CHAPITRE IX
l'anarchie turque : la syrie et l'égypte (^>
L'impuissance des Turcs contre les Russes et les Autrichiens au xviii* siècle est aggravée par l'anarchie qui menace l'empire de décomposition. Les continuelles révolutions de palais diminuent le prestige des sultans et des vizirs ; l'armée affaiblie et indisciplinée, la flotte désorganisée, ne font plus craindre au loin le nom du G. S. ; la faiblesse de la Porte encourage les audacieux laissés impunis. L'oubli de l'ancienne simplicité turque qui fait place aux goûts de faste et de dépense ; la vénalité et la corruption, plaies déjà anciennes qui s'étendent, accroissent les besoins et l'avidité des pachas. Tout concourt à développer chez eux l'esprit d'indépendance et de tyrannie. Tout concourt aussi à leur rendre la tâche plus difficile. Dans un empire si étendu, composé de pays, de peuples si différents, où les Turcs n'étaient presque partout qu'une minorité, la cohésion n'avait jamais été qu'apparente, partout existaient des germes latents d'anarchie. Leur éclosion ne pouvait être empêchée que par la compression d'une force militaire puissante et d'une administration vigoureuse. Tout relâchement favorisait les velléités d'indépendance, mettait en mouvement les fauteurs de troubles et les amateurs de désordres. Jamais, d'ailleurs, le sultan
(1) A consulter: Perry, A view ofthe Levant, 1743, in fol. — Savary, Lettres sur l'Egypte, 3 vol. 2« éd. 1786. — DeTott, Mémoires sur les Turcs elles Tatars, Amsterdam, 1784, 4 vol. — Volney, Voyage en Syrie et en Egypte pendant les année:* 1783, llS't et 1785, Paris, 1787,2 vol. in-8». - Olivier, Voyage dans l'empire Ottioman, V Egypte et la Perse fait par ordre du gouvernement, pendant les six premières années de la République, Paris, 1804, 3 vol. in-4*. — Bibl. nat. Mss fr. Nouv. acq. 9135: Papiers de Venture de Paradis (fol. 65-86). — F. Charles-Roux, Les Éctielles de Syrie et de Palestine au .wm* siècle, Paris Pion, 1907 (Extrait de la Rev. d'hist. diplom. 1907). Les origines de l'expédition d'Egypte, Paris, Pion. 1910, in-8'>. — Ed. Lodkroy, Ahmed le bouclier. La Syrie et l'Egypte au wiw siècle, Paris, Ollendorf, 1888, in-12.
n'avait été sérieusement obéi dans certaines parties de l'empire, en Arabie, dans les régions montagneuses : Kurdislan, Taurus, Liban. Mais c'est surtout à partir du règne d'Osman III (1754), qu'éclatèrent au grand jour les signes trop évidents et trop multipliés de l'anarchie croissante.
L'insubordination ou l'impuissance des gouverneurs se manifeste surtout dans les provinces éloignées. A Bagdad le pacha Hassan, nommé en 1702, se maintient vingt-deux ans. Son fils Achmet, pourvu des gouvernements de Bagdad, Bassora et Mardin, est maître des trois provinces orientales. Bagdad et Bassora restent au pouvoir de cette famille jusqu'en 1775. « Cette réunion du gouvernement de Bassora à celui de Bagdad, affirme un consul d'Alep, est l'époque de la perle de la liberté du commerce qui s'y faisait. » A Trébizonde, le fameux Hadji Ali Yenikli domine sur les bords de la mer Noire. Quand la Porte est à bout de patience, elle a recours à l'assassinat comme moyen de répression (1).
L'autorité du sultan n'est guère mieux respectée dans les provinces plus rapprochées de la capitale. Autour de Smyrne les agas, grands propriétaires, agissent en seigneurs indépendants. Ils entretiennent des corps de troupes et mettent souvent la ville à contribution. La Porte ne parvient à prendre sur eux une influence momentanée qu'en fomentant entre eux des querelles. Après la paix de Kaïnardji, dans un accès passager de vigueur, elle envoie le capitan pacha en personne pour châtier l'un d'eux. Cet essai de répression ne fait que rendre les autres plus audacieux. « Ils se sont même enorgueillis, écrit de Toit, de voir le capitan pacha chargé d'aller en personne investir la maison de leur compagnon. » Le commerce de Smyrne est en partie entre leurs mains. Plus tard, Choiseul Gouflier montrera un Hassan Tchaouch Ogiou jouant au souverain, de Smyrne aux Dardanelles, et disposant de 40.000 soldats.
A Salonique, la toute puissance des milices réduit à l'impuissance le représentant de la Porte. Klles sont maîtresses do l'important commerce des blés. Sur les bords de l'Adriatique, Mahmoud ou Mehcmet, pacha de Sculari, maître d'une grande partie de l'Albanie vers hi fin du règne de Mustapha III, ne reconnaît plus du tout l'autorité du G. S. Son filsnîné, Mustapha, s'intronise Iiii-mèmu h la mort de son père et déclare la guerre
(1> De Toit. Mimoirti, T. I. p. 208.211.
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au pacha de Bératy, son voisin. Leurs armées évaluées à 20 000 hommes se heurtent en basse Albanie en septembre 1775. Le fameux Ali, paclia de Janina, avait eu des précurseurs.
L'apparition de l'escadre russe dans la Méditerranée en 1770 aggrava profondément la situation. Les vaisseaux russes se présentèrent dans les ports de Morée, de Syrie, d'Egypte pour encourager les révoltes. Dès lors, les agents russes ne cessèrent de travailler partout où ils purent comme des agents de désorganisation et de discorde. La Morée, bien déçue par eux, avait un moment espéré conquérir cette indépendance que les Maïnotes avaient toujours conservée dans leurs montagnes. Le passage de l'escadre de l'amiral Spiridof au printemps de 1770 troubla protondément les échelles de Coron et de Patras. Pour mettre en sûreté leurs personnes et leurs marchandises menacées par les Maïnotes, artisans de la révolte contre les Turcs, consuls et marchands s'embarquèrent précipitamment. Pour comble de malheur, h Coron, l'un des deux bâtiments affrétés par eux fit naufrage et fui pillé. DesZantiotes, sujets de Venise, pillèrent aussi la tartane qui portait les fugitifs de Patras. Les majeurs des cinq maisons de Modon et de Coron dressèrent un état des pertes qui montait à 1.182.528 livres. La nation revint en Morée en 1771, mais la paix même de 1774 ne devait pas rendre au pays la tranquillité. Quand de Totty passa en 1778, il trouva la province en feu. Les Albanais, qui étaient venus la défendre contre l'invasion des Russes, soulevés contre le pacha après avoir en vain réclamé les arrérages de leur solde, s'étaient emparésdeTripolitza, la capitale et l'avaient forcé à s'enfuira Nauplie. Ils remplissaient le pays de ruines et de désolation par leurs pillages et leurs affreux brigandages. La Porte ne parvint à en délivrer la Morée qu'en 1779 (1).
Partout les dernières guerres contre les Russes faisaient ressortir l'indiscipline des troupes, qui signalaient leur passage par des désordres. Ce n'était d'ailleurs que l'aggravation d'un mal ancien. A Alep, plus fréquemment exposée que toute autre échelle à cet inconvénient, les troupes qui parlaient pour la frontière de Perse, ou en revenaient, avaient toujours causé des inquiétudes et des ennuis. A Constantinople même les officiers ne peuvent contenir leurs hommes. Saint-Priest, notre ambas- . sadeur, voit sa maison de campagne fusillée par des soldats qu'on transporte en bateau sur le Bosphore. Ne voulant pas se
(1) Pouqueville, Histoire de la régénération de la Grèce, t. I. p. 41-53.
priver du plaisir de la promenade, il prend le parti de cheminer la baïonnette au bout du fusil, ainsi que les personnes qui l'accompagnent, pour éviter les insultes.
L'anarchie désola plus particulièrement les pachaliks de Syrie et celui d'Egypte. C'est là qu'elle fît le plus de tort au commerce. Les Kurdes, habitants des montagnes au nord d'Alep, surveillaient la route d'Alexandrette. Chaque année les Turcmènes ou Turcomans descendaient régulièrement des montagnes du Kurdistan avec leurs troupeaux et les amenaient paître l'hiver jusqu'en Syrie. De Tott et Volney affirment que ces bergers nomades ne pratiquaient pas le brigandage. Pas plus que les Kurdes, en réalité, ils ne le dédaignaient à l'occasion. En dehors des attaques fréquentes de leurs troupes armées, les chemins étaient régulièrement infestés de voleurs de profession. Le gouvernement turc avait établi des gardes pour proléger le commerce et les voyageurs. De Toit affirme que pour se rendre plus nécessaire ces gardes avaient soin de piller ceux qui refusaient de les employer. II raconte avec humour sa rencontre avec le chef d'une de leurs troupes de gardes dont il refuse l'escorte pour se rendre d'Alep à Alexandrelle (1). D'autre part les escortes à donner aux voyageurs étaient un moyen dont le pacha et ses officiers profitaient toujours pour» vexer le commerce ».
Il s'en faut que In sécurité fût assurée par les gardes et les escortes. Les plaintes deviennent vives et continues à parlir de 1740. La situation élail alors aggravée par l'inconduile de certains Français qui profilaient de l'anarchie pour éviter la peine de leurs méfaits et se venger de leurs compatriotes. En 1741, un certain Daniel, criblé de délies, s'était fait renégat puis était entré en relations avec les Kurdes. Le 21 janvier 1742, un dimanche, il descendait de la monlagne avec 200 cavaliers et 300 piétons, croyant surprendre tous les Français à la messe. Mais ceux-ci, effrayés par ces menaces, avaient eu la précaution de se retirer à bord des i)àlimenls en rade avec les marchandises qu'ils avaient en magasin. Daniel se vengea sur la personne du vice-consul anglais et de son commis qui durent se racheter en
(I) De Tott, Mémoirei, t. IV, 158 et UR. - Volney, t. I, chap, XXIM, § 1, Deê Tiirknian». p. XM et suiv. — De Tott (IV, 152) dit, pnr erreur, que les Turcinùiic.H puHMriit l'hiver cIiihh le centre de I'AhIc et qu'ils vieinienl l'élc eu Syrie.
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payant 1 .100 piastres. Quant à la nation française elle dut consentir à payer 22 bourses pour recouvrer la tranquillité. Au même moment elle entrait en conflit avec d'autres négociants aussi peu recommandahles, les trères Longy, qui menaçaient de suivre l'exemple de Daniel pour éviter des poursuites; il fallut négocier avec eux un accommodement en 1750 (1).
