CHAPITRE XI
L'importance du commerce du Levant pour l'Europe avait bien diminué dans le cours du xyiii^ siècle ; l'essor colonial attirail les convoitises et les efforts de toutes les puissances maritimes vers les Indes orientales ou occidentales. Les anciens rivaux n'en restèrent pas moins ardents pour se disputer le tralic des états du Grand Seigneur qu'une renommée séculaire entourait encore d'un prestige maintenant supérieur à sa réelle valeur. Même on allait voir de nouveaux concurrents chercher à conquérir une place sur ce marché que la faiblesse ou la politique avisée des Turcs finissait par ouvrir à tous ceux qui en demandaient l'accès. Concurrence industrielle déjà autant que commerciale. Les Turcs n'étaienl-ils pas les meilleurs, même les seuls acheteurs exotiques de ces draps, produits de la plus vieille des grandes industries européennes? Leur pays ne Iburnissait-il pas avec abondance et variété des matières premières nécessaires à la consommation des manufactures de l'Occident ?
(1) A CONSULTER : Flacliat. Observations sur le commerce et sur les arts d'une partie de l'Europe, de l'Asie. . Lyon, 1766, 2 vol. iii-12.— O'Heguertj'. Remarques sur plusieurs branches du commerce et de navigation. 2« partie, commerce du Levant. 1757, 2 vol. iii-12. — Accarias de Sérioime. Le commerce de la Hollande ou tableau du commerce des Hollandais dans les quatre parties du monde. Amsterdam, 1778, 3 vol. — Cunningham. The growth ofenglish industry and commerce in modem times. Cambridge, at the University Press, 1892, in-S». — P. Masson. Ports francs d'autrefois et d'aujourd'hui. Paris, Hachette, 1901, în-8". — Guido Sunnino. Saggio suite industrie, marina e commercio in Livorno sotto i primi due Lorenesi (1737-1790). Cortona, 1909, in-ri.— Cf. plusieurs récents ouvrages sur le commerce hollandais du Levant au xvii» siècle : Van Brakel. De Hollandsche Handels compagnieën der zeventiende eeuw. 'S. Gravenhage, M. Nijholî, 1908, in-8». — Wàtjen. Die Niederlànder im Mittelmergebiet zur Zeit ihrer hôchsten Machstellung. Berlin, Karl Curtius, 1909, in-8».— Heeringa. Bronnen lot de Geschiedenis vanden levantschenHandel {1590- 1660}. 'S-Qravenhage. M. Nijhoff, 1910, 2 in-8°.
Des trois anciens concurrents de la France deux no paraissaient plus guère menaçants dès le début du xvni*' siècle. Venise avait encore joué un rôle à Passarovitz en 1718. Elle ne compta plus dans les combinaisons, ni dans les luttes politiques du xviii* siècle. Sa décadence commerciale n'était pas moins irrémédiable. La Hollande, déchue du rôle de grande puissance, mais riche et toujours active, déclinait pourtant visiblement. Tout au contraire, l'Angleterre, chaque jour plus envahissante, réclamait l'empire des mers.
Puisque les Hollandais cédaient la première place dans la Méditerranée, les Français allaient-ils être de taille h la reprendre après l'avoir perdue par leurs fautes dans la première partie du xvii^ siècle ? Le génie tenace de Colberl les avait sauvés de la ruine mais n'avait pu leur rendre la suprématie qu'ils avaient eux-mêmes ravie aux Vénitiens et aux Génois dans le cours du xvi^ siècle. S'ils avaient regagné du terrain pied à pied, les Anglais n'avaient cessé de conquérir de nouvelles positions. Depuis longtemps maîtres de la première place à Smyrne, ils avaient pris position en Syrie, donné un grand essor à leur commerce d'Alep, au moment où les Français ne pouvaient sauver le leur de la décadence, établi un vice-consulat à Tripoli pour l'achat des soies. Ils étaient revenus au Caire, en 1692, après avoir abandonné Téchelle aux Français. Après des débuts pénibles, ceux-ci commençaient à faire un commerce lucratif à Salonique ; les Anglais y établissaient leur quatrième consulat en 1719.
Les établissements des Anglais restaient beaucoup moins nombreux que ceux des Français, mais ils paraissaient beaucoup plus solides. Ils y pratiquaient leur commerce avec plus de sûreté et de bénélices. Colberl et ses successeurs attribuaient avec raison leurs succès à l'étroite discipline des règlements établis par la Tnrkey Company de Londres, en possession du monopole de ce commerce depuis 1581. Ils s'étaient efforcés, sans y parvenir à leur gré, d'imposer aux Marseillais une organisation semblable. Ce fut encore le grand dessein des ambassadeurs Boniiac et Villeneuve ainsi que de Maurepas. La Compagnie anglaise n'avait rien changé au système de commerce organisé par elle au xvii" siècle, consacré définitivement par la charte royale de Charles II, du 2 avril Kifil (1). On admirait chez
(1) Au sujet de lu Cuinpnjtiiic niiKlniHC du Levant, voir mon volume sur le XVII* Aiècle, p. 119-122.
elle la limitation de la concurrence, c'est-à-dire le nombre restreint de ses facteurs dans les échelles, la limitation des envois de marchandises toujours proportionnés à la consommation, le bon ordre des ventes et des achats opérés au comptant, sans précipitation, en attendant les occasions favorables, parce que les facteurs n'étaient pas pressés, comme ceux des Français, de renvoyer par chacjue bâtiment le produit des fonds ou des marchandises qu'il avait apportés. On vantait aussi la fixation des prix de ventes et d'achats, le choix des marchandises dont la qualité sûre inspirait confiance aux Turcs, les règlements linanciers qui préservaient les facteurs des expédients ruineux, l'heureuse sélection de ces facteurs, les gros bénéfices qui leur permettaient d'abord de vivre largement, puis de se retirer en peu d'années après fortune faite (1).
C'étaient là des avantages certains et précieux au regard de l'anarchie et des abus contre lesquels avaient dû lutter Colbert et ses successeurs, aidés par la Chambre du commerce de Marseille. Mais les Anglais avaient au moins tout autant profité de la supériorité de leurs draps qui, par suite de la décadence de ceux de France, n'avaient plus eu pour concurrents que ceux de Hollande. Ils en fabriquaient pour le Levant cinq sortes principales : mahoux, londrines premières, londrines secondes, londres larges, londres. Tous étaient en laines d'Angleterre, saufs les plus fins tissés en laines d'Espagne. Salisbury pour les draps fins, au milieu de cette région de collines du sud de l'Angleterre parcourues depuis des siècles par les troupeaux de moutons, Worcester et Glocester qui fabriquaient les draps grossiers, toutes deux situées sur les rives de la Severn, étaient les principaux centres de cette fabrication. Fait à noter, aucun règlement n'avait été établi pour assurer la qualité des draps. L'intérêt bien entendu des fabricants suffirait à la leur faire rechercher. Ils savaient que la Compagnie ne leur achèterait pas de produits inférieurs (2). Rien qu'à Smyrne et à Constantinople les Anglais
(1) « On ignore les droits et les avantages que la Compagnie accorde au.\ facteurs qu'elle établit sur les échelles mais on estime qu'ils doivent être con-. sidérables parce qu'ils se retirent à Londres en peu de temps très riches. » Mémoire de 1736. Arch. nal. marine, li', 321. — Voltaire dédia sa tragédie de Zaïre au chevalier Faukner, ancien facteur anglais à Alep, devenu ensuite ambassadeur d'Angleterre auprès de la Porte.
(2) Mémoire envoyé par Vambassadeitr Villeneuve, le 22 mars 173i. Bibl. nat. mss. fr. 7193, fol. 235-239.
débitaient plus de trois mille balles de ces draps au début du XVIII* siècle.
