‹ Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIIe siècleChapitre 19 sur 46 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le commerce d'un pays dépend toujours étroitement de sa situation financière et économique, mais il est toujours trèsdifficile de démêler quelle a été l'action de celte double influence sur un commerce déterminé. Les finances de la France étaient profondément avariées en 1715. Des banqueroutes partielles et la sage économie de Fleury, aidé du contrôleur Orry, leur rendirent momentanément quelque apparence de solidité. Après eux, malgré les efTorts des Machault, des Turgot, des Necker, la situation ne fit qu'empirer jusqu'à la catastrophe finale. Mais quelle fut la répercussion du désarroi financier sur le commerce du Levant?

Moindre à coup sur qu'on ne pourrait s'y attendre. Deux nouveaux impôts avaient survécu aux fâcheux expédients de la fin du règne de Louis XIV : la capitation et le dixième, remplacé sous Louis XV par les vingtièmes. Mais la capitation, que les villes obtinrent d'acquitter par des abonnements, pesait surtout sur le peuple des campagnes, sous la forme d'une augmentation de taille. Sous le nom de vingtième d'industrie, le premier vingtième, établi en 1748, devait atteindre directement les négociants. La Chambre du commerce, invitée en

(1) A CONSULTER : Ouvragcs généraux relatifs à la France du xviii« siècle et particulièrement à l'histoire financière.

1751 à remettre à l'intendant de Provence un o état exact de tous les négociants gens de loge, avec des observations sur l'objet et l'étendue de leur commerce, pour que ladite imposition fût faite avec justice et égalité », protesta vivement, non contre l'impôt lui-même, mais contre la répartition qu'on en voulait faire. Comment dresser un état des négociants quand toute la population des boutiquiers, des gens d'arts et métiers participait au négoce? Après de longues négociations on tourna la difficulté par un abonnement de 16.000 livres que paya la Chambre. A peine était-il payé pour trois ans au début de 1754 que le taux du vingtième de l'industrie était augmenté et que la Chambre redoutait de voir son abonnement élevé au-dessus de 24.000 livres pour l'année suivante. Elle se remboursa de cette dépense spéciale par une augmentation du droit de poids du roi, perçue à son profit par les commis du poids et casse, supplément d'imposition supporté par tout le commerce.

Parmi les contrôleurs généraux aux abois aucun n'osa proposer d'impôt nouveau jusqu'en 1787. L'impôt du timbre, adopté par le contrôleur Fourqueux et le cardinal de Brienne, suscita dans tout le royaume la plus vive émotion. La Chambre du commerce de Marseille, pressée par celle de Guyenne de s'associer à la résistance, répondait prudemment et s'abstenait.

En somme, les vingtièmes avaient seuls accru la charge des impôts directs. Quant aux droits des fermes, ils étaient restés les mêmes. En 1705, ils avaient été momentanément aggravés de 4 sols par livre. Supprimés en 1717, les 4 sols avaient été rétablis pour trois ans en 1718, prorogés en 1721, mais ce fut un expédient isolé. A la veille de la Révolution, le tableau des droits des fermes auxquels était assujetti le commerce du Levant restait le même qu'à la fin du xvii'" siècle. On parla même souvent au xviii* siècle de la suppression des douanes intérieures, réforme capitale toujours empêchée par les objections des fermiers généraux ou les oppositions locales.

De Marseille î\ Lyon, il y avait h payer sept à huit droits différents. C'était, pour les marchandises qui passaient de Marseille en Provence, le droit de la douane do Lyon dont le taux était en principe de 5 o/o ; celles qui passaient on Dauphiné ou dans le Lyonnais payaient, en outre, la douane de Valence. Les drogueries cl opirorios payaient 4 o/o indépendainmont du droit local dédouane de Lyon do 2 1/2 o/o. Il y avait doux autres droits d'entrée, celui de 60 sols par quintal sur les aluns et les droits de

table de mer. Ceux-ci, réglés à 1/2 o/o pesaient sur toutes sortes de marchandises, à l'exception de celles qui passaient en transit dans les pays étrangers autres que Genève et de celles qui étaient arrivées à Marseille pour le compte d'un citadin, en vertu de l'exemption confirmée par l'édit du port franc. Les droits de table de mer frappaient aussi les marchandises sortant du royaume par Marseille et les citadins jouissaient de la même exemption. La sortie était surtout grevée par les droits de la foraine, de 20 deniers pour livre sur toutes les marchandises, sauf les produits du cru et des manufactures de Provence destinés à la consommation de Marseille. Quant à la traite domaniale, elle ne frappait que les denrées, même du cru de Provence, venant à Marseille et n'intéressait guère le commerce du Levant. Donc, à ne considérer que les impositions royales, les charges du commerce du Levant n'avaient pas été sensiblement accrues au XVIII* siècle. Même il faut signaler une amélioration, Law par l'arrêt du 18 mai 1720 supprima le tiers surtaux et quarantième et tous les droits payés par les soies. Un mémoire de 1724 fait ressortir que ceux-ci fournissaient de beaucoup le principal produit des diverses impositions levées sur la route de Lyon (1). Mais les droits du roi n'étaient malheureusement pas les seuls. Les marchandises payaient dans les échelles les avaries ordinaires ou extraordinaires ; à Marseille ou dans les échelles les droits établis en faveur de la Chambre du commerce, cotimo, consulat, taxes extraordinaires de 1/2, 1, 11/2 o/o. On a vu comment lebudget de la (Chambre s'étaîl enflé au xviii* siècle. A Marseille (2), il y avait les droits perçus parles officiers de l'amirauté, ceuxde la gabelle du port ou autres menus droits traditionnels qui alimentaient le budget municipal. Les finances de la ville étaient toujours aux abois et les échevins auraient bien voulu les rétablir au détriment du commerce. C'est ainsi qu'en 1767, le conseil municipal sollicitait la levée d'un dixième, évaluée à 50.000 livres par an, sur l'industrie des négociants, marchands et artisans, pour la libération des dettes de la communauté. Les protestations de la Chambre du commerce faisaient écarter cette levée, mais tous les habitants de Marseille étaient soumis pour dix ans à la capitation dont ils étaient déchargés personnellement depuis 1716. Or, la lourdeur des charges était considérée dès le xvii* siècle comme une cause d'infériorité pour le commerce français du Levant.

(1) Arch. nat. F«2 827.

(2) Pour les divers droits payés à Marseille, voir CC, 12, 13, 15, 16.

Colbert n'avait rien tant désiré que leur allégement. Il avait rêvé pour ce commerce une organisation plus économique, l'ambassade de Constanlinople, les consulats du Levant mis entièrement à la charge du roi. La pénurie du Trésor n'avait permis à aucun moment de reprendre ce programme. Dans le désarroi de l'époque du Systèmeon avait même vu, comme aux plus mauvais jours du début du xvii" siècle, le roi négliger de payer son ambassadeur et le marquis de Bonnac obligé de se procurer de l'argent par le crédit des marchands. La Chambre écrivait en 1723 : « La nation de Constanlinople se trouve engagée de plus de 90.000 piastres, empruntées depuis 1719, pour soutenir le crédit du marquis de Bonnac ». Le cas était exceptionnel, mais on vit, plus tard, le commerce obligé de s'imposer des sacrifices pour venir au secours du Trésor obéré en se chargeant d'assurer la protection de la navigation pendant les guerres, en renforçant par de puissantes unités la marine royale réduite à l'impuissance. Ainsi, le désordre financier avait produit une aggravation des charges, moindre sans doute qu'on n'eût pu le redouter, mais ce n'était pas un résultat dont les marchands pussent .beaucoup se flatter. Ils n'exagéraient pas quand ils affirmaient que le commerce du Levant était surchargé et que les étrangers en étaient favorisés.

Outre ce désavantage permanent, les expédients financiers, souvent détestables, auxquels est acculé le gouvernement, jettent parfois le trouble dans le commerce. C'est d'abord, pour inaugurer le règne de Louis XV, le uisa cfes frères Paris : (iOO millions de créances converties en 190 millions de billets d'État. La Chambre du commerce n'eut pas à subir de réduction, mais elle se plaignit d'être payée de ses avances en billets d'Étal qu'elle ne pouvait faire accepter à ses propres créanciers. Quant aux négociants ils avaient autrement pâti. On lit dans un mémoire de 173.'i :« Les révolutions aux espèces furent l'annonce fatale «les laillites qui arrivèrent en 1714 et qui ruinèrent plus de deux cents familles dans Marseille (1). » Puis ce furent les fantaisies du Sijslème. Kn mai 1718, j)our donner plus de faveur aux billets de la bancpie (h; Law, une refonte générale des monnaies fut ordonnée. La Chambre écrit le 12 juin : « L'édit du roi concernant les espères a mis tout le monde dans la consternation ; les exemples des in:illu'iiis passés, causés par les diminulions, en

(1)7 octobrr 1733. CC. il.

font craindre encore de plus grands. » Elle envoie à son député à la Cour, un mémoire de représentations, mais, par prudence, il n'en fera usage que si les autres villes font aussi des représentations. Le 4 décembre la biinque de Law est érigée en banque royale Nouvel envoi d'un mémoire de très humbles représentations avec même recommandation de n'en laire usage que si les autres villes se mettent en mouvement. On apprend que les Lyonnais ont reçu une lettre d'encouragement du maréchal de Villeroy : son Allesse royale écoutera favorablement les remontrances au sujet de la banque Le député Grégoire reçoit aussitôt l'ordre de présenter les siennes, d'accord avec les autres villes Cl). Cependant, le 28 janvier 1720, la Chambre félicite chaudement Law, nommé contrôleur général. Était-ce l'expression d'une véritable admiration pour l'auteur du Système à l'apogée de son triomphe d'un jour, ou précautions de formules protocolaires ? En tous cas, les doléances se succèdent bientôt pendant cette terrible année 1720, marquée à la fois par la débâcle foudroyante du Syslème et par la fameuse peste.

