I. — La Syrie
C'était dans les échelles de Syrie et d'Egypte que les Français avaient commencé à faire le commerce du Levant ; pendant le règne de Louis XIV, malgré l'importance nouvelle deSmyrne et d'autres échelles, ils y conservèrent la plus grande partie de leur négoce. De plus, ils s'y trouvèrent longtemps seuls avec les Vénitiens et y gardèrent toujours la prépondérance.
Alep était, au début du xvn* siècle, la plus grande place de commerce du Levant. « C'est une ville célèbre pour le grand trafic qui s'y fait, écrit en 1616 Pietro délia Valle, où, d'un côté, se rendent tous les Orientaux avec leurs pierreries, leurs soies, leurs épiceries et leurs toiles, et de l'autre côté tout l'Occident, savoir la France, Venise, Hollande et l'Angleterre avec leurs vaisseaux chargés de piastres, dont il y a ici une si grande quantité, comme de toute autre sorte de monnaie, que dans le négoce et trafic qui s'y fait on ne les compte point, on se contente seulement d'en emplir les caisses et de les peser, et je puis dire qu'il ne s'y &it point de marché, soit que l'on vende ou que l'on achète, qui ne soit de 40, 50, 80 ou 100.000 écus et ce leur serait une chose honteuse de traiter avec eux autrement. Leur plus grand commerce est de soie qui vient de Perse et de quelques autres endroits nonobstant la guerre*. » Alep recevait en effet par Bassora les marchandises de l'Inde et de l'Extrême-Orient. Pietro délia Valle se trouvait dans cette dernière ville en 1625 et parle d'une grande caravane, ou
(i) Pietro dhlla Valle, 1. 1, p. }}5.
Cafila, qui en partait chaque année pour Alep *. D'après le rouennais Fcrmanel, « c'était la ville de Turquie qui rapportait le plus de profit au Grand Seigneur, et on tenait que la douane et le tribut des chrétiens qui y demeuraient, y compris lé pays d'alentour, rapportaient tous les ans au Grand Turc 3 .000.000 de livres.... On nous dit, ajoutait-il, que les Français y emploient un million et demi de réaies, quelquefois jusqu'A 2 millions (6 millions de livres)*. » Dans son voyage d'inspection en Provence, en 1633, M. de Seguiran apprenait des Marseillais que c'était l'échelle la plus fréquentée : « Il y allait tous les ans 20 vaisseaux, polacrcs ou barques qui portaient en argent ou en marchandises, l'un portant l'autre, 40.000 écus et en rapportaient des soies dont la majeure partie venait de Perse, des cotons filés, toutes sortes de toiles, galles, rhubarbe, scammonée, opium et plusieurs autres drogues, le musc, maroquin, camelot, etc'. »
Mais les tyrannies des pachas et les guerres contre la Perse, du temps du grand conquérant Schah-Abbas (i 389-1628), ruinèrent peu à peu le commerce d'Alep*. Bagdad, l'entrepôt général des marchandises de l'Asie centrale et même de l'Extrême-Orient, fut disputée plusieurs fois par les Turcs et les Perses. « Devant ces guerres, dit Fermanel, B.igadet était une des villes les meilleures et les plus marchandes du Levant; ceux du Mogor, des Indes et même de la Chine y envoyaient des marchandises, mais la guerre en a banni tout le négoce, ce qui fiit qu'elle commence à se ruiner. » En même temps les nombreux passages de troupes qui, pour s'en aller à Bagdad, passaient par Alep étaient une cause d'alarme pour
(1) PlHTRO DELLA VaLLK, t. II, p. 45 |.
(2) Fermanel, p. 272, 78, en 1651.
(5) Incpfit'wn tic \f. lU Sfguban, p. 226. — Los chitTrcs de la v.ilcur du commerce dcb l-'rançais donnes par Fermanel sont bien supérieurs à ceux de Seguiran, mais les marchands d'Alep, pour se faire valoir auprès du voyageur, exagérèrent naturellement les chiffres, taudis que ceu>; de iMarseille eurent intérêt à les diminuer, pour dissimuler au ministre l'importance de leur commerce.
(.() On en sentait les effets déjà du temps d'Henri IV. — V. liihl. \al. nisi. fr. i6j}S, fol. ]4<) : Réponse du roi aux remontrances d'Arsens, député de MM. les lùats Généraux des Provinces, 25 février 1605 (sans doute au sujet delà Compagnie fondée par Henri I\' pour le commerce de l'Inde) : « Ce royaume est contraint, à l'occasion de la guerre qui est entre le Grand Seigneur et les Persiens d'aller prendre du côté des Indes Orientales les épiceries qu'ils avaient coutume de tirer du côté d'.Mep et de Tripoli où il ne se lait à présent aucun tralic ou négoce. » — Deshayes remarque en 1621 que les Arméniens apportent leurs soies à Smyrne au lieu d'aller à Alep.