mémoire qu'il rédigea en 16(19 il accusait les députés du commerce d'exercer les mêmes voleries et de tirer prortt des impositions établies pour l'acquittement des dettes du Levant. « L'abus et la corruption, disait*il, ont passé successivement d.ins tous les esprits qui se mêlent de ce commerce*. »

Colbert était de plus sans cesse mis en défiance contre les Marseillais par ses agents en Provence, qui ne les aimaient guère. D'Oppède n'avait pu oublier qu'en 1659 les Marseillais avaient donné un refuge aux émeutiers qui avaient failli le massacrer i Aix; Arnoul surtout s'irrita du mauvais accueil fait par les Echevins .1 ses plans d'agrandissement de la ville et de transformation du port. « J'ai assez répondu, écriv.ut-il ;\ Colbert, aux plaintes que fait contre moi le député du commerce. Si Messieurs de Marseille n'avaient comme moi devant les yeux que la grandeur du roi, l'obéissance et le bien de leur ville, nous serions tous d'accord; mais l'intérêt particulier, la défiance les uns des autres se connaissant bien, les partagent tellementque je puis dire n'avoir januis vu de si pauvres gens. Tout ce que vous soumettrez au résultat de leurs assemblées ne réussira jamais*. » Les lettres

(I) J novtiitbre i66i). Uttitstl Imt., /. III, i'« pan.

(a) Etat du coiwttfrcf tlii Ijcvaiil. — lettres tt liul., t. Fil, tupplhn. p. 3S6.

(5) 7 iJixi/ 1666. DiVflSG. Corrfsp admni., I, III, f. 40Q. — CS.UtIredeTh-Jqut ,1e Sliiisfillc-, }i ,Klobrr lôji. Corttifi. uJmin., t. l,p, Sio. — Auprirs du minisire, Bcllinyjtii, l'un de;» principaux actionnaires de b Compagnie au Levant, avait iin^rC-t i iiit^dirc de la Chambre.

d'ArnoLil revenaient sans cesse sur la mesquinerie et l'ctroitcssed'es' prit des Marseillais, leur altachement entètéà leurs vieilles pratiques e l'impossibilité de fliireavec eux ce grand commerce que Colbert rêvait d'établir. Le ministre avait pleine conriance dans ces avisde l'intendant, il mettait en marge d'une de ses lettres : « Tout ce raisonnement en bien comme en mal est vrai. H ne faut pas espérer d'y remédier promp tement : il faut le combattre doucement et persévérer, qu'ila fin on en viendra ;\ bout'. » Colbert manifesta donc la plus grande défiance ;\ l'égard de la Chambre, tandis qu'elle eût pu être son plus puissant auxiliaire dans l'teuvre qu'il avait entreprise. Ce n'est pas à elle qu'il s'adresse pour avoir des renseignements et des avis, il demande à Arnoul ou à d'Oppède de consulter les négociants les plus habiles; pour la liquidation des dettes du commerce il charge les directeurs de la Compagnie du Levant de s'informer'-, il ne croit pas aux chiffresde statistique que les déput-'-s du commerce fournissent à l'inien- . dant et il se plaint à Rouillé qu'il se laisse trop influencer par cefl qu'ils lui disent^ Quand Rouillé est remplacé, il recommande forte--™ ment au nouvel intendant Morant de se défier de ce que lui diront les députés du commercee et de ne leur laisser aucune liberté d'agir : « Je vous prie au surplus, lui dit-il, toutes les fois que vous parlerez aux marchands de .Marseille de ces sortes d'afîiûrcs, d'être toujours fort en garde contre leurs raisonnements, qui sont tous faux, et qui vont plutôt à la destruction de leur commerce qu'à l'augmentation '. » Les .Kcusations portées contre les Marseillais, n'étaient malheureusement pas entièrement fausses. Les élections des échevins se faisaient toujours par intrigue, l'esprit de faction n'avait pas disparu de la ville et les magistrats restaient trop attachés ù leur intérêt particulier. L'entente n'e-\isiait pas toujours entre les échevins et les députés du commerce et leurs querelles ont laissé des traces mémo sur les registres de leurs délibérations : il arriva en effet à diverses reprises que les séances ne purent avoir lieu, h cause du refus de députés de siéger. C'était avec raison qu'.Arnoul proposait h Colberi

(i) Ainoul à Coll'dl, 2} juin i6/>&. DeWS'G. Coinsfi. nJmiii., I. IIJ, p. ^oj.

(2) Letlii df rhvqite de Marseille à Colberi, 2j noi: jMtç. Depfisg, t, I, p. 8io.

(5) 2S dèambit i6jg. — i) janvii-r i6j} : « Comme les esprits des marchands^ de cette ville sont fort dOréglés, qu'il n'y a ni police, ni bonne foi p;irnii eux... »

(.1) ij ttvril t6Si. hilrei, t. Il, p. "jiù. — Plus tard Morel.le premier comrai^ de Seigncljy, dans uu inèinoirc qu il lui adressait, disait qu'il l'nllait Otreeng.irdc contre les Trovcuvaux et contre les préventions de Murant qui les écoutait. Arch. delà Mar., U^,4ifi,p 4J7-41.

COLBERT KT LA RÉFORME DES ABUS

de séparer nettement Ki Chambre du corps de la communauté : « il y a deux intérêts à Marseille, écrivait-il, qu'il faut séparer l'un de l'autre, l'échevinagcet le commerce et les traiter bien différemment, discréditer le premier et accréditer l'autre. Tout cela serait trop long à vous débiter. M, le premier, qui fait plus qu'il ne dit, s'en ira si bien instruit, qu'il vous en fera connaître plus en une conférence, que je ne vous en dirais en une main de papier.... Je ne souhaite qu'une de vos visites pour guérir te malade'. » Colbert entra dans les projets de l'intendant, cependant l'organisation de la Chambre ne reçut aucune modification.

