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CHAPITRE III

L'idéal de Colbert eût été de faire du commerce du Levant l'apanage exclusif d'une compagnie analogue à ses compagnies des Indes. Il avait fallu y renoncer. Les ministres de Louis XIV et de Louis XV s'en étaient consolés en mettant les négociants en tutelle. Pour assurer l'exéculion des règlements, prévenir en même temps la contrebande des marchandises prohibées, Colbert avait assuré au port de Marseille le monopole de fait du commerce du Levant par l'établissement du fameux droit de 20 o/o. Celte lourde taxe, perçue sur toutes les marchandises du Levant qui n'étaient pas venues directement à Marsedie, avant d'être transportées dans les autres ports du royaume, équivalait à peu près à une prohibition. Ainsi les Ponantais, les Languedociens même, étaient obligés de venir chercher à Marseille les produits du Levant et spécialement les matières premières nécessaires à leurs industries. L'avantage était aussi grand pour les fabricants marseillais ou provençaux que pour les négociants. Lyon en profitait pour ses soieries, tandis que la situation de Tours à son déclin en était aggravée.

(1) A Consulter. — Leclerc. Allas du commerce dédié au roi, Paris, 1786. — Brutuils. Inventaire des archives déparlemenlales de la Gironde. Fonds de la Chambre de Commerce de Guyenne (Introduction). — P. de Joinville. Le Commerce de Bordeaux au XVIIh siècle. Paris, Larose, 1908. — Cli. de Hohillard de Beaiirepaire, Inventaire des archives municipales de Rouen. Itoiien, 1887, in-4''. — Duhocage de Blévilie. Mémoires sur le port, la navi<j(ttion et le commerce du Havre de Grâce. Le Havre, 1753. — Barrey. Le commerce maritime du Havre, du traité de Paris à la rupture de la paix d'Amiens. Congrès des soc. savantes. 1905. Section des se. écon. et soc. p. 230-288). — Kmile Gabory. La marine et le commerce de Nantes [tOOlnt3), (.\nnales de Bretagne, 1901-1902). — De Saint-Léger. La Flandre maritime et Dunkerque sous la domination française {1659-1789}. Lille, 1900.

Théoriquement le monopole n'existait pas pour les exportations. Tous les ports du royaume pouvaient librement expédier des navires chargés dans les échelles. Mais, comme ces bâtiments auraient dû faire leur retour à Marseille, sous peine de payer le 20 o/o pour leur cargaison ; comme, d'autre part, les résidents des échelles n'étaient que des facteurs des négociants marseillais, la liberté restait illusoire. Jusqu'en 1705 les Ponantais se bornaient donc à porter leurs produits ou marchandises d'exportation à Marseille, tout au plus dans les ports voisins d'Italie et d'Espagne. La situation des Languedociens était pire; pour eux pas de liberté théorique. Fabricants du principal article d'exportation pour le Levant, il leur fallait, de par les ordonnances, porter tous leurs draps à Marseille. A la rigueur leur por^ de Cette pouvait recevoir les chargements des échelles, moyennant le paiement du 20 o/o ; toute exportation lui était rigoureusement interdite.

Plus les règlements devinrent étroits au début du xyiii* siècle et les prohibitions rigoureuses, plus le monopole de Marseille parut aux ministres l'une des bases solides sans lesquelles tout le système commercial du Levant se serait effondré. Plus on allait cependant et plus aussi son maintien semblait inacceptable aux économistes novateurs. Jusqu'à la Révolution pourtant, les Marseillais et leur Chambre du commerce le détendirent avec âpreté. Si quelqu'un, trompé par les apparences, se laissait aller à croire à leur libéralisme en suivant la longue lutte qu'ils soutinrent en faveur de la liberté contre les règlements, il serait vite détrompé par le spectacle de leurs elTorls, non moins énergiques, pour assurer le maintien de leurs privilèges. N'en faisons un reproche ni aux Marseillais, ni à leur Chambre. Plus que d'autres, les négociants sont toujours dans leur rôle en luttant pour leurs intérêts. D'ailleurs, tous les monopoles n'ont-ils pas été âpremenl détendus jusqu'à la Révolution ? Celui de Marseille était beaucoup moins étroit cl moins odieux que celui de la Compagnie des Indes. Pour l'établir les autres ports n'avaient pas été dépouillés de droits acquis. Héritage du moyen âge, il existait en fait depuis des siècles avant 1()G9; rétablissement du droit de 20 o/o l'avail seulement consacré. Enfin, Colberl n'avait pas été pouHsé par le désir de donner salisfaclion aux Marseillais. Il n'avait envisagé que les inlérèls généraux du royaume, \v l)on onire du commerce, le fonclionnemenl de son système prolecteur, la sauvegarde de la santé publique garantie parle nouveau lazaret de Marseille.

Mais, depuis les grandes navigations du xv« et du xvi* siècles, les grandes places commerçantes avaient le désir de sortir du cercle étroit de leurs vieilles relations et de les étendre à des mers nouvelles. Depuis le milieu du xvii* siècle surtout, cette tendance était devenue plus forte. De même que Marseille sortit alors de la Méditerranée, les ports français du Ponant n'auraient pas manqué d'envoyer leurs vaisseaux dans la Méditerranée orientale, si l'intervention de Colbert n'eût pas retardé ce progrès de 150 ans.

Donc, dès le règne de Louis XIV, les Ponantais supportaient impatiemment le monopole. On le vit bien quand, pour la première fois, en 1701, le roi appela auprès de lui les délégués des principales villes de commerce de son royaume et reçut leurs doléances. Devant le nouveau Conseil de commerce les délégués des ports de l'Océan réclamèrent énergiquement le droit de faire à droiture le commerce du Levant. Le monopole de Marseille avait été confirmé en 1703. Chose curieuse, Bordeaux, Nantes, La Rochelle, Le Havre, ne retrouvèrent plus, avant cinquante ans, l'occasion de solliciter de nouveau la fameuse permission. Plus justement il faut dire qu'ils ne la cherchèrent pas. Sans doute que l'essor du commerce colonial aux Antilles suffit à leur activité.

Il n'en fut pas de même des Languedociens qui supportaient de plus en plus impatiemment leur dépendance étroite vis-à-vis des Marseillais pour la vente de leurs draps. En effet, la fabrication des draps pour le Levant, dont les progrès dataient des dernières années du xvii" siècle, prit au xviii"" une extraordinaire activité. A mesure qu'elle grandissait, le monopole de Marseille apparaissait plus odieux aux fabricants du Languedoc. Aussi, pour s'en affranchir, ils essayèrent de tous les moyens, de toutes les combinaisons, de toutes les tactiques.

Dès 1098, l'intendant Basville et les États du Languedoc avaient énergiquement réclamé en faveur de Cette. Au Conseil du Commerce, de 1701 à 1703, le représentant de la province avait fait campagne avec les Ponantais (1). Les Languedociens profitèrent de toutes les occasions pour revenir à la charge, sans se laisser décourager par leurs échecs, avec une persévérance et une ingéniosité dignes d'un meilleur succès.

