CHAPITRE X
La guerre a toujours été pour le commerce le pire des fléaux. Au temps des corsaires, les guerres maritimes l'atteignaient plus immédiatement et plus profondément que les luttes terrestres, quand celles-ci n'étaient pas aggravées par l'invasion, le pillage, ou terminées par l'épuisement économique d'un pays. Or, le grand duel entre la France et l'Angleterre, qui se disputaient la prépondérance sur les mers et aux colonies, a fait du xviii'= siècle l'époque par excellence des guerres maritimes et commerciales. La Méditerranée, relativement peu vaste, avec ses passages connus, ses embuscades propices, les facilités de navigation qu'elle otfrait aux petits corsaires comme aux petits navires de commerce, était ainsi que la Manche, la mer du Nord ou les parages des Antilles, un champ clos propice où les adversaires se portaient les coups les plus fréquents et les plus efficaces. On peut même remarquer que, dans toutes ces guerres, très peu de grandes batailles navales furent livrées dans la Méditerranée. L'objectif principal des escadres qui y pénétraient était le plus souvent la capture des convois ou des navires de commerce isolés plutôt que la rencontre et la destruction des escadres ennemies. Mais la marche des escadres était souvent connue ; à la nouvelle de leur approche les navires restaient dans les ports ou gagnaient l'abri le plus proche. Les corsaires qui guettaient
(1) A CONSULTER : Guérin, Histoire maritime de la France. Paris 185G, 6 vol. in-8«. — Lacour-Gayet, La marine militaire de la France sous le rèyne de Louis XV, Paris, Champion, in-S", 1902, 2« éd. 1910.— /d. sous le régne de Louis XVI, Ibid. 1905. — Garnault, Le commerce Rochelais au xviiie siècle, La Rochelle et Paris, Challamel, 1888-1890, (> vol. in-8'>. Adrien Artaud, Georges Roux, Paris, Champion, 1890, in-8'. — P. Masson, Histoire 'des établissements et du' Commerce français dans l'Afrique barbaresque, Paris, Hachette, 1903, in-S». Plantet, Correspondance des deys d'Alger avec la cour de France, Paris, Alcan, 1889, 2 vol. in-8'>. — Correspondance des beys de Tunis, etc. Pai'is, Alcan, 1893-9(), 3 vol. iu-8". — Léon Vignols, La piraterie sur l'Atlantique au xviii* siècle (Annales de Bretagne, t. V, 1889-90).
leur proie el tombaient dessus à l'improvisle firent beaucoup plus de m al au commerce que les bâtiments de guerre (1).
Les mesures à prendre pour la protection du commerce dépendaient surtout de la vigilance et de l'initiative de la Chambre du commerce. Dès le début des hostilités, elle envoyait jusque dans le Levant des tartanes rapides ayant à leur bord des hommes de confiance pour prévenir les capitaines. Pendant toute la durée de la guerre ces tartanes se succédaient portant des avis, annonçant l'organisation des convois, les lieux de rendez-vous (2). La Chambre commençait aussi par obliger les armateurs à renforcer rarmement de leurs navires. Les vaisseaux devaient recevoir 50 hommes d'équipage au moins ; les bâtiments de second ordre, quechs, pinques, polacres, barques, corvettes, balandres, vingtcinq. Tous devaient être armés de canons, mousquets et autres armes, en proportion de leur grosseur, et bien pourvus de nmnitions. Les petits bâtiments à un mât, tels que les tartanes, étaient exclus de la navigation, sauf du cabotage. Au temps de Colbert, les opinions n'étaient pas d'accord sur la meilleure conduite à tenir pour protéger le commerce et pour utiliser les vaisseaux du roi. Marchands et capitaines avaient une grande répugnance pour le système des escortes, à cause de la gène qu'elles apportaient aux opérations du commerce et de la navigation. Ils se plaignaient aussi de la conduite des officiers de la marine royale, mécontents d'une besogne qu'ils dédaignaient, pleins d'exigences et de mépris pour les capitaines marchands. Le système des croisières, moins efficace assurément, avait gardé la préférence des Marseillais.
Au xviii* siècle, leurs préventions tombent contre les escortes et les convois, parce que, le plus souvent, on laisse aux armateurs la liberté d'en profiter. D'autre part, les officiers de marine considèrent de plus en plus l'escorte des navires marchands comme une mission digne de leurs talents et propre à les faire briller. Outre les faveurs du ministre, ils savaient que leurs services pouvaient leur valoir de riches cadeaux de la part de la (Miambre de même que leurs équipages en recevaient des
(1) On uvnit déjà coiiKtntc le inCinu plic-iiomi-iic diins les guerres maritimes nu xvtr Miùcle. Voir, par exemple, le relevé des prises faites aux dépens des armiiteurs et iiégoeiniits marseillais dans l'étude de M. Saint-Yves : Les pertes du commerce fie Mar^tiUe, IliSS-yH (liullet. de géog. histor.et descriptive, ltW6).
(2) Voir KK. 21, 'i'L
gratifications en argent, s'ils réussissaient à s'emparer de corsaires ennemis (1). Donc, les convois furent toujours préconisés dans les guerres du xviii*' siècle comme le meilleur mode de protection. La Chambre les sollicitait et présidait à leur organisation. Elle recommandait aux capitaines d'observer une exacte discipline. En a!)andonnant un convoi ils s'exposaient, s'ils étaient pris, à faire perdre à leurs armateurs le bénéfice des assurances qu'ils avaient contractées. En outre, même si leur témérité leur réussissait, ils étaient passibles d'une amende de 10.000 livres et la Chambre n'hésitait pas à appeler sur les récalcitrants les rigueurs du roi.
Tout en organisant la défense, le commerce n'oubliait pas la riposte. Le mieux était d'opposer corsaires à corsaires et la Chambre ne négligea jamais rien pour encourager les initiatives. Les Provençaux, et particulièrement les Marseillais, n'avaient pas le tempérament combatif, ni les traditions des Dunkerquois et des Malouins. Pourtant, dans les dernières guerres de Louis XIV, ils s'étaient mis à imiter l'exemple des Ponantais ; d'ailleurs ils avaient souvent facilité les aruiements de ceux-ci par leurs capitaux (2). La Chambre demanda toujours aux ministres les plus grandes facilités pour les corsaires Elle leur promettait en cas de prises des gratifications supérieures à celles qu'elle donnait aux équipages des vaisseaux du roi. Elle participa même aux dépenses des armements en prenant des actions des Sociétés qui se formaient pour les entreprendre. Elle percevait un droit de 10 o/o sur les prises, suivant un usage du xvii^ siècle, confirmé par une ordonnance royale du 10 mars 1705. Ce droit n'était pas destiné à la dédommager de ses dépenses en temps de guerre, mais à faciliter le débit des marchandises des négociants, gênés souvent par l'affluence des prises. Les corsaires supportaient dificilement ce droit et le contestaient. Les encouragements de la Chambre du commerce ne furent pas étrangers à l'essor véritable que prirent les arme-
(1) Gratifications de liO livres ou 50 et jusqu'à 200 livres pour chaque homme ou cliaque canon des bâtiment"* pris à l'ennemi.
(2> M. Saint- Yves (Les pertes du commerce de Marseille, 1688-98. Bulletin de géog. hist. et descrip., 189(5) a fait heureusement ressortir les relations des Marseillais avec les armateurs malouins (pages 28-33). Soixante capitaines malouins, corsaires ou terre-neuvit-rs, parmi lesquels Duguay-Trouin, armés en partie avec des capitaux marseillais, avaient été pris pendant la guerre de la ligue d'Augsbourg.— Cf., p. 33-44, les armements en course faits à Marseille dans cette même guerre.
ments corsaires en Provence et particulièrement à Marseille dans les guerres du xviii^ siècle.
Les Anglais trouvèrent un avantage inappréciable dans la possession de Gibraltar et de Minorque, leurs deux acquisitions de 1713.
Gibraltar, station d'hivernage pour les flottes anglaises, favorisait leur offensive au printemps dans la Méditerranée et commandait le détroit. Minorque, véritable nid de corsaires audacieux, ne leur fut pas moins utile. Les Mahonnais, sous pavillon anglais, firent autant de mal au commerce français que les Majorquins, leurs voisins, lui avaient fait subir de pertes au XVII* siècle sous pavillon espagnol. C'est l'histoire commerciale seule qui permet de comprendre l'importance attachée par les Anglais à la possession de cette petite île et l'acharnement des luttes dont elle fut l'objet.
Si l'on veut comprendre aussi l'acuité des compétitions soulevées par le rocher de Malte, au début du xix'= siècle, il faut avoir étudié de près quel fut le rôle de son port dans les guerres du xviii*^ siècle. Les rapports du roi Très-chrétien et du Grandmaitre étaient tout autres qu'avec l'Angleterre ou la Hollande, séparées de l'Église. La neutralité de l'Ordre était toute bienveillante pour la F'rance et Malle rendit à notre commerce d'inappréciables services. La Valette, au milieu de la route du Levant, à portée de la Barbarie, servait de centre de ralliement aux navires isolés et aux convois. Là ils attendaient le moment favorable de passer dans les échelles ou de rentrer en France. C'était là qu'il était le plus commode d'envoyer des tartanes porter des avis, là que les vaisseaux du roi en croisière allaient prendre de nouveaux ordres, se ravitailler et même se radouber. Pendant les guerres, le chargé d'affaire du roi auprès du Grandmaître ne cessait de correspondre avec le ministre et avec la Chambre du commerce, pour envoyer des nouvelles et diriger le mouvement de la navigation
La courte guerre avec l'Kspagne (janv. 1719 — fév. 1720)ne causa pas grand doininagc. La Hotte es|)agnok' avait été détruite au combat de Syracuse et les coups préci|)ités delà quadruple alliance ôlèrent nux {espagnols accablés toute initiative. Les Marseillais n'eurent à déplorer que la prise d'un vaisseau et d'une tartane. Kn 1720 on put craindre une nouvelle ruj)ture ;
les ligues de Vienne et de Hanovre en présence semblaient prêtes à mesurer leurs forces. Déjà les Espagnols assiégeaient Gibraltar, se saisissaient de marchandises anglaises et françaises. En décembre, on a|)|)renait à Marseille que le Conseil d'Espagne interdisait aux bâtiments français l'entrée des ports de S. M. Catholique. La diplomatie pacifique du cardinal Fleury parvint à éviter une conflagration générale.
Courte aussi, la lutte entre la France et l'Autriche à propos de la succession de Pologne ne fut guère redoutable. L'empereur n'avait pas de flotte et les corsaires ne se mirent en campagne qu'au printemps de 1734. Les Napolitains et les Siciliens, marins entreprenants, bien placés pour surveiller les passages qui conduisaient dans le Levant, pouvaient être dangereux. Quelques étrangers vinrent les renforcer. Entre autres, on signala un vaisseau hollandais qui prit le pavillon impérial à Porto Ercole en Toscane. Maurepas chargea la Chambre d'assurer les négociants que la navigation serait en sûreté ; la tâche était facile. Quatre vaisseaux du roi venus du Ponant, deux frégates et deux barques furent envoyés croiser sur les côtes de Naples et de Sicile. Une autre barque surveilla le passage entre la Corse et l'île d'Elbe. Deux autres, après avoir porté dans l'Archipel la nouvelle de la guerre, ramenèrent un convoi. Des vaisseaux du roi servirent aussi d'escorte. Ce fut la seule guerre du règne de Louis XV où la marine royale put jouer efficacement son rôle de protection.
Pourtant le commerce avait dû déjà s'aider lui même comme dans les dernières guerres de Louis XIV. La Chambre avait armé deux brigantins que le roi prit à sa charge à la fin de la campagne. De gros vaisseaux marchands donnèrent l'escorte à de petits convois et reçurent des gratifications : 2.000 livres aux armateurs, 500 aux capitaines. Même, l'échelle de Salonique, d'accord avec l'ambassadeur Villeneuve, prit l'initiative toute nouvelle et mal vue à Marseille d'armer un vaisseau pour servir d'escorte. Pour favoriser les armements en course, la Chambre avait promis de fournir 500 livres par canon aux capitaines. Il n'y en eut pas un seul, car les chances de prises fructueuses étaient bien douteuses. Les armateurs pouvaient compter sur des bénéfices plus assurés en gardant leurs bâtiments pour les opérations de commerce. Mais un certain nombre de capitaines obtinrent de l'amirauté des commissions pour armer en guerre et marchandises. Tout en efFectuant des voj'ages commerciaux,
ces capitaines, commandant les gros bâtiments de la flotte provençale, presque toujours des vaisseaux au-dessus de 200 tonneaux, armés de 12 à 24 canons et d'un certain nombre de pierriers, se réservaient la faculté de prendre les bâtiments ou corsaires ennemis inférieurs en force qu'ils pourraient rencontrer Mais ce n'était pas là de véritables armements en course (1). Égaux ou supérieurs aux vrais corsaires par leur artillerie, ces bâtiments leur étaient manifestement inférieurs par la faiblesse de leur équipage, d'ordinaire au-dessous de 100 hommes, qui ne leur permettait pas de risquer l'abordage. Leurs capitaines ne se détournaient pas de leur route pour rechercher les bâtiments ennemis; ils ne croisaient pas pour les épier : souvent ils songeaient plus à la défensive qu'à l'offensive. On compte 39 de ces commissions délivrées à Marseille en 1734, 25 en 1735 (2), Aucune prise ne fut ramenée par eux dans le port. Les armateurs ne profitèrent donc pas des 200 livres de gratification accordées pour chaque canon pris aux corsaires ennemis. Parmi les officiers du roi, plus heureux ou plus hardis, le principal bénéficiaire fut un Provençal, M. deGaliffet, commandant l'une des frégates du roi, qui captura le vaisseau hollandais armé sous pavillon impérial.
Dès la fin de 1734 les Impériaux devinrent moins menaçants ; nos alliés les Espagnols étaient maîtres des ports de Naples et de la Sicile. Aussi les précautions furent-elles moins grandes pour la campagne de 1735. Deux frégates, le Diamant et V Aquilon, commandées par le chevalier de (^aylus, et deux brigantins parurent à Maurepas suffire pour surveiller les corsaires qui pourraient armer à Trieste et dans les autres ports de la domination de l'empereur.
Malgré tout, le commerce français ne resta pas indemne. La
{1)M. Saint-Yves en parlant des Armements en course faits à Marseille pendant la guerre de la Li{,'ue d'Auj^sl)()iir>{ /,<?.s pertes dn commerce, etc., p. Sli et sulv.) a donnf beaucouj) troj) d'importance à la course provcni^'alc. Parmi les bâtiments qu'il mentionne comme corsaires, il faudrait distinguer ceux qui étaient armés en << guerre et marchandises. » D'ailleurs, la mcMue distinction est nécessaire quand on étudie les corsaires ponantais. — \'oir pour Icit armementii faits ù Marseille les lieyislrcs des iniiniutlions de l'Amirauli de Mar$ellle (Archive» départ, des liouches-du-Uhône. Registres 3, 4, 5. 0.)