.Malgré les défiances qu'elle inspirait et les défliuts réels de son organisation, la Chambre du commerce rendit cependant de grands services, pendant l'administnition de Colbert, et c'est à elle qu'il faut attribuer en partie l'honneur de ses réformes. Dès le début, les députés du commerce, qui la dirigeaient, affirmèrent énergiquement leur désir de porter remède aux abus, comme le montrent leurs lettres adressées aux consuls des échelles: « d'hors en avant, leurs disaient-ils, en leur demandant de les informer régulièrement des affaires, nous voulons prendre connaissance entière de ce qui adviendra' ». C'est au.\ plaintes depuis longtemps réitérées des députés du commerce que fut duc la réforme des consulats et de l'administration des échelles, ils fournirent de nombreux mémoires au sujet de Taffranchissemcnt du port; en partant pour îe Levant, M. de la Haye le fils, chargé de renouveler les capitulations, leur demanda des mémoires sur les contraventions des Turcs aux anciens traités et sur les réclamations qu'il aurait h faire ^; enfin, malgré lavis de la compagnie du Levant, ils firent décider la continuation des négociations avec les Turcs en 1669. Quelles que fussent les récriminations d'Arnoul dans ses lettres ;\ Colbert, au sujet de l'étroitesse d'esprit des Marseillais et de l'impossibilité de rien accompHr en consultant leurs assemblées, le recueil des délibérations de la Chambre montre que d'Oppcde ne faisait rien sans la consulter et qu'il se guidait généralement d'après ses avis. L'influence de

(1) a/ août 166S. - iS itplemhre : « Je cherclicraî dans ma tête les moyens de faire deux corps séparés et qui néanmoins n'en fassent qu'un... » — Deppinc. \. l, p. 788-89.

12) 6 juin 16 io. BB, 26, V. série d'autres lettres, mai-juin 1650, 14 mars 1651, etc.

(Jl BB, i. 7 iWlûbre i66f. — Mémoires four raffranchisietneni dupcri. BB,2.

la Chambre s'accrur à mesure que les relations s'améliorèrent entre elle et les représentants du roi. Des deux côtés les vieilles querelles turent oubliées ; les Marseillais, qui avaient d'abord accueilli tort mal certaines innovations de Colbert, parce que pendant longtemps l'intervention de la cour ne s'était manifestée que par des nouvelles impositions, ou des atteintes à leurs privilèges, apprirent h apprécier les bienl'aits de ses rctbnnes. D'un autre côté, la Chambre obiiniplus d'autorité à la cour par l'heureuse amélioration qui se fit dans le choix des échevins et des députés du commerce. Grâce à l'esprit d'ordre qui pénétrait partout, sous l'éneryique impulsion du ministre, les Intrigues furent contenues et les élections appelèrent les plus dignes à diriger le commerce. Enfin les éciiccs successifs de la Compagnie du Levant montrèrent que l'organisation des Marseillais avait du bon et donnèrent plus d'importance à la Chambre,

Le commerce avait donc à sa tète une forte direction et un ministre qui lui communiquait son ardeur de tout réf»)nTH.T ; on en sentit bientôt les effets. Un mémoire, que Colbert dressa lui-même en 1669, et dont la minute autographe nous es: par\'enue, renferme tout un programme méthodique de réformes'. « L'abandonnemeni entier du conseil du roi, dis.iit-il, était la première cause des désordres, laquelle ayant produit l'abus es personnes des ambassadeurs, la corruption a passé à tous ceux qui y ont eu part... Pour y remédier, il faut prendre le même chemin que la corruption a tait... Ih'aut donner ordre à l'ambassadeur de deux choses essentielles et principales: l'une, de ne prendre intérêt en aucun commerce de quelque nature que ce soit et l'autre, de donner une application tout entière et d'employer toutes instances au nom du roi pour la protection des marchands*. » Il s'agissait alors, au moment du rappel de M. de la Haye le fils, de décider s'il .serait remplacé par un ambassadeur, ou par un simple agent du roi*. Colbert demanda A .^rnoul de se renseigner auprès des députés du commerce: « Il sera bon, lui écrit-il, que vous vous informiez de la conduite de l'ambassadeur à Constantinople, de quelle sorte il traite les marchands, quels droits lui sont dus, s'il se contente ou non de ce qui est légiti-

<I) Lettres tt Itislrttct., t. VIL supplm. p. 2S6.

(2) L.1 Chambre se plaignait encore le i^' juillet 1670 de l'oppression de M de la Haye.— i" jiiil. i6jo. HH, 26.

(3) Voir 1 ce sujet le chapitre iv.

COLBERT ET LA RàpORME DES ABUS

memcnt dû, et enfin si toutes les plaintes que les marchands font contre lui ont quelque apparence de vérité ou non. Envoyez-moi promptement le détail de ce que vous apprendrez'. »

Les députés du commerce ne firent que confirmer leurs anciennes plaintes*, ci furent d'avis qu'il vaudrait mieux n'entretenir qu'un simple résident ; cependant l'ambassade fut maintenue, mais M. de

»Nointcl reçut à son départ des instructions sévères et dut s'entendre avec les députés du commerce, lors de son passage :\ Marseille. Peu de temps après son arrivée à son poste, le roi lui écrivait encore: « Je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous ne fassiez à l'avenir aucune ordonnance pour des levées de deniers sur les négociants, pour quelque prétexte que ce puisse être, que vous n'en aviez auparavant communiqué le sujet aux marchands, capitaines et écrivains de navires qui seront sur les lieux, et qu'ils n'aient opiné et donné leurs suffnigessur 1.» matière*. » Pour enlever tout prétexte à l'ambassadeur, une ordonnance de d'Oppcde décida, ^ en 1669, que les 16,000. livres de sa pension lui seraient payés ^annuellement, de préférence ;\ toute autre dépense*; M. de Nointel fut en effet payé régulièrement tous les six mois et même d'avance*. ^ Cependant M. de Nointel, qui aimait le faste et l'apparat, trouva V encore des prétextes de taire des levées extraordinaires d'argent, tant pour le renouvellemeiu des Capitulations, que pour son voyage de Terre-Sainte, et la Chambre se plaignit h diverses reprises de ses dépenses exagérées*. Les violences qu'il exerça en 1677 contre la nation de Smyrne pour se faire donner 18.000 piastres' firent reve- Boitr k Chambre i la pensée de demander « qu'on ne tint à Constantinople qu'un résident, parce que l'expérience du passé avait fait voir cjue le commerce était mieux protégé que par les ambassadeurs, qui &e jetaient dans des dépenses extraordinaires, qu'ils faisaient par après

1{t) 2 Hoii. i66ç, li Arnou]. Ltllrei, I. III, i": pttilif. (2) Cahiers adressés au roi, arlkh 13. BB, 3. — T. Statcts du j jairv., 7 /</v. 667. B8, 2. (}) to mars, 1670. Dupping, t. III, p. 555. (4) 6 juilUt j66i/. RB, 2.

