‹ Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIIe siècleChapitre 18 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'organisation des échelles C)

La prospérité du commerce du Levant dépendait en grande partie de l'organisation et de la police des échelles. Le mauvais recrutementdesmarchands, leur inconduite, leurs querelles entre eux et avec les consuls, les avanies qu'ils s'attiraient ainsi, souvent par leur faute, avaient grandement contribué à la ruine du commerce au milieu du xvii* siècle. Les efforts de Colbert et de ses successeurs n'avaient remédié qu'incomplèlement aux abus. La centralisation étroite du xviii* siècle eut au moins l'avantage d'établir dans les échelles un bon ordre qui ne fut que rarement troublé, de valoir à la nation française un bon renom qu'elle n'avaitjamaiseu, de contribuera luiassurer une sécurité dont elle n'avait jamaisjoui.C'estàMaurepas surtout, dont l'activité ne fut pas toujours aussi heureuse, que revient l'honneur d'avoir complété les règlements concernant l'organisation des échelles (2).

(1) A CONSULTER. : De Tott. Mémoires sur les Turcs et les Tarlares, Amsterdam, 1784, 4 vol. in-8». — A. Vandal. Une ambassade française en Orient sous Louis XV. La mission du marquis de Villeneuve, 1728-1741. Paris, Pion, 1887, in-8". — Ch. Scliefer. Mémoire historique sur l'ambassade ottomane par le marquis de Bonnac (Introduction). — François Cliarles-Roux. Les échelles de Syrie et de Palestine au XVlIb siècle. Paris, Pion, 19()7, in-8o (Kxtrait de la lievue d'hist. diplom.). — Nouveaux mémoires de la Compagnie de Jésus dans le Levant. Paris, 1715-1755, 9 vol. in-16. — P. Piolet. Les missions catholiques fraiiçaises. Paris, A. Colin, sans date. T. i. Les missions d'Orient. — A. d'Avril. Protection des chrétiens dans le Levant. Rev. d'hist. diplom. T. XIV, 1900 et xv, 19ol. — Voir mon volume sur le xvii» siècle. Livre III, chap. 5 : La vie dans les échelles à la fin du x\w siècle.

(2) Voir p irticulièrement : Recueil général des règlements, arrêts, édits, déclarations, etc.. jusqu'à présent i742. Revu et augmenté en 1763. 1 vol. in-4'' avec table Arch. delà Chambre. II, 23, — a Échelle est pris du turc iskelé, espèce de jetée sur pilotis faite pour débarquer les marchandises. Elles sont construites avec une ou deux marches pour la facilité du service. Le mot ishclc veut proprement dire échelle. » de Tott. Mémoires, t. iv, p. 170. En réalité les Turcs avaient adopté le mot scala employé dans les colonies franques du Levant au moyen âge pour désigner les mêmes débarcadères.

Cinquante ans plus tard Saiiine, préoccupé de réaliser les réformes rendues nécessaires par le lenips, n'eul à opérer que des modifications secondaires.

§ 1er. — i,cs officiers du Roi.

Donc on réglementa beaucoup dans le cours du xviii'^ siècle, mais les cadres restèrent les mêmes. A la tête de chaque nation des échelles, colonie minuscule, on voit les iuèmes officiers du roi, consuls, vice-consuls, chanceliers, drogmans.

On applique de plus en plus strictement le principe que le titre de consul de la nation française ne peut être porté que par des officiers du roi. On ne veut plus des commissions données par lambassadeur dans des échelles sans importance. En 1741, le comte de Caslellanc reçoit pour instruction de diminuer le nombre des petits consuls indigènes de l'Archipel, sous le prétexte, justifié d'ailleurs, que leur utilité est problématiqne ; l'ordonnance du 17 août 1756 en supprime la plupart.

Pour la nomination des consuls le ministre tient à décider seul. L'ambassadeur ne donne pas toujours son avis sur les mérites des candidats. L'influence marseillaise, autrefois prépondérante, est tenue à l'écart. La Chambre du commerce n'est plus même consultée comme sous Louis XIV. Aussi les Marseillais et les Provençaux n'accaparent plus les consulats. Cependant on les y trouve encore en plus grand nombre que les autres sujets du roi. Ils font bonne figure dans les principaux postes : tels les Peyssonnel à Smyrne, les Delane, Marseillais comme eux à Alep, les Arasy à Seide, les Fort à Tunis et à Seide, les Isuard à Alexandrie et à Seide, |)lus tard les Guys. A Seide, la plus nuirseillaise des échelles, où le Marseillais Desguisier des Tourres avait |)récédé Joseph Arasy, celui ci a pour successeurs «leux Provençaux, (iaulier et Mossoni de Verrayon. En 1785, le second des Arasy est remplacé par les Marseillais Isnard et Beaussier. Dans l'ile de Chypre, après (Miarles de Monigrand on vit Ange de Gardane dont un ancêtre était consul j\ Alep en 1611 et dont le nom est inséparable de nos traditions en Perse ; plus tard l'aixois Astiei .

Dans le» nominations déci<lées i\ la Cour il était normal que la faveur jouAt unrOIc. Pourtant on peut reconnaître que les minis-

lies tinrent souvent plus compte du mérite et de l'expérience acquise. Les consulats du Levant deviennent au xviii^ siècle une carrière dont les étapes sont bien réglées. Quelquefois les ionclions de secrétaire à l'ambassade de Constantinople donnaient accès d'emblée aux principaux postes (1). La plupart du temps les futurs consuls des grandes échelles débutaient comme chanceliers, rarement comme drogmans, après avoir passé par l'école des enfants de langue ; puis ils devenaient vice-consuls ; enfin ou mettait leurs aptitudes à l'épreuve dans quelque échelle secondaire. Pendant cet apprentissage, prolongé souvent durant des années, l'ambassadeur et la Chambre du commerce avaient le temps de les apprécier, d'écrire maintes fois aux ministres pour se louer ou se plaindre de leur gestion. Quand ceux-ci avaient à nommer denouveaux titulaires ils pouvaient le faire en toute connaissance de cause. La correspondance témoigne des soins qu'ils prenaient pour envoyer dans les premiers postes comme ceux ilu Caire, le plus difficile de tous, ou de Smyrne, les sujets les plus distingués (2).

Du temps où les consulats du Levant appartenaient à des propriétaires qui faisaient gérer leurs olfices par des fermiers, on avait vu fréquemment les charges ou la gérance transmises de père en fils. L'hérédité devint plus fréquente encore au xyiii^ siècle. N'élnit-elle pas de règle pour quantité d'offices dans le royaume? On vit donc des familles former de véritables dynasties consulaires, tels les Leniaire, les Clairambault, les Taibout deMarigny. De fréquents mariages créaient entre elles de multiples liens. Pères, fils, neveux, parents, faisaient leur carrière dans des postes ditîérents, mais souvent les marchands d'une échelle purent voir, à quelque intervalle, le fils prendre la succession du [)èie. François Delane vient à Alep en 1745, trois ans après la mort de Léon Delane ; neuf ans s'écoulent avant que

(1) l'éleran, seciôtaire des ambassadeurs Châteauneuf et Ferriol, consul au Caire 1707, puis à Alep ; Poulard, secrétaire du comte de Ferriol, consul à Tripoli, à Seide et au Caire 1708-22 ; Charles de Peyssonnel, secrétaire du marquis de Villeneuve et du comte de Casiellane, consul à Smyrne (1748) ; Thomas, consul à Alep. (17r)0; Maziéres de St-Marcel, secrétaire du comte de St-Priest, vice-consul en Morée (^177(5).

2; Pendant tout le xviii« siècle on ne trouve à signalerque deux révocations de consuls. Kn 175;} Mossoni de Verrayon est rappelé de Seide pour malversations. Kn 1763, le vice-consul de Rosette, le sieur de N'augrigneuse est révoqué sur la plainte de son consul, d'Amirat, à la suite d'une curieuse querelle.

Charles de Peysoniiel ne remplace son père à Sniyrne ; Claude Leniaire meurt à Larnaca en 1702, son fils n'y arrive que Irentedeux ans après. Une seule lois, à Alep, les Péleran se succèdent directement en 1722 ; même, en 1730, le second a pour successeur son beau-frère, de Monhenault. Souvent ce n'est qu'au moment de quitter la carrière qli'un vieux serviteur est récompensé de ses longs services par la nomination de ses fils à des postes de début. En 1746, Pierre de Clairambault, consul de Morée, meurt après plus de 50 ans de services ; l'un de ses fils, ancien enfant de langue, devient vice-consul de Candie, l'autre chancelier à Alep.

Dès 1719 le Conseil de marine avait recommandé d'éviter qu'aucun des chanceliers ne fût parent des consuls et des vice-consuls jusqu'au troisième degré inclusivement. Cependant il arrivait assez fréquemment que les débutants fissent leur apprentissage sous les ordres de leur père, tels Gaspard de Péleran, Jacques Lemaire, François Delane à Alep. La force des traditions, l'esprit de famille contribuaient autant qu'un long apprentissage à former les bons sujels. Sans vouloir trop généraliser, il est permis de dire que les consuls les plus appréciés des marchands, des ambassadeurs et des ministres, se trouvèrent le plus souvent parmi les membres des dynasties consulaires.

Les attributions et l'autorité des consuls ne changent pas. Le litre de consul-général apparaît pour désigner les consuls qui ont plusieurs vice-consuls sous leur dépendance ; on le donne dès 1740 au consul de Morée; plus tard à celui de Seide. Jusqu'à l'ordonnance de 1781, il n'a aucune valeur officielle.

La charge consulaire est beaucoup moins pénible au xviii' siècle parce que les pachas sont moins lyranniques et les nations plus dociles. Mais, si les difficultés diminuent, le labeur devient écrasant. C'est l'eflet de la centralisation et de la multiplicité des règlements. C'est le consul qui doil veiller à l'observation de ceux-ci par les marchands, par les capitaines de navires ; il doit punir et dénoncer les délinciuanis, résoudre toutes les contestations qu'ils font naître, défendre ses décisions, souvent contestées par la nation, par devant l'ambassadeur, par devant la Chambre du commerce, par devant le ministre. Les marchandises sont soumises à des règlements comme les marchands. Il faut visiter celles qui arrivent de France aussi bien que

celles qui doivent y être envoyées, surveiller les débarquements et les embarquements, inspecter les magasins. Les draps surtout doivent être l'objet de la vigilance du consul ; le ministre le lui rappelle fréquemment (1). Les papiers, les cuirs tannés, la cochenille, l'indigo, les cotons filés, les drogueries sont aussi particulièrement désignés à son attention. En même temps le consul est accablé sous le poids d'une énorme paperasserie. A intervalles réguliers le ministre attertd ses mémoires sur le commerce et le lui rappelle s'il était disposé à l'oublier. La circulaire envoyée par Maurepas le 4 février 1728 précise cette obligation :

« Il y a longtemps que j'examine les lettres que vous

m'écrivez sur le courant des affaires de votre échelle sans

qu'il m'eût été possible de bien connaître les véritables progrès de ce commerce par le peu d'attention que vous et les autres consuls avez eu de m'en instruire avec la régularité qui a été

recommandée A l'avenir il est nécessaire que, de trois mois

en trois mois, en m'envoyant l'état du commerce qui aura été fait, vous fassiez un seul état de ce commerce à la fin de l'année, au bas duquel vous ferez une récapitulation de celui des quatre années précédentes et vous y joindrez en même temps un mémoire qui contiendra les raisons des augmentations ou diminutions qui s'y trouveront. Vous détaillerez aussi dans ce mémoire le négoce qui se fait par la nation dans l'échelle et celui qu'on pourrait y entreprendre vous observerez pareillement de ne pas omettre de m'informer de la réputation qu'ont dans votre département les draps et étofTes des manufactures du royaume et des défauts de fabrique ou teinture qu'il

conviendrait d'y réformer Vous aurez soin d'y rapporter

encore le prix courant mais aussi le change réciproque

vous avertissant qu'il ne doit pas y avoir la moindre négligence de votre part, soit pour le temps dans lequel je vous demande ces états et mémoires, soit pour l'exactitude et la netteté du détail. E^nfin, indépendamment de ces instructions générales, vous ne devez manquer aucune occasion quand vous m'écrivez de me faire savoir l'état auquel se trouvera le commerce (2). »

(1) Circulaire du 6 décembre 1730 accompagné d'instructions détaillées. Voir II. 23, p. 213-232, 267-363, etc.

Aux mémoires sur le commerce doivent être joints des états de toutes sortes : états des recettes et des dépenses de l'éclielle, des dépôts en chancellerie, du mouvement des passagers, des résidents, des navires et de leurs cargaisons. Tous les trois mois le paquet de dépêches doit renfermer aussi la copie des délibérations des assemblées de la nation. Si le consul veut se faire bien venir il ne s'en tiendra pas à la correspondance obligatoire, il renseignera le ministre sur tout ce que le pays peut renfermer d'intéressant ou sur les événements qui y surviennent. D'ailleurs le ministre l'y invite.

La correspondance avec le ministre n'était pas la seule ; l'ambassadeur de Constantinople devait être également renseigné par le consul sur le commerce et les événements importants de l'échelle. Enfin, si les consuls n'avaient plus à recevoir d'ordres de la Chambre du commerce de Marseille, ils ne pouvaient se dispenser d'entretenir avec elle une correspondance très suivie. Pour toutes ces expéditions, la besogne matérielle était multipliée par l'usage courant de faire des copies en double et en triple, en prévision des risques de mer, et de les confier à des navires différents. Si l'on joint à toutes ces occupations la police de l'échelle, les instructions judiciaires, les démarches de toutes sortes auprès des autorités turques, les rapports obligatoires avec les autres consuls, les visites d'apparat, les nombreuses cérémonies religieuses auxquelles la nation assistait en corps, on conviendra que la fonction consulaire dans une grande échelle n'était pas une sinécure. De plus, elle était toujours très délicate à remplir. Les instructions remises aux consuls à leur départ n'omettaient pas de le leur rappeler.

