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CHAPITRE VIII

Le commerce des puissances chrétiennes dans le Levant dépendait essentiellement de l'état de leurs relations avec la Porte. Celles de la France au xviiP siècle ont été soigneusement étudiées par les historiens. Des monographies ont été consacrées à plusieurs des ambassadeurs qui l'ont représentée à Constantinople. A l'intérêt politique qui s'attache au problème embrouillé de la question d'Orient s'est mêlé pour les auteurs et leurs lecteurs l'agrément de l'exotisme.

L'ambassadeur du roi a le pas sur tous les autres représentants des princes chrétiens. Il arrive, à moins que les circonstances ne s'y opposent (2), sur un bâtiment du roi en apportant des présents somptueux (3). Il entretient, par devoir,

(1) A CONSULTER : Cil. Schefer, Mémoire historique sur l'ambassade de France à Constantinople, par le M'' de Bonnac. Paris, Leroux, 1894, in-8'; — De Tott. Mémoires sur les Turcs et les Talars. Amsterdam, 1784. 4 vol. — Mémoires sur l'ambassade de France en Turquie, parle comte de Saint-Priest. Paris, Leroux, 1877, iii-8°. — De Salabeny, Histoire de l'empire Ottoman jusqu'à la paix de Jassy. 1817, 4 in-8''. — Bourgeois, 3/anucZ de politique étrangère. Paris, Belin, 189.3. — Louis Rousseau. Les relations diplomatiques de la France et de la Turquie au XVI II* siècle. T. I, ilOO-HW. Paris, de Rudeval, 1908, in-12. — iVandal. Une ambassade française en Orient sous Louis XV. La mission du marquis de Villeneuve, 1728-1741. Paris, Pion, 1887, in-8". — Le pacha lionncval, 1885. — François Bousseau, L'ambassade du comte de Castellane à Constantinople, 1741-1747 (Bev. des questions histor., oct. 1901). — Bonneville de Marsangy, Le chevalier de Vergennes. Son ambassade à Constantinople. Paris, Pion, 1894. 2 vol. in-8''. — L. Pingaud, Choiseul- (iouffier, La France en Orient sous Louis XVL Paris. Picard, 1877, in-8'>. — Salili .Munir, Bonneoal pacha. Son influence sur les relations extérieures de la Turquie (Bev. d'Iiist. diplomat., 1907). — Cf. le» ouvrages généraux de llammcr, Zinkciscn, etc.

Ci) Le comte des Alleurs et le chevalier de Snint-Priest vinrent par terre en paniiant par In Pologne. Vergennes fréta un bAtiment de Marseille pour gagner du tempn, mais II n'avait pas le titre d'ambassadeur.

(3) Voir dans Honncville de Marsaiigy (Le chevalier de Vergennes, l, j). 'MY,\- 870) le» état"» de» présents emportés par des Alleurs et Vergennes. Ils s'élèvent A 70..'C>A et (10.023 livreH

un train magnifique. Vergennes, à qui on faisait une réputation d'austérité et d'économie, se justifiait, en 1756, auprès de Rouillé : « Mon état est supérieur à celui d'aucun ambassadeur.... jamais le Palais n'a été mieux, peut-être aussi bien orné qu'il est. Mon domestique est propre et nombreux ; j'ai cinquante personnes dans ma maison. Pour ce qui est de ma table, elle est servie tous les jours et délicatement pour quatorze personnes et tout honnête homme y est bien reçu. »

Pour suffire à ces dépenses, l'ambassadeur a d'importantes ressources. Vergennes reçoit du roi 99.000 livres de pension, 40.000 livres de gratification pour son établissement ; la Chambre du commerce de Marseille lui verse annuellement 16.000 livres. A ces revenus fixes s'ajoute un casuel important : droits de consulat sur les navires étrangers réclamant la protection de notre pavillon à Constantinople, droits pour la concession ou le renouvellement des barats aux drogmans barataires ou autres raïas protégés (1). Enfin les représentants du roi, tels que Castellane ou des AUeurs, ne dédaignaient pas de participer à des spéculations de commerce où leur crédit auprès de la Porte les servait. L'ambassade passait pour enrichir son titulaire ; plus d'un, pourtant, en revint endetté ou appauvri.

Repas et réceptions étaient la distraction journalière des ambassadeurs, que la prudence et la réserve retenaient souvent enfermés dans leur vieux palais de Péra. Tous trompaient leur ennui par une correspondance assidue avec leurs amis de France. Villeneuve se délassait dans la culture des fleurs (2). Beaucoup recherchaient avec ardeur les curiosités du Levant, par goût personnel ou pour satisfaire celui de leurs correspondants. Choiseul-Gouffîer « protégeait comme un roi dans son palais une élite d'artistes et de savants répandus en Grèce, en

(1) Par suite du recrutement assuré des drogmans français, les anciens drogmans barataires du xvii« siècle étalent devenus Inutiles mais leurs barats étaient fort recherchés. <r L'usage s'introduisit de les vendre à des rayas pour la pure jouissance des prérogatives et cela devint un émolument et un casuel pour l'ambassadeur et les consuls. Avec le temps, ils en furent avoués et autorisés par la cour ; les ministres de la Porte eux-mêmes aggravèrent l'abus en créant des barats surnuméraires aux quarante fixés au service de la France. Ils ont été depuis réduits au nombre primitif, w Mém. de liuffin. Aff. étrang. Mém. et rapports sur les drogmans. Cf. ibid. Mémoires sur les barats, par Saiut-Priest, 21 novembre 1769.

(2) Villeneuve au marquis de Caumont, 14 octobre 1732. Bibl nat. Mss. fr. nouv. acq. 6834.

Asie et dans les îles ». Il fit de son ambassade une véritable « mission scientifique (1) ».

Pourtant les occupations ne manquaient pas au représentant du roi. L'ambassade de Constanlinople était particulièrement difficile à remplir. Une triple tâche incombait au représentant de la France : soutenir notre politique en Orient, maintenir le protectorat religieux du roi très-chrétien, proléger les intérêts du commerce, La première était l'objet principal de sa mission. Muni des instructions du ministre il lui fallu bientôt ménager en même temps le secret du roi dont il était l'agent. L'intérêt politique influait sur les deux autres. Si le prestige de la France subissait des échecs, les Religieux et les chrétiens étaient tracassés, les Grecs intriguaient aux Lieux Saints ; les négociants pouvaient aussi s'inquiéter. Qu'un échec militaire ou diplomatique nous valût des rebuffades à la Porte, le contre-coup en était ressenti dans toutes les échelles. Les pachas s'inspiraient de la conduite des vizirs, les Turcs des échelles réglaient leur attitude sur celle des fonctionnaires du Sultan.

Les affaires religieuses suscitaient périodiquement, ou même d'une façon presque continue, des complications toujours très épineuses (2). Dans les querelles entre catholiques, Grecs ou Arméniens, le G. S. était porté à favoriser ses sujets chrétiens. Le protectorat religieux flattait le roi Très-Chrétien mais ne pouvait causer au commerce que des ennuis en cas de troubles et d'échecs, sans aucune compensation en cas de succès. Quant aux afTaires commerciales elles n'influaient en rien sur la solution des questions politiques ou religieuses. Le commerce subissait toutes les répercussions sans exercer d'action réciproque.

Depuis les origines les avantages commerciaux n'avaient jamais cessé d'être aussi considérés que les profits politiques dans nos liaisons avec la Porte. Les ambassadeurs recevaient des instructions spéciales à cet égard et leur consacraient une application constante. Le comte de Saint-Priest dit expressément en tête d'un de ses Mémoires : a Si l'ambassade de France à la Porte ottomane est intéressante relativement h la politique

(1) l'iiiguiid. cliup. IV : l'iie iitiKsion scicnli/ique en Oritnl. (2> Mémoire du comle de Sainl-Prieal sur ht protection delà religion chré- Hennrim Leimnt . AIT. t-tniiiK. Mt'ni. ol «loi-. Turquie, 17, fol. l.H9-ir»l.

on doit convenir que son activité à cet égard n'est pas continue. Les Turcs n'entrent guère dans les mesures qui occupent les cabinets de l'Europe que lorsqu'ils y sont directement intéressés. Mais l'objet du commerce de la France ne laisse point de relâche à l'ambassadeur du Roi sur la vigilance constante qu'il doit y apporter. »

Cependant les monographies consacrées aux divers ambassadeurs du xvii^' siècle ne donnent qu'une idée très imparfaite de ce côté de leur activité. C'est que les négociations politiques relatives à la question d'Orient sont plus laites pour intéresser les historiens et le grand public que le détail minutieux de discussions au sujet de taxes douanières, de vexations ou d'avanies diverses. D'ailleurs les auteurs de ces études n'ont parfois dépouillé que la correspondance politique des ambassadeurs avec le secrétaire d'état des affaires étrangères, tandis qu'ils dépendaient de celui de la marine pour les affaires du commerce.

Chose curieuse, pour une ambassade aussi difficile à remplir on n'employa qu'exceptionnellement des diplomates de carrière, deux fois seulement, Bonnac et Vergennes. Encore n'avaientils aucune expérience des choses du Levant. La tâche devint pourtant de plus en plus délicate au xviir' siècle. L'écheveau de la question d'Orient s'embrouillait ; il apparut bientôt que la France faisait de vains efforts pour le débrouiller et que la direction des événements lui échappait. Aux appétits nouveaux et grandissants de l'Autriche, de la Russie, de la Prusse, de l'Angleterre, elle ne pouvait opposer que l'impuissance croissante de ses vieux alliés, Suède, Pologne, Turquie.

Celle-ci tombait définitivement en décadence. Les sultans, tirés de l'obscurité du sérail à un âge souvent avancé, se ressemblaient tous par leur incapacité. Leur longue réclusion et l'influence des traditions les entraînaient à la défiance et à la tyrannie. Grands vizirs, capitans pachas, reis effendis, grands officiers de toutes sortes, menacés sans cesse par la disgrâce et le lacet fatal, n'étaient jamais sûrs du lendemain. Aucun esprit de suite dans la politique extérieure ni dans le gouvernement; aucune énergie pour travailler au relèvement de l'empire. Le plus grand désir des ministres est d'éviter de se compromettre ; on tombe ainsi dans le « système léthargique «.Les révolutions continuelles à la Porte ont un inconvénient particulier pour le commerce. Les fréquents changements de ministres sont une

occasion de dépenses extraordinaires pour tous les gouverneurs et officiers dans les provinces. De plus, n'étant pas sûrs de rester longtemps en place, vizirs et pachas ont hâte de s'enrichir. Aussi leur avidité grandit. Le consul de Seide écrit en 1750 : « Le sieur Brùe, premier drogman, m'a assuré que, pour une affaire, on obtenait au Caire gain de cause pour 50 sequins, tandis qu'aujourd'hui on ne l'obtiendrait pas à moins de 2 à 300. Tout a augmenté de même dans tous les pays. »

La situation de la France en Turquie, avait été tout à fait privilégiée à la fin du xviie siècle. L'amitié longtemps troublée et presque rompue, rétablie officiellement en 1673, était redevenue effective en 1684. L'échec des Turcs devant Vienne, les coalitions contre Louis XIV, avaient fait sentir aux deux puissances le besoin de s'appuyer l'une sur l'autre ; notre commerce en avait retiré de grands avantages.

