‹ Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIe siècleChapitre 58 sur 117 · LES PORTS FRANÇAIS ET LE COMMERCE DU LEVANT · texte numérisé non relu

LES PORTS FRANÇAIS ET LE COMMERCE DU LEVANT

Depuis l'édit de 1669 et les arrêts du Conseil de 1685 et 1692, confirmés par celui de 1703, Marseille avait définitivement le monopole du commerce du Levant qu'elle faisait déjà presque en entier auparavant, grâce aux avantages de sa position et aux privilèges dont elle avait toujours joui depuis le moyen âge. Colbert pensa tout d'abord à la transformer pour la rendre digne du rôle «qu'il lui assignait. La ville s'étageait alors presque tout entière sur les pentes des collines qui bordaient son port du côté du nord, avec Un quartier plus récent faisant face aux anciens, au pied de la colline escarpée de Notre-Dame-de-la-Garde, près du vieux monastère de Saint-Victor. Entre ces deux parties de la ville s'allongeait le port, prolongé du côté de l'est par les chantiers de construction du plan Formiguier.

C'est de ce côté que l'intendant des galères Arnoul proposa d'établir les nouveaux quartiers ; il en avait conçu l'idée et, de sa propre initiative, il en adressa les plans â Colbert'. Celui-ci les approuva

(1) / mars 1666, à Arnoul. Lettres et Inst. t. II, p. 434.

aussitôt et en poursuivit activement l'exécution, malgré l'opposition des Marseillais, très en garde contre tout ce qui venait de la cour, mécontents de voir abattre une partie de leurs vieilles murailles, « dont les tours, écrit Arnoul, semblaient menacer le ciel et la terre' », et avec lesquelles paraissaient tomber les derniers vestiges de leur indépendance, inquiets enfin de voir des étrangers venir s'établir dans leur ville.

Les éclievins durent s'entendre avec Arnoul, « agir avec lui avec la dernière correspondance, » et, à partir de 1669, les nouveaux quartiers commencèrent à s'élever*. Dès qu'il avait été question de les construire, « beaucoup d'étrangers bons négociants, » d'après Arnoul, avaient demandé des places à acheter ; le privilège de bourgeoisie, que l'édit de 1669 accorda sur ses instances à ceux qui bâtiraient ou achèteraient des maisons dans les nouveaux quartiers, dut contribuera les attirer'. Les plans conçus par l'intendant étaient grandioses, et la Cannebière, malheureusement séparée du port par les dépendances de l'arsenal des galères, le Cours qui la coupait à angle droit avec ses belles constructions régulières, à l'ornementation desquelles avait présidé Pierre Puget*, excitaient alors l'admiration des étrangers. En même temps, au milieu de l'ancienne ville, sur le quai du port, l'hôtel de ville, devenu insuffisant pour les assemblées des marchands, était remplacé par un édifice lourd et disgracieux, mais d'aspect monumental. Gnke à ces tranformations, Marseille passait ;\ la fin du xvii"' siècle pour l'une des belles villes d'Europe. Sa population, inférieure ;\ éo.ooo habitants avant Louis XIV, s'était élevée à loo.ooo en 1700".

Des travaux bien plus importants pour le commerce avaient été

(i) « Voilà le dernier coup de l'autorité rétablie de voir sauter ces tours qui semblaient menacer le ciel et la terre. » 21 décembre 1666. Depping, t. I, p. 772 ; cf. lettre du 22 janvier 1667. Ibid.

(2) « L'on fait les alignements pour l'agrandissement où l'on va travailler avec diligence. » — Evèque de Marseille à Colbert, 2j novembre xGùi). Dkpping, t. I, p. 810.

(3) iS janvier i66j. Arnoul à Colbert. Depping, t. I, p. 772.

(4) Colbert expédia ù .\rnou!, le i" mai 1671, un arrêt du Conseil pour commettre le sieur Puget aux alignements... et obliger les particuliers à ne faire aucuns bâtiments sans sa participation. lettres et Inst. t. III, i" partie. — Cependant l'ornenientation des maisons du cours St-Louis, construites au XYiii"- siècle, ne doit pas être attribuée à Puget. F.'iBRE. Les Rues île Marseille, t. II, p. 78.

