‹ Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIe siècleChapitre 81 sur 117 · SS · texte numérisé non relu

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lieu'. » Malgré la modicité de leurs appointements, nugmentû's par de légères rétributions des marchands*, les drogmans indigènes avaient rendu des services, ils étaient attachés à leurs fonctions et plusieurs lamilles avaient été employées par la nation française pendant tout le xvil' siècle. Les drogmans français coûtaient beaucoup plus, car leurs appointements variaient de 500 à 1500 livres*, mais ils remplissaient leurs fonctions avec plus d'autorité et de

Bsécurité, aussi la mesure prise par Pontchartrain en 1712 fut maintenue.

Les besoins de la religion n'étaient pas oubliés dans les échelles et partout où il y avait un marchand français on trouvait établis un ou plusieurs religieux. Tous les consuls avaient leur chapelain qu'ils nourrissaient à leur table, tandis que la nation française avait son curé qu'elle payait. Il était d'usage de choisir toujours les religieux qui remplissaient les fonctions de chapelain ou de curé dans les mêmes communautés, qui tenaient beaucoup ;\ l'honneur de servir le consul ou Li nation et considéraient ces charges comme de vériublcs propriétés. Parfois, comme on le vit un moment i Alep, les deux fonctions étaient remplies par le même religieux. Quand môme elles étaient sép.irées, la chapelle consulaire servait de paroisse pour la nation, car les Turcs ne permettaient pas qu'il y eut des églises dans les échelles, sauf :\ Smyrne et à Constantinople, où les jésuites et les capucins avaient chacun la leur. Les jésuites se vantaient que leur église Saint-Benoit de Galata fût la première que

■ les Français eussent obtenu de construire dans le Levant : « Elle est la mieux établie par les Capitulations, écrivait leur supérieur à Constantinople, c: par une foule d'édits du Grand Seigneur qui nous mettent h couvert des avanies. C'est celle que les Turcs peuvent le

(1) Lettrés à Vinttudaitt .-Irnoul du 6 janvier ijti, 16 mars tji2 : « Comme îl y a inconcruitcWrciivoycr chez un Turc uti garçon au-dessous de vingt .ins, il doit être détendu .^ l'cnfânt de l.inguc d'y aller, ciu'.\ I.i suite d'un m.nrchand avancé endge. — 27 avril i-jij. S juin 17/3. BU, è).

(2) Le consul du Giirc en i6}8 donnait six écus par mois seulement à chacun de ses deux truchements. — Coppin, p. 215.

y ^ ) Liltn de l'anibassadfur, 4 juin 1 6^ : « Le sieur Barbier était iroîsifcrae drogroan à Constantinople avec 200 «icus d'appointements outre ses droits et il-molumcnts

de l'échelle qui mont.nient environ h 3(X) piastres par an Je l'ai envoyé à

Smyrne comme premier drogman et il se plaint que ses appointements réglés h 250 écus ne lui suffisent pas. » — 21 octobre i6ifû . « J'ai (m savoir au sieur Barbier que vous avez fixé ses appointements à 5CX3 piastres, n — ..^W, 1.(9.

moins enlever aux chriîrtiens*. » A Alcp les Vénitiens avaient eu

une église publique dans un grand magasin au-dessous de leur camp, elle servait de p.Hoi.s.se ;\ tons les catholiques ; les Turci en firent une mosquL'C quand ils chassèrent les Vénitiens au début de h guerre de Candie et la paroisse fut transférée dans la chapelle du consul de France'.

Ces chapelles consulaires étaient d'une très grande simplicité : à Alcp elle tenait dans un coin de la chambre consulaire où s'assemblait la nation ; il y avait juste place pour un petit autel et le prie Dieu du consul ; quand la messe avait été célébrée on fermait les portes et le consul recevait les marchands dans la salle, pour l'expédition des affaires ; au Caire l'installation n'était pas moins rudimentaire. Comme cette chapelle servait h la fois au consul et à la nation, ils rejetaient l'un sur l'autre le soin de son entretien, qui souvent laissait fort à désirer. La fourniture d'huile et de chandelle pour le luminaire était généralement à la charge de la nation qui lésinait sur Cette mince dépense; quant aux ornements on les laiss;iit tomber dans un honteux délabrement, jusqu'à ce que l'urgente nécessité forc.it de recourir ;\ la Chambre du commerce pour les remplacer. « Les pères capucins qui sont les chapelain.s de la chapelle consulaire, écrit le consul de Seïde, seront bientôt obligés de cesser d'y &ire les offices par le manquement d'ornements, il n'y a ni un tabernacle propre pour conserver le saint Sacrement, ni niche pour l'exposer, ni un bouquet de ftusses tleurs, mais seulement quelques chasubles usées et des nappes d'autel déchirées'. » A Alep, au Caire, les consuls se plaignent aussi que la chapelle soit dans le délabrement le plus complet, et demandent A la Cliambre d'y remédier*. Tandis que les échelles montraient souvent une grande tiédeur pour subvenir aux besoins du culte, la Chambre, ordinairement économe des deniers du commerce, s'empressait de fournir les étoffes ou les ornements nécessaires qu'on lui demandait*.

Ce n'était pas seulement le soin de la chapelle et l'entretien du chapelain et du curé dans chaque échelle, qui étaient à la charge du

(i) 30 août tôgô. AA, 166.

(2) D'Arvjeux. t. VI, p. 72.

(3) 16 août tjo2. AA, jj6. — 6 avril if>pg. AA, j}^>.

(4) AA. J04. Lfllre Je \6^). — 1" janvitr fjij, AA, )}S. <5) Li Chambre vote un;inimcment une dépense de 500 livras pour \'ic\\»\

dVtoffes, demelles, ctc pour la dupelle d'Alep. — /<;' ottobre 16^)4 Bli. 1.

commerce, mais il contribuait largement h l'ét-iblissement et ;\ l'entretien des maisons reli.^iciises. Au Caire, en 1699, la nation fourni: 400 piastres aux jésuites pour l'achat du terrain destiné ^ leur établissement et les aida dans la construction de leur maison ; à Smyrne, A la suite du grand tremblement de terre de 1688 et à Constantinoplc, après le grand incendie de Galata de 1696, les maisons et les églises des capucins et des jésuites ne se relevèrent que grâce ;\ la générosité de la Chambre'. Les jésuites, reconnaissants de la « magnifique église St-Louis qu'elle leur avait fait bàiir » ;\ Sniyrnc, gravèrent sur l'édifice une inscription en son honneur. Les marchands de ces deux échelles ne contribuèrent nu contraire qu'à contre-cœur à ces dépenses. Outre ces occasions extraordinaires la correspondance consulaire montre que les religieux avaient souvent recours à l'assistance de la Chambre malgré celle qu'ils recevaient des échelles*. A Smyrne le consul fournissait aux capucins deux plats garnis, un pour le matin et l'autre pour le soir, et la nation leur allouait cinq piastres par bâtiment sur les droits d'ancrage ; après la suppression de ces droits, en 1691, elle leur vota d'abord 400, puis 250 piastres par an, dont 100 pour le luminaire de l'église et 150 pour l'entretien des trois religieux et du frère convers qui composaient la communauté*. Les jésuites de Smyrne, qui étaient cinq ou six, vivaient du revenu de la location de mag.asins que la nation leur accordait. Au Caire, les pères de Terre sainte jouissaient par «ne concession royale de certains droits sur les bâtiments français qui venaient en Egypte*.