Pendant tout ce temps les Kurdes avaient fait de fréquentes descentes à Alexandrette où ils menaçaient de lout mettre à feu et à sang. Le pillage d'une caravane près d'Anlioche, en 1752, coûtait 11.000 piastres aux l'rançais. Suivant les tribus coupables et l'endroit où le butin avait été transporté, la nation devait porter ses plaintes devant le pacba d'AIep ou ceux de Merache et d'Orfa. Il eût fallu pouvoir faire décider une action militaire commune des trois paclias. Mais on n'espérait pas que la Porte se résolût à déclarer la guerre aux Kurdes pour « un aussi petit objet que le pillage des caravanes. » Bien plus, ils trouvaient des défenseurs à Constanlinople. Certaines de leurs tribus étaient sous la protection de la sultane validé, mère du G. S. ; d'autres pouvaient invoquer le nom d'autres sultanes et les pachas n'osaient agir contre eux avant d'avoir reçu des ordres. C'est alors qu'on dut renoncer au vieil et commode usage d'employer des pigeons voyageurs pour communiquer avec Alexandrette et même avec Bagdad ; les brigands Kurdes s'étaient avisés de tuer les pigeons pour connaître les nouvelles et mieux combiner leurs coups. Cependant, en 1753, un pacha arrivait à Alep avec l'intention de mieux faire respecter son autorité. Un combat était livré dans lequel les Kurdes et les Turkmènes perdaient 300 hommes. Vain effort ; les chemins n'étaient pas plus sûrs. En 1754, un ordre de la Porte enjoignait aux pachas de joindre leurs forces, mais la nation n'avait aucune confiance dans le résultat. En efTet, en 1757, les Kurdes commettaient de grands ravages dans le pays, attaquaient et massacraient le pacha de Killis (2).
Plus tard, avec la guerre turco-russe, l'anarchie grandissait. La nation, ne trouvant plus de conducteurs de caravane avec qui elle pût traiter avec avantage, achetait plusieurs centaines de chameaux et faisait solliciter par Saint-Priest des comman-
(1) En dehors de la correspondance d'AIep aux Aff. élrang., voir une série de lettres de Maurepas à Castellane. Bibl. nat. rass. fr. uouv. acq. 5.101 et suiv.
(2; Ville entre Alep et Merache.
déments à la Porte pour obliger les pachas à fournir des escortes suffisantes. Les Turcmènes se mettaient de la partie ; en 1765, en 1775, des expéditions en règle sont dirigées contre eux. En 1776, la nation se plaint que les dangers grandissent ; les Turcmènes s'emparent, en elTet, de 190 chameaux sur une caravane deSOO. En janvier 1777, le consul, Petro de Perdriau, se félicite que le pacha, très bien disposé pour la nation, ait reçu des ordres pour « remédier avec ses troupes aux courses vagabondes des Turkmens et autres hordes d'Arabes voleurs répandus sur la route. » En 1778, la circulation est complètement interrompue. Tous les Francs s'entendent pour former une caravane monstre de 2.000 chameaux, dont 1 .300 pour la nation française. Il s'agit de charger quatre bâtiments français qui attendent en rade depuis quatre ou cinq mois. De Tott venait de passer dans le cours de son inspection. Malgré sa qualité d'envoyé du roi et l'escorte sérieuse qui l'accompagnait il avait jugé prudent de faire le détour par Antioche pour éviter les Turcmènes (1).
En dehors de l'insécurité permanente de la route d'Alexandrelle l'échelle d'Alep passait avec raison pour l'une des plus tranquilles. « Les Européens, affirme de Tott, n'y ont jamais éprouvé aucune avanie capable d'intimider leurs spéculations. » Suivant Volney, les habitants « passent avec raison pour les plus civilisés de toute la Turquie. Les négociants européens ne jouissent dans aucun autre lieu d'autant de liberté et de considération de la part du peuple ». Olivier appelle les Alepins les hommes* les plus polis, les plus gais, les plus aimables de la Turquie. » Il ne pouvait pas se faire pourtant que la population d'une grande ville, la plus considérable de l'empiie après Constantinople et le Caire, où les Européens furent établis, vécût toujours paisiblement.
Les Chérifs, familles de descendants du prophète, dont on évaluait les membres à près de 50.000, formaient un élément particulièrement ombrageux et remuant. En 1770, sous prétexte de cherté des vivres, les chérifs se mutinent, assaillent le sérail. Les Francs se renferment dans leurs Kains et reçoivent des pierres (juand ils se risrjucnt h sortir. En 1775, nouveau soulèvement, nouvelle réclusion prudente des Européens. Mais c'était là des bourrasques passagères. La Porte se décide il réprimer les
(1) Olivier, qui voyage en Syrie, eu 1700, déplore aussi les brigandages des Kurdes et des Turcomans (T. Il, p. 301-302).
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insolences des chérifs ; plusieurs milliers sont mis à mort, d'autres quittent la ville, il n'en reste plus que 3 ou 4.000 familles. Mais les janissaires s'emparent ensuite du pouvoir et commettent les même excès. « La tyrannie des chérifs et ensuite celle des janissaires détruit autour d'Alep plus de deux cents villages dans un espace de temps assez court. Depuis lors, les douanes, le Karaclit et linipôt sur les terres ne produisent plus dans ce pachalic que 400 bourses au lieu de 800 qu'elles produisaient autrefois (1). » L'anarchie de la Syrie est alors à son comble. En 1790, une mésaventure unique afflige la nation. Une tartane de Marseille, richement chargée, est capturée dans la rade du Payas, voisine de celle d'Alexandrette, par un pacha rebelle qui s'enfuit ensuite dans les montagnes.
A Tripoli de Syrie, échelle en général paisible, les négociants ressentirent à diverses reprises les elTetsde l'anarchie turque. En 1719, une révolte de la population a pour conséquence le pillage de la maison du vice-consul français et de celles de plusieurs négociants. Une dépèche appelait avec beaucoup d'exagéiation cette échaulîourée, « l'alîaire la plus cruelle qui se soit passéedans le Levant depuis que la nation française y est établie (2). » En 1730, c'était le contre-coup de la révolution de Constantinople, qui avait mis sur le trône Mahmoud I""" : une première révolte éclatait contre le pacha Ibrahim, en octobre 1730 ; une seconde contre le pacha Osman, en avril 1731. « Les peuples, écrivait le consul, se sont servis de cette conjoncture pour se venger des vexations qu'ils soutYraienl delà part de leurs pachas (3). En 1772, au moment où toute la Syrie était à feu et à sang, la population de Tripoli est encore soulevée et les nations franques sont contraintes de donner une déclaration attestant que les rebelles ont agi dans l'intérêt de la Porte.
Mais l'anarchie fut surtout funeste à l'échelle de Seide et à ses dépendances Barut, Acre et Jatfa.
Les montagnes du Liban et de l'Antiliban avaient sauvegardé l'existence et l'originalité d'une véritable mosaïque de populations et de religions. Parmi les habitants de la Montagne, on
(1) Olivier, T. II., p. 312. Voir p. 309-312, de curieux détails sur l'abaissement des chérifs.
(2) Kelalion de ce qui s'est passé à Tripoli de Syrie, depuis le 10 février 1719 jnsquau 15 Aff. étraug. Mém. 1717-31.
(3) Relation très intéressante du consul Lemaire. Ibid,
distinguait les Maronites chrétiens, les plus nombreux et les plus pacifiques, les Druses musulmans tolérants, les Mutualis, chiites fanatiques, en minorité mais les plus guerriers et les meilleurs cavaliers de la Syrie. Voisins souvent en lutte par animosité de race ou pour se disputer les meilleures terres, ils n'avaient de commun que le mépris de l'autorité turque et Tamour de leur indépendance (1). Les pachas de Seide et de Damas leur avaient laissé toujours la plus large autonomie sans être pour cela mieux respectés. Au début du xvii^ siècle on avait vu le célèbre émir des Druses, Fakreddin, fonder autour de Seide un véritable état indépendant et en rester le maître pendent près de vingt ans (1613-1631). Suivant l'orientaliste Venture de Paradis, drogman de de Tott pendant son inspection, l'autorité et la rapacité du gouverneur de Seide ne pouvaient guère se faire sentir à plus d'un quart de lieue de l'enceinte de la ville. Pour « jouir de leurs montagnes et de leurs seigneuries », les émirs Druses lui payaient un tribut de 400 bourses (2), environ 500 000 livres ; les cheiks Mulualis, 200 seulement. Les cheiks Maronites acquittèrent un tribut analogue au pacha de Tripoli dont ils relevaient. Mais tous étaient plus exacts à revendiquer leurs privilèges qu'à en payer la rançon. En outre, pour la sûreté de ces domaines, le pacha était obligé de les affermer aux Puissances de la Montagne. « Ce moyen d'éviter les ravages, dit de Toit, n'assure pas toujours la rentrée des revenus et ces locations forcées entretiennent des querelles dont les accessoires changent souvent le fond du procès. »
Au xvii" siècle les Mutualis, vivant dans l'intérieur, étaient restés ignorés sur la côte ; aucun port n'était sous leur dépendance. Au milieu du xviii" siècle leur rôle y fut un moment prépondérant avec le fameux cheik Daher qui reprit, avec leur appui, les projets de Fakreddin. Le cheik arabe Daher, d'une tribu de ces Bédouins nomades nombreux surtout en Palestine,
<1) Volney. T. ii. p. 1-84. Des peuples sédentaires de la Si/iie. — Piigel de Suint-IMciTc, Ilisîoire des Druses, Paris \'{V.\, in-12. — Mémoire historiiiuc cl descriptif des Druses... 20 juillet 178ti. AIT. étrang. Mém. — Giovunni Mariti, Isioria dl l'accardiiio. I.ivoi-no, 17H7. in-l'i (détails .sur les émirs tics Druses JUHqu'cu 1772). — Mémoire pour servir à l'histoire des Druses, par feu M. Venture. Ann. des voyait'», T. iv, 1800. p. ;{2r>-;J72.
(2; M Ce tribut varie suivant <|ue la nation sait se faire redouter ; au couimciiceinent du itiécle il était de IK) bourses (2(H).(KIU livres). L'émir Mellieii for\-a IcH Turc» de le réduire A (M). Ku 1784, l'émir Vouscf en payait 80 et en promettait 90. » Volney, T. ii, p. m.
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commença à jouer un rôle vers 1715. Il commandait à Safed en Galilée ; devenu puissant et dangereux, il y soutient un siège contre le pacba de Damas en 1742. Daher comprend que pour consolider sa puissance il lui faut posséder un port. Il jette les yeux sur Acre et s'en empare en 1749 à l'âge de 63 ans « Acre, à la vérité, n'était qu'un monceau de ruines, un misérable village
ouvert et sans défense L'ancien port était comblé, mais la
rade de Haïfa qui en dépend offrait un avantage si précieux que Daher se décida à en profiter (1). »
Environ dix ans après, les Mutualis s'emparaient de Sour, qui n'était plus aussi qu'un village, et en faisaient leur entrepôt maritime. Au même moment Daher avait l'adresse de s'attacher ces tribus belliqueuses en lutte avec les Druses et consolidait avec leur appui sa prépondérance dans la Syrie méridionale que vingt ans de guerres venaient de fonder.
La puissance de Daher causa aux Français bien des tracas. En 1752 il est en conflit avec le consul de Seide au sujet des arrangements que celui-ci veut rétablir pour faire baisser le prix des cotons à Acre. De 1755 à 1756 la correspondance est encore remplie de plaintes contre ses méchants procédés et ceux des cheiks mutualis, Nassif le plus puissant, Ali Abbas et d'autres.