(1) Voir mou volume sur le xvir siècle, p. 309-318. Cf. Monin. Essai sur l'histoire administrative du Languedoc, p. 341-43.

La période d'innovations du début de la Régence leur parut d'abord favorable à leur dessein et, en 1716 et 1717, le syndic de la province du Languedoc renouvela la demande de faire le commerce du Levant par le port de Celle, présentée déjà sans succès maintes fois. En 1719, Messieurs du Languedoc se faisaient plus modestes : ils sollicitaient la permission d'établir à Cette une savonnerie « en franchise ». Faire brèche d'une façon quelconque aux privilèges de Marseille c'était, en effet, livrer passage à ceux qui voulaient les délruire. En 1720, les Languedociens eurent pour alliée la Compagnie des Indes, toute puissante alors avec la protection de Law. Il s'agissait de faire entrer par le port de Cette les soies de la Chine ; or, bien avant 1669, les soies du Levant ou d'Italie, seules employées à Lyon, n'avaient pu entrer en France que par Marseille ou parle Pont de Beauvoisin. Cette fois les Lyonnais intéressés se joignirent aux Marseillais pour faire rejeter la demande du Languedoc.

Mais une alliée inattendue permit à celte province de remporter un succès momentané : la peste, en fermant pour plus d'un an au commerce le port de Marseille, força d'abord à uliliser les petits havres de Provence et surtout le port de Toulon. Celui-ci ayant été atteint à son tour par la contagion, l'arrêt du Conseil du 18 mars 1721 accorda enfin « à la province du Languedoc la permission de faire édifier un lazaret à leur môle de Celle et aux particuliers d'envoyer à droiture leurs bâtiments en Levant avec la faculté de les y recevoir à leur retour et cejusques à ce que la santé permît de reprendre ce même commerce par Marseille. » L'ambassadeur turc Méhémet Eflendl, envoyé en France en 1720, débarqua à Cette et s'y rembarqua. La Chambre n'avait pas épargné les protestations, car il fallait se défier de ces permissions provisoires, difficiles à faire ensuite révoquer.

Heureusement pour les Marseillais les Languedociens n'étaient pas du tout préparés et organisés pour donner tout d'un coup un grand développement au commerce de Celle. D'ailleurs ils n'eurent pas le lempsde faire un effort prolongé. Dès que l'élatde la santé le permit, en septembre 1721, la (Miambre du commerce de Marseille demanda (|ue la |)ermission accordée à Celle fùl révoquée. A l'entendre elle avait produit déjà de graves inconvénients. Malgré lous les efforts des négociants du Languedoc qui s'entendaient au même moment avec les Ponantais pour solliciter de nouveau l'entrée des soies par lous les poils du royaume, l'arrèl du Conseil du lil mai 1723 rétablit le commerce du Levant te! qu'on le faisait avant la contagion.

Cinq ans se passèrent avant que les Marseillais eussent à combattre une nouvelle demande bien modérée du Languedoc : qu'il fût permis de faire le commerce du blé et de l'huile du Levant en droiture à Cette. La Chambre n'eut aucune peine à la faire rejeter, a L'affaire est jugée, écrivait-elle à son député au Bureau du commerce, servez-vous de cet argument dans une autre occasion qui reviendra apparemment dans l'année prochaine, car vous savez que Messieurs du Languedoc reviennent toujours à la charge contre notre commerce (1) » .

Cependant il y eut encore dix ans d'intervalle avant qu'une nouvelle contestation ne s'engageât. Cette lois les négociants du Languedoc n'attaquèrent pas directement le monopole de Marseille ; ils voulaient seulement n'être pas obligés de passer par l'inlermédiaire des maisons marseillaises dans les échelles (2). Ils demandèrent donc à Maurepas la permission d'établir des maisons à Constantinople, à Smyrne, à Salonique, en Syrie. Ils expliquaient que rien ne les empêchait théoriquement de le faire. Mais ils étaient « privés de cet avantage d'une façon indirecte par la nécessité de rapporter un certificat de la Chambre du commerce de Marseille et par l'impossibilité de satisfaire à cette condition, attendu l'incapacité prétendue que cette Chambre trouvait toujours dans les sujets qui lui étaient présentés. » A quoi la Chambre répondait que les faits étaient en contradiction avec cette afTirmation. De tout temps, des Languedociens avaient été établis à Marseille et dans le Levant. A l'appui de son dire, elle pouvait envoyer au ministre une liste, portant 61 noms, de ceux à qui elle avait accordé des certificats pour aller résider en Levant et en Barbarie, de 1698 à 1736 (3). ,

Les choses en seraient peut-être restées là encore une fois, si le marquis de Villeneuve n'eût appuyé une combinaison qui favorisait les fabricants du Languedoc. On était alors en pleine manie de réglementation. L'ambassadeur fit proposer aux fabricants des manufactures royales de former une compagnie

(1) A Grégoire, 29 septembre 1728, BB, 36.

(2) Pour y échapper, ils avaient déjà essayé d'adresser des envois de draps aux étrangers placés sous la protection de la France. L'article 8 de l'ordonnance du 4 février 1727, concernant les protégés, avait renouvelé aux capitaines la défense de commercer avec eux. Afin de prévenir le retour de cet abus, la Chambre du commerce était revenue à la charge dans un mémoire spécial adressé au roi à ce sujet (13 août 1727. HH. 5)

(3) HH. 15. Liste des Languedociens, tant négociants que autres...

libre pour l'envoi de leurs draps à Constantinople, où ils seraient vendus pour leur compte. Une maison choisie à Marseille, établirait des facteurs chargés de cette vente, et ceux-ci ne pourraient recevoir des draps d'aucune autre manufacture royale. L'^s fabricants constituèrent, en effet, cette compagnie, mais ils firent plus ; ils demandèrent à fonder eux-mêmes la maison de Constantinople et à choisir trois facteurs pour la gérer. Maurepas fit savoir à la Chambre du commerce qu'il approuvait ce plan. Rien dans la constitution du commerce du Levant ne s'opposait à ce qu'il fût accepté. Par les timides objections qu'elle adressait à Maurepas (1) la Chambre dissimulait mal le mécontentement des Marseillais. Introduire une maison languedocienne à Constantinople, au moment où le nombre des maison marseillaises était limité et diminué dans toutes les échelles, leur semblait particulièrement pénible. En même temps la Chambre s'alarmait d'un projet de création d'une nouvelle inspection des draps à Montpellier. « Cela tend, écrivait-elle, à la suppression de l'inspection de Marseille et, conséquemment, à fournir aux Languedociens, le seul moyen sur lequel ils peuvent s'autoriser pour demander d'envoyer leurs draps en Levant à droiture par le port de Cette (2). »

Ces inquiétudes n'étaient pas sans fondement . Les fabricants du Languedoc ne songeaient qu'à pousser leurs avantages. Dès 1739, le syndic général et les députés des États de cette province demandaient, pour la maison établie à Constantinople par les négociants de Montpellier, la faculté d'acheter et de vendre toutes les marchandises qui taisaient objet de trafic clans le Levant. Ils invoquaient le succès des ventes de draps et des

(1) 14 février 1738. BB, 41. — Ku fait toutes les maisons du Levant étaient miirselllaises. Des I yonnais y engageaient fréquemment des capitaux et comptaient comme associÔK. Tel était le cas, plus exceptionnel, de ce Verdun, banquier à l'aris, intéressé dans les vivres de la marine, associé à une maison de Constantinople, (|ui envoie au ministre un mémoire contre les arrangements en 1751. Afr. Étrang. Mémoires.

