CHAPITRE VTI
IL — Influences locales.
A côté des influences générales, puissantes mais souvent obscures ou difficiles à préciser, on aperçoit mieux les influences locales plus immédiates et plus nettes. Marseille avait le monopole du commerce du Levant, il importait donc que le grand port provençal ofl'rît toutes les commodités aux navires et aux négociants.
Le vieux Lacydon, bordé de quais depuis le xvi* siècle, ne subit plus de changement fondamental jusqu'à la Révolution, saut la construction, à l'angle sud-est, du fameux arsenal des galères de Colbert, démoli sous Louis XVL Sa surface était sensiblement plus grande que celle du Vieux port actuel. Elle était rétrécie par un certain nombre de palissades, sortes de môles pour le chargement et le déchargement des marchandises, dont la maçonnerie en grosses pierres de taille de Cassis était consolidée par l'appui de forts pilotis. En revanche les quais, en dehors des palissades qui correspondaient au débouché des principales rues, n'avaient aucune largeur et les bouts dehors des navires menaçaient les fenêtres des maisons en bordure. En 1791, l'ingénieur Morainville évaluait l'étendue d'eau à 70.400 toises carrées, soit 28 hectares 16 ares. Aujourd'hui le service du port donne le chilTre de 26 hectares 33 ares.
Mais les apparences étaient illusoires à cause de l'impuissance du service du port ù maintenir une profondeur suffisante dans le bassin. Après la conslilulion délinilive de la Chambre du commerce en 1652, la communauté était restée chargée de ce service. L'arrêt du C^onseil du 16 janvier 1687 avait organisé le Bureau du port présidé par les deux intendants du port appartenant au corps de ville. En 1716, le conseil de marine imposa l'emploi d'un ingénieur avec le titre d'inspecteur des travaux du port pour en surveiller l'exéculion par les entrepreneurs. Le
sieur Boyer de Paradis, après avoir rempli cette fonction aux appoiiitemenls de 1.350 livres, la transmit à son fils et à son petit-fils (1716-1751) ; puis il y eut deux inspecteurs du port qui se partagèrent les mêmes appointements (1). Quatre gardes du port étaient au service des inspecteurs ; ils recevaient 300 livres chacun sous Louis XV, 420 livres en comptant leur uniforme en 1784. La vigilance du Bureau du port et des inspecteurs était tenue en éveil par les deux ingénieurs du roi aux arsenaux et port de Marseille, ingénieur en chef et ingénieur ordinaire (2).
L'édit du port franc avait affecté à l'entretien du port une somme fixe de 25.000 livres par an, destinée surtout aux dragages annuels, à l'entretien des quais et palissades (3). La Chambre du commerce supportait de mauvaise grâce celte dépense dont elle ne surveillait pas l'emploi. A diverses reprises, elle réussit à la rejeter sur la communauté qui la lui renvoyait. Le règlement du 6 mars 1717 annulait l'arrêt du Conseil du 15 août 1085, confirmé en 1708, et imposait de nouveau la Chambre qui fit entendre inutilement au conseil de marine ses représentations ordinaires renouvelées sans succès en 1738. Le nombre des navires du Levant n'atteignait pas le dixième de celui des bâtiments de toutes sortes, au nombre de plus de 2.000, sans compter les pêcheurs qui fréquentaient aimuellement le port. C'étaient les petits caboteurs, chargés de bois à brûler et de denrées, qui jetaient le plus d'immondices dans le port. Au contraire les bâtimenls arrivant du Levant n'entraient jamais qu'après avoir été déchargés et nettoyés dans les infirmeries. Était-il juste que ces seuls bâtiments fussent chargés de la dépense ? C'était sur eux seuls, en effet, que la Chambre percevait des taxes. En 1766, elle obtint un arrêt du Conseil qui lui enlevait la dépense de l'entretien du port à partir du P'" janvier 1773; mais il fallut la lui rendre définitivement en 1776 : la communauté était impuissante à la supporter.
(1) L'un avait 750 livres, l'autre 600. En 1776, pour éviter des jalousies, on attribua 600 livres à chacun d'eux. — Voir DD. 1, 4, 5, les registres de délibérations du Bureau du port, de 1730 à 1784.
(2) L'ingénieur ordinaire remplace régulièrement l'ingénieur en chef quand il se retire. — Ingénieurs en chef : Honoré d'Antibes, seigneur de Bertrand ; de Boniface, du Prat, Cotte.
(3) Voir pour l'époque antérieure mon Histoire du commerce... au XVI f' siècle, p. 356-58.
Les entrepreneurs des dragages s'engageaient à entretenir une profondeur de dix-sept pieds au moins et de vingt au plus, dans les endroits où le fond n'était pas rocheux et à transporter les vases au nord de la ville dans l'anse de l'Ourse, moyennant le prix de 4 livres 5 sols à 4 livres 10 sols la toise cube dans le bassin, de 10 livres pour les boues enlevées en dehors de la chaîne où le travail était plus malaisé.. Mais les apports de vases dans le bassin étaient plus considérables au xviii* siècle. L'agrandissement de la ville avait couvert de maisons des pentes de collines tapissées de vignobles où les eaux de pluies étaient retenues soigneusement au xvii^ siècle. Surtout la municipalité supprima un certain nombre de grands puisards où les eaux des orages déposaient en grande partie leurs boues avant de se dégorger dans le port. Les dragues traditionnelles à une seule cuiller, mues par six hommes, n'avancèrent plus assez ; la sortie des bettes chargées de vase était souvent gênée par l'état de la mer; on ne comptait pas plus de 120 jours de travail par an. A la fin du règne de Louis XV, une bonne partie du port était devenue inaccessible aux gros navires ; l'abord des quais était impossible pour les tartanes et même celui de certaines palissades aux simples chaloupes. Le capitaine du port, Pléville le Pelley, avait fait faire des sondages généraux et trouvé les profondeurs moyennes suivantes : 19 pieds, 5 pouces, 3 lignes, en 1760 ; 19 pieds, 5 lignes en 1766 ; 17 pieds, 11 pouces, 2 lignes seulement en 1774. De 1760 à 1774, le comblement avait été de 16.569 toises cubes en sus de 18.144 toises extraites par les dragues, soit un apport de 2.479 toises de boue par an.
Pensa-t-on qu'il y avait eu négligence ou incapacité ? En tout cas celte fâcheuse situation fut sans doute la cause d'une transformation dans le service du port confié en 1776 à la Chambre du commerce, en même temps qu'elle était chargée définitivement de la dépense. La Chambre organisa un nouveau Bureau du port où le capitaine du port siégeait seul à côté du maire, d'un échevin et de huit de ses membres. Cependant ce bureau tut d'abord impuissant à remédiera la situation ; sur la proposition de Pléville le Pelley il lit muter et voiler en tartanes les maries salopes pour activer le transport des boues. L'envasement ne progressait plus, mais il eût fallu dévaser. En 17H0, l'Académie de Marseille propose pour le prix qu'elle décernait annuellement le sujet suivant: Quelles sont les causes de l'cngravement du port de Marseille et les moyens d'en prévenir les suites? Elle exposait au
maréchal de Castries, ministre de la marine, que la modicité du prix, médaille d'or de 300 livres, n'avait pu exciter l'émulation ; la Chambre y ajouta 300 livres. Des inventeurs du crû présentèrent des mémoires mais, par une coïncidence qui n'avait sans doute rien de fortuit, l'invention sollicitée vint du dehors. Un sieur de Morainville proposa en 1781 au Bureau du port une nouvelle machine dont il garantissait l'efficacité. Il se faisait fort, non seulement d'approfondir le port de Marseille, mais d'ouvrir aux gros navires ceux de Dunkerque et de Cherbourg (1). Des essais heureux lui valurent l'approbation du ministre. Un bail fut passé en octobre 1783; Morainville s'obligeait adonner en quatre ans une profondeur d'au moins 18 pieds dans tout l'intérieur et la Chambre pourrait exiger jusqu'à 22 pieds. Il avait d'abord demandé 400.000 livres ; on traita avec lui suivant les usages : 6 livres par toise cubede tout ce qu'il enlèverait dans l'intérieur du port, 10 livres en dehors de la chaîne. Le prix était élevé parce que, pour approfondir jusqu'à 22 pieds, il fallait creuser en dessous des vases en terrain dur. En outre, il fallait indemniser l'inventeur de la construction de sa drague et de ses pontons. Le travail n'avança pas aussi vite que le bail le prévoyait par suite de divers contretemps, mais Morainville tint sa promesse. Des sondages opérés dans le fond du port, partie la plus envasée, en juillet 1787, révélèrent sur la plupart des points des profondeurs variant de 18 à 20 pieds. Le travail fut continué plusieurs années. Dans un mémoire du 15 février 1791, Morainville déclarait avoir enlevé jusqu'au premier janvier de cette année 65.000 toises cubes de vase, sable et satire, tandis que les anciennes machines n'en eussent enlevé que 10 à 12.000 au plus. L'étendue utilisable du port avait été accrue de près d'un tiers et les navires portaient de nouveau leurs beauprés par dessus les quais là où les chaloupes ne pouvaient plus aborder.