(5) Arch. de la Marine. B', joo, fol. 99. — Cependant d'après les calculs de M. Fabre (Les Hues de Marseille, t. I, p. 388), la ville n'avait que 75.000 habitants eu 1696.

faits en même temps dans le port, sous la direction de l'intendant Arnoul. L'excellent port naturel de Marseille si heureusement choisi par les navigateurs grecs avait une entrée resserrée entre deux rochers ; en 1380 pour le rendre encore plus sûr et en ûciliter la défense, on l'avait encore rétréci parla construction de trois piliers en pierres de taille, entre lesquels était tendue une cliaine pour le fermer pendant la nuit. Il n'y eut pas d'autre travail fait avant que Marseille appartint aux rois de France. « Le roi Louis XII, raconte l'historien de Marseille RufR, fut le premier qui commanda d'y faire un quai du coté delà ville, et parce qu'on y travaillait fort lentement, Préjentde Bidoux, capitaine-général des galères, en avertit S. M., qui, par sa lettre datée de Blois (9 avril 13 il), enjoignit aux consuls d'user de diligence; et, l'année suivante, ce prince donna ordre .\ Pierre Filholi, archevêque d'Aix, de faire achever ce quai, qui fut alors construit sur des paux et tout de pierre de taille et n'avait que quatre pans de large... Q)mme il était encore trop étroit, le roi Louis XIII, étant .^ Marseille l'un 1622, trouva .i propos de l'agrandir encore, de sorte que la même année on commença d'y travailler, et on continua depuis avec tant de diligence que, l'an 1623, on le mit au même état où nous le voyons, aux dépens de la gabelle du port. » Du coté de b colline de N.-D. de-la-Garde, le port avait été bordé d'une muraille ^bcn 1)11, aux frais de la communauté, un quai n'y fut construit ^qu'en ï$f>6, sur l'ordre de Charles IX, qui visita la ville'. Mais ce ^uai ne s'étendait pas tout le long du port dont le côté est, était Kcccupé par le Pbn Formiguier.

L'intendant Arnoul voulut créer dans le port un grand arsenal

|j)0ur les galères ; « Il est de nécessité, écrivait-il, que les choses soient tellement disposées à Marseille et à Toulon qu'en cas d'acci- «ient, de maladie contagieuse, l'un ou l'autre puisse servir pour 'vaisseaux et pour galères. » Malheureusement il ne trouva pas de meilleur emplacement pour l'arsenal que le plan Formiguier ; les marchands et la Chambre, menacés d'être dépossédés de leur

■ chantier de construction de navires, firent au projet une vive opposition et c'est à ce sujet que commencèrent les démêlés avec l'intendant. Leurs arguments firent même impression sur Colbert, préoccupé plus encore du développement du commerce que de

m (1) RL'FFi, p- 5. —En 1646, un Eindl avait été construit parla commuiuutô il'cntrdc du port. Wrjy. Commun. IMilih-, du t) jtpUmbri 1646.

celui de la marine de guerre, et l'intendant fut obligé de se justifier. « Si Marseille avait tout le commerce du Levant à elle, écrit-il au ministre, elle a de quoi bAtir commodément plus de vingt grands vaisseaux ila fois, pourvu que l'on donne du fonds en Rive- Neuve, qui a été mon intention et que j'exécuterai, pourvu que l'on me croie et que l'on remette Rive-Neuve' en plage. J'ai consulté nos maîtres charpentiers, ceux de la ville qui m'ont parlé sans prévention ; j'ai vu bAtir un des plus grands vaisseaux qui se soit bâti à Marseille et ce hors du plan Fournilier et en un lieu où on en bâtirait aisément plus qu'il n'en faudra jamais et le roi a un arsenal commode et

beau Je vous prie d'être en repos pour le commerce et bâtiment

des vaisseaux de Marseille. Je prends sur ma tête et ma vie qu'on me laisse faire, qu'ils ne seront point incommodés de la prise entière du plan Fournilier, pourvu qu'avant de prendre feu, les choses que j'ai toujours eu dessein de faire soient faites*. »