Tandis que le travail augmentait les émoluments restaient les mêmes. Ils avaient été fixés par l'arrêt du conseil du 27 janvier 1094, puis [)ar celui du 2 septembre 1721, quand la Chambre du commerce avait été chargée définitivement (1) de payer les dépenses des consulats. Elles étaient alors passées de 119.81.1 livres à 14^.031} ; mais trois échelles comprises dans l'Etal de 1694 ne figuraient plus dans celui de 1721 qui en comprenait quatre autres. Eu réalité les dépenses n'avaient

(1) .Momciitanéinvnt un iitri-t du Conseil de Jinivicr 1718 avilit ri;(iil)ii les droilH de eonsulut. I/anél du Oonseil d'iiviil 17*21 nipportii eelui de 171K à la deiniiiKle «•'■'•''■•'"'•' des iié^'oeianl s. Areli. nat. mai'. M", 'J7<).

guère varié; sauf le consul d'Alger, aucun n'avait reçu de sérieuse augmentation de subsides, même il y avait eu diminution dans quelques échelles, comme à Alep ou à Smyrne. Donc on maintint au xviii* siècle les chiffres adoptés en 1694, par Ponlchartrain.

Or, le prix de la vie augmentait partout; dans certaines échelles des circonstances nouvelles l'avaient rendu beaucoup plus chère. D'autre part, les consuls étrangers continuaient d'exciter la jalousie des officiers du roi, par la vie large que leurs appointements leur permettaient de mener. La correspondance consulaire est remplie des doléances de ceux-ci. Il est certain que les consulats du Levant n'étaient plus des postes lucratifs comme ils l'avaient été fréquemment avant la réforme de Pontchartrain. Les consuls laissaient souvent veuve et enfants sans fortune. Les traditions, la nécessité de soutenir l'honneur national, de ne pas se laisser éclipser par de simples marchands, les obligeaient h un train de maison coûteux. Pourtant les ministres étaient restés systémati(]uement insensibles aux plaintes. L'économie dans les échelles était un mol d'ordre qu'ils se transmettaient ; depuis Colbert il était admis qu'il fallait y réprimer quantité de gaspillages. La Chambre du commerce qui trouvait déjà lourde la dépense mise à sa charge depuis 1694 était naturellement portée à encourager leur parcimonie. Il fallut bien pourtant se rendre à l'évidence. Mais la réforme de 1773 qui augmenta de 21.500 livres, en tout, les appointements des consuls causa plus de désillusions que de contentement. Les réformes de Sarline, conséquence de la grande inspection du baron de Tott, allaient bientôt entraîner un remaniement des appointements dont les consuls ne furent guère plus satisfaits. Cependant Volney écrivait alors : « Quelle nécessiléde donner à de si nples officiers de commerce un état qui leur fait rivaliser les commandants du pays ? » El il ajoutait : « Il y a des consuls appointés jusqu'à 16 à 18.000 livres et ils se plaignent de n'avoir point encore assez, parce qu'ils veulent primer sur les négociants par la dépense comme par le rang (1). »

Les chanceliers faisaient tous leur apprentissage du consulat; les drogmans conservaient la plupart du temps toute leur vie

(1) Considérations sur la guerre des Turcs.

leurs délicates et importantes fonctions. L'école des enfants ou jeunes de langue, institution de Colbert, continuait d'être la pépinière des drogmans français, assistés dans les échelles par des interprètes indigènes chargés spécialement d'aider les marchands dans leurs transactions. La correspondance des ministres avec les ambassadeurs atteste quelle était la vigilance incessante du gouvernement pour assurer leur recrutement et leur préparation (1).

Celle-ci avait été confiée aux pères capucins de Constanlinople. Leurs pensionnaires, au nombre de quatorze en 1717, nommés par le minisire, étaient entretenus aux frais de la Chambre du commerce qui n'était pas toujours d'accord au sujet des dépenses avec le R. P. Custode du couvent de Pera. Au début du xviii* siècle les jésuites, tout puissants à la cour, cherchaient à supplanter les capucins plus anciennement établis dans le Levant. Un arrêt du conseil du 20juillet 1721, suggéré par le marquis de Bonnac, stipula que dix enfants de langue viendraient d'abord au collège des jésuites à Paris pour apprendre les langues orientales, puis iraient passer ensuite quelque temps chez les capucins. En 1733, Villeneuve écrit à Maurepas que le contingent annuel des enfants doit être de douze. Dès lors c'est à Paris que les futurs drogmans, envoyés à 8 ou 9 ans, reçurent leur préparation technique, mais les capucins, malgré les efforts de leurs rivaux, ne turent jamais complètement dépossédés de leur ancien rôle qu'ils se firent confirmer par Maurepas en 1736. Les ambassadeurs les soutenaient. Castellane rappelait, en 1743, que Villeneuve avait fait valoir, entre autres arguments en leur faveur, que les capucins, aumôniers du Palais de France, vivant sous les yeux de l'ambassadeur, étaient plus faciles à surveiller (2).

(1) En dehors de cette correspondance, voir aux Aff. étrang. Levant. Jeunes de langue, l(>8ti-175r>, et Mémoires et rapports sur les drogmans et jeunes de langue, 1B9<>-183«, — Arch. de la Cliambrc, CC, 103.

(2- • On destina aux enfants de laiif{ue les bourses précédemment fondées «u colléf{e de Louls-le-firand à l'aris pour des Grecs et des Arméniens ; 11 en 0 r^'sulté (fue ces élèves Interprètes ont mieux su le latin et l)oaucou|) moins bien les langues orientales. » .Saint-l'riest, Mcm. sur l'ainhassude de France, p. 310. - Voir .Wr'/;i. di- îionnac (.')• parlie), Areli. nat. FH, ()4.'). —Maurepas à CaHtcllniie. 21 aot^t 1740 : Ne plus admettre A l'avenir aucun étrauf{er dans le collège Saint-Louis ; laisser le Vénitien admis par N'ilieneuve lerniiner ses études Hibl. nut. mss fr. nouv. acq. 50U0|. Cependant des fils d'étraagera «ont admit en 1741 et 1742 (Ibid. 6100).

Les jeunes de langue trouvaient donc en quelque sorte à Constantinople leur école d'application (1). Mais, par une anomalie assez ordinaire dans les créations de l'ancien régime, tandis qu'ils apprenaient les langues orientales à Paris, on continuait à leur faire étudier le latin à Pera. En 1728, le sieur de Mars, chargé par les capucins de la direction de leurs études, dédie à la Chambre du commerce une méthode latine en deux volumes dont il est l'auteur, rédigée à l'intention de ses écoliers. La préoccupation des économies et la difficulté de trouver de bons sujets firent diminuer progressivement le nombre des pensionnaires des jésuites et des capucins qu'on trouve réduits à six en 1758. En 1715, les capucins recevaient 350 livres par an pour chacun d'eux; leurs plaintes continuelles hrent élever cette somme à 450 livres en 1744. L'indemnité restait manifestement insuffisante. Là-dessus il fallait prélever les 100 livres rerais au jeune de langue pour son « vestiaire ». Vergennes, en 1756, transmettait, en les appuyant, les plaintes simultanées des pensionnaires et des capucins au sujet de la modicité de ce chiffre qui suffisait pour les « bonnets et la chaussure » . Les jeunes de langue, disait-il, n'étaient pas mieux vêtus que nourris. Mais les crédits restèrent toujours parcimonieusement mesurés; en 1754, le ministre avait autorisé avec peine une dépense de 270 livres destinée à renouveler les rideaux des fenêtres dans les chambres des pensionnaires.

Le recrutement mal assuré des enfants ou jeunes de langue ne donnait pas grande satisfaction. « La vocation d'un drogman, écrivait-on au ministre le 20 septembre 1756, est presque toujours décidée avant qu'on puisse juger de ses talents et avant qu'il soit en état de se connaître et de se sentir lui-même. » D'autre part, les ministres se déclaraient moins contents de l'achèvement des études à Conslantinople que de leur commencement à Paris. Les futurs drogmans, disaient-ils, arrivaient chez les capucins trop âgés pour continuer d'être traités en collégiens et subir

(1) « Les enfants de langue étant logés chez les capucins surtout pour leur apprendre les langues orientales qui leur sont enseignées par un codgea turc, le roi leur entretenant aussi un maître pour la langue latine, les capucins ne se trouvent charges d'aucun autre soin que de régler leur conduite et leur inspirer une certaine politesse nécessaire dans les emplois auxquels ils se trouvent destinés. » Villeneuve à Maurepas, 18 février 1731 Mss. fr. 7184.— Le maître de latin, de Mars, mort en 1736, avait 300 livres d'appointements, le maître turc 420 livres en 1756.

patiemment îa règle d'un couvent. « Cette discipline doit les abâtardir et les retarder au lieu d'assurer leurs progrès », écrit Machault à Vergennes en 1755. Aussi fut-il alors question de nouveau de déposséder les capucins. Même, bien après la chute des jésuites, en 1779, on projeta de placer les jeunes de langue à Saint-Benoît, chez les lazaristes, successeurs des jésuites dans leurs missions.

Après une préparation longue et ennuyeuse les drogmans ne pouvaient espérer que des appointements modiques comme ceux des chanceliers, insuffisants pour les difficultés et les ennuis de leur charge. Il est vrai que chanceliers et drogmans mangeaient à la table consulaire; leurs émoluments étaient grossis par de menus droits que leur payaient les marchands. Mais la chancellerie rapportait davantage et les dogmans n'étaient guère satisfaits de leur sort ; ils parlaient souvent de quitter une situation pleine de déboires; ambassadeurs et consuls appuyaient leurs plaintes. Pendant plusieurs années, l'ambassadeur Castellane avait essayé en vain de persuader au ministre qu'il serait utile d'apprendre la médecine aux futurs drogmans pour les mettre à même d'avoir plus de liaisons avec les Puissances du pays et en même temps pour leur assurer un moyen de vivre moins misérablement en faisant quelques épargnes. Plus tard on n'avait pas davantage voulu admettre que les drogmans pussent espérer sortir de leur condition en aspirant aux consulats. En 1769, le duc de Praslin sentit la nécessité de les satisfaire en relevant leurs appointements payés dorénavant, moitié par la Chambre du commerce sur les dépenses des consulats, moitié par la nation 'le leur échelle (1). Cependant, soit par nécessité, soit par goût, beaucoup de drogmans s'attachaient assez à leur carrière ou s'y sentaient assez emprisonnés pour vouloir la faire suivre par leurs fils. On les voyait solliciter ardemment les places vacantes d'enfants de langue pour se délivrer à la fois de la charge et du souci de leur avenir. En 17()0, Praslin avait décidé que désormais les places vacantes au collège de Paris seraient données de préférence h leurs fils ou à leurs neveux. Il y eut donc des dynasties de drogmans comme il

1) Voir Ifs clitfTres <li'<« iiouvvtiux iippointi-nu-iits dans In lottro du 20 février 176U. Arcli. (Il- lu Cliainbie, BH, 88. - Cf. Icltro du dro^mun Sicl\c, 13 juin 1760. Air. étrang. Le Caire.

y avait des dynasties consulaires auxquelles elles étaient assez fréquemment alliées, telles celles des Fornetli, des Ruffin, des Fonton, des Brue, des Venture.

L'institution des jeunes de langue ne donna pas toujours les résultats qu'en attendaient le gouvernement et les négociants. Au Caire, où les fonctions des dogmans étaient particulièrement délicates, les consuls se plaignirent continuellement d'être fort mal secondés. Pourtant, malgré tous les défauts de l'institution et tous les dégoûts d'un emploi trop sacrifié, les drogmans, souvent à la hauteur de leur tâche par leur talent et par leur zèle, rendirent de grands services à Tinflueuce et au commerce français ; même plusieurs d'entre eux ont laissé un nom d'orientalistes distingués.

§ 2. — La Nation.

Les ordonnances du 21 octobre 1685 et du 3 novembre 1700 avaient défendu formellement à tous les Français d'aller s'établir en quelque qualité que ce fût dans le Levant, comme marchands, commis ou artisans, sans être munis d'un certificat de résidence délivré par la Chambre de Marseille et. visé par l'inspecteur du commerce du Levant. Une amende de 2.000 livres menaçait les contrevenants et les capitaines qui les auraient reçus à leur bord sans avoir exigé d'eux la présentation de leur certificat. Maurepas recommandait aux consuls d'exercer un contrôle rigoureux, de ne pas laisser débarquer ceux qui ne seraient pas en règle, de faire repasser en France les résidents qui auraient pu échapper à leur surveillance. A Marseille, la Chambre envoyait tous les six mois, au ministre, la liste de ceux à qui elle avait délivré des certificats.

Mais longlemps les consuls crurent trop dangereux pour leur tranquillité d'exécuter rigoureusement leurs instructions. La liberté laissée à chacun de s'embarquer comme passager rendait toute surveillance impossible à Marseille où elle eût été plus efficace. Ces passagers n'avaient le droit de rester dans une échelle que pendant le séjour du bâtiment qui les avait conduits et devait les ramener. Au lieu d'y tenir la main, les consuls fermaient souvent les yeux au risque d'encourir un blâme, car le ministre recevait de la Chambre les listes des passagers tenues

régulièrement. Les infractions s'étaient tellement multipliées que Maurepas lui-même crut nécessaire de transiger. Sa circulaire du 4 septembre 1725 ordonnait aux consuls de laisser en paix les résidents arrivés dans les échelles avant la peste de 1720, s'ils s'étaient toujours bien comportés, à condition d'obtenir leur certificat de la Chambre dans un délai de huit mois. Les commis, aubergistes, gens de métier, domestiques, qui ne prenaient pas part aux assemblées furent même laissés sans condition. Dès lors, le contrôle en double exercé par la Chambre et par les consuls diminua le nombre des infractions mais ne les fit pas complètement disparaître.

L'ordonnance de 1700 exigeait un minimum de vingt-cinq ans pour les résidents ; celle du 17 mars 1716 abaissa la limite à dix-huit, pour favoriser les familles de négociants. Maurepas mandait même à la Chambre qu'elle pourrait accorder des certificats à des jeunes gens d'un âge inférieur, à condition que des résidents répondissent de leur conduite auprès des consuls. Bien entendu ces jeunes résidents n'avaient entrée dans les assemblées de la nation qu'à vingt-quatre ans et voix délibérative qu'à vingt-cinq ans révolus. Avant de délivrer le certificat, la Chambre devait s'assurer des bonnes mœurs et de la catholicité des postulants. Crainte de mécomptes, l'accès des échelles était fermé aux nouveaux convertis ; à l'extrait de baptême personnel il fallait joindre ceux du père et de la mère. Cette prescription fut observée d'autant plus rigoureusement qu'elle atteignait presque exclusivement les Languedociens que les Marseillais tenaient à écarter du commerce du Levant (1). Sous Louis XVI on se relâcha de celte sévérité quand la colonie huguenote, languedocienne, suisse ou hollandaise, eût acquis une place brillante à Marseille et pris rang dans la Chambre du commerce elle-même.