(5) BB, s. Dilihiraticns.

(6) 27 mars i6j4, iS mars sO/S, 1" octobre z6y6, ti fivritr H>Ti. AA, 183. ^ttra des drptitf's de la iialioti de Hmyrne, — Voir Lellrts de la Chambre à Colhrl, • août /67J, } avril Jf</j. BB, 37.

(7) Il avait obtenu des commandements du G. S. où il était dit qu'en cas de ■«fus, le consul, six marchands et six capitaines de vaisseaux, seraient menés liés et garrottés à Constantinople. — Lettres. AA, sSj . — Cf 22 ntai lù-fj . BB, 2-j.

souffrir aux négociants » et elle adressa des mémoires en ce sens à son agent à la cour'. Mais ce n'étaient plus li que les derniers échos de la longue querelle entre le commerce et les ambassadeurs et l'envoi en Levant de l'intègre M. de Guilleragues (1679) allait définitivement donner à leurs rapports avec la Chambre et les marchands le caractère qu'ils auraient dû toujours avoir.

Colbert rencontra beaucoup plus de difficultés dans la réforme des consulats et de l'administration des échelles, à laquelle il travailla pendant tout son ministère et qu'il laissa bien incomplète à sa mort. Il avait chargé d'Oppèdc de l'étudier avec la Chambre et celui-ci lui envoyait les mémoires qu'il avait demandés à ce sujet, le 27 mars 1664*. Quelques mois après Colbert, faisait rendre l'arrêt du Conseil du 12 décembre 1664, dont le préambule résumait nettement tous les abus auxquels avaient donné lieu les consulats. « A quoi étant nécessaire de pourvoir, disait l'arrêt, S. M., étant en son Conseil de commerce, a ordonné et ordonne que dans les six mois, ;\ partir de la publication du présent arrêt en la ville de Marseille, tous les propriétaires des consulats des échelles du Levant remettront leurs titres entre les mains du sieur Colbert pour en être fait rapport à Sa Majesté, enjoint S. M. à tous les propriétaires desdites charges de se rendre dans le temps de trois mois au lieu de leur résidence pour les exercer en personne, et de donner caution solvable, foute de quoi, ledit temps passé, leurs charges seront déclarées vacantes et inii>étrables, sans que cette clause puisse être censée comminatoire, fors et excepté ceux à qui S. M. a permis par leurs lettres de provision de faire exercer par des commis, desquels en ce cas ils seront responsables, après les avoir présentés à S. M. pour être agréés et autorisés par commission expresse, sans laquelle il défend à qui que ce soit de s'immiscer aux fonctions de consul, A peine de faux et de répétition sur eux des droits qu'ils auront reçus en cette qualité. » Cette exception en fovcur de certains consuls, et c'étaient les plus nombreux, enlevait toute sa force ;\ l'obligation de résider et à la défense d'établir des fermiers des consulats. D'ailleurs comment la foire e.\é- cuter, puisque dans plusieurs échelles, comme à Seïde et ;\ Alep, Ic: consulat appartenait à plusieurs propriétaires. Il ne subsistait guèr^

(1) llll, }. y mai lOy; , i<) iwi'il i(>yy, IMih'iaiioiis. — Voir ce mémoire int«3-. rcssam, du 2) août 1677 : lilK 26.

(2) liH, 26.

COLBERT ET l.A REFORME DES ABUS

de l'arrêt que l'obligiuioii de fnirc agréer au roi les commis fermiers et l'affirmation renouvelée de la responsabilité des propriétaires. Colbert .sentit rinsullisance de ct- premier arrêt, qui n'eut d'autre résultat que de susciter les remontrances des propriétaires des consulats ct fil rendre celui du 7 juillet 1665 qui révoquait ta faculté jccurdée aux propriétaires desdits consulats " de faire exercer Icsdits ortices par des commis et personnes subdéléguées. » Les propriétaires devaient se rendre « dans trois mois, pour toutes préfictions et délais, du jour Je la signification du présent arrêt, aux lieux de leur résidence pour exercer lesdits consulats en personne et ce, sous peine de privation Jesdits consulats et olïices'. >t

Ce nouvel arrêt ne fut pas mieux exécuté que le premier ; on voit par la correspondance consulaire que le personnel des consulats resta le même et que les consuls fermiers furent maintenus dans leurs charges. Des députés des intéressés aux divers consulats étaient X'cnus .\ la Cour •< pour supplier le roi de trouver bon de ne pas les obliger à la résidence et que, répondant des actions de ceux qu'ils

commettraient A leur place on se pourrait attaquer à leurs biens

«t à leurs personnes propres » ; ils avaient sans doute obtenu

satisfaction*. Arnoul écrivait encore à Colbert le 25 juin 166S :

■« tant que les consulats seront tenus par des fermiers, par des

banqueroutiers et par des gens qui feront négoce, il n'en faut rien

attendre ; ils pensent à leurs affaires, ils craignent et n'osent parler,

«ri comme il faut toujours agir contre les douaniers, ils n'osent étant

Tiurchands. Je voudrais que le roi les fil appointer par le commerce,

<hoisir d'honnêtes gens autant que l'on pourrait, acquitter une fois

les échelles et connaître les dettes qui ne sont pas tout ce que l'on

pense, en faisant justice"'. « C'était la vraie solution qu'il indiquait

d Colbert : il t'ai lait renoncer au système des consuls propriétaires,

mais Colbert ne crut pas pouvoir l'adopter, car il se contentait de

mettre en marge de cette lettre: « Il tant envoyer un mémoire de

tous ceux qui possèdent ces consulats et m'écrire leurs bonnes et

mauvaises qualités '. »

{ I ) Arrêts du t2 liéamhrt 1664 et 7 juillet ib6}. A A, ij2.