(2) 43 capitaines de Marseille, 15 de la Ciotat, 1 de la Seyne, Martiguos, Toulon, Cassla ; - 2 do Saint-.Malu (Orand Clos Mesié) 1 de (ïranville. ~ 44 YRi**C«UX «u-Uosus de 'M) tonneaux.
navigation était restée libre pour les bâtiments armés au moins de 50 hommes. Cette obligation ne fut même pas absolument respectée et plusieurs capitaines expièrent leur désobéissance. Les corsaires pourchassés autour de la Sicile s'en allaient jusque dans les parages de Syrie. C'est ainsi qu'un Napolitain s'empara de deux vaisseaux caravaneurs partis d'Alexandrie pourSmyrne dont l'un était commandé par le capitaine Ganteaume, de La Ciotat, quelque ancêtre du futur amiral.
Les corsaires impériaux avaient trouvé du secours auprès des commandants vénitiens des îles Ioniennes. Sur les plaintes de Maurepas.le Sénat de Venise fit arrêter l'un deux dans le port de Corfou et destitua le provéditeur de Zante qui l'avait favorisé. Les registres de pertes, conservés sans interruption dans les archives de la Chambre du commerce de 1688 à 1793, fournissent des chiffres précis sur le bilan de chacune des guerres du XVIII* siècle. Ces registres étaient tenus pour la liquidation des assurances maritimes. L'ordonnance du commerce de 1673 imposait aux assurés l'obligation de faire signifier chaque perte aux assureurs avant de pouvoir réclamer le paiement des assurances contractées. A Marseille cette signification était remplacée par une simple déclaration faite par les assurés à un commis de la Chambre qui la consignait sur un registre spécial et la leur faisait signer (1). Trois mois après cette déclaration, les assurés pouvaient exiger le paiement de ce qui leur était dû. Vingt prises pour 1734, sept seulement pour 1735, tel est le bilan des pertes déclarées par les armateurs ou négociants de Marseille pendant la guerre de succession de Pologne (2).
(1) Emerigon. Traité des assurances et des contrats à la grosse (Marseille, 1783, 2 vol. in-4"), t. ii, p. 189) — Les déclarations des registres de pertes renferment des détails précieux pour l'Iiistoire du commerce et de la navigation. M. Saint-Yves les a utilisés pour la période 1688-1698 dans l'étude mentionnée ci-dessus. — Octave Teissier affirme dans son Inventaire des arctiives de la Chambre (p. 403) qu'un des registres (années 1771-79) a été perdu. Ce registre vient d'être retrouvé dans la partie considérable des archives de la Chambre que Teissier n'avait pas pris la peine d'inventorier.
(2) Certains de ces navires avaient été simplement assurés à Marseille, sans que les négociants ou armateurs marseillais y fussent intéressés. Voir mon volume sur le xvii'^ siècle, p. 294, note 2. — Le commerce des assurances avait, en elîet, à Marseille une importance internationale : « Il se fait annuellement 150 millions d'assurances pour tous les voyages et sur tous les pavillons. Les primes pour aller au Levant coûtent de 1 à 1 1/2 o/o et même prix pour le retour. Pour aller en Amérique 2 1/2 o/o, pour le retour 2 o/o ; pour aller aux Indes 2 o/o, en temps de paix. » Bérenger. Les soirées provençales, t. III, p. 202. — Bâtiments pris en 1734-35 : 12 pinques, 4 vaisseaux, 4 polacres, 3 tartanes, 2 barques, 2 corvettes.
324 LES INFLUENCES EXTÉKIEURES
Tout autres furent celles que leur infligea la guerre de succession d'Autriche. Première guerre de Sept ans (1741-48) sur terre, elle ne dura heureusement que quatre ans sur mer. Ce n'est qu'en 1744 que Louis XV déclara la guerre à l'Aulriche et à l'Angleterre. F'idèles à une lactique malhonnête, trop souvent renouvelée au nviii*^ siècle, les Anglais n'avaient pas attendu les hostilités officielles pour prendre des gages. Ils avaient inauguré le système des méprises pour attaquer nos hàlimenls de guerre (1) et sous divers prétextes ils avaient commencé à s'emparer de nos navires de commerce. Trois en 1741, cinq en 1742, quinze en 1743 avaient élé déclarés à la Chambre du commerce comme ayant élé pris par les Anglais (2). Dès 1741, la Chambre du commerce avait dû recourir aux précautions d'usage. Dès le mois d'avril 1742, l'amiral Matthews, avec vingt -huit vaisseaux, était venu bloquer la rade de Toulon, sous prétexte d'y retenir l'escadre espagnole de l'amiral Navarro qui y avait liiveiné. II avait commis impunément des actes d'hostilité sur nos côtes et cet invraisemblable blocus avait pu durer presque deux ans grâce à l'incroyable longanimilé du gouvernement français. Enfin la sortie fut décidée et la bataille navale de Toulon, (22 février 1744), livrée par l'escadre franco-espagnole sous les ordres du vieux lieutenant-général La Bruyère de Court, fut un beau fait d'armes. Matthews dut se retirer à Minorque, tandis que de Court conduisait à Carthagène l'escadre espagnole et rentrait à Toulon le 13avril, avec (juatres prises anglaises. Mais Matthews avait repris la mer, croisait sur les côtes de Provence et attendait les bâtiments (jui revenaient du Levant. En mai, il en avait pris déjà viiigl-huil, dont [)lusi(Mirs forl riches. On fut réduit à retenir les bâtiments à Malte et à Marseille. On lit môme rentrer dans le port ceux qui étaient ancrés dans les divers abris de la rade. Le 8 juin, Matthews avec (juarante-deux vaisseaux avait p:iru devant Marseille. Avait-il cru possible la surprise d'un débari|uement ? Les vigoureux prépiiralifs tle défense improvisés sous l'énergique impulsion du premier échevin, le fameux Georges Houx, l'en délournèrent peut èlro, mais la flotte ennc-
(1) Lacoiir-(iayct, p. i:i'i-i:M. - (> Le- Uiniic do (Icnniiiy. Les brUjamUi(jcs marilimrt ih l'AniiIflrirc Hniif le léyiic de Louis W. Hcv, des Questions liistor. nvrll. Juillet, octnhre MNtK.
{'2) .Surtout iluiiH les itiinif^es îles Antilles. Les ports Poniintiiis furent eruol- Irmcnl utteints. Voir (iiiriiuult. Ouor. vit. T. IV. p. 170. — (uiérin Jlisl. maritime, l. iv, p. xm cl suiv.
mie continua de bloquer la rade. Enfui, en octobre seulement, deux nouvelles escadres sortirent de Toulon et des ports d'Espagne ; les Anglais se retirèrent. Vaisseaux isolés et convois purent partir à la fin de l'automne. Il avait pu sembler, dès cette première campagne, qu'on revenait aux mauvais jours de la guerre de succession d'Espagne (1).
En 1745, les Anglais portèrent leurs principaux eiïorls du côté de l'Amérique où la campagne fut marquée par le fameux siège de Louisbourg, mais ils avaient assez de vaisseaux de guerre pour occuper de nouveau en maîtres la Méditerranée occidentale. En janvier on en comptait trente-trois dans les parages de la Sardaigne, de Malte et de Bône. Il y avait dans le port de la Valette un convoi qui valait bien quatre millions ; les deux vaisseaux du roi VHeiireiix et le Toulouse, qui devaient aller le chercher, n'osaient plus sortir de Toulon. Dans ce dernier port attendaient aussi plusieurs bâtiments chargés. Le fret avait augmenté de moitié ; les assurances contractées en temps de paix à 4 et même à 2 o/o étaient montées à 30, 35 et 40. Cependant, au mois d'avril, le Toulouse put ramener le convoi de Malte et détruire un corsaire anglais. Pour ce double service son commandant, d'Astour, reçut de la Chambre un cadeau de 6.000 livres en vaiselle d'argent ; des tabatières d'or enrichies de diamants, de 2 000 livres, furent offertes à ses deux principaux officiers, de Saurins et de Raoussel. Cet heureux succès donna de la hardiesse. En septembre, un nouveau convoi fut ramené de Malte par un vaisseau armé en guerre par des particuliers. La Chambre leur otTrit 15.000 livres d'indemnité.
Les Anglais étant maîtres de la mer leurs corsaires, sûrs d'opérer en toute tranquillité, se répandirent dans lesmcisdu Levant. Le grand vizir témoignait sa surprise à notre ambassadeur Castellane de « ne voir paraître aucun bâtiment de guerre français pour soutenir le commerce et la caravane, tandis que les corsaires anglais occupaient tout les parages de la Méditerranée. » Quant aux corsaires français si redoutables au commerce des Anglais dans les guerres précédentes, ils n'osaient plus faire d'armements.
On arma cependant pour courir sus aux corsaires ennemis. . Les Mahonnais croisaient sur les côtes de Sardaigne et de Malte ; la Chambre lit une convention avec le capitaine Sicard, de
(1) Voir mon volume sur le xvir siècle, p. 337-343.
Cassis: 12.000 livres pour la prise d'un corsaire de cinquante hommes, 8.000 pour celle de bâtiments moindres. Sur les registres de l'amirauté de Marseille on ne relève, pour les deux années 1744-45, qu'un seul autre petit armement corsaire et aucune inscription de prise. Les commissions en « guerre et marchandises » délivrées au nom de l'amiral avaient été en assez grand nombre, vingt-deux en 1744, vingt-six en 1745 ; leurs capitaines n'avaient fait aucun mal à l'ennemi. Encouragés par la Chambre, des négociants armèrent une frégate du roi, la Flore. Le commandement en fut donné au brave capitaine Mégy, qui s'était distingué par un combat extraordinaire livré avec une barque de quatre canons et de quinze hommes d'équipage contre un paquebot anglais, et avait mérité une épée d'honneur. L'exemple de Mégy n'était pas isolé. Le capitaine Mouriès avait reçu une médaille d'or à Constantinople et avait pu réclamer la récompense de l'épée, pour avoir détruit un corsaire anglais près de Smyrne. Le capitaine Camoin, qui avait aussi reçu l'épée pour sa belle conduite, formait une compagnie pour armer en course et sollicitait une frégate du roi. Pourtant, bien des capitaines marchands se laissaient prendre sans combat. La Chambre le faisait remarquer en demandant l'épée pour le capitaine Gobert qui, avec dix-huit canons et quatre-vingt-trois hommes, avait soutenu près de Cadix un combat de sept heures, contre un vaisseau de guerre anglais de soixante-quatre canons et quatre cent sept hommes, avant de se rendre.
Pour la première fois, semble-t-il, le gouvernement français fut réduit à solliciter les bons offices de la Porte. Pendant la guerre de la Ligue d'Augsbourg le capitan pacha Mezzomorto avait imaginé de supposer une ligne, entre Candie et la côte d'Afrique, à l'Est de laquelle les corsaires des puissances chrétiennes belligérantes ne pourraient pénétrer, sous peine de punition et d'illégalité des prises. Mais les corsaires n'en avaient tenu aucun compte et la France s'était bien gardée de prolester, car les siens n'étaient pas les moins nombreux à guetter les Anglais ou les Hollandais dans les parages du Levant. En fait, la Porte admeKail la validité des prises si elles étaient faites en pleine mer hors de la portée du canon de ses forteresses. En 1744 elle avait témoigné de grandes intiuiéludes au sujet delà neutralité des mers du I^evanl ; elle avait renouvelé les anciens commandements en les aggravant car la ligne de démarcation pour les corsaires était tracée bien à l'ouest de Candie entre les golfes de
Larta (Arta) et de Sidra (Grande Syrte). Les corsaires anglais se soucièrent fort peu du renouvellement des défenses. Sur l'ordre de Maurepas, notre ambassadeur Castellane s'épuisait vainement en plaintes au sujet de leurs infractions (1).
M. Garnault cite un Etat des navires pris par les Anglais avant et depuis la déclaration de guerre jusqu'au 29 novembre 1745 où les pertes de la Rochelle sont estimées à 8.(532.807 livres pour trente navires. Le ministre avait demandé aux places maritimes quel était le montant de leurs pertes. La Chambre donna le chiffre de 8 millions pour le montant des prises des bâtiments provençaux, sans y comprendre les assurances faites à Marseille sur les bâtiments des autres places maritimes et des pays étrangers. Sur les registres des pertes, 93 bâtiments furent déclarés en 1744, 142 en 1745.
L'année suivante il ne fallut plus compter, décidément, sur la marine royale. La Chambre put obtenir du roi deux vaisseaux de soixante canons. Le Ferme et Le Fier, pour croiser dans la Méditerranée occidentale pendant six mois, mais elle dut se charger de leur ravitaillement et des salaires des équipages. Leurs commandants, de Villeblanche et de Massiac, le futur secrétaire d'État delà marine, déclarèrent bientôt leur croisière insuffisante et la Chambre arma, en outre, une frégate. A la tête de trois bâtiments, Massiac put emmener un convoi de 23 navires qu'il devait escorter jusqu'à Cerigo. Près du cap Matapan il eut à livrer un sérieux combat et s'empara d'une frégate anglaise de trente-deux canons. Guetté par les Anglais, il put ramener un convoi de quarante-deux bâtiments formé à La Sude et grossi à Malte. L'escadre anglaise croisait en vue des côtes de Provence (2) suivant les mouvements de l'armée austro-sarde qui s'avançait jusqu'à Puget-Ville, à quatre lieues de Toulon. Elle s'emparait
(1) Correspondance de Castellane. Lettres des 17, 27 août, 4 septembre, 26 novembre 1745. Bibl. nat. mss. Nouv. acq. fr. 5.103. — Les défenses de la Porte, toujours renouvelées, ne furent jamais respectées. En 1780, sur la plainte des ministres turcs, Sartine et Vergennes se concertent pour renouveler les défenses aux officiers du roi et aux corsaires de commettre des hostilités à moins d'une lieue des côtes du G. S.
(2) Le consul de Lironcourt et l'abbé Claude- Louis Fourmont, membre de. l'Académie des inscriptions, partant pour l'Égj'pte, furent pris par les vaisseaux de guerre anglais en vue des îles d'Hj'ères. — Affaires étrang. Le Caire, 30 décembre 1746. 1 janvier 1747, 31 janvier 1747 (curieuses lettres de Lironcourt); — Bibl. nat. mss. fr. 25.289: Journal de mon voyage en Egypte (Fourmont).
des îles Lérins en décembre et bombardait Antibes. Prévenu par les tartanes de la Chambre, Massiac avait relâché à La Goulelte, puis fait route vers la Catalogne pour lui échapper. Après diverses péripéties, dispersé à deux reprises par le gros temps, le convoi arriva enfin le 3 février 1747.
Outre des richesses évaluées à 5 ou 6 millions il apportait environ 10.000 charges de blé en un moment des plus critiques car la ville en était presque dépourvue (1). Les négociants s'offrirent spontanément pour faire quelque politesse aux officiers de l'escadre : 7.000 livres à Massiac, 3.500 à de Bompart, 3.500 aux autres. L'armement avait coûté à la Chambre 431.512 livres, mais l'arrivée du convoi avait atténué le chagrin des Marseillais dont les pertes avaient été moins fortes qu'en 1745: 106 bâtiments seulement d'après les registres des assurances. Quant à l'invasion de la Provence, repoussée par Belle-Isle que favorisa le soulèvement de Gènes, elle n'avait causé à Marseille qu'une alarme passagère.