Les rapports deviennent meilleurs ensuite. En 1763 le nouveau cheik de Sour écrit au consul de Seide, Clairambault, « fort poliment pour prévenir qu'il regardait notre amitié comme l'héritage de ses pères et qu'il aimerait mieux perdre ses enfants que d'y manquer. » Quelque temps après Clairambault a, dans un jardin des environs de Seide, une entrevue avec tous les cheiks mutualis qui lui font les excuses les plus fortes de leur ancienne conduite et les protestations les plus vives d'amitié. L'un des fils de Daher, venant à Seide, reçoit l'hospilalilé chez le consul qui lui fait cadeau d'un fusil monté sur argent de 200 livres. Daher, très sensible à cette politesse, envoie des remerciements enthousiastes et invite le consul à l'aller voir en termes fort pressants.
Cependant la Porle avait juré la perte du vieux ckeik dont l'ambition grandissait avec l'âge. Elle avait nommé, en 1760, au pachalik de Damas Osman, un ennemi personnel de Daher, et avait confié ceux de Seide et de Tripoli aux deux fils d'Osman pour réunir plus de troupes sous son commandement. Calcul dangereux, car Osman, défenseur de l'autorité du sultan, se
(1) Volney, t. ii, p. 87.
souciait assez peu des ordres qu'il en recevait. D'ailleurs, le sort des armes n'avait pas favorisé les Turcs. Osman avait été baltu par le terrible Ali, fils du clieik dont le nom répandall la terreur. En 1768, Daher triomphant obtenait de la Porte une investiture officielle avec le titre de cheik d'Acre, prince des princes, commandant de Nazareth, de Tabarié, de Safed et cheik de toute la Galilée. Le résultat de celte lutte fut d'allirer sur les malheureuses populations les vexations du pacha dont les coffres étaient épuisés. Des révoltes éclatèrent en Palestine en 1765, 1767, 1769; elles furent étouffées par des vexations plus odieuses. L'agent de Venise à Jaffa, Jean Damiani, vieillard respectable, reçut cinq cents coups de bâton sur la plante des pieds et ne sauva sa vie qu'en remettant au pacha près de 60.000 livres.
La guerre turco-russe allait mettre la Syrie à feu et à sang et ruiner la puissance de Dalier qu'elle sembla d'abord devoir porter à son apogée. En 1770, Ali-bey, maître de l'Egypte, s'entend avec Daher (|ni s'empare de Jaffa, pour tendre la main aux Egyptiens. Mohammed bey, lieutenant d'Ali, envahit la Syrie avec une armée nombreuse en 1771, s'unitaux troupes de Daher, bat complètement l'armée des pachas sous les murs de Damas et s'empare de cette ville. Tout à coup Mohammed se retire avec une précipitation inexplicable. Osman croit pouvoir en profiter pour ruiner Daher ; il est de nouveau complètement battu par le fils du cheik. Pendant ce temps les Druses avaient embrassé la cause des Turcs, mettaient à feu et à sang la Bekàa, pays des Mutualis. En octobre 1771 cinq cents Mutualis, animés d'un larouche désespoir, les surprennent et les mettent en déroute. Seide sans défense tombe entre leurs mains. La Porte effrayée offre la paix au vieux cheik de 86 ans qui la refuse.
Bientôt la nouvelle de la révolte de Mohammed bey contre Ali, en Egypte, relève le courage de tous les ennemis de Daher. Sept pachas viennent assiéger Seide Daher est aidé par des frégates russes ; avec une armée très inférieure, Ali bey fugitif ne lui a amené que des troupes peu nombreuses ; ses fils battent et dispersent les Turcs devant Seide (juillet 1772). Pour punir les Druses alliés de ceux-ci, les Russes vont canonner Hariit et y brûlent trois cents maisons. En février 1773, après un long siège, Ali bey s'empare de Jaffa pour le com|)te de Daher. Puis, l'émir des Druses, Yonsef, trahi par Admed el Djezzar à (jui il a confié la défense de liarut, s'allie à Daher pour reprendixi aux
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Turcs son port el vient l'assiéger avec le concours des Russes. Vingt-cinq de leurs bâtiments bloquent la rade. Le siège se prolonge parce que les Russes, avant d'agir, exigent d'abord des sûretés pour le payement des 600 bourses qui leur sont promises. L'émir voudrait épargner le sang des habitants, tandis que Djezzar est décidé à opposer une résistance acharnée. Pendant ce temps la fermenlation règne dans toutes les montagnes du Liban et de l'Antiliban, les bandits eniplissent les routes et les caravanes sont en grand péril. La frayeur règne sur les côtes : les gens de Tripoli pris de panique à l'idée que les Moscovites, après la reddition de Barut, viendraient saccager leur ville, l'abandonnent. Enfin, Barut est rendue par Djezzar en décembre 1773. Malgré toutes sortes d'extorsions, les Russes ont encore 100 bourses à recevoir, ils commandent en maîtres dans la ville et font mine de vouloir la garder. Il était temps que la paix russo-turque fût signée.
Pendant ce long siège les Turcs avaient fait un nouvel effort malheureux en Syrie en 1773, Osman, renvoyé avec des pouvoirs illimités, envahit la plaine de la Bekàa avec les troupes de six pachas. Ali, fils de Daher, le bat encore et le vieux cheik accepte la paix qu'on lui offre avec le titre de pacha.
Mais les événements favorisent maintenant les Turcs. Les fils de Daher, mécontents des conditions de la paix, se soulèvent contre lui en 1774. Puis, au début de 1775, Mohamme^ bey, nouveau maître de l'Egypte, envahit la Palestine pour le compte des Turcs, s'empare de Jaffa et d'Acre. Daher est en fuite, quand la mort inopinée de Mohammed suivie du départ des Egyptiens, lui permet de rentrer dans ses places. Mais ce retour de fortune est passager. Les Turcs, débarrassés enfin de la guerre contre les Russes, peuvent maintenant agir par mer. Le capitan pacha Hassan, avec trois vaisseaux de guerre, reprend Seide et vient assiéger Acre. Daher se brouille avec le chef des Barbaresques, ses meilleurs soldats ; il veut fuir de la ville, monte à cheval pour gagner la campagne; un Barbaresque l'atteint d'un coup de feu, le renverse. Il est entouré, on lui coupe la tête; le capitan pacha la fait saler pour l'envoyer à Constantinople (1775) (1).
(1) Voliiey. T. ii, chap. xxv. Précis de l'histoire de Daher, p. 84-126. — Correspondance consulaire.
Toutes ces révolutions et ces guerres avaient accumulé dans le pays bien des ruines et les marchands des ports en avaient particulièrement pàti. Jaffa avait été dévastée par Mohammed bey en 1775 et 1500 personnes avaient été massacrées. La nation française de Seide avait été forcée de contracter de gros engagements et sollicitait les secours de la Chambre du commerce en 1776. Mais la chute de Daher fut considérée comme un malheur. De Tott et Venlure de Paradis, qui passèrent en Syrie l'année suivante, parlent de son gouvernement bienfaisant et Volney renchérit sur leurs éloges.
Dans les dernières années, il est vrai, les besoins de la guerre, les querelles entre Daher et ses fils et surtout l'avidité de son ministre Ibrahim, qui abusait de la confiance de l'octogénaire, avaient bien gâté la situation.
Malgré tout, la Syrie allait d'autant plus regretter la mort de Daher qu'elle tomba immédiatement sous le joug du fameux Djezzar (1). Quant à l'autorité de la Porte elle fut encore plus compromise. Le terrible Bosniaque, qui devait arrêter Bonaparte devant Acre, avait traversé de multiples aventures avant de trouver la fortune en Syrie. Chrétien d'origine, assassin à dix sept ans d'une jeune fille qui lui résistait, matelot, esclave d'Alibey, mameluk et kiachef en Egypte où il gagna au service de son maître son surnom de Djezzar (le boucher), fugitif à Constantinople, il avait fini par passer en Syrie; on l'avait vu tour à tour au service de l'émir des Druses, Y(Tusef, des Turcs, de Daher, qu'il trahit successivement. Daher mort, le capitan pacha Hassan n'avait vu personne plus capable de contenir un pays si profondément troublé. C'est ainsi que Djezzar devint pacha de Seide en 1775.
Il se sert de rautorilé de la Porte pour réduire à sa merci les populations du Liban. « La guerre qu'il a faite pendant plus de vingt ans à ces malheureux habitants des montagnes, écrit plus tard le voyageur Olivier, n'est qu'un tissu de perfidies et de trahisons, de pillages et de meurtres dont les détails feraient frémir. » Il oppose les uns aux autres les Druses et les Mutualis; il les combat, les trompe, les dépouille tour à tour. En cinq ans il lire de l'émir des Druses, Yousef, son ancien mailre, environ
(Ij Olivier, p. *2.'».'»-2ÎO : /'n'cM hinloriqtie de la nie irAhmcd Ih/ëzar. — K<linoiicl I^uckroy : Ahmed le hoiicher. — Saiiit-Yves ; Les ainhassndcs de France à Conttanllnople. Le comte de Clwiteul-Gou/fler. (IWv. de rrovcncc,
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quatre millions de livres, « somme d'autant plus étonnante, remarque Volney, que la ferme du pays des Druses ne moiitait pas alors à 100.000 francs. » Il ne cesse surtout de travailler à la perte des Mutualis chez qui le souvenir de Daher reste vivant; au bout de quelques années, celte malheureuse population est en grande partie détruite. Les frais de ces guerres sont un prétexte pour le pacha qui se dispense d'envoyer à Constantinople aucun tribut. La Porte reste fidèle à sa politique de temporisation ; elle reconnaît les usurpations qu'elle ne peut empêcher en attendant l'occasion de les punir. Djezzar obtient le titre de vizir et les trois queues en 1784; il est nommé pacha de Damas en 1785, tandis que le pachalik de Seide est laissé à une de ses créatures.
On avait vite ressenti les effets de ses vexations. Venture de Paradis écrit en 1777 que sa tyrannie « a déjà détruit en moins de trois ans tout le bien que le cheik Daher avait fait depuis cinquante ans. » Djezzar, en 1784, établit sa résidence et la capitale du pachalik à Acre pour profiter des fortifications élevées par Daher. Il veut y attirer tout le commerce et les autres ports, Seide, Barut, Jaffa, pâtissent de sa malveillance. Les Français sont attachés à Seide par une tradition séculaire ; c'est une raison de plus de désaccord avec lui. Il avait débuté par toutes sortes de démonstrations de politesse et d'amitié à l'adresse de notre consul, le chevalier de Taules. Mais, dès sa seconde audience, le pacha avait fait une demande de 100 bourses; grâce à l'entremise d'un négociant français d'Acre très lié avec lui on avait été heureux de transiger à 50 ; comme il en devait déjà 90 aux négociants, sa dette fut ainsi portée à 210.000 livres environ.