Quand le nombre des maisons fut fixé dans le Levant, ainsi que le temps de la résidence, le ministre se réserva le choix de ceux qui devaient remplacer les négociants appelés à rentrer en France (2), En fait, il se bornait souvent à confirmer les dési-

(1) Voir plusieurs t-crtilicats de catholicité et de vie et md'urs délivrés par les consul» de Carcassomic et le vicaire ({énéral de l'évéquc, pour être remis H la (îliaiiibrc du commerce, iili,:)3.— Une liste d<'s Lan){uedoeiens autorisés pur la Chambre à aller résider dans le Levant cl la Barbarie, de 1098 à 17.3G, contient jiourtant (Il noms, iill, Ifi.

(2) Aff. étrang. Maiinn de commerce du Levant, 17à9-i7Ô6: série de lettres da négociants nu ministre.— D'après un État envoyé parla Chambre le 12 nov.

gnations de la Chambre. Celle-ci envoyait au début de l'année un état des maisons qui devaient vaquer dans chaque échelle dans le courant de l'année. En même temps, elle dressait un état des négociants qui avaient fait des demandes pour obtenir ces maisons et y joignait pour chacun d'eux ses observations.

A partir de 1743, une nouvelle précaution fut prise à l'égard des résidents des échelles: outre le certificat de la Chambre ils durent fournir un cautionnement. Il était arrivé fréquemment au XVII'' siècle que le crédit de la nation française fût ébranlé et sa tranquillité troublée par la faillite d'un négociant. Cependant ce n'est pas pour remédier à cet inconvénient qu'on eut recours à cette innovation. L'article des Capitulations qui interdisait de faire supporter à la nation les banqueroutes particulières était mieux respecté au xviii^ siècle. Les cautionnements devaient éviter que le paiement des avanies suscitées par un négociant ne retombât sur la nation. On pouvait donc espérer qu'ils rendraient les résidents plus prudents et plus circonspects dans leur conduite. C'est pour bien spécifier leur destination limitée que la formule des cautionnements fut modifiée en 1753(1). Malgré l'engagement très explicite qu'elle contenait, les résidents étaient trop portés à oublier leur responsabilité. Sous Louis XVI on parlait encore de la nécessité de leur persuader que ceux qui auraient occasionné des avanies en supporteraient les conséquences et de publier un règlement à ce sujet.

Tout d'abord, le taux des cautionnements n'avait pas été fixé ; comme il s'agissait de garantir d'un risque qui était le même pour tous les résidents, on adopta la somme de 60.000 livres. La caution était fournie par des parents ou des amis, par les majeurs des maisons, mais les régisseurs de celles-ci ne pouvaient se faire cautionner par leurs pères, ni par leurs frères. La caution restait, d'ailleurs, toute morale ; aucune somme d'argent n'était versée, car l'immobilisation de plusieurs millions de livres de numéraire eût singulièrement gêné le

1764 (Aff. étrang. Mém. et doc. Turquie, 7, fol. 138-145), il y avait alors 638 Français dans les échelles du Levant. Mais cet État est incomplet pour les petites échelles.

(1) Les registres de cautionnements sont conservés au complet, de 1743 à 1792, aux archives de la Chambre: HH, 17-22. - Cf. arch. des B.-du-Rh. C, 2481 : série d'acceptations de cautionnements, 1768.

commerce de Marseille. Mais la Chambre veillait à n'accepter que l'engagement de négociants solvables, de gens de loge, dont les facultés étaient connues. Cependant, en 1754, le Bureau du commerce avait approuvé le rapport de l'intendant de Montaran, qui demandait que les deux tiers au moins des cautionnements fussent effectivement versés.

Les règlements portèrent leurs fruits. Les nations des échelles furent beaucoup mieux composées au xviiF siècle qu'au xvii'. On n'y voyait plus aussi communément ces gens sans ressources, ces faillis, ces hommes disqualifiés par leur mauvaise conduite qui faisaient la désolation des consuls autrefois ; il leur était difficile de se procurer à la fois le certificat et la caution nécessaires. Comme le nombre des maisons des échelles était restreint, l'élite des négociants marseillais se les disputait. Contrairement aux affirmations trop générales ou quelque peu partiales de certains ambassadeurs ou consuls, tels que Bonnac ou Lironcourt, sur le mauvais recrutement des résidents, beaucoup des négociants marquants de la fin du xviii* siècle étaient fils de facteurs qui avaient fait leur apprentissage dans l'une des grandes échelles ; quelques uns y avait fait eux-mêmes leurs débuts ; tels les Borely, les Remuzal, les Guien, les Surian, les Féraud, les Clary et bien dautres, dont les noms se retrouvent sur la liste des échevins de Marseille. Toutes les précautions ne pouvaient cependant pas éliminer complètement les mauvais éléments. Tels résidents, trompant la confiance de la Chambre et de leurs cautions, manifestaient trop tard leurs mauvais penchants, révélaient leur incapacité ou se gâtaient dans le Levant.

Les artisans que chaque nation avait à son service furent aussi mieux choisis. Les ministres n'avaient pas poussé la centralisation jusqu'à s'en réserver le choix. On lit dans les instructions données à un consul: « Toutes les fois que la nation a besoin de queUjue artisan, elle doit s'adressera la Chambre qui a le droit de nomination et est en état de choisir les sujets qui paraissent propres pour le service auquel on les destine. » Le recrutement n'était pas toujours facile. Les consuls et les nations se plaignaient assez IVé(|uemment (le l'insuffisance des aubergistes et des boulangers (|ui les nourrissaient. Les résidents se plaignaient davantage encore quand ils étaient réduits par hasard aux services de boulangers indigènes. Vite ils réclamaient de la

Chambre l'envoi d'ouvriers français. Sous Louis XVI, un maître boulanger de Marseille, Blancard, était chargé de faire des présentations à la Chambre.

Quant aux médecins et aux chirurgiens, ils restaient un objet de contestation. Les échelles offraient peu d'attraits et peu d'avantages pour des praticiens de mérite. La Chambre du commerce, gardienne de leurs finances, n'admettait pas qu'on leur offrît des appointements fixes pour les attirer. Les consuls représentaient pourtant la nécessité qu'un médecin ou un chirurgien fût attaché à chaque nation. Outre l'intérêt des résidents, ils faisaient valoir celui du commerce. Car, comment pouvaient-ils établir les patentes de santé des navires et refuser des patentes nettes en cas d'épidémies, sinon arbitrairement ? Péleran, consul d'Alep, proposait un expédient en 1724. Un chirurgien de Draguignan, établi à Alep depuis quatorze mois, était disposé à y rester s'il était autorisé à taire un petit commerce comme on l'avait permis à son prédécesseur retiré à Marseille. La Chambre opposa une fin de non-recevoir à toutes les instances du consul. Quelques années après, en 1733, quatre chirurgiens étaient établis dans la même échelle d'Alep. Mais celle-ci, placée sur la route de la Perse et sur l'une des roules de l'Inde, attirait uneaffluence de voyageurs inconnue dans les autres échelles et les praticiens y trouvaient, en outre, la clientèle d'une nombreuse et riche population indigène.

Si les grandes échelles manquaient parfois de chirurgiens et de médecins, des charlatans sans litres et sans vergogne s'embarquaient fréquemment pour le Levant et tiraient bon profit, grâce à la crédulité des indigènes, d'une science qui ne leur coûtait guère. L'auteur anonyme d'une curieuse relation (1) raconte comment, chargé d'une mission lopogrnphique dans les îles de l'archipel pour corriger les fautes des cartes d'Olivier et de Berthelot, et établi à Samos on lui fit, malgré lui, la renommée d'un grand médecin. Très embarrassé d'abord, il s'habitua à ordonner et à pratiquer purges et saignées, à imaginer des traitements aussi bizarres qu'inoffensifs. La chance voulut qu'il étendît fort loin sa réputation et qu'il y gagnât un fort beau pécule.» Le Levant abonde de prétendus médecins dont la mauvaise foi dépasse l'ignorance, écrivait en 1787 le vice-consul de Rhodes ;

(1) Voyage en Orient, par A. B. D'". Paris, an IX, jn-12.

ces fléaux de l'humanité, plus occupés des soins d'augmenter leur pécule que du désir de sauver leur victime, achètent indiflëremment toutes les drogues qu'on leur présente pourvu que la modicité du prix s'accorde avec leur cupidité. »

La plainte devait être justifiée, car l'intendant de la Tour, sur les ordres reçus du comte de la Luzerne, s'empressa de rendre une ordonnance en date du 10 mai 1788, défendant aux médecins de passer dans les échelles sans une permission expresse du roi et aux capitaines de recevoir à leur bord des caisses de médicaments sans un certificat délivré par un inspecteur nommé par la Chambre du commerce. A leur arrivée dans les échelles ces caisses, cachetées à la fois par l'apothicaire et par l'inspecteur, devaient être déposées dans les chancelleries et examinées de nouveau par un vérificateur en présence du consul (1).

Admis à résider dans les échelles, marchands et artisans ou médecins étaient soumis à de nombreuses obligations dont la plus dure était de vivre sans femmes. Elle leur paraissait si intolérable qu'on ne put jamais les y assujettir complètement. Au XVII' siècle aucune ordonnance n'avait été rendue à ce sujet. La privation de la vie de fauiille était une tradition que les circonstances avaient en quelque sorte imposée comme jadis dans les fameux comptoirs de la Hanse. La présence des femmes aurait multiplié les occasions d'avanies, de troubles parmi les marchands ; l'exiguïté des khans où logeait la nation ne permettait pas d'y installer des lamilles ; enfin les échelles étaient considérées de plus en plus comme un séjour temporaire pour de jeunes négociants. Mais, pendant tout le xvii* siècle, on avait usé de tolérance. Des consuls avaient emmené leurs femmes et leurs enfants ; des marchands avaient obtenu la même faveur. D'autre part, l'ennui d'une vie isolée, presque claustrale dans certaines échelles, avait décidé certains résidents à contracter avec des chrétiennes du pays, grecques, arméniennes, maronites, des mariages qu'on avait tolérés.

L'ordonnance du 17 mars 1716, permit officiellement au femmes de rejoindre leurs maris et leurs pères en demandant un congé do In CJinmbrc du commorcc visé par l'inspecteur. Les consuls et I.i (".Immbu' iniicnt Irrs m;Miv;iiso grâce à l'exécuter.

(1) 10 mai 1788, HH, 5,

C'est à l'instigation de la Chambre que l'article 2 de l'ordonnance royale du 20 juillet 1726 interdit aux femmes et aux filles de négociants de passer désormais dans les échelles et aux consuls de les y tolérer sous peine de révocation. Quant aux mariages conclus dans les échelles, l'ordonnance du 11 août 1716, rendue à la suite d'une délibération de la Chambre du commerce du 16 juillet (1), avait stipulé que les résidents qui, avant l'âge de trente ans, auraient épousé sans le consentement de leurs pères et mères des filles de Français, seraient exclus des charges publiques dans les échelles. Si le mariage était conclu avec des sujettes du G S., eux et leurs descendants ne pourraient même plus assister aux assemblées de la nation. L'ordonnance du 21 décembre 1716, allant plus loin, enlevait aux enfants de femmes indigènes la qualité de Français. Celle du 20 juillet 1726 défendit expressément à tous les résidents de se marier, même avec des Françaises, sous peine d'être renvoyés en France avec leurs femmes, sauf permission spéciale demandée au roi. Maurepas venait d'envoyer aux consuls une circulaire spéciale relative aux drogmans, plus portés par leur connaissance des idiomes locaux et par leurs relations journalières avec les gens du pays à contracter des unions avec ceux-ci. Les consuls, avant de les tolérer, devaient prendre tous les renseignements sur « l'avantage, la convenance et la décence du parti », informer l'ambassadeur et attendre son autorisation.

Toutes ces prescriptions parurent bientôt insuffisantes. En novembre 1727, la nation de Seide demandait à Maurepas comment devaient être traités les mestifs (métis), nés d'un Français et d'une femme indigène, dont les pères étaient morts. Il y en avait dans toutes les échelles. L'ordonnance du 25 août 1728, inspirée encore par la Chambre du commerce et l'intendant Lebret aggrava singulièrement les défenses antérieures. Le roi interdisait très expressément aux Français qui se marieraient dorénavant dans les échelles de faire le commerce en France directement ou indirectement, sous peine de confiscation de leurs marchandises et de 3.000 livres d'amende pour chaque contravention, même de punitions plus graves en cas de récidive. Même défense était faite aux fils de Français et de femmes étrangères, dont les pères seraient morts, à moins qu'il ne vinssent résider au moins six ans en France.

(1) Voir mon Hiatoire du Commerce au xvii» siècle, p. 462. Cf. HH, 16.

Maurepas espérait bien que ces sévérités reliendraienl désormais les résidents (1). Dans les instructions remises aux consuls à leur départ de France il leur était prescrit d'empêcher a de tout leur pouvoir qu'aucun Fiançais, de quelque élat qu'il fût, se mariât même avec une Française. » Des motifs divers inspiraient ces rigueurs. On voulait réserver le monopole du commerce aux Français, comme le montre le préambule de l'ordonnance de 1728, maintenir le prestige de la nation, éviter les occasions d'avanie, conserver des sujets au roi en empêchant les rcsidenls de se fixer dans les échelles, sauvegarder les intérêts de la religion qui pouvaient être mis en péril par l'influence de femmes grecques sur leurs enfants.