Les deux dernières années de la guerre devaient être les plus calamiteuses. Celle de 1747 débuta mal par la prise à Gibraltar de quatre riches cargaisons pour l'Amérique et de sept chargements de blé venant des Concessions d'Afrique. Avec toutes sortes de précautions oratoires la Chambre sollicita de Maurepas deux frégates et une barque en offrant de contribuer à leur armement pour 100.000 livres. Trois frégates furent accordées pour une campagne de quatre mois. La Diane croisa entre la Sardaigne, Malte et le Cap Bon; la Flore entre le cap Matapan, Cerigo et le cap Saint- Jean de Candie; la Volage vers l'île de Chypre.
La flotte anglaise ne tenait plus la mer et il n'y avait qu'à se garder des corsaires. Mais les croisières n'avaient pas l'efficacité des convois. La Chambre se plaignit que les frégates fussent rentrées sans (ju'on sût ce qu'elles avaient fait et que la confiance mal justifiée des négociants eût multiplié les prises. En effet, 232 étaient inscrites à la fin de l'année sur ses registres, chiffre jamais atteint auparavant, même dans la guerre de Succession d'Espagne (2). Vn certain nombre étaient conduites A IJvourne |)orl neutre et les négociants les y faisaient racheter.
(1( Série (le lettren de Castellaiic A Maurepas sur les opérations de l'escndre MohaIuc dan» l'archipel en I74(>. liihl. iiat. mss. nouv. acq. franc. r> 10r>.
(2) Muximum en 17(W - 218. N'olr mon volume sur le xvir siècle, p. 343, note 1.
Ils ne pouvaient faire de même pour celles, en bien plus grand nombre, qui étaient emmenées à Mahon ou à Gibraltar. Maurepas refusa la permission, sollicitée par la Chambre, d'y opérer les mêmes rachats.
Au début de 1748, la Hollande, à son tour, entra en lice et délivra des lettres de marque, mais ses corsaires ne furent pas très redoutables dans la Méditerrannée. Les nôtres, en revanche, prélevèrent un large tribut sur les bâtiments de commerce hollandais. Du mois de février au mois d'avril, Barthélémy Witle, commandant le corsaire le Victorieux, de Saint-Malo, s'empara de huit vaisseaux d'Amsterdam et d'un anglais en croisant dans le passage entre les Baléares et l'Espagne. Les Provençaux n'avaient donné aucune activité à la course : aucun armement n'est signalé en 1746, trois petits seulement en 1747, barque pinque et tartane de 60 à 80 tonneaux avec trois prises comme résultat. La déclaration du roi, du 5 mars 1748^ qui accordait in extremis de très grands encouragements à la course, était arrivée trop tard pour stimuler les armateurs. Même le nombre des armements en « guerre et marchandises » avait grandement diminué : 16 en 1746, 19 en 1747, .'i en 1748 (1). Quant aux Anglais ils avaient fait de nouveaux armements à Mahon, à Gibraltar, à Livourne même. Les mers étaient « pleines de leurs vaisseaux de guerre et de leurs corsaires ». On attendait en janvier vingt-trois ou vingt-quatre bâtiments des principales échelles, avec des chargements évalués à 7.500,000 livres, « reste de la fortune des négociants. » La Ghambre n'osa même rien demander au roi. En désespoir de cause les négociants la décidèrent à faire cesser toute «détention » dans les échelles et à les laisser libres de faire revenir ces bâtiments à leur guise. Alors ce fut une avalanche de prises.
Dernière ressource : on obtint de Maurepas (avril 1748) la liberté complète de se servir des navires neutres. Les Marseillais n'aimaient guère à y recourir de peur de se donner des concurrents une fois la paix rétablie. De plus, le remède n'était pas très sur Au début de la guerre on avait dû y renoncer. Les
(1) Sur les 64 commissions délivrées de 1745 à 1748, on compte 43 vaisseaux, • 8 pinques, JS barques, 4 corvettes, 2 polacres, 1 senaut, 1 tartane ; — 22 bâtiments de 200 tonneaux et au-dessus, 4 de 300, 1 de 400 ; — 3(5 bâtiments de 14 canons et au-dessus, 13 de 20 et au-dessus, 2 de 26, 1 de 27, 1 de 28 ; — 39 capitaines de Marseille, 13 de la Giotat, 4 de Cassis, 2 de Saint-Tropez, Martigues, 1 de la Seyne, Cannes, Nantes, Granville, Saint-Malo.
Anglais, peu respectueux des droits des neutres, fort mal définis au xviii= siècle, s'étaient emparés de plusieurs chargements sous divers prétextes. Enfin, la paix tant attendue arriva. La suspension d'armes sur mer fut fixée au 24 juillet ; pourtant 218 bâtiments pris sont inscrits à l'année 1748 sur les registres.
Au total, en 4 ans de guerre, les Marseillais avaient supporté en grande partie la perte de 807 bâtiments (1). Les quelques prises faites par les armements en course des Provençaux n'étaient pas une compensation à faire figurer en ligne de compte. C'étaient des corsaires ponantais qui avaient fait le plus de mal au commerce ennemi. En mars 1748, un Malouin avait emmené à Marseille trois prises, deux hollandaises et une anglaise, l'une riche de plus de 400.000 livres ; en mai, un Nantais avait capturé un vaisseau hollandais chargé de coton.
Le taux des assurances était monté au début de 1748 à 50 o/o, cherté largement justifiée par le risque. Un mémoire évaluait les pertes marseillaises à quarante millions répartis sur quatre cents négociants. Le chiffre ne devait rien avoir d'exagéré. La forte organisation des courtiers de change, sur qui retombait en grande partie le poids des assurances, rendit de grands services. Non seulement ils firent face à leurs obligations, mais ils soutinrent de leur crédit et de leur bourse les maisons chancelantes (2).
La Méditerranée ne fut pas le théâtre, en 1755, de ces odieuses rafles de navires français qui accompagnèrent ou suivirent, dans l'Atlantique, l'attentat au droit des gens de l'amiral Boscawen. Quatre bâtiments seulement furent inscrits à Marseille sur le registre des pertes.
(1) Voici, d'après le» registres des pertes, les catégories de bâtiments et leurs ports d'armement. Mallicureusement beaucoup sont dési{{nés par deu.\ termes trop vaincs : navires français ; la plupart de ceu.\-ci devaient être des bâtiments provençaux. — (!até}{orie de bâtiments : .100 vaisseaux, 19y navires, ÎMJ pinqnes, 4.^i tartanes, .'{() I)arques, 20 polacres, 8 corvettes, 7 quecliH, .'> brixuntins, 1 rré({ate, 1 d<>){re, 1 cauary, 1 ({oëlette, 1 bateau. Les pertes consistaient donc surtout en j{ros bâtiments. — Ports (l'armement : français, 202 ; provençaux, 17S ; Marseille, UH ; .Saint-Malo, 34 : liord^aux, .S3 ; cspoftnols, '2!i ; liollundais, 2.') ; Hayonnc, 22 ; Nantes, li) ; (trnnviUc, 12 ; Le H&vrc, A ; La Hocbclle, H ; napolitains, 7 ; italiens, 4 ; Binic, maltais, «uédold, 2 : .SaInt-VaK'ry, le (^roisic, Dunkerque, Ilocbefort, ilonfleur, Hambourg, Dnntzig. danois, vénitien, 1 ; une Trégate du roi.
(2) Timon-David. /,«■ anciens courtiers «le Marseille. Voir cl-desBUS p. 237 et sulv.
L'expédition de Minorque, gloire de la Galissonnière, le « vainqueur de Port Mahon » autant que Richelieu (1), semblait devoir susciter de grands efforts des Anglais irrités de l'échec de Byng, et attirer de grosses escadres en Méditerranée. Il n'en fut rien. Les deux premières années de la guerre de Sept ans, au moins, furent nettement caractérisées par l'abstention des flottes belligérantes dans celte mer. Dans l'automne de 1756 quelques navires de guerre anglais furent signalés autour de Minorque. En 1757 on annonçait, en juin seulement, l'entrée d'une escadre ennemie par le détroit. Elle parut sur les côtes de France, alla se radouber à Livourne et reprenait, dès le mois d'octobre, la route de Gibraltar, sans avoir rien fait d'important.
Du côté français, c'était une impuissance complète qui étonnait après la vigoureuse action de la Galissonnière. On ne manquait pas de navires, mais d'argent. Il n'y eut même pas de convois organisés comme dans la guerre précédente. Sur l'initiative du marquis de Massiac, alors commandant à Toulon, les vaisseaux du roi firent une seule sortie en juin 1757, pour escorter les bâtiments prêts à partir et rentrèrent en automne, ramenant quelques prises et un faible convoi de cinq bâtiments. Les galères de plus en plus délaissées allaient jouer pour la dernière fois un rôle de quelque utilité. Tous les étés on en fit sortir deux au moment de la foire de Beaucaire, pour écarter les petits corsaires des abords des embouchures du Rhône. Dans leur croisière de 1756, de Glandevès et de Grasse, sur la Brave et la Duchesse, s'emparèrent au large de Cette d'un corsaire anglais, de 16 canons et 110 hommes.
Des deux côtés on laissa donc le champ à peu près libre aux corsaires, protagonistes de la lutte. Les parages de Sicile, de Malte, les côtes de Barbarie, de Morée, de Syrie, fourmillaient dès le début de corsaires anglais. Fait nouveau: on signalait à côté d'eux des corsaires prussiens. Les faibles se tournent volontiers du côté des plus forts. Ces corsaires trouvaient à Livourne des facilités dont on se plaignait à Marseille. Même bienveillance pour eux des gouverneurs des îles vénitiennes; à Venise même, on fit des armements anglais. Bien que le roi Carlos dût ceindre
(1) Les Marseillais ténjoignèrent une grande joie de la prise de Minorque
et firent une réception magnifique au maréciial de Richelieu le 22 juillet
(Artaud, oui}, cité, p. 146-147). Ils avaient contribué au , succès par leur empressement à fournir 140 navires pour les transports.
bientôt la couronne d'Espagne et signer le pacte de famille, les Français n'eurent pas à se louer, non plus, de l'attitude du gouvernement des Deux Siciles. Quantité de prises étaient conduites à Messine; les Anglais y violaient journellement les règles de la guerre sans cesser d'y être favorisés. Notre impuissance encourageait toutes les lâchetés, toutes les complaisances et toutes les hardiesses. Les Grecs des îles (Ij, très remuants, avaient armé des corsaires ou s'étaient mis au service des Anglais. A Cerigo, île vénitienne, les gens du pays, du haut des promontoires, servaient de vedettes aux Anglais pour les prévenir des bâtiments qui paraissaient. Au mouillage de Paleo-Castro, pointe orientale de Candie, un corsaire anglais établit son repaire. Pour son compte, des Candiotes faisaient le guet sur les deux caps et lui signalaient le passage des naviies au Nord et au Sud de l'île. Notre commerce en ressentit grand dommage.
Dès le début Machault eut recours aux moyens extrêmes : liberté donnée aux négociants de se servir des bâtiments neutres. Des passeports spéciaux étaient délivrés à la Chambre du commerce et distribués par ses soins aux négociants. Mais la sécurité obtenue était toute relative: les vaisseaux'de guerre anglais arrêtaient les neutres. On soupçonna même plusieurs fois ceux-ci d'être de connivence avec eux. Deux capitaines suédois chargés pour Saint-Domingue par des Genevois de Marseille relâchèrent sans nécessité à Gibraltar, déclarèrent que leur cargaison appartenait à des Français et furent déclarés de bonne prise. Aussi on avait cru d'abord éviter les dangers du passage de Gibraltar par des transbordements à Cadix. En vertu d'un accord signé avec la cour de Madrid, il fallait payer 1 o/o de droits, si le transbordement était fait sous pavillon espagnol, 2 o/o si la cargaison passait sur un bâtiment neutre. Par suite du manque de ménagements des Anglais, il fallut y renoncer et demander à l'Espagne le transit par terre, de France jusqu'à Cadix. Il était plus commode d'emprunter la route de Toulouse et Bordeaux, très suivie pendant les dernières guerres de Louis XIV, pour les relations entre Marseille et les ports ponantais. C'est surtout par Bordeaux que Marseille put continuer son
(1) I^ consul (IluiramliHult racontv comment il a pu arriver à Scide et échapper au corsaire l'aiiaiotti (|ui l'attendait sur lc>s côtes de (Inranianie. Sa femme, Hur un bâtiment franijals. rencontre un corsaire anglais; la frayeur lui occasionne une fausse couche dont elle pense mourir. Lettre du 'i'i septembre 1757. AA. 340.
commerce des Antilles comme l'atteslent les nombreuses déclarations de prises de navires, partis de ce port, laites par ses négociants. En 1757, quatre navires seulement revinrent des Iles à Marseille, aucun en 1758, trois en 1759, aucun en 1760.
En même temps, Machault sentit la nécessité d'accorder des encouragements sérieux aux corsaires IVançais. Il les annonçait à la Chambre par une lettre du 28 janvier 1756; la déclaration royale du 15 mai ne fut que la confirmation de ses promesses. Cette déclaration renouvelait, en les augmentant encore, les faveurs concédées par celle du 8 avril 1748: la perception du dixième de l'amiral de France sur les prises était suspendue. Le roi s'engageait à payer des gratifications importantes aux capitaines qui se signaleraient par des prises et des indemnités aux armateurs (1), à prendre pour son compte, à la fin de leur campagne, les vaisseaux ou frégates de vinj^t-quatre canons et au-dessus, construits pour la course et aussi ceux de même force qui seraient pris. Le tout sans préjudice des exemptions ordinaires de droits sur les vivres, munitions et agrès de toutes sortes, des facilités accordées aux otliciers et volontaires corsaires pour devenir capitaines marchands, des distinctions llatleuses décernées à ceux qui se signaleraient.
Machault put se flatter d'avoir pleinement atteint le but qu'il poursuivait. L'activité des corsaires français fut prodigieuse, surtout pendant les deux premières années de la guerre. Les Marseillais qui n'avaient jamais montré pour la course qu'un empressement modéré se révélèrent. Ce fut la grande nouveauté de celte guerre. Les armateurs se plaignaient bien du manque de matelots et de canonniers, de la cherté de la poudre, de l'avidilé des fermiers qui exigeaient certains droits, nonobstant la dernière déclaration du roi. Mais les diflicullés n'empêchèrent pas un véritable engouement pour une spéculation, jusque là dédaignée, qui permettait en même temps de satisfaire le ressentiment contre l'Anglais et de faire montre de zèle pour le service du roi. Malheureusement, la perle des registres de l'amirauté de Marseille postérieurs à 1756 ne permet plus de donner le chilTre exact des armements. Dans les correspondances envoyées de Marseille au Courrier d* Avignon (2), on peut en relever 46 en
(1) Déclaration dti roi, conceriianl les urinements de tuer qui se font pour la course sur les ennemis de l'Kldl, 15 mai 1756, art. 2, 4, G.
(2) Gazette bi-Iiebdomadaire publiée à partir de 1733.