La nouvelle d'autres avanies soulevait l'émotion à Marseille. La Chambre du commerce écrivait au ministre Sartine, le 21 mars 1777, que la destitution du pacha devait être exigée. Aussi de Toit, qui passe quelques mois après sur un vaisseau du roi, affecle la plus grande froideur pour le Boucher ; il évite de le voir, de lui offrir des présents, d'échanger des saluts avec ses forteresses ; il se flatte même de l'avoir intimidé (1). Djezzar n'avait rien osé contre l'envoyé du roi, mais on écrivait en 1778, que ses vexations faisaient sortir de Seide « nombre de négociants de tout genre. »
(1) Mémoires. T. iv, p. 121.
Cependant Choiseul-Gouffîer compte s'attacher Djezzar par les services qu'il lui rend auprès de la Porte ; il l'aide à désarmer ou à rendre vaine la haine du capitan pacha Mehemet-el-Gazi. En 1785, on donne satisfaction au pacha, en transférant à Acre, sa capitale, le siège du consulat de Syrie et de Palestine. Le consul général Arasy quitte Seide où il ne laisse qu'un viceconsul (1). Le capitaine de cavalerie Renaudot, consul d'Acre, se flattait d'avoir gagné la bienveillance de Djezzar. Mais le contentement du consul n'était pas partagé par les négociants qui se répandaient plus tard contre lui en plaintes anières (2). De fait les vexations se multipliaient. Les plaintes affluaient en vain à Constantinople. Pourtant, jusqu'en 1789, ce tyran astucieux, autant que violent et cruel, avait relativement ménagé les Français. Il savait bien que leur commerce, presque indispensable à ses sujets, lui rapportait personnellement de beaux bénéfices ; malgré son sans-gêne vis-à-vis de la Porte, il appréhendait leurs plaintes et l'intervention de notre ambassadeur. Subitement, il oublia toute retenue à la suite de la révolte de son lieutenant préféré Selim, pour qui il venait d'obtenir les deux queues et la dignité de pacha. Selim, digne élève du maître, voulut le supplanter en le trahissant. Maître de Seide, il confia au consul, le marseillais Beaussier, un dépôt en or de 19 bourses, puis marcha sur Acre avec une armée nombreuse, comptant y surprendre Djezzar. Mais son audace et son habileté n'étaient pas à la hauteur de son ambition. C'est Djezzar qui le surprend et le met en fuite. Une lettre de Selim au consul Beaussier, lui réclamant son dépôt, tombe entre les mains du pacha, qui feint d'y voir la preuve d'une liaison secrète entre ses ennemis et les négociants français (3). Cependant, en passant par Sour, l'armée de Selim avait insulté le facteur français, pillé sa maison avec les marchandises qu'elle renfermait.
(1) I^ vicc-cDiiMiliit est exercé (l'al)or(l par le Marseillais Gaspard Isnord, h fwrtlr cl'octol)rc ou novembre 178.'>, puis par un autre Marseillais, Reaussier, ù partir (le septembre ITHCt. — Kenaudot, vice-consul d'Acre auparavant, prend lu titre de consul de Syrie cl l'alcstinc, mais n'est pas qualifié du titre de consul {{énéral. Ce cltan){en)cnt, (|ui icsta définitif, a échappé aux auteurn de l'excellente publication : l.cs coiisuldls (ht Levant, 3"» fascicule, p. 40-47.
(2> 24 février 1791. HH. 12. — Mémoire de 17»! . Mil. 11.
(3) ("est Olivier qui rnconle l'Iiintoirc «les lî) buur.ses. Dans la correspondance, il est seulement (jncHlion de I.TjOO piastres de droits de douane payés à Sélim.
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Dès lors, Djezzar ne parla plus des Français qu'en les accablant d'outrages et en les menaçant de les faire tous massacrer. Ne venait-il pas de se surpasser lui-même en faisant périr, avec des raffinements de cruauté, les femmes de son harem, souçonnées d'être entrées en relations avec ses ennemis et en trempant ses mains avec délices dans leurs entrailles fumantes ? Sa vengeance fut un moment retardée par l'arrivée de trois bâtiments de guerre français sur les côtes de Syrie. Mais, peu après leur départ, arriva un capidji de la Porte porteur d'un ordre qui enjoignait à Djezzar de restituer une somme de 26.000 piastres extorquée par lui aux Pères de Terre Sainte. La fureur de Djezzar est portée à son comble ; il renvoie le capidji, fait assassiner le drogman des Pères de Terre Sainte et avertit le consul Renaudot qu'il le fera égorger s'il ne s'éloigne promptement. Le même jour il défend de rien vendre aux Français sous peine de mort. Le 6 octobre 1790, Renaudot quittait Acre et se retirait à JufTa. Le 17, Djezzar ordonnait aux marchands d'Acre de quitter la ville dans le plus bref délai. Par grâce il leur accordait trois jours avec le droit de laisser derrière eux des commis qui, dans l'espace de huit jours, devaient leur expédier tout ce qu'ils abandonnaient dans leurs maisons, meubles, marchandises, etc. (1). Quelques-uns des négociants d'Acre rejoignirent Renaudot à JafTa. Les autres s'en allèrent à Tripoli, où ils furent suivis par ceux de Seide qui crurent devoir imiter leur exemple. Les pachas voisins, heureux d'une aubaine qui ne pouvait qu'accroître leurs revenus, firent d'abord le meilleur accueil aux réfugiés. Mais l'exemple de Djezzar était contagieux, Dervich pacha, gouverneur de Tripoli, réclamait bientôt un prêt de 20 bourses à la nation, pour lui faire reconnaître la grâce qu'il prétendait avoir accordée aux Français en les accueillant dans sa ville sans permission du G. S., et se livrait à des excès pour se venger de son refus.
En présence de la catastrophe, toutes les forces ne s'étaient pas unies pour obtenir une éclatante réparation de l'insulte faite à la France. La Cour, la Chambre du commerce, l'Assemblée constituante, étaient importunées par les récriminations réciproques de Choiseul-Gouffier, de Renaudot et des marchands.
(1) Olivier, p. 256. Arcli. de la Chambre de commerce, HH, 11 et 12. Ct. Un long mémoire du consul Renaudot, du !«' septembre 1793. AIT. étrang. Mémoires.
L'ambassadeur reprochait à ceux-ci d'avoir quitté Seide sans nécessité ; il voulait les y l'aire revenir et même à Acre, sans être trop exigeant sur les satisfactions à réclamer. Un firman du G. S. était envoyé à Djezzar pour lui ordonner simplement de recevoir les Français ; on n'avait même pas pris la précaution de le faire porter par un capidji pour lui donner plus de force. Le commandeur de Ligondès, à la tête des bâtiments de la slation du Levant, recevait l'ordre de ramener à Seide et à Acre consuls et marchands, en menaçant ceux-ci de les remplacer par d'autres s'ils faisaient quelque résistance.
Cependant Djezzar, au lieu de témoigner quelque regret, aggravait ses insultes. Le 12 février 1791 il faisait abattre le pavillon du roi sur la maison consulaire d'Acre et en livrait les morceaux à la populace pour les brûler. Puis il faisait démolir les coupoles de l'église des Pères de Terre Sainte, dans l'enceinte duKam français, et logeait ses soldats dans les maisons du Kam. D'ailleurs, il multipliait ses atrocités. Il livrait à la mort la plus ignominieuse le principal ministre de l'émir des Druses Yousef, sans tenir compte de son brevet de consul de France pour Barut. Bientôt Yousef lui-même, qui lui avait sauvé la vie, après avoir reçu du pacha les promesses et les serments les plus sacrés, subit le même sort et resta trois jours attaché à un gibet. Djezzar cherchait à faire payer par les Français eux-mêmes les sommes dont il avait besoin pour se défendre à Constantinople : il appliquait leurs débiteurs à la torture et leur extorquait de grosses sommes dont le payement ruinait indirectement les créanciers.
Aussi, les marchands restèrent-ils sourds aux objurgations de Ligondès. Quelle qu'ait été la vérité des griefs réciproques des marchands, du consul et de l'ambassadeur, on ne peut s'empêcher d'admirer la fermeté de la délibération motivée remise au commandant des bâtiments du roi à Tripoli, le 12 avril 1771 : « Nous savons que l'on est souvent forcé de plier aux circonstances ; nous répondons à cela que nous avons tous l'honneur d'être Français et par conséquent sensibles à l'honneur. Nous .sommes presque tous anciens dans le Levant, entendant la langue du pays ; nous voyons que la conduite de Djezzar à notre égard a fait dans tous les environs et sur tous les esprits la sensation la plus vive. Tous ont les yeux sur nous pour voir l'issue Ue nos réclamations et des démarches de M. l'ambassadeur auprès de la Porte. »
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Ligondès avait reçu pour instructions d'aller trouver Djezzar jusqu'à Damas si c'était nécessaire ; les marchands osaient le dissuader de faire un pareil voyage. « Djezzar serait bien glorieux de nous voir ajouter ce nouveau trophée à la vaine gloire dont il se repaît. »
Les marchands réfugiés à Jaffa imitèrent l'attitude de ceux de Tripoli et le commandeur de Ligondès dut quitter les côtes de Syrie à la lin de l'été, sans avoir pu remplir sa mission. Ce fut pour l'ambassadeur un nouveau grief contre les marchands. Sans doute, à la lin de la nouvelle guerre contre les Russes, l'impuissance de la Porte, plus grande que jamais, rendait le rôle de Choiseul-Goulfier bien difficile. Mais l'attitude des négociants était seule digne de la France : il ne fallait pas rentrer dans les Kams de Seide et d'Acre, tant que Djezzar commanderait en Syrie.
L'anarchie fut bien plus désastreuse en Egypte qu'en Syrie. Elle y éclata plus tôt pour ne plus cesser ses ravages jusqu'à la lin du xviii' siècle. En 1517, le sultan Sélim avait renversé la dynastie dessoudans mamelucs, maîtres de ce pays depuis 1258, qui l'avaient habitué déjà aux agitations et aux révolutions. Mais la domination turque n'avait jamais été fortement établie. Le peu de solidité d'une conquête trop facile et l'éloignement avaient, en effet, décidé Selim à instituer en Egypte un régime tout différent de celui des autres parties de l'empire.
Le pacha d'Egypte occupait solidement le Caire, la seconde ville musulmane, dont la soumission assurait celle du pays, et Alexandrie, grosse bourgade assez misérable parce qu'elle n'était plus que l'avant port de la capitale. (1) Les Turcs n'étaient pas établis dans le reste du pays ; ils n'avaient aucun contact avec la population pour l'administration. Celle-ci avait été laissée par Selim aux anciennes autorités locales. Dans chacune des vingtquatre provinces commandait un bey mameluc ayant sous ses ordres ses Kiachefs, gouverneurs de villes secondaires ou de
(1) Faute de moyens précis d'évaluation on continuait à attribuer au Caire des clîiffres de population très différents. De Tott et Savary parlent de 700.000 liabitants. Voluey croit devoir réduire son estimation à 250.000. Tous les voyageurs s'accordent à en faire la seconde ville de l'empire. — Alexandrie n'aurait eu qu'environ 6.000 habitants.
subdivisions rurales. A la tête des bey§ deux principaux dignitaires: le cheik el beled, <,( commandant du pays », l'émir badji, cbefdela caravane de la Mecque. Beys et kiachefs administraient avec de grands pouvoirs.