Le cours des espèces fut modilié quatorze fois en 1720. On saisit ici sur le vif la répercussion sur les an'aires. La Chambre écrit à Grégoire le 15 mars : •( L'augmentation qui porte les louis d'or à 48 livres et les écus à 8 livres a fait une révolution extra, ordinaire au prix des marchandises. » Puis le manque d'argent devient très gènani, tandis que les billets sont dépréciés. En juin ceux qui veulent changer un billet de banque de 1.000 livres contre des billels de cent y perdent de 5 à 6 o/o et lorsqu'on veut faire de l'argent pour un billet de 100 livres il faut sacrifier 7 à 8 o'o. Law s'enfuit en décembre 1720. Le 19 janvier 1721 la Chambre envoie de très humbles remontrances au Régent et sollicite l'appui de ses protecteurs, le comte de Toulouse, Villars, pour que tous les billets de banque qui appartiennent aux habitants de Marseille soient payés comptant. On trouva bientôt que la valeur des papiers a tombés à Marseille en foule avant leur décri », allait au delà de trente millions. Au milieu de la pénurie d'argent, un arrêt du Conseil du 17 août vint compliquer la situation en interdisant d'exposer des espèces étrangères d'or et d'argent. Cinq ou six bâtiments venaient d'en, rapporter pour plus d'un million des échelles parce que la peste avait fait termer les ports d'Espagne. Cependant les frères Paris

(1) BB, 32, 18 février 1719. Cf., 15 février.

étaient chargés d'un nouveau visa pour la liquidation du Système et l'arrêt du Conseil du 23 novembre qui réglait le sort des billets de banque soumis à des retranchements et convertis en rentes sur l'hôtel de ville de Paris ne faisait aucune distinction pour Marseille. Le 30 décembre la Chambre adressait de nouvelles remontrances au Régent (1).

Le gouvernement du duc de Bourbon fut marqué par de nouveaux expédients financiers. La valeur des louis d'or et des écus fut encore modifiée par arrêts du Conseil de juillet et août 1723, de février, mars, septembre 1724. En décembre 1725, la nouvelle d'une diminulion prochaine des espèces jette la consternation dans Marseille et la Chambre envoie des représentations. Cette diminution ayant été suivie bientôt d'un surhaussement les négociants s'étaient flattés de regagner en partie par cette seconde opération ce qu'ils avaient perdu par la première, mais leur espérance fut vaine. La Chambre écrit à Maurepas, le 8 mars 1726 : « La disproportion du prix des espèces neuves d'avec celui des anciennes a si resserré celles-ci qu'on n'en voit plus aucune des unes ni par conséquent des autres. Cette extrême rareté d'argent a introduit une usure dans notre place qui ruine absolument les négociants. Les marchandises sont vendues à 25 et 30 o/o de perte. » La fameuse crise commerciale de 1729-1730, dont Maurepas et Villeneuve voulaient rendre les Marseillais responsables, ne fut que la conséquence naturelle de l'ébranlement profond causé par les secousses financières et par la peste de 1720. Heureusement l'administration réparatrice de Fleury, sans ramener la prospérité financière fit, du moins, cesser pour longtemps la période des expédients désastreux (2) et donna définitivement au commerce le bienfait inappréciable de la fixité des monnaies. Mais, après la guerre de Sept ans, la situation redevient très mauvaise. Si les multiples expédients de l'abbé Terray ne semblent pas avoir atteint directement le commerce du Levant il est bien difficile de penser qu'ils n'aient pas exercé par contre-coup une intluence profondément fâcheuse et contribué à préparer la crise marseillaise de 1774.

On ne peut s'empêcher de s'étonner, au |)remier abord, que cette administration financière détestable de la fin de l'ancien

(1) Hli, 33. loi. 2:>«-:)0.

(2) Voir au chapitre suivant lea expéiliciitii qui atteignirent ics courtiers royaux <ie Mameille.

régime, qui souleva tant de mécontentemenls, suscita une si vive opposition des parlements et contribua si largement à la chute de la monarchie, n'ait pas provoqué plus fréquemment les plaintes des négociants intéressés au commerce du Levant. C'est que Marseille soulïrit moins, sans doute, des expédients financiers et des banqueroutes partielles que d'autres villes du royaume et surtout que Paris. C'est ici qu'on trouvait en nombre les créanciers du roi, les porteurs de reates. A Marseille, l'accumulation des papiers en 1720 avait été une des conséquences de la peste ; les capitalistes de tout rang préféraient de beaucoup engager leur argent dans les opérations commerciales. Celles-ci lurent atteintes relativement peu par les nouveaux impôts ou par les expédients. D'ailleurs le silence de la Chambre du commerce ne doit pas être interprétée comme une preuve que le commerce n'avait pas de sujets de plaintes. Son devoir était d'adresser au secrétaire d'Etat de la marine, dont elle dépendait, ses observations sur les règlements de toutes sortes intéressant le commerce. 11 lui fallait de la hardiesse pour se plaindre au contrôleur-général au sujet des inconvénients des édits financiers. Elle ne s'y décidait que dans des occasions exceptionnelles et ne se plaignait qu'avec circonspection.

On a vu que les secrétaires d'État de la marine exerçaient une surveillance attentive sur ses finances et sur celles des échelles. La lin de l'ancien régime présente, en efTet , ce spectacle anormal : désordre croissant à la cour ; exigences croissantes des ministres vis-à-vis des administrations locales et progrès incontestables de l'ordre dans les provinces. 11 faut même faire honneur à ces ministres de la marine d'avoir cherché à soulager le commerce du Levant par la suppression de plusieurs impositions d'inégale importance.

En 1738, un arrêt du Conseil supprime le vieux droit de vinglain de carène, fait défenses à l'adjudicataire des fermes de le percevoir à l'avenir dans le port de Toulon et les autres ports de Provence. Les marquis de Pilles, gouverneurs héréditaires du château d'If et des iles de Marseille qui en dépendaient, percevaient sur les navires qui y faisaient quarantaine un droit qui leur avait été confirmé par les ordonnances de 1644 et de 1718. En 1729, la Chambre du commerce avait essayé vainement de profiler de l'extinction de la famille pour obtenir l'abolition de ce droit autrefois légitimé par la dépense de gardes que le gouverneur niellait sur ces navires. Maurepas avait confirmé le

droit au nouveau gouverneur d'Audiffred. La mort de celui-ci, en 1744, avait été suivie d'une nouvelle tentative infructueuse. Knfin, en 1766, Prasiin, Choiseul et Saint-Florentin firent meilleur accueil au mémoire adressé par la Chambre. L'arrêt du Conseil du 30 juin 1767 défendit au vieux gouverneur, de Varennes, de percevoir les 16 sous par jour du droit de quarantaine, moyennant une indemnité annuelle de 3.000 livres payée par la Chambre. Un autre droit d'ancrage sur les bâtiments Irançais abordant aux îles ne fut supprimé que par l'édit de juin 1787(1).

Le fameux droit de Villefranche était plus onéreux, plus gênant et en même temps humiliant. Le duc de Savoie l'exigeait, depuis 1558, de tous les navires Irançais qui passaient de Marseille en Ilalie, en vue des côtes du comté de Nice, sous prétexte qu'il assurait la sécurité des passages contre les Barbaresques. Ce droit avait suscité de vives plaintes et de longues contestations au xvii* siècle. Colbert avait interdit simplement aux capitaines français de le payer et le duc n'avait pas insisté (2). Mais les revers de la fin du règne avaient forcé de ménager le Savoyard qui en avait profité. La possession du droit de 2 o/o avait été confirmée au duc par le traité de Turin, en 1696, puis par l'article 10 du traité d'Utrecht du 11 avril 1713; la levée était limitée, il est vrai, aux navires qui loucheraient de bon gré à Villefranche. Pour éviter les abus, le receveur du droit devait simplement entretenir aux abords du port une simple felouque armée de 25 hommes. Dès 1718, on apprenait qu'avec un gros pinque il arrêtait à 18 milles au large une barque richement chargée qui se rendait à Livourne. Deux galères du roi furent aussitôt expédiées pour le mettre à la raison. En 1724. de nouvelles violences amenèrent une nouvelle démonslration de six galères accompagnée de |)laiiiles à Turin. En 1726, nouvelles plaintes contre les exploits du pin({ue armé de 10 canons et de 120 hommes. Maurepas chargea l'intendant Lebret d'aller signera Antibes une convention pour rabonnement du droit avec un commissaire du roi de Sardaigne. Le paiement annuel de 40. (KM) livres parut trop exagéré aux Marseillais qui soulenuient que le fermier du droit n'en relirait pas 8.000. Du moins les deux droits sur les luiiles élrangères, établis en 1727 et en

(1) Voir. BUr ces druitt, un certniii noinhrc de docuinciits, CC, 13.

(2) Voir mon Hitlolre du commerce... an XVlh sidcle, p. 72-73.

1737 pour fournir à la Chambre du commerce les sommes nécessaires, furent bien accueillis.

L'abonnement n'avait été conclu que pour vingt ans et les vexations recommencèrent aussitôt en 1747. La Chambre pensa qu'on devrait profiter des négociations de 1748 pour affranchir la France d'un droit qui devait être regardé comme une véritable servitude. Du Caire, le consul de Lironcourt faisait la même proposition au minisire. D'après lui, les habitants du comté de Nice et même les ministres du roi de Sardaigne considéraient le droit comme un tribut servile et ignominieux, payé par la ville de Marseille. Mais le roi de Sardaigne était un voisin qu'on tenait à ménager. A la suite de nouvelles difficultés avec le fermier de Villefranche, on négocia bien, en effet, la suppression définitive du droit de 2 o/o en 1753, mais sa disparition coûta 1 200.000 livres, dont le roi prit seulement 300.000 à sa charge. Les deux députés de la Chambre envoyés à Nice pour faire un premier versement de 400.000 livres entre les mains des députés du roi de Sardaigne logèrent chez le consul de France, car, écrivait-elle au ministre, « il n'y a point d'auberge à Nice qui permette d'être logé convenablement (1) ».

