LES ÉCHELLES : LE CAIRE
aoo.cxxj livres à M. de Bermond', » Mais h longue querelle des de Bcrmond et des d'Antlioine, qui se disputèrent le consulat entre 1650 et i6)S discrédita la nation, lut coûta des sommes énormes et laissa l'échelle chargée de dettes ; de plus la brouille de la France avec les Turcs attira à cette même époque une recrudescence d'avanies en Egypte. Le commerce végéta jusqu'au moment où les ambassadeurs Guilleragues et Girardin obtinrent, de 16S3 à 1686, une série de commandements de la Porte qui firent pour la première fois respecter les Capitulations en Egypte et accordèrent aux Frani^ais de grands privilèges: l'abaissement des droits d'entrée à 3 "/o' et la permission de faire des transports de denrées d'Alexandrie à Constantinople.
Ils acquéraient ainsi au Caire une situation tout a fait exceptionnelle et devaient s'emparer du monopole du commerce de cette échelle. Les Anglais et les Hollandais, qui, dans la période précédente, leur avaient fiiit une rude concurrence et avaient tenté de leur ravir la protection des nations dépourvues Je consuls"*, avaient au contraire au même moment une situation singulièrement amoindrie : ils 31 'avaient plus même de consul de leur nation et en 1679 ils étaient sous la protection du consul vénitien, tandis qu'un Messinois était •chargé de leurs affaires à Alexandrie'. Li guerre ayant repris entre Denise et les Turcs en 1684, les Vénitiens eux-mêmes perdirent leur consul et revinrent sous la protection du consul de France qui resta ainsi le seul établi au Caire. Malheureusement les, Français ne retilèrent pas tous les profits qu'ils auraient pu d'une pareille situation à cause de la contrebande active que firent les étrangers pour participer ù leurs avantages. Toutes les ordonnances faites en France pour arrêter ces fraudes'', et l'établissement par la Chambre du Comnjercc d'un contrôleur à Alexandrie pour les Élire observer n'y réussirent
P (i) CoppiN, p. 215 (en 1638-Î9).
(2) Les m.irchandises payaient 20 0/0 d'cntn5e à Alexandrie et 10 0,0 à Boulak
3uand elles venaient au Cure. Les droits de sortie étaient au contraire trés-faibles, c 1 1/2 0/0 environ, ce qui facilitait l'ccoulement des produits de l'Egypte, (Par/ail ifgociaiit).
( j) En 1643 le consul des Franç.nis l'emporta sur celui des Anglais qui voulait lui enlever la protection des Messinois. La Boullaye le Golz, p. 368. — Mais «n 1667 le pacha mit aux enchères la protection des nations étrangères et, malgré les capitulations, l'attribua au consul des Hollandais, moyennant l'offre de quin/;« bourses. (Une bourse valait environ 900 piastres). t4^ Df Brlvn, p. 186 et J4).
que bien imparfaitement. G;pendant le commerce français prit alors en Egypte un essor considérable : le nombre des marchands doubla ' ; les exportations d'Egypte en Trancc, qui atteignaient très rarement auparavant la valeur de 2.000.000 de livres, dépassèrent plusieurs fois la somme de 3.000.000, de plus les marchands du Caire envoyaient de nombreux navires chargés à destination de l'Italie, enfin d'autres bAtiments nolisés par les Turcs faisaient pour eux les transports d'Alexandrie à Constantinople*.
La nation était alors plus nombreuse qu'elle n'avait jamais été ; undis que les lettres adressées à la Chambre à diverses époques du xv!!*-" siècle ne portaient que 15 à 25 signatures, ce qui laisse supposer, il est vrai, un nombre plus considérable de marchands, car ils n'assistaient jamais tous aux assemblées, les lettres de 1702 portent 29 et 3 1 signatures, et la nation comptait cette année là cinquante marchands*; à Smyrne seulement les Français étaient en plus grand nombre. Les marchands du Caire ne résidaient pas dans un camp fermé comme dans les échelles de Syrie, ils habitaient une série de maisons contiguës formant un petit quartier qu'on appelait la contrée de la nation française; il se trouvait dans le khalis, la plus belle rue du Caire. « Les maisons de la rue, écrit le voyageur Coppin, sont assez belles, mais celle du consul surpassait de bien loin toutes les autres, l'entrée en était comme celle d'un hôtel, il y avait à la première porte un lieu pour asseoir ses six janissaires, car il en a toujours ce nombre 1;\, qui reçoivent de lui chacun six piastres par mois, et il n'y manque point d'en rester toujours deux ou trois qui la gardent comme des suisses*. » Les Français vivaient ainsi avec plus de liberté que ceux de Syrie dans leurs camps, mais ils étaient moins en sûreté; la canaille pouvait venir les insulter dans leurs maisons, des santons venaient dans la rue contrefaire les insensés et ameuter contre eux la foule, de faux témoins venaient affirmer qu'on avait vu sortir des femmes de leurs maisons, accusa-
(i) Lettre du consul, lo tuai i6<)S. AA, ^04.
(2) 11 est vrai qu'en 1698 les .\nglais établirent un consul au Caire et firent une concurrence plus redoutable aux Français. V. p. 501-502.
(5) 24 mars, // mars iyo2. AA, }io. — Coppin donne une liste de vingt-deux marchands français habitant le C;iire en 1638. — De 1685 à 1719, cent neuf résidents seulement vinrent s'établir au Caire. Dans la même période, Alexandrie qui commençait à se relever de sa ruine en reçut un nombre plus considérable.
(,4) Coppin, p. 177.