La création de l'arsenal des galères ne semble pas en effet avoir gêné le développement du commerce ; d'Oppède et Arnoul, sur l'ordre du roi, firent avec la ville un contrat le 13 septembre 1668, par lequel on lui cédait un autre emplacement pour la construction des vaisseaux'. Plus tard l'intendant des galères ayant voulu en construire deux en dehors de l'arsenal, dont les deux bassins se trouvaient occupés par la construction de deux autres, obtint de la Chambre l'autorisation de s'établir provisoirement sur le chantier destiné au commerce, mais il refusa de l'abandonner quand celui-ci en eut besoin, et, après plusieurs années de contestations, la Chambre dut encore chercher un nouvel emplacement, pour que le commerce pût avoir son chantier*.

Arnoul se préoccupa non moins vivement du curage du port' qui, par suite de la négligence des consuls, menaçait de se combler

(1) Quai bâti bous Charles IX.

(2) 10 avril i66ti. Dti'PiNG, t. I. p. 772 et suivants.

(3) Il est vrai que la ville dut acheter cet emplacement des religieuses Bernardines sur la rive neuve du port au prix de 50.OCX) livres. — (Délibêr. du 2 août 1666. — Reg. 66 des Délibêr., fol. ;;;).

(4) <; août 16S1. Lrltn- de la Chambre, HB, 26. — jo juillet 16S6, Seignelay à Morant. — Par acte du 12 novembre 1689 la ville acheta de l'C^uvre de N.-O. de Miséricorde, au prix de H -5*^3 libres, le terrain qui servit délinitivemcnt de chantier jusqu'.'i nos jours. — (.U\h. Commun. Reg. ij2 des itélibér., fol. i.f.)

(5) Puget avait dressé un plan de canaux pour augmenter l'étendue des quais et du port, mais l'intendant en déconseilla l'exécution : le port suffisait amplement si ou savait l'utiliser. — Lettre du 4 décembre tôôS. — DtpriNG, t. I, p. 791,

et devenait insnffis.int, au moment où les navires augmentaient de dimensions et de tonnage. Il y avait cependant chaque année pour ce curage des travaux adjuges ù un entrepreneur et il fut plusieurs fois question dans les délibérations de l'assemblée municipale, antérieurement h la création de la Chambre du commerce, de l'expérimentation de machines perfectionnées pour opérer le dragage des boues et de nouvelles barques pour les conduire en pleine mer; mais il y avait, sans doute, comme l'écrivait Arnoul, une foule d'abus, il fallait empêcher « les pots de vin qu'on prenait en donnant la ferme qui était une intrigue, ne donner de la barcade de vase que ce qu'elle valait et tenir la main que tous ces deniers fussent bien employés. Les deux intendants du port, disait-il, ne peuvent venir à bout de ceux qui travaillent avec lesdits engins, qui sont de

pauvres misérables auxquels on sous ferme la barcade de boue

Comme on leur donne le moins qu'on peut et que tout le profit demeure au bourgeois. ;\ qui la machine appartient.... ces pauvres gens vont chercher dans le purt l'endroit où la bouc est la plus

molle sans s'inquiéter s'il manque de fond en cet endroit je les

fis tomber d'accord que je mettrais moi-même les machines aux lieux nécessaires'. » En ié68, faute d'un fond suffisant, il f.nUut attendre plusieurs mois pour mettre ù l'eau la galère capitane nouvellement construite et l'on dut, pour la garantir du soleil .'i terre, la recouvrir de toiles sans cesse mouillées'.

Colbert donna à Arnoul la direction du travail du curage et le pres.sa vivement de le poursuivre avec activité. « Je vous prie de me mander en détail tous les mois, lui écrit-il, la quantité de pondons que vous emploierez et le n4)mbre de batelécs de vase qu'ils Jltcront'. » Mais ce n'était pas un mince travail que de faire un curage complet du port ; fa Chambre avait évalué la dépense en r662 A 600.000 livres et la gabelle du port, dont la ville affectait ch.tque année le produit A cet usage, ne donnait par an que 15.000 livres, A la suite de l'affranchissement du port, la Chambre consentit à supporter cette charge et l'ordonnance du premier président l'Oppède décida que tous les ans, préférablement A toute autre

il) s »««' '66S. — Depping, t. IV, p. 54. (1) Même lettre.