Le droit de Villefranche ne gênait que le cabotage de Marseille à Gênes et à Livourne ; l'organisation des consulats d'Italie empêchait les négociants français d'étendre à la fois les relations de Marseille avec l'Italie, si utiles pour le commerce du Levant, et les transports directs des échelles dans les ports italiens. Les consuls de France dans ces ports et leurs chanceliers, sans émoluments fixes, continuaient à percevoir des droits onéreux sur les navires français qui les fréquentaient. Un règlement du 8 décembre 1720 en avait fixé le tarif; le duc de Praslin en accorda la suppression complète aux sollicitations du Commerce et étendit la réforme aux consulats d'Espagne. Le roi se chargeait entièrement de la rétribution de ses officiers (2); la réforme était particulièrement méritoire à un moment de gêne si cruelle pour le Trésor. Toutes ces suppressions étaient encore plus utiles par la disparition des entraves et des vexations auxquelles la levée des droits donnait occasion plutôt que par celle d'impositions souvent modiques.

(1) En dehors de la correspondaiicn de la Chambre, voir Arch. nat. mar. B7, 198 et 289 ; — alL étrang., Levant et Barbarie. Rapports, projets, etc., 1753-1762.

(2) II, 3U; ce, 7. - Ordonnance du 18 mai 1767.

L'abaissement du prestige de la France au dehors, les gaspillages financiers, la corruption des mœurs au dedans ont valu au gouvernement de Louis XV une impopularité croissante et font sévèrement juger notre xviii^ siècle. Pourtant tout n'y fut pas mauvais ni désastreux. Personne ne méconnaît l'importance du mouvement intellectuel, le rôle des philosophes et des économistes, l'esprit, la grâce et l'élégance séduisantes des écrivains, des artistes, des salons, du luxe d'alors, mais on ne tient pas toujours assez compte du progrès économique. Sans doute, il est facile de signaler dans le courant d'un siècle bien des misères, bien des décadences et bien des ruines. Mais, à tout prendre, il est incontestable que la France connut plus de prospérité que pendant le grand siècle. De plus, il est de toute justice d'en faire honneur, en partie, à ce gouvernement qui commit tant de fautes politiques, et même économiques, à ses ministres, à ses intendants, à ses inspecteurs parmi lesquels tant d'hommes éclairés, comme on disait alors, se signalèrent à la fois par leurs lumières et par leur zèle pour le bien public (1).

Au sortir des désastres de la fin du règne de Louis XIV, l'agriculture resta longtemps languissante avant de se relever. Levasseur a enregistré onze disettes de 1723 à 1756 dont quelques-unes très graves comme celle de 1739. Mais, sans les deux guerres de Sept ans, on eut ressenti plus tôt les heureux effets du gouvernement pacifique et bienfaisant deFleury. Après 1703, l'abandon des idées mercantiles, l'influence des physiocrates mettent la culture en honneur ; même des écrivains comme Rousseau et Florian contribuent à mettre les champs à la mode dans les salons. Dès lors, la production agricole augmenta sensiblement dans certaines provinces, sans que la misère disparût des campagnes. Le commerce français se ressentait de leur prospérité, mais celui du Levant subissait tout particulièrement l'influence des récolles de céréales. La Provence aride et rocailleuse tirait en partie sa subsistance des provinces voisines mieux favorisées, Languedoc et iJauphiné. La récolle manquaitelle, les blés affluaient à Marseille. SoufTrail-on de la disette, le commerce du Levant devait fournir la subsistance non seulement à la Provence mais à ses voisines. On le vit bien pendant lesdiscKes chroniques de lu période révolutionnaire.

(1; Vi>lr ro(ivi'H|{c intcrcHMHiit »lc P. AnlaschcIT, Les inlciulanls de province êuiii Lutiiê XVI Tniducliuli Juusscruiulut. l'aris, Alcuii, lUUi), iii-S".

Si l'agriculture fait des progrès sensibles on peut parler pour les industries d'un véritable essor. T/est au xviii* siècle qu'on recueille les fruits des efforts et de la politique de Colbert. C'est que pendant trois quarts de siècle après lui, des ministres imbus des théories mercantilistes poursuivent son œuvre avec ardeur. A côté des petits ateliers, des maîtres des corps de métiers, les manufactures, royales ou autres, se multiplient. Ce sont les débuts de la grande industrie, celle d'avant les machines. On verra quels liens étroits unissaient le commerce du Levant aux manufactures dont il exportait les produits et auxquelles il apportait des matières premières (1). La draperie, principal souci des ministres mercantilistes, fit plus de progrès que toute autre industrie. Les manufactures du Languedoc créées spécialement pour alimenter les marchés du Levant atteignirent alors l'apogée de leur perfection, de leur renommée et de leur activité. Les négociants tirèrent-ils plus d'avantages de l'activité des industriels que ceux-ci de l'intensité du commerce? Kntre eux la rivalité était vive et il leur arrivait plus souvent de se plaindre que de se louer les uns des autres. Pourtant il est juste de dire qu'ils bénéficièrent les uns et les autres de leurs efforts réciproques.

En revanche, l'essor industriel fait maintenir le protectionnisme établi pour le favoriser. Le commerce du Levant en est particulièrement gêné. Pendant toute la durée du xviii* siècle se prolonge la fameuse querelle au sujet des toiles de coton, grand sujet de bataille entre les économistes, entre les manufacturiers et les commerçants. II s'agissait de proléger la vieille industrie drapière contre l'engouement nouveau pour les indiennes et autres cotonnades; d'autre part, les successeurs de Colbert, par un souci quelque peu contradictoire, voulaient aussi défendre l'industrie naissante du coton contre les toileries étrangères. Les droits d'entrée élevés inaugurés en 1680 avaient bientôt fait place à la prohibition absolue et la franchise du port de Marseille n'avait pas même été respectée. Elle avait fait maintenir pourtant, dans toute l'étendue du territoire de la ville, l'entrée et l'usage des toiles du Levant ; mais toutes les autres toiles étran-

(1) Voir les chapitres 13 et U.

gères, blanches, teintes, peintes y étaient interdites comme dans le reste du royaume (1).

En 1715 les négociants du Levant firent présenter leurs revendications fortement motivées au Régent par le député de Marseille au Conseil de commerce (2). L'empire des idées colbertistes était trop absolu pour que ces doléances pussent être entendues. Pendant toute la première moitié du xviii'^ siècle, une série d'arrêts confirmèrent les prohibitions et aggravèrent les pénalités pour les faire respecter (3). A la suite de celui du 10 avril 1736, le contrôleur-général Orry insista vivement auprès des intendants pour faire cesser les contrebandes. Tandis que le ministre récrimine, les villes de Provence, Toulon, la Ciotat, font entendre leurs doléances au sujet de la sévérité nouvelle de l'application des prohibitions. A Toulon on voyait dans les rues « nombre de femmes et de filles vêtues des vieilles culottes et capotes de leurs maris, pères ou frères, » le prix des étoffes étant devenu trop élevé. Comme l'écrivait Orry, la répression atteignait surtout les pauvres gens (4). La persistance de la contrebande, non moins que les doléances répétées, montrait assez que c'était chimère de vouloir imposer la consommation des draps et qu'il fallait encourager l'essor de la fabrication des indiennes aussi bien que les autres industries cotonnières, seules autorisées jusque là.

Cependant les idées des économistes cheminaient et gagnaient du terrain. Déjà, depuis assez longtemps, les anciennes défenses n'avaient plus été renouvelées et devaient être fort mal respectées quand l'intendant Gournay, aidé de réconomisle Morellet, mena la fameuse campagne contre la prohibition des toiles de coton qui aboutit à sa suppression. Les lettres patentes et arrêts du Conseil du 1.') septembre et du 28 octobre 1759 autorisèrent l'entrée dans le royaume des toiles de coton étrangères, moyennant des droits d'entrée relativement modérés fixés [)ar l'arrêt du Conseil du 19 juillet 1760: lôo/osurl'évalualion de 500 livres par quintal pour les

{\) Arrêts du Conseil du :U) avril 1()8(). Kl ft-vricr 1691, l'.i juillet 1700,

27 août 1700. 1111,04. — Voir mon Histoire du Commerce au XVII'- siècle,

(2) Hibl. nut. MsH fr. 8U38.

rS) Édit de Juillet 1717 ; arrOts du 2 septembre 1710, du 20 mai 1720 ; édit d'octobre 17?«; arrêt» du 10 avril 1730, IMIjuin 1742, 15 mars 1746, ;»0 juillet 1748. •- Voir Kraiitz Kunck Hrentano. Mandrin, capitaine yéncral des contrebanditrt de France. Paris Hncliette P.H)8.

(4) Arcb. des Uouches-du-HliAiic. C, 2300,2301. Places de 1736-1740.

toiles blanches, 25o/o sur l'évaluation deGOO livres pour les toiles peintes, soit 75 livres par quintal pour les premières, 150 livres

pour les secondes. Par une faveur spéciale, ces droits étaient amenés à 5 et 10 o/o, 25 et 60 livres par quintal pour les cargaisons de la com'pagnie des Indes. En même temps le tissage des indiennes était autorisé dans le royaume. Les économistes purent célébrer leur victoire. C'était, comme le dit Levasseur, « un des premiers succès du libéralisme en matière industrielle(l). » C'était aussi une première atteinte au monopole dont jouissait auparavant la compagnie des Indes,

Mais le commerce du Levant n'en retira d'abord aucun bénéfice. La taxation au poids était défavorable aux toiles de Syrie et d'Egypte, lourdes et grossières. Aussi, Marseille et la Provence furent-elles inondées de toiles de coton étrangères, tandis que celles du Levant ne trouvaient plus de débit. Les Marseillais profitèrent donc de l'enquête et du passage de l'intendant de Monlaran, en décembre 1765, pour lui exposer et lui remettre leurs doléances. Ils demandaient que les toiles du Levant fussent traitées comme celles de la compagnie des Indes. Même, comme leur valeur était beaucoup moins considérable, ils voulaient, pour égaliser les charges, que l'évaluation fût seulement de 300 livres par quintal pour les blanches et de 400 pour les peintes. Le commerce du Levant ne méritait-il pas un traitement au moins aussi favorable que celui de la Compagnie? On avait voulu favoriser ce dernier parce qu'il était un commerce national et direct, mais, à cet égard, celui du Levant méritait bien la préférence (2). En demandant un traitement en apparence plus favorable que le sien, il fallait éviter d'alarmer la puissante compagnie. Aussi la Chambre ajoutait prudemment qu'il était impossible aux commerçants du Levant de faire concurrence à la Compagnie dans le royaume. Outre leur finesse et leur beauté, ses toiles en entrant dans le royaume avaient l'avantage de n'être pas surchargées auparavant par les droits que payaient dans les échelles et à Marseille toutes les marchandises du Levant.