1756-57. Cette gazette fournit sur les événements maritimes des indications fort précieuses, mais la nomenclature ainsi dressée est certainement bien incomplète, car le correspondant du courrier ne signale guère les corsaires qu'à l'occasion de leurs prises.
a Cette ville, écrit-il le 31 mai 1757, s'est surpassée ellemême. Jamais on ne vit tant d'armateurs sortir de notre port pour aller en course. » L'exemple avait été donné par Georges Roux, le plus riche et le plus en vue des négociants marseillais, qui s'était distingué en remplissant les fonctions de premier échevin pendant la guerre précédente et que le roi venait de faire marquis de Brue, par ses lettres patentes de 1750. Célèbre par sa générosité autant que par sa fortune. Roux tint à justifier la faveur du roi par son zèle contre les ennemis. Si l'on en croit une tradition qui, à défaut de preuves certaines, s'appuie sur l'affirmation des ennemis du marquis de Brue et sur celle de Voltaire (1), l'armateur marseillais aurait même lancé un défi personnel, une sorte de déclaration de guerre de Georges Roux à Georges Roi. Les Marseillais sont coutumiers de galéjades et Roux n'était pas ennemi de la réclame. Mais ce sont là, peutêtre, paroles bien injustes pour un acte inspiré par une indignation généreuse. Quoiqu'il en soit d'une manifestation trop mal connue pour qu'il soit permit de la juger, le défi était sérieux. Roux fil mettre en chantier ou arma quatre bâtiments de première force, pour des corsaires : le Bien aimé, frégate de 40 canons, portail 450 hommes, dont 200 cadets volontaires fusiliers; la Thérèse avait 28 canons et 200 hommes, 120 fusils, 120 sabres, 170 pistolets, 50 haches d'armes et 12 pontons d'abordage. La Marie Désirée, qui portait le nom de la fille de l'armateur, capturée le 7 octobre 1755 au retour de la Martinique, conduite à Porl-Mahon et recouvrée dès le début de la guerre, grâce à l'expédition de Minorque, avait pu être armée en même temps. Le marquis de Brue était fastueux : rien ne fut négligé pour l'armement de ers navires et pour leurs équipages. Les Marseillais s'émerveillaient de voir manœuvrer la compagnie des cadets du Bien Aimé, en uniforme bleu avec parements rouges, ayant
(1) « Tout 11 coup on vit Hortlr <lu comptoir d'un n£){ocini)t de province un mnnircHte contre une nntion puissante et prcscjuc rivale de In nAtre. « ('i«
Mémoire pour M. Vcrdiilion contre le niarcjuis de Itonx, p. 4, 1773). —
c Je rcNHeinble à M. Houx, de Marseille, ([ui lit la ({iierre aux Anglais eu 1750, en son propre et privé nom. » Voltaire à d'Alembert, tO août 2776.
à sa tête son capitaine, son lieutenant, deux enseignes, quatre sergents, huit caporaux, quatre tambours et un fifre. Pour suffire à de pareilles dépenses, Roux avait dû emprunter huit millions de livres au courtier de change et de banque Verdilhon, plus tard son implacable ennemi. En mai 1757 il ajoutait à ses quatre premiers corsaires le vaisseau le Télémaqiie, de 20 canons et 300 hommes, qui venait de faire une fructueuse campagne (1).
Peu d'armateurs pouvaient ainsi risquer des millions ; aucun n'osa le faire. Mais beaucoup s'associèrent pour armer des bâtiments de la Hotte marchande ou même ceux du roi, qui les cédait pour des croisières de quatre à six mois. C'est ainsi que le vaisseau l'Hippopotame, de 50 canons, partit pour le compte de Rangony et C''' ; Arnoux, Eon et Gautier armèrent la grosse frégate la Flore; Gerin, Gassin et Napollon VOpale ; Caire et C'" le chebec le Requin. On vit aussi de véritables entreprises par actions. Le premier échevin Couturier se mit à la tête de la construction d'une belle frégate la Fortune ; les frais évalués à moins de 400.000 livres devaient être largement couverts par 150 actions de 3000 livres. Cette construction fit quelque bruit ; le Mercure de France emprunta au Courrier d'Avignon des détails sur ce curieux bâtiment à voiles et à rames, du genre des anciennes ramberges du moyen âge, qui avait les proportions d'un vaisseau de 54 canons, tout en n'étant percé sur son pont que pour 26 canons de 18 livres. Mais il devait avoir, en outre, deux ponts volants pour y placer la vogue de 60 avirons, afin que, dans un temps calme, il put au besoin faire usage de ses avirons aussi légèrement qu'une galère. Son artillerie était disposée de telle façon qu'il pût résister aux vaisseaux de ligne et même les combattre avec avantage (2). En dépit de l'ingéniosité de sa construction, la Fortune n'eut pas de chance. Terminée en 1758, elle avait coûté 600.000 livres ; pour exciter les négociants à prendre des actions, la Chambre avait souscrit d'abord pour vingt, puis pour dix autres. Embarrassé de sa frégate, manquant d'argent et de matelots, Couturier finit par faire le voyage de Paris pour l'offrir au roi.
(1) Au sujet des armements de Georges Roux, voir Artaud, oiivr. cité, p. 142 et suiv. — Outre ces cinq armements en course. Roux eut pour le commerce des Iles des armements eu « guerre et marcliandises ». On a fortement exagéré eu disant qu'il pouvait mettre en ligue 17 vaisseaux de guerre en 1757.
(2) Courrier d'Avignon, du mardi 7 juin 1757. — Mercure de France, septembre 1757. — Cf. correspondance de la Chambre et EE, 7.
La Chambre elle-même avait fait des armements pour son comple. En septembre 1756 elle avait offert au roi de faire construire deux frégates de 30 canons. Elle mil, en effet, en chantier à Toulon la Chimère, de 24 canons du calibre 12, puis la céda au roi pour 144.204 livres. Elle arma la barque l'Hirondelle, de 24 canons et 280 hommes ; son capitaine Fort reçut un brevet de lieutenant de frégate ; la compagnie de fusiliers portait un bel uniforme bleu avec galons et boutonnières d'or. On parlait de trois autres barques, puis d'un chebec. Mais l'état des finances de la Chambre ne lui permit pas un si gros effort. Elle avait été obligée de mettre tout son crédit au service du roi. Dès le début de 1758 elle était engagée de 4.014.881 livres en paiements faits à Toulon pour le service de la Marine. Elle obtenait péniblement la délivrance d'annuités sur le trésor royal pour lui permettre de rembourser ses créanciers et se plaignait vivement des atteintes portées à son crédit. Aussi comprend-on qu'elle n'ait pu faire bon accueil à la Chambre du commerce de Normandie, qui lui communiquait, en décembre 1756, un projet de construction de 12 frégates de 12 à 14 canons, avec un fond de 1.200.000 livres en lui demandant de prendre des actions (1).
Enfin, on vit exceptionnellement les échelles elles-mêmes prendre l'initiative d'armements corsaires pour se protéger. En 1757, celles de Syrie faisaient croiser le vaisseau du capitaine Laugier. Celui-ci forçait plusieurs corsaires anglais h désarmer ou à rester dans les ports ; il permettait aux caravaneurs de poursuivre leur navigation; il escortait des bâtiments au départ des ports de Syrie. Dès qu'il eut désarmé tous les petits corsaires anglo-grecs reparurent et enlevèrent nombre de bâtiments sous le canon même des forteresses du G. S., en dépit de vieilles défenses.
Les armements marseillais firent beaucoup de mal aux Anglais et les exploits des capitaines [novençaux purent être mis en parallèle avec ceux des Fouantais. Aux avantages accordés par la déclaration de 1756, la (Miambre en avait ajouté de nouveaux. En 1757, elle accordait 2.000 livres aux capitaines qui prendraient des corsaires. Vingl-cin(i prises furent ramenées à Marseille en 175<), (|uarante en 1757, mais beaucoup d'autres avaient été conduites ailleurs. « Il y a (|nantité de prises dans les ports
(1) Pour les urincmciiti de lu Chambre, vuir KE, 5, 6, 7.
d'Espagne qu'on attend de pouvoir faire passer en France », écrit-on de Marseille au Courrier d'Avignon le 15 février 1757. Cette gazette signale 39 prises marseillaises en 1756, 01 en 1757, parmi lesquelles un certain nombre de gros navires, de riches chargements ou de corsaires dangereux.
Les capitaines des bâtiments de Georges Roux avaient été aiguillonnés par leur armateur. Celui-ci avait généreusement déclaré d'avance et fait afficher partoutqu'il renonçait à ses parts de prises en faveur de ses équipages. Aussi avait -il pu recruter des officiers et des matelots d'élite. En mai 1757, ses quatre corsaires avaient déjà fait seize captures et ils continuèrent leurs exploits pendant la fin de la campagne. Poulhariès, capitaine de \a Marie-Désirée, en avait pour lui seul dix à son actif; \eBien Aimé, sous les ordres d'Arnoux et de Simon, tous deux de la Ciotat, en avait cinq ; la Thérèse n'avait ramené que deux bâtiments Le Tèlémaque avait été moins heureux; peu après son départ de Marseille, il avait dû se rendre à une frégate anglaise après un violent combat et son équipage avait subi un indigne traitement. Dans sa première croisière, en février-mars, ce même vaisseau commandé par le capitaine Abeille, de la Ciotat, venait de prendre quatre bâtiments (1).
Mais les exploits des bâtiments de Roux avaient été surpassés ou égalés par d'autres. Le vaisseau le Colibri, commandé successivement par les capitaines Pastourette et Pléville avait déjà pris dix bâtiments en mai 1757. Le capitaine Gassen, de Martigues, fut celui dont les faits d'armes devaient avoir le plus de retentissement. Sur le chébec l'Aigle, puis sur le Faucon, il avait commencé par quatre prises en 1756, suivies de deux autres en janvier 1757. Dans les derniers mois de la même année, sur le brigantin le Fameux, il s'emparait coup sur coup de douze autres bâtiments dans l'Océan, au débouché du détroit de Gibraltar, et les envoyait à Cadix. Présenté au marquis du Mesnil, lieutenant-général pour le roi en Provence, il en avait reçu une très belle épée d'argent damasquinée d'or. Le lieutenant de vaisseau Pigache, commandant l'Hippopotame, avait capturé quatre bâtiments parmi lesquels un corsaire de Bristol tout neuf, le Constantin, de 18 canons et de 130 hommes. Etant au mouillage devant Cagliari près d'un vaisseau anglais de 64 canons Pigache l'avait défié vainement de prendre le large pour se
(1) Dans cette campagne, le Tèlémaque n'était cei'tainement pas un corsaire de Georges Roux.
battre. Le gouverneur de la place avait invité à un dîner les otficiers des deux bâtiments. Les Anglais s'y étaient rendus les premiers mais, apprenant que les Français devaient être de la partie, ils s'étaient retirés. Le lendemain, rH/jojoojDo/a/ne reprenait la mer sans être inquiété emmenant sous son escorte douze bâtiments marchands réfugiés dans le port. En mars 1757, le capitaine Jean, du chebec VIndiscret, après avoir soutenu un rude combat contre une frégate anglaise de 36 canons, empêché de tenter rabor(Jage par son équipagequi menaçait de se rendre, voulait faire sauter son navire. Il prenait bientôt sa revanche : en quatre mois de croisièse, sur le chebec le Requin, il prenait cinq bâtiments ennemis. Jean Arnoux, delà Ciotat.sur le chebec le Tigre, s'était rendu maitre de quatre prises dont un vaisseau de 20 canons. On pouvait compter aussi quatre prises à l'actif du capitaine Roudin, de Cassis, du vaisseau le Roi Gaspard, cinq à celui du brigantin le Fleuron. Le capitaine Mégy, qui s'était distingué dans la guerre de Succession, avait fait baisser pavillon à un vaisseau de 20 canons et à deux autres navires anglais. Martiche, du Grand Alexandre, avait capturé deux bâtiments dont un vaisseau de 300 tonneaux et 18 canons. La Chambre du commerce pouvait être satisfaite aussi de son armement. La barque l'Hirondelle avait coulé à fond un corsaire de 20 canons après trois heures de combat et avait incendié un corsaire anglo-grec de l'île de Micony. Citons encore une simple chaloupe, dont on ne dit ni le nom, ni le capitaine. En croisant entre Malaga et Gibraltar, elle avait enlevé en octobre 1756 onze navires dont la cargaison était très considérable. La Méditerranée occidentale et tout spécialement les côtes d'Espagne, des Baléares, de la Corse, de la Sardaigne, avaient été les principaux théâtres des exploits des Marseillais. Il tant ajouter que les armements de Minorque tombée en notre possession s'étaient immédiatement retournés contre les Anglais. En avril 1757, on comptait quatorze corsaires minorquins en croisière; l'un d'eux prenait à l'abordage deux vaisseaux ennemis dont l'un de 14 canons. Les croisières des corsaires eussent été plus fructueuses encore si les Anglais n'eussent pris soin d'organiser des convois. Mais, sN'activité de la course était un fléau pour le commerce ennemi, elle ne suffisait pas à protéger la navigation française, encore (jue certains corsaires eussent parfois accepté la tâche de servir d'escorte : l'un d'eux ramenait les bâtiments de Malte en 1757. Les capitaines marchands opposaient quelquefois de
belles défenses aux corsaires ennemis, ainsi que l'attestent les épées d'honneur accordées à leur bravoure. Mais rien ne pouvait compenser l'impuissance de la marine royale ; les pertes du commerce furent élevées pour les deux premières années de la guerre : 108 déclarations de prises à la Chambre en 1756, 217 en 1757.
En 1758 la marine royale put faire un léger effort. La frégate la Rose, envoyée en croisière, prit et conduisit à Malte un corsaire anglais de 36 canons et 250 hommes. Son commandant, M. de Sade, reçut de la Chambre un bijou de 3.000 livres. Deux autres frégates et le vaisseau le Triton furent encore armés à Toulon, mais la Chambre dut fournir l'argent nécessaire. Quand la frégate la Chimère, celle-là même que la Chambre venait de céder au roi, arriva à Constantinople les Turcs furent étonnés qu'il restât encore un vaisseau de guerre aux Français.