(j) tô août i6bi). Lettres et fint., t. III, !'•■■ partu. — ;<•' mai if>/i, ihid. — * d'Oppfde, ;o mii 1661). Depping, i. III, p. .^67.

dépense, elle verserait au trésorier de la ville 23.000 livres pour être employées au curage'. Plus tard la Chambre réussit h se faire décharger de cette dépense sous prétexte que le comblement du port ne venait pas des navires, puisque leur déchargement se faisait dans les infirmeries, mais des ordures et immondices de la ville qui se déversaient dans le port. L'arrêt du Conseil du 16 août 1685 ordonna que la somme de 25.000 livres serait prise sur les deniers d'octroi ou fermes de Marseille, et payée annuellement par trimestre et d'avance, avec défense à la Chambre à l'avenir de plus rien imposer ou lever sur les bâtiments marchands, sous prétexte de nettoiement du port en quelque forme et manière que ce fût, à peine de concussion *. Pendant la guerre de succession d'Espagne, l'état extrêmement obéré des finances de la ville décida l'intendant Lebret A proposer à Pontchartrain de remettre de nouveau le curage du port à la charge de la Chambre, mais celle-ci, réussit à plusieurs reprises à faire écarter cette proposition*.

Les travaux d'entretien avaient été mieux exécutés depuis 1669, car on ne fit plus de plaintes de l'insuffisance de la profondeur du port, mais il semble que l'augmentation de la marine marseillaise après le traité d'Utrecht ait fait trouver trop restreint l'espace dont disposaient les navires. On proposa en effet pour la première fois, en 171 5, d'effectuer des travaux pour faire disparaître un rocher qui occupait dans le bassin un espace considérable*. Deux ans après, un ingénieur du roi, garde des plans de S. M., M. Mazin, présenta à la Chambre un projet, qu'il avait fait approuver par le Conseil de marine, pour la construction d'une darse « à y pouvoir placer les galères du roi et laisser libre aux négociants l'ancien port, en sorte qu'on puisse faire avec toute sorte de commodité et de liberté le commerce. » Lt Chambre trouva sans doute que la contribution de 400.000 livres qu'on lui demandait était trop considérable et les travaux n'eurent pas lieu.

(i) Ordonn. du fi juiUd i66p, BB, 2, fol. 77 j. — 4 septembre i66q. Ordoim. explicative. Ibid. fol. ■j]i-)2. — Dans les registres de comptes des dépenses de la cL-inibrc, CC, 2} et siiiv., la cure du port (i<^ure en 1673 pour 87. 5(X) livres, en 1674 pour 37.51)0, en 167S pour 18.750, en 1677 pour 25. ax), en 1678 pour 51,250 et ensuite régulièrement pour 25.000 livres.

(2) BB,4,fol. IS4.

(3) 24 novembre I/06, i S janvier 170S, 21 mai iji}. BB, S}.

(4) 2i) mai ijij. BB, S}. Lettre do Pontchartrain faisant entendre à la Chambre que c'est ;\ elle et non à la ville à supporter cette dépense.

