LE RENOUVELLEMENT DES CAPITULATIONS
JBn i68r, la canonnade de Duquesne à Cliio et ses menaces au
capitan pacha' irritèrent au plus haut point le vizir, autant qu'elles
i 'effrayèrent. Il reçut l'ambassadeur avec colère, le menaça des Sept
Tours puis le retint pendant trois jours dans une chambre de son
j-îalais. Guilleragues rejeta la responsabilité de l'affaire sur les Trlpo-
litjs et refusa toute satisfaction. Il eût été facile de tirer vengeance
t3es affronts qu'il avait subis: Duquesne ne demandait que dix
'vaisseaux de ligne pour forcer les Dardanelles et faire obtenir à
I^. de Guilleragues tout ce qu'il demanderait. Scignelay entra plei-
»iement dans ses vues et prépara une puissante démonstration navale.
.^ais les Français de Constantinople, craignant de graves dangers
I^our le commerce si on en venait i des extrémités *, persuadèrent X
l'ambassadeur d'apaiser le grand vizir par l'offre d'un présent. Kara
-Mustapha, très inquiet de son côté des suites de ses violences,
accepta avec empressement : le présent s'éleva à 60.000 piastres
«environ ; avec les cadeaux accessoires que l'ambassadeur dut distri-
l)uer pour cet accommodement, la dépense s'éleva A 250.000 livres,
«que les intérêts des emprunts contractés aux échelles pour la payer,
:4îrent monter à 400.000 livres^; ce fut la dernière grande avanie
«que le commerce eut h supporter.
Les relations s'améliorèrent entre la France et la Turquie i partir «de 1683 ; l'alliance redevint solide et l'influence de notre ambassa- «Jcur resta jusqu'à la fin du règne, sinon toujours prépondérante, «lu moins toujours considérable. Les deux états sentaient, en effet, le besoin de s'appuyer l'un sur l'autre : les revers qui avaient suivi la levée du siège de Vienne adoucirent l'orgueil des Turcs ; le suc-
H) Voir p, 237.
(2) L'affaire de Chio f.iis.iit gntnJ bruit dnns les tchcUcs et les Anglais cssavaicnt d'en profiter pour ruiner notre nation; ils répandaient de faux bruits Sur (a rupture de la Porte avci; la France dans l'espoir de soulever les Turcs contre 10s résidents. — V. d'Arvifux, t. VI, 238-4 1, 248-49, 252 : dét.iils intéressants
fsur les intrigues des Angl.iis à .Mep.
(3) BB, 4. fol. 416 et mit'. — Pour les détails de l'affjirc de Chio, voir d'.\R- ' VIEUX, i. VI, p. 28) et suiv. — Saint-Pkiest, p. 90-95 et 235-35. .n suivi son
récit. — Il reproche à M. de Guilleragues l'envoi du présent comme un manque Je fermeté |p. 235). Ce ne fut pas le sentiment des contemporains, unanimes à louer Lt fermeié de l'ambassadeur. La Chambre du commerce elle-même, bien <jue le paiement des 250.000 livres fût une lourde clurgi; pour te commerce, félicita vivement M. de Guilleragues de sa conduite : « Nous apprenons avec admiration la fermeté avec laquelle votre Excellence agit si utilement cti l'aftairc de Chio. » j nmtmbrt 16S1. — 21 juillet 16S2 : elle lui envoie de très humbles rcmerclments de son couMge. — HB, 37.