Le développement des maisons religieusesdu Levant, encouragé par le gouvernement de Louis XIV, fut considérable au xvir" siècle. A Alcp, point de départ des niissionnaires pour la Perse et pour l'Inde, il n'y avait vers 1670 qu'un cordelier, un capucin, un jésuite et un carme, accompagnés chacun d'un frère laïque, ce qui fais;iiten tout huit religieux. « Il va h présent, écrit d'Arvieux en 1681, six cordcliers prêtres, six jésuites, quatre capucins et quatre carmes, avec

(i) « Les pères JiL-suites ont pcrJii dans l'incendie de Galat.i leur maison et toutes celles qui fournissaient à leur subsistance; leur d-glisc mùnic est fort endonimagtïe... » Ultif tU Vamhassadcm 161)6. AA. z./^.

(2) lî ixtobrt lôcfS '. Les capucins vous sont bien obligeas des 2.000 livres que vous leur avez accordées de nouveau ; je crois que vous serez encore obligiis de leur donner quelque chose si vous voulez qu'ils ne restent pas endettés.

(3) 2S juin }6i)2. A A, 301.

(4) 22 fiuù i-jos. AA, j«4.

deux frcres laïques pour chaque maison, ce qui fait vingt-huit rcllgicux de résidence, auxquels si on joint les passants, il s'en trouve parfois jusqu'à quarante qui demeurent dans la ville en attendant l'occasion de continuer leurs voyages, et cela le plus souvent àla charge ^Ê de la nation. ' » Au début du xvii' siècle, on ne voyait guère dans ' les échelles de Syrie et d'Egypte que les Religieux de Terre-Sainte', ^ cordeliers espagnols ou italiens, dont la principale maison était à ^Ê Jérusalem. Le père Joseph avait donné une très vive impulsion aux missions des capucins. Sous Louis XIV ce furent les jésuites qui, grâce ;\ la protection de la Cour, acquirent une situation prépondérante dans le Levant. Etablis auparavant i Constantinople, i Smyrne, ."i Alep et ;\ Seïde, ils fondèrent une série de maisons nouvelles et donnèrent beaucoup plus d'importance aux anciennes. En 171 5, le voyageur Lucas les trouve établis h Damas et leur « mission est la plus belle qui soit dans le Levant. » Protégés par les ministres et par !a Chambre du commerce, qui tenait à plaire à La Cour, les jésuites enlevèrent aux capucins ;\ Smyrae, aux pères de Terre-Sainte à Alep la fonction de chapelain du consul. Ces progrès

(r) D'Arvif.L'X, t. VI, p. 72-74.

(2) Au sujet des progrès des étahlissements religieux dans le LevMtit pendant le XviF siècle et de leur nombre au milieu du règne de Louis XIV, on }>eut consulter un intcTcsSiinl dcKument conservé .lux Archives des affaires étrangères (Inspection du commerce de Marseille, tome II) ; \Umoiri sur VétahVissftnent JesPtrtt de Terri'-Saiiite et da antres pères ou religieux et missiounaires dans le ljri<atit. (7 pages, — Envoyé par l'intendant Morant le \" août 1685) : m Les Pères obserxMmim de Terre-Sainte sont les plus anciens religieu.x établis dans le Levant et avant l'établissement des capucins dans le même pays, qui fut environ l'année 1626, ili y ùisaieni eux seuls les fonctions curiales, principalement dans l'Eg^-ptc, la Palestine et la Syrie qui sont les trois provinces seulement qui dépendent du gardien des observantins de Hierus.ilem. .. (suit le détail des établissements et du nombre des religieux dans chaque échelle). — L'on ne doit pas taire que dans toutes les occasions de peste très-fréquentes dans tout le Levant, il n'y a uniquement que les capucins qui s'exposent, aussi il y en meurt quantité du mal contagieux. Et au contraire les observantins de la Terre-Sainte, non-seulement ils ne s exposent p.is ordinairement, mais même ils ne donnent pas tout le soin nécessaire pour apprendre les langues du pays coinme font les jésuites et les capucins oui y vkillisseiit dans la vue de se rendre parfaits A l'instruaion des chrétiens dcsiieun, i U ( différence des Pères de Terre- Sainte oui changent très souvent de religieux dans leurs couvents, v ayant aussi i consiuérer que les missionnaires franj.us, [(.'«lites 1 et capucins, sont plus studieux et de meilleur exemple que les relii :iiol«

et italiens qui résident en Levant, ainsi qu'il est très-notoire, 1\. quiu ile^i

bien difficile et dangereux de remédier, attendu que lesdits Pères de TcrreSaitiK

sont non-seulement plus anciens que nos missionnaires français mais ciicori'

sans comparaison plus pécunieux et ne manqueraient pas avec l'abandaaa' d'.irgent dans laquelle ils vivent, de susciter de fâcheuses alTaircs à nos mi^Oflnaires.,., »

LA VIE DAKS LES ÉCHELLES

It ces faveurs suscitèrent des jalousies violentes contre eux '. A Smyrnc, tandis que les consuls les favorisaient, les marchands par esprit d'indépendance ou par attachement ;\ leurs usages, soutenaient les capucins. A Alep surtout, leurs querelles étaient fréquentes avec

^pes autres ordres *. Les maisons religieuses du Levant rendaient sans doute des services A l'influL-nce française et au commerce, par leur prédication, par leurs écoles, surtout par leurs missions dans des pays éloignés où elles ouvraient la voie aux marchands en faisant connaicre le nom français et en fournissant d'utiles renseignements; mais elles étaient pour les échelles une source de dépenses et d'embarras^ par leur zèle mal réglé, par leurs querelles et par leur peu de docilité, dont les consuls avaient souvent à se plaindre.

La nation française des échelles se composait A la fois de marchands et d'artisans, qui tous avaient dû obtenir l'autorisation de la Chambre

B^u commerce pour venir y résider*. Mais cette prescription ne fut jamais exécutée à la lettre et des résidents parvinrent toujours ;\ se glisser dans les échelles sans autorisation*. C'étaient généralement des jeunes gens qui partaient pour s'établir comme marchands dans

Kles échelles; depuis l'ordonn-ance de 1700, ils devaient avoir au

^moins 25 ans, ils y allaient avec peu de fonds dans l'intention d'y faire leur fortune et servaient de commissionnaires ou coagis'" h de

Htgros négociants de Marseille qui leur donnaient 2 "^o sur toutes les opérations qu'ils faisaient en leur nom ; .avec l'argent qu'ils pou-

Ivaient avoir, ils faisaient en outre le commerce pour leur propre (i) Les pères Je Turri^- Sainte craignaient vivement de les voir venir à JéruM* lem à la suite de la création du consulat de France et ils apprirent avec grande joie que le premier consul Brémond n'en conduirait point avec lui. Lettre du 2S aoùl lô^ij. AA, ))6.