Montaran fit un rapport favorable. Puis les députés des villes auprès du Bureau du commerce furent appelés à donner leur avis. Ils acceptèrent que les toiles du Levant fussent soumises aux mêmes traitements que celles de la compagnie des Indes,

(1) Histoire générale de Lavisse et Ramhnud. T. VII, p. 654.

(2) Mémoire remis à M. Montaran en décembre /765. Au sujet de la mission de Montaran, voir ci-dessus, chapitre 1 .

mais rejetèrent, au nom de l'intérêt des manufactures, l'abaissement d'évaluation demandé par la Chambre du commerce (1).

L'arrêt du 22 mars 1767 fut conforme à l'avis des députés. Aussitôt les Marseillais de protester énergiquement dans des mémoires du 3 juin 1767 et du 4 avril 1768: l'égalité prétendue entre les toileries des deux provenances était tout à fait illusoire. Un nouvel arrêt d'août 1768 ne donna pas satisfaction aux Marseillais ; ils accueillirent mieux celui du 15 août 1772 qui modéra les droits. Cependant ils rédigeaient encore un mémoire en avril 1784, pour se plaindre du poids exorbitant des taxes sur les toiles d'Egypte et de Syrie. Ils ne se doutaient pas qu'un nouveau coup les menaçait.

Le contrôleur-général de Calonne préparait au même moment le rétablissement de la compagnie des Indes et, sur son rapport, l'arrêt du Conseil du 10 juillet 1785 lui rendait le monopole du commerce des toileries étrangères en rétablissant les anciennes prohibitions, confirmées en dernier lieu par les arrêts de 1746 et de 1748, auxquels les lettres de 1759 avaient dérogé. Le préambule invoquait le désir de relever les manufactures « dont une trop grande tolérance des objets fabriqués chez l'étranger avait occasionné la chute et l'anéantissement. » Mais il s'agissait surtout de favoriser la nouvelle compagnie, chère au ministre. Aussi se montra-t-il peu favorable aux mémoires des négociants de Marseille et de Rostagny leur député au Conseil du commerce. Celui-ci s'était hâté de demander le maintien de l'assimilation entre les toiles du Levant et celles de la compagnie accordée en 1767. Les prétentions de la compagnie des Indes engagée au même moment dans une autre querelle avec les Marseillais (2), empêchèrent sans doute ceux-ci d'obtenir gain de cause et l'introduction des toiles resta soumise à un régime qui équivalait presque aux anciennes prohibitions. Ainsi, jusqu'à la fin, l'un des commerces traditionnels et essentiels du Levant fui étroitement gêné par les tarifs protectionnistes et les concessions de monopoles. L'objet du débat était capital. Un mémoire de 1785 disait (jue, si le commerce des toileries cessait, il faudrait abandonner l'échelle d'Alep, perdre en grande partie le commerce de la Syrie et même celui de l'Egypte (3).

(1) Avis (lu 16 Janv. 17fl7. lili, M.

(2) Au Hujct (lu commerce pur In mer Uougc. Voir le cluipitrc 16.

(3; Voir, illl. 64, le» multiples urri^tH et mcMnoires relutif.s uu.\ toiles de coton et Hibl. nat. mnii. fr. 31.780. — Cf. Arch. nat, AD» 52, collection Rondonneau «t mar. H^ 418. 428.

Aucune des autres branches du commerce du Levant ne fut profondément atteinte par la protection des manufactures. En effet, comme les Marseillais le disaient dans leurs mémoires, leurs importations consistaient surtout en matières premières. La prohibition traditionnelle des cuirs tannés, maintenue en 1703, favorisait les tanneries marseillaises et provençales. Dans un des mémoires nombreux remis à l'intendant de Montaran, en décembre 1765, la Chambre du commerce se plaignait même que les cuirs du royaume fussent plus chargés, depuis le remaniement des droits perçus sur la fabrication, par l'édit d'août 1759 et elle demandait la diminution de ces droits pour empêcher l'invasion des cuirs étrangers (1). Au contraire, le commerce des cuirs en poils toujours très actif depuis le moyen âge, en Levant et Barbarie, était favorisé par le paiement des droits d'entrée de la douane de Lyon. Le tarif modique arrêté en 1632, à 4 sols 9 d. la pièce, les traitait aussi favorablement que ceux des colonies françaises taxés à 5 sols en 1729. En 1763, la Chambre demandait seulement une taxation au poids plus équitable pour les diverses qualités de cuirs (2). Les droits sur les papiers étrangers établis à l'entrée du royaume par les arrêts du 3 juillet 1692 et du 27 mars 1725, modifiés et augmentés par ceux du 27 février 1765, du 21 mars 1768 et du 21 août 1771, n'étant pas perçus dans le port-franc, ne gênèrent en rien l'exportation des papiers dans le Levant. Toutefois, celle-ci fut entravée par l'exécution à Marseille de l'édit de 1748 et de la déclaration de 1771, qui instituaient des droits spéciaux sur les papiers étrangers (3).

Une partie des matières premières importées à Marseille était travaillée sur place. On parlera plus loin des industries marseillaises multipliées grâce à la franchise du port. On a déjà vu comment le souci de protéger les manufactures nationales fit mettre des obstacles à l'introduction de leurs produits dans le royaume. Leur régime mixte fournit continuellement des prétextes aux entreprises des fermiers et la Chambre du commerce ne cessa de lutter pour les défendre (4). A l'occasion, bien entendu, les Marseillais ne manquent pas de solliciter la protection douanière pour leurs manufactures. L'arrêt du Conseil

(2) Mémoire du 3 octobre 1763. HH. 82

(3) Voir ci-dessus, chapitre 4.

(4) Voir ci-dessus, chapitre 4.

du 25 novembre 1717, rendu à la requête des négociants de Rouen et d'autres villes, avait déclaré que les savons étrangers apportés par des vaisseaux français et hollandais paieraient le droit d'entrée sur le pied du tarif de 1664. La Chambre fit valoir que la consommation des savons provençaux dans le royaume était d'un intérêt capital pour le commerce du Levant et obtint pour ceux de l'étranger l'application du tarif de 1667, qui spécifiait un droit de 7 livres par quintal. Les savons visés étaient surtout ceux d'Alicante (1) ; l'arrêt du 5 février 1718 les soumit en outre à l'entrepôt. En 1778, un négociant reçut à Marseille dix caisses de savon de Trieste ; industriels et négociants du Levant se crurent de nouveau menacés. Jugeant le droit de 7 livres et l'entrepôt insuffisants, ils demandèrent à Sartine la prohibition des savons étrangers. Le député de la Chambre à Paris, Rostagny, les y fit renoncer : on sollicitait au même moment le rétablissement de la franchise du port.

11 arriva que certaines matières premières furent atteintes par la protection agricole, telles les huiles d'olive méditerranéennes importées à Marseille pour la fabrication des savons. Un droit sur les huiles étrangères fut établi à toutes les entrées du royaume, par la déclaration du 21 mars 1716 ; la franchise du port en préserva les savonneries de Marseille. Le commerce du Levant ne fut pas non plus sensiblement atteint par les deux droits sur les huiles, établis en faveur de la Chambre du commerce, celui de 1727, perçu à Marseille, celui de 1737, dans les ports du Ponant. Tous deux étaient destinés à frapper surtout les huiles d'Italie et d'Espagne. Même celles du Levant, dont on voulait favoriser l'entrée à Marseille, étaient exemptées formellement du premier.

Après la guerre de Sept ans, des négociants eurent l'idée d'importer des cocons bruts du Levant, au lieu des soies traditionnelles ; une filature de cescocons fut établie h Vogiié en plein pays séricicole. Aussitôt de vives protestations s'élevèrent. Aubenas, grand marché déjà des soies du Vivarais, essaya de prouver dans un mémoire que les cocons du pays ne pouvaient soutenir la concurrence de prix avec ceux du Levant. Il fallait .s'attendre à la destruction des mûriers ; tout un pays

(1) Eli 1752, riiitendtiiit de Monlnmii, fiiisnit dresser parle consul d'Alicante un mémoire nur les savonneries de cette ville, coninuiniqii^ ù Trudaine, (Arcli. nat. marine ir, 1901.

pauvre, privé de la seule industrie qui le faisait vivre, allait devenir désert. En ver lu « du système patriotique qui veut créer chez soi la matière première » les sériciculteurs réclamaient donc la proscription des cocons du Levant. Cette opposition découragea la nouvelle initiative (1).

Les cotons filés du Levant furent frappés à la fois au nom de la protection due aux planteurs des Antilles et aux filatures nationales. Un droit de 20 livres par quintal, établi par arrêt du 11 décembre 1691, avait porté grand tort au commerce des échelles et suscité de vives plaintes renouvelées en 1715 (2). Supprimée, l'imposition de 20 livres fut rétablie en 1761. La Chambre du commerce adressa sans tarder d'inutiles représentations, renouvelées sans plus de succès auprès de Montaran en 1765. Même, en 1770, elle luttait contre une proposition de prohibition absolue. Cependant, l'intérêt de nos filatures n'était guère à considérer. En elYet les cotons filés turcs du Levant n'étaient guère propres que pour la fabrication des mèches de lampes, des bougies et des chandelles; ceux des filatures nationales ne convenaient pas à cet usage; les filés teints en rouge servaient dans les manufactures de Rouen à la fabrication des mouchoirs et des siamoises et ne pouvaient, non plus, être remplacés.