(2) A Grégoire, député à Paris, 2.'> août 17:J8. BB, 41. — Voir HH. 70. Mémoires de» (lépiilùmleB l'Uni» du l.tintjuedoc, août \TM. — Bihlioth. nat. iMss. fr. 7192 fol 191-1U4 : Mcuioiie ties dépiilt'n des Étals du Laïujiwdoc pour demander la Uberlé de faire des ICIahlissenteitls en Leiuinl — Mss fr. 719.'$, fol. 188-197 : Mémoire pour l'élabUsseimtil d'une compagnie libre pour le Levant qu'on propoie aux fabricants du Languedoc. — AHaires étrang. cartons commerciaux. Mémoires. 1732-1737.

achats de laines, opérations auxquelles avait été limitée d'abord l'activité de la maison languedocienne (1).

Cependant, jusqu'en 1752, les gens du Languedoc durent se contenter de la permission obtenue. L'insuffisance des bénéfices qu'ils en retiraient, l'influence de la crise causée au commerce et à l'industrie des draps par les deux guerres de Sept ans, celle des idées nouvelles, les poussèrent alors à tenter un vigoureux effort pour réclamer de nouveau la liberté complète du commerce du Levant. Pour la première fois depuis 1701, la question fut examinée dans son ensemble, avec toute l'ampleur qu'elle comportait. C'était l'époque où la grande vogue des économistes commençait. Le Bureau du commerce lui-même se convertissait aux idées de liberté (2). En procédant à une enquête générale sur le commerce du Levant, il fournit aux Languedociens l'occasion désirée. Marseille, dans sa lutte contre la réglementation du Levant, ne se doutait pas que les succès remportés fournissaient des armes contre elle. La vieille constitution de Colbert, pleine d'entraves, ne garantissait-elle pas en même temps ses précieux privilèges, son monopole comme la franchise de son port ?

En 1752, la province du Languedoc demandait à la fois la faculté d'exporter les draps par le port de Cette, de les fabriquer et de les vendre librement, aussi bien aux étrangers qu'aux négociants de Marseille, enfin, d'établir sans autorisation des maisons dans le Levant. Il devait en résulter deux avantages principaux pour le royaume. La consommation des draps du Levant deviendrait bien plus considérable parce que la diminution des frais de transport permettrait de les vendre à des prix inférieurs; donc les fabriques réduites à une situation précaire prendraient un nouvel essor. D'autre part, le trafic de Celte donnerait un nouvel aliment à la navigation. L'émotion fut profonde à Marseille ; des bruits étranges y trouvaient créance. Des Languedociens, les sieurs La Salle, La Porterie de Saint-

(1) Aff. étrang. Cnrtons commerciaux. Mémoires, 1738-50. Mémoire de septembre 1739. - Cf. le mémoire antérieur du 16 mai 1738 des négociants Pierre Moulton, Rcynard, Périer, Teissier et Farn, Jean d'André Allut. qui doivent former la maison de Constantiiiople. Ils exposent à Maurepas qu'ils peuvent envoyer au Levant toutes sortes de marchandises qu'ils reçoivent de Hollande, de Cadix, des denrées coloniales qui leur arrivent de Bordeaux ; même ils ont un navire à la Martinique qui accomplit son troisième voyage. — Arch. nat. mar. B'. 340.

(2) V. ci-dessus, p. 32 et suiv.

Coùat et Fléchon intriguaient, disait-on, pour obtenir le monopole du commerce avec le Levant (1).

Le danger réel était bien plus grand. La province de Normandie joignait, en 1753, ses doléances à celles du Languedoc ; l'intendant de Rouen, de la Bourdonnaye, les transmettait au ministre en les appuj^ant. Les inexactitudes de ce mémoire attestaient combien les choses du Levant étaient restées étrangères aux Normands. On y affirmait, par exemple, qu'aucune maison ne pouvait être établie aux échelles, sauf par des Provençaux et sans que le chef n'habitât Marseille.

« On ne peut attribuer qu'à leur privilège exclusif, disait-on, si les draps de Van Robais, d'Elbeuf, de Sedan, de Louviers, Dernetal (sic) et aulres ne sont pas en réputation dans ce pays... Nous avons donc à désirer, en Normandie, et nos manufactures e réclament de S. M, la liberté d'envoyer dans les échelles des navires à droiture de nos ports, celle d'y revenir à droiture après avoir fait la quarantaine. L'établissement d'un lazaret sera peutêtre le plus embarrassant. Il y a Le Hoc, à deux lieues du Havre, qui en a déjà servi dans le temps de la peste de Marseille, qui est fait et placé exprès pour cela. La Hougue pourrait être aussi convenable. » Les Normands voulaient aussi hi liberté d'établir des maisons dans les échelles. Pour les protéger contre l'envie des Provençaux, ils demandaient que les ordres les plus forts fussent envoyés à l'ambassadeur et aux consuls. Même il ne serait pas indifférent que quelqu'un de la province fût chargé du consulat de Smyrne ou de celui de Constantinople (2). Une fois lancés les Normands ne s'arrêtaient plus.

Dans la fameuse délibération du 16 mai 1754, où le Bureau du commerce adopta à l'unanimité les conclusions du rapport de l'intendant de Monlaran, figurait celte quatorzième et dernière proposition : a A l'égard de la permission demandée parle Languedoc d'envoyer des draps par Cette, de pareille permission demandée par Rouen et d'autres qui pourraient l'être, attendre pour statuer d'avoir consulté toutes les chambres de commerce du royaume, d

Pareille consullalioii, tout exceptionnelle, attestait l'embarras profond du Bureau et des ministres en présence du conllit violent des intérêts et des opinions. En mars-'avi'il 1756, au moment

(1; Aich.dcH IJ.-du-Uli.C 2:)r)4. 24 janvier 1754.

(2) AIT. vtruii({. (lartoiiM coininc-rciaiix. Mémoires. Observations sur le commerce de France avec le$ États du G. S H Juin 1763.

OÙ éclatait la guerre de Sept ans, arrivèrent presque en même temps les réponses des chambres de commerce. Toutes se prononçaient théoriquement en faveur de la liberté en avouant leur ignorance des choses du Levant.

Dunkerque remarquait qu'il faudrait voir, par l'examen des titres de Marseille, si la liberté ne causait pas des inconvénients. Saint-Malo observait qu'elle n'était pas en état d'en profiter si elle était accordée. Les Nantais s'abstiennent de donner leur avis, n'étant pas instruits de la question ; les Rochelois et les Rayonnais font un aveu semblable. Seuls, les Bordelais, plus avisés, réclament la liberté pour leur port (1). Malgré le vague de ces réponses les partisans de la Iil)erté pouvaient s'en prévaloir. Dans l'intervalle le monopole de Marseille avait subi un rude assaut de la part de Forbonnais, l'auteur des Questions sur le commerce des Français an Levant. Après avoir longuement montré les mauvais elTcts de la réglementation il y combattait le monopole par des arguments non moins décisifs (2).

