II. — L'Egypte
L'Egypte avait perdu en partie, au début du xvn' siècle, l'importance commerciale qu'elle avait conservée pendant tout le moyenâge. L'établissement des Portugais, des Hollandais et des Anglais dans les Indes Orientales avait fait prendre aux marchandises de ces pays de nouvelles routes, mais le gouvernement tyrannique établi par les Turcs en Egypte contribua aussi à en détourner le commerce. « Ce royaume, écrivait en 1630 le voyageur Fermanel, a bien changé depuis qu'il est sous la domination du Turc, carde plus Je 4000 villes qu'on comptait, à peine y trouverait-on maintenant 50 places qui méritent le nom de ville. Le Grand Seigneur y envoie tous les trois ans un pacha, lequel doit envoyer tous les ans au trésor de Constantinople, toutes les charges payées, 600.000 sequins et, outre cela il est encore obligé, sa commisssion finie, de faire un beau et riche présent à son maître. Les bâchas, pour fournir ce tribut, font tant de supercheries et exactions d'argent qu'ils ruinent et «iépeuplent tout le pays : leur tyrannie a presque banni tout le trafic car les Indiens, qui y venaient par la mer Rouge, n'osent plus venir à cause que ces bâchas en ont souvent empoisonné et saisi leurs "vaisseaux et marchandises*. » Cependant, jusqu'en 1630, les Indiens apportèrent encore en Egypte des quantités considérables de xnarchandises et, jusqu'à la fin du xvn* siècle, leur navigation ne cessa jamais complètement. Malgré sa décadence, l'Egypte offrait par
(i) Ferhakel, p. 404. — Les exactions des pachas provenaient aussi de la xiécessité d'entretenir un corps considérable de milices et de satisfaire leur avidité.
elle-môme assez de ressources pour alimenter un grand trafic, enfin elle restait le débouché de l'Arabie et de l'Ethiopie, pays des drogues médicinales et des parfums ; elle jouait un rôle d'autant plus considérable qu'on y achetait des produits différents de ceux des autres échelles.
La nation française fut d'abord établie à Alexandrie, mais c'était au Caire qu'arrivaient les marchandises de la mer Rouge et pour cette ville que celles d'Europe recevaient leur destination, c'était là que se traitaient les achats et les ventes et que le consul devait se rendre pour défendre les intérêts de la nation auprès du pacha et des « puissances », aussi, vers 1625, le siège du consulat fut transféré au Caire. Cette ville était alors la plus peuplée de l'Empire Ottoman et égalait les plus grandes de l'Europe. « Il est certain premièrement, dit Pictro délia Valle, que la' ville du Caire est beaucoup plus grande que Rome, que Constantinople et que quelque autre que je sache. » Fermanel lui donne neuf lieues de tour et la déclare la ville de Turquie la plus peuplée ; « mais la plupart de ses habitants sont pauvres et misérables, qui, ramassés de tous les endroits d'Egypte, y viennent demeurer pour vivre en oisiveté.... c'est de ce commun peuple que la peste est si souvent au dire, car il passe peu d'années qu'il n'y en meure une grande quantité, mais l'on voit par expérience que de trois ans en trois ans, elle est plus véhémente. » Cependant Coppin , qui l'habita deux ans en 1638, affirme que la ville était plus petite que Paris, moins peuplée, et avait moins de mouvement. De Bruyn, en 1680, la trouve à peine aussi grande que Constantinople ou que Rome, mais pour le moins aussi grande qu'Amsterdam, « car on en peut aisément Hiire le tour en trois heures et la plus longue rue, qui va d'un bout de la ville ;\ l'autre et qu'on appelle le Khalits, se peut foire en moins d'une heure. » Lucas, en 171 5, y compte plus de 300.000 habitants, Maures, Coptes, Grecs ou Turcs, sans compter les milices du Grand Seigneur'.
(i) Des auteurs sérieux, comme S.ivary, acceptaient de singulières exagérations : « Q.uel<jues auteurs disent qu'il a 25 ou 30 lieues de tour en y comprenant le vieil Caire et le Boulac, mais on estime que la nouvelle ville n'est pas filus grande que Paris. — On estime qu'il v a 4 ou 5 millions d'hommes qui 'habitent parmi lesquelles il peut y avoir i .2ck).0(.xi Juifs. Quoiqu'il en soit, il faut que le peuple du Caire soit en grand nombre puisque quelques uns assurent qu'en trois mois de l'année 1618 on y enterra plus de 600.000 personnes mortes de peste, et que l'on ne s'en aperçoit pas lorsque cette maladie n'en fait mourir que 200.000. B Parfait négociant, p. 465.