Ils ne retiraient pas un moindre avantage du bon marché de leur navigation. Déjà les règlements pour la composition des équipages n'étaient pas aussi gênants qu'en France. Les Français prenaient la précaution d'avoir assez d'hommes pour assurer la manœuvre de leurs navires dans toutes les circonstances ; les Anglais se contentaient d'un nombre de matelots parfois insutfisant. Les salaires étaient moins élevés chez eux et surtout la nourriture moins coûteuse. Les capitaines y trouvaient la viande à plus bas prix. On comptait pour une grosse dépense à Marseille la provision de vin du navire, tandis que les matelots anglais ne recevaient que durr breuvage », mixture à leur usage, ou quelque peu de bière. En outre, les Anglais partaient pour la Méditerranée avec de pleins chargements qu'ils déposaient en partie dans les ports d'Espagne et d'Italie avant d'aller aux échelles. Il en résultait que le nolis d'une balle de soie de Chypre coûtait moins cher pour Londres que pour Marseille (1). D'ailleurs la marine provençale était, en France même, réputée pour l'excessive cherté de son Iret.
Enfin, dernier avantage, la possession nouvelle de Gibraltar et de Minorque n'avait pas seulement pour les Anglais une utilité stratégique. Elle leur fournissait des commodités nouvelles pour leur commerce espagnol ou italien. Vers 1750, l'intendant de Montaran écrivait : « Depuis que les Anglais se sont emparés des clefs de la Méditerranée ils y font un commerce immense surtout avec le royaume de Naples où ils envoient en draperie seule près de douze millions. Ils en font beaucoup encore avec toute la côte d'Italie et cela leur a procuré pour celui du Levant bien des facilités (2). » Forbonnais faisait remarquer au même moment que, par suite de l'interdiction à nos ports ponantais de faire le commerce du Levant, les marchandises anglaises arrivaient fatalement h meilleur compte en Italie parce (|ue celles de France étaient obligées de faire par terre un trajet de KM) à 200 lieues pour arriver à Marseille ou pour aller directement en Italie. Beaucoup de produits de nos niauulaclures ne pouvaient supporler de pareils frais.
(1) Mémoire Mtr la diffétrcnce den noUa de» FrançttÎH à ceux des Aiuilaisduns la MédUerranée.nul. \fT. étrui^{. Cartons coininerciaux. Mcmoires 1700-171(5.
(2) Arch. nat. F«<, 045.
De tous ces avantages, les Anglais ne conservèrent que les derniers au xviii^ siècle, par suite du rétablissement du bon ordre dans le commerce français et du relèvement de l'industrie des draps, deux des grandes œuvres poursuivies par Colbert et ses successeurs. Depuis 1690, environ, les draps du Languedoc avaient commencé de faire concurrence à ceux d'Angleterre. C'était en luttant dans des conditions moins inégales, assez semblables même à divers égards, que les commerçants des deux nations allaient se disputer les marchés du Levant au xviii* siècle.
Par un revirement des plus inattendus, qui étonna les Français eux-mêmes, leur triomphe fut aussi rapide que complet. En 1715, les Anglais gardaient une supériorité bien marquée et ne songeaient qu'à l'accroître. Vingt ans après, leur commerce était en pleine décadence; les Marseillais avaient conquis la première place, même dans les échelles où la compagnie de Londres avait établi ses facteurs.
A Smyrne, le commerce anglais l'emportait de beaucoup sur tous les autres en 1715. Il était exercé par vingt maisons et quarante marchands. La compagnie leur envoyait tous les ans quatre gros vaisseaux de 30 à 40 pièces de canons. En 1735, on ne comptait plus que trois maisons. La compagnie n'expédiait plus que deux vaisseaux pour Smyrne elConstanlinople; même, depuis plusieurs années, il n'en venait plus qu'un. Ainsi les deux échelles qui achetaient le plus de draps d'Europe, ne fournissaient plus à l'Angleterre qu'un seul chargement d'aller et de retour. C'est que ses draps étaient tombés dans un profond discrédit. Au lieu de 3.000 balles par convoi, les facteurs anglais n'en recevaient plus que 500 à 1.000, 1.200 au plus en « draps mahoutSjChaly et londres, deux qualités où aucune nation ne pouvait atteindre, la première par leur beauté et la seconde par le bas prix. » La cochenille était devenue un article très important d'entrée depuis que les Anglais possédaient en Amérique le privilège de l'assienlo et le vaisseau de permission. Longtemps, ils avaient fait de cette importation un mystère. Avec l'aide du douanier, dont ils payaient la connivence, ils débarquaient leur cochenille la nuit. Pour en activer le débit, ils la vendaient une demi-piastre au-dessous du prix des autres nations. Celles-ci ne s'étaient aperçues que fort tard de ce trafic, mais les Français avaient fini par le disputer aussi. La compagnie de Londres vendait aussi de l'étain et du poivre. Elle achetait surtout des soies
de Perse à l'arrivée des caravanes, des fils de chèvre que leurs commissionnaires d'Angora envoyaient à ses fadeurs, des colons en laine (1).
La révolution n'avait pas été moins profonde à Alep. Avant 1715, le commerce anglais y égalait presque celui deSmyrne. Tous les ans les nombreux fadeurs recevaient un convoi de 3 ou 4 vaisseaux richement chargés, porteurs d'environ 3.000 balles de draps. Les Français ne trouvaient presque aucun écoulement pour les leurs et faisaient presque tous leurs achats avec des piastres mexicaines. Bientôt la concurrence des nouveaux draps du Languedoc avait porté un coup mortel aux Anglais. En 1718, ils avaient été obligés de réduire leur convoi annuel à deux vaisseaux et le chargement à 1.500 ou 1.800 balles. Depuis 1736, la compagnie n'expédiait plus aux neuf maisons d'Alep qu'un seul navire et encore son arrivée était-elle attendue pendant dix-huit mois et même deux ans. Les chargements de draps étaient tombés jusqu'à 700 et même 600 balles; encore trouvaiton que c'était trop pour la consommation annuelle (2). Les Anglais ne pouvaient plus compter que sur le débit de diverses étoiles de basse qualité (3). Dans le cours d'une seule année, les consuls anglais constataient la présence de 12.000 balles de draps restées invendues entre les mains des facteurs de la compagnie à Constanlinople, Smyrne et Alep. La compagnie n'avait créé des établissements que dans ces trois échelles. Elle avait laissé des commerçants particuliers tenter de faire concurrence aux Français à Salonique et au Caire. Mais l'initiative de ces particuliers était gênée par ses exigences. Seule en possession du droit de
(1) Mémoire de t'/SG. Arcli. iiat. marine, B', 321.
(2) Portée du convoi de décembre 1740 : 807 bnllols de draps, 2.'» barils et 48 balles de poivre, 323 caisses d'étain. 1341 saumons de plomb et quelques autres épiccs , sortie: 1464 balles de soie, 94 caisses de drogueries, 7r) balles de laine de ciievron, M sacs de galles. — I>e convoi suivant, d'août 1742, avait de» cbar^jements de même composition : 971) balles de drajjs à rentrée, (>39 balles de soie à la sortie. — Le commerce total d'entrée était évalué en moyenne ù 00<» 0(M) piastres. Mémoire du '20 février tl'il]. Arch. nat. marine, H', 345. — Kn deliors des draps, toutes les marchaiulises portées à Alep par le» Aiifflais ne font i)as la dixième partie de celles <|ue nous y envoyons en indigo, coclienille, sucre, café, papiers, etc. Mémoire de 1136. Arch. nat. marine, IT, 321. — VA. au sujet du commerce de la (^ompaKuiede Londres, un mémoire tie 1739. AIT. étran({. Mémoires et «loc. France, 200.'), fol. 2.').