C'est uniquement pour favoriser les sucres coloniaux que ceux de Lisbonne et les cassonades du Brésil avaient été frappés. Dans un mémoire présenté au Régent, en 1715, les Marseillais se plaignaient de l'augmentation d'un droit de 15 livres par quintal sur les sucres en poudre qui venaient de Lisbonne. Au lieu d'obtenir satisfaction, ils virent rétablir dans leur port, en 1717, l'entrepôt obligatoire des cassonades du Brésil supprimé en 1703. Ici, du moins, la protection eut un plein succès. Les sucres des Antilles raffinés à Marseille supplantèrent sur les marchés du Levant ceux du Brésil.

Tout autre fut l'histoire du café. Les Marseillais se firent les défenseurs des cafés coloniaux contre le monopole de la com-

(1) Mémoire du 23 septembre 1779. HH, 67. Cf. Mémoires de 1768. En 1717 la Chambre se plaint des difficultés soulevées pour laisser passer en fran-, chise les cociienilles destinées à la fabrication des draps pour le Levant dans les manufactures du Languedoc. — En 1788 (mémoire du 4 avril) elle proteste contre le droit prohibitif sur les pouzzolanes étrangères. Celles d'Italie sont nécessaires à l'industrie. HH, 2.

(2) Voir mon Histoire du commerce,... au XVII siècle, p. 279.

pagnie des Indes. C'étaient les négociants français d'Egypte qui avaient fait connaitre en France la précieuse fève de Moka dans la seconde moitié du xvii^ siècle. Les Malouins n'avaient commencé qu'après 1710 à envoyer des bâtiments charger à Moka en passant parle Cap (1). L'arrêt du Conseil du 10 avril 1717 avait facilité l'importation par Marseille, en supprimant définitivement l'obligation de la mise à l'entrepôt. En 1718 on avait appris que quelqu'un suggérait à Paris la création d'une ferme sous prétexte que l'Etat recevait du préjudice par la diminution des droits d'entrée à Paris, parce que le caté empêchait la consommation des vins et liqueurs beaucoup plus considérable autrefois. La proposition n'avait pas été prise au sérieux.

Tout à coup la Chambre reçut avec la plus profonde surprise l'arrêt du Conseil du 31 août 1723 qui concédait à la nouvelle compagnie des Indes le monopole de l'introduction du café en France. Le coup était tout à fait inattendu. En 1719 la Chambre n'avait-elle pas demandé, tout au contraire, que le café introduit dans le royaume par la compagnie fût assujetti au paiement du droit de 20 o/o. Aussi la défense fut-elle plus molle qu'à l'ordinaire. Pourtant l'horreur toute récente de la peste fit trouver un argument qui parut très fort. Tout un mémoire fut rédigé pour prouver que la contrebande inévitable sur les cafés allait devenir une menace permanente du retour du fléau dû à la contrebande sur les toiles de coton. Tout ce que Marseille put obtenir, grâce à la protection du maréchal de Villars, gouverneur de Provence, c'est que sa franchise ne fût pas atteinte par le nouveau monopole. L'arrêt du Conseil du 8 février 1724 stipula que les cafés pourraient entrer dans le port franc et en sortir librement comme par le passé. Mais la perte du marché national porta un coup funeste au commerce d'Egypte déjà menacé et atteint par d'autres malheurs. En 1 726, la Chambre envoie trois quintaux de café à Villars, mais après beaucoup d'hésitations, tellement le café est devenu rare à Marseille et puis il faut demander des passeports à la compagnie des Indes. Comme il arrivait souvent, la Compagnie avait trouvé avantageux d'accorder aux marchands des permissions d'entrer des cafés en payant un droit, qualifié avec raison d'excessif par la Chambre, de 20 sols par livre. Ce fut le seul adoucissement au monopoir.

(1) Voir mon IHêtoire du commerce au XVII tiède, p. 413-414.

Subitement la question du café prit une tournure nouvelle. Tout au début des essais de culture aux Antilles, un navire rapportait à Marseille un échantillon de 30 livres de calé des Iles. La compagnie des Indes, pressentant un danger pour son monopole, le fit saisir; la Chambre adressait un mémoire à l'intendant Lebret le 17 février 1730, pour protester contre cette saisie irrégulière. L'arrêt de 1724 ne permettait-il pas l'entrée des cafés dans le port franc? Sans doute le café ne figurait pas parmi les marchandises énumérées dans les lettres patentes de 1717 et 1719 qui réglaient le commerce des Iles; mais comment eût-on pu l'y mentionner? Le débat dura deux ans; les ports du Ponant réclamaient aussi en laveur des cafés coloniaux. La déclaration royale du 27 septembre 1732 permit de les apporter à Marseille, Bordeaux, Bayonne, la Rochelle, Nantes, Le Havre, Dunkerque, Saint-Malo, mais uniquement pour la réexportation et à la condition de les mettre en entrepôt.

Déjà les Marseillais, en mai 1732, avaient demandé la liberté de les introduire dans le Levant où, disaient-ils, a on en a toujours besoin par la petite quantité qui en vient de l'Arabie heureuse. » Quel changement en peu de temps ! Par un renversement complet, le café menacé d'être exclu du commerce du Levant y réapparaissait, mais comme article d'exportation française dans les états du Grand Seigneur. Cette exportation prenait bientôt un grand développement, malgré le mauvais vouloir du commis de la Compagnie surveillant de l'entrepôt. Cependant les villes maritimes n'étaient pas satisfaites de leur première victoire et continuaient à protester contre l'exclusion du royaume, tout à fait inusitée, dune production de nos colonies.

Les arrêts du Conseil du 29 mai 1736 et du 2 avril 1737 autorisèrent, en etrel, la libre introduction du café des Iles dans le royaume. Mais la Compagnie prit sa revanche en 1746. L'arrêt du 28 octobre 1746 défendit de nouveau aux Marseillais d'en faire entrer sous prétexte qu'ils pourraient y mêler des cafés du Levant et porter ainsi atteinte au monopole. La réexportation du café des Iles dans le Levant n'en prit que plus d'importance

La guerre de Sept ans rendit la situation de la Compagnie chancelante et son commerce bien précaire ; elle n'était plus capable de fournir le café de Moka nécessaire à la consommation. A la fin de 1761, la Chambre du commerce fit savoir que les négociants de Marseille seraient en mesure de la suppléer. C'est, en effet, par la Méditerranée et par Marseille que la Com-

pagnie fit venir ses cafés en 1702. Mais la Chambre avait cru l'occasion favorable pour diriger une nouvelle attaque contre le monopole ; le duc de Praslin la rabroua fortement pour ne s'être pas contentée de seconder ses vues en aidant la Compagnie. Les Marseillais ne se décourageaient pas et profitaient encore de la mission de l'intendant de Montaran, en décembre 1765, pour solliciter la libre importation des cafés du Levant. La faveur de la Compagnie déclinait ; Praslin, radouci, promettait de parler de l'afFaire avec Montaran en ajoutant : «Je vous préviens que c'est une affaire des plus délicates. La compagnie des Indes ne peut être dépouillée des privilèges qui forment essentiellement sa constitution actuelle et qui y sont attachés comme ceux du port franc le sont à votre ville (1). » L'intervention de Montaran, tout gagné à leur cause par les Marseillais, fit perdre à la Compagnie son monopole deux ans avant sa disparition en 1769. L'arrêt du Coiseil du 25 janvier 1767 autorisait les Marseillais à faire entrer dans le royaume indistinctement les cafés du Levant et des Iles en acquittant un droit de 5 sols par livre. Marseille payait l'avantage de posséder les cafés du Levant par une surcharge sur ceux des Iles taxés seulement à 2 sols par livre dans les autres ports. La lutte pour le commerce du café avait été la plus prolongée et la plus acharnée après celle qui fut soutenue jusqu'à la Révolution pour les toiles de coton (2).

On ne saurait parler des influences économiques subies parle commerce français au xviii'' siècle, sans rappeler les progrès des voies et des moyens de communications à l'intérieur du royaume. Le dévelo|)pemenl du réseau de nos routes nationales, auquel le nom de Trudaiiie doit rester attaché, les Messageries avec les diligences ou carrosses succédant aux anciens coches, les courriers postaux multipliés et plus rapides (3), tous ces pro-

(1) 16 décembre 176.'>. BK, 8H, - Leltie du 4 novembre 1761.

(2) Pour le» arrCl» rclaliTs nu cnft", voir 11,32; pour les mémoires, HH, 54 et nulv. ; voir la correHponduiice. — VA. AIT. i>trau({. Mémoires, juillet 1747.

(.')) Ku 1730 lu Ohambre se pluint A Fleury (|ue les ])ostes sont dérangées depuis longtemps et (|ue les lettres n'arrivent jamais aux jours réglés, parce (|ne, depuin I yon, un seul eheval porte la iiutlle et le postillon. Kn outre, cellc-ei pourrait être détroussée, n'étant conliée qu's\ un jeune postillon de 16 à 18 an». Dnns le temps qu'on ne payait (|ue .'> sols les lettres venant de Paris, 4 Koln ecllen de Lyon, 2 sols celles d'Aix et les autres ù proportion, la poste courait à trois chevaux dont 1 pour le courrier, 1 pour le postillon, 1 pour lu malle (IC Janv. 17:W|. Le .'» Juillet 17r»fl, elle ren>ercle les fermiers gêné-

grès eurent des conséquences heureuses. Daupliiné, Languedoc, Lyon, Paris, virent leurs relations avec Marseille lacililées. Sans doute de récentes études ont tlémonlré que tous les moyens de transport, messageries, roulage, batellerie fluviale, étaient restés bien imparfaits (1) , mais les améliorations étaient sensibles.