(2) Leilrededtld Haye li Colhirl.kriU' de Marseille, 9 octobre. i6(>j : De hi Haye voit A M-irifilk- le frère Jl- M. de Bermond, consul d'Hgyptc, il lui parle d'obliger son l'rère a ne prendre (;|ue 2 0/0 pour ses droits de consulat, mais il nVst pas qucsîion que Bermond quitte le consulat. Dkpping, t. ill, p. 375.

131 3S et 2<> août i()6S. DiiPnNo.t. Ill, p. 404-^05.

14) V. Deiting, I. I, p. 789, la réponse d'.\rnoul, iS septembre 166S.

Cette correspondance montre bien le souci continuel de Colberi d'améliorer les consulats ; dans son programme de réformes qu'il rédige;! en 1669, il se proposait encore d'obliger les consuls à aller exercer en personne et il fit publier ;\ cet égard, mais sans plus de succès, l'arrêt du conseil de commerce du 29 mars 1669*. La fl question fut de nouveau remise sur le tapis en 1673 : Colbert envoya un ample mémoire sur les consulats à l'intendant Rouillé en lui demandant d'y répondre ; sur la recommandation de l'intendant, le chevalier d'Arvieux fut chargé d'y travailler avec lui ; mais ce n'est qu'en 1675 qu'intervint un nouvel arrêt, rendu au Conseil sur le rapport de Colbert : après avoir rappelé que, malgré ceux de 1664 et 1665, les propriétaires avaient continué d'envoyer des commis dans les échelles, ce règlement « cassait et annulait les commissions données par les prétendus propriétaires des consulats ^ de Smirne, Napoly de Ronunie, Alep, Cliipre, Satalie, Seïde et fl leurs dépendances, faisait très-expresses inhibitions et défenses auxdits consuls ou subdélégués de s'immiscer ù l'avenir en l'exercice et

fonctions desdiles charges. ;\ peine de lo.noo livres d'amende

enjoignait S. M. au marquis de Nointel de tenir la main i l'exécution du présent arrêt, se réservant S. M. de pourvoir auxdits consulats de personnes capables*. » Les ordres du roi furent mieux exécutés, puisqu'à Smyrne le consul Louis Chambon, homme de mérite. ancien échevin de Marseille, fermier du propriétaire Dupuy, quitta l'échelle en 1675 ; le consulat fut exercé par le propriétaire de 1676 à 1683, puis par son neveu du Roure avec le consentement de l'ambassadeur et l'approbation royale*. A Alep l'un des propriétaires, Dupont, exerçait le consulat sans donner lieu à des plaintes depuis 1671, et il y demeura. Mais, dans les aiitres échelles, les consuls fermiers restèrent en charge et la nation de Seïde se plaignait encore en 1680 que M. de Soissons, l'un des propriétaires, avait obtenu de la Cour par surprise des lettres patentes pour honorer du consulat te ^ chancelier de réchelle, ce qui ne s'était jamais vu *. L'ordonnance de ^ Li marine de 1681 se borna à déclarer qu'aucun " ne pourrait se dire

(i> Ce programme se trouve : Letlra tî Intl.. l. Vil, ntpplêm ,p. aS6. — L'arrêt est cite par Isambert, p. 205.

(I) Àntl du ijaoùl 167s. AA, iji. — V. d'ARViEOX, t. V, p. 319 ; les réponse» qu'il fit au Miimoirc cnvoyc par Colbert à l'intendant Rouillé.

(j) Lf lires df du Roure, 12 juin, 6 sepUnibre 16S4. AA, jSj.

(4) Lettre de la nation, 4 mai 1680. AA, jj6.

COLBERT ET LA REIORME DKS ABUS

isr

consul de la nation française dans les pays étrangers sans avoir commission du roi qui ne serait accordée qu'à ceux qui auraient l'âge de ?o ans'. »

Ainsi, malgré tous ses efforts, Colburt n'avait pu mettre fin au

système ruineux des consuls fermiers ; tout au plus avait-il pu

obtenir que le choix de ces fermiers fut meilleur- et que la respon-

sahililé des propriétaires fût plus effective. Cependant, à la lin de

l'administration de Colbert, se produisit un événement qui devait

amener indirectement la réforme définitive des consulats. Les

propriétaires de ceux du Caire et d'Alcp étant morts, la possession

de ces deux charges fut considérée comme une dépendance du

secrétariat d'état de la marine et Colbert put disposer ;'\ son gré de

ces deux consulats importants^. Un peu après sa mort, Seignclay

étendait .\ tous les consulats cette prétention et décl.irait que la

propriété et jouissance de toutes ces charges étaient attachées à

Celle de secrétaire d'état*. Colbert donna i son fils un exemple

malheureux en affermant ku-mème ces deux consulats ; sans doute

il se contenta d'une redevance de 9.500 livres, tandis que le seul

consulat du Caire rapportait ri. 000 livres à l'ancien propriétaire,

mais il consacrait ainsi le système du fermage qu'il avait condamné

si souvent. Ce qui rendit son erreur plus grave ce fut de donner

cette ferme à la Compagnie du Levant, objet de toutes ses faveurs.

Comment les commis de la Compagnie pourraient-ils accorder une

sérieuse protection aux résidents des échelles qui lui titsaieut

concurrence ? Colbert qui avait défendu .wcc raison aux consuls de

pratiquer le négoce ne consacrait-i! pas lui-même cet abus contre

lequel il avait sans cesse lutté } Il n'était pas mieux inspiré quand il

-accordait la commission de consul de Candie à l'aparel directeur de

la Compagnie du Levant qui lui offrait de fournir chaque année

-200 ou 300 Turcs pour les galères, à 450 livres chacun '.

(!) Titre ix, art. i.