(3> Nnïm, londre premier, rabssuja, londre troisième, londre dernière qualité, londrc |>rcmier écarlatc. Draps vendus dejiuis une isolotte Jus((u'à deux piastreH le picq.
faire à droiture avec ses vaisseaux le coinnieice du Levant, elle obligeait les autres négociants à faire loucher leurs navires à l'aller et au retour à des ports intermédiaires tels que Livourne, Gênes ou Messine. Ces négociants devaient en outre lui payer pour leurs marchandises un droit de consulat qui fut assez justement comparé au fameux 20 o/o, sauvegarde des Marseillais contre la concurrence des Ponantais. Rien d'étonnant donc à ce que l'initiative de quelques particuliers n'ait pu porter atteinte à la prépondérance française bien établie à Salonique et au Caire. L'ancien consul français, de Maillet, faisait en 1719 un tableau peu brillant des résultats obtenus par eux en Egypte, débuts bien juodestes et bien pénibles de l'intluence anglaise après les tentatives avortées du xvii* siècle (1). Cependant, contrairement à ce qui se passait ailleurs, on signalait en Egypte en 1730 une défaveur des draps français à la suite de plusieurs envois (jéfectueux. Les draps anglais y étaient recherchés ; de 100 balles leurs ventes étaient passées à 200 et 300. Succès médiocre et passager: en 1756, le consul anglais, resté seul de sa nation au Caire, se démettait de sa charge et, en attendant de pouvoir s'en aller, se mettait sous la protection du consul hollandais qu'il protégeait auparavant. S'il fallait en croire une lettre de l'ambassadeur Vergennes à Prasiin, la chute du commerce anglais était encore plus profonde vingt-cinq ans après (2).
Suivant l'intendant de Montaran, c'étaient peut-être les facilités offertes aux Anglais par leur commerce florissant d'Italie qui avaient empêché celui du Levant de tomber tout à fait. Les statistiques fournissent, en efl'et, pour les années postérieures à 1750, des chiffres certainement bien inférieurs à ceux de 1735. Mais, entre 1753 et 1773, le commerce anglais était resté slationnaire comme l'attestent les moyennes quinquennales suivantes : 4.659 000 livres, 4.210.000, 5 225.000, 5.524.000 (3). Les deux premières qui se rapportent à la période si troublée delà guerre de Sept ans sont moins au-dessous des autres qu'on ne pourrait s'y attendre.
(1) Arcli. uat. marine, B", 275. Cependant, dans ce mémoire, de Maillet fait ressortir l'excellence de quelques statuts de la Compagnie d'Angleterre, fol. 53 56.
(2) 17 février 17(i(). Affaires étrang. Cartons comm. iMémoires.
(3) Moj'cnnes établies d'après l'État général des iniportaliona cl exportations pendant vingt années (1753-1773), extrait par le chevalier Wilwortli des registres de la douane (Publié dans VKncgclopcdie méthodique. Commerce
Vers la fin du xviii*' siècle, les Anglais étaient parvenus à mettre en faveur leurs chàlis ou chàlons, espèce de serge croisée supérieure aux plus belles serges françaises qui les vengeait du discrédit de leurs draps en portant atteinte à ceux de France. Ils débitaient aussi quantité de mousselines et de toileries de rinde employées pour les ceintures, les turbans, les voiles ou écharpes de femmes el le vêtement des riches Turques. Enfin ils étaient les fournisseurs presque exclusifs des Turcs pour les montres et l'horlogerie (1).
La cause essentielle de la décadence anglaise, ressassée dans tous les mémoires, c'était le discrédit de leurs draps. D'après Accarias de Serionne le bon marché des draps français aurait été a raison principale de la préférence des Turcs, mais les Anglais avaient précisément maintenu surtout leurs ventes pour les draps grossiers du plus bas prix, destinés au peuple, et pour ceux de la qualité la plus chère. La vérité est que les Turcs étaient aussi appréciateurs de la qualité que du bon marché et les efforts incessants des Français avaient eu pour but de rechercher la supériorité de la première et non l'abaissement des prix. La Turkey Company accusait les marchands anglais d'Italie d'avoir contribué aux succès des Français en échangeant des draps du Languedoc pour les soies, grand article d'importation en Angleterre. Le Parlement était intervenu sous Georges I et avait interdit d'importer des soies du Levant, sauf des échelles où la Compagnie avait ses établissements, mais cette défense n'avait pas amélioré la situation (2).
L'organisation commerciale des Anglais était certainement pour quelque chose dans leurs déboires. Avantageuse quand les Français étaient en proie aux désordres et aux dissensions, elle était devenue gênante quand ceux-ci avaient été soumis aux règlements de Colbert, de Seignelay,de Pontcharlrain, à la sur-
T. I, arl. Aiujlclerre. — On trouve dans les Obscroalions sur le commerce de l'AïKjlelcrre i\c Durand, cliargé d'alTaires à Londres (alï. étraiif{. Mém. et doc. Angleterre, (5;{. fol. 105 114) les chiiïres suivants : envois d'Anf,'Ieterre en Italie, 10.821 .(KK) livres; retours 7.271.000; envois d'Angleterre en Turquie 6.6(K) (MK) livres ; retour."», K..'ï()<).000. Les cliillVcs de Durand recueillis en 1749 Hont bien inférieurs à eeu.x de Montaran pour l'Italie. (V. ei-dessus, p. ;J67). II» sont certainement trop élevés pour In Turquie. Ses informations manquent d'exactitude.
(1; Félix <le lk'nu|our. Tnhlniu du commerce de la Grèce. T. ii, p. «.1-14, lK-2rt, .1.V52. Les mar(|(ies «les horlogers Prior, Harbcr et l'érigal étaient connues dans toute In Tur(|uie comme dans toute l'Europe.
(2) Cunnlnghnm, p. 'iH'2'M:\.
veillance de la Chambre du commerce. L'invincible résistance des Marseillais, entichés de liberté, n'avait pas permis aux minisires, persuadés de la supériorité des compagnies et de la discipline étroite, de trop brider leur initiative. C'est celle-ci qui avait permis aux Français de multiplier leurs établissements sur toutes les côtes de l'empire du G. S. C'est elle qui avait fait sortir de tout temps des ports de Provence des centaines de bâtiments chaque année. C'est l'empressement des marchands, les facilités de ventes et d'achats offertes aux indigènes qui avaient assuré l'énorme débit des draps de France quand leur qualité fut seulement comparable à ceux d'Angleterre. C'est le monopole de la compagnie de Londres qui avait empêché les Anglais de s'établir partout dans les échelles à côté des Français. C'est sa méthode rigide qui lui rendit plus difficile la lutte à Constantinople en présence de la hardiesse parfois imprudente, mais heureuse et féconde, des Marseillais. Forbonnais l'accusait d'avoir suivi la politique, chère à beaucoup de compagnies de l'ancien régime et préconisée d'ailleurs par les économistes du temps, qui consistait à s'assurer des bénéfices plus élevés sur un commerce plus restreint et Félix de Beaujour rééditait cette accusation quarante ans après dans son Tableau du commerce de la Grèce. «L'existence de cette compagnie, affirme-t-il, est une des principales causes de la langueur du commerce anglais dans le Levant (1). » La rivalité des Français et des Anglais dans le Levant au début du xviii* siècle doit être regardée comme un exemple typique de la supériorité de l'initiative individuelle sur les anciennes compagnies à monopoles.
Chose curieuse, c'est au moment où l'organisation des Anglais les desservait visiblement que Villeneuve et Maurepas s'obstinèrent à la copier. Les partisans des règlements n'hésitaient même pas plus tard à leur attribuer la décadence anglaise(2). Forbonnais combattait vivement leurs assertions dans ses Questions sur le commerce des Français au Levant (3), en 1755. Un simple examen des dates eût suffi pour les réfuter. La décadence anglaise était déjà tout à fait marquée en 1735 et même en 1730. Certains défenseurs des règlements entrevoyaient pourtant la vérité. Quant aux défenseurs de la liberté, ils ne se faisaient pas faute
(1) T. II, p. 5.