Le manque de profondeur n'était pas le seul inconvénient du port. L'entrée était gênée par un banc de sable qui formait une barre entre le fort Saint-Jean et le rocher de la tète de More, à 100 toises environ des piliers de la chaîne. Peu à peu ce haut fond s'était exhaussé; vers 1750 il ne restait plus que 16 pieds d'eau au milieu du passage et beaucoup moins sur les côtés ; les bâtiments
(1) Mémoire de Morainville, 22 mai 1782. DD, 2. — Cf. Ibid., d'autres mémoires du même, du 2 juillet, 10 septembre, 27 septembre, 3 octobre, 12 octobre, 16 octobre 1781.
calant seulement 14 pieds étaient en péril quand ils arrivaient par un vent frais, à cause du danger de manquer l'étroite passe ; ceux d'une calaison supérieure devaient être allégés pour entrer ou compléter leur chargement dans une rade dangereuse. Aussi les entrepreneurs de la cure du port s'engageaient-ils dans leur bail à enlever chaque année 600 toises cubes sur la barre, mais l'État de la mer ne leur permettait guère d'y travailler que 120 jours par an et il s'en fallait que les 600 toises fus.sent enlevées. Kn 1756, l'inspecteur Boyer de Paradis proposait une machine de soninvention ; plus tard,Plévillele Pelley présentait plusieurs mémoires. Mais on n'était pas d'accord sur les difficultés et sur les avantages de l'entreprise. Les uns pensaient que la masse de la barre était rocheuse et que les sables ne l'avaient que faiblement accrue. Suivant une opinion les apports sableux ou vaseux venaient du port lui-même. Pléville le Pelley soutenait qu'ils étaient l'ouvrage du mistral et des courants venant du Nord. D'après lui c'était une grosse erreur de transporter depuis longtemps les vases du port dans l'anse de l'Ourse d'où les courants les ramenaient, il fallait les porter du côté de Doume (Endoume). On lui répondait que, si le mistral et les courants élevaient la barre, l'anse de la Fontaine du roi placée au Sud au pied de la citadelle de Saint-Nicolas aurait dû être comblée depuis longtemps, tandis que sa plage et son fond vaseux n'avaient subi aucune modification. On discutait même sur les avantages de celle barre, défense naturelle de Marseille qui interdisait aux gros navires de guerre ennemis de pénétrer par surprise. Mais comment supposer qu'un bâtiment ennemi, après avoir traversé deux lieues de rade hérissées de batteries et de forts, se risquerait à pénétrer dans un chenal long de 170 toises sur 25 à 30 de large, défendu dans toute sa longueur par les forts Saint-Jean et Saint- Nicolas, pour venir se heurter à la chaîne du port? Morainville combatlit ainsi victorieusement toutes les objections et l'enlèvement de la barre fut compris dans son bail de 1783.
En avant de cette barre et du fort Saint Jean, un gros récif, VEsléou, encombrait les abords du chenal d'entrée ; deux autres se succédaient le long du fort Sainl-Jean, le Saiime et la Lauue. Le Bureau du port rejela, en 1740, les olTres d'un entrepreneur (|iii proposait d'enlever ers doux derniers pour 15.000 livres. Du moins, le bassin lui- même fut débarrassé d'un rocher entouré d'un haut fond qui empêchait les navires d'aborder au (|uai de Rive-Neuve, à l'endroit appelé le Marquisat. En 1719,
la Chambre du commerce annonçait au conseil de marine que le rocher avait été a beaucoup abaissé et rétréci » (1). On s'en occupait depuis 1715, mais on disposait alors de moyens insuffisants ou trop coûteux ; il élait question de 300.000 livres au moins, pour la construction d'un bàlardeau. Au milieu du siècle l'invention de pétards à poudie éclatant sous l'eau facilita ces sortes de travaux. En 1756, Boyer de Paradis proposait, comme un objet de grande importance, l'enlèvement définitif du rocher. Sous Louis XVI, à la suite de ce travail, la palissade du Marquisat élait devenue l'une des plus actives du port.
Enfin, par mesure de sécurité, l'entrée du port, déjà resserrée naturellement par les rochers du fort Saint-Jean et de la base de la citadelle Saint-Nicolas, avait été barrée en 1380, par trois piliers qui soutenaient la chaîne du port. De ces trois piliers, il n'en subsistait plus que deux, au début du xvii' siècle. Mais les capitaines trouvaient encore l'entrée peu commode et le souci de la sécurité n'exigeait plus le maintien de pareils obstacles. En 1751, un deuxième pilier fut détruit à l'aide de pétards à la suite du naufrage d'un navire hollandais chargé richement. Deux Génois s'obligèrent, en 1754, à faire sauter le rocher qui le supportait et à donner à cette partie de l'entrée 17 pieds de profondeur, moyennant 78.000 livres ; ils la portèrent même à 20 pieds.
En 1776, le capitaine du port priait le Bureau de jeter un coup d'œil sur les palissades et les quais, dont une grande partie tombait en ruine. Malgré l'insuffisance des ressources qui ne permettaient pas toujours d'entretenir les anciens ouvrages, de nouvelles palissades étaient construites (2). En 1734, la Chambre du commerce avait fait venir d'Amsterdam quatre « pompes à boyaux » pour les incendies avec une chaloupe pour les installer, au prix de 3.528 livres. L'arrêt du Conseil du 27 mai 1776 l'obligeait à entretenir ce même nombre de pompes ; l'employé qui en avait soin coûtait 360 livres. Enfin, pour le carénage des navires, les calfats faisaient chauffer leurs chaudières de brai
(1) 14 avril, BB, .T2. La même lettre parle aussi de l'enlèvement accompli d'un banc de sable, en dehors de la chaîne appelée vulgairement le Toc,qu'on croyait auparavant être un rocher. S'agit-il de la barre dont il est parlé ci-dessus ?
(2) Principales palissades : du coin de Beboul, Sainte-Anne, du Juge-du- Palais, du bois à brûler, sur le quai du port, du pont-tournant, du Marquisat, du Carénage, sur le quai de Rive-Neuve.
dans des brasiers allumés sur le quai de Rive-Neuve, au risque d'incendier maisons et navires. Aussi, les jours de vent violent, leur interdisait-on d'allumer leurs feux. En 1784, la Chambre décida la construction de pégoiilières banales, construites en pierres, dans une enceinte close de murs, sur le quai du Carénage.
L'orientation et la configuration du port lui assuraient par tous les temps une tranquillité à peu près absolue. Les plus violentes tempêtes de mistral ou de vent d'Ouest n'agitaient sa vaste nappe d'eau que d'un clapotis superliciel. Mais l'entrée et la sortie en étaient très difficiles ou souvent même impossibles, soit par temps de mistral, soit parles vents d'Ouest et d'Est. Pour éviter des retards ou des dangers de naufrage, la Chambre fit établir à grands frais, sur des points choisis de la rade, entre les îles et le port, cinq grosses bouées solidement ancrées, sur lesquelles les navires pouvaient se touer par vent contraire. Les capitaines et patrons en abusaient pour s'y amarrer à poste fixe et la Chambre se plaignait amèrement à l'intendant des énormes frais de réparations que cet abus lui coûtait. En 1768, elle sollicitait du Parlement d'expresses inhibitionsà peined'amende. En 1784, elle évaluait la dépense moyenne de leur entretien à 2.300 livres par an.
Enfin, en 1773 (1), elle faisait approuver par le ministre, de Boynes, le projet de rétablir l'antique tour en ruines de l'îlot de Planier, dont la construction se perdait dans la nuit des temps, pour y allumer un phare. Il s'agissait de simples lampes ordinaires placées dans une lanterne à petits carreaux. Le ministre apprenait à la Chambre qu'à l'exemple des Anglais on venait de renoncer pour le fanal de Saint-Mathieu, près de Brest, à ce mode antique et peu efficace d'éclairage, pour employer des réverbères placés dans une lanterne à grands carreaux. Ces réverbères appartenaient au roi qui en avait fait faire les essais à ses frais. l-.e ministre mil le constructeur Saugrain, « entrepreneur de rîllumination de Paris, » à la disposition de la (Chambre qui s'entendit avec lui. En 1774, la tour ronde, de .'W pieds de haut, était restaurée et 14 réverbères éclairèrent son fanal. Les quatre gardes préposés à son enlrclien devaient se remplacer deux par deux chaque mois ;
(1) En 1729, on avait fait iiiir piTmièrc fois un devis de reparutions mniitnnt II 1.'2H3 livrcH. Kn IT.'S?, d'A^i'^iHi". iiispoctcnr des Iniviiux |)ul)llcs de la communauté, avait vinité l'Ilot et rapporté une dcscriplioM précise des lieux.
ils recevaient 40 livres par mois et devaient se nourrir ; la tour renfermait des fournitures en huile et en mèches pour une année entière. Bientôt le fanal était rendu plus puissant ; en 1784, il contenait 27 réverbères et ce service coûtait annuellement à la Chambre environ 6,000 livres.
Grâce à toutes ces améliorations, le port de Marseille otlVait enfin aux navires des commodités qu'ils n'y avaient jamais trouvées au moment où les guerres de la Révolution allaient y ruiner le commerce. Morainville le proclamait justement un des plus beaux de l'Europe. Mais le développement du tralic et de la navigation l'avait rendu de plus en plus insuffisant comme étendue. Il l'eût été beaucoup plus si les bâtiments venant du Levant y eussent fait leur déchargement. Mais il était encombré par la multitude des petits caboteurs venant des côtes de Provence et du Languedoc, d'Espagne et d'Italie, sans compter les barques des pêcheurs. Une lettre de la Chambre du commerce de 1728 parlait de 300 bateaux destinés à passer les gens du quai du port à celui de Rive Neuve. Le fond du bassin et le côté de Rive Neuve étaient occupés en partie par l'arsenal et les galères elles-mêmes jusqu'en 1748, par le chantier de construction du Plan Fourmiguier, par le carénage. Aussi les bâtiments restaientils pressés en plusieurs rangs sur les deux rives. En 1830 on devait les voir du bas de lu Canuebière présenter un front de huit rangs.