Malgré tout les consuls usaient souvent de tolérance. En vain le ministre revient à la charge par des ordonnances ou arrêts du conseil du 24 juillet 1732, 30 mars 1735, 12 mars 1742. Les consuls reculaient devant l'ennui des procédures, des contestations, des brouilles avec la nation. Puis leur vigilance était déjouée par les complaisances des religieux, hostiles par principe aux ordonnances. Peyssounel, consul de Smyrne, rédigeant en 1750 un mémoire au sujet de la défense de contracter mariage dans les échelles, rappelait toutes les ordonnances et ajoutait : « Toutes ces sages précautions deviendraient inutiles s'il fallait admettre les maximes que les religieux débitent sur cette matière. Ils prétendent que la liberté des mariages est de droit naturel et divin et que leur devoir parrochinl les oblige à administrer ce sacrement toutes les ibis qu'ils en sont requis (2). «La Chambre se plaignait encore au duc dePraslin en 17()8 et le ministre lui répondait qu'il condamnait comme elle la tolérance. Une fois de plus des ordres étaient donnés pour faire repasser les femmes des négociants en France. Jusqu'à la fin ils furent souvent éludés. L'article 14 du litre II de la grande ordonnance du 3 mars 1781 relatif aux « Français d'origine nés en Levant ou en Barbarie » était ainsi commenté dans les instructions jointes à l'ordonnance : « Toutes les

(1) Il ^tait encouragé par l'exemple des Anf{lais. Leurs rèf{lcments interdi»aieiit tout envoi de mnrettnndlses en lA-viiiit nii.\ ftu-teuis mariés. « Ils reconnaisNuient hi bien les ineonv^Miients ((lient raîiioiit les inarlii^^es en ee pnys-ei, qu'ils n'usent d'aucune indul^jenee sur ecl iirlicle d. Vilh-nctirc à Maurepas, 2 mars 1730. Mhs. fr. l.WA.

(2) Aff. £tranf(. Mémoires. Smyrne, 4 septembre 1760.

échelles sont surchargées d'enfanls de Français qui ont lait de mauvais mariages et qui n'ont laissé d'autres ressources à leur famille que celle de leur origine. Ces originaires Irançais sont la plupart à charge à la nation; ils vivent presque toujours dans l'avilissement; ils corrompent les mœurs des jeunes gens qui arrivent dans les échelles. »

L'interdiction des niariages avait en partie pour hut d'empêcher les Français de se fixer dans les échelles; c'est dans la même vue que l'ordonnance royale du 6 juillet 1749 leur interdit d'y acquérir des hiens Tonds. Quelques uns étaient en possession de maisons ou de terres qu'ils prétendaient avoir été forcés d'accepter en paiement de leurs déhiteurs. Mais, disait le préambule, « l'expérience a fait connaître que ces propriétés sont autant d'engagements qui attachent les Français en Turquie, éloignent leur retour dans le royaume au terme fixé de leur résidence et donnent lieu à des discussions dangereuses pour la sûreté et la tranquillité de la nation ». Celait pour assurer celle-ci que l'ordonnance lappelait à tous les Religieux missionnaires, français ou étrangers, placés sous la protection du roi, la défense de faire « aucune acquisition, augmentation de maison ou chapelle o sans en avoir obtenu l'agrément de S. M. et l'approbation de la Porte par l'entremise de l'ambassadeur à Constantinople (1).

L'ordonnance du 21 mars 1731 avait fixé à dix ans la durée du séjour des marchands ou artisans. Revenus en France ils ne pourraient retourner dans le Levant qu'après un délai de cinq ans. Celte prescription nouvelle fut inspirée par la même préoccupation. L'encombrement des échelles fournissait un second motif qui disparut quand on eut fixé le nombre des maisons pour chacune d'elles (2). Mais alors la limitation de la résidence eut un autre but : empêcher les maisons existantes de se créer un monopole; permettre autant que possible à de nouvtaux négociants de prendre part au commerce du Levant

Malheureusement l'exécution de l'ordonnance de 1731 rencontra de grandes difficultés. Maurepas en l'envoyant aux consuls leur avait demandé de lui adresser chaque année une liste des Français arrivés dans l'échelle avec indication du jour de

(2) Voir ci-dessus, chap. I, p. 26-28.

leur débarquement. Il avait bien spécifié que les négociants fussent prévenus de prendre leurs mesures de bonne heure pour liquider leurs affaires avant l'expiration du terme des dix années. Le 12 janvier 1739 il faisait adresser par la Chambre une circulaire aux députés des échelles pour rappeler qu'il n'accorderait aucun délai. Le 15 février 1740 lui-même en envoyait une autre plus formelle aux consuls. Vaines menaces; Maurepas a beau insister par ses lettres du 22 avril 1740 et du 14 juin 1741, il est obligé de reculer l'échéance : l'ordonnance aura sa pleine exécution au plus tard dans les six premiers mois de 1743. Cette pleine exécution consiste en une grosse concession ; seuls les négociants ayant quinze ans de résidence devront revenir. C'est une grâce qui ne tire pas à conséquence pour l'avenir, écrit Maurepas à la Chambre. En réalité la concession est définitive. Les consuls qui partent au même moment dans les échelles lisent dans leurs instructions : le roi a fixé à lôans la résidence en Levant de tous les négociants. En cédant Maurepas reconnaissait les difficultés sans les supprimer. Une fois de plus il se heurtait à l'impossibilité de faire accepter ses règlements. Dans son rapport de 17r)4,adoptéàrunanimitéparleBureau du commerce, l'intendant de Montaran disait qu'il convenait de révoquer l'ordonnance de 1731 ou, du moins, de fixer la durée de la résidence à vingt ans, sauf à accorder ensuite des permissions pour une prolongation ultérieure. L'ordonnance ne fut pas modifiée, mais la tolérance recommandée par Montaran fut plus d'une fois mise en pratique.

L'ordonnance de 1731 eut au moins l'avantage de donner aux consuls une arme de plus pour faire respecter les règlementsdes échelles. En prolongeant de cinq ans la résidence, Maurepas avait exclu naturellement de cette grâce les Français mariés dans les échelles ou mal famés. L'application stricte de l'ordonnance de 1731 pouvait être une menace salutaire. Le renvoi en France avant les dix ans devenait dès lors une peine plus forte qu'auparavant. Il fallait pour en être frappé une inconduite notoire et des écarts bien graves. Cas bien rare, la législation du xvii siècle avait été allénuée sur ce point. L'ordonnance i\v la marine de KWl pcrmcllait aux consuls de faire embarquer les marchands après information faite elen prenant l'avis des députés de la nation. Celle du 17 mars 171() exigeait en cas de « libertinage ou de scandale capable de préjudicier à l'honneur de la nation,

de lui attirer des avanies », une délibération de la nation assemblée par le consul, qui devenait simplement l'exécuteur de ses décisions. Cette diminution d'autorité préservait les marchands de l'arbitraire, déchargeait en même temps les consuls d'une délicate responsabilité ; elle était destinée à prévenir le retour d'anciennes querelles très préjudiciables aux échelles.

Autour de la nation gravitaient un certain nombre de rayas sujets du Grand Seigneur, qui vivaient des services qu'ils lui rendaient. C'était des Juifs, des chrétiens arméniens, grecs, maronites. Ils étaient employés comme censaux ou courtiers dans chaque échelle, car les marchands européens ne traitaient jamais directement avec ceux du pays. Dans plusieurs échelles ils servaient de gardes-magasins. Ils étaient chargés de montrer aux acheteurs indigènes les marchandises enfermées dans les entrepôts dont les Francs leur confiaient les clefs ; ils pesaient et livraient ces marchandises. Chaque maison avait ses censaux et ses gardes-magasins attitrés. S'il faut en croire l'auteur d'un curieux mémoire anonyme, les censaux juifs de Constantinople, qui se transmettaient héréditairement leurs fonctions, faisaient la loi à la nation (1).

Les Religieux (2) des missions catholiques vivaient dans les échelles à côté de la nation et en dehors d'elle. Mais ils étaient comme elle sous la protection des consuls de S. M. De plus, les besoins religieux des résidents des échelles et des équipages des bâtiments, qu'ils étaient chargés d'assurer, créaient entre eux et la nation des relations qu'aucun nouveau règlement ne vint modifier au xviii" siècle. La laveur royale, si marquée à la fin du xvii^ siècle et continuée longtemps sous Louis XV, avait permis aux Jésuites de prendre la première place dans l'extension de l'apostolat catholique en Orient, au début du xviii^ siècle. Aussi, la suppression de l'Ordre en 1773 parut elle menacer les missions du Levant d'un grand péril. Les Jésuites quittèrent, en effet, leurs établissements sans être immédiatement remplacés. Enfin, après de longs pourparlers, le gouvernement de Louis XVI put s'entendre avec les prêtres de la congrégation de la Mission

(1) Bibl. nat. mss. fr. nouv. acq. 20537, fol. 81-88, — Cf. Flachat. Observations T. II, p. 265-366 Arcli. des B du Rh. C. 2532 Lettre à l'intendant de la Tour, 1" juin 1787.

(2) Arch. des Aff. étrang. Affaires religieuses et missions au Levant.

fondée par saint Vincent de Paul et avec la cour de Rome. Des lettres-patentes et un arrêt du conseil de décembre 1780 adjoignirent les Lazaristes « aux anciens missionnaires qui étaient sur le point de disparaître. » La Propagande leur confirma la succession des Jésuites dans tout l'Orient et, en 1783, on les vil s'établir dans les principales échelles où leurs célèbres prédécesseurs avaient eu leurs établissements.

A vrai dire, dans aucun des ports où vivait une nation française, la vie religieuse n'avait été un moment suspendue par leur absence. Ils n'étaient seuls que dans des missions de l'intérieur, à l'avant-garde. Même, dans les échelles, surtout en Syrie et en Egypte, les fonctions de chapelains du consul et de curés de la nation avaient été souvent conservées par leurs anciens rivaux, pères de Terre Sainte, capucins (1), carmes déchaussés. Ces religieux trouvaient parfois plus de satisfaction du côté des indigènes que dans leurs rapports avec les marchands. Chez ceux-ci, l'observance rigoureuse des fêtes de l'Église et des devoirs religieux n'était pas toujours simple obéissance aux ordonnances et aux règlements. On avait vu sous Louis XIV un François Picquet, ancien marchand, puis consul d'AIep, entrer dans les Ordres, devenir évêque de Babylone et propagateur zélé des missions. Lambert, négociant de Seide, puis, père Jésuite, avait développé l'influence de son ordre chez les Maronites du Liban. On ne cite plus de pareils exemples au xviii'' siècle, mais la piété n'avait pas disparu.

Cependant, il semble bien qu'en général le zèle religieux lût plutôt faible. Les chapelles consulaires restaient misérables, les frais du culte parcimonieusement mesurés. Comme les nations négligeaient d'y remédier, les consuls étaient obligés, comme autrefois, d'avoir recours à la Chambre du commerce. Poullard, consul de Seide, écrit : « J'ai vu de mes yeux toutes les chapelles consulaires du Levant. Celles de Palestine nous déshonorent. Jugez-en parce rapport fidèle; le Saint-Sacrement qui est sur l'autel de la chapelle d'Acre n'a pour tabernacle qu'une caisse dans laciuelle on avait envoyé des piasires .... Mon chapelain est couvert d'une chasuble (pii tombe en pièces ; l'aulel est loul nu. » Dix ans après, en 1726, un autre consul renouvelle les

(1) En 1723 U roi avuil renouvelé offlciellumeiit aux Capucins de la ciistodic d'AIep le titre (rauinAiiieiH tle l'ambassade de Coiistnntinople et de tous les consulats du Levant. IMolct. La mihMioits,

mêmes doléances. Puis, en 1732, la nation de Seide déclare que, pour réduire ses dépenses, suivant les inlenlions de S. M., elle a commencé par supprimer celles de la chapelle d'Acre qu'elle a remise aux pères de Terre Sainte. D'autre part, les marchands trouvent gênante la multiplicité des fêtes qui suspendent trop souvent les opérations du commerce. En 1772, de Perdriau, consul d'Alep, transmet au cardinal de Bernis, notre ambassadeur à Rome, un mémoire de la nation demandant l'abolition d'un certain nombre de fêtes. Quant aux équipages de navires auxcfuels les religieux étaient tenus de faire remplir leurs devoirs j^endant leurs séjours, ils n'avaient jamais donné de très grandes satisfactions.

Résidents des échelles et négociants marseillais se préoccupaient peu des succès des missionnaires dans leurs prédications ou dans leurs écoles. Les députés des échelles, la Chambre du commerce, les consuls négligent cette matière dans leur correspondance. Mais, par intérêt, sinon par zèle religieux, les marchands ne pouvaient rester indifférents à l'activité des missions. Celles-ci avaient recours de temps en temps aux subsides des nations ou de la Chambre de Marseille. Surtout, le zèle imprudent, les querelles ou l'inconduite des religieux pouvaient attirer des désagréments et des avanies.

Les consuls eurent assez fréquemment à écrire pour demander que l'intervention du ministre améliorât le recrutement ou la conduite des religieux ; il arriva même que la nécessité les contraignit d'user contre eux de rigueur. Rarement le scandale ou les sujets de plaintes vinrent des religieux français. Carmes, Capucins et Jésuites se signalaient la plupart du temps par la dignité de leur conduite et par leur bonne entente avec la nation. Le P. Fleuriau, longtemps directeur des missions des Jésuites dans le Levant, avait déployé autant de zèle à les surveiller qu'à les développer. A Alep on les surnommait dans le pays la couronne des religieux. « Ils travaillent beaucoup et sont d'un grand exemple » écrit Monhenault en 1731. Parfois surgissaient pourtant des incidents fâcheux. En 1746 le ministre reçoit des plaintes au sujet des capucins. Castellane écrit à Maurepas que leur custode temporise afin qu'insensiblement on retire les mauvais sujets sans scandale et sans bruit, ce qui lui paraît préférable à une visite qui, dans l'état où sont les choses, aboutirait à relever des désordres dont la manifestation ne peut

que nuire à la religion. Aussi l'ambassadeur renonce à s'informer lui-même auprès des consuls : « Il en résulterait un tissu d'anecdotes qu'il vaut mieux laisser dans l'oubli. » En 1750 le ministre écrit au provincial pour l'exhorter de suivre la résolution qu'il a prise d'aller sur les lieux pour terminer toutes les discussions scandaleuses de ses missionnaires sans y employer l'autorité du roi. En 1754, nouvelles plaintes à des Alleurs au sujet des mêmes religieux.