(î) La Chambre inttrvenaii parfois pour recommaudcr un candidat. Jjrtire à Colh'l, r" avril tf>jt> ; à BMn-ani, 26 mai t6S3. Bli, 36.

( 5 1 Atch. Je la Marine, fl', 4Stf, fol. j}8-6a. Mémoire sur lu Coiripa^nie du Lrvant.

141 Aich. de la Marine. B' , 40r, fol. .fjj-^i. iMUe de M. Mord à Seignelay, rfoclobre i^S.f, en m.irgc de l.nqueflc on a mis : Nouvelles preuves de la propriété et jouissances des consulats attaches .i la charge de secrétaire d'état de la marine. V. p. 79 pour l'origine de cette théorie.

(3) Cette question des consulats est très obscure, ce qui e.xpliquc toutes lo erreurs commises â ce sujet par les historiens (V. par exempte JuUiany, Marchand). Ce qui augmente la confusion c'est que tous les consulats delà

Faute d'avoir remédié aux abus dans leur principe, toutes les tentatives de Coibert pour la réorganisation des échelles furent en partie frappées d'impuissance. Dé jil l'arrêt du Conseil du 12 décembre i664avait pour but de mettre fin à deux des plus graves désordres: « S. M., y était-il dit, veut et entend que désormais les consuls donnent toute leur application au rétablissement du commerce et au soulagement des marchands, leur fait expresse inhibition et défense, tant à eux qu'à leurs commis, de se mêler d'aucun trafic pour eux ni pour autrui, ni de recevoir aucune commission des marchands..., leur lait semblable inhibition et défense d'emprunter à l'avenir aucune somme et denier des Turcs, Mores et Juifs ou Chrétiens sous le nom prétendu de la nation, pour quelque occasion que ce puisse être, i peine de payer de leur propre... leur défend en outre de charger les marchandises d'autres droits que de ceux qui ont été ou seront ci-après ordonnés par arrêts ou lettres patentes... et ce sous peine de concussion. » L'ambassadeur de la Haye partait l'année suivante avec mission de veiller à l'exécution de ces dispositions. En ié66, sur l'ordre du président d'Oppède, la Chambre dressait un règlement pour l'administration des échelles '. Comme il était mal observé, Coibert adressa le i6 février 1670 aux consuls de France dans le Levant un arrêt du Conseil destiné à mettre un terme aux désordres et aux irrégularités dans la tenue des assemblées de la nation, qui permettaient aux consuls d'exercer leurs vexations*.

La grande ordonnance de la marine de 16S1 résuma tous les arrêts précédents et établit pour la première fois d'une manière nette les rapports des consuls et de la nation et les règles de l'administration des échelles. Elle réglementait la tenue des assemblées (ari. ^, 5, 6, S)*, défendait de nouveau aux consuls de faire des

MèdiieiTanee n'étaient pas soumis au mime lésiiiic : A Alger et ix Tunis il n'y eut pas de consuls fermiers. — A Candie, échelle nouvellement créée par Colbcn, le secrétaire d'Etat disposait entièrement du consulat. Par contre, l'altusdu fermai s'était étendu a divers consulats d'Italie, comme ccu.x. de Gènes et Livourne, V ;j ocJobrt thyt, Icllrt d( Colbdt. Ltttrti , I. //.— Gilbert ne lit rien pour le recrutement des vice-consuls des petites échelles qui était L-ncorc plus délrctucun. .\insi à .Alexandrie, Beyrouth, Tripoli, .Mexandrctte, Sat.ilic, Chypre, Chio il d'v avait que des vice-consuls nommés par le cotisut de l'échelle principale dont elle» 3épettdaicnt. — Ces vice-consuls n'étaient donc que des conmiis des cnniulj fermiers.

(I) K. Lttlrf ./« 17 m'riJ 1666. BB, 26.

(al Ltltrts il Inst., t. IL 10 fh'i'ut. i6ja. — DeppiNti. t [II. p. 508.

(5) Les consuls devaient y appeler tous les marchands, capitiincs et patrons français étant sur les lieux, lesquels seraient obligés d\v assister à peine d'amende-

COLBERT ET LA REFORME DES ABUS

ISÎ

emprunts au nom de la nation, snns une délibération de rassemblée

e la nation qui en contiendrait les causes et la nécessité (an. lo).

Sous peine de concussion ils ne devaient pas lever de plus grands

droits que ceux qui leur seraient attribués (art. ii). En cas de

contestation entre les consuls et les négociants les parties devaient se

pourvoir au siège de l'aniirautc de Marseille (uri. /yj. Les pouvoirs

judiciaires du consul étaient réglés : leurs jugements devaient être

exécutés par provision en matière civile et définitivement en matière

criminelle, quand ils n'entraînaient pas une peine atflictive, le tout

pourvu qu'ils fussent donnes avec les députés et quatre notables de la

nation (art. i j). Si le cas comportait une peine afflictive, ils devaient

instruire le procès et embarquer l'accusé sur le premier vaisseau

qui ferait son retour dans le royaume, pour être jugé par les officiers

de l'amirauté du premier port où le vaisseau ferait sa décharge

(ait. i.f). Les consuls pourraient aussi, après information et par

Vavis des députés de la nation, faire sortir des échelles les Français

de vie et conduite scandaleuse, les capitaines devaient les embarquer

sur les ordres des consuls à peine de joo livres d'amende (art. i f).

Les appels des jugements consulaires ressortiraient au Parlement

d'Aix (art. iS). Les consuls devaient tenir bon et fidèle mémoire

des affaires importantes de leur consulat et Fenvoyer au secrétaire

Etat de la marine far/. 9J. D'autres articles réglaient les devoirs

des députés, élus chaque année pour administrer les deniers appar-

enant à la nation (art. 2, 7, 26), et ceux des chanceliers nommés

ar le consul (art, t6, ij, 20, 2J, 2-/). L'ordonnance de 1681 ne

:ontenait pas encore assez de développements sur les consulats du

e\*ant qui se trouvaient dans des conditions toute particulières,

'est ce qui nécessita la publication du Règlement du 25 décembre

685 qui s'appliquait spécialement aux échelles et reprit, en les

omplétant, les dispositions de l'ordonnance'.