En septembre 1757 les députés des villes auprès du Bureau du commerce donnèrent leur avis tout en faveur de la liberté. Cette devait pouvoir expédier directement les draps du Languedoc. Tous les ports français devaient pouvoir recevoir les importations du Levant, après avoir, toutefois, justifié de la création d'un lazaret. Le droit de 20 o/o ne devait être perçu dans les autres ports que dans les mêmes cas où il l'était à .Marseille.

Le même jour, Simian, le député de Marseille, déposait un volumineux mémoire. La Chambre du commerce n'avait négligé depuis cinq ans aucune occasion de répondre copieusement à tous ceux qui avaient été dressés contre elle ; elle avait multiplié en même temps les démarches. Mais la défense devenait de plus en plus difficile. Au même moment le syndic général du Languedoc revenait encore à la charge et les Nantais, mieux éclairés, envoyaient en janvier 1758 un mémoire en faveur de cette province. Rétorquer les arguments de Forbonnais n'eût pas été commode ; il était permis et plus habile de paraître les ignorer. En revanche la Chambre s'efforça de ruiner tous ceux du Languedoc dont les Mémoires lui étaient transmis par la Cour. « Nous croyons être en étal de prouver, affirmait-elle, que l'ex-

(1) AfT. étrang. Cartons comm. Mémoires.

(2) Questions sur le commerce... p. 103-114 et suiv. — Cf. Recherches et considérations sur les finances, p. 433.

portation des draps par le port de Sette (1) ne peut réunir tous les avantages qui seuls doivent la faire accorder. Ailleurs, elle prétextait l'insuffisance du port de Cette qu'elle appelait un « port de nécessité. » En effet, le désensablement du port coûtait annuellement à la Province environ 50.000 livres ; son insuffisance était attestée par les nombreux projets dressés pour son amélioration, mise au concours en 1784 et 1786. D'autres fois la Chambre se bornait à invoquer les édits ou arrêts de 1669 et 1703 comme des monuments respectables auxquels il fallait se garder de toucher.

Avant tout, voyant sa cause mauvaise, elle cherchait habilement à gagner du temps. Elle espérait trouver de nouveaux arguments, profiter d'incidents imprévus. Elle écrivait à son député Simian : « Il n'y a point d'inconvénient que vous vous soyez détourné de la Grande affaire du Languedoc pour quelque temps ; il semble même que sa décision n'ait été reculée que pour vous laisser le temps de recueillir des armes. On vient d'arrêter depuis quelques jours au bureau d'inspection de cette ville 116 pièi'-es de drap, écarlates ou rouges, à la cochenille, qui avaient toutes été marquées au bureau de Montpellier... Il faut se servir de cet exemple pour montrer la nécessité de faire passer par un même endroit tous les draps destinés au Levant (2). » Ainsi, tous les faits favorables étaient soigneusement retenus, signalés, groupés, mis en valeur. Mais que devenait la grande idée de la liberté du commerce, principe fondamental invoqué dans tous les mémoires que les Marseillais accumulaient au même moment contre les règlements ?

Dès 1757 la cause était perdue auprès du Bureau du commerce. La Chambre gardait quelque espoir de la gagner en appel auprès du ministre. M. de Moras et son successeur, le marquis de Massiac, reçurent de nouveaux mémoires. Un moment la Chambre crut triompher. Au dernier moment, elle avait obtenu le concours des Étals de Provence, réunis à Lambesc, qui prirent une délibération en faveur de Marseille. Elle

(1) Les Uomuins disaient Setius mons et, pendant tout le moyen âge, on écrit Sctc. L'ortiiogniplie Cette appurnit h la lin du xvip siècle ; elle est adoptée duiis tous les arrêts du (loiiseii et ordonnances jusqu'en 17()1. Dans lu «cconde moitié dti xviir siècle, la forme Sette reparaît dans tous les actes urflcivlH. Voir E. iionnet, Origine et transformations du nom de Cette. Bullet. de la Soc. languedoc. de géog. T. XIII, p. 5 et suiv.).

(2) 5 septembre 17fi7. liU, 50.

avait mis en mouvement tous les protecteurs de leur ville à la Cour, le duc et la maréchale de Villars, le comte du Muy, le prince de Condé, les évêques de Marseille et d'Orléans, le comte de Saint-Florentin, secrétaire d'État de la maison du roi. Au mois d'octobre 1758, elle écrivait au député du commerce, Simian : « C'est le temps à présent d'agir pour solliciter un arrêt définitif qui puisse nous tranquilliser pour toujours. » Un mois après le ministre était encore remplacé ; le nouveau, Berryer, était hostile. La Chambre voulait de nouveau traîner les choses en longueur. Du moins, l'arrêt du Conseil du 15 janvier 1759, rendu sur le rapport de Berryer, ne donna qu'une satisfaction partielle aux partisans de la liberté. De plus, intentionnellement ou non, il était rédigé en termes équivoques qui prêtaient à la controverse. Les négociants du Languedoc et des autres provinces pourraient, comme ils avaient toujours eu le droit de le faire, envoyer leurs navires et marchandises directement dans les échelles du Levant ; en conséquence, ils auraient le droit d'expédier les draps par Cette, à condition de les faire visiter à Montpellier. En réalité, la liberté d'exportation n'avait jamais existé pour les draps ; la Chambre pouvait dire avec quelque raison que la religion du Conseil avait été surprise. Quant aux importations l'arrêt, en attendant une solution définitive, en maintenait le monopole au port de Marseille (1).

Telle fut l'issue de cette ardente lutte, la première en date, peut-être, des grandes batailles livrées dans la seconde moitié du xviii^ siècle, autour des monopoles et des privilèges. Les assaillants n'avaient pu faire qu'une brèche, mais leur succès les avait remplis d'ardeur; ils ne cachaient pas leur intention de démolir la forteresse. Dans cette conjoncture pressante la Chambre du commerce essaya d'intéresser au sort de Marseille la Provence entière. Il fallait une circonstance exceptionnelle, pour faire sortir les Marseillais d'un isolement dans lequel ils se complaisaient d'ordinaire.