L'insuffisance de l'organisation des quarantaines, si importantes '"à Marseille, dont les navires revenaient de lieux souvent ravagés par la peste, nécessita aussi sous Louis XIV des travaux très importants '. Les quarantaines étaient purgées ordinairement aux îles, dans les ports de Pomègue et du Frioul, mais si un navire arrivait de lieux où sévissait la contiigion, les marchandises pouvaient être envoyées au lazaret, situé sur la terre ferme, où les passagers avaient la faculté de passer le temps des quarantaines. Marseille avait eu un premier lazaret en 1476; après la peste de 1557, il fi.it établi dans des constructions situées sur le port St-Lambert qui prit le nom qu'il conserva jusqu'au xix' siècle de port des Vieilles-Infirmeries', Quand le roi fit construire le fort St-Nicolas on trouva le lazaret trop rapproché et il fut transféré au nord de la ville, où il resta jusqu'à la construction des bassins actuels du port de Marseille, dont l'un porte le nom de bassin du Laziiret. Les Nouvelles Infirmeries, pour la construction desquelles le roi avait accordé 50.000 livres h h ville', occupaient un vaste espace au nord de la ville. « Le Lazaret, écrit un voyageur allemand du xviii* siècle, se trouve à une distance de mille pieds des murs du la ville et contient tous les bâtiments nécessaires pour loger le commandant, l'aumônier, le médecin, le chirurgien, l'économe et les garçons de service. Il est entouré d'une double muraille de 24 pieds de haut; l'intervalle est de 56 de large et des soldats gardent continuellement l'extérieur. A côté se trouve un second lazaret dans les mêmes conditions : c'est là qu'on décharge les marclian dises des navires suspects pour y être aérées, retournées et soumises aux fumigations pendant cinquante jours. Les travailleurs attachés à cette besogne sont rigoureusement internés dans le premier lazaret où on les nourrit avec le plus grand soin *. » Quant aux ports des îles, où s'arrêtaient tous les navires pour subir la qua-

■ (!) La peste avait en effet éclaté à Marseille dix fois au xvi« siècle et deux fois dans 1.1 première moitié du xvn<^ siècle.

(3) niles avaient àiè agrandies par l'achat de plusieurs maisons voisines \ la suite de la peste de i6jo. — V. Jrcb. Commun. Dâibérations, 10 novembre i6jo, i, iS aoùl, 4, 6, 7 octobre i6}i.

(3) Mcrariir à Colhert, 22 el 5/ mai tô6i. Il le presse de mettre la ville en possession de la somme promise pour une infirmerie. Deppinc, t. I, p. 525. — Colberl à de la GuelU, intcidanl d<- la Marine, S septembre 1662. Lettres, t. III.

(4) FiscH. Lettres sur le Midi de la France. Zurich, 1790. Trad.par M. Barré. Bibl. de la ville de Marseille, dans le Bull, de la Soc. de Gio^. de Marseille, 1895, p. 20. — « Le lazaret, dit le voyageur Lucas en 1717. est un des plus beaux Ditimenis qu'on puisse voir. ><

rantaine, on les avait laissé combler peu à peu, si bien qu'à l'époque de Colbert ils ne furent plus accessibles et les navires furent obligés de faire quarantaine au port de Doumes (Endoume) qui était très petit et touchait à la terre ferme. Il était d'autant plus important d'approfondir le port de Pomègue, que les galères royales étaient souvent obligées, à cause de l'état de la mer, d'y faire un séjour considérable*. Seignelay, sur la plainte de la Chambre, fit feire une enquête pour savoir à combien reviendrait la dépense de l'amélioration de Pomègue, pour le remettre en état de recevoir les vaisseaux et les galères, mais les travaux ne furent effectués qu'au début de la guerre de la ligue d'Augsbourg*. Grâce à ces travaux les navires, en cas de besoin, purent relâcher non seulement à Pomègue, mais au port du Frioul et au fort Tourville dans le petit îlot qui émerge à l'entrée de la rade d'Endoume, où la Chambre du commerce avait soin d'entretenir des amarres scellées dans le roc. Enfin, A cet ensemble de travaux effectués dans le port de Marseille s'ajoutait la construction des deux fortifications, la citadelle St-Nicolas et le fort St-Jean, qui en gardaient l'entrée ; peu de ports du royaume avaient été l'objet de pareilles dépenses.