De Massiac, lieutenant-général des armées navales, devenu ministre de la marine en janvier 1758, connaissait particulièrement les besoins du commerce du Levant et les ressources de Toulon où il venait de commander, mais il quitta le ministère le 30 octobre. On sait combien son successeur Berryer, créature de M™^ Pompadour, était inférieur à la lourde tâche qui lui incombait. Les historiens font peser sur lui pour une bonne part la responsabilité des désastres maritimes et coloniaux qui marquèrent les années suivantes. Pourtant ce n'est pas à lui qu'il faut attribuer l'arrêt subit des exploits des corsaires provençaux après le bel élan de 1757. C'est Peirenc de Moras qui avait supprimé la permission générale accordée par Machault et rétabli l'obligation de solliciter des permissions particulières. Puis, en septembre 1757, l'amirauté de Marseille avait reçu l'ordre de ne plus laisser partir de corsaires et même de faire revenir ceux qui étaient en mer. On préparait un armement à Toulon et on manquait de matelots. Au même moment les Espagnols se montraient plus jaloux de la neutralité de leurs côtes et ne permettaient pas qu'on y donnât atteinte ; nos corsaires n'avaient plus la facilité de conduire leurs prises dans leurs ports. Enfin, les Anglais avaient été rendus prudents par deux années désastreuses pour leurs armateurs ; les occasions de prises étaient plus rares ; leurs convois traversaient la Méditerranée escortés de bâtiments de guerre sans que nos corsaires pussent les attaquer. Il n'y eut plus que quatre bâtiments ennemis ramenés à Marseille en 1758. Pourtant quelques capitaines avaient continué
leurs croisières. L'un des Arnoux, sur la Mutine, reprit aux Anglais un i)inque des Martigues avec une cargaison de 200 000 livres et un senaut inahonnais. Le Courrier d'Avignon ne signale que trois autres prises. Les armateurs des chebecs du roi le Requin et le Rasé, qui ne rentrèrent qu'à la fin de l'auloinne, ne semblent pas avoir été récompensés de leurs sacrifices. Pendant ce temps, les corsaires anglais infestaient la Méditerranée. Mais ils pouvaient se plaindre aussi que leur butin eût fortement diminué. Les armateurs marseillais ne firent en 1758 que 124 déclarations de pertes. Ce n'est pas que la situation fût pour eux devenue meilleure. Au contraire, les dangers de la navigation, la cherté et la difficulté des armements avaient fait presque cesser les expéditions aux Antilles et aux échelles. Les négociants avaient demandé que les bâtiments du roi pussent prendre des chargements; Massiac le leur avait accordé; Berryer restreignait bientôt la permission aux cas d'extrême nécessité. Au même moment, pour remédier à l'abstention des armateurs marseillais, le roi, sur le rapport du même ministre, autorisait tous les ports du royaume à faire des expéditions pour le Levant, à condition d'opérer les retours à Marseille. La permission demeura bien inutile.
La situation restait la même en 1759. On ne recevait plus du minisire que des aveux d'impuissance ; le roi accorderait un armement pour la protection du commerce quand son service le permetlrail. Il est vrai (jue le gouvernement avait résolu de porter la guerre en Angleterre. La Clue avait emmené de Toulon toutes les forces disponibles pour rejoindre la flotte de Brest, commandée par le vice-amiral de Conllans. Ce dernier elTort fut rendu vain par Théroïciue mais malheureux combat de Lagos, soutenu par La Clue contre Boscawen (août 1759), el par le lamentable désastre des Cardinaux (novembre). Cependant une escadre anglaise de vingt-deux vaisseaux paraissait en mai sur les côtes de Provence et venait bloquer Toulon. On annonçait qu'elle amenait beaucoup de troupes de débarquement qui voulaient essayer de réparer les échecs subis l'année précédente sur les côtes de l'océan à Uochelort et à Saint-Malo. L'alarme régnait à Marseille et on s'y prépara vigoureusement à la dél'ens(! comme en 1744 : huit bataillons de troupes bourgi'oises étaient levés, des régiments appelés de 1 intérieur; on évoquait leH Kouvenirs glorieux du siège de Cé.sar. La (lotte ennemie ne disparut (|u'au mois de juillet. Aucun bâtiment n'avait pu
revenir et la ville était à la veille de manquer de blé pour sa subsistance. Une frégate du roi put partir en croisière à l'automne. Berryer en promit d'autres pour croiser dans les parages les plus dangereux, sans pouvoir tenir sa promesse. Deux galères sortirent du côté d'Antibes pour assurer le cabotage avec l'Italie. La hardiesse des petits corsaires ennemis ne connaissait plus de bornes. Une felouque anglaise venait faire deux prises à l'entrée même de la rade de Marseille ; deux felouques envoyées par la Chambre lui donnèrent en vain la chasse. Les galères sortirent encore pour écarter ces gêneurs. Comme dans la guerre de succession d'Espagne, les bâtiments essayèrent de profiter des longues nuits d'hiver pour échapper aux poursuites. <« L'hiver change de nature pour nous et devient une saison de récolte », écrit le correspondant marseillais du Courrier d'Avignon, le P'" février 1760.
L'argent manquait de plus en plus au Trésor. Berryer finit par se décider à envoyer à Marseille le premier commis Le Gua}'. Il lui avait donné pleins pouvoirs pour prendre avec la Chambre les arrangements indispensables à la protection du commerce. Le zèle de la Chambre lui valut une lettre de félicitations (1) du ministre, car c'est une véritable escadre, quatre vaisseaux de soixante -quatre et cinquante canons, le Fantasque, le Lion, l'Hippopotame, le Fier, et deux frégates de vingt-six canons, la Chimère et l'Oiseau, qu'il put faire sortir de Toulon sous le commandement de M. de Rochemore. Par une ordonnance du 23 juin le roi abandonnait à la Chambre les deux tiers qui lui revenaient sur les prises après paiement des gratifications dues aux officiers et aux équipages. Rochemore partit en juillet et put montrer le pavillon du roi dans l'Archipel et le Levant avec plus d'éclat que le petit armement de 1758. Malheureusement l'escadre de l'amiral Saunders était entrée dans la Méditerrannée au même moment et s'était mise à sa recherche. En novembre 1760, les bâtiments de l'escadre de Rochemore étaient dispersés et comme bloqués dans les ports de la Sude, Napoli de Malvoisie (2), et Napoli de Romanie (Nauplie). La dépense de l'armement, évaluée d'abord à 500.000 livres, avait atteint 632.783 livres sans grand résultat (3).
(1) 9 juin 1760. BB, 87.
(2) Ancienne Epidaure, aujourd'hui Monemhasia.
(3) EE, 7. Diverses pièces relatives à cet armement.— Courrier d'Avignon. correspondance du 19 mai 176U et suiv. Lettres du 16 septembre, 7 novembre 1760. AA. 358.
La course n'avait repris de l'activité qu'en 1760. En décembre 1758, la Chambre avait examiné, sur l'invitation du ministre, la question de savoir s'il convenait d'accorder aux armateurs, comme au début de la guerre, des permissions générales ou de les restreindre dans chaque port aux bâtiments de la plus grande force. Elle fut d!avis qu'il fallait n'établir aucune restriction et déclarer les autorisations irrévocables. Manque de matelots, découragement des armateurs, il ne fallait plus s'attendre à l'élan de 1756. En 1760, le ministre créa lui-même un nouvel obstacle aux armateurs. Il refusa de leur accorder pour des croisières limitées des bâtiments de guerre. Désormais, le roi ne céderait plus ses navires pour la course à moins que les négociants ne consentissent à en faire l'acquisition et à en payer la valeur avant la mise en mer, sauf à insérer dans le traité de vente une condition qui obligerait S. M, à reprendre ces bâtiments après leur course sur une nouvelle estimation. Dans cette combinaison qui compromettait à la fois la marine royale et la course, il ne faut voir qu'un misérable expédient financier. Les historiens ont justement flétri Berryer d'avoir mis ou laissé mettre à l'encan la marine royale. C'est dans ces conditions que des négociants marseillais achetèrent la frégate la Flore, en avril 1760.
Aucune prise n'avait été ramenée à Marseille en 1759, il y en eut dix en 1760 et le Courrier d'Avignon recommence à enregistrer quelques succès des corsaires marseillais. Georges Roux continuait d'avoir en mer quatre ou cinq armements de guerre, mais on ne sait rien de ce que lirent leurs capitaines depuis 1757. Peut-être croisaient-ils dans l'Atlantique, dans les parages des Antilles où la course était si active et si fructueuse (1) et leurs exploits n'étaient pas transmis par le correspondant du Courrier d'Avignon. D'après celte gazette, le plus heureux des corsaires de Marseille, Arnoux, capitaine du Victorieux, vaisseau de 24 canons el 156 hommes, ne lit pas moins de six prises en 1760. Tortel, du brigantin Sai/i/e-Ceci/e, Pléville de la barque l'Hirondelle en c;ij)turèrent trois; le pinqiie Sainl-Jenn-Bapliste ei le chebcc du roi te Requin, armé par hi Chambre, chacun deux. Gussen, si redoutable aux Anglais, n'est inscrit que pour une prise. Des navires armés en « guerre et marchandises », s'étaient
(1) On écrivait de la Mortinique en ncptemhrc 1761 que, depuis le mois de Jaavier, lea coraairca fraiiçaia avaient pris 1080 bAtiments ennemis.
signalés par des captures ou par de brillants combats. Au début de la guerre, le capitaine Sabatier, avec une simple barque de 4 canons de 3 livres, avait mis à mal un corsaire anglais de 10 canons, près de la Martinique, et capturé deux bâtiments anglais. Dans un second voyage aux Iles, il avait fait également deux prises. Parti de nouveau à la fin de 1759, sur la barque rUrsule, armée de 10 canons de 4 livres, qu'il avait fait construire avec ses bénéfices, il fut chassé par une frégate anglaise de 24 canons. Réfugié dans une anse de Saint-Domingue, il soutint contre ce gros bâtiment un furieux combat de deux jours, essuya plus de 900 coups de canon dont 200 atteignirent son navire et riposta par 300 coups, força la frégate à aller chercher l'appui d'un vaisseau de guerre et profita de son éloignement pour se radouber précipitamment, s'échapper et arriver aux Cayes Saint-Louis. Au retour, après avoir pris un bateau anglais, il est poursuivi par un vaisseau. Voyant qu'il a sur lui la supériorité de la marche, il ose se retourner et le poursuivre à son tour. L'ennemi le prenant pour un corsaire se rend avec un riche chargement (1).
Dans les deux années qui venaient de s'écouler, le chiffre des pertes marseillaises avait encore baissé. On trouve sur les registres de la Chambre 65 déclarations en 1759,55 en 1760. Mais celte diminution n'attestait, comme en 1758, que le découragement des négociants et l'abandon de la navigation. Cependant ou avait profité de l'armement de Rocliemore pour faire partir et revenir quelques navires : le commerce s'était un peu relevé en 1760. Pour celui des Iles d'Amérique des négociants armaient à la fin de 1760 des vaisseaux de guerre achetés à Gênes. Ils étaient sans doute encouragés par l'exemple de Georges Roux, qui avait réussi à faire revenir deux fois à Marseille son vaisseau la Constance, commandé par le valeureux capitaine Simon en 1759. En avril 1760, la Constance avait été prise à son troisième voyage, mais remplacée aussitôt par une belle frégate la Modeste. Au même moment plusieurs bâtiments du roi étaient chargés par d'autres négociants pour les Antilles.
La croisière de Rocliemore ne fut suivie d'aucun armement analogue en 1761 ; aussi le chiffre des prises déclarées à la Chambre remonta-t-il à 91, tandis qu'il n'entra dans le port de Marseille que 63 bâtiments du Levant et de Barbarie avec des
(1) Mémoire du capitaine Sabatier, juin 1760. Areli. des B.-du-Rli. C, 2.570.
chargements modiques. Heureusement, à la fin de l'année, on sentit la double action des Choiseul. Le duc avait cédé le secrétariat des affaires étrangères à son cousin le comte, bientôt duc de Choiseul-Praslin, pour prendre ceux de la guerre et de la marine. Il venait de négocier (15 août) le Pacte de famille plus heureux que l'alliance autrichienne. Dans ses nouvelles fonctions il montra immédiatement qu'il se préoccupait de la reconstitution (le nos forces navales. Le Trésor étant sans argent, il sollicita le concours de tous les grands corps de l'État et son appel fut entendu. Les États du Languedoc donnèrent l'exemple en offrant au roi un vaisseau de 80 canons. Paris fit construire la Ville de Paris de 90 canons, tandis que les six corps de marchands de la ville se chargeaient d'un vaisseau de 74. Cette émulation nationale donnait tout d'un coup quatorze gros vaisseaux et une frégate. Seule parmi toutes les autres, la Chambre du commerce de Marseille fit l'otïre d'un vaisseau de 74 canons, que le roi voulut nommer le Marseillais (1). Le 2 janvier 1762, Charles III, roi d'Espagne, déclarait la guerre à l'Angleterre. Cette diversiou tardive et impuissante devait coûter beaucoup à l'Espagne sans gêner l'Angleterre. Mais Choiseul annonçait en même temps un vigoureux etfort dans la Méditerranée. Il donna l'ordre d'armer à Toulon dix vaisseaux pour former, suivant les circonstances, une ou deux escadres, avec quelques frégates et plusieurs chebecs. Cet armement devait avoir pour principal but de protéger la navigation et la course. Mais on n'avait plus de matelots. Pour l'armement de Toulon il fallut retenir dans les ports de Provence tous les bâtiments marchands ou corsaires qui s'apprêtaient à partir. Puis, à la fin de l'automne, l'expédition des navires fut de nouveau suspendue à cause des espérances de paix prochaine. En effet, on apprit bientôt ([ue les hostilités sur mer étaient suspendues dans le délai de six semaines, à partir du 22 novembre. Malgré le peu d'activité de la navigation, les prises enregistrées à Marseille, en 17()2, s'élevèrent à 100, à 'M) pour le début de 1763. La dernière année de la guerre n'avait pas été plus heureuse que les autres.
Les armateurs de corsaires avaient éprouvé particulièrement de rudcH perles. Leurs meilleurs capitaines avaient été capturés.
(1) Voir dttits Guériii, Hiat. inaril. T. 4, p. 519, la liste des quinze bfttlmentfl.
En décembre 1760 le fameux Gassen avait dû se laisser conduire à Gibraltar par une frégate anglaise de 30 canons. En 1761 Arnoux du Victorieux, Tortel, capitaine du vaisseau le Jules- César, avaient subi le même sort. En 1762, Michel, dit Rabaleau, sur la frégate la Vendangeuse s'était rendu à une frégale de 30 canons après un combat qui lui avait coûté 12 tués et 14 blessés. Puis Fabre, capitaine du vaisseau le Tigre, Rimbaud, du vaisseau la Belle Etoile, avaient eu leur tour.
Avant d'être pris, plusieurs de ces capitaines venaient de se signaler. Gassen, à lui seul, avait fait vingt-cinq prises pendant la guerre. Michel, dit Rabateau, sur le Mars de 10 canons et 50 hommes seulement, avait pris et envoyé à TénéritTe un vaisseau de 350 tonneaux et de 10 canons avec un chargement valant près de 500.000 livres. Apercevant un second bâtiment anglais avant d'avoir pu mettre sur le premier son équipage de prise il avait envoyé sans perdre de temps son lieutenant, Lafont, et huit hommes prendre possession du vaisseau à la nage et avait pu atteindre et faire prendre l'autre navire. Toiiel, rendu à la liberté et mis à la tête du brigantin le Comte de Belzunce, en 1762, avait capturé deux bâtiments aux Antilles puis avait fini par être tué dans un rude combat contre un corsaire qui dut se retirer très maltraité.
La campagne de 1761 avait été marquée surtout par les brillants succès du chebec le Requin, armé par la Chambre et commandé par Daniel, de la Seyne, plus tard lieutenant de Tortel sur le Comte de Belzunce. Ses cinq prises de 1761 ajoutées aux deux qu'il avait enlevées à la fin de 1760, furent estimées plus de deux millions. En 1762 ce fut au tour des capitaines de Georges Roux de se distinguer. En juillet des lettres d'Angleterre apprenaient à Brest qu'une trégate de 36 canons armée par lui, croisant sur les côtes d'Afrique, avait enlevé aux Anglais vingtneuf de leurs bâtiments négriers, à bord desquels on avait trouvé 4.000 nègres, et qu'elle devait tenter de les conduire à Saint-Domingue.