2l8 LE RELÈ\'EMENT DU COMMERCE
cesseur de Kara Mustapha craignit que la France n'accédât à la ligne générale que les puissances chrétiennes du centre de l'Europe firent alors contre la Porte'. De son côté, Louis XIV, qui avait aussi contre lui une partie de l'Europe coalisée, comprit mieux l'utilité de l'alliance turque*. M. de Guilleragues ne fut pas étranger à ce rapprochement ; il s'était fait à la Porte de nombreuses amitiés qui s'étaient montrées même lors de l'affaire de Chio. « On peut dire, remarque d'Arvieux, que son Excellence a reconnu dans cette occasion combien il était estimé et aimé dans cette cour. Tous les grands du pays et de la Porte ont pris ses intérêts avec chaleur et tous ceux qui ont pu approcher du grand vizir ont été ses solliciteurs, de sorte que nous sommes assurés... qu'il aura des distinctions si marquées que les autres représentants n'y pourront prétendre*. » Au mois de septembre 1684, il reçut l'invitation de se rendre à Andrinople, il fut accueilli par le grand vizir avec beaucoup de distinction et eut toute satisfaction au sujet du fameux sopha. L'année suivante il obtint, peu avant son départ, des commandements très avantageux qui réduifiaient à 3 0/0 les droits de douane payés en Egypte par les Français, tandis que les étrangers payaient 20 0/0 à Alexandrie et 10 0/0 ;\ Boulac et son successeur Girardin se fit accorder en 1686 de nouvelles faveurs. La guerre de la Ligue d'Augsbourg, pendant laquelle les deux états se concertèrent pour les opérations militaires contre les armées de l'empereur*, vint bientôt donner plus de solidité à ce rapprochement. Dès lors, si l'avidité des pachas et leur peu de soumission à l'autorité de la Porte exposèrent encore les échelles aux vexations, ils furent cependant contenus par la certitude que l'ambassadeur avait assez d'autorité auprès du divan pour en obtenir réparation. L'époque des avanies était désormais passée".
(i) « Depuis que les Vénitiens ont déclaré la guerre, écrit le consul de la Canée, le jo juin 1684, jamais les puissances ni ce peuple ne nous ont témoigné tant d'amitié. » — A.-], 42).
(2) Cependant on la considér.iit toujours comme une nécessité passagère. — Des projets de croisade continuent d'être publiés. Les agents du roi, chargés en 1686 de faire la visite des éciielles, ont pour instruction d'étudier les points de descente sur les côtes de l'empire ottoman. — V. dans Drapeyron : Un projet de conquête de l'empire otlomun, les ouvrages de Febvre 1675 et 1682, Coppin 1686, du Vigneau 1682, de la Croix 1695. — Rev. de Géog., juin 1877: Le grand dessein secret de Louis XIV contre l'empire ottotnan en 1688.
(}) D'Arvieux, t. VI, p. 295.
(4) Saint-Priest, p. 98-103.
( I ) La correspondance des échelles et de la Chambre n'en parle plus dès lors que très rarement.
LA LUTTE CONTRE LES BARBARESaUES
Mais b sécurité des mers fut beaucoup plus difficile à rétablir pendant toute cette période la France ne cessa d'être en guerre avec Tune ou l'autre des nations barbaresques et les paix qu'elles signaient n'empêchaient guère leurs corsaires de continuer leurs déprédations. Les plaintes continuelles de la Chambre du Commerce ne pouvaient manquer d'attirer l'attention de Coibert. « Le roi, disait-il plus tard ù Scignclay, veut que toutes les mers soient nettoyées de pirates, que tous les marchands soient escortés, fovorisés et protégés dans leur commerce. C'est à quoi mon fils doit s'appliquer. Il faut qu'il sente aussi vivement tous les désordres qui arriveront dans le commerce, et toutes les pertes que feront tous les marchands, comme si elles lui étaient personnelles. » Coibert, pendant toute son .idministrntion, donna ;\ son fils l'exemple de l'application qu'il lui recommandait. Le plus pressé, puisque l'on ne pouvait pas réprimer et faire cesser immédiatcmement la