(a) Voir un curieux récit de D'ARVfEUX. t. VI, p. J2-17. — Cf. lettre de l'ambassadeur, 2/ décembre tjûf, AA, i/o.

Il (î) V. p. 269-70.

i (.1) Lettre de Poitlcl>artraln âPdmbassiuUur, t4janv. ijii ■ Ordre de dresser un ,rôle des marchands et artisans français établis avec autorisation à Constantiiiople et un -lutre de ceux qui y sont sans permission, avec des notes sur leurs familles et leurs ressources.

K()) Mot prnvenijal = Commissionnaire. — V. Dictionnaire Fraiifan-Prtrvença} de Vnin. Mistral : \ h tin du xvii"^ siècle on trouvait dans les échelles des rési- [lents qui faisaient parfois des affaires importantes p<»ur leur compte. Voici par exemple ce que dit le consul de Seïde dans un mémoire adressé A Pontchartain le 20 février 1691 : « Il ya six marcliaudïi i .\cre qui négocient de leur propre argent : François Rippert négocie tout de son propre, réside depuis environ vingt ans, c'est un homme riche i 40,000 livres. — François Deydier réside aussi depuis longtemps, a un fonds de loo.ocw livres. — Joseph Arnaud est établi depuis vingt

compte. A côté de ces marchands qui formaient seuls le corps dt l.i nation, on voyait dans les grandes L-chellcs des artisans français de tout niL-tier : tailleurs, liorlogers, ré-pandus dans tout le Lcv.înt et jusqu'en Perse, boulangers, cuisiniers, charpentiers, calfats, cabaretiers surtout, dont les matelots, les voyageurs de passage et les résidents alimentaient l'industrie. On y trouvait aussi des chirurgiens et des apothicaires, mais leur métier était peu rémunérateur, malgré les maladies contagieuses fréquentes et malgré les clients qu'ils trouvaient parmi les indigènes; aussi, pour les décider :\ venir s'établir dans les échelles, la nation était-elle obligée souvent de leur promettre des appointements fi.xes. Au Caire, en 1686, M. Dortiéres autorisa rétablissement d'un chirurgien de la nation; l'échelle de Seïde avait son apothicaire; en 1703 la nation d'Alep vota 150 piastres de pension viagère « ;\ un maître chirurgien pour qu'il fût uniquement attaché aux Français préalablement :\ tous autres, en temps de peste' » ; cet cxcniplc fut imité \ Tripoli, ;\ Salonique et il Scïde. Mais h Chambre du commerce s'opposa toujours vivement A ces établissements et en fit rayer les frais des comptes des échelles chaque fois qu'elle les reçut*.

Très peu de marchands des échelles étaient mariés ; quant aux .artisans, généralement plus âgés et qui allaient fiiire un établissement définitif aux échelles, Iccasétait plus fréquent, mats ils n'obtenaient pas toujours l'autorisation d'emmener avec eux leur famille; la Chambre voyait avec raison Je mauvais œil la présence dans l« échelles de femmes et d'enfants qui pouvaient causer des embarras ;\ la nation et tombera sa charge. « Je suis aise d'apprendre, écrit Lempereur, consul de Seïde, que vous n'avez pas désapprouve les ménagements que j'ai gardés pour faire embarquer la veuve d'Antoine Deydier et sa sœur... J'ai notifié A la femme et à la fille du nommé

ans, a un fonds de ^0.000 livres ; Jacques Aubert rcsidc depuis longtemps, a un fonds de 25,000 livres; Laurent .\maud, frère de Joseph, .1 un fonds de 20 i 25.000 livres; Nicolas Hydoux, mon vice-ûonsul, a un fonds de 20.000 livres. — Il y a encore d'autres messieurs «^ui ne font que conimcneer... (huit noms)... Tous ces messieurs peuvent avoir un londs de 6.001) livres l'un pour l'autre...» Arei. des aff. élr. Mémoires sur U commerct du Levant .

(i) }o mai ijnj. AA, )6j. — S mars ijo^. AA, )JJ. — Jt octobre IJ04. ta nation de Sniyrne se plaiiu d'être dénuée souvent de secours en temps de maladie. Hlle demande que la Chambre favorise rembarquement d'un apotliicairc chirurgien. AA, lisj.

(2) A A, )Sç. 6 dtfcemht sfoi), pour Tripoli; AA. 444. 38 dàifNhmjii, poBK- Salonique ; 2} juin 16S1}, BB, 2S, pour Seîdc, etc.

LA VIE DANS LES àcil ELLES

Daupin l'ordre que vous m'aviez donné de les f;iire ixtoitriiLT et je lui ai marqué qu'elles avaient très mal fait de s'embarquer en cachette au préjudice des défenses que vous lui aviez fait. Le mari qui est un calfat invalide qui a ici son. père et sa mère m'est venu voir... On craint que la présence de ma famille ne trouble nos messieurs dans le Kam; j'otfre de prendre une maison en ville où nous ne recevrons aucune visite'. » En 17 10 Pontchartrain chargea l'intendant de Provence d'examiner .i fond avec la Chambre, s'il convenait d'autoriser les résidents des échelles à avoir avec eux leurs femines

■et leurs enfants; l'hostilité de la Chambre fit résoudre la question négativement. Cependant en 1 7 1 6 le Conseil de Marine se préoccupa de la situation anormale qui était faite aux marchands des échelles et comprit que le meilleur mo3-en d'améliorer leurs mœurs était de la faire cesser ; c'est dans ce but que l'ordonnance du 17 mars 17 16

Hk« permit aux femmes et aux filles d'aller vivre avec leurs maris et leurs pères.»

C'est en eHet la privation de la vie de famille qui fait comprendre le dérèglement des mœurs et les habitudes de débauches dont les ordonnances royales et les efforts de la Chambre et des consuls ne purent jamais préserver complètement les jeunes marchands des échelles. La crainte des avanies ou de traitements ignominieux

^In'arrétait pas leurs entreprises galantes auprès des Grecques ou même auprès des dames turques, qui leur Hiisatent souvent un accueil complaisant, quoique la rigueur de la loi turque menaçât les deux coupables, en cas de surprise, d'une mort cruelle, évitée toujours, il est vrai, par le paiement de grosses sonniies d'argent. Quelquefois ils se laissaient prendre aux avances que leur faisaient les familles indigènes et, d;ms certaines échelles, les mariages avec des Grecques n'étaient pas rares. La Chambre les voyait toujours de mauvais œil et parfois les consuls les empêchaient absolument, car aux yeux des Turcs ces mariages étaient pour un Français une

^■déchéance, dont rhuniiliation retombait sur toute la nation ; on

^^ redoutait surtout de voir ces jeunes gens abandonner leur religion ou laisser élever leurs entants dans la religion grecque.