En 1761 le Marseillais Ricard renouvelait une dernière fois auprès du contrôleur général la demande qu'il présentait depuis vingt ans d'un privilège exclusif pour l'entreprise du roulage à Marseille. En 1766, d'autres Marseillais, les sieurs Jullien et C'', proposaient de nouveau au ministre une compagnie générale. Ils prétextaient le manque de rouliers en certaines saisons, lors des récoltes et des labours, le renchérissement de leurs prix en hiver, à cause du mauvais état des chemins, qui portait le coût du transport du quintal, de Marseille à Lyon, jusqu'à 7 et 8 livres. Ils demandaient un privilège de vingt-cinq ans et olîraient de le payer 2.000 livres par an. Les négociants redoutaient bien plus le monopole que les inconvénients signalés ; ces projets n'eurent aucune suite (2),

raux des postes de France d'un arrangement pour la distribution des lettres à Marseille. Trois facteurs les distribueront après le tri par un guicliet ouvert de 8 à 10 heures. Ils porteront ensuite en ville les lettres qu'on ne sera pas venu chercher. — De 1770 à 1773 la Chambre du commerce adresse à la Cour, spécialement au contrôleur-général Terray, de nombreuses lettres pour se plaindre de la lenteur des distributions: des lettres ne sont remises que deux jours après leur arrivée Elle demande qu'on puisse aller prendre son courrier au Bureau, comme on le faisait jusqu'en 1768, qu'on puisse payer d'avance aux facteurs l'argent des ports de lettres comme à Lyon et ailleurs, qu'on rapproche du centre de la ville le Bureau qui en est beaucoup trop éloigné ». Taboureau.contn'ileur des postes, vint à Marseille en 1773 pour organiser le service. — D'après Vlndicutenr fidèle ou Guide des voyageurs, du sieur Michel, ingénieur géographe du roi (1765), les voyageurs pouvaient se rendre en cinq jours de Paris à Ljon par les Diligences, en quatre jours de Lyon à l'ont Saint-Ksprit par les Coches d'eau, en trois jours de Pont Saint- Esprit à Marseille par les Messageries.

(1) Letaconnoux. Les transports en France au XVIII* siècle. (Rev. d'hist. mod. et contemp., t. xi, 1908-1909) ; Les voies de communications en France au XVIIb siècle (Vierteljahrschrift fur Sozial und Wirlschaftsgeschichte, 1909, no 1).

(2) Aff. étrang. Mém. et doc. France, 2005, fol. 130. — Arch. de la Chambre, HH, 2, 16 août 1766. — Les auteurs du projet proposaient les tarifs suivants, par quintal marseillais (39 kil. 767;, avec des prix diOerents pour l'hiver (1"' octobre-31 mars) et l'été (l»"" avril-30 septembre): pour Lyon, 6 et 5 livres; pour Roanne, 7 et 6 ; pour Paris, 12 liv. 10 s. et 11 ; pour Versailles, 13 et 11 liv. 10 s.; pour Orléans, 12 et 10 liv. 10 s.; pour Genève, 8 liv. 15 s. et 7 liv, 10 s ; pour Rouen, 12 liv. 10 s. et 11 ; pour Amiens, 13 et 11 liv. 10 s.;

La Chambre faisait rejeter la inêiiie demande, renouvelée eu 1769 et en 1775, en affirmant que Marseille était très bien desservie par les mo3'ens de transport : « Indépendamment du

bureau des coches, messageries et diligences il y a dans

cette ville douze chargeurs particuliers qui ont des bureaux

pour le transport des marchandises Ils ont non seulement

l'adresse des charrettes de Marseille et de son terroir mais de toutes les villes de la province et du Comlat. La seule ville de Tarascon fournit annuellement 200 charrettes ; Avignon et Cavaillon 150 ; Aix et Marseille 150 ; Roquevaire, le Beausset, Aubagne et autres petils endroits près de Marseille, environ 200, ce qui fait annuellement au total 700 charrelles. Les propriétaires viennent ordinairement à Marseille dans les saisons et dans le temps où le labour des terres. .. peut leur permettre de suivre ce trafic. Il y a par charrette au moins deux hommes pour les conduire; les chefs de 1.400 familles se trouveraient réduits à la mendicité (1) ». Partout, en effet, dans le royaume, le roulage était très pratiqué par les paysans, surtout dans les régions comme la Provence où l'agriculture était peu rémunératrice. Le roulage était resté libre dans tout le royaume et pendant tout le xviii^ siècle quand des arrêts de 1777, de 1778 et de 1781 créèrent un véritable monopole. Les négociants de Marseille se plaignirent, comme ceux de Lyon et de Paris, que le service fût plus mal assuré et coûtât plus cher (2). La liberté fut rétablie en 1784. C'est grtice à la concurrence que les prix du roulage furent légèrement inférieurs à ceux du xvii" siècle, progrès évident en regard de l'élévation des autres prix.

pour Falaise, 14 et 12 liv 10 s.; pour ('acn, 14 et 12 liv. 10 s.; pour Lille, 14 et 13; pour Toulouse, 7 et 6 ; pour Montpellier, 3 et 2 liv. 15 sols Ces prix ne (levaient pouvoir t?tre augmentés sous aucun i)rétexte. — La même année la (liiamhre se plai){nait de la déclaration du 6 août ITCif), (|ui limitait à trois chevaux ou mulets l'uttelaije des charrelles dans le but d'cmpOcher la détérioration rapide des routes (Arcli. nat. mar. M", 418). Une déclaration du 11 novembre 1764, particulière à la Provence, avait i)ermis d'atteler jusqu'à quatre chevaux, du 1" octobre au \" avril. La Provence, chargée de l'entretien de nés chemins, représenta ({ue ceux-ci n'étant point pavés seraient détruits trop rapidement l'hiver.

{]) A Sarll'ic, à Turbot, aux députés du commerce, 15 mai 1775. — Kn 1779 un nouveau service est établi entre .Marseille cl Lyon pour les voyageurs et If!B marchandises lîne diligence à H places partait tous les mardis de Lyon et faisait le trajet en trois Jours et demi par Avignon et Aix. Les })urcaux étalent les même» que ceux ties Messageries. [Connicr d' Avignon, 2 avril 177«.t).

(2) Letaconnoux. art. cité. Hcv. dhlst. mod., p. 110-112. — Les ronliers mettaient normalement vingt Jours de Marseille à Toulouse, huit de Marseille h Lyon, muinA de trente Jours de Marseille A Mar-le-Duc.

Chose curieuse, tandis que les communications par terre étaient largement améliorées, les voies d'eau étaient négligées. Personne ne contestait cependant qu'elles fussent de beaucoup les plus économiques. On mit en avant divers projets de canaux pour compléter la voie du Rhône et celle du canal de Languedoc. Un seul reçut un commencement d'exécution ; c'était le seul qu'on piit qualifier de chimérique.

L'abord difficile des embouchures du Rhône était un perpétuel sujet de plaintes. Sur les barres sablonneuses qui les prolongeaient, les naufrages étaient fréquents. L'entrée n'était possible aux voiliers que par des vents favorables qu'il fallait attendre souvent des mois entiers en allant mouiller à Port-de-Bouc. Les petits bâtiments attirés en foule à la foire de Beaucaire risquaient de ne pas arriver à temps. Aussi l'idée de les éviter par un canal est-elle très ancienne. On peut même s'étonner que le souvenir de l'antique Fossa mariana, utilisée jusque pendant le moyen âge, n'ait pas fait décider plus tôt l'établissement d'une voie analogue. En 1662 le projet de canal de Tarascon à l'étang de Berre, lancé par le comte de Saint-Aignan et Charles Millet- Valbrun, avait paru près d'aboutir. Colbert l'avait chaleureusement accueilli. Il pensait ouvrir entre la Méditerranée et l'Océan, parle Rhône, la Saône, la Loire et la Seine une communication beaucoup plus courte et plus commode que par les détroits, aussi utile, disait-il, en temps de guerre qu'en temps de paix. Sur le rapport du futur ministre, « intendant des finances, commissaire à ce député », l'arrêt du Conseil du 9 août 1662 avait approuvé le projet, celui du 14 juillet 164>3 avait accordé aux deux auteurs et à leurs héritiers les deux tiers des profits et revenus du futur canal, sans compter d'autres privilèges Mais bientôt Colbert palronait le projet plus grandiose et plus pratique de Riquet pour la communication des deux mers.

Le projet du canal de Tarascon ne devait être repris que vers 1735, par le sieur Silvy. Bien que Vauban l'eût traité d'incorrigible, on avait fait des travaux sous Louis XIV pour rendre l'entrée du fieuve plus commode en utilisant un bras ouvert par les crues que l'on appelait canal de Losne ou des Launes. Une déclaration royale, du 4 juin 1712, confirmée par arrêt du Conseil du 5 juin 1723, avait ordonné la levée d'un droit de cinq sols sur chaque minot de sel qui passait dans ce canal pour son entretien. Les résultats avaient été peu satisfaisants. Les bâtiments étaient toujours obligés d'attendre au Port de Bouc les vents

favorables, de s'exposer aux mêmes naufrages dans le golfe, aux échouements dans le canal même. Les bâtiments qui passaient chargés de sel pour le service du roi étaient obligés, même par beau temps, d'en jeter une partie à la mer à cause des bancs de sables mouvants qu'on y rencontrait.