piraterie, était de préserver les bâtiments marchands de ses atteintes. Coibert ne trouva rien de mieux que de suivre Texcmple des Anglais et des Hollandais, c'est-.Vdirc de faire escorter les navires de commerce par des vaisseaux de guerre, et il s'en occupa activement en 1662. « Pour cet ctfet, écrit-il i\ la Chambre le 17 octobre, S. M. a résolu de tenir .1 la mer 12 galères pendant les étés et, en tous les temps, 20 vaisseaux dans les deux mers, dont les chefs auront ordre d'escorter les vaisseaux français qui trafiqueront soit en Levant, soit dans le Nord ou vers le Midi... Il y aura une escadre plus considérable dans la Méditerranée... l'intention du roi étant que, lorsque deux ou trois vaisseaux marchands, plus ou moins, voudront aller en quelque lieu, sur les avis que les capitaines et lirons des vaisseaux en donneront aux commandants de ceux de
M., Icsdits commandants les accompagnent jusqu'à ce qu'ils soient en sûreté. Ce qui doit exciter les particuliers i construire de nouveaux bAtiments, pour quoi elle leur donnera toute la protection qu'ils sauraient désirer'. »
Mais l'obligation d'attendre les escortes dans le port et de ne partir qu':\ certaines époques de l'année bouleversait toutes les habitudes des Marseillais. Leurs nombreux navires se fais.iient une concurrence acharnée ; les négociants réglaient leurs départs suivant les .ivis qu'ils recevaient du Levant et les occasions qui se présentaient, la
<l) À/i, s ft fia, S3. — Cf. Lelht à l'intendant dt la tmiriiu û Totdon, 3S août 1663 tt 9 août 166^. Ltllr/t, t. m, I" partie.
rapidité des petits bâtiments plus légers compensait leur infériorité vis-A-vis des gros vaisseaux. Forcer les bâtiments à partir ensemble c'était enlever aux négociants le moyen de profiter de leur industrie et des correspondances qu'ils avaient en Levant, aux capitaines expérimentés, tous les avantages de leur supériorité dans la navigation. De plus, les navires escortés devaient payer un droit pour les frais d'entretien des vaisseaux du roi qui les protégeaient. Enfin la conduite des capitaines de vaisseaux chargés de l'escorte donnait lieu à de vives pLiintes; ce rôle obscur et monotone de convoyeurs leur déplaisait ; ils se conduisaient avec hauteur et dédain vis-à-vis des capitaines marchands et se permettaient môme des vexations. Déjà, à l'époque de Richelieu, les marchands de Rouen qui sollicitaient une escorte demandaient d'en nommer eux-mêmes les officiers, car s'ils étaient à la merci des hommes de guerre « ils aimeraient mieux rien, » ce serait un danger de plus'. Deux ordonnances de 1669, portant défenses aux' capitaines de vaisseaux de guerre d'embarquer des marchandises sur leur bord, et d'abandonner les vaisseaux qu'ils avaient ordre d'escorter, montrent d'autres inconvénients des escortes*.
Aussi les offres du ministre furent-elles mal accueillies par le commerce qui préféra ne pas profiter des escortes que d'en supporter l'assujettissement. Ce fut un déplaisir des plus sensibles pour Colbert et l'un de ses grands griefs contre les Marseillais. « Si vous pouviez les faire convenir, écrit-il à l'intendant Rouillé, de faire leur commerce avec plus d'ordre et de régularité et faire partir leurs vaisseaux dans les temps réglés, on pourrait convenir de leur donner des vaisseaux du roi pour escorte, en sorte que leur commerce serait toujours en sûreté... Peut-être que les pertes qu'ils font continuellement les obligeront enfin d'entendre une fois et d'exécuter ce que la raison devrait leur avoir persuadé de faire depuis longtemps'. » Les Marseillais ne se résignèrent qu'aux moments de graves dangers, quand la navigation des particuliers devenait presque impossible : c'est ce qu'on vit en 1682 et pendant les années suivantes, au milieu
(i) D'AvENEL, t. III, p. 198.
(2) I S août i66<j. — ijfivr. i6j6. — Isambert.