Un article du règlement de Dortières du 8 octobre 1687, ordonna

(i) jnjiiîlhl i6i)S. .1.1, }s6 — Cf. d'Ahvjeox, t. VI, rt. 4» . — Pontcliarlrain à \la Chambre, j juin lyoj. Hti, Si. — Deux familles de Chypre ileinandcnt deux I servantes franvJÎses pour élever leurs enfants. Vous laisserez à celles qu'on voui présentera la liberté- de s'embarquer, après vous être assurés de leur conduite.

pour toutes les échelles que les Français qui se feraient marier par des prêtres du rit grec seraient renvoyés eu France, ainsi que ceux qui mèneraient une vie scandaleuse. En 1709, les plaintes de la Chambre amenèrent Pontchartrain à s'occuper de la question et, après avoir reçu l'avis de l'intendant à ce sujet, il lui répondait : « S. M... s'est déterminée pour l'expédient dont vous faites l'ouverture et elle défendra aux fils de famille français qui résident dans les échelles de se marier avec des femmes du pays, sans le consentement de leurs pères et mères, sous les peines portées par les ordonnances, et encore sous celle d'être renvoyés en France... ils seront tenus d'envoyer leurs enfants en France de 10 à 25 ans*. » En 17 16, cette délicate question fut de nouveau soulevée et le Conseil de marine demanda son avis à la Chambre qui y répondit par une intéressante consultation nettement motivée. « S'il était possible, disait-elle, d'empêcher les Français de se marier en Levant, il est certain qu'il en reviendrait un avantage considérable aux sujets de S. M., parce qu'au lieu de s'engager sur les échelles avec les femmes du pays qui ne les laissent plus revenir en France, il arriverait qu'après avoir fait des fortunes honnêtes, ils reviendraient dans leur pays pour en jouir commodément et y épouseraient des filles de leur patrie, et outre que cela augmenterait les richesses du royaume, c'est que les marchands qui sortent des échelles du Levant, pour s'en revenir chez eux, font place aux jeunes gens qui y vont commencer leur fortune, et, de cette façon, chacun peut aller i son tour profiter d'une industrie qui est commune à tous les négociants. Mais outre ces raisons générales, l'expérience fait assez voir les maux qui peuvent arriver des mariages contractés entre des Français et des Grecques.... Ce serait donc à la vérité chose très convenable de défendre aux Français de se marier sans la permission

par écrit du consul mais il se présente des inconvénients. Le

premier est de donner carrière i\ l'arbitraire des consuls Puis les

prêtres ne voudraient pas se soumettre ;\ l'autorité des consuls, puisque presque tous les mariages qui se font en Levant se consument

par l'entremise et négociation de ces prêtres Ainsi l'avis de la

Chambre est de laisser subsister les choses. Et comme l'ordonnanee du 17 mars dernier a permis aux femmes et aux filles d' « aller vivre avec leurs maris et pères, et qu'à l'avenir il pourrait se faire des

(l) Depping. Corr. Adm., j dk. 1708 ij Jiv. lyoç, t. IV, p. 7S3.

LA VIE DANS LES ÉCHELLES

mariages avec des Françjiises, il paraîcrait néces&iireque ceux qui contracteraient mariage avec des filles de Français demeurassent exclus de toutes charj^es et administration du corps de la nation et, si c'était avec des filles du pays, les mûmes Français fussent, eux et leurs enfants exclus en outre des assemblées nationales'. » Cette délibération fut approuvée par l'intendant Arnoul, inspecteur du commerce du Levant et l'ordonnance royale du ii août 1716 fut rendue en conséquence*.

Si la vie de fomille n'exisuit guère aux échelles les marchands viv;iient du moins dans une étroite communauté. Au Caire, A Smyrne ils avaient chacun leur maison, mais leurs habitations étaient contiguës et ils avaient leur quartier réservé qu'on appelait la contrée française. A Alexandrie, à Rosette et dans toutes les échelles de Syrie : Acre, Seïde. Barut, Tripoli, Alep, ils vivaient réunis dans un raéme édifice qu'on appelait le camp*. Les camps étaient des édifices rectangulaires fermés complètement .1 l'extérieur et dont les appartements étaient disposés autour d'une grande cour intérieure, au centre de laquelle était généralement une fontaine avec un bassin. Tous ces bâtiments étaient à un seul étage surmonté d'une terrasse comme toutes les maisons de ces pays. Au rez-de-chaussée s'étendait sur tout le pourtour une galerie voûtée, sur laquelle s'ouvraient les magasins des marchands, les boutiques ou échoppes des artis;ins et les tavernes des cabareticrs. Au premier étage se trouvaient les appartements des marchands, disposé-s le long d'une semblable galerie. Dans les échelles de Syrie les religieux occupaient une partie du cimp à côté des marchands, et les appartements consulaires s'y trouvaient aussi généralement ; à Seïde le consul occupait un (Tctit palais construit par l'émir Fakhreddin pour son sérail, mais on y pénétrait par la cour du camp ; à Tripoli sculc-

(I) Dflilfi'raliùH du t6 juHltt tyi6. Hli,6.

{2) Les résidents de» échelles ne pouvant pas se m.iricr sans cire déchus de leurs droits, ne s'établissaient pas d^innitivenient dans les échelles nù le corps de • lanjiionsc renouvelait sans cesse, et n'y restaient que le temps nécessain: pour jfairc leur fortune. De (685 à t7J5,il partit de Abr>eille 1240 résidents, c'cst-à- Wire en moyenne 3 1 p.ir an ; comme le nombre des résidents ne s'iiccrul pas ipciid.uU celte période, il en revenait donc chaque année à peu prés aut.im .1 Marseille. Les nations des dclielles ne l'ormaieiil donc pas de véritables colonies comme peuvent le taire .lujùiird'hiii les familles franvaise* établies en Itg^'ptc. parcxcn)p1c. (î) t Ondoit toiii iJre par un t^rav.msérjil un logement de voy.i-

geuri à la campagne, ilxcs cl sans boutiques; le lian a ses boutiques et

SCS chambres et le HeMM.iii ii'ii-'iif) est une place runlcrmée où il y a des boutiques sans chambres. » PoUtxrr, t. I. p. I}5.