Il y avait aussi peu de villes où le commerce tînt une aussi grande place dans la vie des habitants. En dehors des négociants, des banquiers, des assureurs maritimes, des courtiers, des armateurs, des capitaines et patrons de bâtiments, qui formaient une fraction importante de la population, tout le reste de la ville était intéressé au commerce du Levant. Les gentilshommes, nombreux â Marseille, s'ils ne pratiquaient pas eux-mêmes le négoce, engageaient leurs capitaux dans la banque ou dans les assurances; le menu peuple risquait sur les navires le peu d'argent dont il disposait : « les gens de bras, valets et ouvriers, disaient les Lyonnais dans un mémoire adressé à Colbert, mettent ce qu'ils ont d'argent sur les barques et vaisseaux qui vont en Levant, jusqu'à des sommes de 20 et 25 écus. » Ce morcellement des capitaux faisait à la fois la force et la fiiblesse du commerce marseillais. C'est ce qui lui permit de traverser, s;ins succomber, de terribles crises : les banqueroutes pouvaient s'accumuler sans que le commerce fût complètement ruiné, parce qu'elles n'étaient pas considérables.

{i) La Chambre à Seignelay, 2S jiiUM 16S2, BB, 26.

(2) \B août 16S2, BB, S2. — Vingt délibérations de la Chambre, 1688-92. BB, 4.

Cette multiplicitc d'intérêts divers était la cause de ces mesquines rivalités, df cc-s querelles violentes et de ces indécisions qui caractérisaient L'S assemblées tumultueuses des marchands de Marseille et provoquaient chez Colbert et ses agents une irritation mêlée de pitié dédaigneuse; mais c'est aussi pourquoi la vie municipale avait encore à Mjrseillc une intensité qu'elle n'avait gardée dans aucune autre ville : dans les grandes assemblées de marchands convoquées par la Chambre du commerce, le secrétaire de la Chambre pouvait parfois relever les noms de plusieurs centaines de notables négociants, sans compter une foule d'autres assistants. Li grande salle de la Loge, qui occupait tout le rez-de-chaussée de l'Hôtel de Ville, regorgeait alors; par SCS grandes portes, l'assemblée se répandait dans les rues voisines et sur le large quai du port.

Le commerce du Levant avait en outre fait créer i\ Marseille une série d'industries qui ne vivaient que par lui. La plus ancienne et la plus prospère était celle de la savonnerie, répandue autrefois dans toute la Provence, mais concentrée de plus en plus à Marseille et A Toulon ; même les savonniers de Toulon, obligés de venir chercher en partie ;\ Marseille les matières premières dont ils avaient besoin, luttaient péniblement contre la concurrence de leurs rivaux plus favorisés. On comptait, en 1707, en Provence, plus de cinquante manutictures de savon blanc et marbré. Les huiles de la province ne suffisaient pas i\ alimenter cette industrie, qui tirait des quantités considérables d'huiles de l'Archipel et surtout de Cindie. Elle employait en outre les cendres du Levant pour le savon blanc, les barilles ou bourdes d'Espagne pour le iivon marbré. Les teinturiers en laine, en soie ou en fil, ne devaient, suivant les règlements de 1664, employer que du s.ivon de Provence.

Les manulactures de chapeaux de Marseille, expédiés en Italie, en Esp.ignc. en Savoie, en Allemagne et dans le Levant, employaient plus de 6000 ouvriers ou ouvrières, soit * pour le triage des laines, poil de chevron ou poil de lièvre ou de lapin, soit pour les ouvriers qui les mettaient en œuvre'. » « Les manufactures des bonnets de laine* et celles des aulfes ou joncs d'Espagne établies i Marseille, disant la Chambre dans un mémoire en 1707, sont celles qui entretiennent et donnent de quoi subsister X toutes les pauvres gens de la ville ei

(1) De BoisusU!, i. II, ii;;.

(a) 'rcints en rouge (SavaRV. Dut. dn cotmneru, cet, 902).

du terroir, soit hommes, femmes ou enfants... On peut," sans exagération, compter que le nombre est de plus de 20.000 qui, sans l'occupation que leur donnent ces deux manufactures, seraient réduits à la mendicité. Pour la composition des bonnets, il faut des laines du Levant, et pour les ouvrages de ces auffes, il Éiut avoir recours à la côte du royaume de Valence*. Il y avait, à Marseille et dans la Provence, jusqu'à soixante papeteries, où se fabriquaient plusieurs sortes de papiers excellents, entre autres, de fort bons papiers à écrire ; ils se vendaient dans tout le Levant et jusqu'en Perse. Les tanneries, très nombreuses à Marseille et dans son terroir, travaillaient des cuirs verts, apportés du Levant et de Barbarie.