(3) ^ Rouillé, 26 octobre 167c. Lettres, t. II, p. yoç. — Cf. Lettre à Morant, 27 mars 16S1. Ibid. t. II, p. 716. — Colbert n'hésitait pas d'ailleurs à donner satisfaction aux m.nrchands quand ils avaient à se plaindre des officiers des vaisseaux du roi. — V. Lettres à M. de Larsati, 11 juillet 1670. Lettres, t. II, p. j}6.
LA LUTTE CONTRE LES BARBARESaUES
de la lutte contre Tripoli et Alger, et plus tard pendant les guerres
de la Ligue d'Augsbourgetde la succession d'Espagne', Un règlement
Tut dressé pour les escortes et le départ des navires, comme le voulait
Colbert, et l'intendant Morant « fit très-expresse défense aux navires
%dc partir en Levant sans attendre l'escorte h peine de confiscation
des bAtimcnis et marchandises et 3.000 livres d'amende*. » Mais la
Chambre n'avait cédé que devant l'urgente nécessité et, le danger
assé, elle s'empressa chaque fois de demander k liberté de la navi-
tion. Plus tard, elle fit valoir à Seignelay de nouveaux arguments
ontre le système des convois : la foule des b.îtiments qui abordait
out à coup à une échelle y causait la cherté des m.irchandises et
X 'avilissement de celles de France. De plus, comme les convois ne se
formaient qu'i de longs intervalles, souvent de six mois en six
xiiois, il y avait là une facilité donnée aux Anglais et aux Hollandais,
<qui disposaient de grandes quantités de marchandises du Levant
«dans leurs entrepôts de Livourne, pour en fournir l'Espagne et les
vautres pays où les Français avaient l'habitude d'en vendre; ils en
introduisaient même en France malgré le droit de 20 0/0, « dont les
fraudes allaient pour lors jusqu'à l'infini'. »
Aussi, lorsqu'éclata la seconde guerre contre les Algériens, en 16S7, les instances de la Chambre empêchèrent qu'on établit de nouveau
(1) tS dcccmhie i6Si ri 2 janvier 16S2, kltres de Colbtrl à Morant. DePPINC, 1. III, p. 619-20. « Je n'ai point douté des difficultés que vous avez trouvées de
' la part des marchands de MarsL-ilIc, pour les faire convenir de faire leurcomnierce par le moyen des escortes, et toutes les raisons qu'ils vous ont alléguées sont les mêmes qu'ils ont toujours dit pour se conserver une liberté entière d.ans leur commerce. Et pour vous dire la vérité ce sont les raisons de petits marchands qui ne considèrent qu'un petit protit présent et qui espèrent toujours qu'ils se sauveront, au lieu que les véritables marchands et qui ont les vues plus longues et plus étendues comme sont les Anglais et les Hollandais... •»
(2) Oriawianu de Morant, 7 man 16S2.II, 2;. — V. BB, j, fol. totS-it-jy. — Seignelay demande 21.000 livres au commerce pour chaque vaisseau de guerre servant d'escorte {Dèlibèr. du 12 juin ibS}). — Mémoire de ce qui est dû par le commerce pour les convois : armement du Fidèle du i^r novembre au t" août r;^: 9 mois — armement du Capable du ii^r septembre au i" avril :^ 7 mois. Total 16 mois. Le commerce a payé pour un An 59. 100 liv. i > sols. Il reste à p.iyer pour quatre mois, â raison de }-259 liv. 2 sols 6 deniers le mois, 13.0^6 liv. 10 sols. — Fait le 50 août 1684. De Vauvré (intendant de la marine). RB, 4.