En octobre arrivait des Antilles le capitaine Simon sur la Modeste. Il avait pris successivement dans son voyage de retour une goélette, un vaisseau, un senaut. Au passage du détroit il. avait pu échapper à une frégate de 36 canons qu'il avait combattue pendant six heures; en Méditerranée il avait encore capturé un brigantin. C'est bien justement que Choiseul, sur la recommandation de la Chambre, lui octroyait la récompense de l'épée.
Les Marseillais n'avaient pas cessé, durant la guerre, de participer aux armements ponantais, comme le prouvent les déclarations de perles laites par des négociants de Marseille à la Chambre (1). Aussi pouvaient-ils se consoler en partie de tout ce qu'ils avaient soulTert depuis sept ans en songeant qu'ils avaient contribué pour une bonne part à infliger aux Anglais cette série de désastres qui atteignirent si cruellement leur commerce et réduisaient à la faillite huit des premières maisons de Londres en mai 1761 (2). Au total la Chambre avait reçu 790 déclarations de prises (3). C'était dix -sept de moins que dans les quatre années de la guerre précédente. Grâce à l'abstention des armateurs le butin des ennemis avait été beaucoup moins considérable, mais nous avions payé autrement l'impuissance de la marine royale. La diminution des pertes n'était qu'une des preuves de la ruine du commerce.
La navigation jouit alors de quinze ans de tranquillité troublée pourtant inopinément par la guerre turco-russe. L'arrivée
(1) En 1761 la déclaration de prise de trois corsaires malouins et d'un corsaire de Barfleur est faite au nom de Dudemaine Girard, négociant de Marseille, intéressé à l'armement de ces navires. En 1762 des déclarations sont faites au nom du même négociant pour les huit corsaires malouins suivants: le Cerbère, capitaine Duchcmin; le Bien-Aimé, capitaine Haudr}-; T Espérance, capitaine Rouault ; le Nanon, capitaine Joseph Lavaz ; le Malouin, capitaine Girou ; le Malo, capitaine Desfontaines ; le Domerville, capitaine Henri Donat; l'Espérance, capitaine Lacoudre Sohier. — Quatre corsaires de Rayonne avaient été déclarés en 1758 par .lean-Pierre Lichigaray, négociant de Marseille, basque d'origine.
(2) On lit dans Guérin \Hist. marit. t. iv, p. 376): « Du l»' juin 1756 au !•' juin nW) les armateurs franç^-ais prirent, d'après le relevé même des registres de Londres, 2539 bâtiments contre 944 qu'on leur avait enlevés et qui, la plupart, étaient des navires de pêche. » Le premier chiffre est peutêtre exact, le second est manifestement trop bas et la plupart des pertes frani^aises n'étaient pas des navires de pêche.
(3) En voici le détail par catégories de navires et par origine. Malheureu.sement les déclarations ne sont pas toujours explicites. Catégories : navires, 40(); pinques, 107; vaisseaux, 71; tartanes, (il ; barques, 45 ; brigantins, 29; polacres, 25; scnaults, 24; corvettes, 9; frégates, goélettes, 7; vaisseaux du roi, 4 ; chebecs, 3; balandres, frégates du roi, 2; quech, paquebot, canari, (Ifltc du roi, 1. — Origines : fran^-ais, .340; proven(,-aux, 103 ; Marseille, 91 ; La Clotat. 30 ; Bordeaux, 60 ; Marfigucs, 27 ; Saint-Malo, 14 ; Agde, 11 ; Uayonne, 10 ; La Seyne, Cassis, 7 ; Toulon, La Uochelle, 6 ; (Cannes. Sanary,4; Bcrrc, 3 ; Nantes, Granvillc, Saint-Tropez, 2 ; Bandol, Hyéres, Painibteuf, Morlalx, Dunkcrque, Barfleur, 1 ; — espagnols, 24 ; suédois, 8; napolitains, 6; toscans, romain» , 2 ; danois, génois, bcrmudicns, hollandais, anglais (reprises), 2; sicilien, impérial, 1 .
bien inattendue de la flotte des amiraux Spiridof et Mordvinot dans la Méditerranée et son séjour dans les mers du Levant pendant quatre ans (1770-1774) suscitèrent à Marseille de vives alarmes. En Morée, le passage de Spiridof et du prince Orlof avait causé un véritable désastre (1). Maïnotes, Dulcignotes, Grecs faméliques des îles turques ou vénitiennes, encouragés par les agents russes, s'empressèrent de profiter de l'occasion qui se présentait de satisfaire leurs goùls de piraterie en armant leurs bâtiments en course sous pavillon moscovite. Nos caravaneurs furent particulièrement en butte à leurs déprédations sous prétexte qu'ils transportaient des Turcs ou des marchandises chargées pour le compte des Ottomans.
A la demande de la Chambre, Praslin fit armer en diligence à Toulon deux frégates et deux chebecs pour servir d'escorte et tenir en même temps croisière. A la fin de l'année, sur les instances du chevalier de Saint-Priest, notre ambassadeur à Constantinople, deux nouvelles frégates furent envoyées dans l'Archipel. Grâce à ces précautions, la navigation souflrit peu en 1770. Les Russes avaient saisi pourtant la cargaison turque de trois vaisseaux caravaneurs. Un autre était conduit par eux à Livourne au printemps de 1771 ; d'autres arrêtés et détenus sans motif. Ils montraient d'ailleurs une « telle inconséquence dans leur conduite vis à vis des neutres qu'on ne pouvait y reconnaître aucun principe fixe ».
Au moins le maintien sans interruption des croisières des frégates du roi dans l'Archipel y détruisit la piraterie des Grecs. « M. le chevalier deGlandevès, écrivait Saint-Priest, a enlevé un forban assez gros, chargé et convaincu des plus atroces scélératesses. M, de Narbonne a brûlé un forban hidriote et obligé le provéditeur de Cerigo à faire justice d'un autre. Il n'est point de frégate qui n'en ait désarmé quelqu'un. Cela est au point que les Grecs n'osent plus naviguer sans certificat des consuls français, aussi n'a-t-on eu cette année (1771) connaissance d'aucun bâtiment déprédé. Il est de la sagesse et de la bonté du roi de continuer les mêmes mesures tant que la guerre durera (2). »
La même sécurité fut assurée en 1772. En 1773, une frégate russe commandée par un Albanais, accompagnée de deux galiotes armées, bloquait la rade de Larnaca en Chypre,
(1) Voir ci-dessus, page 283.
(2) Mémoire de l'ambassade.. . Aff. étrang. Mémoires et doc. Turquie, 7.
faisait plusieurs prises et mettait la navigation Irançaise en Syrie dans le plus grand désordre. Une barque du roi, présente dans ces parages, était impuissante ; le ministre, de Boynes, promettait d'envoyer une frégate. Toutes ces atteintes à la neutralité furent l'objet de réclamations auprès de la cour de Russie (l) mais, à la fin de 1776, la Chambre adressait encore ses plaintes à Sartine au sujet de la lenteur que mettaient les officiers russes à étudier les griefs des négociants français. Ceuxci renouvelaient leurs plaintes en 1778 et n'obtinrent jamais complète satisfaction. Du moins les événements de la guerre turco-russe avaient de nouveau fait montrer le pavillon du roi dans les mers du Levant et relevé en partie son prestige ruiné par la guerre de Sept ans.
Cependant les Russes en congédiant les Grecs, Albanais et autres gens à leur solde, ne leur avaient enlevé ni leurs armes ni leurs bâtiments. Ils s'étaient bornés à déclarer qu'ils ne reconnaissaient plus pour Russes tous les petits corsaires dont ils avaient couvert la Méditerranée orientale. Beaucoup de ces forbans continuaient leurs exploits après la paix ; l'anarchie turque les favorisait. Les mesures concertées par Sartine n'empêchèrent pas la prise de cinq petits bâtiments provençaux à la fin de 1774. D'autres avaient été attaqués. Le ministre consulta la Chambre du commerce pour savoir quelle sorte de bâtiment pourrait le mieux fouiller toutes les côtes suspectes et y détruire les pirates qui échappaient aux croisières des frégates. Les Marseillais demandèrent six petits bâtiments de 120 tonneaux armés de (jualre canons; trois pour les côtes de Morée et l'Archipel, trois pour la Caramanie, la Syrie et l'Egypte. Peu après l'équipage d'une tartane de Marseille était massacré sur les côtes de Caramanie. En 177(), le forban Maïnole Coloutzous emmenait dans son repaire un pin(|uc pris près de Cerigo et négociait sa restitution à Coron moyennant 7.000 piastres. Pourtant le consul d'Athènes Caspary avait pu écrire le 9 août 1775 : « Il y a quel(|ue temps (ju'on n'entend plus parler de forbans dans l'Archipel, ce (|ui prouve le succès qu'ont eu les armements de S. M. »
(1) Anr, élniiiK. Dt'clHlonH. 1774. p. W)-U)i : Pension de l.(M)() livres accordée ■u llcutcnniit de vniHiienu Murtelly de Chauturd pour sn né({()ciution trôs lieureune nuprt^N de l'amiriil Sptridov et In restitution immédiate de 04.580 pinntrcii.
Pendant la guerre d'Amérique, les grandes opérations navales furent conduites en dehors de la Méditerranée. En 1778-79 ce furent les belles campagnes des amiraux d'Orvillers et Cordoba dans la Manche. Pendant toute la durée de la guerre les escadres se cherchèrent et se heurtèrent aux Antilles et sur la côte d'Amérique où d'Eslaiiig, de Guichen, de Grasse balancèrent la fortune et livrèrent de brillants combats. Il y eut aussi le fameux siège de Gibraltar, maintenu pendant presque toute la durée de la guerre, blocus malheureux au point de vue militaire, mais dont le commerce retira des avantages : le passage du détroit restait libre.
Ainsi, à part quelques chaudes alertes (1), les flottes ennemies furent retenues en dehors de la Méditerrannée ; on n'y vit que des uavires isolésou de petites divisions. Même, en 1781, la situation parut tout à fait retournée. Guichen, parti de Brest avec dix huit vaisseaux, était venu rejoindre à Cadix les trente vaisseaux espagnols de l'amiral Cordoba. La flotte alliée entrait dans la Méditerranée chassant tout devant elle. Minorque était conquise en quelques jours (août 1781); seul, le fameux fort Saint- Philippe, un des chefs-d'œuvre de Vauban, ne se rendit que le 4 février 1782.
Il est vrai (jue le péril venant des corsaires n'avait pas diminué. Avant même la déclaration de guerre on avait appris que partout, dans le Levant, l'Archipel, l'Adriatique, ils se préparaient. Tandis que l'Angleterre contestait et méconnaissait le droit des neutres, elle tirait grand proflt delà neutralité des ports méditerranéens. Même jusque dans l'été de 1779, ses corsaires furent reçus dans ceux de l'Espagne qui ne s'était pas encore prononcée contre elle; ils y renforçaient même leurs équipages et leur artillerie. En 1779, on signalait des nuées de corsaires. Les Mahonnais étaient les plus redoutés, à cause de leur nombre et de leur audace. Dix-sept étaient prêts ensemble à mettre à la voile en avril 1780. On comprend l'importance de l'expédition de 1781 et la joie
(1) Arrivée à Gibraltar de Uodiiey avec des forces considérables tl4 vaisseaux et 40 bâtiments de transport) et déroute de l'escadre espagnole (lettre du 7 février 1780 . — Mesures à prendre pour protéger un riche convoi venant de Syrie et d'Kgypte contre une escadre anglaise de 36 vaisseaux et plusieurs transports signalée d'Algésiras et de Barcelone comme aj'ant pénétré en Méditerranée (31 octobre 1782). Arch. des B.-du-Rh.,C, 2552.
causée à Marseille par la seconde prise de Minorque (1). Les petits corsaires continuaient d'intester les côtes de Provence et du Languedoc, obligeaient les chebecs à croiser pour protéger le cabotage ; on n'employait même plus les galères à cet usage. A cause d'eux on ne pouvait pas laisser les navires des convois venir sans escorte de Marseille à Toulon. Bien plus, les timorés envisageaient la possibilité d'une surprise de nuit tentée dans le port, dont l'entrée ne leur paraissait pas assez défendue. Pour rassurer les gens inquiets, la Chambre proposait de faire croiser en permanence pendant le jour deux tartanes à l'entrée du golfe entre le cap Couronne et l'île Maire. Mais, si les corsaires pullulaient, la protection de la marine royale ne fit jamais défaut. Sartine avait écrit, le 4 mai 1778, qu'en cas de rupture il accorderait une protection spéciale à la place de Marseille. Ce ministre consciencieux, sacrifié trois ans après aux intrigues de Necker, fit largement honneur à sa parole.
Pendant toute la durée de la guerre les convois fonctionnèrent régulièrement. La Chambre obtint tous les navires d'escorte qu'elle demanda. Elle put témoigner hautement sa reconnaissance ainsi que sa pleine satisfaction pour les commandants des bâtiments du roi. Parmi ceux-ci plusieurs, porteurs de noms respectés de la noblesse provençale, ou marins destinés à une brillante fortune, tels que de Fabry, d'Entrecasteaux, de Beaussel, de Montgrand, de Flotte, de Missiessy, se signalèrent par leurs exploits. D'Entrecasteaux, sur la frégate la Mignonne, mit en fuite, à la hauteur de Smyrne, deux bâtiments de guerre qui voulaient capturer son convoi. La Chambre lui écrivait à son retour: «< La campagne que vous venez de faire en Levant doit être h jamais mémorable au commerce de Marseille. ... Les relations qui sont venues de toutes les échelles sont remplies de circonstances qui méritent les plus grands éloges. Notre Chambre s'est fait un vrai plaisir de les mettre dans le temps sous les
yeux du ministre Vous avez dû être informé que le roi
vous a nommé à cette occasion sous-directeur de l'artillerie de
(1) Témoin ces vers de l'ublK* Horclli : Vera à M. le duc de Crillon sur la priât de Minorque :
Détruis CCS rcmparls redoutables Qui voyuiciit sortir de leur sein Le perlide et iinn)l)reu\ essuiin ;
Courrier d'Avignon, 2 octobre 1781.
LES GUERRES MARITIMES, lA COURSE, LA PIRATERIE 351
Toulon (1). » La frégate le Montréal, escortant six bâtiments à Alger, se défendit contre toute une division anglaise et sauva son convoi ; son brave capitaine, Vialis de Fontbelle, périt dans le combat.