TABLEAU DU COMMKRCE

ipli

niarchnnds, il occupait une maison à part. Outre ses appartements particuliers, le consul de^'ait avoir deux s;illes de réception, l'une meublée à l'européenne pour les visites des marchands français ou de ceux des autres nations, l'autre installée en divan pour les visites des Turcs, et il était tenu de meubler dignement ces deux pièces. A côté se trouvait la grande salle consulaire où se tenaient les assemblées de la nation. Un consul d'Alep, dans une lettre ù la Chambre, fait de la salle consulaire de cette échelle une intéressante de^cription : « Elle a neuf toises (18 mètres) de long et environ trois de large, ccrit-il, un dôme au milieu et des fenêtres A chaque bout, dont les unes regardent au septentrion et dans le grand bazar qui est tout voûté, les autres au midi et dans la cour du grand camp qui la renferme... Ce qui l'embellit le plus, ce .sont les meubles, qui consistent en di.\ pièces de tapisseries dont chacune porte deux faisceaux passés en sautoir sur un champ d'azur, surcharges d'une croix blanche et cantonnés de quatre fleurs de lys d'un jaune orangé. La bordure qui occupe la quatrième partie de la tapisserie porte ù chaque coin une fleur de lys de la même couleur que les autres, sur un champ d'azur d'un pied en carré. Entre chaque fleur de lys, il y a un écu de France .accompagné de part et d'autre de chiff^res d'.tzursurun champ de gueules. Au milieu de cette salle... il y est la chapelle ou plutôt l'oratoire... mais la porte en demeure fermée, ù la réserve des heures des prières. Par dessus cette porte de l'oratoire, il y a le portrait de Louis Xin ;\ cheval dans un cadre rouge, parsemé de fleursde lys d'or d'environ sept pieds en carré; X côté droit de ce tableau, sont les .armes de Marseille, et, .\ gauche, celles d'Alep. Vis à vis de Louis XIII, est notre roi, peint dans un cadre doré de tout son long, d'environ huit pieds de hauteur et cinq de largeur, avec son manteau royal, la couronne sur la tète et le sceptre X la main. A côte droit, sont lesarmcsdc W' r.Amiral, et, X gauche, celles de la maison Colbert. Entre le& fenêtres qui regardent à la cour du Kan, et au-dessus, sont les armes de France dans un grand cidre octogone d'environ six pieds et detni de hauteur soutenues de deux p.ilmes de côté et d'autre. A l'autre bout de la salle, et au-dessus des fenêtres qui regardent au grand Kizar, sont les annes de MM. les Etats', de sis pieds et demi de brgc

(it Le comul de Fnncc avait ili pcudiat tout le xw sièck consul «les Hoibndiùs à .Mcp.

LA VIE DAMS LES ÉCHELLES

Bt quatre et demi de hauteur; à leur droite, celles de la province de Hollande, cl, ;\ gauche, celles de la province d'Amsterdam. Au-des-

Ius de la tapisserie, de côté et d'autre, les armes de ceux qui ont xercé le consulat d'Alep sont placés au nombre de vingt-cinq. /i plus ancien des consuls, qui a commencé en 1562, est Jean Reilier, auquel succéda, en 1579, Jean Reinier son fils, en 1589, ivlathieu Reinier En entrant par la niènie porte de l'Occident,

est, à droite, la chambre d'audience... Vis i vis de la fenêtre, on voit hin dais de damas cramoisi avec des franges d'or. Il est accompagné, à droite, de Louis XIII, et, \ gauche, d'Anne d'Autriche. Vis à vis de ce portrait du roi et au-dessus de la fenêtre, est encore Louis XUl, représenté dans un tableau lorsqu'il n'était que dauphin, ayant le sceptre à la main. A droite, Catherine de Médicis, et plus loin sur b même ligne, Gaston-Jean-Baptiste de France, duc d'Orléans. A gauche, Henri IV, et à son côté, Marie de Bourbon, duchesse de Mont- ■pensier, femme du même duc d'Orléans. Cette chambre a une tapisserie de cuir doré, au-dessus de laquelle, ;\ droite et ;\ gauche, —Sont six tableaux qui représentent divers paysages... dans un des ■coins, un £iuteuil de cuir rouge où le consul s'assied quand on tient assemblée. Dans ce même coin, une pièce de tapisserie qui porte une épéc qui soutient une couronne royale, surchargée d'un sceptre et d'une main de justice en sautoir, surmontée d'une balance, le tout kur un champ d'azur. — Vous ne sauriez croire combien de personnes de cette ville et de ses environs viennent pour voir ces meubles et

(pour admirer les portraits de nos rois et surtout les deux de notre grand monarque''. »

Mais le camp d'Alep passait pour le plus vaste et le plus beau de toute la Syrie et, sans doute, aucune autre salle consulaire n'était ornée avec tant d'apparat et n'offrait un aspect aussi imposant. ■Malgré les vastes dimensions des camps, les marchands s'y trouvaient assez i\ l'étroit et il leur eût été difficile de s'y installer avec leurs familles. Dans le grand camp de Seide chaque marchand avait une ■chambre grande et commode accompagnée d'un cabinet et quelques pièces avaient été transformées en cuisines et en fours. Les mariChands devaient s'y meubler ;\ leurs frais, mais ne paj-aient rien pour ;ur logement ; parfois même, comme à Alexandrie, la nation levait recevoir des Turcs une somme pour l'entretien des bâti-

(I) LcHrt du 4 avril i6pj, AA, jôj.

TABLEAU DU COMMKUCE

munis'. Au début du xvn'^ siècle les camps éuient fermas chaque soir et les cld's remises aux officiers Turcs chez qui on allait les reprendre le lendemain matin ; le vendredi, pendant Fa prière de midi, les marchands trancs devaient aussi rester L-nlermcs dans leurs camps, parce que, d'après une prophétie répandue chez les Turcs, les Francs devaient profiter de ce moment pour s'emparer de leurs villes.

Dans les échelles où les marchands avaient leurs maisons iU étaient établis plus commodément et les voyageurs vantent l'installation de leurs habitations du Caire ou de Smyrne, la grandeur et la beauté des maisons consulaires. Mais, au début du xvii'^ siècle surtout, les camps offraient l'avantage de tenir les l-rançais i l'abri du contact des Turcs et par conséquent des occasions J'avanies ; en cas de troubles, ils étaient pour eux un asile sûr, car les camps, coumie les caravansérails, étaient des édifices dont le revcûu éuit consacré aux mosquées et les Turcs n'osaient pas les violer ; enfin, pendant les pestes fréquentes dans les échelles, les nurchands y restaient enfermés pour se présers^er de la contagion. Dans les échelles où il n'y avait pas de camp la maison consulaire apjurtenair généralement au corps du commerce, les consuls en payaient le loyer et devaient pourvoir .\ son entretien. Au Caire seulement leur maison leur était fournie par la nation qui la louait 2.300 mcdins'. Dans les petites échelles il n'y avait pas toujours une maison consu* laire attitrée et les consuls se plaignaient de cette situation qui les forçait souvent à s'établir dans des habitations insutlisantes et indignes de leur caractère^. Quant aux résidents ils achetaient ordinaifement, en arrivant, la maison d'un marchand qui s'en allait et ils b remettaient à d'autres quand ils part;iient eux-mêmes.

Malgré l'installation quelquefois assez sommaire des camps, les Français menaient dans les échelles une vie large et facile. Les marchands avaient ordinairement des chevaux, sauf en Ugj'pte où les Turcs le leur défendaient, et plusieurs domestiques ; Li plupart

(i) D'Arviecx, t. I, p. 176.

(3) }j nicJIns font .\o sols iournots. — Cotniuu clic éuit trop pethc, 1a aâàcti eu louait une .nutrc pour loger le cha)x-l.iin et les ilrogiiijQS.

(}) W Lettics du consul de la Catu'c, 20 janvier sjao, A A, 43}; dt TriftûS, tj lioiil iffiJS- AA, }S,S. Ils Ut.'UunJt;iit l'autorisation d'jclK-ter une nutton . b Chambre n'aura A l'aire que l'avance des l'unJs ; le cunsul leur p.iicrj le tayextottt les ans.