[\) Littrt à Seii'uday, 26 octobre 16SS. BB^ 2S. — L'expérience des convois avait ^é concluante car l'ambassadeur Guilleragues, l'intendant Morant et l'intentendant de la marine de Vauvré lui écrivirent qu'il fallait y renoncer. V. Seignelay <i Morant, S août 1O84, 14 août 16S4 : « Je suis persuadé de ce que m'écrit M. de <3uillerjgiies que le commerce ne peut se faire avec avantage qnand il se fera par convoi. » DtPPiNG, t. III.
robligation des escortes et des convois'. Elle réussit à faire prévaloir le système des croisières organisées, soit aux abords des ports barbaresques afin d'empêcher les corsaires de sortir pour leurs expéditions, ou de rentrer avec leurs prises, soit aux passages où ils avaient l'habitude de se tenir pour attendre les bâtiments marchands. La navigation restait libre et les officiers de la marine royale étaient employés à un rôle actif qui convenait mieux à leurs aptitudes, où ils pouvaient se distinguer par quelque action d'éclat et s'enrichir par les prises. Chaque année, pendant l'été, quand les vaisseaux du roi ne furent pas envoyés directement contre les ports barbaresques, il y eut une escadre chargée de courir sus aux corsaires, tandis que les galères faisaient souvent campagne de leur côté. Colbert avait songé à ces croisières dès le début de son administration. « Vous pouvez adjoindre, disait-il dans sa lettre à l'intendant de la marine du 28 avril 1662 où il annonçait l'organisation des escortes, que le roi aura pendant tous les étés douze galères à la mer et six vaisseaux en toutes les saisons, dans la vue de nettoyer la mer de pirates et donner moyen à ses sujets de faire leur trafic avec sûreté*. » Tandis que Seignelay se prononçait définitivement en 1687 pour ce système qui, entre autres avantages, présentait celui de ne rien coûter au commerce, il recommandait aux Marseillais un moyen terme pour ménager la liberté du commerce et donner plus de sécurité à la navigation, c'était de. faire partir les vaisseaux deux à deux et trois par trois. Il ordonnait en môme temps à l'intendant Morant de ne les laisser sortir des ports qu'après avoir fortifié leurs équipages et les avoir fait mettre en état de défense*. Colbert avait essayé auparavant de décider les Marseillais ;\ construire de gros vaisseaux plus capables de résister aux corsaires, mais il ne put rien obtenir à son grand mécontentement. C'eût été, en effet, une transformation complète du commerce marseillais, et, puisqu'il occupait beaucoup de bâtiments et de nombreux mariniers, il ne pouvait se faire exclusivement avec de gros vaisseaux qui n'auraient pas trouvé suffisamment de
(i) V. Arrêt du conseil du 2/ septembre lôSy. II, 26.
(2) iMtres, l. III, i"^ partie. — Ibid. Louis XIV à Beaufort, ip mai 1662. — Cf. Colbert à Arnoul, intendant des galères, 12 juillet 1661). Lettres, t. III, x''^ partie. — Instructions au marquis Centurion et au chef d'escadre d' Aimeras, 19 tnars i6yi, 24 avril lùyi. Lettres, t. III, i"^ partie. — Les croisières de Beaufort, du commandeur Paul, du marquis Centurion, de Vivonne. du marquis de Martel, de d' Aimeras, firent subir aux Barbaresques des pertes considérables. V. de Grammont.
(}) 14 août 16S4. Deppinu, t. I, p. 626.
LA LUTTE CONTRL LLS DAKBARESQ,UES
Irct pour payer leur armement. D'ailleurs, les Anglais et les Hollaiidais, que Colbcrt prenait toujours pour modèles, n'envoyaient leurs vaisseaux que dans les grandes échelles pour le trafic desquelles les Marseillais se servaient de bâtiments aussi considérables, tandis que les barques de Provence n'allaient que dans les petites échelles de l'Archipel, de la Morée ou de Barbarie, dont le faible négoce suffisait A composer leurs cargaisons.