IrbilMirc (m t. .f). — l,c< artisjiis établis dans Ici cchcllcs et les malciots ne levaient pjw y *ire adims (art. f). — Les rcsoluUous Je la nation devaient être ignéo de toui ceux qui y auraient assisté et exécutées sur le mandement du >rtsul (iir:. 6). — Le iransul devait envoyer de 5 mois en } mois au lieutenant le ramir.iuté Je Marseille copie des délibérations prises dans les assemblées et les comptes rendus par les députés de la nation, pour être communiqués aux ' Jievins et jux députés du commerce et par eux débattus si besoin était (wl. S). I — Titre ix.

(I) Il s'expliquait en détait sur la réforme des abus et contenait un grand nombre de détails nouveaux, notamment sur les avanies, le rôle des députés.

Les échelles avaient désormais leur Code, mais ce serait une erreur de croire que la publication de ces ordonnances suffit pour faire disparaître les abus ; les délibérations de la Chambre du commerce et sa correspondance avec les consuls sont encore remplies de ses plaintes pendant toute l'administration de Colbert. C'est souvent en fl vain, qu'en conformité des règlements, la Chambre réclame l'envoi ^^ des comptes de l'administration financière des échelles; quant à t l'envoi trimestriel des délibérations des assemblées, celte règle ne fl fut jamais observée. L'établisscmciu d'une administration régulière ' paraissait une nouveauté si extraordinaire aux résidents des échelles qu'ils accusaient la Chambre de tracasserie quand elle réclanuit l'exécution des ordres du roi. « Nous sommes obligés de vous dire, écrit-elle au consul et aux députés du Caire, que vous paraissez un peu échautïés et sans raison, et au lieu de nous faire des reiuercîments vous nous voudriez bl.îmer en disant que nous vous pressons

un peu trop Il faut vous dire que depuis quelques années on ^M

prend des routes bien différentes de celles qu'on pratiquait autrefois ^^ et, comme vous suivez les vieux exemples, vous croyez qu'on vous veut violenter, lorsqu'on vous donne des avis salutaires, qui sont de ^M faire telle ou telle chose pour se conformer ù la volonté du rainis- ^^

tre On veut prendre une connaissance générale du passé pour

charger et rendre responsables ceux qui pourront avoir manqué ; ^Ê ce n'est pas à votre échelle qu'on s'en prend, mais à toutes, et peut- ^ être que les derniers ne seront pas mieux traités, et ne dites pas que c'est à notre réquisition que l'on fait toutes ces ordonnances, mais

bien c'est d'ordre du ministre Plus nous allons et plus il nous

faut être sages Si nous avions montré votre lettre à M. l'intendant vous en seriez déplaisants.... Si on tarde davantage d'envoyer les comptes qu'on a ordonnés h toutes les échelles, il prétend de fulminer et donner d'amendes et agir sur les biens de ceux qui y sont obligés'. » Les consuls firent encore supporter à la nation bien ^i des dépenses qui ne la concernaient pas, mais l'abu.s le plus grave ^M qui persistait c'est qu'ils continuaient à se mêler de négoce, sinon ^^ ouvertement, du moins ;'i l'aide de prête noms en s'intéressant aux

des chanceliers, cic... Ces ordonnances royales ne lircm d'ailkurs que déterminer les rî'gles géniîralcs de l'administration des (échelles ; les détails en furent réglée par 1.1 Chambre du commerce qui fit à ce sujet de nombreux règlements particuliers, — (V. par exemple BB, 3. 21 août 166 1.) il) to mars i6Sj. BB, 36.

COLBERT ET LA REFORME DES ABUS

opérations de certains marchands'. Cependant les efforts de Colbert n'avaient pas été inutiles et, bien qu'il laissât la réforme des échelles incomplète, le progrès avait été énorme ; les consuls fermiers avaient à compter avec la surveillance active delà Chambre du commerce, soutenue par l'autorité du ministre, et les abus pour rester impunis devaient ne pas devenir trop criants.

Colbert avait aussi réformé heureusement l'institution des dropmans par la création des « EnBns de langue*. » Les drogmans de l'ambassadeur et des conNuls étaient auparavant des indigènes, généralement des Crées, sujets du Grand Seigneur. L'emploi de ces interprètes donnait lieu à de graves inconvénients, car leur connaissance imparfaite du Français les exposait souvent à dénaturer les paroles qu'ils devaient rapporter, ce qui fit avorter plus d'une négociation délicate. Ces sujets du Grand Seigneur, qui ne jouissaient pas des immunités accordées aux Français, avaient ;\ redouter les vengeances des pachas et des vizirs, si, dans les discussions violentes où ceu\-ci étaient parfois engagés avec les ambassadeurs et les consuls, ils traduisaient trop fidèlement des paroles désagréables; plus d'un drogman se vit, séance tenante, insulté, frappé et emprisonné. Le seul avantage qu'ils présentaient était de coûter peu de chose. Pour remédier 1 leur insuffisance, le roi ordonna, par arrêt du conseil du 17 novembre 1669, « que dorénavant les droguemans et interprètes des échelles du Levant, résidant à Constantinople, Smvrne et autres lieux, ne pourraient s'immiscer A la fonction de ieur emploi, s'ils n'étaient Français de nation et nommés par une :issemblée de marchands, qui se fettiit en présence du consul de la nation, es mains duquel ils prêteraient le serinent dont leur serait expédié acte, en la chancellerie desdites échelles. " Mais !a difficulté était de trouver des Français qui eussent une connaissance suffisante lies langues orientales, c'est ce qui rendit nécessaire l'institution <ics enfans de langue. Elle fut créée par arrêt du conseil de commerce du 18 novembre 1669, et celui du 31 octobre 1670 la réglait définitivement ainsi : « Afin qu'A l'avenir on puisse être assuré

(1) HB, 2, ). Délit., pusiitii. — BB, 26. S lUc. tô/i, 2tj inars i6j2, 36 avril 16S1.

