LA COMPAGNIE DU LEVANT
échelles ces interminables querelles et cette aveugle concurrence qui les ruinait tous dans Li crainte de laisser enrichir un rival. Enfin l'àpreté au gain des march.inds, qui leur f.iisait employer tous les moyens pour faire du profit, avait introduir dans le Levant ces mau- \-aises pratiques qui avaient jeté le discrL'dit sur le nom et sur les marchandises des Français. « Les petits marchands de Marseille, écrivait CoJbert, ne croyant pas qu'il y ait d'autre commerce que celui qui se passe dans leurs boutiques renverseraient volontiers tout le commerce général sous l'espérance d'un profit présent et particulier qui les ruinerait dans la suite'. « Sans doute les Marseillais avaient fait un f^rand commerce autrefois, mais à une époque où les Compagnies n'existaient pas. Celles-ci apparaissaient donc comme un progrès sur les anciennes méthodes, qu'il fallait adopter sous peine de demeurer en état d'infériorité.
Colbert aurait pu se rappeler cependant que la nécessité des Compagnies s'était fait sentir quand il avait fallu nouer des relations commerciales avec les p.iys lointains nouvellement découverts, où les particuliers, par crainte de l'inconnu et de trop gros risques, n'auraient pas osé se hasarder. Les Anglais et les Hollandais avaient adopté ce mode de commerce qui leur était familier pour négocier dans le Levant, car si ces pays étaient beaucoup moins éloignés que les Indes, ils étaient déji lointains et la roule nouvelle et dangereuse. D'ailleurs ils n'avaient pas formé réellement de Compagnies du Levant, mais leurs marchands s'étaient seulement groupés en asso- ciations d'un caractère particulier, dont les membres, libres dans leurs opérations commerciales, étaient liés par un règlement commun. Les Marseillais qui, depuis des siècles, fréquentaient les parages du Levant et avaient toujours pratiqué librement leur négoce avec succès, avaient-ils besoin maintenant de former une Compagnie ? Et, s'il paraissait nécessaire d'imiter les Anglais et les Hollandais, la Chambre du Commerce de Marseille ne pouvait-elle remplir exactement le même rôle que les Chambres de direction d'Amsterdam et de Londres, pour maintenir dans ce négoce l'ordre qui y était nécessaire ? Colbert, qui avait si bien pénétré les multiples causes de la ruine du commerce du Levant, aurait pu penser qu'il suffirait de les faire disparaître pour lui faire retrouver son ancienne prospérité, sans qu'il fût besoin pour cela de bouleverser des habitudes
U) Pierre Clément, CoJbert, t J. p. 351.
séculaires. Au lieu de reprocher aux Marseillais leur impuissance, il aurait pu s'étonner de leur persévérance qui avait maintenu le peu de commerce qui restait, dans des circonstances extraordinairement malheureuses, où une Compagnie eut depuis longtemps trouvé sa ruine. Mais, autant Colbcrt rêvait grand l'avenir de Marseille, autant il s'était fait une pauvre idée de ses habitants et ce n'était pas par eux qu'il espérait réaliser ses projets. La Compagnie du Levant tut donc résolue, à la même époque où Colbert organisait ses grandes Compagnies de commerce et de colonisation, mais celle-ci rencontra de grandes difficultés pour sorï établissement, ce qui en retarda J l'apparition de plusieurs années. ^
Dès le mois de juillet 1664, h Chambre recevait une lettre du roi au sujet de la Compagnie des Indes Orientales pour y faire entrer m^ les marchands. Le conseil de ville engagea la communauté pour Bj 5.000 livres, « parce que c'était la volonté du roi », mais la Chambre, malgré les lettres pressantes de la cour, ne put décider aucun H marchand à suivre cet exemple, « les uns prétextant qu'ils avaient leur négoce établi aux échelles et qu'ils n'avaient pas assez de fonds pour faire l'un et l'autre, en sorte qu'ils ne voulaient pas quitter le certain pour l'incertain, et les autres qu'ils avaient leurs habitudes en Levant, les uns y ayant leurs enfants et les autres de proches parents. • Mais on apprit que MM. les intéressés de la ville de Lyon ■ prétendaient obtenir une Chambre de direction qui aurait la direction de Marseille et réglerait les affaires du Levant, comme ils menaçaient tous les jours » ; pour éviter ce malheur la Chambre s'intéressa pour 20.000 livres dans la Compagnie des Indes'.