Déjà Vauban avait conçu un curieux projet d'agrandissement, deux jetées s'avançant à la rencontre l'une de l'autre, de la pointe delà tête de More à l'anse de la Joliette (1). En 1717 le Conseil de marine accueillait avec faveur le projet du sieur Mazin, ingénieur du roi, garde des plans de Sa Majesté, pour la construction d'une darse « à y pouvoir placer les galères du roi et laisser libre aux négociants l'ancien port. » Mazin avait obtenu la préférence parmi d'autres faiseurs de projets. Il plaçait sa darse sur «le terrain du major », c'est-à-dire sur l'emplacement actuel du bassin de la Joliette et demandait à la Chambre de fournir 400.000 livres. Cette dépensa eftVaya les négociants qui proclamèrent dans leurs humbles remontrances que le port suffisait amplement à tous leurs besoins.
(1) Projet de Marseille, 11 avril 1701. Arch. du miuistère delà guerre. Publié par Tliéoph. Lagrange, Fort de Marseille, 1842.
Les Marseillais avaient voulu faire rejeter un projet qui leur déplaisait, mais il s'en fallait que leur satisfaction fût aussi complète. Déjà ils essayaient de faire disparaître le rocher du Marquisat pour avoir plus d'espace. En 1749, ils écrivaient au ministre Rouillé que le port était absolument encombré. Ils demandaient la permission depouvoirdécharger provisoirement des bois dans les formes servant à la construction des galères et dans le canal de l'arsenal. Au même moment, Chambon, l'auteur d'un gros ouvrage sur le Commerce de Marseille par V Amérique, proposait la création d'un nouveau port franc aux Catalans, tandis que le Vieux port serait assujetti à tous les règlements ; un canal de communication les réunirait. Ainsi le manque de place faisait déjà naître les projets de ports Sud qui devaient soulever tant de discussions au siècle suivant. L'insuffisance du Vieux port fut encore plus vivement ressentie après l'essor inattendu du commerce. La joie causée par le succès de l'entreprise de Morainville, le projet de démolir plusieurs maisons pour étendre la surface d'eau, la suppression de plusieurs toises de longueur à \i\ palissade du bois à brûler en 1784 et quantité d'autres petits faits attestent l'insuffisance de place dont souffraient les navires à la fin du xviii* siècle. La démolition de l'arsenal des galères de Colbert à la suite de l'arrêt du Conseil du 25 août 1781 et la construction du canal à trois branches (1), qu'il est actuellement question de combler ortVirent tardivement un dégagement pour les petits bâtiments. Les négociants et les industriels y trouvèrent surtout des emplacements vastes et avantageux pour leurs cntrepôls ou leurs manufactures (2).
Cependant, pendant longtemps les Marseillais avaient au contraire vivement désiré le maintien du fameux arsenal, l'une des merveilles de leur ville, qui satisfaisait leur amour-propre et procurait en même temps, avec le séjour des galères, certains bénélices au commerce. Une ordonnance du roi du 27 septembre 1748 avait ordonné la réunion du corps des galères à celui de la marine (3) ; celles qui restaient armées avaient élé conduites à 'l'oidon. Dès lurs, on avait parlé de la désall'eclalion de l'arsenal.
(1) LiirKi'iii'S toini-s, |)i-()ri)ii(U-tii- (i pieds, qiiiii do 3 toises, d'uprès l'iirrôt du 0>iiiivll du 12 novembre 17H'J.
Ci) Pour IcH truvuux du port, voir 1)1). 1 — K et Arcli. des H.-du-Hli. C. WXL
— Cf. .Milliii \oyaye dan» le» tiéptiitemcnt» du Midi, 1808. T. III, cli. LXXXIil.
— D'aprè* lui, le port peut contenir iNM) vaissenux.
(3; Lacuur-Giiyct. La marine mililairc »ons Louis XV, p. 5KM)1.
Les Marseillais se plaignirent de sentir dans leur port un grand vide. C'est avec une grande joie qu'ils saluèrent en 1762 la décision sollicitée par eux du retour dans leur port des 7 galères et le maintien d'un département de la marine. L'abandon de l'arsenal était retardé de vingt ans. Il peutsembler assez étonnant que, jusqu'à la fin du xviii' siècle, les négociants n'aient pas ressenti vivement l'inconvénient du voisinage d'un grand établissement militaire et la privation dune partie d'un port qui devait bientôt paraître si insuffisant.
Le Levant et la Barbarie étaient pays de peste, le fléau y régnait à l'état endémique. Depuis le moyen âge, la Provence en avait été souvent infectée. Aussi le service de la santé avait-il une importance toute spéciale à Marseille, Perfectionné déjà au xvr siècle par la construction des Vieilles Infirmeries dans l'anse des Catalans, il avait reçu sous Louis XIV son organisation définitive.
Il était confié aux Intendants de la santé élus chaque année en même temps que la municipalité, au mois d'octobre. Leur nombre varia de 24 à 16 ; chacun d'eux remplissait à tour de rôle les fonctions de président sous le nom de semainier. L'ordonnance royale du 13 septembre 1724 porta leurs fonctions à deux ans. Ils s'assemblaient régulièrement pour tenir le Bureau de la Santé dans le bâtiment de la Consigne placée d'abord au pied de la tour Saint-Jean et détruite en 1660, lors de la construction du fort Saint-Jean. Jusqu'en 1719, les Intendants durent se contenter d'un bâtiment flottant. C'est alors que la nouvelle Consigne fut édifiée sur les plans de l'ingénieur du roi Mazin ; elle ne devait avoir son aspect actuel qu'après les agrandissements de 1804 et de 1827. Un règlement royal du 25 août 1663 avait établi les règles des quarantaines à Marseille et à Toulon. Le Bureau de la santé en avait réglé les détails pour Marseille le 22 septembre 1689. Des règlements ultérieurs du 18 octobre 1730 et du 11 mai 1787, approuvés par l'intendant de Provence et par le ministre, achevèrent de fixer avec plus de rigueur le service sanitaire au xvni' siècle.
Les navires arrivant du Levant et de Barbarie mouillaient tous dans le port de l'île de Pomègue dont le bassin étroit, de deux hectares environ et profond d'environ 17 pieds, passait pour pouvoir contenir une soixantaine de bâtiments. S'ils étaient por-
teurs d'une patente brute on les isolait aussitôt à l'entrée de ce port dans l'anse de la grande prise qui pouvait en recevoir sept ou huit. Ce port avait reçu successivement diverses améliorations. En 1689 on avait dépensé 10.705 livres pour le curer. En 1765 on avait fait des travaux pour fermer la petite passe et rendre le mouillage plus sur; on avait mis un fanal sur un rocher qui barrait l'entrée ; enfin, pour faciliter celle-ci, la Chambre du commerce avait placé une grosse bouée analogue aux cinq autres qu'elle avait espacées dans la rade. Suivant les nouvelles de l'état de santé des échelles et les patentes délivrées aux capitaines le Bureau de la santé fixait pour chaque navire la durée du séjour à Pomègue. Avec patente nette, elle dépassait encore vingt jours ; avec patente brute, elle était au moins de quarante. Avant la fin de la quarantaine les navires étaient admis à la chaîne, partie du port située en face la Consigne, au pied de la citadelle Saint-Nicolas, où ils restaient encore quelques jours, toujours sous la surveillance des gardes de la santé, chargés depuis leur arrivée à Pomègue de faire exécuter les règlements. Enfin, on leur accordait l'entrée après les nettoyages, fumigations et par/tims d'usage. Pendant ce temps, marchandises et passagers avaient été débarqués et conduits aux Infirmeries. C'est ainsi que l'on désignait le superbe lazaret fondé en 1663, objet de tous les soins de Colbert. Sa triple enceinte de murailles, percée seulement de trois portes d'accès, enfermait un vaste espace de plus de 23 hectares, situé au nord de la ville, au delà de l'anse de la Jolielle. Les bâtiments étalent isolés dans sept enclos, dont quatre réservés aux passagers, qui pouvaient disposer de 27 chambres. Les trois autres, auxquels on donnait les noms de lyra/u/ e/ic'/os,pc/i7e/ic/os,/ioHye/e/ic/os, contenaient dévastes halles bien disposées pour la mise à l'air des ballots de marchandises. La circulation d'eaux abondantes permettait de sérieux nettoyages. Trois petits bassins bordés de quais et abrités par une jetée recevaient les tartanes qui venaient débarquer les marchandises soumises à la purge. La renommée du Lazaret, le plus grand, le plus beau et le mieux compris de tous ceux de l'époque, lui attirail lu visite de tous les étrangers. L'emj)ereur Joseph II tint ii se le faire montrer en détail en 1777. Le Bureau de la santé fixait, suivant le cas, pour chaque navire, la durée et le mode de purge plus ou moins rigoureuse subie au Lazaret par les marchandises et les |>ass2igcrs.