L'industrie marseillaise manufacturait encore une partie des cotons qui venaient du Levant, elle en faisait « des cotonines pour les voiles des bâtiments de mer, des bas de coton qui occupaient la plus grande partie des forçats des galères de S. M. », et aussi des toiles de coton vendues dans le royaume. D'une importance moindre était la fabrication des « grenailles ou dragées et balles de plomb » pour la chasse, dont Marseille exportait jusqu'à 150.000 livres par an en Espagne et dans le Levant, ou la taille « en olive » du corail dont la pêche occupait « le long de la côte de Provence, de Marseille à Antibes, un grand nombre de matelots invalides. Il ne s'en consommait pas un grain dans le royaume et tout passait ensuite aux Indes et en Levant pour la Perse et royaumes circonvoisins *. » Neuf « blancheries » de cire établies à Marseille y travaillaient les cires brutes ou jaunes importées du Levant pour les introduire ensuite dans le royaume*.

A côté de ces industries nombreuses et pour la plupart anciennes deux autres furent créées vers le milieu du règne de Louis XIV : le raffinage du sucre et la fabrication d'étoffes de soie d'or et d'argent analogues à celles de Venise et de Gênes*. Ces entreprises survécurent heureusement aux Compagnies du Levant qui s'en étaient chargées. Marseille était donc, alors comme aujourd'hui, une ville aussi industrielle que commerçante, et toutes ces manufactures qui, sauf quelques unes, ne subsistaient que par le commerce du Levant,

(j) BB, 2S.

(2) BoisusLF.. Ihid. — Savary, col. 90 j. — Spon. Voyage, p. 25.

(3) V. Lettif. de Chamillait, 2; nov. lyof- BU, S}. Hlk-s sont excmptccs des droits qui frappent les cires blanches étrangères entrant dans le royaume.

(4) V. p. 188 et 195.

LA CJOTAT

d'où elles recevaient leurs matières premières, ne lui étaient pas moins indispensables, car elles fournissaient aux négociants Marseillais presque tout rassortiment des marchandises demandées aux Français dans les échelles.

Marseille était aussi devenue, dans la deuxième partie du xvii» siècle, le port d'armement de beaucoup le plus important pour le Levant. Sous Louis Xllî ta iloite commerciale du Levant était répartie dans tous les ports de Provence, des Martigues à Antibes. Deux petites villes venaient même en tête pour la grosseur et le nombre des navires qu'elles possédaient, et leur population n'était composée que de marins : c'étaient La Ciotat, qui envoyait en Levant, en 1633, soixante vaisseaux, polacres ou barques et Six-Fours, qui réunissait dans son port de la Seyne, dix gros vaisseaux et dix polacres ou grosses barques. Toulon armait douze vaisseaux et sept polacres ; Saint-Tropez sept vaisseaux, trois polacres et dix-neuf grosses barques; Marseille avec ses dix vaisseaux, ses sept polacres et ses quatorze grosses barques ne faisait qu'égaler ces quatre autres ports'. Cinquante ans après, la situation était bien changée, la plupart des vaisseaux armés pour les grandes échelles avaient Marseille pour port d'attache'.

A la tète des autres ports de Provence était La Ciotat qui, en 1688, comptait plus de quarante bâtiments'. Mais les capitaines de La Ciotat ne pratiquaient guère que la navigation d'Italie dans le Levant et ils nolisaient surtout leurs gros vaisseaux aux Juifs de Livourne pour l'échelle d'Alexandrie. L'un d'eux repré.sentait à la Chambre le 5 mai 1670 que « le lieu de La Cieutat ne faisait d'autre négoce que l'emploi d'environ soixante b.\timents qu'ils avaient, de partir dudit Cieut.n pour aller chercher ù. faire des nolis d'Italie

I (1) Inspcciion de M. de Seguiran.