Mais les Turcs, engagés par nous dans une grande guerre, avaient été ensuite abandonnés. La paix de Ryswick avait été considérée par eux, non sans raison, comme une véritable défection. A Carlowitz, ils avaient dû pour la première fois reculer devant l'Europe ; ils ne pouvaient pas ne pas nous garder rancune de leur humiliation. Puis, de 1701 à 1713, la France avait accumulé les revers. Les vainqueurs, les Autrichiens et les Anglais, en avaient profité pour asseoir leur crédit, tandis que grandissait celui de Pierre-le-Grand, vainqueur de la Suède. Jusqu'alors les nations marchandes de l'Occident avaient été nos seuls concurrents. Au xviii* siècle, la lutte d'influence allait s'ouvrir en Turquie entre les puissances continentales et les états maritimes, L'Autriche et la Russie allaient dicter leurs conditions les armes à la main.

Les maladresses et les emportements de notre ambassadeur, M. de Ferriol, avaient achevé d'indisposer les Turcs contre nous ; il avait fini par de véritables accès de folie qui nécessitèrent son rappel (1709). Son successeur, le comte des Alleurs, avait aidé Charles XII à pousser les Turcs contre les Russes, mais cet heureux succès n'avait pas eu de suites. La paix de 1712 avait tiré Pierrc-le-(îrand d'une situation désespérée. « F^lle avait décidé de la question d'Orient au profit de la Russie, nu moment même où la France avait failli la résoudre contre elle (1). » L'influence française, bien diminuée, resta précaire

(1) Émtle Rourfteoin.

jusqu'en 1730. Cependant la réputation personnelle acquise par des Alleurs à la fin de sa mission et les avances du Gouvernement de la Régence préparèrent les succès de son successeur. Les instructions du marquis de Bonnac, qui remplaça des Alleurs à la fin de 1716, lui prescrivaient de pousser les Turcs à la continuation de guerre contre l'empereur qui venait de se rallumer. Le grand vizir avait profité de ses insinuations pour demander un concours effectif de la France ; Bonnac avait dû se dérober. Même les Marseillais avaient pu se plaindre que des vaisseaux du roi eussent été accordés au pape pour servir contre les Turcs. Ils redoutaient avec raison que la nouvelle de ce secours, resté heureusement ignoré, ne leur attirât quelque catastrophe. La Turquie avait été de nouveau abaissée à Passarowitz, en 1718, sans que la France intervînt. Le traité avait été conclu sous la médiation des ambassadeurs d'Angleterre et des Provinces Unies. Cependant la diminution de notre influence n'avait pas eu de trop mauvais effets pour notre commerce. Ahmed III, le plus avare des sultans, et ses vizirs témoignaient leurs dispositions amicales.

Les négociants ont des sujets de plaintes, mais ils ne sont pas nouveaux. Ainsi, les corsaires chrétiens continuaient d'être la cause d'ennuis trop fréquents (1). Les consuls sont impuissants à les éloigner et à leur faire restituer leurs prises. Les nations sont souvent obligées de racheter les équipages faits esclaves pour éviter de cruelles représailles. La Chambre du commerce demande que le roi intervienne auprès du Grand Maitre, pour qu'il interdise aux petits corsaires maltais d'aller dans ces parages, qu'il renouvelle la défense faite d'approcher de plus de trente ou quarante milles au large des côtes de Syrie et qu'il ne permette la course qu'aux gros vaisseaux de la Religion, qu'on ne pourrait jamais confondre avec les bâtiments français. Mais la convention conclue avec le Grand Maître à ce sujet n'est pas respectée et les représentations faites à S. M. Catholique, par notre ambassadeur à Madrid, n'ont pas plus d'effets. On sollicite d'autre part des commandements à Constantinople, qui défendent expressément de rechercher les Français pour raison des dommages causés par les corsaires de Malte. Mais les> avanies suscitées par ceux-ci se succèdent jusqu'à la Révolution.

(1) A Jaffa en 1715, Tripoli en 1719, Alexandrette en 1724, Rosette en 1725 et 1729, etc. Voir F. Charles- Roux. Les échelles de Syrie, p. 54-57. Rev. d'hist., diplom. 1907.

Bonnac s'était posé de lui-même en médiateur entre les Turcs et les Russes, quand un nouveau conflit avait menacé d'éclater; il avait fait obtenir aux Russes le renouvellement du traité du Prulh (novembre 1720) (1). Bientôt Turcs et Russes entamaient chacun de leur côté la conquête de la Perse (1722-1723), livrée à l'anarchie. Bonnac fit de nouveau accepter la médiation de la France et signer le traité du 8 juillet 1724 ; une mission française fut chargée de tracer la délimitation des nouvelles frontières. Le grand vizir avait manifesté une grande joie du rétablissement de la paix. « Le jour de l'échange du traité, Bonnac fut revêtu d'une pelisse de martre zibeline, faveur réservée jusque là aux ambassadeurs extraordinaires de l'empereur et que les ministres du roi avaient à différentes reprises vainement sollicitée. »

L'ambassadeur avait toujours été en bons termes avec le grand vizir Ibrahim (2), qui, pendant treize ans, régna sous le nom d'Ahmed III, l'un des a génies bienfaisants » de l'empire ottoman au XVIII* siècle, comme l'appelle Thistorien de Hammer. Pendant son séjour à Andrinople, auprès du G. S., le Mimar aga, intendant des bâtiments de la capitale, s'était « émancipé au point d'entrer dans le palais de France où on faisait des réparations et de les suspendre. » Bonnac demanda et reçut satisfaction.

II obtint aussi la destitution d'un pacha de Jérusalem, la suppression dans un Cathecherif accordé aux Grecs de tout ce qui aurait pu faire revivre leurs prétentions sur les Lieux Saints et même le rétablissement de la voûte du Saint-Sépulcre, faveur sollicitée en vain depuis soixante ans, réclamée par Ferriol et surtout par des Alleurs depuis 1711, et que ses instructions lui recommandaient spécialement d'obtenir. Le vizir y attachait tellement d'importance qu'il en prit occasion d'envoyer un ambassadeur en France, dans l'espoir que la reconnaissance et la générosité du roi lui vaudraient de riches présents. Peut-être aussi la Porte désirait-elle détruire l'efTet produit par le voyage du tsar à Paris et se rendre compte de l'étal des esprits à la cour de France. Suivant d'autres, le but réel de l'ambassade était

(1) A(T. étrnng. M^-m. et doo. Turquie, 29, fol, 1.14-108 (Mémoire sur cette négociation).

^2) Dans un de svs Mémoires Honnnc se plaint pourtant de ce u pays où on n'a aucune occasion de converser avec des ministres (|u'il faut presque solliciter t(»UM les JourH... I/amhassadeur |>asse (|uel(|uefois une année sans voir le grand vizir ; Il ne volt (|u'une seule fois le moufly, rarement le capitan pacha et Jainaii que par occanion le rels efTendi et le Kiaya. » Arcli. nat. F>'^ 04.').

d'obtenir que les galères de Malle cessassent d'infester les mers turques, ou bien la Porte voulait proposer une alliance offensive et défensive contre l'empereur (1). Bonnac n'avait pas eu le temps de recevoir, au sujet de cette proposition, les instructions de Versailles que l'ambassadeur, Méhémet Effendi, voguait vers Toulon. C'était un liomine de mérite, prudent et réfléchi, un des négociateurs de Passarowitz, le premier Turc qui vint à Paris en ambassade solennelle avec des titres non contestés. Il n'eut qu'à se louer de l'accueil de la Cour et de la ville (1721), mais, « conserva plutôt le souvenir du peu de succès des ouvertures qu'il avait été chargé de faire que celui des bons procédés dont il avait été comblé (2). »

De son côté, le gouvernement français avait profité de l'occasion pour soulever la question du renouvellement des Capitulations. Bonnac, dans un de ses mémoires parle du projet qui fut remis par le cardinal Dubois à Méhemet Effendi. Plusieurs années auparavant les pères de Terre Sainte avaient adressé des mémoires à ce sujet au maréchal d'Huxelles, chef du Conseil des affaires étrangères, et, au retour de son inspection des échelles, de Maillet avait parlé « de la demande générale des nations pour le renouvellement (3). »

Les visites des échelles par les vaisseaux du roi de du Quesne Monnier en 1719, des chevaliers de Camilly et de Nangis qui avaient ramené Méhémet Effendi en 1721, étaient au même moment l'occcasion d'échanges de poli-tesses et de démonstrations d'amitié. On lit dans un mémoire de 1722 : « La bienveillance que le

(1) de Salabeny. T. iv, p. 264.— Ch. Schefer Mém. Hist. Iiitrod. p. XLII et suiv .

(2) Aff. étraiig. Mém. et doc. Turquie, 10, fol. 160-407; 12, fol. 230-2iH) ; 29 fol. 88-94. — d'Aubigiiy. Vu ninhassadenr turc à Paris sous la Régence Hev. d'hist. diplomatique 1889. Pour l'histoire anecdotique de l'ambassade, voir les journaux du temps. Mercure de France, etc. ; cf. nombreuses estampes à la Bibl. nat. -Gasté, Retour à Constantinople de l'ambassadeur turc Méhémet K/Jendi. Journal de bord de Brest à Constantinople. Mémoires de l'acad. de Caen, 1902, p. 49-141. — On trouve dans l'ouvrage de Salaberry (T. iv, p. 263- 70', dassez curieux extr;iils du journal de Méhémet Effendi qui passa par Montpellier, Toulouse, Hordeaux, Poitiers, Orléans, Paris, Lyon et ne put voir , Marseille à cause de la peste. — Sur le passage de Méhémet Kffendi à Cette, voir la Relation du voyage du sieur de Pellegrin (Marseille, 1722}, p. 171 et suiv. — Cf p. 73-74 et 97-99 au sujet d'avanies dont Bonnac obtint réparation.

(3) Mémoire de Bonnac, 6' partie. Arch. Nat. Fl2 645. — Aff. étrang. aff. relig. et missions au Levant, 1713-1726; ibid. Mém. et doc. Turquie, 7, fol. 84-104.

grand vizir témoigne en toute occasion aux Français a si fort influé sur le général qu'ils n'y ont jamais eu autant de considération ni de liberté dans le commerce, » On attribuait, en grande partie, ces avantages aux soins du marquis de Bonnac, rappelé sur sa demande dès la lin de 1723 (1).

La courte ambassade du vicomte d'Andrezel (1724-27), ancien intendant du Roussillon, que la paralysie irappa bientôt et qui mourut à son poste, ne fut marquée par aucun événement saillant. Mais il semble bien que la maladie du représentant de la France et le long intervalle (2) entre sa mort et l'arrivée de son successeur aient nui momentanément à nos affaires. Il était réservé à celui-ci de porter à son apogée l'influence française à la Porte.

Louis Sauveur de Villeneuve (3), n'avait subi nulle préparation à la carrière diplomatique. Mais l'influence du milieu où il avait vécu lui avait été précieuse. Marseillais de naissance, lieutenant civil de la sénéchaussée dans sa ville natale, ce robin avait sur tous ses prédécesseurs l'avantage de connaître à fond les intérêts commerciaux qu'il allait avoir à défendre et les mœurs des Turcs n'étaient pas non plus pour le surprendre.

Des diflicultés marquèrent ses débuts. Villeneuve avait reçu un accueil flatteur du grand vizir Ibrahim et des grands officiers de la Porle. Mais les Turcs étaient mécontents du bombardement de Tripoli par de Grand Pré dans l'été de 1728 et inquiets de nos projets de destruction. Le capitan-pacha avait fait entendre d'aigres remontrances. Après sa première audience, le grand vizir resta huit mois invisible. L'ambassadeur fatigué et dégoûté se trouvait réduit à envisager des mesures extrêmes. Enfln la paix avec Tripoli avait été signée dans l'été de 1729.