Quand des cas de maladie suspects se produisaient dans un
navire pendant son voyage de retour, ou pendant son séjour à Poinègue, on l'envoyait avec ses marchandises à l'île de Jarre, située en dehors du golfe de Marseille un peu au delà du cap Croisette. Là, navire et chargement étaient soumis à la dure obligation de purger la sereine, longue opération à la suite de laquelle les marchandises devaient encore passer au lazaret. Au mouillage de Jarre les navires étaient exposés aux dangers de la tempête et des pirates. Après 1720, les navires infectés furent envoyés dans le port de Ratoneau ; après 1741, à l'Estaque ou à Endoume (1).
Les rigueurs de la quarantaine et les transbordements successifs de marchandises étaient une gêne sensible pour le commerce du Levant. Du moins, les précautions accumulées depuis le milieu du xvii° siècle furent efficaces. On avait vu dix fois la peste à Marseille au xvi^ siècle ; celle de 1580, désastreuse, avait sévi dans toute la Provence. On l'avait revue en 1630, en 1649, en 1650. Depuis, sauf la terrible contagion de 1720, la ville en fut entièrement préservée. Après 1720, on revit à plusieurs reprises des cas de peste à Pomègue (2) ou au lazaret sans même qu'on en prît alarme.
Comment le fléau fut-il donc introduit en 1720? A l'exemple de l'historien de Provence Papou, la plupart de ceux qui ont eu à en parler ont accusé de négligence les intendants de la santé ; ou même on a parlé de leur complaisance coupable pour les négociants. Il est facile après coup de trouver qu'ils auraient dû montrer plus de vigilance et plus de sévérité. Des légendes trouvèrent bientôt créance et ont été trop facilement acceptées par les écrivains postérieurs. Pour iustruire le procès des intendants, il faut se référer surtout au registre des délibérations du Bureau de la santé. Le journal soigneusement tenu par Pichatty de Crolssainte (3), un des principaux acteurs dans
(1) Pour plus de détails sur l'organisation sanitaire et le lazaret, voir Millin. Voyage dans les déparlements du Midi de la France, 1808, t. III, p. 217-246; — II, 21, fascicules 5 et 6 ; — A. Estève. Ports quarantenaires et lazarets de Marseille. Melun, Imprimerie administrative, 1905 (publication du ministère de l'intérieur). - Cf. mon Histoire du commerce... au XVII'' siècle, p. 498-502.
(2) En 1740, 1760, 1768, 1784, 1785, 1786. Estève, p. 27,
(3) Journal abrégé de ce qui s'est passé en la ville de Marseille depuis qu'elle est affligée de contagion, tiré du Mémorial de la chambre du conseil de l'hôtel de ville, tenu par Pichatty di- Croissainte, conseil et orateur de la communauté. (Tenu jusqu'au 15 décembre 1720 ) — Cf. Bertrand, Relation historique de lu peste de Marseille. Cologne, 1721, in-18. — V. Stéphane Piot. Les premiers mois de la peste de Marseille d'après les documents inédits. (Rev. des études historiques, 1902, p. 583-593).
le drame de 1720, dont l'exactitude est facile à contrôler par le premier document, renseigne en outre sur l'attitude deséchevins, Estelle, Audimar, Moustier, Dieudé, qui fut au-dessus de tout éloge et dont le nom mériterait d'être aussi populaire que ceux du chevalier Roze et de Belzunce. Le seul reproche qu'on puisse faire aux intendants et aux échevins, c'est d'avoir eu trop de confiance dans les affirmations optimistes des médecins des infirmeries. Quant à ceux-ci, on a peine à se défendre de les juger sévèrement. Il semble difficile que la maladie fût dissimulée par des caractères assez exceptionnels pour légitimer leurs longues hésitations. Encore faut-il rappeler que la population accueillit fort mal les déclarations des médecins de la ville qui, les premiers, dénoncèrent le fléau. Ne les accusait-on pas de vouloir spéculer sur la frayeur publique et de chercher à (( faire d'une maladie imaginaire un nouveau Mississipi »?
On a beaucoup écrit sur la peste de 1720 (1), mais pour peindre les scènes d'horreur ou remémorer les actes de dévouement. Personne n'a cherché à en déterminer les conséquences économiques, dont certaines furent au moins inattendues. Elle causa d'abord une interruption prolongée du commerce. Le fléau, qui avait eu trois mois de grande violence, de la fin de juillet au commencement d'octobre, avait cessé dans la ville en décembre. La Chambre du commerce, qui ne s'était plus assemblée et avait cessé sa correspondance le 23 juillet, la reprend le 24 décembre. Mais la Provence fut contaminée à son tour par la contrebande des toiles peintes, s'il faut en croire la Chambre elle-même ; Aix fui particulièrement atteinte en 1721. A partir du mois de juillet 1720, les navires, après avoir passé par Pomègue et les Infirmeries, avaient dû aller déchargera Cassis, à hi Ciotat ou à Toulon. Malgré les sollicitations répétées de la Chambre du commerce (2) la fermeture du port fut prolongée jusqu'à la i\i\ de 1722; on voulait êlre certain de la disparition du fléau dans le lerriloire de Marseille et dans la province. On avait redouté en 1721 le retour du printemps ; il n'y eut que quehiues rechutes d'anciens malades à Marseille, mais, au mois de mars, le Iléau sévissait à Toulon et fermait ce port. Pourtant, à la fin de l'été, la sunlé paraissait entièrement rétablie. Le bailli
il) Voir le très InliTcssjiiit voiiinie de Paul (inlTnrel et marquis de Duranty • La l'ette de tl'Ki à Maneille et en France », Paris, Pcrriii, 11)11, in-8". (3; Voir une térle de mémolrei HH, 1 et GG, 2.
de Langeron, chef d'escadre des galères et maréchal de camp, nommé commandant de la ville au plus fort de la peste, avait ordonné une quarantaine d'observation dans la ville et le terroir ; du 19 août au 29 septembre, on n'avait constaté aucun cas suspect. Aussi, le 29 septembre, l'évêque avait ordonné une procession générale ; on avait chanté un Te Deum d'actions de grâce et allumé des feux de joie. Une seconde quarantaine ordonnée par Langeron du l*"" octobre au 9 novembre avait donné le même résultat et une circulaire, envoyée par la Chambre à tous les consuls de France à l'étranger, avait annoncé enfin la cessation du fléau. Celui-ci se rallumait à Allauch, aux portes de Marseille, en novembre et en décembre. Cette alerte semblait la dernière et, en février 1722, les premiers bâtiments marseillais étaient reçus à Livourne et à Naples. Mais, en mai, plusieurs cas éclataient dans Marseille et les malades se multipliaient pendant l'été. Enfin, une désinfection générale de toutes les marchandises, ordonnée le 22 septembre par Langeron et terminée le 14 novembre, clôtura les mesures de précaution. Dans les premiers jours de décembre on abattait les barrières placées sur les routes et on enlevait les gardes qui assuraient l'isolement de Marseille depuis près de deux ans et demi et le commerce était enfin rendu à la liberté. Cependant c'est seulement le 30 juin 1723 qu'un ordre du roi abolissait les quarantaines exceptionnelles.
Les rivaux de Marseille avaient su profiter de celte chance inattendue pour détourner le trafic des voies accoutumées. Les relations directes entre le Levant et l'Italie par Livourne et Gênes étaient devenues plus actives. Les ports français de l'Océan avaient demandé les marchandises du Levant aux Anglais et aux Hollandais. Les manufacturiers du royaume faisant valoir la nécessité de recevoir les matières premières avaient obtenu que le droit de 20 o/o fût abaissé à 10 o/o. Avec le renchérissement des prix le droit payé par les étrangers était minime. Aussi la joie fut-elle grande quand les Marseillais apprirent en mars 1723 que le Conseil avait décidé le rétablissement du 20 o/o. En même temps le rejet de la demande du Languedoc qui sollicitait la prorogation de la permission de faire le commerce du Levant par le port de Cette les délivrait d'un autre souci. Les Marseillais purent donc renouer rapidement leurs relations traditionnelles et, à cet égard, l'interruption du commerce ne fut pas aussi désastreuse qu'ils avaient pu le redouter.
Il était moins facile de réparer les grosses pertes d'argent causées par la peste. Les désinfections successsives coûtèrent à la ville 3.500.000 livres; elle avait perdu sur le revenu de ses fermes plusieurs centaines de mille livres. Il faut chercher là une des causes du désarroi persistant des finances municipales et de l'accroissement des charges de la population. L'affolement des habitants pressés de se procurer de l'argent avant de fuir avait fait gagner de grosses sommes à des spéculateurs étrangers sans scrupules. Ceux-ci les avaient payés en billets et la débâcle du système de Law qui survint rendit ces réalisations désastreuses (1). La grande crise commerciale de 1729-1731 doit être, en partie, considérée comme une conséquence de la peste de 1720.