Dans les Observations au sujet de Tarrêt du Conseil du îôjan-

(1) Pour tous ces faits voir: Correspondance de la Cliambre, BB, 47 et suiv.; H H, 70, 71 (Mémoires de la Cliambre ou du Languedoc».— Affaires étrang. Cartons commerciaux. Mémoires et Mém et doc. Turquie 9, fol. 133-14L Texte de l'arrêt; Arch de la Chambre II. 33 et Arcli. des Bouches-du-Rhône, C, 2554. — L"arrêt du l»'' février 1752 avait interdit le commerce direct des ports de l'Océan avec ceux des États de Barbarie et du Maroc et établi l'obligation, pour tous les navires, de venir faire quarantaine au lazaret de Marseille. II, 58.

vier 1759, rédigées le 12 mars, et présentées par ses députés aux Procureurs du pays, la Chambre adressait un chaleureux appel : « Le Languedoc a parlé pour se procurer un avantage et la Provence n'a pas été entendue pour éviter une perte. Quelle différence d'une province à l'autre !... C'est donc à la Province

qui est un Corps respectable c'est à ses illustres et dignes

administrateurs à faire les représentations et à prendre les mesures qu'un zèle éclairé leur suggérera pour obtenir la révocation de l'arrêt du 15 janvier dernier. Les suites en seraient infiniment plus funestes pour les peuples de Provence, attachés à leur pays, qu'elles ne pourraient l'être pour les négociants de Marseille dont la patrie est partout où ils peuvent commercer utilement. » Cet argument assez singulier était curieusement développé dans un tableau poussé au noir, o On ne saurait mieux comparer le commerce du Levant par le port de Marseille qu'à une tige d'où sortent toutes les branches des autres commerces dont cette ville et la province sont utilement ombragées. Les draperies de Languedoc étaient la sève qui nourrissait le tronc ; mais l'expédition directe de ces draps du port de Sette en Levant va priver l'arbre d'une nourriture si nécessaire et le faire dessécher insensiblement. Marseille, si renommée par rétendue de son commerce et que l'Europe regardait comme

la rivale de Londres et d'Amsterdam, deviendra une vaste

solitude.... Cependant la Provence est un pays aride, peu propre aux manufactures et qui n'est pas fort peuplé: elle n'a d'autres richesses que ses productions ; et, comme l'aridité du terrain exige de plus grands frais de culture, le cultivateur ne saurait s'en indemniser que sur le prix auquel les denrées se vendent à Marseille ; prix constamment avantageux par le concours des consommateurs et des commerçants... Il résulte de ce court exposé, que la plupart des propriétaires des terres de la province sont les plus intéressés à la révocation de l'arrêt du 15 janvier dernier (1). »

En dépit de ces sombres prédictions Marseille ne souffrit pas beaucoup des suites de l'arrêt de 1759. D'abord, chacun resta sur ses positions. Les Marseillais renoncèrent aussitôt à poursuivre sans espoir de succès l'abrogation de l'arrêt de 1759. Les Ponantais ne prêlèrenl pas plus longtemps au commerce du Levant une attention qu'il avait fallu sullicilcr. Quant aux Languedo-

(1) HH, 71 et II. 33.

ciens, ils ne profitèrent guère de la permission d'exporter leurs draps par Cette, à cause de l'obligation pour les navires de revenir décharger à Marseille au retour. Les armateurs et négociants marseillais allaient bientôt se trouver dans les mêmes conditions que ceux du Languedoc, quand le monopole de la compagnie des Indes fut suspendu en 1769. Le Bureau du commerce et le gouvernement adoptèrent pour le commerce de l'Inde la même solution que pour celui du Levant. Les expéditions de navires et les exportations furent libres par tous les ports, mais les importations restèrent réservées au port de Lorient. Marseille avait des navires et des armateurs hardis qui surent profiter de cette demi-liberté. Pour développer le trafic de Cette, la liberté entière n'eût pas été de trop, là où il n'y avait ni grands armateurs, ni navires, ni traditions.

C'est pourquoi les Languedociens cherchèrent à tout prix à détruire ce qui subsistait du monopole de Marseille. Suivant la tactique qu'ils avaient déjà employée, ils tentèrent d'y parvenir par des voies indirectes. En 1761 ils donnaient la quarantaine à Cette à deux bâtiments, espérant ensuite s'en prévaloir, mais la Chambre les fit rappeler aussitôt au respect des ordonnances. L'arrêt du Conseil du 14 octobre 1762 renouvela les défenses de faire quarantaine en tous autres ports et lazarets que Marseille et Toulon (1). Mais cet arrêt fournit aussitôt le prétexte d'une nouvelle revendication appuyée cette fois par le duc de Prasiin : les navires obligés de laire quarantaine à Marseille devaient pouvoir en repartir et aller décharger leur cargaison dans les autres ports du royaume sans avoir à payer le 20 o/o.

Cette prétention était certainement contraire aux usages toujours suivis : le monopole avait toujours eu pour but de prévenir la contrebande dans les ports du Ponant. C'est pourquoi les marchandises n'y étaient exemples du paiement du 20 o/o qu'autant que leur provenance de Marseille était garantie par des certificats de la Chambre du commerce.

Celle-ci n'osa cependant pas contester l'opinion nettement affirmée du ministre. Quand l'intendant de Monlaran, lors de la grande enquête de 1765, l'interrogea à ce sujet, elle répondit catégoriquement que les vaisseaux de retour du Levant, après avoir passé au lazaret de Marseille, pouvaient sans avoir à payer le droit de 20 o/o, porter leurs chargements dans les autres ports

français. C'était encore une satisfaction platonique dont ni les Ponantais, ni même les armateurs de Celle, ne tirèrent aucun avantage. L'année suivante le Lyonnais Flachat, dans un livre qui eut du retentissement, condamnait comme Forbonnais, le syslème du monopole, le plus mauvais de lous. « On sait, disaitil, et il est notoire que les Marseillais s'attachent uniquement à ce qu'il y a de plus lucratif et de moins embarrassant, je veux dire au commerce qui est établi et qu'ils connaissent. » Mais Montaran, faisant au même moment le tableau du commerce de Marseille qu'il évaluait au tiers de celui du royaume, concluait : « On ne peut donc trop favoriser une ville que sa position met

à portée de jouir de si grands avantages Ce sont là les idées

qu'a eues M. Colbert sur Marseille et celles que le ministère actuel paraît aussi ne point perdre de vue (1). »

En 1769, les fabricants de Montpellier invoquèrent le prix excessif des laines à Marseille pour solliciter la permission de faire venir les laines du Levant, de Livourne à Cette, sans payer le 20 o/o. Les Marseillais n'eurent aucune peine à combattre victorieusement cette prétention car les minitres n'avaient aucune envie d'encourager la concurrence étrangère.

Mais, la même année, les États du Languedoc, pour remédier au dépérissement des fabriques et à la diminution de la vente des draps, proposèrent une nouvelle organisation pour le commerce du Levant. Le duc de Praslin déclarait que ce plan « méritait à tous égards l'attention des ministres de S. M. » et recommandait à la Chambre, en le lui communiquant pour avoir ses observations, « de n'avoir pour but que le plus grand bien du commerce de l'État, en écartant tout ce qui pourrait être étranger au fond des choses ou réveiller des rivalités mal entendues de part et d'autre part (2). » C'était l'année où Morellet, disciple de Gournay, attaquait le monopole de la compagnie des Indes dans un mémoire qui fit grand bruit. Necker, le futur ministre, alors l'un des administrateurs et vrai directeur de la Compagnie, lui répondit. Le débat au sujet des monopoles devenait général. Dupont de Nemours demandait la liberté complète du commerce des colonies dans son journal les Ephémérides du Citoyen, en 1770.

(\) Obtervatlon» tur te commerce Lyon, 17fi6, t. Il, p. 479; — Arch.

iiHt. F" 646.

(2) ao novembre 1769, BB, 88.