(1) Boonac rapporte de son ainl>assade d'impoi-tants mémoires. V. Mémoire historique concernant rambassade, AfT. étran)(. Mém. et doc. Turquie, 28, fol. 57-103 et 140-201 (pultlié par Sciiefer) ; Mémoire général au sujet du commerce des Français dans le Levant. Alï. étranj^. Mém. et àoc. Turquie, «.fol. 14-125; ibid. 12. fol. l-il5 ; ibid. France, 1797, fol. 13-182; et Arch. Nat. F'3 645. — Mémoire raisonné sur le cérémonial. AIT. étrang. Mém. et doc. Tuniuic. K). fol. 12i)-162

(il) Pen(i>iiit pluH d'un an cl dcnil (2(5 mars 1727-3 iii'ccnil)re 1728), l'ambas- Mde fut ){érée pur M. de Kontenu, consul de Smyrnc, qui manqua peut-être dediKiiité.

t'A) Il emmenait avec lui une nombreuse nuUson, trop nombreuse même au Uri du ministre. Konnac et d'Andrezel n'avaient (|ue six ou sept f^entilliominc»; .Maureptiv ne l'autorine » en pi-cnilrc ((ue dix. Lettre du !•' sef>tembre 1728. Arcli. nat. mur. li' 131.

Au même moment éclatait une fâcheuse affaire. Un de nos petits consuls de l'Archipel, Castagnier, de l'île de Milo, avait recueilli après un naufrage le capitaine d'un vaisseau génois qui naviguait sous notre protection. Les Turcs avaient assiégé la maison du consul pour exercer leur droit d'épaves, dépouillé le Génois et maltraité Castagnier. Celui-ci partit à Constantinople demander justice. Le capitan pacha, mal disposé pour les Français, allégua d'anciens griefs et le fit jeter au bagne. La Porte supprima tous les consuls français de l'Archipel, même celui des Dardanelles. La violation des Capitulations était flagrante. Villeneuve intervint d'abord inutilement auprès du vizir. M. Vandal a raconté complaisamment comment il réussit par un de ces moyens détournés qu'il fallait souvent employer à la Porte, l'entremise d'une brodeuse génoise qui avait ses entrées au harem auprès de la sultane favorite. Castagnier était enfin remis en liberté et les consulats français rétablis quelques mois plus tard.

Villeneuve fut moins heureux dans l'affaire des bedeats, impôts nouveaux établis par la Porte sur plusieurs produits d'exportation. Elle avait commencé par les cires en août 1728; en janvier 1729, les cotons en laine et filés étaient frappés à leur tour. Il en coûtait aux seuls Français 200.000 écus par an, écrivait Villeneuve à Maurepas. Les réclamations de notre ambassadeur furent rejetées comme celles de son collègue anglais. La Porte déclarait astucieusement que l'imposition n'était pas établie sur les nations franques, mais sur ses propres sujets. Les Français essayèrent de l'intimidation, en suspendant momentanément le commerce des cotons à Seide ; ce boycottage n'eut aucun effet.

Villeneuve était arrivé avec la ferme intention de faire renouveler les Capitulations. On n'avait pas cessé d'y songer depuis 1720. Au mémoire général qu'il remettait aux ministres en 17251e marquis de Bonnac avait ajouté tout un mémoire particulier à ce sujet, afin qu'on pût s'en servir si on engageait la négociation. Le nouvel ambassadeur avait souvent entendu parler à Marseille des vexations et des avanies que les anciens traités n'empêchaient pas. C'était matière courante aux conversations des négociants qui ne manquaient pas de renchérir sur la mauvaise foi et sur l'avidité des Turcs. L'affaire Castagnier et celle des bedeats ne purent que le confirmer dans ses intentions. Bientôt les circonstances allaient devenir plus favorables.

Tout à coup, éclate une révolution à Constantinople; Ahmed III

renversé par les janissaires, est remplacé par son neveu Mahmoud I ; le grand vizir Ibrahim périt. Les chefs du mouvement manifestent leur irritation de la faiblesse du gouvernement visà-vis de la Perse. Ils veulent terminer promplement les affaires de ce côté par une action énergique, ou une paix honorable, et tourner les forces de la Turquie contre l'Autriche et la Russie. La politique de soumission envers Vienne et Saint-Pétersbourg inaugurée par Ibrahim n'avait jamais été populaire. L'amitié de la France, ennemie des Autrichiens, redevenait plus désirable. Aussi le nouveau gouvernement témoigna-t-il aussitôt le désir de rétablir la cordialité des relations et de réparer les dernières injustices. De plus, le nouveau capitan-pacha Djanum-Khodja se trouvait être très favorable à la France. Ancien corsaire, un moment esclave à Malte, il avait été très bien traité par un marchand français et en avait gardé une profonde reconnaissance. La chance favorisait Villeneuve ; il sut habilement la saisir. Il pressentit Djanum, lui rendit visite, en reçut un excellent accueil. Bientôt des firmans impériaux lui donnaient satisfaction sur presque tous les points.

Il écrivait le 9 octobre 1730: « La révolution a eu pour conséquence la suppression de tous les hedeats établis sous le gouvernement du dernier vizir et le rétablissement de la liberté du commerce (I). » A Bassora des droits tellement élevés avaient été perçus sur nos produits, qu'ils avaient interrompu nos relations par ce port avec l'Océan Indien ; ils furent également abolis. Les officiers qui avaient molesté des étrangers naviguant sous notre pavillon venaient par ordre du capitan pacha présenter à l'ambassadeur de publiques excuses. Djanum parlait d'écrire aux Barbaresques pour les obliger à déchirer tous les traités conclus avec l'empereur.

Villeneuve avait su se lier également avec le nouveau grand vizir Topai Osman, remarquable par ses vertus et par ses lumières. « Vous pouvez écrire au roi, disait-il à Villeneuve, que, lors même que le (i. S. eût choisi un grand vizir au milieu de la France, il n'aurait pas le cœur plus français que moi. » En

(I) Satbfaclion iiinincnlaiice, Kn 173.') le .Siillan rclablit les bcdcalx .sur les cire» et les cotons Kn 17.39 lu Chambre du commerce remercie Villeneuve de ce qu'il h obtenu une nouvelle modération du bedrni à 3 parais i)ar()cque de curé d'Améritiue porté ù (lountuntinople, .Smyrne et Saloni(|ue, nioyeniiant une donativede 2..'MK) piustrcn. Il sera ((uestion de ces bi-tietits jus(|u'à la lin du XVIII* «tiède.

efTet, l'ambassadeur devenait le conseiller du grand vizir. « Jamais, dit avec raison M. Vandal, la France n'avait pénétré plus avant dans les conseils de la Porte. » Le marquis en profitait pour obtenir la confirmation des privilèges des Pères de Terre Sainte, la reconstruction des églises des Jésuites, des Dominicains et des Franciscains à Galata, détruites dans un des derniers incendies de la capitale. La Porte agitait le projet d'envoyer une ambassade solennelle au roi et de négocier le renouvellement des Capitulations. Il est vrai que Topai Osman fut destitué en 1732, mais le gouvernement ne changea pas de ligne de conduite.

Villeneuve traversa un moment difficile. Il poussait les Turcs contre les Russes et il fut question d'une alliance avec les Ottomans dans la guerre de Succession de Pologne. Elle échoua par suite de l'irrésolution des ministres français et d'une mutuelle défiance, entretenue du côté des Turcs par le singulier comte de Bonneval. Appelé à Constantinople par Topai Osman, devenu musulman et pacha à deux queues, l'ancien lieutenant du prince Eugène écrivait force mémoires pour éclairer les Turcs sur leur politique, leur montrait que la France voulait se servir d'eux comme de simples instruments pour arriver à ses fins.

Cependant les Turcs, obligés à la guerre avec la Russie par ses provocations, trompés par l'Autriche qui ofire sa médiation et se joint à leurs ennemis, se jettent dans les bras de la France et sollicitent son intervention. Villeneuve, favorisé de nouveau par les circonstances s'en sert merveilleusement. Il inspire toutes les résolutions militaires et politiques de la Porte. Le traité de Belgrade (1739) signé grâce à sa médiation, le seul du xviii* siècle où les Turcs aient reçu des avantages, les releva à leurs propres yeux et fit longtemps illusion à l'Europe sur leur décadence. La France venait de signer avec l'Autriche le traité avantageux de 1738. Le prestige de ses diplomates était grand dans toute l'Europe. A Constantinople son influence était sans rivale. Bientôt Villeneuve faisait signer, le 19 juillet 1740, u^\ traité d'alliance entre la Suède et la Porte, le premier que les Turcs aient signé avec une puissance chrétienne. Le nom des Français était populaire. Un Grec de haut rang fut pendu pour en avoir dit du mal.

C'était le moment de demander le renouvellement des Capitulations. Peu après son retour de Belgrade à Constantinople, Villeneuve en parla ; les Turcs ne firent aucune difficulté comme

le montre la rapidité de la négociation. Par lettre du 29 février 1740 Maurepas annonçait à l'ambassadeur que le roi était décidé à obtenir le renouvellement et qu'il recevrait les pouvoirs nécessaires du secrétaire d'État des affaires étrangères, Amelot ; le 28 mai les nouvelles Capitulations étaient signées. Comme d'ordinaire, il est vrai, la note des présents distribués à la Porte était assez élevée : 47.775 piastres. La nation de Constantinople en paya le tiers pour son compte ; le reste fut supporté par la Chambre du commerce de Marseille.

Les Capitulations de 1740, en 85 articles, étaient beaucoup plus étendues que celles de 1673 qui déjà comptaient 12 articles nouveaux. Les 43 premiers répétaient en termes quelque peu différents ceux qu'avaient obtenus M. de Nointel. Les 42 autres ne renfermaient pas de grandes nouveautés, mais ils offraient l'avantage d'éclaircir une série de points douteux, d'en trancher d'autres qui étaient contestés.

Le seul privilège vraiment nouveau, c'était l'exemption du droit de mezeterie « que les Français ont payé de tout temps », dit le préambule en faisant valoir cette concession. Les Capitulations de 1673 disaient que les Français le paieraient sur le même pied que les Anglais. L'article 55 présentait cette faveur comme un moyen de reconnaître les services de la France, « ses soins dans les traités qui sont survenus depuis peu. » Le droit supprimé n'était paj'é qu'à Constantinople ; de là la contribution spéciale de la nation de celte échelle au paiement des fi-ais de la négociation.

Les autres articles additionnels offrent l'intérêt de montrer quels étaient les prétextes de vexations des Turcs et les sujets de contestations. La préséance de nos ambassadeurs et consuls est, une fois de plus, nettement affirmée ; en outre, on leur promet les honneurs qui conviennent au litre d'empereur atlaché au roi ab aniiqno (art. 44) (1). — Les sujets du roi ont droit à tous les honneurs et privilèges de ceux des autres puissances, parce que l'amilié de la cour de France avec la Porle est plus ancienne que celle des autres cours (art. 83) C'était nous assurer le Irailoment de la nation la plus favorisée. Quand on le réclame, disait plus lard le comte de Sainl-Priesl, la Porlc prétend ((u'il ne peut concerner que les privilèges

(1) Voir nu Biijcl de cet orllclc, nlT. f-trang. Méni. et doc. Turquie, 10, fol. 4-3H, 8U-n6.

concédés aux Européens avant 1740. — L'article 49 reconnaissait aux consuls le droit d'arborer le pavillon national « dans les endroits où ils avaient coutume d'habiter depuis longtemps. » Les consuls ne pouvaient pas être contraints par les sujets du Sultan de comparaître en justice ; dans tousles cas il leur était permis de se faire représenter par leurs drogmans (art. 48). Ceux-ci ne devaient être ni molestés, ni réprimandés, ni emprisonnés (art. 46). Cet article, l'un des plus fréquemment violés dans la suite, ne réussit pas à assurer la sécurité de ces officiers dont l'inviolabilité était cependant une des conditions les plus nécessaires à la résidence et au commerce des Francs.