(2) Les historiens emploient généralement le terme de Jeunes de langue. Cependant je ne l'ai rencontre que deux fois dans des documents du xvii« siècle. — Il fut plutôt employé au xvjii'- siècle. — Drogman vient de Terdjeman, interprète. — De ij oit a fait truchement, torguman, drogoman. — Truchement est encore tris «nployê au xvii« siècle, drogoman quelquefois.

■ita

15e LE RELÈVEMENT DU COMMERCE

de la fidélité desdits drogmans et interprètes, il sera envoyé aux dites échelles de Constantinoplc et de Smyrnc, de 3 ans en 3 ans, six garçons de l'âge de 9 à 10 ans, qui voudront y aller volontairement, lesquels seront remis dans les couvents des capucins desdits lieux, pour y être élevés et instruits à la religion catholique, apostolique et romaine et à la connaissance des langues, en sorte que l'on s'en puisse servir avec le temps pour interprètes'. »

Cette innovation fut mal accueillie au début, à Marseille et dans les échelles. Ij Chambre du commerce, chargée de toutes les dépenses des voyages et de l'entretien des enfans de langue, craignait en outre que l'éducation reçue chez les capucins ne préparât mal les futurs drogmans à la connaissance des affaires commerciales et que la présence de ces jeunes garçons dans les échelles ne fût une occasion d'avanies*. Aussi, pendant les premières années, c'est avec une répugnance bien marquée qu'elle acquitta les lettres de change tirées sur elle par les pères capucins, elle préféra même laisser M. de Nointel prendre de l'argent sur les bâtiments de Smyrnc'. Dans les échelles on reçut mal les premiers qui y furent envoyés pour servir de drogmans, cir quels services sérieux pouvaient rendre des jeunes gens âgés de moins de 15 ans, et comment en trois ans auraient-ils appris chez les pères capucins, qui ne la connaiss;iient pas très-bien eux-mêmes, une langue qui ne se « pouvait apprendre que dans les écoles du pays ou dans la conversation et fréquentation des Turcs ?» De plus la nation et les consuls rejetaient l'un sur l'autre le surcroît de dépense que causait leur entretien. Devant cette malveillance des marchands, l'institution parut sur le point d'être abandonnée en 1681*. Cependant elle fut maintenue et le commerce apprit à en apprécier les bienfiiits. Les enHints de langue demeuraient chez les capucins de Constantinople jusqu'à ce que leur instruction parût suffisante ; s'ils ne montraient pas de dispositions, ils étaient ramenés en France sur la demande des capucins, ou sur leur propre demande. C'était l'ambassadeur qui examinait leur instruction et

(1) AJ, ijS.

(2) RB, 27. Mémoire envoyé li la Cour, S dkemhre i(yyi. — V. aussi art. 11 des Cayers an roi du 1} août i6jo. BB, 2, fol. S^()-}<).

(3) Nointel à la Chambre, S' décembre i6ji, 10 octobre i(>j2, iS juin lôj.f : « au passage des six derniers enfants de langue à Marseille on leur dit beaucoup d'injures qui étaient à la vérité déguisées en railleries. » .4.4, 146.

(4) Guilleragues à la Chambre : « Il n'est plus question des enfants de langue, il ny en a plus à Constantinople. » 2 mars 16S1. A.4, 14-].

COLBERT I-T LA REFORME DES ABUS I57

qui les distribuait dans les échelles, quand il le jugeait à propos iet suivant les demandes qu'il en recevait. La Chambre payait pour chaque enfant de langue 300 livres par an aux capucins, mais ceux-ci se plaignaient de l'insuffisance de cette somme, « pour les nourrir et vêtir, les blanchir, payer un maître turc et un valet pour les servir.» De plus, quand ils étaient reçus drogmans, on leur donnait 40 écus pour les vêtir et les meubler'. Les capucins entretenaient avec la Chambre une correspondance suivie pour la tenir chaque année au courant du nombre des enfants, qui variait de 8 à 12, de leur arrivée, de leur départ dans les échelles, et des comptes de leurs dépenses*. L'admi.ssion de leurs fils parmi les entans de langue fut bientôt recherchée par les familles des résidents des échelles et, grâce à cet empressement, on put e.xiger d'eux les garanties et les qualités nécessaires pour exercer les délicates fonctions de drogmans.

Il ne fallait pas seulement prémunir les échelles contre les abus des consuls et les dangers d'une mauvaise administration, c'était les marchands eux-mêmes qu'il fallait guérir de leur indiscipline, de leurs jalousies et de leurs mauvaises mœurs. Delà Haye, en partant pour le Levant, représentait :\ la Chambre que, pour y remédier, il fallait commencer à nettoyer les échelles de la « vermine » qui s'y trouvait, « qu'il en avait des ordres très-particuliers de S. M. et que dorénavant, si quelque marchand ou artisan voulait s'aller établir dans le Levant, il n'y serait point reçu sans sa permission, laquelle il n'accorderait i personne qu'.'i c»*ux qui lui apporteraient des attestations de Messieurs les échevins et députés du commerce de Marseille, comme ils étaient gens de bonnes mœurs et qu'ils avaient des facultés suffisantes pour être marchands dans les échelles'. » Colbcrt avait en effet trouvé le vrai moyen de changer les mœ^urs des résidents des échelles, c'était de n'y laisser aller que des gens connus par leur bonne conduite et présentant des garanties pour faire de bons marchands. Mais pour par\enir à un résultat il ne suffisait pas de la bonne

( I ) Voir pour tout cela une série de lettres de ranibass.idcur à la Chambre : 20 août i68j, 1$ novembre i^ij- — i" "oi'il 16(^0, ji octobre 161)8. .4.4, 148-1$!. — Lettres des capucins: / janvier i6-j2. .4.4, ij}. — 12 mni 1694, 2/ septembre 1696. .4.4, 164.

(2) V. cette correspondance, A A, 164.

( j) lettre de M. delà Haye à Colhert. Marseille, «y octobre i(>6j. Dkpping, t. III, p. 392. — Cf. iMtre du consul d'Alep, 22 février 1666. A.4, J64. — .4rrét du Parletnent du ii janvier 166}, au sujet des certificats nécessaires aux passagers pour le Levant.

iS8

nr

volonté du ministre, ni de celle de l'ambassadeur, il Êillait la torte application et l'entente de la Chambre du commerce et des consuls pour surveiller rembarquement à Marseille et le débarquement .luv^ échelles de tous les passagers.