Mais les franciscains, cordeliers, récollets, connus sous le nom de Pères de Terre Sainte, recrutés en Italie surtout, suscitèrent des plaintes fréquentes dans les échelles de Syrie et d'Egypte où ils étaient établis. « Si vous connaissiez ces honnêtes pasteurs, écrit ironiquement en 1734 le voyageur Charles de Sainte-Maure, vous auriez bien mauvaise opinion du troupeau qu'ils conduisent. » Des lettres-patentes de septembre 1725 (1), avaient confirmé de nouveau leurs privilèges établis par celles de févrieroctobre 1649 et de mai 1700. Leur supérieur « gardien du Mont de Sion », devait être reconnu par tous les sujets du roi comme commissaire apostolique du saint Siège dans les pays du Levant, chargé d'exercer plusieurs fonctions épiscopales à lui concédées par plusieurs Souverains Pontifes et entre autres la juridiction spirituelle sur tous les chrétiens de l'église latine, réguliers ou séculiers, sujets du roi. Les religieux de Terre Sainte étaient confirmés dans les fonctions curiales et paroissiales partout où ils les avaient conservées et dans la possession des chapelles consulaires de Jérusalem, du Caire, de Rosette, d'Alexandrie, d'Alexandrette. Si le consul était mécontent d'eux, il devait s'adresser au père gardien de Jérusalem, pour lui demander de les changer en lui expliquant les motifs de sa demande.

En Egypte où les pères de Terre Sainte avaient le mieux conservé leur ancienne prépondérance sur les autres religieux, la sécurité des marchands, toujours menacée, rendait leurs écarts particulièrement dangereux. En 1738 Turcs et chrétiens sont scandalisés par l'énorme dépense évaluée h 80.000 sequins, qu'ils ont consacrée à un nouvel hospice. Le consul leur reproche

(1) HM, 15. — Of. Blhl. nnt. m«H. fr. noiiv. nc(| . 2{)M:\, fol. 7-8. - Ibid. (fol. 3-4). Mémoire reinl» à de Tott sur les missions des (^iipucins. — AIT. étmng. Mém. et doc. Turquie 71. — Sur les intrigues des POres de Terre Snintr lors des négociations de Pnssnrovitz, pour se mettre sous la protection impériale, voir Schcfer, Mémoire hisluriijue. Introduction, p. XXXVIIl.

un emploi « peu judicieux des sommes que la piété des fidèles leur confie pour un tout autre usage que pour élever parmi les nations barbares des édifices dont la grandeur et la forme puissent attirer l'attention, exciter la mauvaise humeur et allumer la cupidité des Turcs. » Ces sommes provenaient en partie du commerce lui-même. Tous les capitaines qui abordaient dans les échelles étaient tenus de verser entre les mains des chanceliers des aumônes et notamment trois piastres « pour le Mont de Sion en considération des prières qui se faisaient journellement dans les Lieux Saints, tant pour la prospérité du roi que pour l'heureux succès de leurs voyages. » Les chanceliers devaient n'en remettre le produit qu'entre les mains des Pères de Terre Sainte.

Le même consul, de Lironcourt, quittant l'Egypte en 1751, rend compte au ministre d'une contestation qu'il a eue à Alexandrie avec le père custode de Jérusalem, leur supérieur. « Votre Excellence peut penser que le côté comique de cette afTaire ne m'a pas échappé. Mais il n'est pas étonnant qu'un religieux qui croit représenter le pape en personne donne à tout ce qu'il traite un tour singulier... Ces bons pères sont gens à avoir sous-main ameuté eux-mêmes les Grecs. Ils m'ont souvent joué de ces tourslà... Ce sont nos religieux latins qui mettent le plus d'obstacle à la bonne intelligence dans laquelle nous pourrions vivre avec les Grecs. Ce sont nos religieux qui, en les accablant sans cesse d'invectives de hauteurs et de mépris, les aigrissent contre nous. » En 1756, nouvelles plaintes très vives du consul, de Jonville. En 1769, autre fait plus grave. Le curé de la nation, à Rosette, pour mieux satisfaire ses goûts de débauche, prend le turban avec une publicité qu'on n'avait pas encore vue et se fait choisir pour desservir une petite mosquée à Rosette même. « De pareils événements, écrit le consul d'Amirat, sont très fâcheux et je conclus, tant de celui-ci que de beaucoup d'autres, que les pères de Terre Sainte s'éloignent toujours plus delà conduite qu'ils devraient tenir. » Les consuls et la nation du Caire avaient eu aussi des difficultés avec les Récollets italiens, de la mission des Coptes organisée par la Propagande. Le roi leur avait retiré sa protection en 1754 : ils avaient demandé celle du consul de Venise qui la leur avait retirée à son tour en 1763. Malheureusement le ministre de la marine, qui pouvait facilement intervenir auprès des Jésuites et des autres ordres français, ne pouvait que négocier, sans grande efficacité, auprès

de la cour de Rome, quand .il s'agissait d'améliorer le recrutement ou de modifier la conduite des religieux italiens.

§3. — L ordre dans les échelles

Le bon recrutement des résidents et la diminution de leur nombre, voilà ce qui avait préoccupé surtout Maurepas, parce que ni Colbert, ni Pontchartrain, n'avaient établi des règles assez strictes. Quant au reste, il semblait qu'il n'y eût plus besoin d'innover. Les elîorts combinés des ministres de Louis XIV et de la Chambre du commerce avaient minutieusement réglé l'administration des échelles, les attributions des consuls, des députés et des assemblées de la nation, pris des précautions pour éviter le retour de ces dettes dont la liquidation avait tant occupé Colbert et Seignelay, créé un budget régulier des échelles Cl).

Mais il fallait obtenir le respect de l'ordre établi, tâche ingrate et laborieuse. Pour la rendre plus aisée, l'expérience suggéra des précautions nouvelles. Sur la j)roposition de l'intendant Lebret, la Chambre délibère en 1731 que les négociants établis dans les cinq échelles principales, Constantinople, Sm3'rne, Seide, Alep et le Caire, ne seront admis aux assemblées de la la nation qu'autant qu'ils feront au moins 3.000 piastres d'alTaires pour leur compte ou par commission. Ceux des autres échelles devront en faire pour 2.000, le chiffre étant abaissé à 1.500 pour Chypre, vu la modicité du commerce qu'on y fait. C'est qu'il paraît dangereux que les marchands qui ne contribuent pour ainsi dire pas aux dépenses d'une échelle aient une part dans la gestion de ses deniers. Eu 1737, on veut éviter les cabales ordinaires dans les élections des députés. Maurepas rappelle aux consuls qu'elles doivent être faites au scrutin secret, dans une boite (jui doit être remise au chancelier, pour être ouverte par le consul en présence des députés sortants. Si les consuls envoient de nombreux étals ou mémoires aux ministres, les députés sont astreints à ren.seigner minutieusement la Chambre. Celle-ci le leur rappelle en 1728 ; les députés se montrent

;1) Voir mon lîittoire du commerce. . . nu XVII* siècle, Livre II, chap. 2, 5, 6, 8 et 9,

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négligents ou récalcitrants, la Chambre se plaint. Maurepas se hâte d'envoyer une circulaire comminatoire. Le contrôle devient de plus en plus étroit : à partir de 1754, les députés doivent envoyer à Marseille des copies de toutes leurs délibérations.

La grosse préocupation c'est le bon ordre des finances. Pour ses dépenses ordinaires ou extraordinaires, la nation a une caisse alimentée par les avaries. Celles-ci prennent définitivement, au xviiie siècle, la forme de droits de sortie sur les marchandises chargées dans les échelles, perçus par les députés. Un nouveau règlement établi par la Chambre en 1746, pour en préciser la perception, remplaça celui du 25 décembre 1685 (1). La surveillance étroite de la Chambre qu'il n'est plus possible d'éluder comme au xvii*^ siècle, prévient le retour des gaspillages. Tous les six mois, régulièrement, les députés envoient les comptes de leur gestion. Les minisires rappellent fréquemment aux consuls qu'ils doivent, de concert avec la Chambre, veiller à ce que les nations se conforment aux dépenses d'usage, à ce qu'elles n'en introduisent pas de nouvelles, sauf le cas de nécessité et sans délibérations motivées. L'article 17 du règlement de M. de Gastines, de 1706, permettait aux consuls et aux députés de faire jusqu'à 25 piastres de dépense en cas d'urgence. En 1732, Maurepas voulut réduire celte latitude à deux piastres. A quoi les consuls objectèrent que les assemblées de la nation deviendraient trop fréquentes.

L'idéal de Maurepas eût été de diminuer même les dépenses traditionnelles. Mais comment faire avec les Turcs si attachés aux usages établis, surtout quant il s'agissait d'argent ? Un règlement de la Chambre, du 6 novembre 1749, limite les dépenses pour l'entrée des consuls dans leur échelle. Quelques années plus tard, Machault songe à en supprimer tout l'apparat. Au Caire, de Jonville qui a fait dépenser à la nation 12.304 livres pour son entrée, dresse un mémoire où les frais sont réduits à 6.000 pour son successeur. Pour l'arrivée de celui-ci on dépense 8.660 livres, en 1760, etd'Amirat soutient (ju'on a simplifié autant que possible en écartant tout ce qui était fastueux et inutile (2).

L'économie serait complète s'il n'y avait plus d'entrée officielle.

(1) 7 juillet 1746. CC, 10. — Cf. mon Histoire du commerce. . . au xvw siècle, p. 248-249.

(2) Voir létat détaillé de ces dépenses. Aff. étrang., Le Caire, 10 mars 1760.

D'ailleurs, comme écrit un consul, l'exécution du règlement de 1749, ne peut que discréditer et avilir la nation, « ces sortes de cérémonies devant se faire suivant les usages reçus ou être totalement supprimées. » Le duc dePraslin étudie la question et donne des ordres malgré les objections. Le consul de Perdriau, s'3' conformant, arrive à Alep incognito, en simple particulier, sans qu'il arrive aucun désagrément à la nation.

En revanche il ne peut y avoir aucun inconvénient à modérer les dépenses que les nations étaient trop portées à exagérer pour toutes les occasions de réjouissances publiques, victoires des armées de Sa Majesté, naissances ou mariages dans la famille royale. A chacune de ces occasions, la nation ne manque pas de témoigner sa joie, mais elle sait que les gaspillages ne sont plus tolérés. La tolérance est pourtant assez grande. Le 1" janvier 1730, à l'occasion de la naissance du Dauphin, Lemaire, consul de Tripoli de Syrie, tint table ouverte trois jours entiers : « il y eut plus de 800 verres cassés à la santé de Monseigneur le Dauphin. » Son voisin, de Montgrand, consul de Chypre, se signala dans la même occasion. Leur zèle parut louable puisque leurs relations furent publiées dans le Mercure de France (1). En général c'était le consul qui modérait les marchands. En 1775, l'inspecteur du commerce du Levant eut à nommer des commissaires pour étudier la défense de Peyssonnel, consul de Smyrne, contre les députés de son échelle qui l'accusaient d'avoir fait des dépenses exorbitantes à l'occasion de la mort de Louis XV. Les visites que les vaisseaux du roi font parfois aux échelles paraissent aussi des occasions de frais exagérés ; en 1732, les présents et autre frais sont limités par le ministre à 30 livres par jour au maximum par vaisseau, pour le consul et la nation.

Les marchands des échelles finissent par se plaindre de la parcimonie qu'on veut leur imposer : telle celle d'Alep, en 1768. Pourtant le résultai désiré est loin d'être atteint. La levée des avaries aurait du préserver les échelles des emprunts onéreux, lléau du commerce au xvii' siècle. Dans une circulaire de 1736, Maurepas rappelle qu'il ne faut en contracter sous aucun pré-

(1) Relation de la réjoulitanee qui *'e$t faite à Tripoly de Syrie, dans la mai- $nn dit roi à l'occation de la naisKtiiice de Monsciyiieur le Dauphin, que le sieur Lemaire, consul de l-'ranve, a fait exécuter le 1 janvier 17;U). AIT. ctrang. Mémoiren et Mercure de France, inul 1730, p. 717-722. — Pour la relation des réJoulMince» de Chypre, vuir ibid.. Juin 1730. p. 1210-121.3.

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texte. Si les avaries ne suffisent pas pour les dépenses extraordinaires, « que les négociants de l'échelle se cotisent pour y pourvoir de leurs fonds propres. Sur le compte que rendra le consul, le roi verra si l'on n'aura pu se dispenser de faire ces dépenses et donnera les ordres pour faire rembourser les négociants en augmentant l'avarie (1). » Mais on conçoit que les marchands eussent de la répugnance à engager leur argent. En fait, la nécessité l'emportait souvent encore sur les instructions et sur les règles. « Les choses sont extrêmement dérangées dans tout le Levant », écrivait, en 1731, le vieux de Maillet, ancien consul et inspecteur des échelles. Elles l'étaient encore cinq ans après Maurepas envoyait précisément sa circulaire de 1736 au moment où toutes les échelles endettées payaient de gros intérêts. Il avait recours au moyen traditionnel en pareil cas. La Chambre du commerce empruntait 180 000 livres au taux modéré de 5 o/o pour libérer les échelles et l'arrêt du conseil, du 25 février 1736, l'autorisait à faire percevoir pendant trois ans, par les députés des nations, un droit d'avarie d'entrée de 1 o/o sur toutes les marchandises portées dans le Levant. La paix de 1748 est marquée par une nouvelle liquidation des dettes des échelles ; un emprunt de la Chambre et une nouvelle imposition exceptionnelle de 1 o/o, perçue cette fois à Marseille sur les marchandises venues du Levant, y pourvoient encore. A la tin de la guerre de Sept ans, les finances des échelles sont dans un désarroi plus grand ; la Chambre intervient de nouveau pour les rétablir. Au début du règne de Louis XVI, la même situation provoque la grande inspection du baron de Tott.

Dans l'administration des échelles, les étrangers protégés de la France avaient toujours été un des principaux objets de préoccupations. On tenait beaucoup à attirer et à retenir le plus grand nombre de ces clients, pour accroître le prestige de la nation, pour augmenter le revenu des consuls auxquels ils payaient des droits de consulat ('2), pour grossir aussi les ressources de l'échelle par leur contribution aux avaries. Mais on redoutait au moins autant de les voir profiter des avantages de la protection pour accaparer le commerce au détriment des

(1) 14 mars 1736. II, 23.