De nouvelles précautions étaient prises pour assurer la tranquillité des marchands. L'article 53 affirmait, une fois de plus, que la nation ne pouvait en aucun cas être rendue responsable de la banqueroute d'un de ses membres. L'article 54 n'était pas moins affirmatif, en ce qui regardait les méfaits des corsaires ou forbans sur les côtes du G. S. C'était toujours deux sources très fréquentes de vexations. Plusieurs articles concernaient les procès et visaient à empêcher les empiétements ou abus de pouvoir des pachas, cadis ou autres officiers (52, 71, 72). Il était interdit aux gens de justice et officiers de la Porte d'entrer dans la maison d'un Français, par force, sans nécessité et sans la présence de l'ambassadeur ou consul (art. 70). Plus tard, au dire du comte de Saint-Priest, les résidents s'en autorisaient parfois à tort pour revendiquer l'inviolabilité de leur domicile. Les mariages de résidents avec des femmes indigènes, source de difficultés, étaient encore conclus quelquefois malgré les ordonnances ; l'article 67 stipulait que le kharatch ne pourrait être exigé de ces Français.

La liberté du commerce était mieux garantie. Outre les cotons en laine, cotons filés, maroquins, cires, cuirs et soieries, marchandises dénommées dans les précédentes Capitulations, l'article 56 reconnaissait le droit d'exporter toutes celles dont la sortie n'était pas formellement prohibée. — Le droit de douane de 3 o/o, perçu à l'entrée, ne pourrait être augmenté par des évaluations arbitraires des douaniers, notamment pour les draps, et les tarifs pourraient être révisés de façon à ne jamais dépasser 3 o/o (art. 57). Les marchand devaient choisir librement leurs courtiers ou censaux, parmi les sujets du G. S. et il était interdit de les molester, même s'ils étaient Juifs (art. 60).

D'autres articles visaient la sécurité de la navigation. Il s'agissait de régler les rencontres entre bâtiments de guerre turcs et bâtiments marchands, d'éviter à ceux-ci toute vexation, même d'assurer l'échange de « marques d'amitié suivant l'ancien usage. » Les navires français ne pourraient être détenus sans raison dans les ports turcs, surtout les bâtiments chargés. Ces navires ne seraient nolisés pour le service du G. S. qu'avec le consentement de l'ambassadeur, ou des consuls, ou celui du capitaine, là où il n'y aurait pas de consul. (Art. 78, 79, 80).

Tous les cas douteux semblaient prévus ; la rédaction avait été rendue plus nette, bien qu'elle laissât encore à désirer ; pour plus de sûreté on avait laissé subsister ou introduit des répétitions. Les Capitulations de 1740 font grand honneur â Villeneuve et à ses auxiliaires, le premier secrétaire, son compatriote Peyssonnel, et les drogmans de l'ambassade (1). L'acte se terminait, suivant l'usage, par des engagements solennels (2).

Il s'en faut que ces engagements dussent toujours être respectés par la Porte et surtout par ses ofliciers. Mais les Capitulations de 1740 fournissaient à nos ambassadeurs et consuls de nouvelles armes dont ils surent se servir. Elles supprimèrent de nombreux prétextes d'avanies et continrent souvent l'avidité des pachas. Peu de traités ont eu une influence aussi durable, puisque celui de 1740 est resté la charte fondamentale du commerce et des résidents français en Turquie.

Mahmoud envoya en France une ambassade extraordinaire, composée de 183 personnes, chargée de remercier le roi. Saïd eflendi, fils de l'ambassadeur de 1721, passa six mois à Paris et revint très satisfait de la Cour. Dernière gracieuseté : à son pas-

(1) Maurcpas, en adressant ses ff-licitatioiis, tenait à revendiquer sa part du succès: « .le vous en félicite avec autant de plaisir (pie j'en ai de vous avoir procuré celle occasion de tei miner aussi avanta>,'eusen)ent pour la nation une ambassade pendant le cours de laquelle il était dil'ticilede réunir plus d'événements distingués avec plus de succès, n 10 août 1740. Hihl. nat. iMss. fr.

(2) Voir le texte des Capitulations de 1740 et des traités antérieurs dans le volume des Mémoires sur l'ambassade Ue France en Turquie par le comte de Sainl-l'riesl, publiés jmr M. Scliefer. (lelle traduction, ceuvre du premier dro|{man Deval («IT. élranj{. Mém. et doc. Turquie, 'iî), fol. 2U4-;i77), plus exacte cpie la précédente (|ui doniudt lieu ft toutes sortes de difficultés, fut seule employée ii puilir de 17^0. Arcli. des n.-du-Hli. C, ^rvll) : lettre du Irt Juillet 1770.— Cf. le même ti'Xtc d'après la traduction antérieure dans les papier» de l'untbasMude de Villeneuve, liibl. nut. Mss. fr. 71i)3, fol. ir>l- 160 et Arch. nat. inar. U^ U45.

sage à Marseille, la Chambre du commerce lui fit un présent de 10.000 livres (1). De son côté, l'envoyé turc, comme il arrivait toujours en ces sortes d'occasions, avait vivement intéressé la badauderie parisienne. On avait particulièrement admiré la pureté avec laquelle il parlait notre langue. Au mois d'octobre 1742, on vit arriver à Constanlinople les deux vaisseaux du roi, le Borée et VHeureux, commandés par M. de Caylus. Ils ramenaient Saïd effendi, quantité de présents de Louis XV pour le sultan Mahmoud, miroirs, orgue, coussins en élofTe de Lyon, elc, enfin 22 artilleurs envoyés comme instructeurs que Bonneval incorpora parmi ses bombardiers. Les officiers des deux navires furent fêtés ; on leur fit l'unique honneur de leur montrer les nouvelles constructions du sérail, orgueil de Mahmoud. Ce fut le dernier épilogue de la médiation de Belgrade. Sans doute l'ambassade de 1741 n'avait pas eu d'objet, ni de résultat politique, pas plus que celle de 1721. Les démonstrations d'amitié échangées n'en avaient pas moins leur utilité. Le bruit qui s'en répandit dans toutes les échelles accrut encore le prestige du nom français.

Villeneuve avait quitté l'ambassade en plein triomphe en 1741 (2). Après son départ, les circonstances allaient devenir moins favorables. Les Turcs fatigués de leur dernier effort, heureux d'avoir obtenu des résultats qu'ils craignirent de plus en plus de compromettre, retombèrent dans leur apathie et dans cet état quasi léthargique d'où la révolution de 1730 les avait tirés momentanément.

Le comte de Castellane n'arrivait pas préparé à sa mission comme Villeneuve. Il eut heureusement pour l'aider les collaborateurs expérimentés du marquis, le secrétaire Peyssonnel, les drogmans Delaria et Fonton. On lui avait donné l'ambassade pour refaire sa fortune et il laissa la réputation de s'être adonné à cette tâche avec une application et un succès qui ne put aider

(1) Cependant l'ambassadeur Castellane affirmait dans une dépêche du 2.3 mars 1747 que Saïd effendi, revenu pauvre de son ambassade, était plein de rancune pour la France et qu'il en voulait spécialement à la Chambre de n'avoir pas été assez généreuse à son égard.

(2) Il n'avait pas eu moins de succès dans la conduite des affaires religieuses. Voir Vandal, p. 424-428. — Villeneuve avait proposé de faire conduire son successeur par quatre vaisseaux du roi pour donner aux Turcs une idée de de notre marine et leur faire honneur. Castellane fut amené par deux gros vaisseaux, l'Espérance de 76 canons, le Solide de 64 canons. Voir la Relation de leur voyage. Bibl. nat. mss. fr. 7199.

à celui de ses négociations (1). Avec les Turcs la parcimonie ne fut jamais un moyen de réussir. De plus, Castellane n'avait pas la souplesse nécessaire ; le grand vizir lut frappé, dès le début, de son caractère ombrageux (2).

D'ailleurs, il ne fut pas favorisé par les circonstances. Tandis que la France était lancée dans la guerre de succession d'Autriche, les Turcs occupés en Orient contre Nadir Chah jusqu'en 1746 étaient naturellement peu disposés à intervenir en Europe. La politique française manquait d'esprit de suite sous les directions successives d'Ainelot, du maréchal de Noailles et du marquis d'Aigenson . Celui-ci n'aimait pas l'ambassadeur. « Castellane, a-t-il écrit, ne sait ni lire, ni écrire ; c'est un claquedent qui parle sans savoir ce qu'il dit (3). » Le marquis correspondait de préférence avec Bonneval.

Castellane ne put décider les Turcs à exécuter le traité de 1740 en prêtant aux Suédois contre les Russes l'appui de leurs forces militaires. Il eut encore moins de succès pour les pousser à déclarer la guerre à Marie-Thérèse, en 1743, après l'abandon de Frédéric II et nos revers. En 1745, le grand vizir proposait la réunion d'un congrès à Vienne où le sultan aurait joué le rôle de médiateur. D'Argenson répondait par de vagues remerciements à cette étrange ouverture. La Porte s'en trouvait froissée et accueillait à son tour, sans empressement, la proposition d'un traité d'amitié avec le roi de Prusse au sujet duquel d'Argenson correspondait avec Bonneval. Castellane n'avait même pas pu auparavant faire reconnaître par la Porte l'empereur Charles VII notre allié. Après sa mort, celle-ci n'hésita pas à reconnaître François I^^^ le mari de la reine de Hongrie. Bien plus, le 25 mai 1747, elle signait un traité perpétuel avec l'Autriche et la Toscane. Les possessions italiennes du nouvel empereur étaient admises à participer aux avantages commerciaux que le traité de Belgrade accordait aux états de la Maison d'Autriche. Un traité analogue était signé avec la Russie. L'ambassade de Castellane se terminait par un échec pour notre politique et pour notre commerce. Il faut dire que Noailles et d'Argenson

(1) Bonneval, non ennemi, écrit A d'Argenson en 1746 : a C'est un ninllieur que les talents de l'ambassadeur se soient tournas du côté du l'intrigue et des ■(Tnircs.

{'2) (IcpiMuliiiil FInclitit {Ohaerixitions. I. .'170), parle de ccHc bonlt- cl de ci-tte politensc (|ui a fuit gC-iiéniIcmciit aimer cl respecter l'ambassadour pur IcsTurcs, les Frun^'nis et les autres nutions.

(3) Mimofrei, t. m, p. 116.

avaient persisté dans la politique traditionnelle : obtenir l'appui de la Porte sans lui accorder de garanties. Tandis que les menaces de la Russie et l'or de l'Angleterre avaient combattu notre action, Bonneval, qui servait d'Argenson à sa manière, avait continué d'éclairer les Turcs sur leurs intérêts et contrecarré souvent Castellane par rancune personnelle.