La chute des Choiseul survint et le gouvernement du triumvirat passa sans nouvelle alerle. Mais, en 1774, l'avènement d'un nouveau roi et de ministres, parmi lesquels l'économiste Turgot fut d'abord chargé de la marine, la grave crise qui frappa la place de Marseille et atteignit par contre-coup les négociants du Languedoc, firent croire à ceux-ci que le moment était favorable pour réclamer de nouveau la liberté du commerce. Les mémoires qu'ils présentèrent alors fournissent nettement la preuve que l'arrêt de 1759 ne leur avait été que d'une mince utilité et que Marseille avait conservé le monopole, même du commerce des draps. « Ce jour si heureux qui amènera la liberté dans la vente, écrivaient-ils au ministre, ne peut manquer d'arriver sous les auspices d'un règne qui s'annonce déjà par les actes les plus touchants de la bienfaisance et de l'amour du bien public (1). »

Vu la gravité de la crise commerciale qui venait d'éclater, la conjoncture était pressante ; de plus la question fut soumise à l'examen de Turgot. Pourtant les ministres ne voulurent pas toucher au monopole de Marseille. Le nouveau mémoire des prieur, consuls et assesseurs de Saint-Malo en 1778, ne fut pas mieux accueilli (2). Les deux arguments de la santé publique à garantir et de la contrebande à surveiller, semblaient toujours deux obstacles insurmontables à l'établissement de la liberté.

Il fallait donc bien renoncer à celle-ci. Dans leur impuissance à profiter de l'arrêt de 1759 pour exporter leurs draps par Cette, les fabricants crurent au moins pouvoir obtenir la permission, accordée aux Marseillais pendant les deux guerres de Sept ans, de vendre leurs draps, à Marseille, aux négociants étrangers. La Chambre fit valoir « qu'il était inadmissible qu'ils aidassent les étrangers à faire concurrence à Marseille (3). »

En 1784, elle combattait la même demande renouvelée en soutenant que ce n'était pas le monopole de Marseille qui rendait difficile l'écoulement des draps dans le Levant, mais leur trop grande quantité et leurs défectuosités dues à des négligences dans la fabrication. Cependant divers arrêts du

(1) Juin 1774. — Autre mémoire du Languedoc, janvier 1775. Réponse de la Chambre du commerce, 11 février 1775. HH, 71. — Cf. Arch. des B.-du-Rh. C,2256 (16 janvier 1775) ; Aff. étrang. Mém. et doc. France, 2005, fol. 217-235.

(2) Arch. nat. mar. B', 4i0.

(3) Arch. des B.-du-Rh. C, 2.4â3 : Réponse à la nouvelle demande... 9 février

conseil permirent aux fabricants de vendre dans le Nord, dans les colonies, aux Etats-Unis, en Italie même, certaines quantités de draps fabriqués pour le Levant et restés invendus à Marseille (1) Comme l'écrivait à la Chambre son député à la Cour, Roslagny, il ne fallait pas s'inquiéter d'une permission «que les circonstances particulières avait arrachée aux principes ». Ce n'était qu'une « fiche de consolation » accordée au Languedoc. Le principe que les draps ne devaient être vendus qu'au « commerce national » était formellement reconnu ; c'était consacrer le monopole des Marseillais.

En somme, les Languedociens n'avaient pu s'affranchir ni du port de Marseille, ni des négociants marseillais, leurs intermédiaires obligés. L'arrêt de 1759 n'avait été pour eux qu'une satisfaction théorique, ceux de 1784, une exception de circonstance. A la fin de cette même année, le comte de Sainl- Priest rentrait en France à la fin de son ambassade à Constantinople. Dans un des mémoires qu'il remit au roi sur les affaires du Levant, il demandait en passant la liberté du commerce du Languedoc par Cette (2). Celte réclamation resta sans écho. Au même moment, Leclerc faisait paraître son Ailas du commerce dédié au roi. Il s'y étonnait que les habitanls du Languedoc ne «jouissent pas du droit de vendre leurs productions et que ce privilège si naturel, si juste, eût été accordé aux Marseillais qui vendaient ces mêmes draps à raison de dix livres l'aune de Paris, sans l'escompte de 40 o/o, ce qui réduisait le prix du fabricant à 6 livres l'aune. » Favorable surtout aux Languedociens, il réclamait la liberté générale (3). C'était elle aussi que réclamait, en 1783, un gentilhomme breton qui invoquait la générosité du roi, dans un curieux mémoire: « Qu'après avoir

(1) Voir, par exemple, le texte de l'arrêt du (loiiseil du 24 octobre 1784, qui permet l'exportation en Italie, par Cette, de 1.000 ballots de draps fabriques pour le I^evant, moyennant un droit de 2 o/o, II, 36. — Une permission analo){ue avait été accordée aux fabricants, exceptionnellement, en 1745. Voir lin, (»7, 5 Juin 1745. — Pour cette querelle de 1784, voir, en dehors de la correspondance, toute une série de mémoires: HH. 71.

(2) Aff. étran^. Mém. et doc. Turquie 17, fol. 169.

(.'J) Paris 1786, pa({c 70 : « Ne serait-il pas avanlaj,'oux ft la nation de permettre à tous les bAtiments des divers |)orts du royaume de commercer librement dans les échelles du Levant et sur les cAtos de la mer Noire V... On peut assurer au ministère ([u'avec la liberté dans les fabriques, dans les ventes du Levant et «lans les retraits aux ports de Cette et (rA|,'<le, le f{énie, l'induHtrie et la fortune des Lan({uedociens porteraient les manufactures à un point de perfection inconnu Jusqu'ici. »

brisé si glorieusement les fers dont l'Anglelerie se plaisait à charger l'Amérique septentrionale, il daigne briser plus glorieusement encore ceux dont Marseille s'est plu à lier, depuis si longtemps, toutes les autres places de commerce du royaume. Son âme vraiment royale tressaillera alors d'allégresse aux cris de Vive le roi, dont retentira toute la France (1). » L'opinion publique se prononçait de plus en plus en laveur de la liberté, mais les Marseillais n'avaient plus rien à redouter des tendances des derniers ministres de Louis XVL En 1785, de Calonne rétablissait une dernière compagnie des Indes. Même en 1791, Arnoukl, l'auteur de la Balance du commerce, proclamait encore la nécessité du monopole de Marseille.