(2) D'après de Saint-Marcel, consul d'Alep, son prédécesseur, de Perdriau, retirait 6000 livres par an de la protection des Napolitains et des Suédois vers 1780. Lettre du 28 mars 179J. AA, 369.

nationaux. De là des tendances et des mesures qui paraissent, au premier abord, contradictoires, comme dans la politique suivie vis-à-vis des étrangers établis à Marseille. De tout temps il avait été formellement interdit aux protégés de faire du commerce avec la France et aux nationaux de leur servir de prête-noms pour tourner les défenses (1). Celles-ci sont fréquemment renouvelées au xviii^ siècle, preuve de la difficulté de les faire observer. Dès 1719 la Chambre du commerce se plaint au conseil de marine des Juifs protégés de Salonique ou d'ailleurs et réclame un règlement très sévère; l'ordonnance royale du 26 décembre 1719 lui donne satisfaction. Celle du

4 février 1727, plus rigoureuse, prononce, en cas de délit, la confiscation des marchandises et des bâtiments, aggravée d'une amende de 3000 livres. De plus elle établit des règles pour l'admission des étrangers à la protection. Maurepas recommande aux consuls, en 1730, de bien veiller à l'exécution de ces ordonnances. Mais alors surviennent les fameux arrangements qui gênent les marchands. Les étrangers protégés n'y sont pas assujettis ; la tentation de prêter le nom devient double. L'ordonnance du 2 février 1735 est destinée à prévenir les contraventions par de nouvelles sévérités : l'amende est portée à 10.000 livres et les contrevenants menacés d'être déchus pour toujours du droit de commercer dans le Levant. En revanche, pour diminuer la tentation, l'ordonnance du 7 janvier 1727 révoque la défense aux nationaux de charger des marchandises sur des bâtiments étrangers faite par celles du 7 janvier 1689, du

5 avril 1713 et du 10 juillet 1719. Comme ces marchandises auraient payé à Marseille le 20 o/o, la concession ne pouvait devenir dangereuse pour nos bâtiments (2).

Les règlements sur les étrangers protégés visaient surtout les sujets du G. S., Juifs, Arméniens ou autres, tous commerçants habiles, peu scrupuleux et envahisseurs. Quant aux sujets des puissances chrétiennes qui n'ont pas de consuls dans le Levant ou dans certaines échelles on ne les redoute guère et on tient beaucoup plus à les protéger. Tel est le sens de la réponse que l'ambassadeur Villeneuve fait à un consul le 7 janvier 1739 à propos des Vénitiens et des Suédois : « J'ai parlé aux ministres

(1) Voir mon Uitlnire du commerce..., nu xvw siècle, p, 268-67 et 303-304. (3) Voir ccsdivemcH urdoiuiaiiccH, 11,51 uu Mil, 15.

l'ordre dans les échelles 169

de Suède qui résident à Constantinople, ils m'ont témoigné que l'intention de leur cour élail que les vaisseaux suédois prissent la protection de la France et qu'ils donneraient des ordres à ce sujet, mais il ne convient pas que vous fassiez aucune démarche qui pût leur donner lieu de penser qu'on veut leur imposer cette nécessité et ce n'est que par l'avantage qu'on leur fera envisager et trouver réellement dans la protection de la France qu'il faut la leur faire préférer à celle des autres puissances. » En effet la préférence donnée par les étrangers à nos consuls resta soumise aux convenances commerciales et dépendit plus des circonstances locales que des interventions diplomatiques.

La police des bâtiments qui fréquentent les échelles préoccupe fréquemment aussi le gouvernement. Il rappelle, précise et complète les règles minutieuses établies déjà par Colbert et Seignelay en 1681 et 1685. Le règlement du 1*"^ mars 1716 en 18 articles, les déclarations royales du 1" mars 1716, de janvier 1723 et du 21 octobre 1727 fixent toutes les prescriptions qui doivent être observées par les propriétaires, capitaines et patrons de bâtiments, par les officiers de l'amirauté, par les consuls des échelles. La déclaration du 16 mars et l'ordonnance du 23 mai 1728 donnent de nouvelles explications. Pour éviter que les capitaines n'échappent aux répressions établies, ils doivent justifier que des Français résidant actuellement dans le royaume ont une part dans la propriété de leur bâtiment, équivalente au moins à la moitié. En outre ils doivent fournir une caution possédant au moins 10.000 livres de biens fonds dans le royaume et qui s'engagera à payer toutes les amendes encourues par eux.

Les ordonnances ou déclarations du 25 juillet 1719, du 8 février 1724, du 18 décembre 1728, du 27 mai 1730 ont pour but d'empêcher les matelots français de déserter à l'étranger. S'ils quittent leur navire pour rester dans les échelles, ils sont considérés comme déserteurs et condamnés à trois ans de galères. Les matelots qui ont fait naufrage, désignés sous le nom de disgraciés, qui ne se sont pas présentés un mois après leur naufrage au consul le plus voisin, sont considérés comme déserteurs. Les capitaines, sur les ordres des consuls, sont tenus de les prendre à leur bord et de les ramener en France, aux frais du roi. On craint tort que les vices particuliers des Turcs ne soient i\n danger pour les jeunes mousses; la déclaration du 12 octobre

170 LA CONSTITUTION DU COMMERCE DtJ LEVANT

1730 défend de les laisser descendre à terre dans les échelles sans les mettre sous la garde d'un officier ou d'un matelot de confiance.

Outre la bonne police des échelles, il s'agit d'assurer au pavillon et aux sujets du roi, armateurs, capitaines, matelots, tous les bénéfices du trafic entre la France et le Levant. Tel est, en partie, le but de la déclaration du 21 octobre 1727. Seuls les Français nés dans le royaume pourront être propriétaires de bâtiments. Les étrangers et même les Français naturalisés en vertu de l'édit du port franc de mars 1669, ne pourront êlre officiers mariniers ; les équipages seront français au moins pour les deux tiers. Les bâtiments français ne pourront être adressés dans les échelles et dans les ports d'Italie qu'aux Français nés dans le royaume et non aux naturalisés, ni même aux nationaux mariés à des filles étrangères. Maurepas recommande aux consuls, par une circulaire du 27 janvier 1728, d'empêcher « la continuation de Tabus du pavillon de S. M. ». Cependant l'ordonnance du 23 avril 1737 admet que des navires français soient adressés aux négociants étrangers des échelles, à condition qu'ils aient été frétés en entier par des étrangers. Cette disposition sera reproduite dans l'ordonnance de 1781.

Les ordonnances, déclarations, arrêts du conseil, qui concernent l'administration des échelles sont trop nombreux pour pouvoir même être tous signalés. Que dire des multiples points de détail réglés par des lettres du ministre ou de la Chambre du commerce, par des ordonnances de l'inspecteur du commerce du Levant ou de l'ambassadeur ? L'autorité de celui-ci gagne au xviii" siècle ce qu'elle perd en arbitraire. Les marchands essaient en vain de regimber contre elle. Maurepas écrit au premier député d'une échelle, à propos d'une décision du marquis de Bonnac : « Je ne conçois pas comment vous avez pu soufirir que les nationaux aient eu la hardiesse d'insérer dans leur requête que ce qui a été réglé par l'ambassadeur du roi sur ce sujet ne pouvait êlre regardé comme une décision qui eut été admise. »

Les questions d'étiquette et de préséance, qui passionnaient sous l'ancien régime, avaient toujours été des occasions de querelles entre les oificiersdu roi et les marchands, aussi chatouilleux les uns que les autres à cet égard. Les prérogatives des consuls étaient bien réglées et respectées au xviirsièclc, mais les contes-

tations renaissaient à propos des chanceliers et des drogmans. Sous prétexte que la nation les payait, les marchands étaient portés à les considérer comme des employés à leurs ordres. Le marquis de Bonnac rappelle à un consul, en 1722, que chanceliers et drogmans ne sont aucunement sous la dépendance de la nation et ne reçoivent d'ordres que du consul. L'année suivante, le même ambassadeur trouve qu'il ne convient point que les chanceliers aillent convoquer la nation pour les fêtes de Pâques, ni pour celles de la Pentecôte. Quant aux assemblées, s'ils n'ont pas de commis et qu'ils veuillent faire les convocations eux-mêmes, les nationaux ne peuvent exiger qu'ils revêlent pour cela le calpac. D'autres contestations surgissent au sujet de la place que les chanceliers doivent occuper dans les cérémonies publiques. Une ordonnance royale du 17 décembre 1732 intervient : partout où la nation se trouvera en corps, les chanceliers pourvus de brevets de S. M. marcheront immédiatement après les députés de la nation et avant les autres négociants. Une autre lois, c'est Maurepas qui décide que les nationaux prétendent à tort avoir le pas sur les drogmans. Il est établi que les députés prennent partout le premier pas après le consul, mais les drogmans prennent rang ensuite avec les chanceliers. Mêmes contestations au sujet des cafetans distribués dans les audiences de pachas. A Constantinople l'usage est que le premier drogman reçoit le cafetan immédiatement après l'ambassadeur, puis le chancelier, puis les députés. Mais dans les autres échelles, les députés conservent leur rang après le consul ; le chancelier reçoit le cafetan après eux s'il assiste aux audiences, mais sa présence n'est pas nécessaire et, en principe, il n'a pas droit à la distribution.

Les services religieux font naître d'autres querelles du même genre. En 1731 les députés de l'échelle d'Alexandrie ne peuvent admettre que la femme du vice-consul ligure à côté de son mari à certaines fêtes solennelles. Grave affaire; des deux côtés on fait parvenir des doléances à l'ambassadeur, le marquis de Villeneuve, qui répond par ce jugement de Salomon: « Les femmes n'ont personnellement par rapport à leur sexe aucun droit honorifique dans les églises et ne peuvent par conséquent être en concurrence avec personne dans ces sortes de droits, mais la bienséance, les égards que l'on doit à un consul et la politesse que Ton est obligé d'avoir pour le sexe, ne permettent pas que.

quand une femme assiste à côté de son mari à une cérémonie dont elle n'est point exclue par son sexe, on lui conteste le droit de suivre immédiatement son mari, que l'on prétende les couper dans la cérémonie. On a d autant moins de fondement à le faire que la présence de l'épouse d'un consul ne porte aucun préjudice au rang de ceux qui la suivent Lorsque je donne dans

l'église la droite à M™« de Villeneuve, je ne crois pas lui céder le rang qui est dû à l'ambassadeur. . . » Ce n'est pas la seule occasion où Villeneuve eut à trancher des différends de pareille importance.

Les diflicultés viennent parfois des religieux. Maurepas intervient, en 1730, pour décider que le religieux qui dessert la chapelle consulaire doit dire la messe tous les jours, depuis Pâques jusqu'à la Toussaint et à 10 heures pendant la durée de l'hiver. Un autre consul se plaint, en 1732, que son chapelain ne veut pas dire la messe tous les jours dans la chapelle consulaire ; celle fois le ministre renvoie la décision à l'ambassadeur. Ailleurs, le protocole divise le chapelain du consul et le curé de la paroisse. Maurepas écrit au marquis de Villeneuve, le 28 janvier 1738: « Les consuls et les officiers peuvent faire leurs Pâques à la chapelle consulaire ou à la paroisse. C'est à eux et non à leur chapelain de demander ou faire demander au curé de faire leurs Pâques ailleurs qu'à la paroisse et c'est au chapelain à rendre compte au curé s'ils les ont faites à la chapelle consulaire par un billet. » Dans les occasions où il sera ordonné de faire chauler un Te denm les lettres patentes de 1725 en faveur des Pères de Terre Sainte stipulent (jue la cérémonie sera faite d'abord dans la paroisse et que le consul y assistera avec la nation, pourvu que les honneurs dus à son caractère y soient observés, puis elle sera répétée ensuite dans sa chapelle.

Tout est donc prévu par les règlements jusqu'aux plus infimes détails. Leur multiplicité est devenue telle qu'il est difficile de les connaître. Aussi le conseil de marine a-l-il ordonné sagenuMit, en 1720, (|ue les chanceliers tiennent un registre où ils inscrivent en entier les arrêts, ordonnances, etc., même les lettres contenant des décisions cl mènu' qu'ils rassemblent autant (jue possible tout ce <|ui a été publié dans le passé ayant force de loi. La

l'ordre dans les échelles 173

Chambre du commerce fait rédiger un recueil analogue à son usage (1).

Plus précis et plus complets les règlements sont surtout mieux appliqués qu'au xvii'= siècle. Tenus sans cesse en haleine par la vigilance des minisires, des ambassadeurs, des inspecteurs du commerce, les consuls et la Chambre du commerce travaillent de concert au maintien du bon ordre. Aussi les progrès sont sensibles. Au xviii* siècle la tranquillité des échelles n'est pas toujours assurée mais les désordres ne sont plus la règle.

A Conslantinople, la présence de l'ambassadeur avait toujours contenu les marchands ; les turbulents et les débauchés ne se risquaient pas dans cette échelle ou dissimulaient soi ^jneusement leurs défauts. Smyrne et Salonique bénéficiaient de leur promiscuité relative. Mais, à mesure qu'on s'éloignait de la capitale, de même que les pachas devenaient plus indépendants, les marchands avaient des tendances à s'émanciper. Pourtant les échelles de Syrie, Alep, Seide, Tripoli, furent assez paisibles; seuls les marchands d'Acre, jaloux dèlresous la dépendance du consul et de la nation de Seide, se signalèrent par leur turbulence. I^es plaintes ne manquent pas, mais les témoignages de satisfaction abondent dans la correspondance des consuls; souvent, de leur côté, les marchands vantent les mérites des chefs qui leur sont envoyés. En 1742, Arasy est reçu avec beaucoup d'honneur à Alep par la nation qui se félicite d'avoir la personne qui convient « pour un aussi grand consulat. » Il promet d'avoir toujours pour les nationaux une « tendresse de père ». Delane le remplace en 1745; les marchandssonten joie d'avoir un « aussi digne chef. » Quand il quitte l'échelle en 1747 « l'intégrité, la douceur et les autres belles qualités de l'esprit et du cœur de ce magistrat ne laissent point de bornes aux regrets de celte nation. » Son successeur, Thomas, n'arrive qu'en décembre 1749: il a « bien lieu d'être satisfait de se voir à la tête d'une nation qui s'est toujours particulièrement distinguée par une extrême affection pour ses chefs. Sa douceur et ses bonnes manières le rendent cher à tout le monde. » Pendant vingt ans il vit dans la même trantjuillité avec les nationaux. Qu.ind il meurt en janvier 1709, le premier député écrit à la Chambre : s Les regrets

(1) C'est le précieux registre conservé sous la rubrique II, 23, teuu à jour jusqu'en 1765.

de toutes les nations ne sont que le moindre tribut que l'on devait à son caractère. Il ne laisse d'autre bien que la réputation que ses vertus et ses talents lui avaient acquise. » A Seide l'accord est encore plus complet, bien qu'Arasy rencontre pour ses débuts quelques déboires parce qu'il n'a pas voulu que « trois ou quatre libertins fissent un lieu de prostitution » du khan national ou parce qu'il a cherché à réprimer certaines fraudes. Ses prédécesseurs, Poullard, Expilly, Lemaire, Martin, sont heureux de trouver une échelle aussi bien réglée, une nation aussi bien composée. Expilly est charmé de l'union des marchands, de l'exactitude avec laquelle ils font leur commerce.