Le comte des Alleurs fit succéder la prodigalité à la parcimonie. Il quittait la France en laissant un passif de 50.000 écus, consacrés à des achats de toutes sortes pour son installation. Il dépensa tellement en train de maison et en largesses pour gagner les gens en place qu'il mourut avec 140.000 écus de dettes à Constantinople. Une spéculation désastreuse sur des blés du Levant vendus, à Marseille, en 1752, avait achevé de déranger ses affaires. Pour éviter des désagréments à son représentant et au commerce, le roi paya 80.000 écus pour désintéresser ses créanciers turcs.

Des Alleurs, marié à une Polonaise de la famille Lubomirski, ne put servir utilement le secret du roi en préparant les Turcs à appuyer la candidature du prince de Conti au trône de Pologne à la mort d'Auguste III. Plus tard il obséda vainement le Divan pour la conclusion d'une alliance avec la Prusse dirigée contre la Russie. Louis XV écrivit lui-même secrètement au sultan trois lettres pressantes, en 1752, pour lui proposer une alliance avec la Prusse et la France, destinée à soutenir la Pologne et la Suède contre la Russie. Les réponses turent évasives. Les Turcs se regardèrent même comme offensés des observations de des Alleurs sur l'état de décadence de leur armée. Bonneval était mort en 1748 ; ils refusèrent le concours offert pour la réorganisation de leur artillerie.

Si l'amitié turque ne nous était plus d'aucune utilité pour notre politique elle restait précieuse pour notre commerce. Plus les efforts de notre diplomatie se heurtaient à l'inertie ou au mauvais vouloir, plus les Turcs étaient portés à manifester leur attachement aux traditions par le respect des nouvelles Capitulations. On donnait au représentant de la France tous les commandements qu'il demandait pour nos marchands et nos missionnaires. L'histoire de l'échelle de Seide montre nettement le rôle différent des trois ambassadeurs qui venaient de se succéder. En 1739, le pacha faisait une avanie de 1000 piastres et le consul Arasy demandait à Constantinople une réparation éclatante. Le 27 février 1740, arrive à Seide un vizir avec quatre

commandements de la Porte qui donnent pleine satisfaction. Le pacha déposé rend les draps et satins reçus en présents et part le lendemain pour son nouveau pachalik, consterné du coup qui le frappe. Le vizir va proclamer les commandements à Acre en plein Divan ; c'est un triomphe pour la nation. Il y a ensuite un pacha « extrêmement honnête » ; la leçon avait profité. En 1746, on se plaint de nouveau d'un pacha très avide. Sans souci des Capitulations il a mis les censaux aux fers ; le commerce est interrompu ; en vain on se plaint à Conslantinople, Castellane s'en va et quelques mois après le consul écrit le 5 février 1748 : « M. le comle des Alleurs vient d'obtenir un commandement aussi fort et aussi absolu qu'ont été faibles et d'aucun poids tous ceux qu'on nous envoyait avant son ariivée à Constantinople, »

S'il faut en croire un voyageur, des Alleurs jouissait quelque peu de la faveur personnelle du sultan Mahmoud, qui se rendait quelquefois chez lui incognito pour lui demander des avis (1). De Hammer va même jusqu'à affirmer que l'influence de des Alleurs sur la cour ottomane était presque sans rivale (2) et le négociant lyonnais Flachat parle complaisammentde la bienveillance du Kislar aga, le grand eunuque noir, favori du vieux sultan. Il assure que la médiation de l'ambassadeurde France, de beaucouple plus respecté, est toute puissante et que les articles des Capitulations ne sont presque jamais contestés (3). Les bons effets du crédit de l'ambassadeur étaient ressentis dans toutes les échelles. Cependant le nouvel hospice des Pères de Terre Sainte au Caire, dont la reconstruction avait coûté tant de peine à Villeneuve et tant de vexations à la nation, suscita uneformidable avanie en 1753. Des Alleurs put rassurer le consul d'Egypte, mais cette affaire occupa tous les derniers temps de son aml)assade. En dehors des difficultés religieuses en suspens, l'ambassadeur mourant subitement laissait à son successeur une situation bien meilleure que celle qu'il avait trouvée. Grâce

(1) Voyage en Orient, par A. Ji. D., page 27-30.

(2) T. XV. p. 259.

(3) « Le% autres peuple» de l'Europe sont beaucoup moins considérés quoiqu'ils semblent l'trc plu.s uttciitifH ù ne donner nu Divan aucune espèce de mécontentement. Le» Allemands et les Vénitiens ne rougissent pns d'aiTocter (|uclqucfois une certaine dépendance que les Moscovites portent suivant les clrconHtances Jusqu^fi la scrvitu<le. » Flochal. Observalinits, I. .'il7, .Wi. 11 assure avoir vu den Turcs cracher d'une jalousie sur la tête de l'ambassadeur de NapIcM et rinjuricr. (lelui-ci Jugea à propos de dissimuler l'insulte.

à son habileté, l'influence de la France était bien redevenue prépondérante à la Porte.

Le chevalier de Vergennes, à peine âgé de trente-cinq ans, était le plus jeune des ambassadeurs que la France eût envoyés à Gonstantinople. Mais il avait été formé à l'école d'un bon diplomate, son oncle de Chavigny. En attendant son arrivée, lors des réceptions du grand vizir à l'occasion de l'avènement du nouveau sultan Osman III, le premier secrétaire, Peyrolte, gérant de l'ambassade, avait pu se flatter d'avoir élé admis par une faveur spéciale au rang des résidents des puissances. Vergennes ne tut pas moins satisfait à son arrivée. Il arrivait avec le titre de ministre plénipotentiaire et fut traité comme un véritable ambassadeur. Pour l'audience du vizir on envoya au-devant de lui, à la marine de Stamboul, une escorte de 47 chevaux, la plus nombreuse qui eût encoreété accordée. Il écrivait au ministre Rouillé, le 2 juin 1755: « L'accueil que m'a fait le premier ministre ne me laisse rien à désirer et passe même ce que j'aurais pu prétendre. » Ce grand vizir, Abdullah pacha, était animé des dispositions les plus sympathiques pour la France. A la réception du sultan, quand il eut reçu le titre d'ambassadeur, en février 1756, Vergennes fut l'objet de distinctions si multipliées et si accusées que la « jalousie » des autres ministres étrangers en devint inquiète. Sa satisfaction déborde dans ses dépêches : «J'ose dire, monsieur, écrit-il à Rouillé le 20 février, qu'il n'y a pas d'exemple d'une audience que le concours des circonstances ait plus relevée que celles que j'ai eues les 9 et 10. »

Malheureusement, les circonstances devenaient, au moment même, très défavorables. « Déjà les brusques oscillations de notre politique avaient étonné les Turcs et altéré leur confiance envers nous. » L'alliance autrichienne de 1756 les dérouta davantage. Le chevalier Porter, ambassadeur anglais, se chargea de la leur rendre suspecte et y réussit. Ils sont très attachés à leurs traditions. Or, l'hostilité commune contre l'Autriche avait toujours été la base de l'amitié franco-turque. Puis, Louis XV déclarait la guerre à Frédéric II, avec qui il voulait auparavant faire allier le G. S. Enfin, il faisait alliance avec les Russes contre lesquels l'ambassadeur de France ne cessait d'exciter la Porte depuis cinquante ans. Le renversement des alliances laissait subsister l'entente franco-turque, mais l'ébranlait profondément. Les Turcs furent vexés avec raison de ce que, dans aucun de nos traités avec la Russie et l'Autriche, nous n'eussions introduit une clause

d'exception stipulant formellement la neutralité de la Fiance en cas d'une guerre de la Turquie contre ces puissances. Bientôt nos revers sur terre et sur mer nous enlevèrent auprès de la Porte notre meilleur moyen d'action. Comme l'a écrit M. Vandal «le fruit des négociations de Belgrade fut perdu sur le champ de bataille de Rossbach. » Nos défaites sur mer n'étaient pas moins funestes. Les Anglais aimaient à se vanter d'avoir entièrement détruit notre marine. « Quand la frégate du roi la Chimère arriva à Constantinople en 1758, les Turcs en lurent étonnés et se disaient les uns aux autres : il reste donc encore un vaisseau de guerre aux Français (1). »

Le règne d'Osman III, frère et successeur de Mahmoud, mort le 13 décembre 1754 après un règne qui avait eu un moment d'éclat et des côtés brillants, aggravait en même temps la décadence des Turcs (2). En moins de trois ans, Osman, d'humeur sombre et défiante, avait usé huit grands vizirs, autant de reïs effendis et un nombre plus grand d'autres officiers de la Porte. Son cousin Moustafa III qui lui succéda, tiré à 42 ans des prisons du sérail où il avait végété comme ses prédécesseurs, fit preuve de grandes qualités et donna plus de stabilité au gouvernement; il garda comme grand vizir jusqu'à sa mort (1764) Raghib pacha « dernière colonne d'un empire prêt à crouler. » Raghib tenta des réformes mais ne put changer le caractère du gouvernement. L'impuissance croissante de la Porte allait rendre plus difficile la tâche de nos ambassadeurs.

La Prusse et l'Angleterre gagnèrent bientôt toute l'influence que perdait la France. Au temps de l'alliance avec Frédéric, Castellane et des AUeurs avaient en vain travaillé à la conclusion d'un traité entre la Turquie et la Prusse. Frédéric, croyant à tort que nous l'avions mal servi, avait cru pouvoir réussir en 1755 par l'envoi d'un agent secret, de Rexin, porteur d'une lettre autographe. Les Turcs très ennuyés s'étaient hâtés de réconduire poliment par crainte de mécontenter Vienne et Pétersbourg. Le renversement des alliances et les victoires de Frédéric changèrent les dispositions de la Porte et Vergennes. n'eut pas plus de succès pour combattre les sollicitations prussiennes, reprises et soutenues cette fois par l'Angleterre, que ses prédé-

(1) Mémoire do 1700. Arch. des B.-du-Rh. C, 2510. - Cette fréf^ate ramcnnit .K) etclnve» turcH rwtirvtt dc-n ({aigres de France ik la demniulu du Hultan (|ui Ht t<;molf{iicr h Vcr({ei)iiCH une ({raiide rccoiinaissuiicc.

(2) Flacliat, t. II, p. 54, 12M2S, etc . fuit un grand éloge d'Osman III.

cesseurs n'en avaient eu pour les appuyer. Le sultan Moustafa ne cachait pas son admiration pour le souverain allemand. Le traité d'amitié et d'alliance était enfin signé le 2 avril 1761 et suivi de l'échange de cadeaux magnifiques entre les deux princes (1). L'influence du résident prussien allait maintenant s'unir aux influences hostiles à la France à Constantinople. Vergennes afTeclait à tort de considérer cet échec comme chose de peu d'importance. En même temps, le déclin de notre influence était attesté par une série d'affaires désagréables. En 1759, la Porte se plaignait de l'audace des corsaires chrétiens qui portaient le pavillon de Malte ou celui de Monaco ; elle prétendait que le roi pouvait dicter des ordres au grand-maître et au prince et demandait qu'il le fît.