LA VIE DANS LES ECHELLES

cependant n'.iv;iieiu p.is leur cuisinier et mangeaient au dehors. Dans certaines échelles, comme au Ciire, beaucoup prenaient pension ;\ la table consulaire ; ;\ Alep, en 1695, un marchand pour sa nourriture et celle de son valet payait au consul iSo piastres par an, mais celui-ci soutenait qu'il y trouvait plus de perte que de profit et le consul des Anglais, qui avait beaucoup de marchands ;\ sa table, recevait d'eux 200 piastres, sans être tenu de nourrir leurs valets*, Quand ils n'étaient pas les pensionnaires du consul, les marchands trouvaient chez des cabareticrs français établis dans le camp ou dans la contrée une table bien servie pour un prix modique*.

La vie en commun était donc dans les échelles la règle ordinaire, cependant, quand leurs affaires prospéraient, les marchands tenaient à avoir leur maison complètement montée, parfois sur un grand pied. « En moins de deux ans que je fis ce commerce, écrit d'Arvieux alors négociant iiSeïde, je trouvai avoir gagné une trèsgrosse somme quoique je lisse une dépense considérable : car j'avais quatre chevaux, six domestiques, une table de six couverts et souvent de davantage, et bien servie, où mes amis de toutes sortes de nations venaient boire et manger sans cérémonie. J'avais une maison fort agréable", dont la plupart des vues donnaient sur la mer, quatre belles chambres, un grand cabinet, une salle .1 manger, une cuisine, un office, deux grands m.igasins, une écurie, des logements pour mes domestiques, des meubles propres, toujours bonne provision de vins de plusieurs sortes, aussi bien que d'cau-dc-vie et de liqueurs'. » Un pareil train de maison, exceptionnel pour un marchand français, était fréquent chez les Anglais qui avaient un très grand amour du bien-être et possédaient les moyens de le satisfaire. La dépense était d'ailleurs moindre qu'on pourrait le croire, car dans toutes les échelles on vivait à fort bon compte ; les domestiques, outre leur entrelien, se contentaient de quelques piastres, les vivres étaient partout en grandeabondance et h bon marché. « A Smyrne, en 1654, U livre de bœuf ne se vendait qu'un sol, celle de veau ou de mouton deux sols. Les perdrix rouges ne coûtaient que cinq i!k six sols pièce.

(t) 4 avril 161)). AA,}ôs. Ltllre tlu cotisuL

(2) De mon tcmp» un cuisinier fr.inqais y tciuit une aubt^rge (à SelJc), à josols p.ir jour, (Coppix, p. 421 — vers 1640).

()) Dans un petit kjmp dil-pciidunc du grand qui 5e trouvait alors rempli, les rCiidcius e'tant trcs nombreux.

(4) D'Ar^eUX, t. IV, p. 348.

les lièvres dix sols, les becfigues et autres oiseaux six sols la douzaine. » A Seïde le bœuf et le mouton revenaient à deux sols la livre, les poules à dix sols pièce, les poulets à huit sols la paire, les perdrix rouges à quinze sols la paire '. Il en était de môme en Egypte, à Constantinople et ailleurs*.

Dans toutes les échelles les Francs sortaient revêtus de robes et de pelisses à la Turque et portaient la barbe longue ; les Hollandais et les Anglais, dit un voyageur, parvenaient à prendre absolument l'extérieur des gens du pays, mais on reconnaissait toujours les Français à leurs manières. Les marchands pouvaient ainsi vaquer librement à leurs afîiiires, sans attirer l'attention et sans s'exposer aux insultes de quelque fanatique. Les consuls qui ne sortaient qu'accompagnés de leurs janissaires et pouvaient mieux se faire respecter conservèrent toujours la perruque et le chapeau qui les faisaient reconnaître. A la fin du xvii' siècle la sécurité étant devenue plus grande pour les Européens, les marchands reprirent aussi la coiffure nationale ; et même, dans les échelles où passaient le plus d'étrangers comme à Smyrne et \ Constantinoplc, les indigènes s'étaient habitués à voir les voyageurs se promener habillés entièrement i la franque. « Tandis qu'on travaillait à nos habits à la Turquesque, écrit en lyooTournefort, nous courions partout pour vùir les beautés de la ville, vêtus à la française, l'épée au côté, la perruque poudrée et le chapeau retroussé, quoique rien ne choque plus les Musulmans... Ceux de Constantinople et de Smyrne se sont mis ;\ nos manières à force de nous voir dans notre équipage ordinaire ; nous n'eussions fait aucune difficulté d'aller dans les rues sans janissaires si M. l'ambassadeur... n'eût ordonné qu'ils nous accompagnassent partout*. »

En Egypte seulement, où la haine contre les chrétiens était plus vivace et où l'on avait à redouter les insultes d'une populace très remuante, les Français tenaient ;\ conserverie privilège qu'ils avaient de porter une sorte de chéchia formée d'un bonnet de velours noir garni d'un léger turban de soie bigarrée. C'était au turban qu'on

(i) D'Arvieux, t. I, p. 61 et 351.

{2) ']"nKVi.xoT loue une fort jolie maison à Constantinople et prend pension, le tout ;\ fort bon marché, p. 3.1.

(5) ToUKNKrouT, t I, p. 152. — « Presque tous les étr.nngcrs, de quelque nation qu'ils soient, s'y habillent comme les Turcs, ;i la coiffure près. » — LecAS, p. 172 (en 171 5).

t.A vn? n.ws LES èchelir?

Tcconn.iissait en Egypte b condition des personnes: les Turcs le portaient bl;tnc, les chrétiens bigarre, les Juifs ne pouvaient pns en avoir, mais portaient le cilpas " bonnet violé fort haut de tcte et plat pardessus'. » Les rayures et la forme de celui des Français les distinguaient à la fois des Turcs et des gens du pays et leur permettaient de passer inaperçus au dire ou il Alexandrie dans la foule et de se faire respecter i l'occasion, tandis que le consul qui portait le chapeau et la perruque était souvent insulté. Aussi ce fut un grand cnioi dans la nation quand, A l'instigation du consul qui était en querelle avec les marchands, Pontchartrain leur envoya l'ordre de laisser leurs * cesses » pour prendre le chapeau ou le calpas. « Nous vous observons, écrivirent-ils .1 la Chambre, que, par une preuve qui ne nous est que trop sensible, le chapeau ne saurait être porté dans le dire sans y être maltraités à tout moment : cela n'est que trop prouvé par les insultes qui arrivent journellement aux capitaines et passagers qui

viennent au Caire coiH'és .\ la française Si nous venions auprès

du pacha pour lui demander justice on s'excuserait sur ce qu'on ne nous connaissait pas pour Français n'ayant plus ces cesses qui nous distinguent des autres nations. Cela nous mettrait dans Li nécessité de nous tenir en contrée et de taire agir des ccnsaux (courtiers), Juifs ou Mores, pour les achats des marchandises et recouvrement de nos dettes.... Fn adoptant le calpas la nation se trouverait confondue avec les Arméniens, Grecs et Juifs et par conséquent sujette ;\ tous les outrages que ces nations esclaves sont exposées journellement *. * Sur les instances des marchands la Chambre se décida à demander au ministre, et obtint le maintien de l'ancienne coiffure'.