Le même Expilly, nommé en Egypte en 1725, trouve que la nation d'Alexandrie vit en très bons termes avec le vice-consul et que la tranquillité règne aussi au Caire. Mais l'échelle d'Egypte est celle qui donne le moins de satisfaction aux consuls ; l'anarchie du pays y entretient l'esprit d'indiscipline. Les querelles y naissent pour des motifs futiles. Avant 1725 on s'y dispute au sujet du privilège que possède la nation française de recevoir 100 tonneaux de vin au Caire pour sa consommation. Le consul en reçoit pour sa part plus qu'il n'en peut consommer et vend le surplus. C'est une douceur qui lui permet de subvenir aux dépenses de son consulat. Mais une cabale se forme contre le consul Lemaire et prend ce prétexte de plainte à la cour. Le conseil de marine décide, en 1719 que, des 100 tonneaux, quarante seront donnés au consul, mais avec défense expresse de vendre du vin dans sa maison, cinquante-huit autres répartis entre les marchands et religieux par la nation assemblée en présence du consul, deux seulement laissés au cabaretier qui se chargera d'en faire la distribution aux Turcs. Le consul Poullard tourne la défense en vendant son vin dans un magasin loué par lui ; la nation renouvelle ses plaintes et la querelle continue. Pignon, consul autoritaire, se plaint, dès son arrivée en 1730, de la hauteur de la nation du Caire. Elle est particulièrement en querelle avec le premier drogman au sujet de ses prérogatives. Pignon demande «t qu'elle soit privée du privilège qu'elle s'est arrogée d'obliger le premier drogman de la précéder en habit de cérémonie lorsqu'elle pari de la maison du premier député pour aller à celle du consul lui souhaiter la bonne année, chose (ju'on ne pratique dans aucune autre échelle. » En 1734 il accuse la

l'ordre dans les échelles 175

nation d'avoir intrigué auprès des puissances du pays pour faire exiler le drogman. 11 veut arrêter cinq marchands, principaux coupables du complot ; l'un d'eux s'enfuit auprès d'AIibey, chef de Mameluks, qui soutient les « Français révoltés. » En 1735, le chancelier demande un congé à cause du peu de ménagements que quelques marchands ont pour lui. Malgré les nombreux incidents semblables, le progrès est très marqué en Egypte même. On peut dire de toutes les échelles ce que le consul Clairambault écrivait, de Seide, en 1758 : a Quelques petits nuages, suite des tempêtes précédentes, peuvent bien s'élever, mais ils se dissipent d'eux-mêmes ou bien facilement (1). »

Si les consuls s'entendaient mieux avec les nations, c'est que les marchands vivaient aussi en paix entre eux, car ils ne pouvaient guère entrer en divisions sans que le consul fût obligé de prendre parti, quand il ne se brouillait pas avec tous en voulant les réconcilier. C'est aussi que l'inconduite ou les contraventions aux règlements avaient moins besoin d'être réprimées, car la répression des désordres était aussi pour les consuls du xviie siècle une source de déboires. Les fameux arrangements eurent l'avantage, au moins dans certaines échelles, d'habituer les marchands français à s'entendre. C'est grâce aux progrès de la bonne entente que Villeneuve peut songer, en 1741, à la formation d'une société pour la constitution d'une banque à Constantinople, qui tournirait de l'argent aux négociants de l'échelle pour leurs emprunts, ou des espèces pour leurs opérations. C'est pour la même raison qu'il est permis, en 1747, de dresser le plan d'une compagnie d'assurances établie à Smyrne avec un capital de 12.000 piastres divisé en 60 actions (2). Cependant l'ordre et la paix obtenus avec tant de peine restaient précaires et le voyageur philosophe Volney en donnait la raison en 1788 : « Réunis par le besoin, mais divisés par leurs intérêts, les négociants éprouvent les inconvénients attachés partout aux sociétés bornées. Dans chaque échelle on peut compter trois factions habituellement en guerre par la mauvaise répartition des pouvoirs entre les trois ordres qui la composent et qui sont le consul, les négociants et les interprètes (3). »

(1) Voir Félix de Beaujour. Tableau du commerce de la Grèce. Avant-propos p. 2-3. (Ses relations avec les marchands de Salonique.)

(2) Bibl. nat. mss. fr. 7.193, fol. 181-185. — Aff. étrang. Mém. 11 janvier

(3) Considérations sur la guerre des Turcs.

Tandis que les minisires pouvaienl se féliciter des sucrés obtenus, les Marseillais se plaignirent souvent et parfois vivement d'un résultat inattendu de la fixation du nombre des maisons des échelles. Les négociants n'avaient plus la possibilité de se choisir des correspondants à leur gré. I^es régisseurs des échelles, peu nombreux, sûrs de rester investis d'une sorte de monopole pendant les quinze ans de leur résidence, se montraient difficiles et même d'une «indocilité révoltante.» Ils se regardaient comme négociants en titre et agissaient sans les ordres et même contre les ordres de leurs majeurs (1). Le gouvernement se garda bien d'entrer dans ces querelles de Marseillais ; c'est la (Uiambre qui se chargea à diverses reprises de rappeler aux récalcitrants quelles devaient être les relations des régisseurs et des majeurs.

Sous Louis XIV, la réforme des échelles avait été complétée et facilitée par les deux inspections du contrôleur général des galères d'Ortières, en 1685-87, el de l'intendant de Gastines en 1706. Le règne de Louis XV débute par une nouvelle inspection. Lel*'' août 1718, une circulaire du conseil de marine apprend aux échelles que M. de Maillet, ancien consul du Caire, part avec deux vaisseaux du roi commandés par Duquesne Monnier. Il faut l'instruire de tout ce qu'il paraîtra nécessaire de faire ou de corriger pour le bien du commerce el lui rendre tous les honneurs en ménageant cependant les dépenses. Celle dernière recommandation avait été inspirée parla Chambre du commerce, qui avait rappelé les dépenses excessives dont les réceptions de d'Ortières et de Gastines avaient été le prétexte.

L'initiative ne venait pas du gouvernement. De Maillet, alors consul à Livourne, après un séjour de quinze ans dans les états du G. S., avait adressé l'année précédente un curieux placet au comte de Toulouse, grand amiral de France. Homme à idées, esprit plein de ressources, mais brouillon et intrigant, de Maillet

(l) On trouve In conti-o-purlie de ces phiintos dans celles des résidents du (kiit'c. adressées à la cour au nionicnt de la tixaiion du nombre des maisons (2K Juin 174(». AfT. étninf<. Le C-nirc . L'H^ypte fiait, il est vrai, d-ins une situa- Uon particulière. (Voir ci-dcHsou!!, chap. 9) — Dans l'un des nombreux mémoire» (|u'il apportait au ministre en 17r)(), le c(hisuI de Lironconrt écrit de curirunen observai ions sur le recrutement des facteurs et sur l'insuflisance de leur préparation teclini(|ue. Selon lui, dans les associations formées, les majeurs imposaient di-s conditions défiivor:d)lcs aux fadeurs. Arcb.nat. mar. 1^,377.

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n'était pas absolument indiqué pour une mission qui exigeait beaucoup de pondération et une parfaite impartialité. Consul au Caire, il avait eu de vifs démêlés avec la nation. Au dire de son successeur Expilly, il profita de sa visite pour y rallumer les cabales, pav liaine du consul Lemaire, et le commandant de son vaisseau, Du Quesne Monnier, avec lequel il ne s'accorda guère, fit entendre qu'à Alep Maillet n'avait cherclié qu'à aigrir de plus en plus les difiérends entre les nations française et anglaise.

De Maillet était de retour au printemps de 1719. Quoi qu'il eût pu faire espérer, son inspection n'eut pas les résultats des deux précédentes, comme le constatait bientôt le marquis de Bonnac, en partie sans doute à cause des circonstances. On était en plein emballement pour le Système ; puis survint la débâcle et la peste de 1720. Cependant, de Maillet rapportait divers mémoires et inspira le projet de règlement de 1720, qui concernait les dépenses des écbelles (1). En 1731, au moment où l'ambassadeur Villeneuve poussait Maurepas dans la voie des innovations, Duguay-Trouin, lieutenant-général des armées navales, fit une nouvelle inspection avec plus d'apparat, paré du titre d'envoyé extraordinaire de S. M. et conduisant quatre vaisseaux. Cet éclat était destiné à faire impression sur les Puissances du pays, mais Duguay-Trouin, marin peu au courant des choses du négoce et des échelles, rapporta surtout les mémoires qui lui furent remis à son passage (2). Cette seconde inspection fut la dernière pendant le long règne de Louis XV, En 1735, Icard, le secrétaire de Villeneuve, avant de rentrer en France pour remplir la charge d'inspecteur du commerce, visita bien les échelles de Smyrne et de Salonique, mais sa mission, qui lui valut une indemnité de 2 000 livres, était très limitée. La visite des échelles, loin d'avoir été une pratique régulière, comme des historiens l'ont affirmé, n'a donc

(1) Mémoire sur le commerce des échelles (1717), mémoires de 17*20, projet de règlement (1720), (Aff. étrang., Mémoires et visite des échelles). — Mémoire pour servir d'instruction au sieur de Maillet, 20 septembre 1717. (Ibid. consulat d'Alger). — Série de mémoires sur les diverses échelles et observations génél'ales. Arch. nat.. Marine B", 275 et 289. — Cf. F. Charles-Rou.\. Les échelles de Sijrie et de Palestine, p. 1(5-22.

(2) AIT. étrang.. Mémoires et Arch. nat mar.. H', 311 — Cf. le Joi/rnaZ très détaillé du marquis d'Antin, capitaine en second d'un des vaisseaux de Duguay- Trouin. Arch. nat mar. B* 41, fol. 23-58. — ïoUot. Souveaii voyage fait au Levant, Paris, 1742.

178 LA CONSTITUTION DU COxMMERCE DU LEVANT

été qu'un moj^eii très exceplionnel de faire respecter dans ces parties éloignées, l'autorilé royale (1). Avec les nouveaux règlements, les précautions multipliées, la vigilance des consuls et de la Chambre du commerce, il semblait bien qu'on n'aurait plus besoin d'y recourir.

Mais les débuts du règne de Louis XVI furent marqués par un mouvement général de réformes. Sartine, ministre zélé, ami de l'ordre en sa qualité d'ancien lieutenant-général de la police, voulut en faire profiter le commerce du Levant. Les ministres réformateurs aiment à faire valoir leurs efforts. S'il fallait en croire Sartine, la situation demandait des remèdes urgents.

Dans la vue d'empêcher le mal de s'accroître et pour préparer le rétablissement général des règles et du bon ordre » le roi rendit le 9 décembre 1776 une ordonnance provisoire, suivie de trois arrêts du conseil. L'ordonnance établissait une sorte d'école préparatoire pour les consuls. Les arrêts concernaient la liquidation et l'extinction des dettes des échelles qui s'élevaient à L104.027 livres; laChambreducommerceautoriséeà emprunter un million de livres au denier vingt-cinq (4 o/o) s'engageait à les rembourser.

Il y avait là deux innovations importantes en attendant la réforme générale étudiée activement par ordre de Sartine, préparée par une vaste enquête auprès de la Chambre, de l'inspecteur du commerce, de l'ambassadeur, des consuls. Le ministre voulut être encore mieux informé et décida une nouvelle visite des échelles. Elle fut confiée au baron de Tott que la dernière guerre russo-turque venait de mettre en évidence. Son père, gentilhomme hongrois, lié à la fortune de Ragotzi, l'avait suivi

(1) I^es visites assez fréquentes des bâtiments de la marine royale, telles que celles des chevalier.», de Camilly et de Nangis, en 1721, du chef d'escadre de Mous, en 1727, du bailli de Vattnn, en 1732, avaient un autre but, maintenir notre prestige dans les échelles et y assurer la sécurité du commerce. (Voir ci-dessous chap. 8) ; elles n'étaient pas non plus régulières. La dernière de ce genre, celle de IJonneval et de In Prévalayc en 1784, fut inspirée par des |)rèoccupations politi(|UeH et militaires (Voir ci-dessous chap. l(i). (Cependant les ministres profitaient de ces occasions pour se renseigner. Kn vertu de leurs instructions, les ofllciers du roi rédigeaient des mémoires nur lu Hitualion du commerce et des échelles (.N'oir par exem|)le aux alT. étrang. Mém. et doc. France, 15)1)7, fol. Ih4-2r8, les Ohaenxtlions sur le voi/aije des échellei île Hurlnirle cl du fond du Letuml, par le chevalier de Camilly) et même ruppurtuicnt de» notvs sur la conduite et le mérite des ofllciers den éclicUc* (Voir alT. éiruug. Mém. et doc. Turquie, 0, les notes de UonucvalJ.