Les affaires religieuses étaient toujours l'une des principales sources de difficultés et Vergennes allait subir un grave échec à propos de la question des Lieux Saints. Le marquis de Bonnac avait obtenu le renouvellement des firmans qui accordaient à la France la protection du Saint-Sépulcre et les Capitulations de 1740 avaient confirmé les droits des catholiques et de la France. Poussés sourdement par la Russie qui cherchait à supplanter la France dans le protectorat des chrétiens d'Orient, les Grecs s'agitèrent de nouveau. Enfin, dans la nuit du dimanche des Rameaux, en 1757, ils envahissent à main armée l'église du Saint-Sépulcre, la pillent, chassent les religieux en prières. L'ambassadeur réclame, la Porte informe et donne gain de cause aux Grecs mis en possession des Lieux-Saints par un cathecherif. En vain Louis XV intervient, sur la demande de Vergennes, par une lettre autographe envoyée au sultan. En vain le pape envoie un récollet pour aider l'ambassadeur dans ses négociations. En 1761, celui-ci, d'accord avec les résidents des autres puissances catholiques, pensait qu'il était inutile et dangereux de continuer les représentations.

Pendant ce temps, les avanies se multipliaient dans les échelles. En 1759, le consul de Seide, Clairambault, souhaite que l'ambassadeur puisse obtenir des commandements mais il

(1) De Hammer, t. xvi, p. 419-20 : liste des présents remis au sultan par l'envoyé de Prusse le 9 mars 1762; — p 420-22: traduction italienne des articles du traité du 2 avril 1761 (11 articles). — HohenzoUern-Jahrbuch, 11« année (Berlin, Giesecke). Notice de Gust. Berth. Volz sur la politique turque de Frédéric et l'ambassade turque à Berlin en 1763-176-1.— Cf. Clément Simon, La politique de la Prusse en Orient (1763-1871). Rev. d'hist. diplom.

n'ose respérer a dans l'étal présent des affaires et les circonstances critiques où l'on est partout réduit par les dispositions actuelles de la Porte 9. Les protégés français, et particulièrement \escensaiix ou courtiers indigènes, étaient sujets à toutes sortes de vexations, en dépit des capitulations. «Notre protection, écrit encore Clairambault en 1759, qui était autrefois si honorable, est aujourd'hui si exténuée qu'elle nous est aussi honteuse qu'onéreuse, et fâcheuse pour ceux qui sont dans le cas d'y recourir. » Telle était la situation à Seide, d'ordinaire la plus paisible des échelles.

En mars 1760, Vergennes avait fait de vains efforts pour sauver du dernier supplice un ancien négociant de Constantinople, le Marseillais Linchou. Arrêté à Galata pour avoir été mêlé aux intrigues ourdies pour renverser le prince de Moldavie, Linchou fut exécuté par ordre du G. S. et en sa présence. « La mort d'un Français et même d'un Franc sur un échafaud est un événement si extraordinaire dans ce pays, écrivait Vergennes à Choiseul, que je ne doute pas que ce qui vient de se passer ne fasse de l'éclat. » On lit dans un mémoire rédigé sans doute par un négociant de Constantinople : « La Porte n'a pas dissimulé en celte occasion le peu d'égards qu'elle a aujourd'hui pour les Français; aussi la nation est pénétrée de l'avilissement où elle est tombée (1). »

La singulière affaire de la capilane turque aigrissait au même moment les Turcs contre nous. Un pirate grec, d'accord avec un corsaire anglais, s'était emparé d'un bâtiment français et l'avait amené dans le port de Cerigo au mépris de la neutralité des eaux turques. A la demande de Vergennes le capitan pacha avait fait rendre la prise. L'équipage du forban Calamala, fait prisonnier, avait été enfermé sur le vaisseau amiral la Couronne otlomane, pour être conduit à Constantinople. En rade de Slanchio, pendant que le commandant de la capilane était à terre avec la plus grande partie de l'équipage, les pirates grecs, aidés par les esclaves chrétiens, s'emparent du navire et le conduisent à Malte. Le capitan pacha et son capitaine de pavillon payèrent la tnésnvcnture de leur télé, mais Mustapha tourna en même temps

'1) Arcli. tics B.-du-IUi.C, 2.519. — Vergennes nvnit d'ailleurs vu torl de réciiimiM' Linchou c|ui lu- ftiisait plus ptirtio di- la nation de C.onstantinople et n'élalt «uèie dij{ne d'inléièt. " On » souiïerl que le sieur I>ineliou se vount au nervlce «fun prince grec de Moldavie, eût un sérail de femmes dans la cnpltHlv delà province et désIionorAt enfin le nom français. » Même mémoire.

sa colère contre la France. La capitane était enfin rendue et franchissait, le 17 janvier 1762, les Dardanelles, remorquée par la frégate française VOisean. Mais les lenteurs inévitables apportées à la restitution empêchèrent qu'elle produisît sur l'esprit du sultan une impression aussi favorable qu'elle eût pu faire auparavant.

Cependant les dispositions étaient meilleures. Vergennes sollicitait avec succès la reconstruction d'une église incendiée à Pera et s'en félicitait vivement. « La consolation que me donne ce succès est proportionnée à son importance, écrit-il à Choiseul le 15 janvier 1763 ; il était décisif pour le soutien de notre considération et de notre crédit auprès de la Porte ottomane que tant de gens ont voulu faire croire, sinon anéanti, au moins fortement diminué. » Le fait de considérer une décision toute naturelle comme une faveur d'importance attestait pourtant bien cette diminution. Le dernier succès dont se flattait Vergennes avait été facilité par les circonstances. La conclusion des préliminaires de paix de 1762 signés à Fontainebleau avait fait une impression salutaire sur les ministres ottomans. Ils avaient été particulièrement frappés du fait que la France avait attiré chez elle la négociation de la paix et semblait exercer une sorte de médiation entre ses alliés et ses ennemis. Pourtant, après la paix humiliante de 1763, le prestige de la France restait bien affaibli. Vergennes recevait pour instructions de s'entendre avec la Porte pour intervenir dans les atTaires de Pologne et contrecarrer la politique de Catherine IL Tous ses efforts restaient sans résultats. En 1766, Choiseul reprenait à son cousin Praslin le ministère des affaires étrangères. Il envoyait aussitôt à Constantinople des instructions très énergiques : « Il n'est plus question de vous occuper uniquement des petites affaires courantes de l'ambassade, c'est la guerre par les Turcs qui doit être l'unique objet de votre travail et de vos méditations. » Vergennes répondait par de longs mémoires où il insistait sur les obstacles et sur les faibles chances de succès. Choiseul insistait et s'impatientait.

Attaché au succès de ces combinaisons politicjues, le ministre, était moins préoccupé du maintien des privilèges des Capitulations. En janvier 1768 une très fâcheuse affaire éclatait à Alexandrie. Le drogman du consul, Roboly, était arrêté par ordre du Grand Seigneur, sous la fausse inculpation de s'être rendu coupable d'accaparement de riz dans un moment de disette. On

l'avait chargé de fers et mis dans un vaisseau pour être conduit à Constantinople. II était inouï que la Porte elle-même violât d'une manière aussi flagrante les Capitulations. Vergennes essaya en vain de démontrer l'innocence de Roboly et de réclamer qu'il fût remis entre ses mains. Tout ce qu'il obtint fut de le faire décharger de ses fers et placer dans un local moins incommode du bagne du G. S. Cependant il avait avisé le duc de Praslin en parlant avec indignation de l'attentat, qui appelait une énergique intervention. Choiseul lui répondait, le 8 février, par ce simple aveu d'impuissance : « J'ai conféré avec le duc de Praslin. . . et j'ai pris, de concert avec ce ministre, les ordres du

Roi Sa Majesté a jugé que le moment présent n'était point

favorable à une démarche de rigueur telle qu'il conviendrait à sa dignité de la faire. » Roboly était encore au bagne quand cette piteuse dépêche parvint à l'ambassadeur ; le 15 avril il y mourait d'une maladie subitement aggravée par « l'ennui de la prison et le peu d'espérance de s'en voir délivré de sitôt. »

Dix jours après Vergennes apprenait subitement que sa mission était terminée et que le chevalier de Saint-Priest était désigné pour le remplacer. Dans ce brusque remplacement il est bien difficile, quoiqu'en dise le dernier historien de l'ambassadeur (1), de ne pas voir une disgrâce. Vergennes élait-il responsable des insuccès marqués de la fin de son ambassade ? Les circonstances n'avaient pas cessé de le desservir. Tout au plus peut-on rappeler qu'il laissa à Constantinople un renom d'austérité et de parcimonie ; à diverses reprises il n'employa pas les sommes considérables que Choiseul mettait à sa disposition dans l'intérêt de ses négociations. Or, les largesses avaient aussi bien servi le comte des AUeurs qu'une économie qualifiée d'avarice avait nui au comte de Caslellane. Cependant Vergennes en quittant l'ambassade se vanta d'emporter à la fois les regrets des ministres du Sultan et ceux des négociants (2). Quant à Choiseul il put penser que l'ambassadeur avait usé son crédit par un long séjour à Constantinople. Un mariage tardif en 1767, régularisant une liaison secrète, avec la veuve d'un médecin de Pera, d'origine française il est vrai, n'avait pas dû augmenter son |)restige et semblait d'un mauvais exemple pour les marchands, quand l'ambassadeur et les consuls étaient chargés d'empêcher des mariages de ce genre.

(1) Uuiuicvillc de Mursaiigy, t. ii; p. a(i5-.M0().

Quoi qu'il en soit la fortune réservait à Vergennes une satisfaction posthume. Tandis que le chevalier de Saint-Priest, retenu par la fièvre à Andrinople depuis le 25 septembre, n'avait pas encore eu le temps de prendre possession de son poste, les Turcs à la suite d'une violation de frontière par les Cosaques, se décidaient le 6 octobre 1768 à déclarer la guerre à la Russie. Vergennes eut la joie de pouvoir l'annoncer lui-même à Versailles et ce coup de théâtre inattendu, qui terminait son ambassade par un succès inespéré, allait lui valoir à la cour un tout autre accueil que celui qu'il aurait pu redouter.

L'ambassade de Saint-Priest eût pu être féconde pour notre iniluence si la guerre contre les Russes eût été heureuse, mais elle fut marquée par des désastres tels que les armes turques n'en avaient jamais connus. Pour la première fois on vit les Russes sur le Danube; pour la première fois leur flotte parut dans la Méditerranée. Après le désastre de Tchesmé, les Dardanelles furent menacées et la panique régna à Constanlinople. Vergennes avait eu raison défaire des objections aux plans belliqueux de Choiseul. Celui-ci avait écrit bien légèrement dans sa dépêche du 21 avril 17G6 en parlant de la guerre : « Je n'ignore

pas l'élat de faiblesse et de décadence de l'empire ottoman

D'ailleurs le succès définitif ne nous intéresse pas vivement. » C'était se tromper lourdement puisque la guerre allait consacrer la prépondérance en Orient de la Russie que Choiseul voulait abattre. C'était un autre malheur que la révélation à toute l'Europe de la profondeur de la décadence turque. Saint- Priest relève avec raison dans ses Mémoires mr l'ambassade l'erreur du ministre (1).

Le même ambassadeur aflirme qu'à la fin de 1770 l'alliance franco-turque, négociée par lui a semblait toucher à la conclusion » quand la chute de Choiseul arrêta tout court les pourparlers repris ensuite sans chance de succès. Cependant l'intervention de la France sauva la Turquie de plus grands désastres. Après Tchesmé, le baron de Toit avait fortifié les Dardanelles et sauvé Constanlinople. On l'avait chargé de réorganiser l'artillerie turque, de diriger une fonderie de canons et une école de canonniers. Le nouveau sultan, Abdul-Hamid, qui succédait à son frère Mustapha en 1774, tenait à assister lui-même aux exercices de tir et aux manœuvres à l'européenne que dirigeait de Tott.