LES èCHEI-LES : LE CAIRE
ion, il est vrai, qui n'était pas toujours fausse, m Si vous me faisiez l'honneur de me croire, écrivait le consul A la Chambre, ;\ la suite
'd'une ftcheuse affaire vous prendriez la sage résolution de faire
bitir un cunp qui ne reviendrait pas A 100.000 francs en ùisant apporter le bois et le fer. Le louage qu'on en retirerait paierait à peu près l'intérêt de cette somme'. »
Le Caire avait trois ports d'importance très inégale avec lesquels il ne communiquait que par le Nil : Alexandrie, Rosette et Damiette. Les marchandises ét;iicnt transportées à dos de chameau du Caire A Boulak, son port sur le Xil et son bureau de douane A une demi lieue environ de la ville. Li elles étaient embarquées sur
Kdes bâtiments d'une construction particulière, qu'on appelait des germes, longs bateaux plats, calant peu d'eau pour franchir la barre, non pontés et portant une grosse voile carrée. Le voyage n'était pas
Bsans inconvénients, car de nombreux larcins de marchandises étaient commis par ceu.\ qui les conduisaient. Des pillards arabes épiaient la nuit les germes mal gardés pour dérober des marchandises. « Durant notre navigation écrit le voyageur Thévenot, nous allu-
Imions la nuit plusieurs mèches que nous attachions en dehors, A l'entrée de la barque, et les Arabes voyant toutes ces mèches croient Cicilement que ce sont autant d'arquebuses qu'ils appréhendent fort, n'en ayant point du tout l'usage. Outre cela nous avions des armes à feu que nous tirions souvent, tant de nuit que de jour, pour les leur iiiire entendre*. » Il y avait aussi A redouter de véritables tempêtes sur le Nil quand les vents étésiens refoulaient dans les terres les eaux
Eu fleuve alors en crue. Les marchandises descendaient presque xclusivement par la branche de Rosette, mais la plus grande partie 'était chargée dans des vaisseaux qu'à Alexandrie, parce que le port de Rosette n'était accessible A ceux-ci que lors des hautes eaux du "Nil. A Rosette les grosses marchandises étaient souvent transbordées «dans des bateaux plus considérables, quand les basses eaux du Nil ne permettaient d'employer que des germes de très faible tonnage entre Boulak et Rosette. Les marchandises de valeur et les voya-
1(1) /6 aiT/7 >fi>}. AA, fv.f.
{2\ P. 254 (en 1658). — « Tout le long du Nil courent force voleurs d.nns de etitts barques et qu.inJ ils trouicnt des clirt-tiens à leur avantage, ils les pillLiit, rcnncm et tuent tiuelquefois. » Hkauvkac, p. j66 (en 1605). Le voyage durait rdinairemcnt trois jours en naviguant jour et nuit, du Caire à Alexandrie. Tmé- EMOT, L.V BOULLAYE LE GOUZ.
geurs prenaient la route de terre, le long delà mer. Sur ce chemin, qui traversait un désert, les caravanes étaient parfois arrêtées par des tourmentes de sables, plus souvent par les pillards arabes dont les tribus insoumises erraient dans le delta. Il y avait environ douze heures de route de Rosette à Alexandrie, le plus souvent le trajet se faisait en deux jours, onze piliers plantés en terre indiquaient la route le long de laquelle on ne rencontrait à mi-chemin qu'une misérable hôtellerie, au bord d'une lagune* qu'on franchissait sur un lac.
Alexandrie n'était pas alors la belle et grande ville qu'on serait tenté d'imaginer. La vieille ville du moyen âge, qui avait conservé intacte son enceinte de murailles, était presque déserte et n'offrait qu'un amas de ruines avec quelques misérables masures. Mais les apports de la mer avaient formé une large plage sablonneuse au nord des murailles, à la base de la digue des « Sept Stades » construite par le premier des Ptolémces, pour rattacher à la terre l'île de Pharos, qui se transformait peu à peu en presqu'île. Au milieu du xvii* siècle l'œuvre de la mer n'était pas encore achevée ; un pont en pierre de quelques arches, sous lequel l'eau des deux ports se mélangeait, rattachait l'île à la plage*. En 17 15 les deux ports ne communiquaient plus et la plage de sable se prolongeait jusqu'à l'ancienne Pharos mais on voyait encore les ruines de la digue antique tout le long de l'isthme. C'est sur cette plage basse, en dehors des murailles, que fut construite peu ii peu l'Alexandrie turque: elle se rapprochait de la mer h mesure que celle-ci s'en éloignait. En 1600, elle était très peu considérable et en dehors de la douane et des « fondiques », où habitaient les marchands français et vénitiens, elle comprenait peu de maisons, mais elle s'accrut rapidement au xvu'^ siècle. Le voyageur Lucas qui la visitait pour la seconde fois en 17 15 dit d'elle: la nouvelle ville d'Alexandrie s'accroît tous les jours et je trouvai que depuis mon dernier voyage on y avait bâti plus de vingt oquclles, ce sont des auberges pour loger les voyageurs, sans parler de quelques bazars qu'on a rétablis ou laits à neuf.»
(i) « I.e Maadicli, cVst-à-dirc, le gué ou passage, ;'i l'issue du lac d'.Vboukir, rappelle le cours de rancienne branche canopique du Xil. » Ricr.us. AJiù]ue sfpUntiioiuih', p. 59S. — Les Francs appelaient cette hôtellerie la Médie. — I.c consul de Maillet, en 1692, s'embarque \ .■\lexandrie pour Rosette, car la route de terre n'est pas libre à cause des Arabes avec lesquels on est en guerre. — I) juillet i6ij2. .1.1, jo.(.
(2) Thévenot, eu 1658.