Le principal souci de la Porte était de tirer beaucoup d'argent du pays. Le pacha devait surtout assurer la levée des tributs : l'un, fixé en 1517 à 560.000 piastres asselani, environ 1 .680.000 livres et porté plus tard à 800.000, était envoyé àConslantinople ; l'autre, de valeur égale, était porté chaque année à la Mecque par la caravane. En somme, pour parler la langue d'aujourd'hui, les Turcs avaient établi en Egypte une sorte de protectorat qui respectait largement les institutions du pays conquis. Même, le nom de république d'Egypte était écrit dans le traité conclu par Sélim avec les Mamelucs(l). Mais le protectorat était appuyé sur une force militaire imposante, la seule qui subsistât, celle des milices.Leur nombre variait ordinairement de 12.000 à 15.000 hommes, fantassins surtout, divisés en sept corps. Ceux des janissaires et des azaps étaient de beaucoup les plus nombreux et les plus puissants (2). Les officiers des milices et les principaux beys composaient le divan ou conseil du gouvernement et y disputaient la prépondérance au pacha. Ainsi trois pouvoirs se surveillaient, se faisaient contre poids et assuraient la Porte contre l'éventualité d'un soulèvement du pays ou des entreprises personnelles d'un pacha trop ambitieux. Pendant deux siècles environ les sultans purent s'applaudir de la politique de Sélim L
Mais l'équilibre ne pouvait subsister que si la balance était tenue par une main sûre, capable de la redresser. L'aff'aiblissement du gouvernement central rendit la Porte trop défiante visà-vis des pachas. Mal soutenus ou desservis ceux-ci laissèrent le Divan étendre ses pouvoirs. D'abord les milices en profitèrent, surtout celle des janissaires, forte à elle seule de 6.000 à 8.000 hommes et puissamment organisée. Au début du xviii* siècle, la puissance prépondérante en Egypte c'était l'odjak, corps des officiers, des janissaires. Pour protéger le commerce la lactique
(1) Texte dans Savnry. t. II, p. 197-200 (V. de Hammer).
(2) Voici d'apri^s l'crry (part III, p. l.').')), la composition des milices vers 1740: Janissaire» r» à 7.000;azapH. :Jà4.0(M); niutcfaiaciis. 1.000 ; cliiouses. 1.000; tofetitlH, Kiumclin, tcherkcc», 5(M) cliacun. — Le consul do Maillet, dans un de ne» .NK-moireH nur rP:nyptc (Uihl. nat. mss. fr. 20..'no, fol. ,')7-Gl\ distingue Mulunient Jeu Jaiilttiiuirc!!, 0 A H.O(K), les a/aps, 'A i\ 4.(K)0, les hispaplies ou Inpnliiit. cavallcril, toujours 3 000 et les bnchaoux, autre corps d'infnnterle, pas plun de r>00.
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des consuls français fut alors de s'appuyer sur la toute puissante milice.
Cette prépondérance ne dura pas. Dans la première moitié du xviii' siècle les milices durent abandonner peu à peu la toute puissance aux Mamelucs, redevenus les maîlres du pays. Il n'y faut pas voir une revanche des indigènes contre les Turcs; les Mamelucs n'étaient pas moins étrangers au pays que les milices elles-mêmes. Phénomène singulier qu'il faut expliquer par l'influence du climat sur des gens du Nord transportés dans un pays débilitant, par celle du vice invétéré qui les vouait tous à l'homosexualité, les esclaves mamelucs n'avaient jamais fondé de familles durables au delà de quelques générations. Ils continuaient à se recruter par l'importation continuelle de nouveaux esclaves : les pays du Caucase, Circassie, Mingrélie, Abkhazie, Géorgie, fournissaient les plus nombreux et les plus appréciés, puis les pays chrétiens des Balkans, la Pologne, la Russie méridionale.
Par avarice les pachas laissèrent diminuer de moitié les forces des milices dont ils détournaient les payes à leur profit. Plus tard, les beys devenus puissants prirent à tâche d'avilir ce qui en restait. « Aujourd'hui, dit Volney, les janissaires, les azabs et les cinq autres corps ne sont qu'un ramas d'artisans, de goujats et de vagabonds qui gardent les portes de qui les paie et qui tremblent devant les Mamlouks comme la populace du Caire. » Par surcroit de précaution les beys introduisaient leurs esclaves affranchis dans les grades des milices. Enfin les janissaires et autres soldats étaient devenus les clients des beys, par suite d'une transformation profonde dans leur condition. Longtemps, pour les tenir sous la dépendance des pachas, il leur avait été défendu de rien posséder en biens fonds. Leurs chefs obtinrent la permission d'acquérir des terres, des villages. Dès lors il leur fallut ménager les beys gouverneurs de provinces. Le nombre des Mamelucs s'était accru en même temps que celui des milices diminuait, sans devenir jamais considérable. On l'évaluait à 8.500 environ à la fin du xviii* siècle et parmi eux il y avait beaucoup de tout jeunes gens. Qu'une troupe aussi minime d'étrangers ait pu si longtemps tyranniser un malheureux pays, il y a de quoi étonner. Mais, au milieu d'une population paisible, habituée au joug étranger et à l'anarchie, les Mamelucs restaient la seule force militaire et celle qui convenait au pays. Les vastes
plaines des rives du Nil dans la basse Egypte semblaient à la merci de leur rapide cavalerie (1).
Chaque bey, pour se faire une clientèle nombreuse attachée à sa fortune, multipliait le nombre des esclaves et des affranchis de sa maison. Celle d'Ibrahim bey comptera six cents mamelucs, les moins nombreuses en avaient de cinquante à deux cents. Comme le sort du gouvernement se décide toujours au Caire, les beys prennent tous l'habitude de résider dans la capilale. La place de l'Etbekieh est bordée de leurs palais. Ils laissent leurs kiachefs et autres subalternes dans les provinces ; à chaque occasion kiachefs et mamelucs accourent dans la capitale pour soutenir leurs patrons. Avec la prépondérance des beys le pouvoir des pachas tomba beaucoup plus bas que du temps de la puissance des milices. Le représentant du sultan n'a plus même un rôle de parade ; gardé à vue dans le chàleau du Caire, il est plutôt prisonnier des mamelucs. La politique de la Porte continue à contribuer à l'abaissement des pachas. Tantôt elle envoie au Caire des hommes de mérite connus par leur énergie, d'anciens grands vizirs, avec des instructions énergiques ; tantôt elle leur suscite secrètement des ennemis parmi les beys et les officiers des milices.
Aussi les rivalités des pachas, des milices et des beys produisent une anarchie profonde marquée par une suite ininterrompue de révolutions. Les catastrophes n'en sont pas très sanglantes. On se dispute la possession du chàleau du Caire « qui peut à peine mériter ce nom », dit de Tott connaisseur en fortifications. Le maître de cette unique et peu redoutable citadelle est assuré de la soumission de la ville, qui entraîne celle de toute la basse Egypte. Les chefs du parti vaincu s'enfuient dans le Saïd (2), refuge de tous les exilés ; leurs clients se rallient en foule au vainqueur en attendant une autre révolution. L'affaire débute par un certain nombre d'assassinats et se termine de même, puis on procède au partage des dépouilles des vaincus. Parfois aussi la guerre se prolonge des années entre les mailres du Caire et les réfugiés du Saïd, sans aucune action sérieuse, sans résultats décisifs. Chaque révolution est une aubaine pour les brigands et les Bédouins. Au premier bruit venant du Caire, leurs tribus
(1) Au sujet de rorKimisatioii et de lu valeur des Mamelucs, voir Vulney, I, l&MHU.
(2) Nom urube il»' l;i IkiiiU- ligypte.
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errantes montent à cheval, infestent les chemins et se livrent au pillage. Le Caire, séjour desbeysetdes milices, foyer et théâtre des révolutions, en souffre particulièrement. Malgré tous les ménagements les Francs n'y peuvent éviter les insulles, les vexations, surtout les multiples extorsions d'argent, les emprunts forcés qui risquent fort de n'être pas remboursés, quand les beys emprunteurs sont chassés et dépouillés.
D'ailleurs l'Egypte est le pays de l'empire où les Francs sont le plus mal vus. La population du Caire ou d'Alexandrie applaudit aux coups qui leur sont portés, se plaît à leur témoigner sa haine et son mépris. Consuls, marchands ou voyageurs affirment que cette inimitié s'accroît au cours du xviii*' siècle, comme si les malheurs et la misère croissante du pays aigrissaient contre les étrangers une population ignorante. Les Français n'avaient pas l'avantage d'être logés dans un kam comme en Syrie; ils ne pouvaient donc pas, au milieu des troubles, s'enfermer dans une enceinte bien close et respectée. Au début du xviii*' siècle on leur avait imposé le port du calpas, coilïure des juiis et des raïas; et ils regrettaient en vain la cesse (chéchia) qui les distinguait auparavant et les faisait respecter (1). Même, à cette occasion, un marchand avait alors reçu la bastonnade sur la plante des pieds par ordre de l'uga des janissaires. Cet attentat inouï dans les échelles était resté impuni. Plus tard, en 1757, un autre janissaire aga devait encore trouver un prétexte d'avanie en interdisant aux Français les vêtements qu'ils avaient toujours portés.
La série des grandes révolutions commence vers 1725 (2). L'avenir est alors encore indécis. Pendant vingt ans, pachas, milices, beys, peuvent se disputer la prépondérance, en escomptant tour à tour le succès: c'est une période de transition.
De 1725 à 1730 tout le pays est agité par la première grande lutte entre les beys et les pachas. Tcherkès Mehemet bey veut s'emparer du pouvoir, dépose un pacha et se débarrasse de ses adversaires par une série de meurtres. Un nouveau pacha ruine sa puissance. Tcherkès, fugitif en Barbarie, obtient à Constantinople son pardon et peut revenir en Egypte se mettre à la tête
(1) Voir mon Histoire du commerce au XVII' siècle, p. 468-69.
(2) La correspondance consulaire, conservée aux affaires étrangères, permet de suivre jour par jour les troubles du Caire.
des rebelles du Saïd en 1729. Défait par les beys du Caire il périt dans un combat en 1730. Tel lut le premier grand effort des beys pour s'emparer du pouvoir. Les Français continuaient alors à s'appuyer sur la protection des janissaires et des pachas et l'achetaient assez cher (1). Du moins la protection obtenue était assez efficace. Aucune avanie sérieuse n'esta enregistrer jusqu'à 1730. D'ailleurs, les pachas qui se succédaient, dociles aux instructions de la Porte, se montraient tous fort amis de la nation.