(1) Voir. Arch. des B.-du-Rh. C, 2519.

Dans ses curieux Mémoires, le baron raconte avec émotion son départ deConstantinople après la paix, comment ses élèves l'entouraient avec diverses manifeslalions de regret, sollicitant de lui une dernière leçon. Enfin les Turcs avaient refusé toute autre intervention que celle de la France à Kaïnardji (1). Mais combien celte intervention rappela peu la médiation de 1739! Le traité du 10 juillet 1774 était onéreux et humiliant pour les Turcs. Saint- Priest ne put épargner aux Ottomans l'afîront qui leur parut le plus sensible. Le prince Repnine, ambassadeur de Catherine, fit son entrée à Conslantinople au milieu de 600 soldats russes qui traversèrent la capitale l'arme au bras. L'influence de la France en reçut un coup mortel ; celle des Russes régna en maîtresse à Conslantinople. D'autre part, les traités de commerce conclus par les deux cours impériales étaient plus favorables que nos Capitulations et Saint-Priest parlait de l'utilité de renouveler celles-ci (2).

L'ambition de la tsarine n'était pas satisfaite. En 1779, la France décidait encore les Turcs à acquiescer à la convention explicative défavorable d'AïnaliCavacen 1779. Bientôt Joseph II, allié très incommode, arrêté par nous en Bavière, tournait vers l'Orient son ambition inquiète et agitait un partage de l'empire turc avec Catherine, qui prenait les devants et s'emparait de la Crimée (1782j. Il y eut en France des velléités d'intervention ; on armaità Toulon ; un officier du génie, Mathieu Dumas, visitait les portsde l'Archipel eldeCandie(3).MaisVergennes donnait pour instructions à Sainl-Priest de laisser tomber les insinuations du grand vizir, relatives à une coalition de la France, de l'Espagne et de la Prusse au profit des Turcs. D'autre part, il essayait en vain de détacher Joseph de Catherine en lui persuadant que l'intérêt des Autrichiens était de s'opposer à l'ambition des Russes. Pour éviter un mal plus grand, Vergennes décida la Turquie à faire la part du feu. Saint-Priesl conseilla au sultan la paix du (> jan-

(1; De HiiinmcrCr. XVI, p. ',\Wi) remarque que la paix de Kaïnardji sedisliii- ){uc de» précédenIeH en ce (|ue la Hussie voulut Irailer seule avec la Porte, à l'exelunion de toute médintion étnntf^Ore. Il n'y eut pas, en clïct, de médiation oflicielle dv In France.

(2) (^tUHUIté iiprt^H HOU retour par le ministre au sujet de 1) articles à ajouter pour uvoir 1cm moines prlvilèj^us (|uc les Impériaux, Saint-l'ricst fut d'avis qu'il vulnit mieux rcrundrc les ('.a|>itulationH reuiplics de cunlrndictions. Arcli. nai. mnr. H y, 410. Mémoire sans titre et sans date).

(3) Mathieu Duman, Sntwcnin, T. I.

vier 1784, qui laissait à Calherine II ses conquêles el déjouait les intrigues de Joseph II.

Dans celte période si malheureuse pour les Turcs, la France s'était bien montrée leur amie fidèle et leur avait rendu de grands services en leur évitant de plus grands malheurs. Mais vraiment ceux-ci pouvaient-ils être bien reconnaissants de ces avantages négatifs? Vergennes pensait avec raison que l'ambassadeur qui avait présidé à toutes ces négociations malheureuses ne devait plus être vu d'un très bon œil et Saint-Priest était rappelé (1).

Bien plus, les Turcs savaient qu'il y avait en France un courant puissant d'opinion, favorable aux Russes et aux Grecs, qui leur était tout à fait hostile. D'un côté, les écrivains et les philosophes admirateurs de la Sémiramis du Nord ne cachaient pas leur antipathie. Voltaire accablait les Turcs de ses sarcasmes ; il s'affligeait « en qualité de Français » de la présence de nos officiers à Constantinople el voyait déjà se dresser en face de Sainte- Sophie la statue triomphale de Catherine II. La Harpe lisait en séance publique de l'Académie des vers où il invitait chaleureusement la tsarine à transporter sa capitale dans l'antique Byzance. D'autre part, l'admiration pour la Grèce antique était échaufTée par les travaux des érudits, par les fouilles et les descriptions des archéologues, par les œuvres littéraires. On commençait à parler de l'émancipation des Hellènes. Enfin, parmi ceux que n'entraînaient pas l'imagination ou les sentiments, beaucoup croyaient à la décadence irrémédiable des Ottomans et à l'inutililédes elïbrts pour les soutenir. Pourquoi rester attachés à une politique désormais condamnée ? Mieux valait prévoir le démembrement de l'empire du G. S. el en profiler, prendre pied en Egypte ou en Syrie. Puisque le développement du commerce était un des buts essentiels de l'amitié lurque, voilà quel était maintenant le vrai moyen de l'assurer (2).

Dans de telles conjonctures, quelle avait pu être l'efficacité de la protection de Saint-Priest pour nos intérêts commerciaux? On l'avait vu lorsqu'il avait inutilement demandé pour les navires français l'ouverture du Bosphore que les récents traités avaient accordée aux Russes el aux Autrichiens (3). Pourtant l'autorité

(1) Au sujet du rôle de la France et de Saint-Friest, voir ses mémoires sur chaque année de son ambassade. Aff. étrang. mém. et doc. Turquie, 7, 8.

(2) Pour tout cela voir Pingaud, p. 20 et suiv.

(3) Voir le chapitre 17.

personnelle très grande de l'ambassadeur (1), insuffisante pour faire obtenir des faveurs, réussit à préserver notre commerce des tracasseries. La Porte faisait encore respecter les Capitulations. Adin Oglou Mehemet, pacha de Damas, qui avait faitbàtonner à Seide les drogmans en 1769, parce qu'ils n'avaient pu obtenir la liberté des Turcs pris par un corsaire maltais, avait été destitué en 1772 et appelé à Alep pour y attendre la décision de son sort. C'était, il est vrai, avant Kaïnardji, mais la fin de l'ambassade n'avait été marquée par aucune trop fâcheuse affaire.

Saint-Priest fut remplacé par un philhellène et un admirateur de la Russie, qui devait plus tard y trouver une seconde patrie. Choiseul-Gouffier, neuf dans la carrière diplomatique, s'était fait un renom de savant, d'archéologue, d'artiste et de lettré délicat par la publication de son Voyage pittoresque de la Grèce. Il n'y avait pas un an qu'il venait d'écrire dans le Discours préliminaire de cet ouvrage: « Comment voir sans indignation le stupide musulman, appuyé sur les ruines de Sparte et d'Athènes, imposer tranquillement les tributs de la servitude? » Il y exhortait complaisamment Catherine à créer sur les ruines de l'empire turc un état hellénique allié de la Russie. En vain, au moment de briguer la succession de Saint-Priest, Choiseul prit-il la peine de rédiger une nouvelle préface et de retirer à grands frais les exemplaires de la premièrejusqu'en Angleterre et en Allemagne; des rivaux empressés surent mettre sous les yeux des vizirs les élucubrations du ministre de France. Le choix de ce diplomate amateur pouvait paraître étrange pour représenter à Constanlinople nos anciennes traditions, au moment où elles avaient besoin d'un défenseur énergique et convaincu. Une fois de plus, l'influence de Marie-Antoinette n'était pas très heureuse.

Mal servi par ses antécédents, Choiseul le fut encore moins par les circonstances. Dès sa première audience, il put sentir les préventions turcjues. Imbu d'idées philosophiques, il rêvait d'éclairer les Turcs eu les initiant aux sciences de l'Occident. U faisait accepter par le grand-vizir Halil Haniid, bien disposé pour la France, malgré ses défiances, l'idée d'envoyer à Paris trente jeunes gens pour les instruire, mais ce ministre était bientôt renversé. L'anarchie lunjue s'aggravait, les révolutions de palais continuaient à se succéder, les Turcs s'obstinaient dans leurs préjugés cl leur ignorance.

(1) Voir un ^'logc trèH vifdc Salnt-Pricst, ti propos de son dipiirt, dans la Gazette de Leyde du '21 dC-ccmbrc 1784.

Il paraissait cependant plus pratique de travailler à leur relèvement militaire en les initiant à nos méthodes de guerre et en rénovant leur armement. Une mission militaire, la monnaie de de Tott, comme l'appelle M. Pingaud, paraissait de nouveau à Constantinople. On y vit arriver, en 1783 et 1784, les ingénieurs Chabaud, Le Roy, Durest, Monnier, des officiers de diverses armes, Laffitte, Sainl-Rémy, Dumarest, des ouvriers sortis de nos arsenaux, artilleurs, constructeurs, fondeurs, charpentiers ou calfats (1). La mission essayait de former des officiers, de discipliner des troupes, elle bâtissait des fortifications, elle construisait des navires de guerre. En 1787, Laffitte mettait précipitamment en défense Otchakov, en face de Kinburn, au moment du voyage triomphal de Catherine en Crimée. Les officiers français formèrent bien quelques élèves très attachés à leurs maîtres. Mais l'orgueil ombrageux des vieux Turcs était froissé par le concours de ces Infidèles et leur faisait susciter toutes sortes d'obstacles. Il fut bientôt visible qu'il ne fallait guère compter sur les résultats de la mission.

Vergennes, qui avaitvoulu éclairer le duc de Choiseul sur ladécadence des Turcs en 1765, n'en était que plus convaincu de leur impuissance à lutter contre les Russes, après Kainardji. Connaissant les difficultés intérieures du royaume, gêné pai* les exigences d'un allié remuant et sans scrupule comme Joseph II, ce ministre prudent ne voulait à aucun prix engager la France dans les afTaires d'Orient. Aussi ne Voyait-il qu'une politique, maintenir la paix et gagner du temps. Les Russes, méfiants vis-à-vis de la France, s'habituaient à la considérer comme quantité négligeable et ne songeaient qu'à pousser vivement leurs avantages. Leur ministre parlait impérieusement à Constantinople ; ils remplissaient l'archipel de leurs agents. Choiseul-Gouffier se sentait tout à fait impuissant vis-à-vis de leurs empiétements. Il ne réussit pas mieux à empêcher les Turcs de suivre les conseils belliqueux et intéressés des envoyés anglais et prussien, Ainslies et Diez. Les Anglais étaient particulièrement jaloux du traité de commerce relatif à la mer Noire, que notre ambassadeur Ségur venait de signer à Pétersbourg. Une nouvelle guerre servait leurs vues. « La France devrait renoncer à son traité si elle soutenait les Turcs par les armes ; elle perdrait l'espoir du commerce de la mer Noire, si elle les abandonnait.»

(1) Voir Pingaud, p. 95 et suiv. — Sur l'organisation de la mission, voir auxarcli. des aff. étrang. Mém. et doc. Turquie, T. xxviii, pièce 23,

La déclaration de guerre du 16 août 1787, était un nouvel échec pour notre politique. La guerre allait accentuer notre impuissance. Le faible Montmorin, qui venait de succéder à Vergennes, était encore plus fermement décidé à maintenir la France dans une neutralité qui la faisait mépriser et la rendait suspecte à la fois aux Turcs et aux Russes. Choiseul-Gouffier pouvait cependant encore faire valoir nos services. Laffîtle se signalait à Otchakov. Des négociants français de Constantinople, encouragés et soutenus par le crédit de l'ambassadeur, apportaient des blés de l'Archipel et de la mer Noire et assuraient lalimentation de Constantinople. Mais les Turcs n'avaient pas qu'à se louer de l'attitude de leurs anciens amis.