Aussi jamais les armateurs n'avaient autant apprécié les avantages des convois. Sur la demande de la Chambre la navigation avait été laissée libre ; nulle obligation de prendre l'escorte. Pourtant jamais on n'avait vu partir ou revenir des convois aussi fréquents, ni surtout d'aussi nombreux, ni d'aussi riches. Ainsi, en novembre 1779, arrivaient 32 bâtiments avec un chargement que la Chambre estimait à 5 426.839 livres, mais Sartine prétendait savoir qu'il valait 12 millions. En juin 1780, convoi de 65 voiles estimé plus de 20 millions. Le 4 janvier 1781 partaient à la fois 117 voiles, spectacle rarement vu dans aucun port de France. La même année on voyait successivement revenir du Levant 65 navires le 4 mai, 15 le 2 juillet, 66 le 3 août, tous richement chargés ; en juin 1782 arrivée de 72 voiles. La Chambre avait refusé, dès le début, l'admission des neutres au commerce des Antilles et d'importants convois arrivaient aussi d'Amérique. D'autres bâtiments du roi avaient tenu croisière pour contenir les corsaires En 1778 les armements anglais préparés à Trieste avaient été suspendus sur le bruit répandu, par notre ambassadeur à Venise, que deux frégates et deux chebecs gardaient l'entrée de l'Adriatique. En 1779 la Chambre exposait à Sartine que six frégates suffiraient pour garder les principaux passages.
Les croisières n'avaient malheureusement pas été organisées avec soin comme les convois. Or, tous les capitaines n'avaient pas pu ou n'avaient pas voulu profiter de ceux-ci. D'ailleurs les escortes ne pouvaient accompagner les bâtiments, de destinations ditFérentes, jusque dans les échelles où les corsaires les capturaient parfois sous le feu des châteaux turcs (2). Malgré tout, de nombreuses pertes furent encore à déplorer. Les navires caravaneurs, obligés de naviguer sans protection, étaient particulièrement exposés. Aussi, beaucoup avaient été désarmés.
(1) 17 oclobre 1780, BB, 64.
(2) Voir la curieuse information faite par notre consul à Trieste, de Saint- Sauveur, au sujet d'une tartane prise à l'ancre, sous le feu du château de Suiyrne par deux corsaires anglais sans pavillou, ancrés dans son voisinage, et conduite au loin à Trieste pour y être vendue sans réclamation. AA, 651, pièces de 1779.
Les maire et consuls de la Ciolal représenlaienl en 1781 que la caravane n'occupait plus à peine que 10 navires de leur port au lieu de 100. Dès 1779 les assurances étaient montées à 25 o/o, aussi bien pour les expéditions que pour les retours. C'était tout de même moitié moins qu'en 1748. Sur les registres des perles on relève 118 déclarations en 1778, 132 en 1779, 56 en 1780, 61 en 1781, 65 en 1782, 32 en 1783, 464 (1) en six ans. On était loin des bilans désastreux des deux guerres de Sept ans et le commerce avait gardé toute son activité.
De plus, le commerce ennemi avait énormément souffert. Les Anglais avaient dû suspendre en partie leurs opérations dans la Méditerranée. Les bâtiments du roi ou les corsaires leur avaient pourtant capturé de nombreux navires. Le chevalier de Fabry avait brillamment inauguré la série. A peine avait-il appareillé de Toulon avec quatre vaisseaux et quelques bâtiments légers, qu'il fit une prise évaluée à plus de trois millions. Le 9 août 1780, à la hauteur du cap Saint-Vincent, l'escadre franco espagnole, aux ordres de Cordoba et du chevalier de Beausset ayant avec lui SufTren, s'empara de tout un convoi de 64 bâtiments, saufdeux navires. Le bouillant Suffren, avec son vaisseau le Zélé, en avait pris 12 à lui seul et amariné quatre. En mars 1781 une frégate du roi et une corvette, assistées d'un navire hollandais, faisaient dix reprises devant Minorque. Quelque temps après, un petit bâtiment commandé par l'intrépide officier marseillais Eyriès (2), assisté de quehjues chaloupes armées, enlevait six navires sous le canon du fort Saint-Philippe de Mahon. D'autre part, de nombreux corsaires ennemis avaient été détruits ou capturés. En 1779, de Flotte en avait pris quatre â la fois armés de 66 canons : celte année-là les Mahonnais avaient été atteints rudement.
Sartine avait renouvelé, par prudence, la défense d'armer de
(1) Les registres de In Chambre, de moins cii moins explicites, ne permettent de préciser ni la nature, ni l'orifîine des bâtiments. Pendant les trois premièrcHannéeH 198 prises avaient été faites par des corsaires anglais, 1('8 par de» navires de guerre. — Le plus grand nombre des pertes, surtout au début. uvuicnt été subies en dehors de la Méditerranée, sur les cAtes des Ktats-l'uis aux abords des Antilles ou de (îibrultar. Les cor.saires de (îucrnesey avaient été particulièrement redoutables au commerce marseillais avec les Mahonnais.
['!) Au sujet des grands services rendus par Kyriès dans la guerre d'Amérique, voir mon livre Mar»eille et ht colonisalion française (Marseille, Harlaticr, 1906) p. 228-227.
petits corsaires malgré les protestations de la Chambre qui voulait toujours une permission générale. Mais des armements importants avaient été faits en Provence et leurs commandants rivalisèrent avec les officiers de la marine royale. En août 1778 le César, de Marseille, capitaine Junq, y conduisait un senault anglais riche de 200.000 livres. Le capitaine Gassen, sur la Sardine, soutint sa réputation acquise dans la dernière guerre. En décembre 1778 il ramenait trois prises parmi lesquelles la Vengeance, corsaire de 16 canons et 60 hommes, dont le capitaine était resté redouté aussi depuis la guerre de Sept ans. Il avait laissé quelquefois des équipages sans subsistance dans des îles désertes et même avait pris le parti, plus simple encore, de les noyer. Le Furet, corsaire de Toulon, en croisière daiis le voisinage de Gibraltar dans l'automne et l'hiver de 1778, envoyait coup sur coup six bâtiments anglais à Malaga. En juin 1779 il rentrait à Toulon avec trois nouvelles captures. Mais \e Courrier d'Avignon, si empressé à donner des nouvelles des corsaires et de leurs prises dans la guerre précédente, semble les avoir négligés pour renseigner ses lecteurs sur les armements de Brest et de Toulon et sur les nombreux combats livrés par nos escadres. Les armements des corsaires provençaux nous sont donc bien moins connus. Ils furent d'ailleurs moins importants que dans la guerre de Sept ans.
Si tant est qu'une guerre puisse jamais procurer des satisfactions au commerce, aucune n'avait été aussi favorable aux Marseillais depuis deux cents ans. Aussi est-ce dans une tout autre disposition d'esprit que les négociants, comme en 1761, offrirent au roi un gros vaisseau de 120 canons, le Commerce de Marseille, dont la construction était évaluée à 1.200.000 livres. Par ce cadeau magnifique, ils avaient témoigné dignement leur reconnaissance. La Chambre avait-elle eu vent qu'une souscription dans le but de réparer les pertes de notre marine était lancée à Paris? Beaumarchais, très mêle aux entreprises d'armements de cette guerre, lui en fit part, mais la délibération de la Chambre avait devancé la réception de sa lettre ; elle avait été inspirée par la nouvelle du combat désastreux des Saintes, livré par de Grasse contre Rodney le 12 avril. Les Marseillais furent félicités d'avoir donné « aux villes maritimes du royaume le premier exemple de patriotisme et d'attachement à leur auguste maître. » Vergennes en apprenant la nouvelle les avait appelés ses bons amis. La Chambre lui répondait qu'ils le a révéreraient dans
tous les temps » et qu'il serait « à jamais leur bon protecteur ». On était loin du temps où le ministre, alors ambassadeur à Constantinople et plein de défiance pour la Chambre, se taisait le champion résolu des anciens règlements (1). Par la même délibération, la Chambre avait aussi songé à soulager les misères causées par la guerre : 200.000 livres devaient être distribuées aux familles des matelots de Marseille qui avaient été affligées, 100.000 à celles des matelots de Provence. Le Conseil municipal rivalisait avec la Chambre pour faire éclater ses « sentiments patriotiques » et sa reconnaissance envers le roi. A l'unanimité, il décidait d'acheter pour dix millions l'arsenal des galères et suppliait qu'il fût permis à la ville d'ériger la statue équestre de S. M. sur la principale place de son nouveau quartier (2).
En 1787, la nouvelle guerre turco-russe ranima la piraterie dans les mers du Levant. Les îles vénitiennes, l'Albanie, Trieste, virent de nouveau sortir quantité d'armements sous pavillon russe. A Trieste, les Grecs se cotisaient pour armer un certain nombre de bâtiments placés sous la direction d'un capitaine hardi, Cazzoni, Grec de Zéa. « Il est à craindre, écrivait Choiseul-Gouffier à la Chambre, que les corsaires russes, montés par tout ce qu'il y a dans la Méditerranée de bandits, Sclavons, Grecs, Cephaloniotes, n'oublient les instiuctions précises qui leur ont été données et ne puissent se contenir lorsque, visitant un de nos bâtiments, ils y trouveront des tonnes de sévillanes. » La Chambre s'était hâtée, en etTet, d'exprimer ses inquiétudes au ministre Montmorin qui l'avait rassurée en lui annonçant le départ de trois frégates et trois corvettes pour croiser dans le Levant. En juillet 1788, un corsaire maïnote avait pris et conduit dans un port de Morée un bâtiment français qui avait queUjues Turcs à bord. Le chevalier de Saint-Félix, chef de la division
(1( Voir le chapitre 1. — I^c premier écheviii, Hermitte, chargé d'aller présenter aux miiUHtres le clou de Marseille, reçut un accueiltrès flatteur du maréchal (le Caslrie». Le roi lui accorda des lettres de noblesse.
{'2) « Notre patrie va donc jouir la première de l'avautaj^e précieux de se montrer l'interprëte des sentiments dont la nation entière est animée ])our non souverain en élevant dans ses murs un monument public à Louis- Auguste, bienraiteur de ses sujvia, rcstaiiraleiir ilc lu nuirine.prottclenr du commerce. CmHc ville, éloign^'c par sa situation des regards du Père de la Patrie, cil eut hI rapprochée par ses bienraits (|u'clle u cru devoir s'empresser d'oiïrir au moliiH son image chérie à la reconnaissance dus citoyens, w Lettre adressée nu Courrier d'Avlynon 12 mars 17HL
navale et commandant le Pomone, le reprit et captura le corsaire lui-même dans un combat marqué par d'héroïques épisodes (1).
En somme, depuis 1715, le commerce n'avait eu à subir que vingt ans de guerres maritimes, dont dix-sept contre les Anglais. Sous Louis XIII et Louis XIV, à partir de 1635, les guerres avaient troublé la sécurité des mers pendant quarante- trois ans. Jamais, au xvii^ siècle, la navigation n'avait été paisible comme pendant les trente années qui suivirent les traités d'Utrecht ou pendant les quinze qui séparèrent la guerre de Sept ans de celle de l'indépendance des États-Unis. Il est bien vrai que la guerre de course n'avait atteint qu'à la fin du xvii'' siècle l'intensité et la puissance de destruction qu'elle conserva au xviii«. Cependant, avant les Anglais ou les Hollandais, les Majorquins avaient été la terreur du commerce marseillais. Surtout, au xvii* siècle, avant l'organisation définitive des grandes marines de guerre, la piraterie sévissait même pendant la paix (2). Au xviii*, celle-ci rendait au moins toute liberté et toute sécurité à la navigation. Il est donc difficile de dresser et de comparer le bilan des deux siècles. Qu'elle qu'ait été la violence des coups portés de part et d'autre dans le duel maritime entre la France et l'Angleterre, on hésite à penser qu'ils aient causé plus de dommages au commerce du Levant.
Il n'est ici question que de l'insécurité des mers et des pertes de navires. On sait assez que les guerres entraînaient avec elles tout un cortège d'habituels inconvénients : manque de numéraire, manque de matelots, troubles multiples dans la vie économique. Une répercussion nouvelle ou plus vivement ressentie au xviir siècle est à signaler. Le commerce du Levant était devenu solidaire en partie de celui des Iles et de l'Amérique espagnole. L'Amérique ne fournissait-elle pas aux Marseillais des produits d'exportation pour les échelles? Surtout, depuis 1717, les armateurs et négociants de Marseille combinaient leurs opérations en Amérique et au Levant. Les pertes qu'ils subissaient de l'autre côté de l'Océan pouvaient ruiner leurs entreprises dans la Méditerranée. Aussi toute interruption du commerce ou toute perturbation du côté de la mer des Antilles était-
(1) La relation de ce combat est jointe à une lettre du consul de Morée de juillet 1788, AA, 252. —Cf. Guérin, Hist. maritime, t. IV, p. 520-521,
(2) Voir mou volume sur le xvii* siècle, p. 45-47.
elle ressentie par tout le commerce marseillais. Les conflits de ce côté entre l'Angleterre et l'Espagne, même quand la France n'y était pas mêlée, excitaient l'inquiétude. En 1720, toute la place était consternée par la détention des galions d'Espagne que l'escadre anglaise empêchait de revenir en Europe depuis trois ans. Ils portaient pour trente millions de piastres de marchandises «espoir et ressource de toute l'Europe. »
Les corsaires harharesques avaient été pour les marins de la Méditerranée un véritable cauchemar permanent au xvii^ siècle. Chaque voile surgissant à l'horizon semblait leur annoncer un branle-bas de combat et les menacer de l'esclavage. Pour les Français surtout le changement fut grand au xviii^ : les Barbaresques s'étaient progressivement affaiblis ; les ministres du roi avaient inauguré une nouvelle politique.
La décadence de la marine algérienne, auparavant la plus redoutable, était profonde. La belle époque des grands reïs et des renégats fameux était passée, [.a création des grandes marines de guerre européennes avait rendu leur métier trop aléatoire et leur recrutement pénible. Aux Espagnols, aux Mallais, les vieux adversaires, étaient venues s'ajouter les flottes française, anglaise, hollandaise. Les gros vaisseaux et les frégates de ces marines étaient devenus de plus en plus formidables. L'équipement de bâtiments corsaires de force à lutter contre eux eût été trop coûteux. Avec des navires inférieurs les reïs couraient donc trop de risques. Aussi la marine officielle du dey d'Alger, des beys de Tunis et de Tripoli était-elle devenue la force principale des Barbarescpies. Les officiers n'avaient plus l'audace et l'élan des anciens reïs.
Or, parmi les grandes puissances maritimes, la France était pour les Barbaresques l'ennemie la plus proche. Le souvenir des bombardements terribles de Louis XIV leur inspirait une salutaire prudence, (a- souvenir était ravivé par des visites fré- ({uentesde nos bâtiments de guerre. Quand il y avait h ngtemps (jue notre pavillon ne s'était montré dans leurs ports les Barbaresques étaient disposés à l'oubli et à la violation des traités. Si hi FninccéUiit une voisine redoutable son amitié était aussi la plus utile. Dans ses ports les corsaires trouvaient souvent un abri et des ravitaillements ; les arsenaux du roi fournissaient les ugrès et apparaux ({ui leur étaient nécessaires. Pour ces divers
motifs les Barbaresques étaient plus disposés à maintenir et à respecter la paix. Précisément les dispositions en France étaient analogues. Les fameux bombardements de Duquesne et d'Estrées n'avaient pas laissé, non plus, de bons souvenirs : gros elTorts, gros risques, grosses dépenses et maigres résultats. En l'état de la marine et du trésor royal qui, d'ailleurs, eût pu songer à reprendre les projets de destruction de Colbert et de Seignelay ?