(2) Aecarias de Sérionne insiste encore (1778) sur l'avnntage que les règlements procurèrent aux Français.
(3j 1^0 et 10« questions — Cf. ci-dessus, cliapitrc 1.
de répéter que, si on avait établi les lixalions de prix, les répartitions et autres arrangements avant 1735, jamais on n'aurait poussé aussi loin la fabrication et le débit des draps de France. Les Anglais finirent par se décider tardivement, au moment où la cause de la liberté triomphait décidément en France sous l'influence des économistes, à recourir à elle comme à leur dernière planche de salut. Ce ne fut pas toutefois sans discussion et dès 1744 le commerce du Levant était l'objet d'un long débat devant le Parlement. La jalousie à l'égard des Juifs, considérés comme de dangereux concurrents, relarda de dix ans le triomphe de la liberté. Par une singulière déformation des faits, les avocats de la compagnie soutenaient que les marchands anglais étaient libres en comparaison des Français écartés du Levant parle monopole (1). Enfin, en 1753, un bill du Parlement supprima le monopole de la compagnie de Londres qui subsistait toutefois. Tous les négociants eurent la permission d'envoyer des navires et des marchandises dans le Levant, d'y faire des établissements, en lui payant le droit d'admission de vingt livres sterling. Ce bill ne faisait d'ailleurs que confirmer une situation de fait. Comme l'écrivait O'Heguerty, en 1757, depuis longtemps la compagnie n'était plus qu'une ombre. Ainsi qu'il était arrivé pour la compagnie des Indes de Colbert dans les premières années du xviu'' siècle, les droits qu'elle percevait sur le commerce des particulier paraissaient déjà former son principal profil. Le ministre Rouillé, très hésitant au milieu du conflit des idées et encore attaché à celles du passé, écrivait à ce sujet à l'ambassadeur Des Alleurs, en 1754, qu'il ne s'clonnait pas d'apprendre (juc la liberté rendue n'avait pas produit les avantages que les Anglais s'en promettaient. Kn eflel, ceux-ci n'en lirèrenl pas grand profit; le remède venait bien tard et puis il ne suffisait pas : il eût aussi fallu relever la fabrication des draps. La liberté décida l'établissemenl dune seule maison nouvelle i\ Constanlinoplc et cette maison fit son principal commerce avec des draps de I^"'rance qu'elle se faisait adresser de Marseille et de Livourne. Elle trouva même le moyen de faire exécuter pour son compte des assortiments dans les manufactures du Languedoc. Son Irallc dénoncé en Angleterre y excita l'iiulignation et fut roccasion d'un nouveau bill qui défendit aux
(I) Cuiinlii|{liuin, p. 'iM2-H.'(. Pour toute riii.stoirc du conuncrcc »n({lai.s du Lcvuiil, il reiivulc à : Obtervalioit» on Ueliyion, etc.. of Tttrka (1771).
Anglais l'iniporlalion dans le Levant des draps et autres élofTes de France.
L'opinion anglaise n'avait pas été aussi alTectée parla perte du commerce du Levant qu'elle l'eût été certainement en d'autres temps. L'attenlion des armateurs, des négociants, des capitalistes était attirée par des pays plus lointains. Après les guerres de Louis XIV leur grand effort s'était porté vers l'Amérique espagnole. Ils avaient su tirer un parti inattendu des privilèges obtenus au traité d'Utrecht et étendus en 1720. Après la guerre de Sept ans, l'abandon de l'Inde par les Français avait ouvert à leur compagnie des Indes orientales des perspectives nouvelles. Tout à coup le soulèvement de leurs colonies d'Amérique vint troubler leurs rêves de mégalomanie maritime et leur fit faire d'amères réflexions. Les Espagnols ne venaient-ils pas auparavant de susciter une véritable renaissance de leur commerce colonial par d'heureuses réformes? Alors les Anglais songèrent aux anciennes branches de trafic délaissées. Au moment où Gibraltar était bloqué par les escadres franco-espagnoles, le parti de l'opposition reprochait vivement au ministère d'avoir abandonné le commerce de la Méditerranée (1).
Sous l'influence de ces idées, on craignit sérieusement à Versailles qu'un rapprochement entre l'Angleterre et la Russie, au moment de l'invasion de la Crimée qui menaçait de rallumer la guerre en Orient, lorsqu'elle cessait à peine dans l'Atlantique, ne permît aux Anglais de reprendre dans le Levant la situation perdue. En mai 1783, le maréchal de Castries, ministre de la marine, faisait porter par son fils à notre ambassadeur, le comte d'Adhémar, une lettre significative: « Si nous voulons nous opposer à cette révolution, peut-être la Russie ira-t-elle jusqu'à permettre aux Anglais des établissements dans le Levant pour assurer notre inaction... C'est à vous à juger, monsieur le comte, si l'Angleterre est en état de rentrer en guerre et s'il y a quelques grands intérêts dans le ministère actuel qui puissent s'y opposer. L'Angleterre gagnerait certainement plus à retrouver le commerce du Levant qu'elle a comme perdu qu'elle ne perdra par la séparation de l'Amérique. Comme M. de Vergennes doit vous écrire très longuement sur cette matière, je me tais. . . » (2). Le ministre se croyait pourtant obligé
(1) Courrier d'Avignon du 16 avril 1779. Lettre de Londres du 30 mars.
(2) Arch. nat. maritime, B^ 433. Lettre du 27 mai.
de faire ressortir qu'il s'agissait de conserver un commerce de 60 millions, d'empêcher la ruine de nos provinces méridionales et de notre établissement naval de Toulon.
La crainte de l'Angleterre semble bien avoir été le pivot de la politique indécise et tortueuse de Vergennes et de Montmorin en Orient, à la veille de la Révolution, politique inspirée davantage, on l'a remarqué avec raison (Ij, par des préoccupations commerciales que par les traditions de notre diplomatie. On abandonnait nos vieux alliés les Turcs à leur malheureux sort, on caressait des rêves de conquête en Egypte, on signait avec Catherine le traité de commerce de 1787 et on négociait même avec elle une quadruple alliance dirigée contre la Turquie, où l'Autriche et l'Espagne seraient entrées. Politique peu brillante, mais le péril anglais était écarté. Au milieu de ces dernières intrigues diplomatiques conduites parSégur etChoiseul-Gouffier, nos ambassadeurs à Pétersbourg et à Constantinople, le commerce anglais avait repris quelque vie à Smjune où il dépassait 10 millions de livres en 1787 sur un total de près de 72 millions. A Alep, il avait continué de décliner; au lieu des neuf maisons anglaises qui y subsistaient vers 1740, Volney n'en signalait plus que deux en 1784.
Déchus du premier rang qu'ils avaient conquis un moment vers 1650, les Hollandais étaient descendus au troisième en 1715. Ils n'avaient plus les orgueilleuses espérances des Anglais, mais ils ne subirent pas les mêmes déconvenues. Toutefois, ils ne purent empêcher leur commerce de décliner encore.
Ils avaient conservé la même organisation qu'au xvii* siècle. La Chambre de direction d'Amsterdam, dont le rôle ressemblait assez à celui de la Chambre du commerce de Marseille, avec plus d'indépendance vis-à-vis du gouvernement et plus d'initiative, avait gardé ses attributions et maintenu ses règlements (2). A la fin du XVIII" siècle, elle était composée de huit directeurs, d'un secrétaire et d'un visiteur <les vaisseaux. Elle percevait un florin par last (2 tonneaux) sur tous les bâtiments qui parlaient pour la Méditerranée ou en revenaient, et 2 o/o sur les marchandises
(1) Plngiiiiil. I.a poUliqne européenne à la fin de l'ancien régime. {Histoire générale dv lMv\n»v el Itninbuud. '1'. vu, p. 587).