L'opinion publique réclamait en France une neutralité plus stricte. Dans ses Considérations sur la Guerre des Turcs (1181), Volney attaquait ceux-ci avec violence. Avant même la fin de l'année 1787 la mission française était rappelée. Au contraire il était de bon ton de prendre du service chez les Russes (1). Les Français n'étaient pas moins nombreux dans les armées autrichiennes. Les Turcs se faisaient un malin plaisir de faire passer les prisonniers ou déserteurs à Constantinople pour les faire rapatrier par l'ambassadeur ; les nations de Constantinople et de Smyrne finissaient par se lasser d'en supporter les frais. Dans une scène fort pénible pour Choiseul, le grand vizir opposait à l'affirmation des sympathies françaises la révélation des libéralités secrètes de Marie-Antoinette qui, disait-on, faisait passer des millions à l'empereur son frère. La France ne négociait-elle pas en vue d'une alliance avec l'Autriche et la Russie en 1788 ? L'ambassadeur se compromettait personnellement par ses bons offices vis-à-vis des Autrichiens et des Russes qui n'avaient plus de représentants à Constantinople. Il devint même le porteparole de Kaunilz, en 1789, pour proposer à la Porte des conditions de paix désavantageuses.

Le 7 avril 1789, Sélim III, neveu d'Abdul-Hamid, lui succédait. La France avait fondé des espérances sur ce prince qui, n'étant (ju'hérilier de l'empire, s'était annoncé comme un futur réformateur. Sélim, comme Louis XV, avait eu son Secret ; il était entré en pourparlers avec l'ambassadeur, avait envoyé un agent à Versailles, Isaac bey, en 178(), avait reçu une lettre de Louis XVI. Son avènement fut pour lui, comme pour l:i France,

(1) Plngaud. ouvr. cUé, p. 213-'il5, et Lti Françaii en linsalc, T. I, cliup. 5.

une déconvenue. Le réformateur espéré se révéla sultan ombrageux et cruel. Il comptait sur l'alliance de la France ; il n'en reçut que le conseil amical de terminer promptement la guerre. Considérant notre neutralité comme une défection, il se tourna du côté des Anglais et des Prussiens.

L'un après l'autre, les traités de Sistova et de Jassy furent signés sans que la France, écartée des négociations, pût rendre le moindre service à la Porte. Le dénouement de la dernière crise orientale du xviii* siècle marquait le triomphe de la ligue anglo-prussienne qui avait provoqué la guerre. Dans toutes les négociations antérieures, où la Turquie avait été aux prises avec l'Autriche et la Russie, la France avait souvent servi de médiatrice ; elle avait toujours fait entendre sa voix. Les traités de 1790 et 1792 furent donc la confirmation publique de la ruine de son influence (1 j. La France s'était également eff'acée dans les aflaires religieuses. Elles tiennent très peu de place dans l'ambassade de Choiseul qui n'en parle presque jamais dans ses dépêches.

Les Turcs, il faut bien le reconnaître, ne firent pas trop ressentir à nos commerçants les effet de la mauvaise humeur que leur causait la conduite des Français. Choiseul-Gouffier écrit à son ami Hennin, premier commis aux affaires étrangères, le 6 juin 1786 : « Depuis mon arrivée ici, les négociants n'ont pas réclamé ma protection une seule fois sans un succès complet. » Sans doute Choiseul n'avait pu décider la Porte à reconnaître les avantages commerciaux concédés par le traité de commerce signé avec les beys d'Egypte Ibrahim et Mourad, au début de 1785, et même il n'avait pu empêcher le capitan pacha de faire sentir aux beys le ressentiment de la Porte en 1786. Il n'avait pas été plus heureux que Saint-Priest dans ses efforts pour faire accorder à nos navires le passage du Bosphore permis aux Russes et aux Autrichiens. Mais, dans ces deux cas, il se heurtait au préjugé très enraciné chez les Turcs qu'il fallait fermer la mer Noire et la mer Rouge aux infidèles (2).

Un exemple plus typique montre que le commerce souffrit pourtant du déclin de notre influence. La Porte avait accordé aux. Russes et aux Impériaux, l'affranchissement de tous les droits de

(1) M. Barde. La Crise orientale de 1787 à 1791 (Positions des mémoires présentés à la fac. des lettres de Paris, sessions de juin et novembre 1907).

(2) Voir pour plus de détails sur ces deux négociations, les chapitres 16 et 17.

ftedea/. Les Français coiilinuaient de les payer sur le coton, la cire, les fils de chèvre, la cochenille et le café d'Amérique ; ils étaient particulièrement onéreux pour le café qui payait 7 piastres et demie pour 100 ocques. Le marquis de Castries, sur les doléances de la Chambre du commerce de Marseille, donna ordre à Choiseul de s'en occuper. C'était une situation toute nouvelle pour notre ambassadeur d'être obligé de solliciter des avantages accordés d'abord aux ennemis de la Porte.

Dans les échelles, les bruits d'origine anglaise, dénonçant une entente entre Louis XVI et Catherine II, provoquaient des vexations plus fréquentes de la part des indigènes. Mais Choiseul soutenait avec succès les réclamations des négociants. On a publié récemment l'un de ces nombreux commandements que l'ambassadeur était obligé de solliciter. Il renouvelle la défense d'exiger sur des peaux de lièvre à Constanlinople ce droit de mezeterie supprimé en 1740. « Je ne consens nullement, dit le G. S,, à ce qu'il soit commis la moindre vexation contrairement aux Capitulations et aux devoirs de l'amitié et je veux que les Capitulations impériales soient observées éternellement. » (1) En octobre 1789, Choiseul avait obtenu l'envoi de commandements rigoureux portés par un capidji à Djezzar, pacha de Seide. Dans une lettre à la Chambre du commerce du 3 janvier 1791, il se flattait d'avoir conservé son influence auprès de la Porte : a Les égards qu'elle ne cesse de me témoigner dans toutes les alTaires, la faveur même avec laquelle nous sommes traités sur tous les objets de commerce, ne nous permettent pas de concevoir la moindre inquiétude sur ses dispositions. » Presque en même temps, il affirmait le bon vouloir des Turcs dans une dépêche au ministre Montmorin. Jusquen 1792 les négociants témoignaient leur satisfaction ii l'ambassadeur de rheureuse protection qu'il accordait à leurs intérêts. Dumouriez écrit dans ses Mémoires que l'intérêt commercial de la France « engagea le ministre à laisser pour ambassadeur à Constanlinople M. de Choiscul-Gouffier, homme d'un grand mérite, qui, sous ce rapport, conduisait très bien les alTaires de France, quoi(iue décidément contre-révolutionnaire. »

(I) L. Dcinvnud. Document sur l'histoire du C.onimeree français en Turquie. (Uull. de In .Soc. de GéoK. de Hoclicfort, T. IX, 1887-88, p. 2!)l-%). lét commandement ctt ndreviU* nu f(rand douanier de Constoutinople.

Quelles qu'aient été les vicissitudes de l'influence française à Constantinople et son déclin progressif depuis 1756, l'amitié turque n'avait jamais été profondément ébranlée comme elle l'avait été à plusieurs reprises au xvii* siècle. Sans doute les Turcs en décadence étaient dominés surtout par la crainte de voisins exigeants, Autrichiens ou Russes. Sans doute la puissance maritime des Anglais et l'influence de leur diplomatie en Europe leur permettaient aussi de parler haut à Constantinople. Pourtant, en dépit des insinuations malveillantes, en dépit de notre impuissante neutralité dans la dernière guerre, les Turcs savaient bien qu'en définitive la France était la seule puissance chrétienne dont l'amitié ancienne était garantie par la communauté des intérêts II faut ajouter que cette amitié, longtemps très utile, n'était devenue stérile que dans les années qui précédèrent la chute de la monarchie française.

Voilà pourquoi, si la France ne pouvait plus se flatter de diriger la politique turque, elle continuait d'obtenir protection pour son commerce. Au moment du plus grand déclin de notre prestige, ce commerce atteignait précisément son apogée. L'amitié française, stérile au point de vue politique, pouvait paraître de plus en plus précieuse aux yeux des Turcs pour la prospérité de l'empire. C'était d'ailleurs toujours aussi en vue du commerce que le gouvernement français continuait d'attacher le plus grand prix à l'amitié turque. Les instructions remises à Choiseul-Gouffler, lui recommandaient de garder « le dépôt d'une des plus belles propriétés de la monarchie. » L'ambassadeur écrivait, de son côté, à Montmorin le 25 janvier

1788 : « Si les Turcs sont les plus incommodes alliés ils

doivent aussi être considérés comme une des riches colonies de la France. » On retrouve ce même mot dans la conclusion d'une étude de l'académicien de Guignes : a J'ai considéré en partie ces établissements du Levant comme nos colonies de l'Amérique et des Indes (1). »

Aussi tous les ambassadeurs apportèrent-ils jusqu'à la fin une application soutenue à la défense de nos intérêts commerciaux. Choiseul, écrivant à Montmorin, le 6 septembre 1789, regrettait les insuccès de sa mission diplomatique, parce qu'il . craignait de voir tomber ce « riche commerce qui vivifie la moitié du royaume. » Les affaires commerciales étaient l'objet

(1) Mêm. Acad. des Insc. T, xxxvii.

de négociations indépendantes des combinaisons politiques. L'état des relations de la France avec la Porte influait beaucoup sur leur succès ; souvent aussi il était déterminé par d'autres influences et dépendait tout particulièrement de l'autorité personnelle et de la dextérité de l'envoyé du roi. Tant valait l'ambassadeur, tant valaient les Capitulations. Malgré des choix qui peuvent paraître hasardeux, la France eut la chance d'être bien représentée à Constantinople. Précisément les trois derniers hôtes du palais de Pera, lorsque les circonstances devinrent critiques, furent des hommes de valeur. Les talents de Vergennes, mûris plus tard par l'âge et par l'expérience, ne semblent pas, il est vrai, avoir été à la hauteur de la renommée qu'il devait acquérir au ministère des affaires étrangères. Les mémoires du comte de Saint-Priest, révèlent une vision nette des choses et de la décision, en même temps qu'une étude approfondie de nos traditions. Plus superficiel, Clioiseul Gouffler trouva dans sa souplesse et son habileté de courtisan, dans sa magnificence et sa prodigalité de grand seigneur, des ressources précieuses dans toutes les cours et particulièrement à Constantinople.

Les avanies étaient restées de tout temps assez nombreuses. Elles n'avaient même pas entièrement disparu au moment de l'apogée de notre influence et des Capitulations de 1740. Mais, à aucun moment du xviii^ siècle, même après Kaïnardji et jusqu'en 1789, elles n'atteignirent la fréquence et la violence qui avaient excité de si vives plaintes jusqu'aux Capitulations de 1673 et même jusqu'en 1684. D'ailleurs elles étaient encore trop souvent provoquées par l'inconduileou par les imprudences des Francs : banqueroutes frauduleuses, exploits de corsaires, entreprises galantes, excès de zèle des religieux, sans gêne des résidents. La sécurité du commerce français, mieux assurée malgré le déclin de notre influence politique, l'eût été plus encore si la Porte eût été partout obéie dans l'empire ottoman. Malheureusement les échelles ressentirent profondément les effets d'un mal nouvi-au, l'anarchie turque.

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