Eu l'état des difficultés du Rhône et des dangers de la navigation dans le golfe du Lion, le port de Bouc jouait alors un rôle considérable. Quantité de navires et souvent les vaisseaux du roi y venaient chaque année chercher un refuge. On l'avait pourtant négligé et Silvy présentait, en 1739, en même temps que son projet de canal, celui du rétablissement du « port de Provence le plus utile à l'Etat ». En 1726, un intendant de la marine, envoyé avec des ingénieurs par Maurepas, en avait reconnu l'urgente nécessité. En 1736, près de trois cents capitaines marins avaient signé un engagement de payer un droit d'ancrage si le port était rétabli. On avait reculé devant la dépense évaluée à 100.000 écus ; Silvy, qui se faisait fort de la ramènera 33.000, n'eut pas plus de succès. La Chambre du commerce refusa de contribuer au tiers de la dépense comme il le demandait.

Elle ne semble pas s'être intéressée au canal de Tarascon qui rencontrait d'ardents adversaires. Silvy dut abandonner son double projet. En 1782, la Chambre faisait recommander à l'attention du gouvernement le travail de Noble de la Lauzière, couronné par l'Académie de Marseille, en 1779, sur la nécessité de rendre l'embouchure du Rhône sûre et invariable et sur les moyens d'y i)arvenir. Il y avait depuis longtemps des fonds destinés à cet usagequi avaient été « divertis à autre chose ))(1). Les consuls d'Arles, les Chambres de commerce de Lyon et de Montpellier appuyaient son intervention. Depuis 1780, Pléville Le Pelley, capitaine du port de Marseille, avait repris celui de l'amélioration du port de Bouc avec l'autorité de son expérience el de sa situation. Mais il affirmait en vain, en 1783, que les travaux de ce port seraient beaucoup plus utiles pour le commerce (hi royaume que ceux (lu'on venait d'entreprendre à Cher-

(1) IMaiiilcJi renouvelées fii 178H, I, 'hiver pit-ccdcMit ou a complê jusqu'à M bâtluH-utH ilélcnuH plusieurs mois dans le llliônu sans pouvoir arriver à la mer. l/uduiinistration des fonds destinés à l'aniélioration du Hhône était coiillcc u rinteu<iunt du Lan{{ue(loe et les travaux à un iti{{énieur de la provinee. Lu (^liunibre du coninuTce, en I7N4, avait parlé de « la rivalité laiiguciloclcnne contre lu proveni;ale pour le port d'Arles » et demandé (prun rapport f&t fait par un ingénieur de Provence.

bourg et à Port-Vendres. La corporation des capitaines des bâtiments de commerce ainsi que les négociants et armateurs devaient parler de l'utililé d'aménager le port de Bouc dans leurs cahiers de doléances de 1789. Quelques années auparavant, en 1777, un Tarasconnais avait essayé de démontrer à l'intendant de la Tour le grand avantage pour le commerce de Marseille de faire descendre jusqu'à Tarascon les coches de Lyon qui s'arrêtaient à Avignon. La Chambre avait répondu que les frais de voilure seraient plus coûteux et les transpprls plus longs par Tarascon que par Avignon. Un demi-siècle plus lard, le premier chemin de fer de Marseille au Rhône devait encore rejoindre à Avignon le terminus des messageries fluviales (1).

La chimère du fameux canal de Provence, qui agita si longtemps l'opinion provençale, avait peut-être contribué à l'échec du projet pratique du canal de Tarascon vers 1740. En 1718 un premier projet, prôné par d'Allemand gentilhomme provençal, amorçait un canal de navigation et d'arrosage à Donzère, le faisait passer par Avignon et Cavaillon, traverser la Durance vers Mérindol, déboucher à Salon, et aboutir dans l'étang de Berre à Saint-Chamas. Une nombreuse compagnie s'était formée, mais la Cour de Rome n'avait pas voulu permetlre la traversée du Comtat (2).

C'est alors que l'aixois Floquet se fit pendant plus de trente ans l'apôtre infatigable d'un nouveau projet plus connu auquel est resté attaché le nom de canal de Provence. Il avait constitué, de 1742 à 1748, une importante compagnie dont le maréchal de Richelieu avait accepté la présidence, pour le creusement du Grand canal, réservoir d'arrosage et de force motrice et voie navigable en même temps, qui, parlant de la Durance vers Mirabeau, devait passer à Aix et aboutir à Marseille. Une branche devait s'en détacher, atteindre le Rhône à Tarascon, et faire ainsi communiquer le fleuve avec Marseille sans faire courir les dangers des embouchures et de la mer. Telle fut la première conception, bien peu pratique, du canal de Marseille au Rhône, où le tunnel du Rove sous les collines de la Nerthe était remplacé par un système d'écluses passant par le col deSeptèmes,le

(1) Au sujet des embouchures du Hhône, au début du xviii» siècle, voir le Portulan de la Méditerranée, par Barras de la Penne, oflicier des galères. Marseille, 1704 (Bibl. nat., Mss. fr. G171,fol. 25. — Sur le canal de Tarascon, voir le dossier DD, 9.— Cf. Arch. des B.-du-Rli., C, 2484, janv.-fév. 1777.

(2) Bérenger. Les soirées provençales, t. i, p. 139-140.

plateau de Gardanne et Aix. Les travaux commencés durent être abandonnés dès 1754 ; la compagnie Richelieu-Floquet céda ses droits à une seconde en 1758. Ni les États de Provence, ni la Chambre de Marseille, ni le Bureau du commerce n'avaient confiance; pourtant les espérances éveillées par Floquet restaient tenaces. Un mémoire, sans doute inspiré par une nouvelle compagnie formée en 1774, insistait sur l'importance future de la navigation de Marseille au Rhôre (1),

Les auteurs de projets avaient aussi envisagé la jonction du Rhône au canal du Languedoc, bien que, comme l'assurait Silvy eu 1739, des bâtiments plats pussent dès lors le rejoindre par le petit Rhône, l'étang d'Aigues-Mortes et les autres étangs. Quant au canal, la grande œuvre du xvii* siècle, il donnait au commerce toute satisfaction. On vantait son bon entretien. Tout au plusse plaignait-on des tarifs élevés, établis par les possesseurs de bateaux. En 1744 les Riquel, seigneurs et propriétaires du canal, prétextaient leurs exigences et leur tyrannie pour exercer le droit qui leur était reconnu par l'édit d'octobre 1666 de se charger eux-mêmes de l'entreprise de la navigation et ils projetaient de la céder à un concessionnaire. La menace momentanée de ce monopole souleva une vive opposition de la Chambre du commerce de Toulouse et des négociants d'Agde.

En revanche, on se plaignait amèrement de l'abandon qui rendait peu à peu la Garonne impraticable. La Chambre de commerce de Toulouse écrivait en 1774: « Cette communication si précieuse, pour l'établissement de laquelle l'Etat a fait tant de dépense, qui coûte 100.000 écus par an d'entretien pour la partie du canal, est presque entièrement interceptée. Autant le canal est bien tenu et bien conduit, autant la rivière est abandonnée et dégradée. » La Chambre de Marseille renvoyait ce mémoire à Paris à son député Rostagny, pour appuyer les représentations de Toulouse.

Agdc, qui recevait de Marseille toutes les marchandises destinées à passer par le canal, excitait la jalousie de Cette qui ne parvenait pas à donner grand essor à son trafic. En 1771 les Cettois proposèrent aux Etats du Languedoc la construction d'un

(1) V. Paul Mataon. Le canal de Proutnce au XV Ih et au XVIII' tiède (Revue de Provence. 1901, p 3&U et 421. —Cf. 1)1). 10. Avis des dc-ptitcs du commerce de 17(il. — llihl. ont. mHs. fr. uouv. ncq. 2().'27U. — Kii 17r>() un ideur /HcliHrio uvuit proposé Hiins hucci^s un c-auiil du Hlu'ine à la Ivoire ontru Givura et liutlicun ù une Ueu<: eu uval de Saint-Uumhci'l,

canal à travers l'étang de Thau reliant leur ville à celui de Riquet. Les naufrages étaient fréquents sur l'étang très orageux. Les vents du Nord retenaient souvent très longtemps à Cette les barques empêchées de le traverser. Mais le projet impliquait la perception d'une taxe sur tous les bâtiments qui auraient traversé l'étang, même sans emprunter le nouveau canal. C'eût été tuer la concurrence d'Agde. La Chambre du commerce de Marseille, sollicitée par les Cettois de leur accorder une adhésion qui aurait entraîné celle des États, la refusa parce que la taxe lui paraissait une « furieuse atteinte » à la liberté publique qu'elle faisait toujours profession de défendre. En revanche, dans l'intérêt général du commerce, elle avait pris une délibération, en 1751, en faveur du projet de jonction de la Roubine de Narbonneaugrand canal. Son député au conseil, Saint-Amand, chargé du rapport de cette afïaire devant le Bureau du commerce en 1754, avait été chargé d'appuyer la demande de Narbonne. L'opposition des propriétaires du canal et les malheurs du temps n'avaient pas permis d'accomplir ce travail secondaire (1).

En dépit des désastres financiers et militaires, l'essor économique du royaume était favorable au commerce du Levant, mais l'évolution générale du commerce restait défavorable. Depuis le le xvi" siècle les nouveaux courants commerciaux, qui avaient détourné le grand trafic des routes méditerranéennes, avaient accru leurs forces, i ^e commerce colonial, favorisé de toutes leurs forces, en France, par les ministres de Louis XIV et de Louis XV, passe définitivement au premier rang dans la seconde moitié du XVII* siècle. Dès lors les deux foyers d'attraction sont aux Indes. Les grandes compagnies des Indes Orientales, surtout, ne cessent d'étendre leur rayon d'action. Au début du xviiF siècle elles viennent chercher les cafés de Moka à l'entrée de la mer Rouge et les détournent de l'Egypte. Installées au fond du golfe Persique, à Bassora, elles sont en relations avec les provinces orientales de l'empire turc. Déjà elles ont détourné en partie les caravanes de la Perse vers le golfe Persique. Les guerres du xvii« siècle

(l)DD, 9etl0. — L'affaire vint devant le Bureau du commerce en 1764. Arch. nat. F'^ 105. La Chambre du commerce de Bordeaux, sollicitée aussi par les Cettois, avait répondu qu'il ne lui appartenait pas de délibérer sur des matières qu'elle ne connaissait pas. P. de Joinville. Le commerce de Bordeaux p. 33.

entre les Persans et les Turcs avaient favorisé celte évolution en lermant aux caravanes les routes d'Alep et de Sinyrne. Au XVIII" siècle les mêmes guerres contre l'ennemi héréditaire, les conquêtes des Russes et des Ottomans au sud du Caucase, la conquête afghane, l'élévation et la chute du fameux Nadir shah, au milieu des révolutions et de l'anarchie, les grandes expéditions de ce conquérant, appauvrirent en même temps la Perse (1). Peyssonnel, consul de Smyrne, bien placé pour sentir les contrecoups de ces révolutions, publiait en 1754 son Essai sur les troubles actuels de Perse et de Géorgie.