En même temps, elle était inlormée que les négociants de Lyon sollicitaient la formation d'une grande Compagnie du Levant, qui aurait le monopole exclusif du commerce, et elle s'empressait d'écrire à son député en cour pour tikhcr de parer ce nouveau coup : « Comme il s'agit, disait-elle, de notre entière désolation, il ne fautj s'il vous plait, rien oublier pour s'y opposer... On dira que ceux qui négocient à présent le feront à l'avenir dans la Compagnie, il laut savoir que notre ville est composée d'un grand nombre d'habitants qui n'ont que 500 à 1000 livres vaillant, qui par leur industrie le négocient et font rouler deux ou trois fois de l'année et le retirent quand bon leur semble, ce qu'ils ne pouT-
in fili, 3. J, 1'^ jiiiUn! I) s<l>Umb)'(! i66.f; 21 mai i6ùj.
LA COMPAGNIE Dl JJiVANT
raient pas ûire, et un autre grand nombre qui négocient du soûl crédit. Du jour que la Compaj;nie se concluera, on leur coupe l.i gorge ou il faut que toutes ces ramilles aillent habiter un autre lieu que Marseille, dans lequel nombre la plupart des mariniers sont compris, en quoi le roi recevrait un grandissime préjudice par l'armement de ses vaisseaux et galères, que quand la Compagnie serait i'urmée, cinq ou six vaisseaux en chaque échelle feraient tout le commerce, ce qui occuperait fort peu de mariniers, eu égard à la multitude qu'il en faut i la quantité de vaisseaux, polacrcsct barques qui sortent tous les jours de ce port... Si vous n'étiez à Paris on députerait un corps de marchands pour s'aller jeter aux pieds du roi... On nous parle que le roi y mettra fonds, MM. Je Lyon, Rohan (Rouen) et autres, ils ne prennent pas garde que nous avons d'argent de reste pour fournir à ce négoce auquel il ne s'emploie pas deux millions de livres, et pour b trop grande abondance d'argent qui vont en Levant, les marchandises s'achètent si chères et d'aucunes se gâtent dans les magasins et d'autres chôment les deux cm trois années... Ce sont des manopoles que ces Compagnies odieuses ,\ Dieu et au monde et comme il n'y a rien qui ne doive être plus libre que le négoce, il n'y a rien aus-si de plus affligeant que de le voir retraint entre les mains de quelques particuliers; que si on voulait s'arrêter à la Compagnie que les Anglais et les Hollandais ont pour le Levant, et que c'est par Cette voie qu'ils ont trouvé de grands biens, en celaon peut répondre que les Anglais et les Flamands n'ont pas pu faire moins et de former en compagnie ce que les particuliers ne pouvaient iaire à cause de la distance de leur pays au Levant et Barbarie, ce qui ne nous convient pas pour être si voisins de Levant et Barbarie, étant si facile aux particuliers de négocier et y former des desseins suivant leur industiie*. » Cette énergique résistance et l'appui de « quelques personnages de considération i^i la cour », qui coûta ù la Chambre 500 pistoles, tirent échouer le projet de compagnie des Lvonnais*. Colbert songea alors à constituer la Compagnie avec les Marseillais ^L eux-mêmes, mais les ouvertures qu'il leur fit faire par l'intendant ^^ lies galères Arnoul furent bien mal accueillies, si l'on en juge par son dépit : « Vous ne ferez jamais dans Marseille par ceux de la ville, ccrit-il à Colbert, ce grand et beau commerce qui se devrait et pour
(I ) BB, j6. Lttire à Bonin, député m cour, iS juillet 166 j. (i| BB, 2. 30 mars 1666.