Pourtant le Languedoc était parvenu, sous Louis XVI, à dépouiller les Marseillais d'un monopole particulier, soigneusement maintenu depuis le moyen âge. De par les Statuts municipaux, confirmés par les rois, l'entrée des vins était rigoureusement interdite sur le territoire de Marseille. Grâce à ce privilège, celui-ci, que son aridité rendait impropre à toute autre culture, ne formait qu'un vaste vignoble. La consommation de la ville et celle des navires assuraient la vente des récoltes à des prix élevés. La Chambre du commerce affirmait à Maurepas, en 1738, que les propriétaires marseillais en retiraient en moyenne trois à quatre millions de revenus par an. Leurs terres ingrates étaient vendues communément 100 pistoles et jusqu'à 500 écus la carterée, qui équivalait à peu près à l'arpent de Paris. On avaij souvent supputé que, grâce à la vigne, le terroir de Marseille valait 100 millions de livres. Aussi, cette année-là, la ville défendait-elle énergiquement son vieux privilège contre les prétentions de la Provence, qui demandait au roi la permission de faire transiter ses vins par le territoire de Marseille pour les embarquer dans le port. Les îles d'Amérique et les autres colonies françaises ofTraient en effet aux vins provençaux, depuis 1719, des débouchés nouveaux qui avaient fait multiplier les vignes dans toute la province. Celle-ci dut se contenter d'embarquer ses vins dans les ports de la côte, sur des navires qui venaient ensuite compléter leur chargement à Marseille pour aller aux colonies, ou qui les y transbordaient sur d'autres bâtiments. C'était déjà une atteinte au privilège de Marseille, compensée par les avantages du commerce. Les propriétaires

(l)Aff. étraug. Mém. et doc, France, 2.012, fol. 176.

languedociens, à leur tour, voulurent profiter du débouché des colonies françaises. Roslagny, le député du commerce, annonçant à la Chambre que le privilège du vin était supprimé sans retour, trouvait d'ingénieux arguments pour la consoler de cet échec (1).

L'arrêt, de janvier de 1759, avait accordé aux Languedociens une satisfaction dont ils auraient pu profiter. Mais la liberté des exportations n'en avait donné aucune aux Ponantais. Ce qu'ils avaient réclamé de tout temps, c'était celle des importations. Les négociants d'Amiens et de Rouen renouvelèrent à diverses reprises les efTorts tentés à la fin du règne de Louis XIV, pour avoir le droit d'acheter directement dans le Levant les matières premières dont ils avaient besoin, et pour être affranchis du 20 o/o. Ceux d'Amiens se plaignirent fréquemment de ne pas trouvera Marseille, en quantité suffisante ou à des prix acceptables, les fils de chèvre d'Angora nécessaires à la fabrication des camelots. En conséquence, ils réclamaient au moins la suspension momentanée du monopole et la permission d'acheter des fils de chèvre aux Hollandais, Chaque fois la Chambre du commerce faisait une réponse analogue. Les fils de chèvre ne manquaient pas du tout dans les magasins de Marseille. Quant aux Hollandais, il était inadmissible qu'ils pussent les fournir à meilleur compte que les correspondants marseillais des fabricants de la Picardie, caries Hollandais eux-mêmes s'adressaient souvent à des Marseillais pour acheter ces laines à Angora. Il ne fallait voir dans la requête des négociants d'Amiens qu'une manœuvre pour faire baisser les prix à Marseille. D'ailleurs les préoccupations du gouvernement étaient précisément d'enlever ce commerce aux Anglais et aux Hollandais qui en fournissaient les Ponantais par contrebande. Pour mettre fin à celle-ci, le consul de Smyrne proposait à Maurepas en 1738 de créer une compagnie spéciale qui établirait à Paris le magasin général de cette marchandise. D'autres demandaient qu'un entrepôt général fût établi h Rouen et le Conseil se décidait pour cette solution en 1739. La (Miainbre du commerce avertie fil abandonner cette décision. Cependant, pendant les guerres do Sept ans et d'Amérique, il y eut bien réellement pénurie de matières premières à Marseille. Aussi, en 1758, en 1780, la perception du 20 o/o fut

(1) Arch. des B.-du-Hh. C, 2.606.

momentanément supprimée sur les fils de chèvre tirés de Hollande, malgré les hauts cris de la Chambre du commerce (1).

De son côté, la compagnie des Indes aurait eu un très grand avantage à faire supprimer le monopole absolu de l'entrée des soies dont jouissait Marseille. Ici il ne s'agissait plus d'être exempté ou non du paiement du 20 o/o. En vertu d'interdictions bien établies dès le xvi« siècle, sauf les soies d'Italie qui pénétraient dans le royaume par la Savoie et le bureau douanier du Pont-de- Beauvoisin, toutes les autres ne pouvaient y entrer que par Marseille. C'est à peine si, par tolérance, la compagnie des Indes en introduisait 6.000 à 7.000 livres pesant par an. En octobre 1713, un de ses navires ayant apporté en une seule fois plus de 30.000 livres, vite un arrêté du Conseil fut rendu le 13 mars 1714 pour empêcher le retour d'un pareil abus. Il fut confirmé le 18 mai 1720 (2), après la constitution de la grande compagnie de Law. Aussi, privées de l'achat des soies, les compagnies durent-elles presque renoncer à faire un grand commerce en Chine. Pour celle de Law, la difficulté pouvait être tournée ; elle avait à Marseille une agence dont le directeur ne fut autre que le célèbre André Brûe.

Bien entendu ce n'était pas dans le but de favoriser Marseille qu'un monopole aussi gênant avait été établi. Les motifs tout autres en étaient nettement exposés dans l'arrêt de 1714 ; assurer la perception des droits du roi, protéger les manufactures de Lyon qui employaient les soies d'Italie, d'Espagne, du Levant, contre la concurrence des soies inférieures des Indes et de la Chine.

Ces raisons devaient toujours prévaloir sur les intérêts enjeu: en 1720 la compagnie des Indes fit des démarches pour pouvoir introduire les soies de Chine; elles aboutirent à la confirmation des règlements précédents par l'édit de janvier 1722; l'année suivante, elle songeait à renouveler sa tentative, mais ne donnait pas suite h son projet. Les fabricants de soieries de Tours avaient

(1) Pour ces querelles, voir : Correspondances de la Chambre, BB 32 et suiv., mars et octobre 1718, 21 juin 1758, mai 1775, janvier, avril, septembre, novembre 1780, avril 1781, juillet 1787. — Mémoires volumineux de 1755, 1757, 1760, 17(51, 1764, et d'autres non datés : HH, 1 et 2, 6, 63, 65 ; II, 33 ; CC, 4. — Aff. étrang. Inspection du Commerce et Mi^moires. Mém. et projets du 1" septembre 1738, «juin, août 1742. - Bibl. nat. mss. ir. 7193, fol. 141-145. — Arch. nat. mar. B7, 164, 340. 403 : Lettres et mémoires de 1738-1739 et du 4 juillet 1760; Ibicl. F 12 104,fol. 65-78 : rapport de Montaran, 17 septembre 1761.

(2< Autre arrêt de 1717. Arch, nat. F'*, 62, fol. 120.

un puissant intérêt à recevoir directement les soies par Nantes et ils l'avaient vivement fait valoir auprès du Conseil du commerce en 1701. Cependant, malgré la décadence de plus en plus marquée de leurs manufactures, ils durent subir jusqu'à la fin du xviii^ siècle le monopole de Marseille et de Lyon. En 1753,1a Chambre du commerce, consultée par le ministre Rouillé au sujet d'une nouvelle requête des fabricants de Tours, répondait qu'il ne fallait pas attribuer leur ruine à la concurrence de Lyon ni à l'avantage qu'avait celle-ci de recevoir les soies de première main.