m (3) D'aprcs un tableau des départs de navires, de 1680 à 168^, conservé aux Arch. de la Chambre (//, 2). Sur 154 bâtiments partis de Marseille pour le Levant en 1680, 81, 82, il y en avait 107 de Marseille, 6 de Cassis, 7 de La Ciotat, 5 de Martigues. } de Toulon, i de la Seyne. Sanary, Antibes, La Nielle (Oncglia), Manorque (Minorque), Amsterdam. — Hn léSj, il en partit ji de Marseille, } de La Ciotat, 4 de Cassis, 2 de Martigues. 2 de Bordc.iux. 2 de Saint- Mato, I de Toulon, 1 d'Amsterdam, 4 de Malte. — On peut voir année par année d.ins les registres de recette du cottimo, le port d'attache de tous les navires qui revenaient du Levant à. Marseille (CC, 2} et suiv.). — Ainsi, en 1687, il revint des cinq grandes échelles à Marseille ; 26 vaisseaux, de Marseille, 4 de Cassis, 3 de La Ciotat, 2 de Toulon, i de Saint-Malo.

(5) Mitnoire des nésocianls capitaints d patrons de La Ciotat, Toulon et Cassis, fhritr 16S8. Bli, 4, fol, JJ4-4S. — En i«5i, il n'y avait que ireiic bâtiments.

en Levant, qu'ils demeuraient d'ordinaire deux trois ou quatre années dehors et après ils venaient audit Cieutat rendre compte aux participants et associés, tellement qu'ils ne faisaient pas autre commerce depuis plus de deux siècles*. » La Ciotat n'était donc qu'un port d'armement et non une ville de négoce. « On défie tous les intéressés aux bâtiments de Li Ciotat, répondait la Chambre à un mémoire qu'ils avaient adressé il la cour, de justifier qu'ils xient jamais expédié un seul bâtiment qu'ils n'aient eu besoin de réclamer le secours des négociants de Marseille, soit pour former les fonds nécessaires ou pour en faire les assurances. De là vient que ce sont les négociants représentés par la Chambre qui font subsister la navigation de La Ciotat... Les propriétaires des bâtiments doivent être extrêmement distingués des négociants en général, puisque les bâtiments ne sont, à l'égard du commerce sur mer, que ce que sont les' charretiers et les mulets *. » Cependant La Ciotat faisait un commerce particulier avec les échelles de Seïde et de Saint- Jean d'Acre pour l'achat des cendres nécessaires à ses savonneries et elle y envoyait chaque année plusieurs vaisseaux'.

Parmi les autres ports de Provence, seuls Cassis et Toulon possédaient de gros vaisseaux, qui faisaient par an tout au plus deux ou trois voyages dans les grandes échelles. Les petits ports Provençaux n'étaient cependant pas déserts, mais ils n'armaient que des bâtiments d'un petit tonnage, de grosses barques qui s'en allaient chercher les huiles et les blés à Candie ou dans l'Archipel et les produits de la Barbarie, et, en plus grand nombre encore, des barques plus petites, destinées au grand cabotage avec l'Espagne et l'Italie. Dans cette navigation se distinguait au premier rang le port des Martigucs : sous Louis XIII, d'après M. deScguiran, il vivait misérablement de la pèche, tandisqu'en r68o plusieurs de ses grosses barques partaient pour le Levant et les patrons de ses petits bâtiments disaient soixante voyages sur les côtes d'Espagne et vingt-sept sur celles d'Italie*. Ainsi, quoique Marseille eût â elle seule une flotte commerciale

(2) Mémoire cite (1688), BB, 4, fol. SS4-

(î) V. Archives de la Ciotat. HH, iS : Etat des navires arrives à Marseille, de 1660 à 1682 des échelles de Seïdc et de Saint-Jean d'Acre. Dans cet état figurent 82 vaisseaux de Marseille, 41 de la Ciotat, 15 de Cassis, 3 do Toulon, etc. — Cf. Archives de la Oximbre, HH, 26. Htat des bâtiments venus du Levant en 1690 : 5 vaisseaux de La Ciotat viennent de Seïde.

(4) Même pour les petits bâtiments, Marseille venait en tête. Ainsi sur

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