Grâce aux armements royaux, le commerce n'«itait plus exposé* \ des pertes comparables il celles qu'il avait souffertes pendant le règne de Louis XIII. Mais Louis XIV, si attaché à reiiausser la gloire de son nom et l'éclat de sa couronne, ne pouvait se résigner à voir une poignée de corsaires braver sa quissance et violer les traités si souvent renouvelés avec la France. De plus, il lui plaisait de jouer le rôle d'un Charles-Quint défenseur de la chrétienté, comme il le montra i Saint-Gothard et à Candie. Les puissances européennes commençaient d'ailleurs à se lasser de supporter les pirateries des Barbaresqucs et toutes Ciis.iient des armements contre eux'. Mais les reïs n'en étaient pas intimidés; pour échapper aux croisières, ils avaient pris l'habitude de ne plus naviguer qu'en escadre. En 1661, les trente vaisseaux algériens, ;\ eux seuls, avaient ramené douze bâtiments anglais, neuf hollandais et douze français ou italiens. Louis XIV conçut le projet, qu'il ne perdit jamais de vue, de détruire la puissance des Barbarcsques\ Mais l'échec de l'expédition de Djidjclli, dû à la mésintelligence des chefs, et les préoccupations de la politique européenne firent abandonner momentanément ces projets et revenir A l'ancienne politique, qui consistait i traiter avec les Barbaresqucs, Les prises faites parlescorsairesdepuis 1652 s'élevaient alors, d'après le mémoire remis par la Chambre du commerce à M. de la Haye, qui partait pour son ambassade, i 10.000.000 de livres* et plus de 1 100 Français étaient détenus .\ Alger. Les Algériens, de leur côté, fatigués des pertes que leur faisaient subir nos croisières, firent entendre au consul Dubourdieu qu'ils étaient disposés à traiter.
(i) Voir, pour lu dduil des rclatioas avec les Barbaresqucs, de Grammont et
PUVNTET.
(2) BD. 2. tî mai 1613, is mai, j jiiilUl.— Grandes asseniblces tenues i M.ir- Scillc sur l'ordre du roi qui dcnundait aux .Marseillais de contribuer à ce « glorieux ■dessein de détruire les corsaires de Barbarie. » — Le conitnerce ne put accorder 'que 20.UO0 livres.
( J) Dt la Haye à Colbcrt, 2^ ociobrt. 166s, Depfi.VG, I. III, p. 396.
ià&i
M. de Trubert, gentilhomme ordinaire du roi et commissaire général des armées navales, fut chargé d'aller négocier et signa un traité de paix : les Algériens s'engageaient pour la première fois à respecter les marchandises étrangères et les passagers étrangers embarqués sur nos bâtiments, à n'accoster ceux-ci pour les visiter qu'avec une simple barque pour éviter les surprises; ils reconnaissaient la prééminence du consul de France sur ceux des autres nations et restituaient 1126 captifs. Cette paix fort avantageuse ne fut jamais pleinement respectée, mais, les années suivantes, les vaisseaux du roi apparurent plusieurs fois devant Alger pour demander réparation des infractions faites au traité et inspirer le respect de nos armes. Le changement de gouvernement de 167 1, qui mit les deys à la tête de la régence d'Alger, fut le triomphe définitif de la taïffe des reïs sur la milice des janissaires. Cependant la paix avec la France continua, paix précaire, sans cesse menacée par de graves querelles. Néanmoins, le dey, dans ses lettres au roi, protestait de son désir de la maintenir*. En 1674, o" ^'v^iï ^'u <^*^'^'' reïs les plus renommés d'Alger, Samson et Mezzamorto, escorter deux vaisseaux marseillais qui revenaient de Syrie richement chargés et qui avaient fait un accord avec eux pour les protéger contre les Espagnols. La Chambre du commerce les reçut très bien à leur arrivée ;\ Marseille et leur donna, outre les provisions dont ils avaient besoin pourleur retour, un présent de vin, confitures, fruits, rossoli, eau-de-vic, de sorte qu'à peine revenus à Alger, ils publièrent partout les bons traitements qu'ils avaient reçus à Marseille*. En 1679, Scignelay demandait à la Chambre de lui faire savoir les contraventions des corsaires d'Alger et de Tunis aux traités foits avec eux en 1670, elle répondit que ceux d'Alger avaient « entretenu le traité*. » Tourville, qui fut envoyé cette année-là à Alger avec son escadre pour réclamer les Français pris sur des vaisseaux étrangers, y fut reçu avec les plus grands honneurs; le dey lui accorda ce qu'il demandait et consentit à modifier un article du traité de paix qui donnait lieu à contestation*.