Si Marseille, en dépit des nouvelles doctrines économiques, put repousser avec succès les attaques dont son monopole ne cessa d'être l'objet dans le courant du xviii* siècle, il ne lui fut pas aussi facile de le faire respecter par les négociants et les capitaines. Comme à la fin du règne de Louis XIV, elle n'eut des commis qu'à Toulon, à Cette, au Pont de Beauvoisin, et à Rouen, pour prévenir les fraudes. Ailleurs la perception du 20 o/o restait confiée aux fermiers généraux, intéressés à fermer les yeux sur les contrebandes. Ce droit prohibitif n'empêchait-il pas le développement ou même la naissance d'un trafic qui aurait pu leur valoir des droits fructueux ? Pour couper court aux fraudes, la Chambre songeait, en 1751, à demander le retour au système en vigueur de 1669 à 1703, c'est-à-dire l'interdiction absolue de l'entrée des marchandises du Levant, par un certain nombre de ports de l'Océan. Détail piquant, l'idée lui avait été inspirée par M. de Saint-Amand, son député au Bureau du commerce, qui devait, quelque temps après, devenir lui-même fermier général. Trudaine, chef du Bureau, gagné aux idées de liberté, fut l'adversaire résolu de la requête. Mais la Chambre eût dû savoir que, plus un monopole est absolu, plus la contrebande inévitable s'ingénie à le violer. Klle avait bien de la peine à l'empêcher, là même où elle entretenait ses commis. Tantôt les fraudeurs déjouaient toute surveillance à force d'audace ou d'ingéniosité ; tantôt ils n'hésitaient pas à recourir à la corruption. Pour simple négligence ou incapacité, les commis de la Chambre furent plusieurs fois révoqués.

En cuire, la perception du 20 o/o suscitait de continuelles contestations. Les Marseillais se plaignaient sans cesse de la violation des règlements ; les négociants et les capitaines criaient bien haut contre les exigences injustes et les vexations des commis de la Chambre. A cause de ces querelles, la forme de la per-

ception du 20 o/o, sinon son existence, fut souvent mise enjeu. Lors du voyage et de l'enquête de l'intendant de Montaran, la question fut ensuite examinée à fond au Bureau du commerce et au Conseil, en 1766. Cette fois encore la Chambre du commerce triompha de ceux qui l'attaquaient et continua d'être chargée de la levée du droit de 20 o/o. L'affaire était capitale pour les Marseillais, car, que fut-il advenu du monopole, si la Chambre elle même n'eût plus été chargée de réprimer la contrebande ? Elle sentait parfois elle-même qu'il ne fallait pas abuser du privilège. Pendant les deux guerres de Sept ans et celle d'Amérique, elle jugea nécessaire d'user d'une très grande indulgence dans sa perception ; elle la réduisit même parfois à 10 o/o, parce que l'insécurité des mers obligeait alors les négociants à faire venir les marchandises du Levant sur des bâtiments neutres. Alors une grande partie des importations du Levant tombait sous l'application du droit ; l'exigence stricte du 20 o/o eût rendu le monopole insupportable. En temps ordinaire, les ministres eux-mêmes encourageaient la Chambre à user de rigueur (1).

Donc, pendant tout le xviii* siècle, le maintien du monopole de Marseille interdit aux Ponantais et aux I^anguedociens d'entreprendre directement le commerce du Levant. D'autre part, le 20 o/o empêchait les navires étrangers de leur servir d'intermédiaires. Les états des marchandises du Levant entrées au bureau de la Romaine de Rouen (2), montrent que de très petites quantités supportaient la perception d'un droit vraiment prohibitif. Ainsi les Ponantais continuèrent à venir chercher à Marseille les matières premières employées par les industries ou les denrées alimentaires nécessaires à la consommation des provinces de l'ouest du royaume. Ils apportaient les produits des pays du Nord au commerce desquels Marseille, de son côté, ne prenait presque aucune part directe. Même quelques-uns seulement des grands ports de l'Océan envoyaient d'une manière suivie leurs navires visiter la métropole provençale, en même temps que les places maritimes d'Espagne et d'Italie. En 1726, il s'agit de racheter au roi de Sardaigne le fameux droit de Ville-

(1) Au sujet des contestations suscitées par la levée du 20 o/o, voir une série de pièces et de mémoires : CC, 2, 3, 4, 5, 20. — Arrêts des 22 décembre 1750 et 28 janvier 1760. II, 57 et 33.

(2) HH, 29-32 et CC, 93-94.

franche, payé surtout par les caboteurs français qui se rendaient de Provence ou du Languedoc à Gênes et à Livourne. Pour payer la somme de 40.000 livres nécessaire, la Chambre du commerce proposa de répartir proportionnellement la dépense entre la Provence, le Languedoc et le Ponant, qui auraient payé respectivement 3L500, 8.000 et 6.500 livres. On peut penser qu'en cette circonstance les Marseillais exagéraient plutôt la part prise parles Ponantais à cette navigation. (1)

Toute l'activité des Bordelais était occupée au commerce des Antilles, de la Guinée, de l'Amérique espagnole. Marseille, en relations actives avec ces divers pays, n'aurait guère pu recevoir de Bordeaux que des produits rapportés couramment par ses navires. Elle pouvait expédier au port girondin les marchandises du Levant dont il avait besoin par le canal du Languedoc, alors très employé pour les transports entre la Méditerranée et l'Océan, ainsi que l'attestent de nombreux documents. Pour ne citer qu'un fait, une décision du Conseil du 8 mars 1749 permet aux négociants ponantais qui font le commerce de Guinée, de tirer de Marseille, par le canal du Languedoc, les toiles peintes dites ajami, pour les envoyer à la côte d'Afrique (2). Aussi, les Directeurs du commerce de Guyenne ne firent-ils jamais aucun effort pour tourner vers la Méditerranée l'activité des armateurs bordelais.

Les Rochelais s'abstenaient d'y paraître. L'absence de documents dans les archives de Marseille aussi bien que dans celles de La Rochelle, s'il faut en juger par les consciencieuses études de M. Garnault, est assez significative à cet égard. En 1750, la Chambre du commerce de La Rochelle répond à une communication des Nantais, qui se plaignaient de souffrir beaucoup des pirateries des Algériens, qu'aucun navire rochelais ne s'était trouvé aux prises avec eux. Cependant, en 1753, les Algériens s'emparent d'un bâtiment chargé à Marseille pour La Rochelle ; mais ce navire, la Ville-de-Rouen, appartenait peut-être au port normand.

Bien que leur commerce fût assez analogue à celui de Bordeaux, les Nantais étaient plus connus à Marseille. C'est depuis 1715 qu'ils en avaient appris le chemin car, au xvii« siècle, ils ne

(1) MnrHollk', l.'i.OOO livres ; Toulon, 3.(KK); Murti«ucs, Saint-Tropez. Fréjus, 1.000; Lu Ciotal, Aiitihc-s, Cannes. l.r><)0; Mandol, Hyèrcs, Cassis, l.dOd ; — Cette, Ak<Ii'. 2.ft(K) ; lMontij{nun, Narboiuic, IftOU; — Sainl-Malo, Nanks. Bordeaux. l.biHi ; Muyonne, Le Havre, 1.000.

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