On pouvait craindre que Marseille ne restât longtemps trop affaiblie pour reprendre son ancienne activité. Les diverses relations ont accepté successivement sans discussion les chiffres de 40.000 morts pour la ville et 10 000 pour le terroir. Les archives de la santé conservent une liste générale des décès par paroisse, dressée le 18 août 1721, qui donne seulement 30.139 décès pour la ville et 8.916 pour le terroir. Ainsi la moitié de la population avait disparu et la proportion avait été bien plus forte parmi les matelots et gens du port. Sur 800 à 1,000 calfats d'après la Chambre, le fléau n'en avait épargné qu'une centaine. A la fin de 1723, il y avait beaucoup d,e navires prêts à partir retenus par l'impossibilité de compléter leurs équipages ; la Chambre demandait que les capitaines pussent prendre un quart de matelots étrangers pendant un certain temps. La ville se repeupla pourtant avec une rapidité inattendue. Dès 1721, on signalait l'empressement extraordinaire des habitants à se marier. Mais, surtout, une aflluence empressée d'immigrants vint combler les vides. Des vallées alpestres et surtout des Cévennes, on accourut cheicher fortune. Les Languedociens formèrent bientôt un groupe important parmi les négociants. Peu d'années après la cessation de la peste les registres des paroisses attestaient que la population était revenue au chilTre de 1719.
L'afllux de ces étrangers et la réaction ordinaire à la suite des grandes épreuves furent cause, ù ce qu'il paratt, d'un changement profond dans les mœurs marseillaises. Un des familiers de Villeneuve ou l'ambassadeur lui-môme, témoin oculaire, le
i\) BB. 83. fol. 256.
constatait en 1729 (1). Les goûts nouveaux de luxe et de dépense sont attestés par de nombreux documents. Un témoin écrivait, le 12 novembre 1722 : « Jamais on ne vit dans Marseille tant de magnificence, de luxe, d'habits dorés, de repas somptueux. C'est ainsi que ceux à qui la peste a procuré des héritages les dissipent en peu de temps (2). » Ce changement dans les mœurs, et la concurrence des nouveaux venus accentuèrent à Marseille un phénomène assez ordinaire dans les places de commerce : plus qu'ailleurs les richesses y changent fréquemment de mains.
Enfin, la peste de 1720 eut naturellement pour effet de faire maintenir ou plutôt d'aggraver, pendant tout le xviii^ siècle, la rigueur des quarantaines, prolongées et rendues plus coûteuses. Plusieurs fois, comme en 1767, en 1786, les négociants demandèrent inutilement la permission défaire repartir les bâtiments directement de Pomègue pour le Levant après débarquement des marchandises, comme on le faisait couramment au début du xvii siècle. Les frais étaient moins onéreux que les retards. Le marquis de Castries, qui s'informait à ce sujet auprès de la Chambre, apprenait que pendant les quatre années 1783-1786 les intendants de la santé avaient perçu pour frais de surveillance environ 50.000 livres de droits par an sur les bâtiments et autant sur les marchandises, ce qui revenait à 31 sols 9 deniers par tonneau pour les premiers et 1/5 o/o sur la valeur des secondes. Il est vrai qu'il fallait ajouter les frais de transbordement et de manipulation dans les infirmeries.
L'autorité éclairée de la Chambre du commerce et les règlements accumulés par l'autorité royale assuraient au commerce du Levant une solide organisation. II bénéficiait, en outre, à Marseille, de traditions séculaires, de coutumes et d'usages commerciaux sans cesse perfectionnés depuis le moyen âge. Ces usages particuliers n'ont pas encore été étudiés comme ils mériteraient de l'être (3) ; il y faudrait la compétence exercée d'un juriste doublé d'un historien.
(1) Bibl.nat. Mss.fr, 7192, fol. 26-36, — Ct. Aff. étrang. Mém. et Doc, Turquie, 12, iol. 190-204.
(2) Lemontey, Histoire delà Régence, t. I, p. 407.
(3) Voir Léon Magnan, Histoire des juges consuls et du tribunal de commerce de Marseille. Marseille, Barlatier, 1906. —Au xviw siècle, après une série de
Cependant l'organisation du commerce du Levant, si remarquable à tant d'égards, souffrit jusqu'à la fin d'une lacune dans l'outillage économique de Marseille. La France était restée en arrière des pays voisins pour le développement du crédit. Le désastre de Law avait découragé pour longtemps les initiatives. L'arrêt du Conseil du 1" janvier 1767 portant établissement d'une caisse d'escompte ne reçut d'exécution que dix ans après, grâce à Turgot. Marseille ne devait posséder de grandes banques qu'au XIX* siècle. Depuis la fin du moyen Age son commerce avait profité du voisinage des fameuses banques de Lyon. C'est au XVI* siècle, avec le développement des foires, que les grandes maisons florentines ou lucquoises avaient édifié dans cette ville de grosses fortunes, conquis une influence et une renommée européennes (1). Elles avaient maintenu leur situation au xvii* siècle. Au xviii% les règlements de comptes des négociants marseillais restaient encore fort importants aux quatre paiements des foires des Rois, de Pâques, d'août et de la Toussaint ; mais ils avaient surtout pour objet les échanges multiples opérés entre Marseille et Lyon, en soies et autres marchandises. Paris avait supplanté Lyon; c'est avec cette place que Marseille négociait le plus de lettres de change. Du temps de Colbert, on avait agité le projet d'une banque marseillaise, analogue à ces grandes banques municipales dont Venise et Gènes avaient donné l'exemple dès le milieu du moyen âge et qui avaient devancé de plusieurs siècles nos banques nationales et nos grands établissements de crédit. C'est la seule tentative de Marseille pour s'affranchir des autres grandes places de crédit.
Pourtant sa dépendance était d'autant plus gênante que les besoins du commerce réclamaient, plus que partout ailleurs, les secours et les facilités du crédit. La rareté du numéraire y devint un mal chronique au wiir siècle, comme l'attestent les plaintes répétées de la Chambre du commerce, aussi vives en 1789 qu'en 1715. Sans doute le phénomène était général dans le
conflits, les attributions des Juges consuls et des offlcicrs de l'umirnuté étaient cnliii bien délimitées. Mais, Jus(|u'à Iti Hévnlution, les premiers ne possédaient que d'une façon précaire Ix coniuiissaiiee des faillites qui leur était diHputée par le tribunni de In sénéchaussée. La Chambre du eommerce ne cessa d'appuyer les reveudieatiuns des Juges consuls. Arch. uat. pi* 7(5, 77, 79, 96. 96. 1U2«. lO.'ti, etc.
(1) V. P. MasHon, /.es compagnie» liu corail, Paris, Kontemoing, 19U8, (chapitre IX>.
royaume, mais des causes locales lui donnaient plus d'acuité. Des piatiquos commerciales, qui ne contribuèrent pas peu au développement du trafic, faisaient accorder de longs crédits dans le Levant ; on y vendait à échéance de quatorze, seize, même quelquefois de dix-mois, tandis que les achats des négociants dans le royaume et les échelles étaient faits surtout au comptant (1).
C'est surtout après la guerre de Sept ans que le numéraire fil de plus en plus défaut. En 1768, la Chambre reçut l'autorisation de recevoir les espèces étrangères dans sa caisse. En 1770, elle se plaint que, depuis plusieurs années, la rareté de l'argent est habituelle sur la place. Elle obtient, par la protection du duc de Praslin, la révocation de l'ordre donné par le contrôleur-général au receveur-général des fermes, de faire passer chaque mois à Paris le montant de sa recette en arj^ent comptant, au lieu de lettres de change. C'eût été accroître la pénurie en privant la place de Marseille de 300.000 livres de numéraire chaque mois. Cela n'empêche pas la grande crise de 1774 de la bouleverser. En 1770, le ministre ordonne une enquête sur les causes de la rareté des espèces monnayées à Marseille. En 1782, le contrôleurgénéral, Joly de Fleury, rejette trois moyens proposés par les négociants pour y obvier.
Les piastres d'Espagne deviennent moins nécessaires au commerce du Levant, tant à cause du développement des exportations françaises, que de l'emploi d'autres espèces, sequins ou écus de France. Heureusement, car il est de plus en plus difficile de s'en procurer eu quantité suffisante. Les rois d'Espagne avaient prohibé la sortie sous des peines plus sévères. En 1743, un vaisseau du fameux Georges Roux chargé de piastres était arrêté à Cadix. D'abord la contrebande était facile ; on obtenait des piastres en payant 1 o/o. Autour de 1750, la crainte d'une répression rigoureuse y avait fait renoncer. On achetait des permissions desortie, mais elles coûtaient 3 o/o. De plus, les étrangers, Maltais, Génois, Livournais, venaient en enlever de grosses quantités.à Marseille en retour des marchandises qu'ils apportaient. Enfin, leur introduction n'était pas toujours
(1) Cependant les fabricants de draps du Languedoc accordaient de longs crédits à leurs acheteurs marseillais. Maurepas et les économistes de la même école considéraient cet usage comme un vice essentiel du commerce du Levant (Arch. nat. mar. B', 377). En réalité, l'essor du commerce des draps fut puissamment aidé par les commodités du crédit.
favorisée. Une ordonnance de 1727 avait renouvelé l'interdiction de faire circuler les espèces étrangères dans le royaume. On voulut la faire appliquer à Marseille, pour forcer les négociants à porter les espèces qu'ils recevaient à l'hôtel des monnaies. La Chambre demandait à Rouillé, en 1754, d'assurer à Marseille, leur libre cours et circulation.
On faisait venir beaucoup d'espèces étrangères pour les faire monnayer en écus de France et se procurer ainsi le numéraire nécessaire au commerce, pour les achats dans le royaume. Mais les frais de monnayage étaient trop élevés et la Chambre demanda souvent des encouragements pour ce trafic utile, le meilleur remède à la rareté de l'argent.