(2) Voir mon volume sur le xvii» siècle, p. Vi2\'2\.— Cf. Vnii Brnkel.
importées des échelles. Avec ces ressonrces, elle payait l'ambassadeur à Constantinople, les consuls, les présents à distribuer aux Turcs et toutes les dépenses occasionnées par le commerce du Levant.
L'organisation hollandaise avait pu durer parce qu'elle laissait aux négociants beaucoup plus de liberté que celle des Anglais et des Français. Elle n'empêchait vraiment que les désordres, les imprudences et les abus. Les Hollandais conservèrent aussi jusqu'à la fin lavantage d'une navigation moins chère, encore qu'elle fût renchérie par l'organisation de leurs convois escortés par des navires de guerre. Leurs consuls et leurs marchands vivaient aussi plus simplement dans les échelles, sans le faste déployé par les Anglais, ni la dissipation coutumière aux Français. En supprimant toutes les dépenses inutiles, les Hollandais parvenaient encore à gagner, là où d'autres supportaient des pertes : ils avaient la réputation méritée d'exceller dans ce genre de commerce qu'on appelait un commerce d'économie.
Malgré tout, la mévente de leurs draps, devenus aussi moins réputés et plus chers que ceux de France, entraîna la décadence de leur trafic en Turquie. Leur discrédit avait commencé avant la fin du xvii« siècle ; vers 1735, les Français pouvaient se vanter d'avoir « exclu totalement les Hollandais du commerce des draps (1). » Au même moment, ils commençaient à tirer grand avantage de l'introduction dans les échelles de trois marchandises qui n'entraient pas dans les assortiments des cargaisons anglaises ou hollandaises, le sucre, le café des Antilles et l'indigo.
A Smyrne, en 1722, le commerce des Hollandais « était fort tombé depuis plusieurs années ». Leur navigation se soutenait encore grâce à la liberté laissée à leurs armateurs : plusieurs négociants arméniens et grecs faisaient venir de Hollande des cargaisons pour leur compte. Les marchands dAmsterdam n'étaient pas moins libres que les armateurs ; ils pouvaient expédier leurs marchandises à Smyrne à qui bon leur semblait. Même les Français en recevaient d'importantes expéditions. Les Hollandais apportaient avec les draps, des poivres, des girofles, de la quincaillerie. Ils ramenaient surtout des cotons, des fils de chèvre d'Angora, des soies, des toiles de coton.
(1) Mémoire de 1739. Aff. étrang., Mém. et doc. France, 2005, fol. 25. — Cf. Bibl. nat. mss. fr, 7193, lettre de l'intendant Fagon, du 1'^ décembre 1733. — Ibid. mss. fr. 12.790, p. 693: Table des assortiments des draps hollandais.
En 1735, on constatait un relèvement sensible de leurs affaires qu'un auteur de mémoire attribuait aux conséquences de la peste de Marseille. Ils avaient aussi perfectionné leurs draps qu'ils pouvaient vendre au comptant, au lieu d'être obligés comme auparavant d'accorder de longs termes. Draps «beaux et bons qui gardaient un milieu entre ceux de France et ceux d'Angleterre, pour les personnes d'un moyen état qui avec le beau s'attacbent au bon. » Ils n'en débitaient pourtant encore que 500 balles par an. Mais, au lieu de 2 à 4 vaisseaux de 400 tonneaux qui arrivaient en avril et en octobre, on en voyait alors 10 à 12 qui cbargeaient plus de 1.000 balles de coton chacun. « Au mois d'août, ajoute un mémoire, il arrive deux à trois petits vaisseaux pour charger des raisins secs qu'on appelle communément panses de Damas et des figues sèches qu'on met- dans de petites caisses et qu'on débite dans le Nord. Les Hollandais retirent encore des raisins ordinaires, dont ils se servent de même que les Anglais, pour faire de l'eau-de-vie. » Malgré l'augmentation de leur navigation, œuvre en partie de Grecs, d'Arméniens, de Juifs et même de Français, les Hollandais n'avaient plus à Smyrne que deux maisons tenues par des facteurs de leur nation. Ceux-ci, établis depuis longtemps, passaient pour forts riches, mais ne songeaient nullement à revenir dans leur patrie, dont le climat leur faisait peur (1).
Dans l'échelle d'Alep, où les Hollandais n'avaient jamais été aussi fortement établis que les Anglais et les Français, ils avaient encore moins bien réussi à se maintenir. Ils n'y entretenaient aussi que deux maisons. Celles-ci ne recevaient presque plus de draps et, en 1735, on évaluait leurs marchandisesd'entrée h ()0 ou 70.000 piastres. En 1739, les Hollandais faisaient l'économie de leur consulat et leurs maisons se mettaient sous la protection du consul anglais. Le commerce d'entrée de celles-ci était tombé à presque rien, 12 à 15.000 piastres en 1743. Depuis sept à huit ans, il n'était pas arrivé à Alexandrette de navire d'Amsterdam ; les marchandises hollandaises importées provenaient des entrepôts de Livourne ou même de Marseille. Quarante ans plus lard, il ne subsistait qu'une seule maison hollandaise à Alep(2). Dans cette échelle.les Hollandais n'avaient
(l)Mém. «le \m. alT. arniig. M^-in. 1717-:JL - Méhiolrcs de 173«. Arcli. nnt. iiinr. ii^ 3'2I .
'2) Arcli. nat. mnr, H', ."MA ; Mémoire conccrnanl le commerce une les Anglais, lîoUatulaiêtt Véniltenu font ù Alep. W février \li^. - Volncy, T. it, p. 139.
eu un consul que depuis la finduxvii^ siècle; au Caire, ils étaient restés sous la protection des consuls de Fiance ou de Venise. En 17Ô5, ils tentèrent un elTort qui parut inexplicable au consul français, de Jonville. « Ils ont fait nommer à la charge de consul, écrivait celui-ci, un nommé Roben de nation anglaise, qui depuis vingt ans tenait une taverne à Alexandrie et exerçait le métier de brocanteur On ne comprend pas quel est l'avantage que les Hollandais peuvent retirer de cet établissement, de 25 000 piastres qu'il leur en a coûté pour faire élire le sieur Roben et de lui donner 20.000 livres de salaires et payer les dépenses énormes attachées au consulat. Nos draps, en concurrence avec les leurs, auront toujours le dessus. Je tâcherai de découvrir le véritable motif de tant de dépenses (1). -» La guerre de Sept ans venait à point pour favoriser les Hollandais. «Le commerce de leur maison commence à s'étendre », écrivait le consul français en 176L Mais déjà, tout en remplissant les fonctions consulaires et en faisant les présents d'usage, le régisseur de celte maison ne portait plus le titre de consul.
Enfin les négociants d'Amsterdam avaient essayé, comme les Anglais, de profiter de l'essor nouveau deSalonique. Ils y avaient un peu mieux réussi, sans cependant y gêner beaucoup l'activité française. En 1750, ils y expédiaient trois navires qui y déchargeaient 48 balles de draps et prenaient, surtout au retour, des cotons et du tabac. En 1789, leur consul n'avait pas de marchands de sa nation à protéger ; des Grecs étaient les intermédiaires du commerce hollandais.
Suivant les listes du Texel et du Vlie, publiées par l'Encyclopédie méthodique, 100 navires venant de la Méditerranée entrèrent à Amsterdam en 1778 et 111 en 1779, parmi lesquels 17 et 1(5 seulement des échelles. Au même moment, Rotterdam expédiait annuellement, à Smyrne et à Constantinople, dix vaisseaux de 300 tonneaux en moyenne et de quinze hommes d'équipage seulement. Leurs cargaisons consistaient, un tiers en épiceries ou mousselines des Indes, un tiers en draps de Verviers, du Limbourg et d'Aix-la-Chapelle, un sixième en sucre et en café, le reste en plomb, quincaillerie d'Allemagne, fer et acier de Suède. Le coton fournissait la moitié des retours, le poil de chèvre d'Angora, un quart ; les laines, les drogueries, la cire, étaient encore achetées en assez grande quantité (2).