Par suite de la négligence, ou de la tolérance des uns ou de autres, il ne semble pas que la composition du corps de la nation, r que la conduite des résidents français, se soit améliorée pendant cettc^ période*. Les lettres des consuls ou des ambassadeurs qui se plaignent des artisans sans ressources, des vagabonds et des gens sans aveuj qu'on laisse embarquer, montrent que les ordres de Colbert n'avaient pas été exécutés'. Les consuls avaient le pouvoir de faire revenir et Fraiice les résidents qui se signalaient par leur mauvaise conduite,* mais ces exécutions les rendaient odieux i la nation et fournissaient' un prétexte au\ cabales, au.ssi n'y recouraient-ils que quand ils y étaient absolument forcés. Il était réservé aux successeurs de Colbert de mener à bien cette l.tborlcuse réforme des échelles.

Il n'était pas moins dilllcilc de faire cesser les mauvaises pratiques commerciales dont les marchands fran(;ais étaient coulumiers ei d'établir parmi eux ces traditions d'honnêteté qui donnaient au com-j merce anglais et hollandais son crédit et s.i solidité. C'était une des] choses auxquelles Colbert attachait le plus d'importance, aussi y] revient-il sans cesse dans sa correspondance. « Le commerce universel! de la Méditecrranée, écrivait-il à l'intendant Rouillé, peut être attiré A Marseille si vous y pouvez rétablir le bon ordre et la bonne foi... Vous devez vous appliquer à bien pénétrer les mauvaises voies! dont les marchands de Marseille se servent pour faire le commerce,! ce qui les a mis dans toute l'Europe dans une réputation de mauvaise] foi qui ne se peut exprimer*. » Colbert combattit surtout le commerce des monnaies altérées, qui procurait des bénéfices immodérésJ mais jetait ensuite le discrédit sur la nation française et l'exposait aiiXi avanies, Il chargea en 1665 M. de la Haye de s'entendre avec la Chambre du Commerce pour faire cesser le fameux trafic des pièces] de cinq sols, et, sur tes instances de celle-ci, il fit rendre l'arrêt Ji 2 décembre 1666 qui interdisait de porter dans les échelles jnnnu -^ pièce de cinq sols, de quelque fabrication qu'elles fussent*. Plus tard

(i) 3 mari 16S1, 26 mai tàSi, Itllies Je Guitleragues. AA, 14J.

(2) Utlrcs tl Ittil., t. II, y. é/y.

(3) Delà Haye à Colberl, 9 octobre 166$, Depping, i, ]I1, p. i<)2. — I^lfia Jt

COLBERT ET LA Rf:FORMF. DES ABUS

à la suite tics plaintes de la Chambre, il écrivit à diverses reprises

aux intendants Rouille et Morant pour leur faire sur\eiller de près

l'exportation des monnaies fausses, seqiiins ou piastres altérées,

dans le Levant'. Ce l'ut en partie pour remédier à la t.ibrication et

au trafic des espèces altérées que Colbert su montra si rigoureux

pour empêcher l'exportation de l'argent dans le Levant'. Gr.'^ce à la

viyilancc de l'intendant, de la Chambre du ComnitTcc et des

consuls, l'exportation des pièces fausses n'offrit plus de dangers pour

notre commerce, mais elle ne cessa jamais entièrement^. Rien

n'était plus (Sicile en effet que de les transporter en cachette sur des

njvires; seuls les con.suls pouvaient les découvrir, mais trop tard,

«juand elles étaient exposées sur le marché de l'échelle ; ils faisaient

-ilors la visite des navires qui arrivaient, mais c'était généralement

sans résultat, car ks capitaines n'en apportaient que des quantités

peu considérables à la fois. Il y avait aussi à réprimer la fraude qui

oonsi-stait A tromper les Turcs sur la qualité des marchandises qu'on

lour vendait, c'est ce qu'essaya de faire Colbert par ses règlements

ïiur les nianuf-tctures*.

Ainsi 1 activité de Colbert avait été féconde; pendant tout son i~ninistère il n'avait cessé de travailler .'i ré»;lementer le commerce du lL evaiu et les échelles; s'il n'avait pas réussi complètement et si l-*' organisation des consulats restait toujours défectueuse, il faut lui K~«ndre cette justice qu'aucun des abus et de-i désordres n'avait «échappé i son attention. Vingt ans d'efforts soutenus n'avaient pas »~^*ussi à déraciner complètement les habitudes d'un demi-siècle, mais ^^ lies étaient profondément atteintes et Colbert laissait ;\ ses succes- «urs une t.khe facile .\ terminer.

^Z2hamt>re du 2S jiiillel, 24 aot'il, 8 sfpUmhre i66s; 2 fh'rifr, r.f d/ctmbre t666 : ^ Vous ne sauriez croire combien notre place a été satisfaite de l'arrêt que vous > "mous avez envoyé sur les affaires de l'envoi des pièces de cinq sols de France. » — — Wrrt'/ du 2 dt'ccmhrf 1666. II, 2}.

(I) Lettres à Colbert du f avril i6yo. HR, 26; njtimi i6j2. Hli, 27; ; nmembre

12) V. Lettres, t 11, p. Ji6. iMIre à Moranl, i(> octobre i6St.

1 ;i Voir Lttties deSeigiitlay, u juin tôSj. Dkpping, t. III, p. 65 1 et 1 30, noie 4.

14 mars i6Sj, 12 sepleinhre idSS. BD, S2, — Ijtttic dt la Chambre à l'aml-assadeiir,

ro fuiu i6po. Bli, 2S.

(41 On pourr.iit rappeler ici l.i Déclaration sur le fait et négoce des lettres de <;liange du 9 janvier t66| complétée par celle du 10 mai 1686, l'édit du 3 octobre 1664 portant que les luvires sont meubles, et surtout l.i grande ordonnance de 167 j, qui prévinrent beaucoup d'abus, de contestations et de procès.

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