l8a LE RELfe\'EMENT DU COMMERCE
qui h nature semble avoir fait cette ville. Tant que l'on s'amusera aux Marseillais, jamais de compagnie; ils se sont tellement abâtardis i leurs bastides, méchants trous de maisons qu'ils ont dans le terroir, qu'ils abandonnent la meilleure affliire du monde, plutôt que de perdre un divertissement de la bastide. En apparence ce n'est rien, mais je soutiens que cela a ruiné la ville et la ruinera toujours. De maîtres qu'ils étaient du commerce ils n'en sont devenus que les valets, n'agissant presque plus que comme commissionnaires de MM. de Lyon'. » Arnoul proposait d'attirer à Marseille des marchands de Lyon, de Rouen et d'autres villes qui feraient des compa- gnies et serviraient de guides aux Marseillais pour leur enseigner lesf bonnes pratiques du commerce, « cela scr\-jrait à enfiler le chapelet qui n'est ici que par grains séparés*. »
Entre temps se créaient de petites Compagnies : le cardinal de Vendôme en formait une qui faisait construire deux vaisseaux e»! 1669 et Colben recommandait à Amoul de ne pas l'en détourner par l'achat de ses bois : « Il vaut beaucoup mieux, lui écrivait-il, retarder le bâtiment des deu.x vaisseaux de S. M., s'il est absolument nécessaire*. Cette tentative ne semble pus avoir eu de suites, nuis àfl U même époque une Compagnie de quelques particuliers s'était™ constituée sous le nom du sieur Laurent de Chauvigny ; elle tbmu le noyau de la future Compagnie du Le\'ant*, qui s'organisa dëlinitivemeni en 1669-70. Les marchands de Lyon présentèrent à la cour un projet de Compagnie pour laquelle ils denundaient Je nouveau un privilé};e exclusif et des avantages énormes, mab Colben, qui
\ï\ 2f fwim té6S, DCPVUCO, t Ul. p. 4<H- ^9 éistmèn t66S : « Je dc vou{ riea dc llniaKsr vaatstHiaoe. , Qsùad ««ms les niiuftici wxis aarxz phH d'eus n ncles iuit nu ooasdircr pour rien £ùv, »ah U viDe qoi est jn roi et peut-ctn la ph» bdle «1 «oo>k. les ûler nulgri cm • — Ibid.. t. 1, p. 794. - AiUeun i WCTrair ks MjrsdlUb «i'^i^ir pertlo té goût <la «xMwnetvc : « Ô ^ut qu'Us s*ati« ■CM à devenir boss muchaaiiset fiâdes ateoduB s'ils pravcnt, sans uot rcchc <ha les tilRs dTAaivrr et Ae uMessL qm tes naé ansatdc «■'îb ont oc peo Kea. Comme 3s sont soèics et ÊiBéaMs, gnnàs luiletus et «bscbis de nouv ~ asaeveuleM fterieafageyeaefowifu aar le part. l'èpAe an cflc^. arec ^ kts et poifBatd^ i fvoi a est ton de iffdkj. > 1/ ftmitr t66j. DcrriN-c, t.
"^ fmSÊH tHf. as ^'^ *^*^' Ootoc. l I. p. 77a et satv. .» nmt ttf«. l^mm»^ I. lit.
U) ir, 4Si. Jhtk. dr If iSmiim : ArrEl da Coaaci d'Eta conte nuit le ncKC et Lrrnt 4» )o jeffciÉhe td7|. — «Je «ms ftic. éonm Colben il Arsottl. de «ovt Hffiajiu A Hea OMMMve ct4 JfpnTCi fattiâRui la Cofnpagsie de QMa\i|g(nr pOOT k LenMR. «« ^Y ae «eadde f« VBe fOfni«rifcc bien poor
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LA CONfPACVIE DP LEVAST
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avait déjA refusé, en 1665, de sacrifier les intérêts des Marseiims, drcss;i lui-même un contre-projet, où il refusait d'accorder le monopole demandé'.
De riches partisans de Paris, désireux de faire Itur cour au ministre, s'entendirent enfin pour former la Compagnie, If 22 avril 1670 et réussirent à obtenir l'adhésion de Chauvigny et de ses anciens associés, malgré leur grande répugnance*. A ceux-ci s'adjoignaient Louis Reich de Pennauticr, trésorier des Etats du Languedoc, François Bellinzani, Samuel Daliès de la Tour, François d'Usson de Ronrcpaus, Augustin Magy, César Ca7.e, Jean Tronchin et d'autres associés. « formant en tout le nombre de 20 qui bientôt se réduisit i 18 par la sortie de deux intéressés ; la Compagnie entra dans tous les agagements de la précédente et même se chargea de la rembourser le tous les envois qu'elle avait iaits dans k' Levant depuis l'expiration J'icelle, qui s'était trouvée finie le 6 septembre 1669... dans laquelle Société tous lesdits intéressés entrèrent par portions égales de 50.000 livres chacun, ce qui composa un fonds de 540.000 livres. Mais S. M. eut la bonté, par l'arrêt d'établi.ssenicnt de ladite Compagnie du 18 juillet 1670, de lui faire prêt de 200.000 livres sans intérêt pendant six ans, outre laquelle somme S. M. aurait tait entrer !e sieur Bellinzani dans la Compagnie pour une portion et aurait mis sous son nom 30.000 livres*. » L'acte de société fut dres.sé pour huit ans à
.tprès : M Je vous prie de l'aire payer i cette Com]^Ktginc i6 livres de chaque pi^cc de drap qu'elle envole en Levant et de rendre cette libt'ralittî publique, afin que les autres marchands soient excités d'en envoyer de niûmc p.ir 1 cspér.mce de recevoir une semblable gratific.nion. « {<} iioùl i(t6i). Lettres, t. IIJ). — Malgré ces ciKOuragements, la Comp.ignic de Ch.iuvigny ne réussit pas ; par une delibcralion du 17 décembre 1669 elle décida de se dissoudie avec 150,000 liv. de perte. Auh.di la Marine, /?■', .^9/. Lettre de Chiuvigny à Collyrl, fol. ij^j-çj — il faut remarquer que ces cc>nip.ignies particulières, sans priviiùge royal, n'étaient pas une nouveauté ; les .Marseillais avaient l'habitude de former pour le commerce de telle ou telle échelle des associations semblables, quoique moins nombreuses, composées de deux ou trois marchands.