Les ministres successifs furent donc amenés à suivre la politique adoptée par Pontchartrain dès 1690 (1). Politique peu brillante et sans prestige mais pratique, politique de marcbands préconisée de tout temps par la Chambre du commerce, suivie traditionnellement par les compagnies marseillaises du corail au xvi^ siècle et continuée même par Richelieu. Puisqu'on ne pouvait pas détruire les Barbaresques mieux valait éviter avec eux des hostilités ruineuses. Il y fallait beaucoup de condescendance: distribuer des présents annuels et pour chaque négociation ; fermer les yeux sur les infractions journalières aux traités; pour les cas graves réclamer avec ménagement et se contenter de demi-réparations ; obtenir à Conslantinople des ordres du Sultan, envoyer en cas de nécessité des démonstrations navales ; entretenir la mésintelligence avec les autres puissances chrétiennes et faire avorter leurs négociations, car il fallait, pour vivre, que les Barbaresques fussent en guerre avec quelqu'un; la paix leur enlevait leur gagne-pain. Politique méprisable sans doute, mais pratiquée par toutes les puissances sauf par l'Espagne qui n'avait guère à perdre et n'avait pas renoncé à ses ambitions sur la côte nord d'Afrique (2).
Les Algériens restaient toujours les plus redoutés (3). Avec eux on put toujours éviter la guerre; on n'eut jamais une paix solide. En dehors des prétextes divers trouvés par les deys,
(1 Pour plus de détails au sujet de nos relations avec les Barbaresques, voir mon Hisloire des élablissemenls et du commerce français dans l'Afrique liarbaresqiie .
(2) L'article 81' des Capitulations de 174(i attestait à la fois les vexations commises par les Barbaresques dans les échelles et rappelait aux pachas et autres officiers leurs devoirs de protection en même temps que l'obligation d'empêcher les corsaires de prendre les bâtiments sous les canons des forteresses du G. S.
(3) En 1727 ils avaient encore 7 à 8 vaisseaux de 44 à 50 canons. — Voir Devoulx. Marine de la Régence d'Alger. (Revue africaine, 1869); Registre des prises (Kev. afric. 1871 et 1872). De 1737 à 1799 les Algériens expédièrent pour In course 1.008 navires, 1(5 en moyenne par an. Le total de leurs prises fut de 37() de 1765 à 1799, soit 11 par an en moyenne.
quémandeurs de présents, les contestations, suivies parfois de combats, entre capitaines français et reïs algériens, furent la cause des plus graves incidents. En vertu des traités les capitaines français rencontrés en mer devaient s'arrêter après sommation et montrer leurs papiers. Ils essayaient de se soustraire à ce droit de visite parce qu'ils le trouvaient humiliant, plus encore parce qu'ils redoutaient des chicanes dangereuses au sujet de leur cargaison ou de leurs passagers, souvent par peur d'une surprise: des Saletinsou desTripolitainsse cachaient sous le pavillon algérien. Pour éviter ces guet-apens on songea bien à établir des signaux (1) de convention entre Français et Algériens ; on y renonça car ils eussent été vite connus des autres puissances. Mauvaise volonté ou malentendu, les conflits entre capitaines français et reïs irritaient au plus haut point les Algériens. La capture d'un navire en était-elle la suite, les équipages pouvaient s'attendre à de très mauvais traitements et il ne fallait guère compter sur une restitution (2).
La paix fut beaucoup plus facile à maintenir avec les Tunisiens. Leur marine était taible (3) ; ils étaient déchirés par des discordes qui dégénérèrent à plusieurs reprises en guerres civiles; ils ne vivaient pas que de la course et leurs intérêts commerciaux les détournaient encore d'une rupture. Aussi notre politique à Tunis fut-elle moins humiliante. Les Tripolilains, toujours peu puissants, mais très turbulents, restaient dangereux à cause de leur éloignement et de l'habitude de leurs corsaires de se répandre dans la Méditerranée orientale. Les corsaires marocains de Salé et de Tétouan étaient plus à redouter pour Marseille, depuis le développement de son commerce avec l'Amérique. Avec eux la politique royale n'était pas la même ; nous n'avions plus de traité avec le Maroc. De temps en temps des armements étaient envoyés contre eux pour réprimer leur audace.
Précisons ici les résultats de la nouvelle politique pour le
(1) Voir, par exemple, réchuiige de lettres entre le dey et Rouillé, 1»' décembre 174U et 19 janvier 1750. l'iantut. Corresp. des deys d'Alger, t. n.
(2) Voir, par exemple, lu ftimeuHc ufTdire du cupitainc Prépaud en 1753. (Plantet. Ibid.) Devouix. Le ciipilaine Piéjtaud. Ilcvue africaine, 1871, p. 161- 72. Cf. Plantut. Ibid. p. 275-287: menace de rupture en 17(13 jjour plusieurs nfTaircs analogue».
(3) four les force» dcsTuni!«len.H voir, par exemple, Plantet. Corresp. Tnni$, T. Il, p. 418.
commerce du Levant. De 1714 à 1724, les vexations des Algériens nécessitèrent l'envoi de plusieurs missions auprès du dey : du Quesne en 1714, du Quesne et de Maillet en 1718, puis le vieux Dusault, qui renouvellent les traités, Grandpré et l'ambassadeur d'Andrezel en 1724. Les registres de la Chambre n'accusent que deux prises en 1717 et en 1720, mais, en décembre 1721, elle envoyait une liste de plusieurs bâtiments capturés depuis la mission de Dusault (1). En 1719, deux bâtiments avaient été enlevés par les Tunisiens Sur la plainte du coasul le bey avait ordonné leur restitution. Les deux reïs coupables avaient été mis aux fers et le plus fautif avait en outre reçu cinq cents coups de bâton. Pourtant, en 1727, les Tunisiens venaient mouiller aux îles d'Hyères, inquiéter les côtes de Provence : De Mons, chef d'escadre, allait faire une démonstration devant Tunis et Alger. En 1728, on déclara la guerre aux Tripolitains, on bombarda leur ville et on organisa des convois (2), tandis que Villeneuve était fort occupé à Conslantinople à calmer l'irritation de la Porte. On ne note, sur le registre des pertes, que deux prises, en 1728 et 1729, pendant cette courte rupture. Mais cet exemple montre bien qu'il ne faut pas trop se fier à ces registres pour évaluer les pertes du commerce du Levant au XVIII*' siècle. En temps de paix surtout, il s'en fallait que les armateurs fissent assurer tous leurs navires. La Chambre envoyait à Maurepas une liste de seize bâtiments pris par les Tripolitains, jusqu'au 1" septembre. Au début de novembre, le chiffre était monté à vingt-quatre. Les Saletins n'avaient pas cessé d'être gênants; quand on envoya une frégate contre eux en 1737, 4 prises faites par eux avaient été enregistrées (3). Dans l'intervalle on avait eu des contestations très vives avec Alger en 1733, 1734, 1745 ; elles n'avaient été marquées par aucune prise. Les relations devinrent meilleures ensuite, jusqu'en 1756, malgré la malheureuse affaire du capitaine Prépaud ; pourtant c'est en 1749 qu'on signale une ou deux prises algériennes.
La guerre avec les Tunisiens (1741-42), à propos de l'île de Tabarca, n'avait causé que des inquiétudes, grâce aux précau-
(1) Arch. nat. mar. B', 276.
(2) La Chambre traite avec les capitaines Porée, de Saint-Malo et JauflFret- Baumelles de La Ciotat, commandants d'une frégate et d'une galéasse, pour qu'ils donnent l'escorte. EE, 20.
(3) 1719, 1724, 1728, 1730, 1736. Aucune prise des Saletins n'est inscrite ensuite jusqu'en 1753.
tions d'usage prises par la Chambre ()). On trouve sur les registres une prise tunisienne antérieure en 1738, une seule pendant la guerre en 1741, aucune autre jusqu'en 1765. La correspondance révèle en outre des infractions nombreuses aux traités, commises par les reïs sur les côtes de Provence, même une descente de corsaires près d'Antibes en 1765, divers cas de vexations commises en mer, bref, des incidents assez nombreux et inévitables, une bonne volonté trop impuissante des beys pour en empêcher le retour, mais rien qui ait apporté jamais un trouble sérieux dans la navigation.
Les Tripolilains avaient capturé un bâtiment en 1750 ; on les menaça de nouveau de la guerre. Les relations devinrent tendues avec les Algériens en 1756 ; ils avaient fait une prise l'année précédente. Délivrés de la guerre de Sept Ans, les Marseillais payèrent les frais d'une démonstration navale contre eux en 1763. Le nouveau traité signé par le chevalier de Fabry en 1764, et les précautions prises pour empêcher de nouveaux conflits entre reïs et capitaines, n'empêchaient pas un navire d'être enlevé par un Algérien l'année suivante.
Quant aux corsaires de Tétouan et de Salé, la Chambre écrivait à Rouillé, en 1752, qu'ils n'avaient pas inquiété notre navigation depuis longtemps. Puis on relève à leur actif plusieurs prises. Aussi le roi destinait quatre frégates à croiser contre eux en 1754. Leurs armements se multipliaient l'année suivante ; ils prenaient quatre nouveaux bâtiments et les événements d'Europe ne permettaient pas de les châtier. Mais, pendant les guerres maritimes, la présence des navires de guerre et des corsaires chrétiens forçaient les Barbaresques à la réserve. Aussi n'est-ce qu'en 1763 que les Saletins reprirent leurs croisières en débutant par trois prises. Ils s'avançaient dans la Méditerranée jusqu'au-delà du Cap Bon et le consul de Tunis écrivait au duc dePraslin, le5 janvier 1763, que leurs armements avait répandu l'épouvante. Les marins les redoutaient beaucoup plus que les Anglais A la demande de la Chambre, Choiseul fil armer quatre frégates et quatre chebecs pour croiser sur les côtes du Maroc en dedans et en dehors du détroit. Au début de
(1) KHCortcH orgnnlHécH avec une rréf^utc et une bnrquu du roi ; contrnts de la Cliainbre avec trois cupItainvM, conunan(lant<i des vai.sseaux armés en guerre k tcn frais (KK, '21). — Ordre aux capitaines de ne partir (|u'en convois ou de renforcer leur» £qnipat{cs (22 Juin 1741).
l'hiver ces bâtiments furent remplacés par deux vaisseaux et quatre frégates. Ces précautions n'empêchèrent pas quatre nouvelles prises mais, en 1765, une escadre alla bloquer les Marocains dans leurs ports. Une trêve d'un an fut prolongée jusqu'à la paix de 1767, qui délivra définitivement les Français de leurs attaques. Trois bâtiments pris par les Saletins quelques jours avant la paix furent restitués.
Nos marins n'eurent plus guère à redouter les Barbaresques jusqu'à la Révolution. Les registres signalent pourtant cinq prises en 1779-80, dont deux algériennes, puis deux autres en 1785 et en 1789. Des dilficultés surgirent alors à l'occasion du renouvellement du traité centenaire de 1689 avec Alger. Il y eut des craintes de rupture et la Chambre s'occupa d'organiser des convois, mais la paix était renouvelée en 1790.
A la longue les relations avec les Barbaresques des diverses Régences étaient devenues moins hostiles. On les voyait quelquefois venir à Marseille pour leurs alTaiies et y séjourner. Ils jouissaient même d'un endroit spécial où ils avaient l'habitude de se rendre pour leurs prières. C'était un terrain clos de murs qui avait, anciennement, servi à enterrer les esclaves turcs quand il y en avait sur les galères. En 1770 deux marchands marocains demandaient à la Chambre qu'il leur fût permis d'y mettre une plaque de marbre avec une inscription indiquant que c'était là le cimetière des musulmans et qu'ils pouvaient y prier. Ils parlaient même de transformer en mosquée un pavillon qui s'y trouvait. L'intendance des galères se chargeait quelques années après de la construction de cette mosquée (1).
Au total une soixantaine de prises, environ, de bâtiments assurés, pour tout le xviii*= siècle, tel était le bilan des dommages causés par les Barbaresques. A ce point de vue, tout au moins, la nouvelle politique avait donné des résultats dont les négociants pouvaient être satisfaits. Les bagnes africains causaient toujours une grande frayeur. Il arrivait qu'à la rencontre d'un bâtiment barbaresque l'équipage se hâtait d'abandonner son navire et de s'éloigner dans les chaloupes à force de rames sans attendre son approche. Pourtant, les marins ne couraient plus trop de risques d'être emmenés et gardés en captivité (2).
(1) Lettres à Praslin et à de la Tour des 11 mai, 29 juin, 2 juillet 1770, BB, 53. — (Irosson, Almanach historique, année 1777, p. 213-214.
(2) Pour les captifs et leurs rachats au xviii' siècle voir mon Histoire des établissements et du commerce français dans l'Afrique Barbaresque et la biblio-
Quant aux forbans nombreux, de toutes nations, si redoutables au XVII* siècle, en dehors de quelques moments de troubles, comme ceux de la guerre russo-turque de 1770, ils n'étaient plus guère à redouter (1). Il est vrai que les petits bâtiments, plus exposés à leurs attaques subites, n'étaient pas toujours assurés, mais l'inscription de neuf prises seulement sur les registres des pertes atteste que leurs rares exploits n'étaient plus que les derniers vestiges de l'antique piraterie.
S'il est douteux que les guerres du xviii" siècle aient fait plus de mal au commerce du Levant que celles des règnes de Louis XIII et de Louis XIV, il est certain que l'affaiblissement des Barbaresques, le maintien de la paix avec eux, la disparition des forbans furent de grands et précieux avantages. Les avanies dans les échelles et l'insécurité des mers avaient été peut-être les deux plus grands fléaux du commerce du Levant avant 1715. Depuis, ni l'un ni l'autre n'avait cessé de gêner son essor ; tous deux l'avaient beaucoup moins troublé.
graphie relative à cette question. — Augustin Fabre {Hisloire de Marseille, p. 367- 69), raconte, après Bérenger (So/récs provençales, T. I, p. 146-156) et Millin {Voyage dans les déparlements du Mùli), un trait peu connu et curieux de Montesquieu. Le célèljre écrivain, se trouvant à Marseille où il vint plusieurs fois voir sa sœur Mn»"^ d'Héricourt, apprit d'un batelier qui le conduisait la captivité de son père à Tétouan. Sans en rien dire à personne, il envoya les 7. .500 livres demandées pour sa rançon et rendit le père à sa famille. Sa générosité ne fut découverte qu'après sa mort par un compte retrouvé dans ses papiers. Elle fit le sujet d'une comédie aimable, le Bienfait anonyme de Pilhes, et figura dans les Morales en action.
(1) Prise d'un chargement de blé par les Maïnotes (14 janv. 17.39. Arch. nat. Mar. B', 164 1. Demandes de la Chambre au ministre d'envoyer un navire de guerre croiser dans l'Archipel et sur les côtes de Morée contre les forbans (14 mars 17(>8, à mai 1769. Arch. des Bouches-du-Rhôue. C, 2481, 2482). - V p. 238-39 l'exploit du forban Calamata.