‹ Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIIe siècleChapitre 23 sur 46 · L ANARCHIE TURQUE · texte numérisé non relu

L ANARCHIE TURQUE

Semée dans les ports par les navires, la peste gagne rapidement les villes de l'intérieur, parce que les Turcs ne prennent absolument aucune précaution pour empêcher les épidémies de se prolonger et de se propager. Les Occidentaux expliquaient leur fatalisme particulier à cet égard par le caractère bénin du fléau dans leur pays. Chez eux, comparativement aux ravages qui signalaient son apparition en Europe, la mortalité était relativement faible. Pourtant il n'en était pas toujours ainsi et la contagion décimait parfois cruellement les états du Grand Seigneur. C'étaient les provinces maritimes de la Méditerranée qui en soutiraient le plus. De mai à novembre 1719 la peste emporte plus de 150.000 âmes à Constantinople.

En 1720, elle fait rage en Egypte ; on compte plus de 3.000 morts par jour au Caire ; en 1731, c'est 4.000 morts qui sont enlevés par jour pendant quatre mois. En 1741, la mortalité est forte dans toutes les villes de Palestine; en 1743, d'avril à septembre, la contagion est à Alep et les décès journaliers sont au nombre de plus de 400 au mois de mai. En 1744, toute la Syrie et l'Egypte sont encore ravagées. En 1759, on signale de nouveau la violence du fléau à Chypre, en Egypte, en Syrie ; le quart de la population disparaît à Seide. L'année suivante il apparaît à Alep et y sévit deux ans. Suivant de Tott 150.000 habitants de Constantinople disparaissent encore en 1770. La grande peste de 1783-84, qui décima Rosette et enleva jusqu'à 1500 morts par jour au Caire, laissa de durables souvenirs en Egypte. Jointe à la famine elle avait enlevé le sixième de la population du pays, suivant l'opinion commune rapportée par Volney. Les pays de l'Euphrate et du Tigre restaient relativement indemnes ; en revanche, la contagion y faisait des apparitions redoutables. En 1772, elle enlevait au moins la moitié de la population de Mossoul ; l'année suivante elle faisait périr près de 300.000 personnes à Bagdad, où elle n'avait pas paru depuis quarante ans, 80.000 à Bassora qui n'avait pas été atteinte depuis 86 ans. Si cette dernière affirmation est exacte, c'est une autre maladie contagieuse qui avait emporté la moitié des habitants de cette ville en 1738 (1). La permanence de la peste dans l'empire contribuait donc à empêcher ou à ralentir l'augmentationde la population, facteur le plus important de l'accroissement

(1) Lettre de Bassora du 12 jnin 1773. AA, 369. — Lettre du 14 avril 1738. BibL nat. Mss. fr. 7193.

de la production, de la consommation et des échanges. C'est un phénomène qu'il n'est pas permis à l'historien de négliger.

Dans la Syrie les tremblements de terre de 1759 avaient sévi en même temps que la peste. Plus de 30.000 personnes avaient péri sous les décombres. Safed, Naplouse avaient été entièrement ruinées, Damas aux trois quarts détruite, d'autres villes très atteintes, les ruines de Baalbek bouleversées (1).

L'anarchie et la misère avaient donc empêché les négociants français de profiter autant qu'ils auraient pu des dispositions de la Porte constamment plus favorables qu'au xvii^ siècle. La décadence ottomane avait pesé lourdement sur le développement du commerce. Dans l'empire turc, comme en France, il avait subi des influences contradictoires.

U) Correspondance du consul de Seide, Clairambault, A A, 540.

Page 1