(i) CoppiN, p. 2iM et 312. — • Tiius IçN Fr.ini;ais por{.»ivnt, quand j'ct-iis au C.iirc Ivers t^îj), la barl>e et les cheveux longs. Ils n'en av.iitnt ym meilleure mine. Ils se contentent à présent d".ivoir Jeux Wellers et épaisses moustaches, lis ont 1.1 tète couverte d'un bonnet de velours noir dont on dit que l'inventeur est venu de Venise. Us environnent le bord de ce bonnet d'une légère éc)^.trpe de St^iie Ou de lin de diverses couleurs pour les disiin;;uer des 'l'urcs qui portent leurs turbans tout blancs et fort gros. Leurs souliers ne sont que des espèces de chaussures de ninroquin sans talon qu'ils mettent d.ins des pantoufles. » D'Arvieux, 1. 1, p. 20Î,

(2) Lellrt dt ijot, AA, jio.

{}) If mari ij03,3j nmn lynj, AA. jin. — L'année suiv;inte ce lui le p.icha qui leur interdit de pnrter 1.» (Itmeuse cesse, .■> la suite de la révolution d.tos la milice en 1705, et leur ordonna de porter le ch:ipeiu ou le chipas. — Le consul du dire é-crivit qu'il éuit d'une nécessité .ibsolne pour le repos de la nation que l'état des habillements IvU réglé A Constantinople et suppli.i l'anibassaJeur de voir s'il était possible d'obtenir le rét.iblissement de la «cesse « dont il lui envoyait le modèle... :i tt.ir.-nihi^ i-.>: l l,}Of.

Sauf en Egypte et dans certaines échelles de Syrie, comme Acre et Barut, où la campagne n'était pas sûre, môme pour les habitants du pays, à cause des incursions des Arabes, les Francs sortaient en toute sécurité hors des villes pour s'y divertir, y faire des promenades à cheval, y chasser le gibier partout fort abondant. A Seïde, les marchands qui ne chassaient pas avaient parfois chez eux leur chasseur, qui pourvoyait facilement leur table'. En 171 5, le consul de France possédait même aux environs de Smyrne une fort jolie maison de campagne et son beau père le consul de Hollande en avait aussi une très belle*. En dehors des parties de campagne les marchands ne laissaient passer aucune occasion de se divertir. Ils se traitaient fréquemment les uns les autres avec magnificence, ils recevaient aussi les gens considérables de l'échelle. Turcs ou Grecs. « Les facteurs des Anglais et des Français, dit le voyageur PouUet, font tous grande ciière, jouent hardiment leur argent, ont tous leur cuisinier chez eux et la plus grande partie d'entre eux entretient le cheval :\ l'écurie et bien souvent quelques autres galanteries ailleurs.... A tout prendre il ne faut pas s'étonner si les Français et les Anglais sont de si belle humeur dans cette ville, le vin y est si exquis qu'il faut y perdre tout ce que la mélancolie a de malignité '. »

Si habitués qu'ils tussent aux vins du pays, les résidents des échelles ne laissaient pas d'en sentir vivement les effets si l'on en juge par le tableau suivant : « Quand ces divertissements se font à terre, chez des marchands riches et généreux et surtout chez les Anglais, rapporte d'Arvieux, on ne peut rien ajouter ;\ la magnificence des festins, ni à la quantité de vin qui s'y boit. On casse et on brise tout pour faire honneur ;\ ceux ;\ qui on boit et on pousse quelquefois la débauche si loin que, ne trouvant plus rien i\ casser, on fait allumer un grand feu et on y jette les chapeaux, les perruques et les habits jusqu'aux chemises, après quoi ces Messieurs sont obligés de demeurer au lit jusqu'à ce qu'on leur ait fait d'autres habits. D'autres

(1) D'Akvikux, t. I, p. 351.

(2) LvcAS, p. 202. — De Bruyn (hollandais) passa six mois à Smyrne fort agréablement. « Vingt-neuf marchands de notre nation y ont fait b.itir une maison à Haselaer dans laquelle ils ont plusieurs beaux appartements et diverses cliambrcs avec une écurie à tenir 30 chevaux, le tout environné d'une grande muraille. Tous ces Messieurs prenaient j^rand plaisir à la chasse et .i la pêche. » — Il ne fallait cependant pas trop s'éloigner des villes à cause des voleurs de grand chemin qu'on trouvait partout. — Pour aller de Smyrne à lîphèsc il fallait une escorte.

{5) Poi;u.i:r, t. Il, p. 29-30.

LÀ VIR DANS LKS fecHFLLES

plus raisonnables so tlivcrtissedt â jeter h la mer, du haut de leurs gaicriw, tics poignées de pidccsdccinq sols, .ifin d'avoir le plaisir de de voir la populace plonger er se battre au Ibiul de la nier pour les ramasser*. » Les prétextes de banqueter ne manquaient pas; les marchands célébraient l'arrivée des navires qu'ils attendaient, ou bien tenaient à honneur de recevoir dignement un voyaf^eur de marque. Au.x principales fêtes de Tannée les consuls envo^-aient leurs m;»r\:hands en cérémonie complimenter les consuls des autres nations et « c'étaient des repas superbes dont les meilleures tétcs avaient peine i se tirer sans qu'il y parût beaucoup. »

Le carnaval était chaque année l'époque des plus grandes réjouissances et l'occasion de tourcs sortes d'extravagances. « Le carnaval de Smyrne, de 1657, raconte d'Arvicux, se passa dans les divertissements ordinaires, dans les bals er dans les festins ; les consuls, tour à tour, recevaient chez eux les compagnies ; on jouait, on dansait, on portait des momons et on faisait i^rande chère. Nous nous avis.^mcs déjouer des comédies.... L; première pièce que nous rcprésentAmes fur le Nicoméde de Corneille. M, notre consul prêta la grande salle de la maison consulaire et on y dressa un théAtre; on fit un orchestre et on per.;a quelques chambres où l'on mit des jalousies pour les dames du pays qui voudraient y venir.... Il y eut symphonie dans les entnictcs, on distribua, ou plutôt on prodigua toutes sortes dcdrai;écs, de confitures sèches et de rafraîchissements et la pièce fut suivie d'un maj^nifique repas, d'où plusieurs Anplais et Hollandais ne purent pas se tirer eux-mêmes. On les porta sur des lits où, après un lon^ sommeil, ils se mirent X table pour dîner et réparer leurs forces abattues parle tr.îvail de la nuit précédente.... Des Turcs et même leurs femmes, déguisées en vieillards, vinrent dans les chambres ^ jalousies A une seconde rcpréiientation....* » Mais les bals et la comédie ne .suffisaient pas aux jeunes écervelés des échelles. » Quelques présents qu'ils donnaient au cadi de Smyrne, rapporte le voyageur PouUet, leur donnaient une telle licence que bien souvent, et principalement dans les jours du carnaval, on les y vit aller L-n ni.f.oiR. quelquefois mis, sanschemiscs, noircis comme