Il semble que leur premier effort ait épuisé les beys. Les milices reprennent la prépondérance. Osman Kiaya, chef des janissaires, gouverne appuyé, il est vrai, sur Ali bey, le vainqueur de Tcherkès, « l'homme du monde le plus emporté et le moins soumis au Grand Seigneur. » Le consul Pignon écrit le 27 février 1731 : « Ce royaume n'a jamais joui d'une plus grande tranquillité. Osman est beaucoup dans nos intérêts aujourd'hui. » (2) Mais les divisions de la nation sont toujours un danger de plus. L'autoritaire consul Pignon, comme son prédécesseur de Maillet, trente ans auparavant, a soulevé une partie des marchands contre lui. En 1734 il veut faire arrêter cinq d'entre eux, coupables d'avoir tramé l'exil du premier drogman. L'un d'eux s'enfuit chez Ali bey et l'excite contre le consul qu'il menace de faire périr. Pignon a recours à la protection d'Osman Kiaya. Tout cela coûte cher. Osman veut bien soutenir les Français contre les beys à condition de pouvoir satisfaire lui-même son avidité.
Le 15 novembre 1736 une étrange révolution éclate au Caire. Dans une assemblée du Divan, les principaux chefs du gouvernement, parmi eux Osman Kiaya et Ali bey, sont assassinés. Le pacha, instigateur de la révolution, n'en profita pas. Trois nouveaux chefs furent à la tête du gouvernement : Osman bey, le Kiaya des janissaires et le chef des Azaps. Ce dernier ayant été assassiné en 1740, le pacha soupçonné de connivence fut, pour la première fois, emprisonné après sa déposition. Cette insulte plus grave semble réveiller la Porte ; un vigoureux effort est fait, Osman bey est renversé en 1743. Ces troubles sont l'occasion tt d'avanies inouïes » pour les marchands du pays ; les Francs n'y échappent pas. Fn 1745, le consul d'Angleterre subit « la plus cruelle avanie qui ail élu faite aux nations franques depuis leur
(1) Voir une lettre Hu consul Pignon, 1.3 jnnv. 17.31 .
(2) IIUIIIIU5I (iiii|M>Hitioii» toutes relulivvs ooininc le inoiilreiil d'autres lettres d'f^gyptc. Le Kiaya ctt suutenu par le pncha.
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établissement en Egypte. » D'Amirat, consul de France, a de la peine à défendre les Vénitiens ellesLivournais ses protégés; pourtant « la nation française n'a point encore été entamée » en 1743. Son tour vient alors et, dans une lettre du 16 juin 1744, d'Amirat donne de longs détails sur les extorsions des commandants. Pendant quatre années tout le pays est en fermentation ; on ne sait qui commande. Enfin, en 1747, une révolution des plus sanglantes donne le pouvoir à Ibrahim chaoux qui va le garder et porter de rudes coups à l'autorité de la Porte. Ibrahim appartient encore au corps des janissaires, mais il ne peut se maintenir qu'en s'appuyant sur les beys. C'est la lin de la période de transition ; les pachas ne sont déjà plus rien, les milices jouissent des restes de leur puissance.
Pendant sept ans l'autorité d'Ibrahim est absolue. Il ne permet aux consuls d'avoir de rapports avec le pacha que pour les présents d'usage ; encore, avant de les faire, faut-il lui en demander la permission. Aussi les consuls sont-ils dans l'embarras au sujet de l'attitude à tenir vis-à-vis du représentant de la Porte. En 1749 de Lironcourt se flatte, après de longues difficultés, d'avoir obtenu audience du nouveau pacha, homme dur et lier, deux fois grand vizir. « J'ai eu, écrit-il, une pelisse de zibeline qui est la plus haute marque de distinction et il y a eu 14 cafetans distribués aux ofliciers du consulat et à la nation. Voilà l'article de la pelisse bien établi au Caire. » Le consul anglais se hâte d'envoyer son présent et de demander à être reçu. Audience et présent sont refusés avec le dernier mépris. Après cet exemple le consul de Venise n'ose se hasarder et, pendant six mois, l'Anglais et le Vénitien devenus la fable de la ville restent dans la même posture ridicule. Mais l'hostilité du pacha n'importe guère. Lironcourt écrit encore en 1749 ; « Il n'y a actuellement qu'un seul maître et ce maître est Ibrahim chaoux. »
L'année suivante, en quittant son consulat, il s'embarquait clandestinement pour Constantinople, afin de ne pas donner ombrage au maître du pays. Vaine précaution : Ibrahim frappa la nation d'une des avanies les plus fortes qu'elle eût essuyées depuis longtemps (1750). Le nouveau consul, de Jonville, fut aussitôt aux prises avec une série de difficultés. Il vil ses audiences relardées parce qu'on refusait de le laisser passer à cheval devant l'odjak des janissaires. La nation était forcée d'accepter la palle (ferme) du séné qui donnait de grosses perles
et cette nouvelle charge pesa sur la nation jusqu'à la Révolution. En 1779 les négociants marseillais, majeurs des maisons du Caire, réclamaient 360.000 livres perdues à la vente du séné qu'ils avaient été obligés d'acheter du gouvernement d'Egypte à des prix onéreux.
Les querelles religieuses offraient en outre de fréquentes occasions de vexations. Les patriarches des Coptes et des Grecs, inquiets de la propagande des missionnaires catholiques et des conversions qu'ils obtenaient, saisissaient toutes les occasions de les atteindre. Il est vrai que les Religieux provoquaient leurs ressentiments par leurs mépris. En 1738 la reconstruction d'un grand hospice des Pères de Terre Sainte, objet d'un catchérif du G. S. avait suscité une sédition et le pillage de l'église des Pères. En 1753 la jalousie des Grecs leur cause une avanie formidable de 175 bourses, soit 220.000 livres environ. Toutes les années suivantes, en 1756 et 17'8 notamment, la nation est inquiétée par la continuation de ces querelles et déjà l'ambassadeur des Alleurs propose au ministre de transférer la nation du Caire à Alexandrie.
Le dernier coup devait être porté à l'autorité turque et à la puissance des milices par le fameux Ali bey qui, le premier, songea nettement à faire de l'Egypte un état indépendant londé sur la toute puissance des Mamelucs.
Esclave d'Ibrahim, d'origine incertaine, circassienne peutêtre, Ali se distingua bientôt par sa bonne mine, sa force et son adresse à tous les exercices en honneur parmi les Mamelucs. Favori de son maître, il était devenu rapidement kiaclief, puis bey avant l'âge de 25 ans. Malgré sa popularité et son audace, il était trop jeune à la morl de son maître pour s'emparer du pouvoir ; il lui fallut plus de (|ualorze ans de luttes pour triompher de nombreux rivaux.
La morl d'Ibrahim (1) livrait de nouveau l'Égyple à l'anai-
(1) • Enleva* par une flOvre cniiséc par l'uHaf{e immodéré (rinf^rédictits pouioppruclicr se» feiiimc». » Lctlrc du consul, de .loiiville, '2(5 novembre 17.'J4. Voliiey place par erreur la morl d'Ihraiiini en ITri?. Il se plaint que Savary ait uccucilli sans critique les récits <|ui lui furent faits en Kfjypte. Savary est, en effet, très inexact, mais N'olney a besoin, lui aussi, d'êtie contrôlé cl rectifié. Ix'ur cbronoloKic. à toi^ <leux. est fantaisiste. — Savary. lA'ttre .W'I, p. 2(»8-25<l . Ilitlnire d'Ali bey. - Volncy, cliap. .\III, p. 103-130 : Précis de VMilolre d'Ali bek.
l'anarchie turque 305
chie. D'abord un partage du gouvernement à l'amiable fut fait entre quatre ou cinq chefs de factions. Ali bey, appuyé sur les Azaps, devint émir hadji, seconde dignité parmi les Mamelucs. Abderraman Kiaya, chef des janissaires, lui disputa le pouvoir ; il semblait le maître en 1755, puis quitta la partie en 1756. Azaps et janissaires furent frappés tour à tour. Le pays resta très troublé pendant plus de dix ans. Les pachas en profitèrent pour essayer une dernière fois de restaurer leur autorité. Mais, en mars 1768, Ali demeure le maître absolu et, pendant quatre ans, son autorité n'est plus contestée. En dehors de ses 6.000 Mamelucs il soudoie 10.000 Mograbis ou Barbaresques. Il élève successivement seize des Mamelucs de sa maison au rang des beys ; l'un d'eux est janissaire aga.
Alors il laisse voir de vastes desseins. Sans se proclamer indépendant, il rompt tout lien avec la Porte, ne veut pas voir le pacha, refuse pour la première fois le tribut annuel et bat monnaie à son coin en 1768. Il pacifie pour la première fois la haute Egypte. Un de ses lieutenants va prendre La Mecque et y établir un chérif de son choix en 1769. L'année suivante il envoie son gendre et favori, Mohammed Abou Dahab, aider le cheik Daher à fonder en Syrie un autre état indépendant qui mettrait l'Egypte à couvert des Ottomans. Le succès de cette expédition, la prise de Gaza, Rama, Naplouse, Jaffa, la défaite des Turcs devant Damas et l'occupation de cette ville semblent porter sa fortune à son comble quand la retraite soudaine de Mohammed gagné par les Turcs change la face des choses. De retour au Caire, le traître est d'abord contraint de fuir dans le Saïd; il y est bientôt rejoint par de nombreux mécontents; il revient et menace le Caire. La trahison inattendue d'un autre de ses favoris, Ismaël bey, décide la défaite et la fuite précipitée d'Ali qui emporte ses trésors et va se réfugier auprès du cheik Daher (avril-mai 1772j. Au bout d'un an, le courage d'Ali est relevé par l'accueil et les encouragements du vieux Daher, par ses succès en Syrie, par les promesses des Russes avec lesquels il entre en pourparlers, enfin par les avis qu'il reçoit du Caire. Au printemps, il reparaît en Egypte sans attendre les secours des Russes. Blessé dans le combat du l^"" mai 1773, il tombe entre les mains de Mohammed bey et meurt le 7 mai des suites de ses blessures ou par le poison, âgé de 45 ans environ. Les Turcs étaient délivrés de leur plus redoutable adversaire.
Ali bey avait fait cesser pour quelques années l'anarchie et ce
fut un grand bienfait. S'il fallait en croire Savary, qui passa en Egypte six ans après sa mort, ce soldat de fortune avait les qualités d'un véritable homme d'état. L'auteur des Lettres sur rÉgypte vante sa générosité, sa justice. La légende s'était emparée aussitôt d'Ali bey le Grand et, d'autre part, la biographie que lui consacre Savary sent trop le panégyrique. Mais Volney parle aussi, d'après les négociants européens, delà bonté de son administration et de son zèle pour la justice. Ali fut sans aucun doute bien supérieur à tous les maîtres que le hasard des révolutions donna à l'Egypte. Il paraît non moins sûr qu'il comprit tous les avantages du commerce, qu'il aurait voulu ramener vers Suez, le Caire et Alexandrie le trafic de l'Inde et qu'il témoigna de la bienveillance aux Francs. Il enleva les douanes aux Juifs et les donna à des chrétiens de Syrie (1) en leur recommandant de favoriser les négociants européens. Mais ces dispositions ne prévalaient pas toujours sur les habitudes d'un gouvernement sans règle et sans frein. De plus, la réserve persistante des Français à l'égard du bey lui avait inspiré de la méfiance à leur égard, tandis que les Vénitiens n'avaient pas hésité à le flatter et à le servir. Un marchand vénitien nommé Roselti servait au bey de conseiller intime. Aussi, en 1773, Ali offrait son alliance à Venise pour l'aider à reprendre aux Turcs les îles de la Méditerranée orientale et à relever son commerce ; en 1771-72, il s'adressait aux Russes. La France était trop attachée à la Porte pour pouvoir le servir.