(1) Aff. étrang. Le Caire, 27 avril 1756.
(2) Rapport consulaire, !«■ février 1783. Arch. nat. marine, B', 446.
D'après un état dressé par le consul de France en 1787, les Hollandais avaient supplanté les Anglais et pris la seconde place à Smyrne, faisant pour plus de cinq millions de ventes et de sept millions d'achats. Leurs mousselines des Indes étaient un article de vente presque aussi important que leurs draps (1). Comme les Anglais, les Hollandais faisaient un trafic plus important dans la Méditerranée occidentale que dans le Levant. Amsterdam avait reçu quarante navires revenant des ports d'Italie en 1779, 39 de ceux d'Espagne et 11 de ceux de Provence (2).
Le commerce des Vénitiens avait baissé comme celui des Anglais et des Hollandais, mais il n'avait cessé de décliner presque régulièrement depuis le xvi» siècle. Au xvii", les guerres contre les Turcs l'avaient souvent interrompu et profondément désorganisé. Depuis la paix de Passarowitz ("1 718) aucune grande guerre n'avait remis aux prises la République et le sultan. Mais l'affaiblissement politique de Venise ne lui avait pas permis de profiter de la paix. L'Autriche, avec ses appétits italiens, était devenue pour elle une voisine dangereuse (3). Le péril turc avait stimulé la puissance maritime de Venise, le péril autrichien détournait son attention de la mer. Un Français qui résidait à Venise, à la veille de la Révolution, écrivait en termes pittoresques : « On peut comparer la république de Venise à une femme superstitieuse, timide, méfiante et rusée, laquelle a vu longtemps à sa porte un brigand, le Turc, qui l'elTrayait et dont elle a été débarrassée par deux autres brigands, l'Autrichien et le Moscovite, qui l'effraient davantage (4). » Et puis, l'Autriche n'avait-elle pas elle-même des ambitions commerciales et maritimes et ne favorisait-elle pas de tout son pouvoir les premiers progrès de Trieste ? Ce port n'était même plus le seul rival de
(1) Tableau du Commerce de Smyrne. Ventes des Hollandais : draps =- 1.H4.3.000IIV. ; mousselines =" 1 .445.000 liv. ; poudre =426,000; clous— 118.000; terre» et porcelaines IBU.OOO. Arcli. nat. l''2, .^49.
Ci) EnirCfn à Amsterdam en 1778 et 1779 : 11 et 8 navires venant (ie Smyrne, 6 et 8 de» autres écliellcs, 'i^y et 40 des ports d'italie, 17 et 10 de Marseille, Cette, Toulon, 36 et .'W des ports d'Iilspat^ne, .') et 6 de Barbarie. Encyclopédie méthodique. Commerce. V" Hollande.
(S) Voir un Mémoire de mars nx\, AIT. étrang. Méni. et doc. Venise, 36, fol. 225.
(4) Note» iiur Vcnliic par Filly. AIT. arang. Mém. et doc. Venise, 37, fol. IflO,
Venise dans son ancienne mer : Ancône et Raguse lui avaient enlevé plusieurs branches de son ancienne navigation.
La reine de l'Adriatique n'était plus que l'ombre d'elle-même. Elle avait laissé peu à peu son port s'ensabler. Au début du xviii* siècle, les plus grands vaisseaux pouvaient y entrer par plusieurs bouches des lagunes. Dès 1750 il ne pouvait en recevoir que de très petits et pas plus de vingt-cinq à trente à la fois. Les grands bâtiments ne trouvaient accès en tout temps qu'à Malamocco. i^es Vénitiens n'envoyaient plus jamais de navires au-delà de Gibraltar. Dans le Levant ils naviguaient avec économie, mais sans même assurer leur sécurité vis-à-vis des Barbaresques (1).
Pourtant, la persistance d'industries qui leur étaient spéciales donnait à leur commerce un caractère particulier et le sauvait de la ruine. Les Vénitiens restaient les seuls en Europe à fabriquer diverses étoffes très appréciées des Turcs. Les damasquettes ou demi-damas, tissus à fleurs de soie, d'or ou d'argent, leur fournissaient près de la moitié de leurs exportations vers 1750. « Ils sont si en usage, lit-on dans un mémoire de 1728, qu'il n'y a presque point de femme turque, grecque et juive qui n'en soit habillée et il faut qu'elles soient bien pauvres pour n'en avoir pas divers habits. Ces demi-damas sont fort légers et l'argent dont ils sont tissus est répandu fort succinctement, ce qui fait qu'on laisse à bon marché lesdites étoffes et qu'on les vend à raison d'autour de cinq piastres et demie à six piastres l'aune de Lj'on. C'est là un commerce d'une étendue prodigieuse et qui donne des profils considérables (2). »
Aussi les Français avaient-ils souvent songé à déposséder les Vénitiens de leur monopole et des auteurs de mémoires avaient montré que la manufacture des damasquettes ne saurait être mieux placée qu'à Marseille où les privilèges du port franc permettraient de les fabriquer à meilleur compte. Déjà, sous Louis XIV, on avait envoyé aux entrepreneurs de la manufacture de soieries créée à Marseille un mémoire sur les étoffes fabriquées par les Vénitiens (3). Mais il eût fallu leur ravir leurs secrets de
(1) a Ils se servent de grands bâtiments appelés Marcilianes et Saïques dont les équipages sont si faibles qu'à peine ont-ils assez d'hommes pour la manœuvre quoiqu'ils soient toujours en guerre avec les corsaires de Barbarie. » Mémoire de 1716. Bibliot. nat. mss. fr. 8.038.
(2) Arch. nat. marine, B', 295.
(3) Voir mon volume sur le xvii* siècle, p. 195-196.
fabrication et ils les gardaient jalousement. Les ouvriers qui se seraient risqués à les dévoiler se fussent exposés aux plus grands dangers. Pourtant, en 1745, un galonnier lyonnais établi à Constantinople, nommé Rambaud. faisait le voyage de Venise et prétendait en avoir rapporté le dessin et la description de la calandre employée par les tisseurs de damasquettes. Il communiquait sa découverte au ministre qui faisait examiner son mémoire par l'intendant Trudaine en 1755 (1). Au même moment, un autre Lyonnais, Flachat, utilisait son séjour à Constanlinople pour recueillir toutes sortes de renseignements sur les manufactures à introduire en France afin de développer nos exportations dans le Levant. Parmi les nombreuses recettes qu'il donne dans ses deux curieux volumes d'Observations, il décrit la manière de fabriquer des damasquettes, en déclarant qu'il a eu beaucoup de mal à connaître la machine dont les Vénitiens se servent « pour aplatir l'or, ou, en terme de l'art, passer les damasquettes (2). » On les imitait, paraît-il, à Marseille depuis quelques années, mais sans avoir pu leur « donner la même légèreté, ni le même goût. » En réalité, les Vénitiens restèrent seuls possesseurs de celte branche d'exportation.
Il en fut de même pour les lastres ou dibas, espèce de soieries de fond lamé et nuancé et pour une sorte de draps couleur cramoisi nommés sayas ou parangons, suivant leur épaisseur. D'après Flachat, les grands de la Porte et tous les riches Turcs ne portaient que ce genre de draps par mauvais temps et le sultan ne sortait jamais sans un Janioiirloiik ou redingote de cette étolTe. Le désir d'en avoir avait fait rappeler les Vénitiens au Caire, où leur commerce était totalement ruiné.