De plus, l'hôtel des monnaies d'Aix, tombant de vétusté, sans matériel, sans ouvriers, avec un seul moulin pour la frappe, ne pouvait rendre au commerce les services qu'il réclamait. Les négociants se plaignaient vivement du temps qu'il fallait attendre les monnaies du royaume, demandées en échange des espèces étrangèresenvoyées. De guerre lasse, lesMarseillaissollicitèrentdenouveau, en 1771, le transfert dans leurvillede l'hôtel des monnaies. C'était, avec la ville d'Aix, l'objet d'une vieille querelle soulevée pour la première fois en 1542. La capitale de la Provence, soutenue par les États et par les Procureurs du pays, tenait à conserver un privilège dont elle ne tirait plus guère d'avantages, mais qui flattait son amour-propre. Marseille invoquait, outre les intérêts du commerce, ceux de toute la province et de la ville d'Aix elle-même, qui profiterait de l'abondance du numéraire, pour vendre à meilleur compte ses denrées. Les ministres étaient bien convaincus de l'utilité du transfert, mais reculaient devant l'opposition de la province dont le prince de Beauvau, gouverneur, et l'archevêque d'Aix, s'étaient faits les chauds appuis, et aussi devant la dépense. Marseille finit par l'emporter ; un édit de 1780 lui attribua l'hôtel des monnaies ; mais on hésita trois ans sur le choix d'un local et» pendant ce temps, les défenseurs d'Aix essayèrent de laire annuler la décision. Ce n'est qu'en août 1789, qu'un arrêt de la cour des monnaies termina définitivement la querelle, trop tard pour que le commerce pût en profiter (1).
(I) L'hAtcl (le In monnaie fut établi rue Tnpis-Veii, dans l'ancien couvent dc!« pi>re« «le la Merci et les alcllfr» fouet iomuTCMit A partir de décembre 1787, jious in direction de .). -H. Prou-(iniilnrd, ancien premier commis des llnanccs, directeur et trésorier de la Monnaie. — CC, 102 ; — Teissier. I.ch anciennes familleu marteUluiêci, p. 75-78.
L'ingéniosité des Marseillais trouva une solution curieuse à la double difficulté de la disette de numéraire et de l'absence d'organisation du crédit, par l'extension des attributions d'une de leurs vieilles institutions détournée de son vrai rôle. Les courtiers ou censaux servaient d'intermédiaires pour les achats et les ventes dans la plupart des grandes villes marchandes. Dans aucune ils ne devinrent, comme à Marseille, les grands dispensateurs du crédit, La grandeur de leur rôle d'autrefois y influe encore sur leur importance actuelle.
L'origine des courtiers marseillais remontait au moyen âge. Tout un chapitre les concernait dans les statuts de Marseille du xiii* siècle. Leurs vieux règlements, fréquemment renouvelés, s'étaient transmis sans grands changements jusqu'au xvii* siècle ; on les avait transcrits dans le fameux Règlement du sort de 1654, livre qui contient toute la constitution municipale de Marseille à la veille des bouleversements que le règne de Louis XIV allait y introduire. Jusque là, les courtiers, dont le nombre avait varié de 36 à 46, avaient toujours été sous la surveillance étroite de la municipalité; les consuls leur délivraient leur commission et approuvaient leurs statuts. Intermédiaires entre les négociants pour les achats et les ventes, pour les assurances maritimes ou les affrètements de navires, pour les opérations de change, ils remplissaient un triple rôle. Les notaires avaient voulu leur faire interdire la rédaction des contrats d'assurances ou d'affrètements ; ils avaient perdu leur procès en 1639 et avaient dû se contenter de partager avec eux cette attribution. Peu à peu les courtiers s'étaient spécialisés, mais incomplètement; en 1731, la Chambre du commerce demandait à l'intendant Lebret qu'ils fussent obligés d'opter pour l'une de leurs trois fonctions. Mais, de tout temps, ils avaient été soumis à l'obligation, qui paraissait être tout à fait fondamentale, de ne faire aucun commerce par eux-mêmes, de n'avoir aucun maniement de fonds. Leurs tarifs de courtage avaient été maintenus sans changement depuis plusieurs siècles, a Les courtiers prendront pour leur droit de courtage, savoir: des marchandises, jusques à 1.200 livres, demi pour cent, tant du vendeur que de l'acheteur, et, lorsqu'elles excéderont ladite somme, un tiers pour cent; des biens immeubles, bâtiments de mer et nolisement d'iceux, un pour cent toujours de l'une et l'autre des parties ; et, à l'égard des remises d'argent, en lettres de change ou autrement, un pour mille, tant de celui qui dispose ou prête, que de celui qui prend ou emprunte ; et.
pour les assurances, un sol par écu de trois livres sur la prime d'icelles, le loul suivant l'usage.» Cet article 8 de leurs statuts de 1748, ne fait que reproduire mot pour mot ceux du xvii'^ siècle. Mais l'approbation de l'intendant de Provence y remplaçait celledescliefsdela municipalitémarseillaise : lescourtiersétaient devenus officiers royaux.
Cette transformation n'avait eu pour motif que les pressants besoins fiscaux des ministres de Louis XIV. Il faut y voir un des nombreux exemples des expédients financiers de Poncharlrain et deChamillart. Fouquet leur avait donné l'exemple; un éditde juillet 1660 avait créé 50 offices, bientôt supprimés à la requête des Marseillais, par lettres patentes du 14 août 1661. L'édit de 1692 érigea définitivement en titre d'offices les 46 charges de courtiers. La patience et la bourse des 46 titulaires furent bientôt mises à rude épreuve. Un édit d'avril 1705 avait créé 18 nouvelles charges et deux offices de syndics perpétuels; les courtiers obtinrent la déclaration du 6 janvier 1706, qui les supprimait, par un don de 100.000 livres. Trois ans après, Desmarets leur extorquait de nouveau 120.000 livres. Un édit denovembrel708 avaitsupprimé les 46 offices pour les remplacer par 60 autres ; un autre du mois d'août 1709 rétablissait les offices primitils, supprimait les 60 nouveaux, sauf 14 que le ministre permettait aux anciens titulaires, moyennant celle lourde indemnité, de réunir à leur charge. Il est vrai que le roi ne pouvait pas battre ainsi monnaie impunément. En payant leurs 120.000 livres les courtiers royaux avaient fait leurs conditions. L'édit de 1709, calqué sur un projet qu'ils avaient eux-mème présenté, leur accordait de grosses faveurs contre lesquelles la municipalité marseillaise protesta.
A plusieurs reprises les courtiers eurent encore à se défendre contre les entreprises du trésor royal, en 1722, en 1725. Ils faisaient valoir, en 1725, qu'ils avaient déjà payé 514.593 livres pour leurs offices. On parlait de leurs grosses fortunes el le subdélégué répondait à l'intendant Lebret h ce sujet : « La fortune éclatante de queUpies uns de ces industrieux fait casser la tête à tous les autres. J'en ai vu beaucoup réussir parce qu'ils ne crnignaient pas le diable. » I..es courtiers répondaient par des chifTres précis. De 1710 à 1725, soixante-neuf offices avaient élé mis en vente, trende-deux, parce (|ue leurs propriétaires étaient insolvables, neuf parce qu'ils étaient dans l'indigence ; treize des vendeurs avaient gagné quelque chose et quinze avaient fait
un profit honnèle. Les couiiiers oubliaient de dire que la plupart d'entre eux entraient en charge sans fortune, que la négligence, l'inconduite ou les spéculations imprudentes causaient souvent leur chute. En 1752, ils arguaient pour leur défense que, sur cent quatre-vingt-cinq titulaires de leurs offices depuis 1692, quatre-vingt-dix-huit avaient fait faillite (1). L'arrêt du Conseil du 8 février 1752 venait de distraire du nombre des quarantesix les quatorze offices qui avaient été réunis en 1709 ; il fut maintenu malgré toutes leurs protestations. Un traitant acquit ces offices pour 150.000 livres et réussit à les revendie, non sans peine, de 1752 à 1758. Les courtiers restèrent au nombre de soixante jusqu'à la Révolution. Mais l'édit d'août 1758, qui créait 20 millions d'augmentation sur la finance des offices royaux, greva le corps des courtiers de 240.000 livres, sans compter 120.000 livres pour une charge de greffier des assurances qu'ils avaient depuis longtemps rachetée de compte à demi avec les notaires marseillais. Aux contributions forcées ils avaient joint pourtant les contributions volontaires. En 1746, lors de l'invasion de la Provence par les Impériaux, ils avaient fourni de grosses sommes au maréchal de Belle-Isle. Toutes ces charges retombaient indirectement sur le commerce.
En revanche, la faveur royale fut assurée pour longtemps au nouveau corps. Les notaires essayèrent maladroitement de faire revivre les anciennes contestations. Une sentence du premier président et intendant, de la Tour, du 5 juillet 1737, dont ils demandèrent en vain la cassation (2), leur interdit de s'immiscer dans les fonctions des courtiers pour les ventes et nolisements des bâtiments de mer. Sur la demande de la Chambre du commerce, la concurrence était maintenue seulement entre eux pour la rédaction des contrats d'assurances maritimes. Déjà un arrêt du Conseil, du 30 décembre 1732, avait fait défense aux négociants de se servir d'autres intermédiaires et d'avoir recours aux services de simples particuliers qu'on désignait à Marseille sous le nom de courreteirons ou petits courtiers. La loi, confirmant l'usage, investissait les courtiers royaux d'un monopole.