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dans sa retraite à Rodosto puis l'avait quitté en 1707 pour se mettre au service de la France. Il avait très utilement servi l'ambassadeur Villeneuve dans les négociations qui aboutirent au traité de Belgrade (1). Le fils avait accompagné Vergennes à Constantinople en 1755 pour y étudier la langue et les mœurs des Turcs. Ainsi préparé par un noviciat de huit ans et revenu en France il avait reçu de Choiseul en 1767 la mission de représenter la France auprès du Khan de Crimée. Les hasards de la nouvelle guerre russo-turque l'avaient ramené à Constantinople en 1769 juste à point pour rendre aux Turcs et à l'influence française les plus signalés services. Investi de la confiance entière de l'énergique sultan Mustapha, soutenu et conseillé discrètement par le comte de Saint-Priest, il avait improvisé la défense des Dardanelles, empêché la flotte russe de profiter du désastre de Tchesmé, calmé l'affolement des Turcs, réorganisé en pleine guerre leur artillerie, créé des fonderies sans avoir jamais vu de fonte, avec l'aide des mémoires de Saint-Rémy et de l'Encyclopédie, organisé une école d'officiers et un corps d'artilleurs modèles. La paix de Kainardji venait de le ramener en France.

Brigadier des armées du roi, inspecteur général des échelles du Levant et de Barbarie, de Tott, nanti des instructions du ministre (2), vint à Marseille se concerter avec l'intendanl-inspecteur de la Tour et la Chambre du commerce reçut l'ordre de lui communiquer tous les renseignements qui pourcaient lui servir. Le 2 mai 1777 il s'embarquait à Toulon sur la frégate ÏAtalante. Malgré sa parfaite connaissance du turc le cérémonial exigeait qu'il fût accompagné d'un drogman. Le célèbre Venture de Paradis, alors second drogman au Caire, que son consul déclarait le sujet le plus propre qu'il connût au service difficile de cette échelle, demandait un congé de six mois après une absence de France de dix-sept ans ; on lui donna mission de suivre de Tott.

L'inspecteur parti, Sarline continuait son œuvre de réforme. Une ordonnance de juin 1778 porta règlement sur les fonctions judiciaires et de police des consuls dans les échelles du Levant et de Barbarie. Cependant, de Tott opérait consciencieusement

(1) Voir Vandal, p. 177-78, 281-82, 412. — De Tott, revenu en Turquie avec son fils en 1755, mourut à Rodosto dans les bras de ses anciens compagnons en 1757.

(2) Aff. étrang. Ordres et dépêches. Levant et Barbarie, 1777 : Mémoire pour servir d'instruction au baron de Tott, U avril 1777.

sa tournée, coininencée par Candie, continuée par l'Egypte, la Syrie, Chypre, Rhodes, Sniyrne, Salonique, les îles de l'Archipel, la Morée et terminée par Tunis. Il avait passé sans hâte ; arrivé au début de juin à Alexandrie, il resta toute la fin de l'été en Syrie, séjournant douze jours à x\lep, et demeura tout l'hiver à Smyrne depuis la lin de novembre jusqu'aux derniers jours de mars 1778. Le souci de sa mission ne l'empêchait pas de s'intéresser à toutes les curiosités de l'Orient et de chercher à compléter ou à rectifier les notions données par les voyageurs qui l'avaient devancé. Mais il avait évité soigneusement les réceptions coûteuses des pachas, que sa renommée auprès des Turcs aurait pu multiplier. Il avait, en effet, décidé de supprimer dans les échelles les présents d'usage et prélendit avoir réalisé sans inconvénient cet article de son programme. Il marqua son passage par de nombreuses réformes de détail portant sur les usages locaux, difïérents d'une échelle à l'autre et par une autre mesure d'ensemble, la suppression momentanée des députés des échelles dont les fonctions financières, les plus importantes, étaient passées aux mains des préposés de la Chambre du commerce nouvellement créés.

On l'avait envoyé surtout pour rendre plus complète et plus précise la grande enquête insliluée; il revenait chargé de documents et de mémoires remis dans chaque échelle par les consuls et par les marchands (1). En juillet 1778, Sartine indiquait un plan de travail pour la mise en ordre et l'ulilisation de tous ces renseignements. De Toit rapportait celle impression finale que les désordres signalés étaient « nés de la contrariété des lois plus (|ue de l'inobservance des règles. » Comme dans toutes les branches de l'administralion monarchique, on constatait que deux siècles de règlements accumulés avaient fini par produire un chaos législatif. Il fallait y mettre de la clarté et de l'unité. L'intendant inspecteur de la Tour élait appelé à Paris pour collaborer à ce grand œuvre en mars 1779.

C'est de ce long travail de gestation que sorlil la grande ordonnance de 1781, leslamenl de l'ancien régime, couronnement de l'efibrl de deux siècles pour l'organisation des échelles el du coniinercc du Levant. Sartine qui l'avait préparée avait quitté le

(1) AIT. ctruitf(. Ordrcit et dC'|K^clies. Li-vinil t-t Marbario, 1777 ; ihid. Iiispeciluii i\o M. (le Toll, 177«-177». AitIi. de la Clinmbrc du lomimMce. Hli, 10. — Currctpuiiduiicc de» cclu-tlfs mw niï «'(runK. et ù la Chambre. — Fr. Chnrlcs- Roux, p. iW-lCM.

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ministère avant sa promulgation et avait dû laisser au marquis de Castries l'honneur de la signer. Cette longue ordonnance en quatre titres élait accompagnée d'une Instrnclion non moins développée qui en précisait le sens et commentait les principaux articles (1).

Le titre I, relatif aux officiers du roi, renfermait cependant d'importantes innovalions. Pour exciter l'émulation parmi les meilleurs sujets, il instituait officiellement les consulats généraux de Smyrne, Alep, Bagdad, Seyde et Palestine, Egypte, Morée, Tripoli de Barbarie, Tunis, Alger, Maroc. Chypre, Tripoli de Syrie, la Canée, Salonique, restaient de simples consulats. Pour la première fois, un recrutement régulier était organisé par l'établissement d'une hiérarchie allant des élèves vice-consuls aux consuls généraux. Un vice-consul ne pouvait être nommé consul qu'après trois ans d'exercice. Les élèves vice-consuls, après six ans de service auprès des consuls généraux, pourraient être nommés consuls sans avoir passé par le grade de vice-consuls.

Les élèves vice-consuls devaient être âgés de 20 à 25 ans et choisis de préférence parmi les fils et les neveux des consuls du Levant et de Barbarie. Leur préparation technique élait soigneusement réglée. Ils devaient assister à toutes les fonctions consulaires à côté des consuls, transcrire dans des registres les lettres ou mémoires reçus ou expédiés, faire des extraits des affaires contentieuses portées devant les consuls et des jugements intervenus, rédiger à la fin de chaque année un mémoire sur un sujet choisi par le secrétaire d'état de la marine. Bien entendu ils étaient astreints à apprendre la langue turque et à subir un examen annuel devant les drogmans. Pouracquérir des connaissances générales, ils étaient appelés à passer dans diverses échelles pendant leur stage fixé au minimum à deux ans. L'ancienneté ne leur donnait d'ailleurs aucun droit à un avancement qu'ils ne devaient attendre que de leur mérite (2j.

(1) Ordonnance du roi concernant le^ consulats, la résidence, le commerce et la navigation des sujets du roi dans les échelles du Levant et de Barbarie. — Titre 1 : Des consuls et autres officiers. — Titre II : De la résidence et du commerce des Français — Titre III: De la navigation. — Titre IV : De la relâche des bâtiments du roi dans les échelles, 83 pages in-4». — Instruction, 71 pages. HH, ."). — Cf. Précis des motifs qui ont déterminé la rédaction d'une ordonnance générale... Aflf. étraiig. Mémoires,

(2) Volney appréciait ces innovations sans l)ienveillance : « Et cette hiérarchie nouvelle de consuls généraux... quel autre motif a-t-elle eu que

182 l.A CONSTITUTION DU COMMERCE DU LEVANT

L'ordonnance imposait à tous le porl de l'uniforme établi provisoirement par celle du 9 décembre 1776. Celte innovalion avait un double but : donner aux officiers du roi une marque de distinction qui put les faire reconnaître, leur éviter des occasions de dépenses et « suppléer aux habits riches qu'ils étaient obligés d'avoir les jours de cérémonie. Hors de leurs fonctions, ils pouvaient quitter l'habit bleu du roi pour un uniforme de petite tenue (1). » Durant son inspection de Tott avait fixé une dernière fois les émoluments des consuls de chaque échelle, les augmentant dans un certain nombre, les diminuant dans d'autres ; l'ordonnance leur assurait pour la première fois une retraite proportionnelle à la durée de leurs services (2), payée moitié par le trésor royal et moitié par la Chambre du commerce.

Par une autre innovation, les drogmans restaient seuls officiers du roi en dehors des consuls ; les chancelleries leur étaient désormais confiées, parce que leur connaissance des langues et des usages du pays les rendait particulièrement aptes à en exercer les fonctions et surtout parce que le roi était bien aise de trouver cet arrangement économique, pour relever la situation d'officiers utiles, méritants et jusque là fort mal rétribués. Les élèves drogmans devaient être choisis parmi les fils ou neveux ou petits-fils des trois secrétaires-interprètes du roi en fonctions à Paris, ou des drogmans des échelles, âgés de 8 à 12 ans. Leur éducation continuerait à être commencée à Paris, aux frais du roi, terminée dans le Levant aux dépens de la Chambre du commerce. A (iO ans ils auraient droit à une retraite de 3 000 livres, qui montait jusqu'à 4.000 à 70 ans.

Le titre II ne renfermait pas d'innovations semblables, mais les règlements sur la résidence étaient rendus plus précis et plus sévères, La crainte des avanies et des dettes avait fait maintenir les articles draconiens de l'arrêt du 9 décembre 1776 : « Tous les événements de quelque espèce qu'ils puissent être, comme avanies, emprunts demandés aux particuliers ou à la nation, sacs,

de multiplier les emploin pour pincer plus de personnes ? > Considérations sur la guerre (les Turcs.

(1) Les anciens uniformes du ministère des affaires étrangères, (nrt. anonyme, clA & M. Boppc, conseiller (rumhassadc). Hev. d'Iiist. diploin. 1901, p' .368-447.

(2) l'our IcH conHulH g/'nt'niux, elle vorinit de 2.500 à ('>.()(H) livres ; pour les conaula, de 1.500 à 6.000 ; p«uu' les vice-consuls, de iM)0 à 3.000, après quinze ou trente ans de •er\'ices.

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incendies, révolutions, invasions et généralement tous les autres cas et accidents imprévus qui pourront arriver dans les échelles et tous les dommages, pertes, avances, dépenses et

fournitures seront entièrement à la charge des particuliers. > L'Instruction insistait encore sur l'exécution. Une dernière fois les questions d'étiquette et de préséance étaient réglées dans dix articles sur les cérémonies publiques. L'Instruction en faisait ressortir toute l'importance.

Comme les innovations concernant les marchands étaient peu nombreuses, l'ordonnance de 1781 ne suscita pas le concert des représentations accoutumées. Cependant la sévérité de quelques articles souleva de vives réclamations : forme nouvelle donnée aux cautionnements des résidents, paiement des avanies, responsabilité des armateurs pour toutes les dépenses causées dans les échelles par les capitaines et gens de mer, interdiction de la vente des draps aux capitaines et limitation de leurs pacotilles à dix mille livres (1). Dès 1782, le marquis de Castries avait donné satisfaction à la Chambre pour les cautionnements. On a vu déjà comment la liberté accordée aux négociants étrangers des échelles de faire venir et de recevoir de France des navires français avait suscité une véritable levée de boucliers pour la défense du monopole national et comment le ministre avait dû la révoquer en 1785(2).

L'ordonnance de 1781 avait porté à sa dernière perfection l'œuvre tentée par Colbert. Il ne restait rien dans les échelles de cette ancienne autonomie marseillaise que les ministres centralisateurs auraient vue de mauvais œil même si les excès, les abus, l'anarchie, pour tout dire, qu'elle avait produite, n'avaient amplement justifié leur intervention et leur contrôle de pins en plus étroit. Comme toute politique, la politique économique est avant tout affaire d'opportunité, de tact, de mesure. La plupart du temps rien n'est plus dangereux pour un pays que les essais d'application des théories absolues. Les théoriciens de la liberté condamnaient au nom d'un autre dogme le système commercial imaginé par Maurepas. C'est au point de vue pratique, celui des hommes d'Etat, que ses successeurs l'abandonnèrent. C'est en se plaçant au même point de vue qu'ils purent, non seulement maintenir, mais compléter les règlements pour la police des échelles. Pour

(1) Pour ces diverses réclamations, voir HH, 5 et 16.

(2) Ci-dessus, cliapitre 4.

nous, à distance, beaucoup de leurs prescriptions paraissent trop minutieuses et trop étroites. Connaissant même la turbulence et l'imprévoyance des marcbands, il nous semble qu'on eût pu leur imposer moins d'entraves. Mais, pour porter un jugement équitable, il ne faut pas oublier quelle était la situation particulière des Français dans le Levant. L'Instruction jointe à l'ordonnance de 1781 disait justement : « le commerce du Levant diffère autant des autres commerces que la Turquie diffère des États de chrétienté. La constitution du pays.... les préjugés des musulmans,... sont autant d'obstacles qui dérangent les calculs et les spéculations ordinaires et qui exigent des procédés particuliers. En Levant l'inconduite ou le malheur d'un seul Français compromet toute la nation. »

Quelque diverses que soient les appréciations que les économistes d'écoles différentes puissent porter sur l'esprit ou sur le détail de l'organisation des échelles, le résultat, peut-être trop chèrement acheté, reste indéniable. Dans un milieu favorable à l'éclosion de tous les désordres, la centralisation s'efforça d'en détruire les germes. Elle y réussit dans une large mesure ; le commerce, pour qui la régularité et la tranquillité sont des biens essentiels, en retira les plus grands bénéfices (1).

(1) Il n'a pas paru utile de reparler dans ce volume de la vie dans les échelles. Le tableau, toujours intéressant pour les amateurs de détails pittoresques, n'avait pas changé au xviir siècle; aussi les voj-agcurs ne prenaientils plus la peine de le décrire dans leurs relations. Celles-ci montrent que, pour tromper les ennuis de leur séjour, les marchands continuaient à aimer la dépense, la bonne chère et ù rechercher toutes les occasions de divertissements. — Voir à ce sujet, mon Ilisloire du commerce... an xvii" siècle, p. 463-473. et Alb. Vandal.

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