La guerre de succession d'Autriche donna même aux Vénitiens l'idée de fabriquer des draps londrins seconds, analogues à ceqx du Languedoc. L'idée leur en avait été donnée par un négociant français de Constanlinople, nommé Le Roy, qui avait quitté l'échelle en 1744, après s'y être ruiné. La nouvelle de cette concurrence avait mis dans un grand émoi rainl)assadeur Castellnne et Maurepas, Mais on se rassura bientôt. Les fabricanlH vénitiens ne pouvaient rivaliser avec les nôtres que pour le bon marché ; le rétablissement de la paix leur fit vile perdre
(I) MlliL liai. Mhh. fr. Notiv. ncq. 510:i : (laHtellaiic à Maiii'cpns.Savril 174ft ; Arcli. nul. mar. ir , 2()'2 : Macliniilt à Irudaiiu', 2(1 mai 175ri. Ci) T. I. p. 132138.
LES CONCUKRENTS ÉTRANGERS 381
tout avantage. Les laines du Padouan et de la Polésine ne leur fournissaient pas une matière première aussi abondante ni aussi avantageuse que les laines d'Espagne. En vain, la République, en 1752, accorda-t-elle une prime de dix livres pour cliaque pièce de draps exportée. L'année suivante il ne subsistait plus que trois labricanls avec moins de cent métiers montés, pouvant débiter chaque année cinquante ou soixante balles (1), Au même moment les Français réussissaient à ravir aux Vénitiens le commerce du colon filé teint en rouge; le lyonnais Rambaud s'élait flatté, comme pour les daniasquelles, de faire connaître le secret de cette teinture. On employa ces cotons avec grand succès dans les manufactures de Rouen. Cependant, en 1775-76, la Chambre du commerce s'inquiétait encore du succès des draps de Venise à Constantinople. En dehors de ses tissus, Venise avait aussi conservé la spécialité de la fabrication ou de la vente de a mille petites bagatelles, qu'ils vendaient très cher et bien au-dessus de leur valeur», articles désignés sous le nom de conteries, tels que fleurs arlilicielles pour parer la tète des dames, « dont elles étaient fort amoureuses», des miroirs, des verres pour les vitres, des lunettes d'approche. C'était aussi Venise avec Gênes qui faisait en Turquie le plus grand commerce de papeterie.
Par la nature de ses principales exportations, tissus de luxe, tels que parangons et daniasqueltes ou conteries, le commerce vénitien convenait parliculièrement à l'échelle de Constantinople. C'est là que leurs marchands faisaient meilleure figure ; ils y écoulaient plus de marchandises que les Anglais et les Hollandais et leurs sequins ou ducats d'or étaient la monnaie la plus répandue dans la capitale. Aussi la charge de leur baile étaitelle fort lucrative. A Salonique, les Vénitiens venaient aussi après les Français, bien qu'il n'y eussent même pas de consuls ; leurs marchands prenaient tantôt la protection de la France ou celle de l'Angleterre. En 1750, sept bâtiments de Venise étaient entrés dans le port él dix en étaient repartis, sans compter ceux
(1) Georges Stail, avec GO métiers, Michel Melchiori, de Venise, avec IG, et Moclena de Vérone. i1/t'/;jo/;c de Mars 1733. AtT. étrang. Mém, et doc. Venise, 35, fol. 225, — Un autre mémoire (AtT. étrang. Cartons comm. Mémoires^ donHC des détails sur la manufacture dirigée par des négociants allemands de Venise, établie à Scliio, village au pied des Alpes, à six lieues de Vicence. — Forbonnais exagère donc singulièrement quand il parle en 1755 de « l'accroissement prodigieux » des mauufactures vénitiennes. (Qiieslions sur le commerce du Leimut).
de la caravane ; il est vrai que leurs chargements n'avaient qu'une faible valeur. A Smj'rne, le rôle des Vénitiens était beaucoup plus effacé. A Alep, où ils avaient eu un consul, ils n'entretenaient même plus de facteurs depuis vingt-cinq ans environ en 1740. Les commissions de leur négociants étaient adressées à des Français ou à des Juifs protégés de la France. Deux ou trois de leurs vaisseaux apportaient à Alexandretle des cargaisons dont la valeur ne dépassait pas 100.000 piastres. Vers 1780, les Vénitiens avaient de nouveau deux comptoirs à Alep comme les Anglais, s'il faut en croire Volney. Dans l'île de Chypre, à Larnaca, leurs bâtiments et leurs marchands s'étaient mis sous la protection du consul de France en 1735.
Au Caire, leur consul était parti lors de leur rupture avec les Turcs en 1684. Ils n'en avaient plus renvoyé parce qu'il eût fallu payer de grosses dettes laissées en souffrance ; d'ailleurs la médiocrité de leur commerce ne leur permettait pas de supporter les frais d'un consulat. Leurs marchands étaient donc sous la protection de la France qui, seule, gardait au Caire un consulat fortement établi. Mais ils s'accommodaient assez mal de celle protection et voulaient la quitter, en 1744, malgré les efforts du consul d'Amiral. L'ambassadeur Castellane écrivait à son collègue de Venise, M. de Montaigu, pour le prier de dissuader le Sénat de mettre les bâtiments de la République sous la protection de l'Angleterre. Au même moment on apprenait que les Vénitiens, faisant un effort pour relever leur commerce et leur navigation au Caire, y envoyaient un consul. Leur nation se composait alors de deux marchands et de Juifs d'origine vénitienne, correspondants actifs et précieux. Dès lors, les Vénitiens purent se montrer, sans contrainte, rivauxjaloux et ennemis des Français. Noire consul, d'Amiral, s'en plaint à diverses reprises autour de 1770. Mure écrit en 1775: « Il n'est point d'occasions où les mariniers de celle nations ne donnent des preuves de leur animosilé envers les Français avec lesquels ils sont toujours en dispute, o
Il est difTicilc de dire h quel chiffre s'élevait le commerce des Vénitiens dans ces diverses échelles, les seules avec lesquelles ils fussent en relation. La Hépublitiue, soupçonneuse et délianlo, tenait surtout à cacher rimporlance de ses exportations comme elle veillnil jalousement sur le secret de ses manuractures. Tout ce qu'avait pu ap|)rendre notre consul, chargé d'une enquèle on 1782, c'e.sl que, eu 1770, le commerce du Levant avait occupé
quarante-quatre navires de 60 à 400 tonneaux, jaugeant en tout 7.555 tonneaux, et que la valeur des cargaisons rapportées à Venise avait atteint 6. 171. 667 livres. Les ventes devaient être moins élevées, puisque la République exportait des sequins.
Livourne était devenue au xvii^ siècle le type le plus complet et le plus favorisé de port franc (1) dans la Méditerranée. Elle fut, au xv!!!*", l'exemple le plus remarquable de l'utilité des franchises. Celles-ci avaient été étendues à plusieurs reprises parles Médicis, depuis les fameuses lettres patentes de 1593 jusqu'à la loi du 11 mars 1675 qui avait achevé de les préciser. Sur un point il paraissait que le régime de Livourne lût moins favorable que celui de Marseille : la douane avait le droit d'exercer des visites dans le port et même d'établirdes gardes sur les bâtiments suspects. Mais elle en usait rarement. En définitive, la franchise de Livourne fut plus complète parce que les Médicis, et après eux les gouverneurs impériaux, eurent pour conslanle préoccupation d'attirer et de retenir les étrangers. En effet, les privilèges de la ville furent solennellement confirmés en 1737, au nom du nouveau grand duc François de Lorraine, puis par Léopold P'" lui-même, en 1766. Celui-ci, qui comptait parmi les souverains éclairés, montrait son esprit libéral en créant des dépôts francs dans les principales douanes du grand duché, en 1781. Pendant tout le xviii'' siècle, Livourne profita en outre de la neutralité invariable que les nouveaux grands ducs observèrent dans toutes les guerres, comme leurs prédécesseurs les Médicis.