L'effort même des Marseillais, tout concentré dans la Méditerranée jusque vers la fin du xvii'= siècle, était maintenant divisé. Le commerce des Iles d'Amérique leur avait été ouvert définili- ▼ement en 1719. Dès lors, les négociants et armateurs turent divisés en deux groupes dont le dernier, moins nombreux, rivalisa bientôt avec les maisons attachées au négoce traditionnel en richessse et en influence. Parmi celles-ci quelques-unes partageaient, d'ailleurs, leurs efforts. En 1769, quand le commerce des Indes devint libre à son tour, un troisième groupe plus restreint voulut disputer aux Ponanlais, mieux placés, ce nouveau domaine. Si leur champ d'activité eût été borné comme autrefois, toute l'initiative ingénieuse et active des Marseillais eût-elle réussi à retenir dans les anciennes voies une partie du trafic qui se détournait de la Méditerranée? Il est peut-être plus permis d'en douter que de le croire. Mais, si, en se lançant sur les mers lointaines, les Marseillais avaient évité la décadence profonde de leurs anciens rivaux Vénitiens et Génois, ils contribuaient euxmêmes, ouvriers de la dernière heure, à accentuer l'évolution qui menaçait de ruine l'antique commerce, longtemps source unique de leur richesse. Il est vrai qu'en même temps, par compensation, leurs entreprises lui ramenaient, des mers d'Amérique, de nouveaux aliments. Par un retour inattendu, les Antilles fournirent le café et le sucre à ces échelles du Levant où les occidentaux avaient appris à connaître les deux précieuses denrées coloniales, tandis (jue la cochenille américaine faisait son a])parition sur les marchés de la pourpre antique.

Chose curieuse, tandis (jue, au milieu de l'essor du commerce européen, l'iuipoi tance du Levanl conliiiiKiil de décliner, les pays

(1) V. Lavitkc et iiambaud, Hiiioirt générale T. VII, p. 1U2-116.

de la domination du Grand Seigneur occupaient plus que jamais les esprits (1). Les diplomates n'étaient pas seuls à méditer sur la solulion de l'épineuse question d'Orient. Les luttes du Turc et du Moscovite prenaient à distance un tout autre intérêt que les guerres occidentales. Les récits reproduits dans les journaux du temps enflaient jusqu'à des chiffres énormes le nombre des combattants. Les exploits ou les extravagances d'aventuriers comme le pacha Bonneval contribuaient à échauffer les imaginations. Les légendes, bientôt amplifiées, étaient popularisées par « les illustrations grossières et les récits enfantins des almanachs. »

Par son alliance avec le Turc et ses intérêts commerciaux, la France était plus mêlée que les autres puissances occidentales à tous les événements du Levant. Le public s'intéressait beaucoup au travail diplomatique, enveloppé de mystère, de nos ambassadeurs. « Les journaux du temps et, en tête, l'inlassable Mercure, ne manquaient jamais à informer leurs lecteurs des faits et gestes du représentant de la France auprès de la Sublime Porte. » A propos de la négociation oubliée de M. deGuilleragues à la suite de la canonnade de Duqiiesne à Chio, en 1681, un auteur du temps écrivait : « Toutes les relations, manuscrites et imprimées, qui lui sont consacrées, par leur nombre et leur grand volume.. . obscurcissent celles de Nimègue ; il ne s'est point fait pour cette paix de la Chrétienté la dixième partie du bruit que l'on entend au sujet de ce qui s'est passé àConstanlinople. » Lors de la médiation du marquis de Villeneuve pour la paix de Belgrade en 1739 les récits abondent de nouveau. Comme toujours, la littérature s'inspire des préoccupations du moment : « il y a comme un envahissement de sujets turcs. »

La curiosité était encore ravivée de temps en temps par l'arrivée d'ambassades solennelles du Grand Seigneur, telle en 1721 celle de Celeby Mehemet Effendi, en 1742 celle de Saïd Mehemet pacha. La venue de ces ambassadeurs était « une merveilleuse réclame » en faveur de l'Orient. La mise en scène théâtrale de leur réception frappait les imaginations. Surtout on surveillait attentivement leurs moindres faits et gestes; les gazettes ne manquaient pas de raconter tout le détail de leurs journées, leurs réparties spirituelles, leurs aventures galantes,

(1) V. le livre intéressant de Pierre Martine. L'Orient dans la liltérature française an xviH et au xviii- s/èc/e. Paris, Haciiette, in-8». 1906.

vraies ou prétendues. Les artistes les attiraient dans leurs ateliers et trouvaient en les peignant des sujets de toiles à succès. « Aved faisait leurs portraits, Cochin consacrait un de ses plus beaux dessins à rappeler une de leurs audiences et Parrocel, avant de recevoir la commande de deux grandes toiles destinées aux Gobelins et exposées en 1746, avait dans plusieurs tableaux représenté les brillants cortèges des ambassadeurs otlomans. » Parmi les mascarades organisées à Rome par les pensionnaires de l'Académie de France, pendant le carnaval romain, aucune n'égala le succès de celle qui fut organisée en 1748, sous la direction de M. de Troy, et dont le cardinal de La Rochefoucauld, notre ambassadeur, correspondant du consul Lironcourt, avait trouvé le thème : la caravane du sultan à la Mecque (1).

C'est que le pays des harems restait rempli dans les imaginations de troublants mystères. Un petit nombre de privilégiés pouvait demander et obtenir directement les révélations désirées. C'est ainsi que M""*: du Deffand correspondait avec notre ambassadeur, le marquis des AUeurs, qui l'informait soigneusement des façons de vivre des Turcs et lui donnait même des conseils autorisés sur la manière de fumer l'opium.

A côté de ceux qu'intéressaient les mœurs, il y avait les nombreux amaleurs de curiosités du Levant, tous les collectionneurs si nombreux à la Cour, à la ville, en province, alors que l'étude et le goût de l'antiquité étaient si développés. Ces pays du Levant n'étaient-ils pas le paradis des archéologues ? Aussi, tous nos ambassadeurs, les uns par goût, comme Harlay de Sancy, Marcheville, Nointel, Choiseul-Gouffler, pour ne citer que les plus connus, d'autres par nécessité, pour satisfaire leurs correspondants, devaient consacrer une partie de leurs loisirs à l'archéologie ; c'était une des exigences de la charge. Peyssonnel, secrétaire de Villeneuve et de Castellane, parcourait en tous sens l'Asie Mineure, enrichissait de ses trouvailles le cabinet du roi et les collections particulières, entretenait une correspondance érudite avec M. de Caumont, président au Parlement de Provence (2). On Irouvail piaisjuil de le mettre sur la scène î"» (>onstantinople dans une petite comédie en vers intitulée VAiiti-

{]) Hoppc. Le peintre Jacquet l'rançoit Martin et lu mascarade turque de ilka. Hev. d'hiat. dipluin. 1U02.

(2) BIbl. nat. lUiii. ft*. nouv. acq. (M:)4.

qiiaire français. Les consuls imitaient l'exemple des ambassadeurs ; ils étaient d'ailleurs sollicités comme eux par les grands maîtres de la bibliothèque royale. L'abbé Bignon, le plus actif de ceux-ci, était en correspondance avec Guérin, marchand de Smyrne, car les simples résidents des échelles étaient, eux aussi, mis à contribution. Pour enrichir le cabinet des manuscrits et des médailles, les correspondants ne suffisaient pas ; les missions archéologiques payées par le Trésor se succédèrent au XVII* et au xviii* siècle et intéressèrent le public à leurs découvertes (1).

Celui-ci se complaisait surtout dans la lecture des relations de voyageurs ; il y trouvait souvent encore de l'archéologie et ne s'en plaignait pas, témoin le succès du Voyage en Egypte et en Syrie de Volney. Ces relations s'étaient multipliées depuis le milieu du xvii" siècle et continuèrent à paraître aussi nombreuses jusqu'au milieu du xviii*. On réédita Thévenot ; les curieux détails de Lucas, les lettres instructives du naturaliste Tournefort, les voyages plus modestes de Saumery et de Tollot, les intéressants mémoires du chevalier d'Arvieux publiés par le P. Labat, trouvèrent de nombreux lecteurs. Les récits des missionnaires complétaient ceux des voyageurs ; c'est alors que les jésuites faisaient paraître le recueil des Lettres édifiantes.

Parmi tous ces gens si curieux du Levant, philosophes, écrivains, habitués de la Cour ou des salons, lettrés, simples bourgeois, combien savaient que la France était en train de reprendre enfin la plus belle part d'un commerce à son déclin et que nos négociants alTermissaient plus que jamais la prépondérance de l'influence française dans toutes les échelles ? C'était le souci d'un petit nombre, mais il y avait tout au moins, dans l'engouement pour les choses turques, la notion obscure des grands intérêts commerciaux engagés dans la Méditerranée orientale. De plus il n'est pas douteux que cet engouement contribua à faire attribuer au commerce du Levant, jusqu'à la fin du xviii*' siècle, beaucoup plus d'importance qu'il n'en avait gardé réellement.

(1) H. Omont. Missions archéologiques françaises en Orient au XVII* et au . XVIII' siècle. (Coll. de doc. inéd.).

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