Venture de Paradis affirme que, pendant les années qui suivirent la mort d'Ibrahim Chaoux, lesMamelucs qui se disputaient le pouvoir laissèrent les nations franques assez tranquilles. En effet, la correspondance ne mentionne que de menus incidents. En 1761, un Français est trouvé assassiné dans sa maison. On découvre (jue le coup a été organisé par un kiaclief. Le janissaire aga fait exécuter six auteurs du crime et exiler le kiachcf. « Jamais, écrit le consul, il n'avait été fait au Caire, en faveur des Français, un coup d'autorité aussi véhément; aussi a-t-il laissé dans le pays des impressions qui ne s'effaceront pas aisément. » Eu lHui, tout change. Ali, cheik el beled, fait une première avanie aux Pères de Terre-Sainte. Encouragé il veut
(1) (>CH chrcticn.s C'tiiicnt vciiu.s de Daiua.s au Caire dans la pi-uiuière partie du XVIII' nIccIc; le siierÙH de cch .Syriens en avait nttlr<^ d'nutrcs: ils étalent environ 600 ver» 1780. Volney, Voyayc. T. i, p. 'i()4.
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renouveler celle de 1753 restée fameuse. Le dimanche, pendant la messe, le vice-préfet, trois religieux, des prêtres et quelques catholiques indigènes sont enlevés dans l'église des Pères et conduits dans les prisons du bey qui réclame 500 bourses, réduites finalement à 200, environ 250.000 livres, par l'intervention du consul ; la nation est obligée d'emprunter pour fournir l'argent aux Pères. Les sujets de plaintes (1) se multiplient pendant l'anarchie causée par l'exil d'Ali bey en 1767 et c'est pourquoi le consul d'Amirat se réjouit du retour du cheik el beled, moins tyrannique que les beys qui l'avaient chassé. Mais la situation n'est pas améliorée. Les plaintes se succèdent en 1768 et 1769 (2), On dresse un mémoire où il est question d'abandonner le Caire et de ramener la nation à Alexandrie. Cependant le commerce n'y est guère plus en sûreté. Les officiers même des vaisseaux du G. S. se mettent de la partie. En septembre 1769, le vice amiral turc, qui s'était déjà signalé l'année précédente par des vexations, rançonna tous les bâtiments français chargés, ce qui ne s'était jamais fait, permit que la milice de sou vaisseau vint à main armée insulter Voquelle, habitation des Français et qu'elle commît les « violences les plus atroces » à bord d'un bâtiment dont le capitaine fut maltraité et soulïleté. Aussi le consul, d'Amirat, dégoûté demandait avec insistance son rappel d'une échelle où il n'était revenu en 1760 qu'avec la plus grande répugnance « fondée sur la connaissance des désagréments du pays ». Les avanies ou prêts forcés avaient endetté la nation; en 1769, la Chambre du commerce proposait des arrangements au ministre pour une première liquidation. Une seconde fut nécessaire en 1775: 300.000 livres furent avancées par la Chambre à l'échelle du Caire pour l'aider à payer ses dettes. Venture de Paradis, alors drogman au Caire, juge ainsi cette période : « Le règne d'Ali bey fut très orageux pour notre nation, des fournitures forcées, des prêts considérables en argent qui ne furent jamais remboursés lui ont coûté des sommes immenses, mais le commerce était avantageux et il indemnisait des pertes. »
Ali ne devait pas avoir de successeur. Aucun des beys qui se
(1) V, ci-dessus, p, 270, l'affaire du drogman Roboly.
(2) Cependant d'Amirat écrit le .3 décembre 1770, à propos d'un prêt de 100 bourses : o II ne me parait pas que l'intention du bey soit de causer aucune perte à la nation qu'il favorise et qu'il protège. » 11 n'y avait rien de plus changeant que l'attitude de ces tyrans capricieux plus impulsifs que i-éfléchis.
disputèrent l'Egypte après lui n'eut sa puissance ni ses qualités. Mohammed bey, le traître qui l'avait renversé, allait bientôt mourir, en 1775, dans sa seconde expédition de Syrie. Il laissa la mémoire d'un tyran soucieux seulement de satisfaire son avidité. Il avait affecté de reconnaître l'autorité de la Porte qui l'avait soutenu. Après une interruption de six ans, le tribut avait été de nouveau envoyé à Constantinople, mais c'était tout ce que les Turcs avaient gagné à la chute d'Ali. D'Amirat, très inquiet d'abord des dispositions du nouveau maître du Caire pour les Français, avait constaté qu'elles n'étaient pas aussi mauvaises qu'il l'avait craint d'abord et, de fait, en satisfaisant à quelques demandes telles que celle d'un carrosse de 6.500 livres, « la nation n'eut à se plaindre d'aucune injustice criante. »
Après la disparition de Mohammed, la confusion et l'anarchie la plus profonde ne devaient plus cesser de régner en Egypte. Ibrahim et Mourad beys, tous deux Circassiens d'origine, esclaves et favoris de Mohammed, élevés ensemble dès l'enfance, se disputèrent la succession de leur maître. Mourad était ardent, généreux, magnifique ; Ibrahim économe et plus riche, plus réfléchi et plus adroit. Craignant de se mesurer, ils partagèrent l'autorité : Ibrahim fut élu cheik el beled, Mourad émir hadji.
Mais l'ancien parti d'Ali groupe tous les mécontents el se reforme contre les héritiers de Mohammed. Isinaël, le plus ancien des beys, créé du temps d'Ibrahim, et Hassan, chefs de cette faction, chassent du Caire Ibrahim et Mourad, en juillet 1777 (1). Retirés au Saïd, ils reviennent bientôt à la tête d'une armée. Ismaël marche contre eux, voit ses troupes débauchées par ses lieutenants comme lui-même avait débauché celles d'Ali en 1772. Réduit au même sort que son maître, il s'enfuit précipitamment du Caire avec 50 chameaux chargés d'or, d'argent et d'objets précieux. Hassan plus tenace restait au Caire ; il fallut une nouvelle révolution pour s'en débarrasser. Savary, qui en fut témoin, en donna un récit sans doute plus exact que le reste de sa narration (2). Hassan finit par rejoindre Ismaël dans le Saïd où ils essayèrent de reconstituer leur parti.
Ibrahinu't Mourad restaient maîtres absolus au Caire, en 1779. Ch.'i'iiii d'eux songt'îiil m supplanter l'autre sans en avoir le cou-
(1) Voir le iH'cit (le cette rcvulutiun duns les Mémoire» (IV, 10:)-lU6i, de de Tott qui en l'ut tC'inoiii.
(2) Letlre$, T. it. p. 'i«'2-2G3.
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rage et plusieurs années se passèrent au milieu des intrigues sourdes. En 1783, ils résolurent de se débarrasser de la faction du Saïd qui devenait menaçante. Mourad, pour préparer son expédition, leva sur le commerce du Caire une contribution de 2.625.000 livres ; mais Hassan et Ismaël se dérobèrent dans la Haute-Égyple, et le bey jugea sage de revenir au Caire où d'autres beys devenaient menaçants. Après l'exil de ceux-ci, Ibrahim dû se charger à son tour, à la fin de 1783, d'aller combattre les rebelles. Mais il préféra entrer en négociations ; Mourad se crut trahi, sortit du Caire et s'enfuit au Saïd. La guerre semblait inévitable ; les deux rivaux n'osèrent se mesurer et se réconcilièrent (1). En 1784 les mêmes faits se renouvellent ; Mourad quitte de nouveau le Caire, mais sa contenance est si menaçante qu'Ibrahim intimidé s'enfuit à son tour au Saïd. Il en revient en mars 1785 et un nouvel accord, aussi précaire que les précédents, est conclu entre les deux beys.
La situation des commerçants européens n'avait pu qu'empirer comme celle du pays. Ibrahim et surtout Mourad, que son faste et sa prodigalité mettaient toujours à court d'argent, ne se firent pas faute d'exiger de grosses sommes de la nation. Les marchands accusaient le vieux consul d'Amirat d'avoir manqué d'énergie vis-à-vis des puissances. D'après Venture de Paradis, drogman du Caire, Mure qui le remplaça en 1774 « peu accoutumé à une échelle, orageuse » ne comprit pas qu'il était nécessaire de s'assurer de l'amitié des chefs par des prévenances et des cadeaux faits à propos. Vite dégoûté d'une échelle où la situation était désespérée, il écrivit au ministre pour lui montrer la nécessité d'abandonner le Caire, où il n'était plus possible de faire valoir les Capitulations. A Alexandrie, les vaisseaux du G. S. pouvaient toujours faire respecter la nation (2). Le ministre entra dans ses vues et l'un des objets de la mission du baron de Tott dans les échelles fut de liquider les dettes du Caire (3) et de juger sur place s'il convenait d'y maintenir le consulat. De Tott n'avait pas eu à se plaindre d'Ibrahim ni de Mourad. « Le chek Elbelet avait disposé, raconte-t-il, un grand nombre d'officiers
(1) Voir le récit de Volney (i, 141-147), témoin des événements.
(2) En mai 1776, le vice-consul d'Alexandrie Bories était assassiné. Mais il s'agissait d'une vengeance particulière. Les beys donnèrent des ordres pour la punition du coupable.
(3) La chambre envoie 100.000 écus en Egypte en mai 1777, pour que de Tott puisse dès son arrivée travailler à la liquidation.
et de saratches pour me faire une entrée publique d'autant plus distinguée que, nonobstant le droit de monter à cheval réservé aux beys et aux grands de l'empire, on avait préparé sept chevaux pour faire partager ce privilège aux personnes qui m'accompagnaient. » Mais les raisons du consul Mure convainquirent de Toit. Deux jours avant son départ, il signifia à la nation, qui n'avait pas été consultée, que le consulat du Caire était supprimé. Pour couper court aux réclamations. Mure partait précipitamment avec de Tott et rentrait momentanément en France, laissant le nouveau consulat d'Alexandrie géré par Taitbout de Marigny.
La dignité du représentant du roi n'avait jamais été compromise en Egypte comme elle l'avait été souvent dans les consulats de Barbarie. Même à ce point de vue, l'abandon du Caire était une mesure discutable. Elle eût pu être désastreuse pour le commerce français. Heureusement la nation d'Egypte comptait parmi ses membres plusieurs négociants depuis longtemps établis dans le pays qui avaient su s'y faire de nombreux amis et de puissants protecteurs. L'un d'eux, Charles Magallon, devait mettre au service de l'influence française, une confiance qu'aucun contretemps ne décourageait, les avantages de sa longue expérience et des talents distingués (1). Spontanément la nation résolut de constituer une caisse pour satisfaire aux demandes des chefs ; une taxe de 2 o/o sur le commerce d'entrée donna 50 à 60.000 livres par an. Le ministre envoya un secours annuel de 10.000 livres et on arriva ainsi sans trop de désagréments jusqu'à l'expédition du capitan pacha en 1786.