(i) V. Plaktet. CoiTi'sp. passim. — V. d'Arvikux, t. V, p. 69-204, le récit inti;rcss.iiu de son consul.it à .\lger. — De Grammont : Les consuls lazaristes et le dm-alier d'Aivicux.
(2) D'.\rvieux, t. V, p. 159.
(3) 2 tuai i6^<^ à Stigmlay. BB, 26. — Cependant elle se plaignit en 1676 â Colbert des prises continuelles des corsaires, et surtout des Algériens. BB, 26, S septembre i6j6.
(4) Di; Gra,mmont, p. 246.
LA LUTTE CONTRE LES BARBARIiSQCES
Les Tunisiens qui, pendant le règne précédent, s'étaient montrés Kiucoup plus pacifiques que les Algériens, donnèrent peut-être lieu i plus de plaintes. Le duc de Beau fort, dans s:i croisière de 1665, leur avait fait renouveler la paix, le 25 novembre 1665. M. Dumolin, écuycr de la reine et le chevalier d'Arvieux, chargés en 1666 d'aller retirer les esclaves, délivrèrent 85 Français étrani,'ers A la Provence, ^rachetés aux frais du roi pour 1.1.875 piastres, à raison de 175 ïiastres l'un, et 205 Provençaux rachetés aux dépens des communautés de Provence pour 35.700 piastres'. En 1668 le marquis de Martel vint encore i\ Tunis pour réclamer des restitutions de prises; il fallut bloquer pendant 27 mois les ports de la régence et wnonner I^ Goulette, Bizcrte et Porto Farina pour obtenir la 'remise de 300 esclaves et la signature d'un nouveau traité de paix, Je 28 juin 1672'. Les Tunisiens firent encore les années suiirantcs une série de captures dont la Chanibre envoyait le rôle ù kignelay en 1679', cependant Tunis s'affaiblissait de plus en [plus et ne songeait pas à rompre la paix avec la France.
Nous ne restions en guerre qu'avec Salé eç Tripoli. En 1666, le
sieur Roland Fréjus avait contracté alliance au nom de la France
[avec le sultan du Maroc, contre les Anglais qui venaient d'occuper
[Tanger; cela n'cmpécha pas les Saletins de courir sur nos navires.
En 1669 et 1670, le vice amiral du Ponant d'Estrées tint leur port
bloqué avec son escadre pour les mettre à la raison; en 167 1, quatre
.vaisseaux allèrent occuper le « poste » de Salé et Gilbert préparait
[une nouvelle escadre ;\ d'Estrées. « Les Saletins, dit d'Arvieux,
étaient si misérables par le petit nombre et la petitesse de leurs bàti-
•^mcnts qu'on les eut bientôt resserrés dans leur méchant port'. »
Il n'eu fut pas de même des Tripolins, qui restèrent les adversaires
Ries plus redoutables de notre commerce. Ils furent fortifiés comme (t) Voir le récit de cette mission. D'Arvieux, t. III, p, 390-SS8 et t. IV, p. i-9t.>. — • Tunis entretient otdin.iircmctit trois g.nièrcs et six ou sept vaisseaux cl un nombre Je bJr^|llt■^. de brigantiiis et autres petits bâtiments qui courent les cdtcs de l'Italie, de la Corse, de la Sardaignc et des royaumes de Kaplcs et do "icilc. i)
(î) V. Plantet. Correspondance. — Cf. BB,2. i.f die. i6li8, 2j mv. J669, 1} ftçrj. i6jij, 2) murs i(yji. — lili, 36. iioifl, yepl. ifijo, tS nov, i6-jo. IXlibn. it la Clfitvibre.