Il) .Irch. de Mar. IP. 481^, fol 21J-224 : Mémoire pour expliquer ce que le roi peut taire au lieu de l'exclusion demandée p.u le projet de la Conipagitie à former pour le commerce du Levant, ledit mémoire envoyé par Ms' Colbert. i"-"^ octobre i6(>9 (sur deux colonnes — en regard : Réponse des marchands de L\on au mémoire ci-contre). — Publié en partie. Litres et liist., t. lll, p. 44t)-s2.
(2) Lettre de Chauvigny à Colbert, 4 septembre rSjj. Arch. de ta Mar. ff, 4</i, fol. tj4-'^7.
(î) Archiv. de lu Miir., B', fSs : Arrêt du Conseil d'Etal (ouccrimnt le commerce 'lu ijx'ani du }i> septembre 16 j}. — Pierre Clément et Bonnassieux se trompent donc qu.ind ils donnent le chiffre de }Oo. 000 livres pour le fonds de la Compagnie. C'était celui du projet primitif des Lyonnais. — V. aussi W, 4S(f, fol. }6s-66 : .Wmoire du 3ç avril i6jo.
Paris au bureau de la Compagnie, rue du Mail, le 30 juin 1670. Tous les intéressés y sont désignés comme habitant Paris, seuls Cliauvigny et Magy comme habitant ordinairement Marseille. Ainsi c'était grâce à un Marseillais que la Compagnie s'était enfin organisée et ce fut le Marseillais Magy qui en dirigea surtout les opérations. « La direction des affaires, dit l'acte de société, se fera à Marseille conjointement par les intéressés qui se trouveront sur les lieux, lesquels devront être du moins en nombre de quatre et seront tenus les quatre directeurs d'y faire leur résidence actuelle pendant le temps qui aura été réglé par la Compagnie... La Compagnie s'assemblera tous les ans dans ladite ville le i" novembre, où chaque intéressé sera tenu d'assister ou d'envoyer procuration. Lesdits directeurs de Marseille seront tenus d'informer chaque semaine ceux de Paris de tout ce qui se passera d'important et de prendre leur avis'. »
L'arrêt du Conseil du 18 juillet 1670 fixa les privilèges de la Compagnie : le roi accordait 10 livres pour chaque pièce de drap qu'elle V enverrait dans le Levant ; l'exemption des droits d'entrée et de sortie des victuailles et munitions pour ses vaisseaux ; l'exemption de tous droits et octrois des villes et la jouissance du droit de bourgeoisie pour les directeurs. Les commis et directeurs seraient exempts de guet, garde et corvées. La Compagnie pourrait faire passer ses marchandises par transit et les faire décharger de bord à bord sans payer aucun droit. Les effets de la Compagnie ne pourraient être saisis pour les dettes des particuliers. Le roi promettait de protéger et défendre la Compagnie envers et contre tous, de fournir des vaisseaux de guerre pour escorter ses navires *. Ces privilèges considérables furent encore augmentés peu après par l'abandon que la Compagnie des sieurs Fréjus fit à celle du Levant de sa concession pour le commerce du Bastion de France*. L'action de la Compagnie devait donc s'étendre à la fois sur le Levant et la Barbarie. La Chambre du commerce avait essayé inutilement de s'opposer à sa création
(i) Arch. de la Marine B', 48^ : Copie de l'acte de société de la Compagnie du Levant Fait à Paris au bureau de ladite Compagnie, en la rue du Mail, l'an 1670 le 30 juin (foi. J52-57)-
(2) Arch. de la Mar. B', 48$, fol. }4S-fi : Arrêt du Conseil concernant les avantages, droits, prérogatives, priviliges, exemptions et autres choses accordées par le roi à la Compagnie du comnurce au Levant (18 juillet lôjo).
(3) Arch. de la Mar. B', 481), fol. j6y-6S : Arrêt du Conseil qui subroge la Compagnie du Levant au lieu et place des sieurs Michel et Roland Fréjus et associés pour le commerce d\ilbou:;;ime et Bastion de France.