LES TRANSFORMATIONS DE LA CHAMHRE
propos desquelles fut agitée à fond par devant l'intendant de Provence et le Conseil, la question des rapports de la Chambre avec la municipalité. Au service solennel célébré par la Chambre pour le repos de l'àme de Louis XV défunt, les échevins se formalisèrent de ce que celui d'entre eux qui y assistait n'eût qu'un siège analogue à celui des députés du Commerce. Us protestèrent par voie de notaire, puis firent enlever de la salle des séances de la Chambre, à l'hôtel de ville, les fauteuils où les députés s'asseyaient ordinairement, pour les remplacer par des chaises de paille, tandis que des fauteuils étaient réservés pour eux. La Chambre s'en plaignit au ministre et l'intendant régla le différend. Quelques années plus tard, les échevins mon. trèrent leur mécontentement, de l'ordonnance de 1770, par un effort renouvelé en 1780, 1781, 1783 et 1784. A la procession de la Fête-Dieu, les députés de la Chambre avaient toujours pris les bâtons du dais à l'église des Dames de Saint-Sauvenr, endroit ordinaire où les échevins et le corps municipal les quittaient. Les échevins voulurent les humilier publiquement, en ne les invitant à accompagner le dais que de la Chapelle Saint-Victoret à la maison de l'Oratoire, « marche assignée les années précédentes aux personnes qui n'avaient nul rang dans la municipalité (1).»
Celle-ci avait beau vouloir faire sentir h la Chambre l'infériorité de son rang, elle comprenait bien qu'en réalité son rôle éclipsait le sien. Elle voyait d'un œil jaloux son autorité à Marseille, l'importance de son administration exercée dans tout le Levant, la prospérité de ses finances, son renom répandu dans toute la France et à l'étranger et ce grand prestige dont elle jouissait auprès des ministres. Celui-ci nous est attesté, à la veille même de la Révolution, par cette curieuse lettre que Rostagny, le député de la Chambre à la Cour, lui adressait le 6 décembre 1788. «Je dois vous instruire que M. le comte de la Luzerne a été très satisfait de la lettre que vous lui avez écrite sur les États généraux. 11 m'a même chargé de vous dire qu'il en avait été fort édifié, ce sont ses propres expressions. Vous apprendrez avec plaisir que, jeudi dernier, ayant l'honneur de dîner chez lui avec beaucoup de principaux notables, il fit à
(1) Lettres des 18 et 25 juillet, 3 août, 29 octobre 1774, 23 juin 1780, 25 juin 1783,7 août, 25 octobre 1784, BB, 59, 64, 66, 67. - Cf. Arch. des B.-du-Rh., C, 2477. - Arch. nat. H. 1 358, 6 septembre 1784.
table un sujet de conversation générale de la modestie et de la sagesse de votre vœu, comparé aux prétentions des autres chambres de commerce. Pour le faire valoir, il développa votre antiquité commerciale, la constitution municipale de votre Chambre et l'importance de votre administration et il traça à côté de ce tableau majestueux le plan de ces sociétés de négociants qui se trouvent réunis par autorisation pour discuter leurs intérêts. Je ne puis résister à la douce satisfaction de vous dire à tous la manière noble et ingénieuse avec laquelle ce ministre termina son discours. « Quand j'ai vu, dit-il, Marseille se présenter pour les États généraux, il m'a semblé voir un Montmorency se présenter sans fard et sans prétention ; quand j'ai vu les autres places de commerce, j'ai cru voir des anoblis couverts d'écussons, de banderoUes et de prétentions.» Gardez, je vous prie, ceci pour vous seuls, il faut ménager la vanité des autres et ne point fournir d'aliments à leur jalousie (1). »
Tels étaient les sentiments du dernier secrétaire d'état de la marine de la monarchie, à l'égard de ce corps dont Colbert, depuis huit ans an pouvoir, connaissait vaguement l'existence dix-neuf ans après son organisation définitive. Cent trente ans d'une application soutenue et éclairée, d'efforts couronnés de succès, malgré des circonstances difficiles, pour relever et affermir la prospérité de Marseille, lui avaient valu une légitime célébrité et auraient dû lui assurer la reconnaissance de tous les Marseillais. Cependant, quand le mouvement révolutionnaire entraîna peu à peu toutes les institutions de l'ancien régime, l'hostilité de la municipalité éclata au grand jour. La Chambre, qui devait son existence à l'initiative du Conseil de ville, devait le voir travailler lui-môme à sa ruine,