LA BALANCE DU COMMERCE
Gilbert sV-tait attache avec tant d'ardeur à l'idée d'organiser une
C!ompat»nie du Levant parce qu'il voulait faire cesser l'exportation
«Je l'argent dans les échelles et y substituer les produits de nos
iTia nu factures. Comme tous les hommes de son temps, ii était pénétré
«Je cette pensée que l'argent faisait la richesse d'un pays et que
l«j commerce du Levant, tel que le faisaient les Marseillais, était
unestc. " Comme ce commerce consomme de très grandes sommes,
crit-il à Rouillé, il est certain que c'est l'endroit du royaume
j^ar où s'écoule dans les pays étrangers une bonne partie de l'argent
«z]ue l'industrie des artisans et des marchands de toutes les autres
çorovinces y attire. Aussi ne pourrait-on rendre \ l'état un service
j^lus considérable que celui de rendre ce transport d'argent plus
«difficile par les movens dont je vous ai autrefois écrit '. »
Cependant les Proven(,Mux, en important des soies, des cotons, es laines, des cuirs, alimentaient les manuflictures de matières "jarcmières, que le royaume ne possédait pas ou ne produisait qu'en ■«quantités très insulî*is;intes, et faisaient un commerce évidemment I «^itile au royaume. Leurs profits considérables sur les monnaies leur I permettaient de vendre les marchandises du Levant ;\ meilleur HKTonipte et ce commerce était fort apprécié des Turcs qui manquaient ^Kde métaux précieux et de monnaie ^.
^B Les Provençaux fiusatent d'ailleurs sortir beaucoup moins d'argent ^^<Ju royaume que ne le pensait Colbert, car ils fournissaient l'Espagne «.'t une partie de l'Italie de denrées du Levant et retiraient ainsi de es pays la plus grande partie de l'argent dont ils se servaient dans: les chellcs*. C'est pourquoi, sauf pendant les quatorze années du trafic es pièces de 5 sols, les Français n'v déchargèrent que des piastres
(H j mars i6j(/. Ltltrts et Iiisl., t. II, p. Açf^. — « Surtout pensez bien que lu :\i\ et unique av.nniago de ce commerce consiste A porter les MarscilLiis à porter ;n Levjnt ces ni.iuuCacturcs comme les Angbis elles Hollamlnis. »
(2) D'Arvifux f.iit ressortir d.ins un mémoire .iu roi que les Turcs nm besoin le r.irgeut des Fmnçais, ce qui fait qu'ils ne se dd-clureronc contre eux qu'à la iemiére extrémité, t. IV, p. 218.
(j) Les iatend;»nts, en comact journalier avec les Marseillais, comprirent mieux jnc Colbert le caractère de leur commerce et essayèrent discrètement de modifier ►es idées. — Ainsi Rouillé lui écrit le 26 septembre 1679: « L'on doit être persuadé que le négoce des Marseillais dans le Levant apporte incomparablement plus i'or et d'argent en France qu'il n'en fait sortir et que si ce commerce (de l'argent) rcssaii. il passerait entièrement aux Anglais et aux Hollandais. » — « Les -Anglais et les Hollandais portent moins d'argent en Levant que les Français, à cause que leurs manufactures y sont plus recherchées, et de plus ils ont leurs plombs et éiain dont ils font grand négoce. » àicIi, Nat, C, 4sS.
de rcàtix espagnoles, dites sévillanes ou mexiaines. Mais lé ti-ansport même de l'argent étranger ne paraissait pas moins préjudiciable à l'état : « Quoique l'argent qu'on porte en Levant, dit d'Arvieux, ne soit que de l'argent d'Espagne, il est certain que cet argent porté à la inonnaie produirait de l'avantage au roi, au lieu qu'il en est frustré quand il passe dans un pays dont il ne peut plus revenir*. »
Colbert avait une idée plus juste quand il pensait que Ife ctitiinierce se ferait d'une façon plus utile au royaume si l'oti vendait dans le Levant des marchandises, car il contribuerait au développement de ses manufoctures en leur assuraiit des débouchés. Encore fallait- il savoir si les marchands, qui soutenaient leur commerce grâce h leurs bénéfices dans le trafic des monnaies, trouveraient les mêmes avantages à vendre les « manufactures » du royaume et particulièrement les draps. Colbert eut le tort de s'imaginer qu'il ne tenait qu'aux Marseillais d'imiter l'exemple des Anglais et des Hollandais, il crut trop vite avoir mis les draperies du Languedoc sur le pied de celles de Hollande et il se plaignait injustemeiit de la mauvaise volonté des marchands, qui, pressés de plaire au ministre, n'eussent pas manqué de le satisfaire, s'ils avaient cru y trouver quelque bénéfice. La série de déboires, causés en partie à la compagnie du Levant par l'engagement qu'elle avait pris de vendre des draps, put lui faire voir que les Marseillais avaient eu raison de se montrer prudents dans ce commerce. C'est que, si la qualité des draps du Lmguedoc s'était peu à peu améliorée, grâce aux efforts de Colbert, les frais de production étaient trop élevés et le bon marché des fabriques hollandaises mettait les Français dans l'alternative de rie pas vendre de draps ou de se ruiner. Colbert se trompait encore quand il montrait aux Marseillais l'exemple des Anglais et des Hollandais, qui, selon lui, ne faisaient leur commerce qu'en marchandises *. De tout temps nos rivaux avaient porté avec leurs draps des quantités considérables d'argent comptant sans lequel on ne pouvait négocier dans le Levant : les Hollandais remplissaient les échelles de leurs abouquels, monnaie de mauvais aloi, tandis que les Anglais prenaient en passant :\ Gidix des piastres d'Espagne.
On ne peut donc que blâmer Colbert de la sévérité avec laquelle il interdit aux marchands français le commerce de l'argent dans les
(i) D'AuviEux, t. IV, p. 204.
(2) 2(; mars 1671;. Li'llie à Rouillé. Lettres, t. II, p. 6<)6.