(I) D'ARVtKex, t. l, p. ijî,

{1) D'Arvievx. t. l, p. IÏI-1J7. — 1 ni ensuite Jes reprisent .itinn'i

chci le consul .ingl.ii« Mir un îhiJatre ; .. — V. .lU-wi ibns J'Arvic-u»,

, 1. 1. p. loo-to), la curieuse d««cription Uc I.1 Itu Ju • papcgni t à Smvmc.

des Mores nu courir dans les maisons des grecques, y passer toute la nuit ;ï boire, A y danser avec des violons et prendre des libertés qui nous seraient ici détendues et quelquefois si extravaganies qu'un Turc un jour, me voulant remettre ce temps en mémoire, ne put mieux expliquer sa pensée qu'en me le désignant par celui auquel les Français étaient fous, croyant que cette mascarade fût une maladie qui nous prît toutes les années dans cette saison '. » La tradition de ces folies se perpétua, puisqu'cn 1705 Pontchanrain écrivait l\ un commis de consulat : « La réflexion que vous faites sur la conduite que tiennent les négociants français établis i Constantinople et A Smyrnc pendant le carnaval est très-juste ; clic pourrait donner au nouveau grand vizir qui aime la police une mauvaise opinion de la nation et peut-être occasion de faire quelque règlement de rigueur '. «

Pendand les guerres de Louis XIV, les victoires du roi fournirent aux marchands des échelles de nombreuses occasions de célébrer des réjouissances exceptionnelles où ils déplo)'aicnt d'autant plus de magnificence et d'entrain que les frais en étaient supportés par le corps du commerce : aux festins s'ajoutaient alors les illuminations et les détonations de boîtes d'artifices. Sous prétexte de couvrir de confusion les autres nations, les Français auraient célébré, sans compter, le.v moindres prises de villes, si la Chambre n'avait décide qu'ils ne feraient de fêtes publiques que sur son ordre, et n'avait fixé pour chaque échelle la somme qu'elle pourrait dépenser. Il n'y a plus à s'étonner quand on connaît ces mœurs, de toutes les plaintes que les consuls t;iis;tient contre la turbulence et les folies de la jeunesse des échelles et de l'insistance que mirent Seignelay et Pontchartrain X ne laisser aller dans les échelles que des jeunes gens âgés d'au moins 25 ans, moins susceptibles de se laisser entraîner .\

(1) PouLLirr, I. Il, p. 26. — Cf. d'Arvieux. t. VI. p. 48-49. « Le 20 février 168 1, je fusaK-crti des dCsordrcs que notre jeunesse av^it fjits les jours pTécèJeiits .TU sujet Ju caraav.il (à Alep). Ils avaient donné selon la couuinic une vcslc au sous bachi pour avoir la |XTniission de courir les rues pendant la nuit déguisas et it\'aient lait tant de bruit et tant de désordres que tes Turcs en i.^t.iient scandalisés ou feignaient de l'être pour avoir lieu de nous faire une avnnic, je lis venir les chefs de ces coureurs; je leur fis une remontrance paternelle.... Je le» avertis une seconde fois, ils promirent de se corriger et n'en firent rien. Je t'w arrêter les chefs et leur lis garder la prison 24 heures, après quoi je fis publier et afficher une ordonnance portant défense de courir I.1 nuit déguisés sous peine de prison et d'amende, et cela mit lin aux désordres et aux craintes que j'avais de quelque mauvaise atTaire pour eux et peut-être pour la nation. »

(2) t^ janvier ijO). Depping, l. IV, p. 781.

LA VIE DANS LES ÉCHELLES 473

tous ces débordements. Le consul de Seïdc, Lempercur, écrivait avec raison, mais assez naïvement à la Chambre : La plus mauvaise école du monde pour la jeunesse est le Levant qui ne gâte que trop souvent les vieilles gens, et plût il Dieu que je n'y eusse jamais été. * »

La vie dans les échelles à la fin du xvii« siècle ne se présentait donc aux jeunes résidents venant de Provence que trop remplie d'attraits. Au milieu d'une population d'un commerce facile comme les Turcs, que tous les voyageurs s'accordent à dépeindre comme de bonnes gens', n'ayant plus à craindre que rarement les avanies des pachas et jouissant d'un grand crédit dans tous les états du G. S., les facteurs français des échelles avaient toute la sécurité et toutes les facilités nécessaires pour se consacrer au développement des affaires de leurs commettants et des leurs. Mais ils étaient absorbés tantôt par leurs plaisirs, tantôt par leurs incessantes rivalités. Tandis que par leur faute ils perdaient l'occasion de s'enrichir et d'étendre le commerce de la nation, leurs excès ruinaient leur santé et les faisaient rapidement succomber aux atteintes de climats malsains. Sans doute les pestes très fréquentes dans toutes les échelles*, étaient cause en partie de l'énorme mortalité qui sévissait parmi les résidents, bien qu'ils prissent la précaution de s'enfermer chez eux pendant les contagions ; les fièvres paludéennes emportaient aussi beaucoup de marchands, surtout i\ Alexandrette, à Chypre et ;\ Smyrne. Mais un voyageur remarque que tandis que les Turcs « meurent beaucoup de la peste à cause de leur mauvaise nourriture et du croupissement des eaux des fleuves, les Francs meurent d'une fièvre ardente qui enflamme les entrailles du malade parce qu'ils s'accoutument à un vin trop violent*. Un consul pouvait écrire en 1713 : « De cent Français qui

(i) 1" août i6i)S, A A, }6).

(2) « Quant aux mœurs des liahitants, Turcs et Maures, ce sont de bonnes gens qui d'eux-mêmes ne sont pas capables de faire du mal à leur prochain, mais qui s'y portent volontiers quand ils y sont excités. Ils aiment les étrangers et les Francs plus que les autres. Ils sont adroits dans le commerce, mais de bonne foi... On dit que les chrétiens du pays sont un peu meilleurs que les. Turcs ; la charité m'obligerait A le croire si l'expérience ne me prouvait le contraire. Ht général ils sont tous vains et superbes, fourbes, menteurs et ivroj^nes au dernier point. • — D'Arvieux, t. VI, p. .140.

(î) Voir la correspondance consulaire et les récits des voyageurs. — Elles étaient d'autant plus meurtrières que les Turcs ne prenaient contre elles aucune précaution et subissaient le fléau avec un fatalisme résigné.

(4) P0UI.LET, t. II, p. 52.

474 TABLEAU nu COMMERCE

passent en Levant l'expérience fait voir que quatre-vingt-dix y meurent, trois s'en retournent aisés, cinq plus pauvres ou plus riches que quand il y sont venus et deux font fiiillite*. Ce consul écrivait sous l'impression d'une peste violente qui venait d'enlever un grand nombre de marchands en Syrie, et il exagérait la mortalité des Français, mais il est certain qu'il y avait peu de marchands qui fissent fortune dans le Levant et les banqueroutes y étaient très fréquentes encore à la fin du xvii* siècle.

( r) Lettre du consul de Tripoli de Syrie, i" janvier lyij. AA, jSS : a A Scïdc, à Acre et A Rome dix Français sont morts Tan dernier de peste ou de fièvres malignes. »

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