(1) On vit, coup sur coup, plusieurs faillites retentissantes de courtiers, autour de 1750 : Meyer, 825.000 livres en 1749 ; Audier, 1.400.000 li\res en 1755; Lyoncy, 525.000 livres en 17.'8.
(2) Arch. nat. F. 85, p. 340, 26 juin 1738.
Parmi les faveurs accordées en 1709, la plus grosse était la permission aux courtiers de change de tenir chez eux caisse ouverte malgré l'ancienne défense inscrite expressément dans la grande ordonnance du commerce de mars 1673 (1). Ils avaient commencé déjà depuis un certain temps à donner cette extension inattendue à leurs attributions sans craindre de violer les traditions, des règlements maintes fois renouvelés et l'ordonnance. Leurs opérations avaient aussitôt pris une activité inconnue ; au lieu de trois seulement, qui suffisaient auparavant, huit courtiers faisaient le change en 1707. Le maire et les échevins envoyaient cette année là un mémoire à l'intendant Lebret, pour se plaindre des abus de ces officiers (2).
La Chambre devait bientôt changer tout à fait d'avis en présence des résultats heureux de l'innovation. La caisse des courtiers donna au crédit une extension inconnue à Marseille ; les négociants se firent ouvrir des comptes courants pour des sommes considérables et purent multiplier leurs opérations ; la circulation des papiers de commerce décuplée suppléa à l'insuffisance du numéraire. De nouveaux modes de paiements furent introduits. Le 21 mars 1759, la Chambre du commerce s'assemble extraordinairemenl avec les juges-consuls. Le premier échevin expose «qu'il s'est introduit depuis quelque temps sur la place une espèce de papiers inconnue dans les autres villes de commerce, que l'usage de ces papiers qui sont des rescriptions ou mandements, appelés communément mandats, a été trouvée d'une grande utilité pour accélérer les affaires et faciliter les paiements entre négociants et qu'il eût été à désirer que ce même usage n'eût jamais donné lieu à des abus auxquels les meilleures introductions sont quelquefois sujettes (3). » Une délibération fixa le mode de paiement des mandats.
En 1766, nouvelle innovation des courtiers pour diminuer encore le rôle du numéraire dans les paiements par le système des compensations. Ils imaginèrent d'inscrire sur les mandats en circulation la clause : payable en compensation ; ils en usèrent bientôt de même pour les billets à ordres et lettres de change. « (>elle clause, étendue bien au delà de son sens, lit-on dans une délibération de la Chambre (4), a été regardée dans la pra-
(li Titre II, urt. 1 et 2.
(2) 23 mal 1707. ////, Wi.
(3) 19 avril 1759. //. 3.$.
(4) 4 octobre 1770. //, 35.
tique comme une dispense absolue, pour le payeur du mandat en compensation, de payer en argent. On a été plus loin dans l'usage ; le payeur d'un mandat ou autre papier en compensation s'est cru autorisé d'ollrir en échange au porteur tels autres papiers qu'il trouverait à propos, soit billets, lettres de change sur diverses places, même d'autres mandats en compensation... L'avantage apparent de payer les engagements sans argent comptant a multiplié à l'infini l'usage de la clause : payable en compensation. »
Le développement du crédit et la circulation des papiers donnèrent au commerce des facilités dont il prolita largement. Mais les courtiers acquirent en même temps une puissance dont ils devaient fatalement abuser. Du rôle subalterne de simples intermédiaires ils étaient passés au rôle prépondérant. Parles crédits consentis, par la connaissance qu'ils avaient de leurs affaires, ils tenaient les négociants sous leur dépendance (1). Ils allèrent jusqu'à faire ouvertement le commerce pour leur propre compte, à signer pour eux des contrats d'assurances.
Ainsi, malgré les services rendus, ils accumulaient contre eux les jalousies et les rancunes. Elles éclatèrent une première fois lors du fameux procès Mabilly qui mit violemment aux prises les ennemis et les défenseurs des courtiers. Mabilly, négociant en faillite, contesta les créances de son courtier de change et finit par nier le droit des courtiers de tenir une caisse, en invoquant l'ordonnance de 1673 à laquelle, selon lui, l'arrêt du Conseil de 1709 n'avait pas dérogé. Condamné par le tribunal consulaire, par arrêt du parlement d'Aix du 30 mai 1765, Mabilly se pourvut en cassation auprès du Conseil du roi. Le Bureau du commerce, chargé d'examiner l'affaire, demanda l'avis des députés du commerce. Ceux-ci crurent devoir s'élever « de toute leur force contre des abus qui, après avoir affaibli sensiblement le commerce de Marseille, ne manqueraient pas, tôt ou tard d'en opérer la ruine entière (2); » mais ils furent seuls de leur opinion.
Le parlement d'Aix obligé par arrêt de donner son avis, l'intendant, premier président, de la Tour, et le procureur général Ripert de Montclar, invités par le contrôleur général Laverdy à
(1) 10 septembre HH, 104. Avis des députés du commerce.
(2) 7 mars 17(56, HH, 104. Voir dans ce dossier toutes les pièces du procès. — Arcli. nat. F>2 105. Kureaux des 3 et 10 juillet 1766.
motiver leur opinion personnelle, soutinrent que le régime actuel de Marseille était absolument nécessaire à son commerce. Un certificat de cent quinze négociants, des meilleures maisons de Marseille, attestait la nécessité de maintenir l'usage établi depuis 1709. Puis un plus grand nombre présentait à la Chambre du commerce un comparant qui « développait la marche du régime de Marseille dont l'effet surprenant était de faire rouler, au moyen des prompts virements de parties, un commerce de près de deux cents millions avec sept ou huit cent mille francs d'espèces réelles. » Sa suppression amènerait un bouleversement complet, particulièrement dans le commerce du Levant. La Chambre du commerce elle-même demandait avec les plus vives instances le maintien du régime (1).
L'intendant du commerce, Isaac de Bacalan, l'un des membres les plus influents du Bureau, reconnaissait que le régime de Marseille n'avait pas nui à son commerce, que « l'intérêt de l'argent y était plus bas que sur les autres places et que la réunion de la banque et du courtage dans les mêmes personnes était avantageuse.» Sur le rapport de l'intendant de Montaran, le Bureau finit par se déclarer contre Mabilly et l'arrêt du Conseil confirma les sentences rendues contre lui. Mais la question de principe fut laissée à la décision du contrôleur général. Un mémoire 1res précis et très pondéré, rédigé à l'intention de celui-ci, concluait en ces termes: « Il est convenu que, depuis 1709, le commerce de Marseille a décuplé et qu'il y a fait pour le moins d'aussi grands progrès que sur aucune place du royaume. Il est convenu que la banque se fait à Marseille et que l'intérêt de l'argent y est à meilleur marché que partout ailleurs. Il est convenu que cet intérêt y est à peu près égal el qu'on n'y éprouve pas ces forts surhaussements d'intérêt (jui, dans des temps difficiles, causent tant de préjudices au commerce des autres places. Ces trois faits suffisent |)our éclairer l'administration (2). » L'auteur conseillait seulement d'obliger les courtiers à dresser de nouveaux statuts cl leurs syndics à réprimer les abus.
Ce long débat avait révélé à la Cour la puissance nouvelle des courtiers. Mais il s'en fallait (jue l'appui prêté par un grand nombre de négociants dans l'alTaire Mabilly fût la preuve d'une sympathie générale à leur égard. A peine celle-ci terminée une
(1; BK. 52. Utirv du 11 mni 1707.
(2) Hll, 104. Mémoire tans nom d'autour «t sans date, postérieur à 1768.
autre éclata qui fut l'occasion de manifestations plus violentes d'hostilité. Le plus riche des négociants marseillais, Georges Roux, marquis de Brue, connu de tout le royaume par sa générosité autant que par son opulence, avait vu sa fortune profondément atteinte par la guerre de Sept ans et par une série de revers. En 1769, le plus puissant des courtiers, Pierre Verdilhon, son créancier pour 300.000 livres, lui imposa un arrangement des plus onéreux dont le marquis de Brue contesta hientôt la validité (1). Ce npuveau procès ralluma les passions. A la fin de 1773 un négociant des plus estimés, Simon Rolland, ancien premier échevin et membre de la Chambre du commerce, lança contre les courtiers un factum extrêmement violent. Sur la plainte de leur syndic, Rolland fut exilé du royaume par lettre de cachet, en juillet 1774. Ils remportaient ce dernier triomphe, cause de nouvelles haines, au moment où la terrible catastrophe commerciale de 1774, causée en partie par leurs fautes, tournait contre eux tous leurs anciens défenseurs. Ils avaient Iriomphé jusqu'ici de leurs adversaires parce que les négociants rassis qui faisaient taire leurs rancunes devant leurs intérêts croyaient leurs opérations absolument nécessaires au commerce. En 1774 ils apparurent tout à coup comme les pires artisans de sa ruine. Leur puissance les avait perdus. L'essor du crédit faisait leur fortune; ils se laissèrent entraîner à lui donner un développement exagéré. Depuis l'augmentation du corps en 1752 ils étaient dix à douze à pratiquer les opérations de change ; la concurrence exagéra leurs imprudences. Ils firent des prêts exagérés, atteignant même un million de livres, à des gens qu'ils savaient parfois n'être pas solvables. Ils encombrèrent le marché de papier. Ils arrivèrent même à créer des papiers de commerce factices, ne représentant aucun échange de marchandises, par la complaisance de négociants qui se souscrivaient mutuellement des valeurs pour des opérations supposées. Le courtier Verdilhon répandit sur la place plusieurs millions de cette sorte de billets. L'abondance de ces papiers, le cours forcé que les courtiers semblaient vouloir leur donner par la fameuse clause de compensation, amenèrent leur avilissement. Le papier sur Marseille fut discrédité dans toutes les places. Dès 1770, la Chambre du commerce inquiète avait pris une délibération, le 4 octobre, homologuée par le Parlement le 6 mars suivant,
(1) Voir A. Artaud, t/i annuleiir marseillais, Georges Roux. Paris, Cliampioii, 1890, in-S».