(;| JA, ;^jo. 2S dà. t6j2. — A.1, ;<yj. i<; sept. if>j2. — BB, 26. 2j avril \i6f7, a mai lô-j^;.
(4) T. VI, p. toi. — V. Initrwlioiis au comlt d'Esirà-s, / amU jéjo — llUt U d'Eslria, tS janv. 167t. — Lcllrts ii Colltrl, I. JII, t" pattie.
v;, Hui
22é M- RULÈVUMENT DU COMMKKCl-
c'était l'ordiiLiirc, p;ir un certain nombre de corsaires d'Alger et de Tunis, gênés par les traités de paix, qui continuaient à taire la course avec le pavillon de Tripoli : aussitôt après la signature du traité de 1666, 5 vaisseaux Algériens s'y étaient retirés'. A partir de 1675, ils devinrent encore plus redoutables: les Anglais, après leur avoir brûlé cinq vaisseaux dans leur port, les avaient obligés à la paix* et tous leurs efForis se tournaient contre les Français, d'autant plus que les vaisseaux du roi, occupés à combattre les Hollandais et les Espagnols, ne pouvaient aller les châtier. En 1676, deux vaisseaux furent pris dans le port de Larnaca par quatre «Tripolins qui les conduisirent :\ Alexandrie ; l'année suivante ils retournaient visiter la rade de Larnaca et, n'y trouvant pas de navires, ils allaient jeter l'alarme dans celle d'Alexandrette ; en 1678, ils s'emparaient encore de deux vaisseaux et 3 barques, en 1679, d'un vaisseau richement chargé de soies et de cotons pour 100.000 piastres. Malgré les capitulations, les corsaires recevaient ouvertement asile dans les ports du G, S. et à son retour de Terre Sainte M. de Nointel luimême fut insulté à Chio par deux corsaires de Tripoli qui étaient dans la rade. Les soldats entrèrent dans sa barque, déchirèrent les pavillons et battirent le capitaine et les matelots'.
La guerre de Hollande terminée, Colbert résolut enfin de les mettre à la raison et chargea le commandeur de Valbelle, chef d'escadre, d'aller les châtier. Le dey répondit à cette déclaration de guerre « par des ordres très fulminants il ses vaisseaux d'aller prendre les nôtres jusquesdans les ports de Chipres et d'Alexandrette », et ils s'emparèrent peu après d'un chargement de la valeur de 100,000 écus. En 1680, ils mirent le comble à leurs méfaits en descendant A Larnaca, en pillant les maisons de nos marchands et en maltraitant odieusement notre consul, sous prétexte qu'un esclave français s'était enfui à terre*. Les Tripolins avaient alors 9 gros vaisseaux à
(i) BB, 26. 21 dèc. 1666. h lire de Ici Chamhre.
(2) Spon, t. 1,11. }8i. — Lch Anglais les ont obligés de faiiv la paix avec eux et do leur pa\x'r la valeur de 80.000 écus en esclaves, marchandises ou argent. Ils r.nchetcrenî un chevalier el 40^) esclaves Maltais pour 25.000 écus, en reconnaissance de services rendus.
(5) D'Arvikux, t. V, p. 316. — Pour les faits qui précédent, voir BB, 26. ji junv.i6j6, ly jitill. lOjy, uulcf. i6jS, /; die. 16"] i). h-tlirs delà Chamhre. — L'tirc du consul de Chypre, 12 juin i6j^. AJ, 406.
(.}) Lettre du consui de Chypre du ;; ocl. i6Sq. AA, 406 . — Cl". D'.\RViEUx, t. VI, p. 247-48. L<j Chambre it Scignelay, /> jèv. i(>Si : Nouvelle prise d'un vaisseau par les Tripolins. BB, 27.