La chute et la mort d'Ali bey, auxquelles elle avait contribué, avaient donné à la Porte l'espérance de relever son autorité en Egypte. Mohammed bey et Ismaël lui avaient accordé quelques satisfactions. Mais l'impuissance d'Ibrahim et de Mourad à se défaire l'un de l'autre et i\ consolider leur autorité, l'anarchie de l'Egypte et le mécontentement général semblaient inviter les Turcs à rétablir leur domination : l'occasion était inespérée. Hassan pacha, commandant un seul bAliment, débarque h Alexandrie en 17S6, n'ayant d'autres forces (jue 1 .000 à 1 .500 hommes. Il arrive au Caire sans rencontrer de résistance, tandis ((u'!l)iahim et Mourad s'enfuient dans la Haute-Égyple. Muni des
(1) V. au chap. 16 hcs néf(ocintioi)s au nujet de la mer Rouge et du commerce de l'Inde.
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plus grands pouvoirs il eût pu anéantir la puissance des beys, reconstituer les milices et rendre l'autorité au pacha. II trompa l'attente des Européens, et sembla n'être venu que pour rendre le pouvoir à la faction d'Ismaël et d'Hassan beys. II n'essaya pas d'atteindre Mourad et Ibrahim, traita avec eux, « ne pensa qu'à lever des contributions forcées, à exercer ou tolérer des concussions » et quitta l'Egypte à la fin de 1787, en laissant l'autorité du sultan presque aussi faible et le pays aussi troublé. Dès le mois d'août de 1788 Ibrahim et Mourad venaient camper à deux journées du Caire et interceptaient toutes les denrées. Les négociants se plaignirent que l'intervention des Turcs leur eût coûté des sommes immenses à cause de la perte des avances faites aux beys. Ils n'exagéraient rien, car le consul Mure, en 1787, évaluait les pertes à 3 millions réduits ensuite à 2.181.000 livres par divers remboursements.
Magallon avait été personnellement fortement atteint et sollicitait les secours du roi. En l'absence de consul, il avait été autorisé, en novembre 1787, à correspondre régulièrement avec le ministre pour le tenir au courant des événements du Caire. Il signalait au comte de la Luzerne les agissements du baron de Thonus, consul russe à Alexandrie. Thonus, avant l'expédition du capitan pacha, avait fermé le projet de décider les beys à se rendre indépendants de la Porte et à se mettre sous la protection de sa souveraine. En 1787, il avait repris ses intrigues un moment interrompues par l'arrivée d'Hassan pacha ; appelé au Caire par Ismaël, il avait apporté des lettres de l'impératrice qui leur offrait son alliance pour secouer le joug. Mais le malheureux agent russe avait été attiré dans un piège. Ismaël, ami de la Porte, le retint prisonnier ; un an après (octobre 1789), il le faisait étrangler. En donnant ces détails au ministre, Magallon avait son idée. « Les Mamelucks, disait-il en terminant, peuvent et seront dans le cas de recourir à une protection étrangère ; le choix leur serait indifférent (1).>^
Magallon voulait insinuer que les propositions d'amitié de la France pourraient être mieux accueillies que celles des Russes. Le 27 mars 1789, il écrivait que le nouveau pacha et Ismaël bey étaient très bien disposés pour notre nation ; il négociait avec eux au sujet de Suez et transmettait des lettres qu'ils adressaient
(1) Lettre du 27 octol)re 1788. Aff. étrang. Le Caire.
au ministre. Le comte de la Luzerne hésitait à renouer des liaisons. La réserve du ministre au milieu des événements de de 1789 était bien explicable. D'ailleurs, quoi que pût dire Magallon, Isinaël n'offrait pas un appui bien solide. Faute de pouvoir réduire Ibrahim et Mourad, il faisait la paix avec eux en mai 1789 et leur abandonnait la haute Egypte. Ibrahim et Mourad rappelés au Caire, tandis que leur ennemi Hassan reprenait le chemin de la haute Egypte, redoublaient de tyrannies pour satisfaire leurs rancunes et leur cupidité.
En 1785, Volney faisait une peinture pitoyable de la vie des Français : « Leur situation est à peu près celle des Hollandais à Nangasaki » ; ils vivent dans une espèce de détention perpétuelle (1). En 1790, la nation du Caire, exposant sa situation dans un long mémoire, adressait un pressant appel à la Constituante (2). La rentrée au Caire d'Ibrahim et de Mourad, Tannée suivante, en 1791, allait porter à son comble les maux des Français dont ils avaient à se venger. Il était de notoriété publique en Egypte que la venue du capitan pacha avait été due aux sollicitations de l'ambassadeur de France. Olivier, qui passa en Egypte en 1795, écrit : « Le retour de Mourad et d'Ibrahim ne laissa plus de bornes aux avanies et aux vexations.» Dès cette époque les négociants français ont été en quelque sorte assimilés aux rayas du pays et ils ont été pressurés au point qu'ils se virent entièrement ruinés dans le court espace de deux ou trois années (3). » L'excès du mal devait laire songer à l'unique remède : l'expédition d'Egypte était en germe.
L'anarchie turque ne fut pas seulement pour le commerce une cause d'insécurité et de grosses pertes dans les pays où elle sévissait le plus, comme en Syrie et en Egypte. Elle eut des conséquences plus graves pour la situation économique de l'empire. De nombreux documents permettraient de tracer le tableau de sa misère croissante. Cette misère fut une des causes essentielles de la diminution d'importance du commerce du Levant au xviii<^ siècle.
On a déjà eu l'occasion de citer des exemples de l'appauvrisse-
(1) VoIncy I. p. 2m-'2UK
(2) Mémoire pour le» négociant» françal» ré»ldent» au Caire, HH, 11. (8) T. 11. P 116-110.
l'anarchie turque 313
ment de la Syrie. En 1758, une famine épouvantable éprouva Alep et toute la région, Diarbekir, Mossoul, Bagdad. En 1770, le pain manque de nouveau à Alep et des émeutes éclatent. En 1775 on signale de la même ville que, par suite de la tyrannie des pachas, les terres restent sans culture, les paysans molestés abandonnent leurs loyers; la famine est de nouveau menaçante. En 1778, les marchés manquent complètement de pain ; le peuple d'Alep se révolte. Quant à la Syrie méridionale, Venture de Paradis constate en 1777 que les troubles ont ruinéles campagnes.
La situation de l'Egypte était la plus triste. Toutes les sources de prospérité y étaient taries, l'agriculture abandonnée, les industries anéanties, les caravanes détournées. Fréquemment aussi on y parle de famines. Savary, qui quitte l'Egypte à la fin de 1779, termine ainsi sa lettre sur les troubles de ce pays : « Vous jugez bien, monsieur, quel doit être le sort de l'Egypte livrée au brigandage de 8.000 étrangers qui en dévorent les riches provinces et leur font sans cesse éprouver les horreurs de la guerre. Mais quelque idée que vous vous formiez de ses malheurs, elle est audessous de la réalité (1).» Souvent la misère était aggravée par les accaparements des grands et par leurs monopoles. En 1793, le Caire souffrit toutes les horreurs de la famine, malgré des récoltes abondantes, a Les greniers de Mourad et d'Ibrahim étaient remplis; tous les marchands de comestibles étalaient, comme à l'ordinaire, les denrées de première nécessité et la faim dévorait, de toutes parts, les malheureux qui ne pouvaient atteindre au prix excessif de ces denrées ; et l'on ne rencontrait dans les rues que des figures cadavéreuses qui se nourrissaient des objets les plus dégoûtants, qui disputaient aux chiens les plus sales immondices (2). »
Dans tout l'empire les chefs de tout ordre sont incités à la tyrannie et aux extorsions par l'accroissement de leurs besoins. Il faut acheter les dignités, prévenir les disgrâces. Surtout, des goûts de luxe effréné succèdent à l'antique simplicité turque. Tous les voyageurs sont frappés par ces mœurs si différentes de
(1) T. II, p. 273. - Cf. p. 275-80 et Volney. i, 171-177 ; Olivier, ii, 51-52.
(2) Olivier ii, p. 113. — Cf. Volney: «les malheureux expiraient adossés aux maisons des beys qu'ils savaient approvisionnées de riz et de blé. ..Ce qu'il y a de plus immonde était dévoré et je n'oublierai jamais que, revenant de Syrie en France au mois de mars 1785, j'ai vu sous les murs de l'ancienne Alexandrie deux malheureux assis sur le cadavre d'un chameau et disputant aux chiens ses lambeaux putrides. » I, 177.
celles qu'ils trouvent décrites par ceux qui les ont précédés au xvir siècle. En Egypte, plus qu'ailleurs, les beys sont obligés de satisfaire les appétits d'une nombreuse clientèle; ils aiment à étaler l'éclat d'un luxe magnifique. « Le luxe est tel qu'il n'j' a point de Mamlouk dont l'entretien ne coûte par an 2.500 livres et il en est beaucoup qui coûtent le double. Il faut aux chefs, pour les distinguer du vulgaire, des bijoux, des pierres précieuses, des chevaux arabes de deux ou trois cents louis, des châles de Kachemire de vingt-cinq et de cinquante louis et une foule de pelisses dont les moindres coûtent cinq cents livres(l).)) Ali bey dépense 225.000 livres pour orner la poignée d'un kandjar.
L'amour du luxe et du faste n'était pas particulier aux chefs; il s'était répandu dans toutes les classes de la société, parmi tous ceux qui avaient assez de fortune pour s'y abandonner, et qui ne redoutaient pas de s'exposer à être dépouillés en le laissant trop voir. L'augmentation des dépenses chez les gens riches ne pouvait qu'accroître la consommation des produits européens de luxe qui comptaient précisément parmi les principaux articles d'exportation dans le Levant. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles les draps de France trouvèrent un débouché beaucoup plus important qu'au xvii* siècle. Mais la richesse et la dépense d'un petit nombre n'ont jamais compensé pour le commerce le désavantage de la misère de la masse de la population.
Outre l'anarchie l'empire est appauvri chaque année par les pestes qui ne sont pas, il est vrai, une nouveauté du xviii" siècle. Le fléau sévit d'une façon permanente, promenant ses ravages d'une province et d'une ville à l'autre. Il se passe peu d'années sans que l'Anatolie, la Syrie ou l'Kgyple en particulier ne soient visitées. Flachat déclare que tout l'empire ottoman, la Perse et les royaumes d'Afrique en sont annuellement infectés et que, pour un P>anc qui en est attaqué dans le pays, il périt 2.000 Turcs (2).
(1) Volney I, 167. — « Les n^'K<H-iuiits européens, qui out pris goût u ce luxe, ne croient pas avoir une f{nrde-rubc décente quand elle ne passe pus 12 ou 16.000 franci. . (Ihid). — Cf. Savnry I, Wy et H, 101. — Félix de Bcaujour, Tahleau du commerce de In Grèce, t. I, p. 4K
(2) Venture de l'urudi» comliut le préjugé courant que l'I^^ypte était le foyer de U pcatr. Hlhl. nnt. m»», fr. nouv. ncq. U.13i). fol. 188.