défendant d'employer désormais la clause de compensation. Mais les courtiers avaient tenu bon et empêché l'exécution. Les crédits exagérés accordés à des négociants imprudents les avaient entraînés à « forcer les affaires et à faire les entreprises les plus hasardeuses. » Le commerce avait été « poussé hors de ses bornes. » Depuis la paix de 1763 les Marseillais avaient donné une activité toute nouvelle aux échanges dans le Levant alors que la consommation était restreinte à la fois dans le royaume et chez les Turcs. De là un engageaient croissant de marchandises, des méventes et des pertes.
Cependant personne ne soupçonnait la gravité de la catastrophe menaçante quand on apprit en juin 1774 la faillite du courtier Verdilhon, puis celle de son collègue Dalmas avec des passifs de plus de 9 et de 3 millions. Courtiers et négociants furent entraînés en foule dans la débâcle. A la lin de l'année on comptait 150 faillites s'élevant à 45 millions. Pareils accidents n'étaient pas inouïs. On venait de voir quelques années auparavant des crises graves en Angleterre, en Espagne, à Amsterdam. A Marseille on n'avait pas encore senti pareil désastre, même en 1729. Les causes en étaient certainement multiples. Les haines amassées, soudain portées au plus haut degré de violence, firent retomber toute la responsabilité sur les courtiers.
Les députés du commerce, de nouveau consultés par le Conseil, n'hésitèrent pas, dans leur avis du 10 septembre 1774, à désigner et à condamner les coupables. Selon eux, pendant longtemps le rôle des courtiers n'avait pas été néfaste parce que le gouvernement avait sagement limité le commerce à la consommation des Turcs. Les courtiers avaient abusé de la liberté laissée ensuite au commerce. Ils avaient ajouté « à son mouvement un ressort qui lui avait donné une activité désordonnée. » Ainsi, comme toujours, les excès de la spéculation faisaient remettre en question le problème si débattu des règlements et de la liberté. Conclusion : la suppression des courtiers devait être faite sans relard et sans ménagement. La Chambre et ia municipalité, d'accord pour accabler un corps qu'elles défendaient naguère, invoquaient l'autorité des députés, pressaient Surfine et Maurepas.
Cependant les courtiers n'abandonnaient pas la partie. Ils eKsayaient imi 1775 de faire revivre le crédit de leur caisse ; ils trouvaient des défenseurs dans le corps des négociants et au ministère. Vergennes, lié d'amitié avec le Marseillais Timon-
David, lui écrivait que « la réformation des abus, faite en connaissance de cause, était le seul parti à prendre, et beaucoup plus juste que l'entière destruction. » Malgré son appui, les courtiers succombèrent. L'édit de janvier 1777, interprété par la déclaration du 25 octobre, créa, sous le nom de courtiers de commerce, soixante nouveaux offices d'un caractère tout différent. La Chambre, chargée d'avancer les fonds du remboursement des anciens offices, dut contracter une dernière grosse dette de 2.767.139 livres, amortie peu à peu par les annuités que durent payer les nouveaux titulaires et par le produit du droit sur les huiles. Ces nouveaux courtiers, nommés pour cinq ans par la Chambre assistée de dix-huit électeurs, pris sur une liste de quarante notables et agréés par le ministre, étaient réduits au rôle de simples intermédiaires (1).
Qu'allait devenir à Marseille le crédit auquel la caisse des courtiers royaux avait donné tant d'essor ? On songeait enfin à créer cette grande banque nationale dont la débâcle de Law avait retardé si longtemps l'institution. L'arrêt du Conseil du P' janvier 1767 avait parlé de l'établissement d'une caisse d'escompte. Dix ans après, seulement, Turgot avait pu mettre l'idée à exécution et la nouvelle banque avait survécu à sa chute. Mais ses débuts étaient modestes et on souffrait à Marseille de la disparition de la caisse des courtiers. Aussi présentait-on au ministre, en 1773, le projet d'une compagnie d'assurance et d'une caisse d'escompte établies à Marseille, avec le concours financier de la Chambre. Celle-ci, consultée par le maréchal de Castries, se prononça contre la réunion des deux entreprises et trouva très insuffisant le capital proposé de deux millions et demi. D'après elle une caisse d'escompte pourrait être fort utile, mais avec un capital de dix millions au moins. D'ailleurs, ajoutait-elle, « la place avait repris de la consistance » et les négociants depuis 1774 n'avaient eu que des difficultés momentanées, pour se procurer de l'argent. En effet, il est certain que la disparition des courtiers ne causa aucune des catastrophes prédites par leurs partisans, lors du procès Mabilly. Elle n'empêcha pas la place de Marseille de se relever rapidement des atteintes de la crise et le commerce du Levant de retrouver toute son activité et sa prospérité dans les années qui précédèrent la Révolution (2).
(1) Voir, H H, 116, le Registre des soiiniissioiis pour les courtiers de commerce, 1779.
(2) ce, 163. Délib. du 2 avril 1783. — Pour tout ce qui concerne les cour-
Sans doute, la catastrophe finale de 1774 eût été évitée si, par une exception unique, le corps des courtiers, dépendant du contrôleur général, n'eût été le seul des grands rouages commerciaux de Marseille soustrait à la surveillance de la Chambre du commerce, comme à la juridiction du secrétaire d'Etat de la marine. Malgré tout, les courtiers avaient rendu de grands services. Une autre influence locale, moins contestable, contribua puissamment à l'essor du commerce du Levant. Si le xviii^ siècle avait multiplié les manufactures dans le royaume, la franchise du port avait eu pour principal résultat de faire naître à Marseille même une série d'industries. Déjà, à la veille de la révolution, la métropole méditerranéenne consacrait aux manufactures une bonne part de son activité. La Provence voisine avait aussi bénéficié dans une large mesure de l'abondance des matières premières qu'elle en recevait et des commodités d'importation qu'elle y trouvait (1),
Dans le cours de tout un siècle, le commerce du Levant avait subi en France bien des influences contradictoires. La situation financière du royaume, les expédients des contrôleurs-généraux, la rareté du numéraire, le protectionnisme, l'évolution générale du commerce ne l'avaient pas favorisé. Mais, somme toute, les influences favorables l'emportèrent peut-être; à Marseille et dans le royaume l'essor des manufactures; à Marseille, les améliorations du port, la bonne police du commerce, les facilités du crédit. Par dessus tout, de longues périodes de paix favorisèrent l'activité nationale. Les efforts d'un Colbert avaient été frappés en grande partie de stérilité par les guerres de Louis XIV ; au xviii' siècle la médiocrité des ministres et les fautes du gouvernement furent compensées par les progrès de la paix, fait capital du xviii* siècle dans notre histoire économiijue. Si l'on ne tient pas compte de la lointaine et brève guerre d'Amérique dont le royaume se ressentit peu, la France put profiter de deux longues périodes tranquilles de trente ans
tiers, voir Ich dosHicrs très complets des Arcliivcs de la Chambre, Mil, 102-1:M); Arcli. des M.-du-Hli., C, 24U1 ; Arch. nat. K>'^ r>()6 , 2:t juin et 22 septembre 1774 ; AIT. Ivtruii|{. Décisions, 1771, p. 7H-W). Pour les abus reprochés aux courtiers: Kmerif{on. Traité des assuraiicen. T. l, p. 114-119. — (îiraudeau. I.c piiniheaii «Ich comptoirn . Marseille, 17(>4', lii-4", p. 4-G. — Timon David. Les iineirin cnurlicr» tle Maneitle. Marseille, 18(i8, in-8".— Au sujet des assurances,
liii, fii:i2.
i|> Au Kujct de» induMtrIc» murHcilluises et provetiyales, voir les chapitres 13 vi 14.
(1713-1741, 1763-1792). C'est pourquoi le commerce et la marine n'en ressentirent que plus vivement les efïels des deux guerres de Sept ans. C'est grâce à la paix que, s'il faut en croire Levasseur, l'éminent auteur de la Population française, le chiflFre des habitants du royaume passa de 18 à 26 millions de 1715 à 1789. D'après les tableaux de la Balance du commerce, les 18 millions de Français de la fin du règne |de Louis XIV ne faisaient guère que 300 millions de commerce. C'est encore grâce à la paix surtout que les 26 millions de sujets de Louis XVI avaient porté le total de leurs échanges à un milliard environ. Le commerce du Levant ne pouvait manquer de bénéficier de l'ensemble des influences qui avaient si heureusement agi sur le commerce français en général.