Aussi, parmi tous les anciens concurrents des Français, les Livournais furent les seuls dont le commerce grandit, bien que leur port, peu sûr par mer houleuse, continuât d'avoir mauvaise réputation. Le commerce y était de plus en plus entre les mains des Juifs qui avaient su apprécier les premiers le double avantage de la franchise et de la tolérance des grands ducs. La ville comptait environ 25.000 habitants vers 1730, 45.000 en 1761, plus de 50.000 en 1780 et la colonie juive 6.000 membres occupant tout un vaste quartier. Leur influence était telle qu'à partir de 1780 un des membres de leur communauté prit place dans le Conseil général de la commune. Les négociants armé-
(1) Au sujet de la franchise de Livourne, voir mon livre : Ports francs d'autrefois... p. 160-185.
nieiis, moins nombreux, n'élaient pas moins connus par leur richesse; ils s'élaienl fait conslruire une belle église dans les premières années du xviii* siècle. Les Grecs unis étaient assez nombreux pour avoir aussi la leur dans une rue qui portail le nom de Borgo dei Greci. De plus en plus, aussi, le port cosmopolite de la Toscane était le grand entrepôt de la Méditerranée. Resté l'escale régulière et à peu près obligatoire des Anglais et des Hollandais dans leurs voyages d'aller et retour, il attirait les Danois, les Suédois, les Hanséates, qui n'entraient guère dans la Méditerranée que pour prendre charge àLivourne et à Marseille. Même, en temps de guerre, sa neutralité rendait de grands services aux Marseillais. « Ses négociants font alors le commerce de la France avec les échelles, tant pour les expéditions que pour les retours », remarque Flachat au moment de la guerre de Sept ans. Livourne possédait d'immenses magasins pour contenir les marchandises entreposées. Les fameuses cuves en brique revêtues d'une sorte de stuc, construites en 1731, pour contenir d'énormes quantités d'huile d'olive étaient célèbres, ainsi que les fosses pour les blés. Il paraît que, môme avant que la franchise eût été rendue complète en 1675, la location de ses magasins rapportait au grand duc cent mille écus par an. L'importance des entrepôts était si grande que, dans diverses occasions importantes, les puissances avaient cru nécessaire de stipuler dans les traités le maintien des franchises et de la neutralité de Livourne. Cette clause, introduite dans le traité de Londres de 1718, lors de la formation de la quadruple alliance, avait été renouvelée en 1725, quand fut conclue la ligne de Vienne, puis formulée de nouveau dans les préliminaires du 3 octobre 1735, qui réglaient la succession des Médicis.
Les Livournais développèrent aussi leur commerce direct avec le Levant. Déjà, lors des négociations de la paix de l(î()4, la Toscane avait été admise comme alliée de l'Autriche et la France n'avait pu empêcher la publication du iirman de 1(308 qui permit aux Toscans de fré(|uenter les échelles sous la protection de la bannière impériale. Lu 1747, l'empereur et grand-duc François se faisait reconnaître de la Perle et obtenait pour ses possessions italiennes tous les avantages des ca|)iliilalions faites avec l'Au- Iriclie (1). Il songeait aussitôt à en proliler. Maurepas écrivait à l'ambassadeur Des Alleurs le 25 mai 1748 : « Parmi les mesures
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que la Régence de Toscane a prises pour élever un commerce considérable dans les états du G. S., elle se propose d'envoyer incessamment dans toutes les échelles un commissaire pour fixer les lieux où il conviendra de placer des comptoirs et y établir des consuls. » Des Alleurs était prié de suivre de près la mission «le ce commissaire et de « prendre les mesures convenables pour empêcher la réussite de ses desseins. »
Les Livournais trouvaient même dans leurs relations avec Marseille des facilités pour leur commerce. Ils en tiraient de grandes quantités de piastres d'Espagne ou même d'écus de France, qu'ils faisaient fondre pour en frapper des écus à l'effitjie de l'empereur ou de la reine de Hongrie, connus et recherchés des Turcs sous le nom de pataquès. Les soieries de toutes sortes, dans la fabrication desquelles les Italiens avaient en partie conservé leur vieille supériorité, fournissaient aux Livournais les articles les plus recherchés de leurs exporlalions. Damas et velours de Gênes, de Lucques, de Pise, satins de l'iorence, tabis et moires deNaplesou de Messine, trouvaient un débit avantageux. Les fabricants lyonnais avaient essayé en vain d'égaler et de supplanter les velours et damas de Gênes.
C'était dans les échelles où les Juifs tenaient une plus grande place dans le commerce qu'il était plus facile aux Livournais d'établir des correspondances. Aussi le Caire etSalonique étaient elles leurs villes de prédilection. Des Juifs de Livourne étaient donc venus s'établir au Caire et à Alexandrie sous la protection du consul de France. Comme les douaniers faisaient des difficultés pour les laisser jouir des privilèges auxquels leur qualité de protégés français leur donnaient droit, ils trouvaient, malgré toutes les défenses et la vigilance des consuls, des marchands de la nation pour faciliter leurs opérations en leur prêtant leur nom. D'autres fois, c'étaient les marchands qui se plaignaient des facilités ménagées par leur consul aux Juifs livournais, ses protégés, concurrents dangereux de leur commerce (1). En 1748, le consul anglais recevait du ministre impérial à Constantinople les provisions de consul de Toscane en Egypte. En 1750, c'était un autre Anglais, Lnnder, qui arrivait comme commissaire impérial pour remplir la mission annoncée par Maurepas. Ce Lander, ancien facteur de la compagnie des Indes à Surate, avait reçu le titre de commissaire général de la marine en Tos-
(1) N'oir par exemple, un aiémoiie anonyme de 1735. Aff. étrang. Le Caire.
cane. Le consul français écrivait le 19 septembre 1750 : « Il est homme de bon esprit et il paraît lui-même ne pas trop espérer qu'il puisse jamais s'établir à Livourne un commerce véritable et capable de balancer celui de Marseille. Livourne ne peut être qu'un entrepôt, ce qui est encore beaucoup et plus qu'il ne nous conviendrait. » Au même moment, le consul d'Angleterre à Salonique recevait aussi les patentes de consul de Toscane et les quatre maisons livournaises quittaient la protection de la France pour la sienne. Dans l'une et l'autre échelle, les marchands ne s'étaient d'ailleurs pas montrés contents de la substitution. Quatre bâtiments arrivaient à Salonique en 1750 pour le compte des Livournais. Vers 1745, ceux-ci en adressaient chaque année deux ou trois à Alep à des facteurs français ou à des Juifs protégés de la France. Quarante ans plus tard, Volney trouvait un établissement livournais dans cette échelle. En dehors de ces trois grands marchés l'activité livournaise était médiocre ou nulle; on se plaignait en 1760 que tout le commerce des huiles de Candie fût passé dans le grand port toscan, mais c'était l'influence de la guerre. En revanche, dans les ports barbaresques de Tunis et de Tripoli, la concurrence livournaise gênait beaucoup les Français.
A vrai dire les sujets du grand duc ne participaient guère à tout ce commerce et les adversaires des ports francs ne manqueraient pas de faire remarquer que les étrangers en étaient les maîtres. Outre les Juifs et les Arméniens le port franc avait attiré des Européens de tous pays. « La plupart des négociants de Livourne, dit un auteur de la fin du xviii'= siècle, sont Anglais ; les autres sont Français, Suisses, Allemands, Hambourgeois, Hollandais, etc. Les Italiens ne sont que gens à boutique. » De même, les grands ducs n'avaient rien fait pour encourager la création d'une marine nationale. Les capitaines anglais et français n'avaient cessé de se disputer les transports d'Alexandrie à Livourne. Mais il ne (audrait pas se hâter de conclure que le développement de livourne fût sans utilité pour le grand duché. Il n'était pas indifl'érent pour le pays qu'une grande ville eût surgi au milieu d'anciens marais ; la Toscane entière en retirait de grands profits (1).
Le HUccèH de Livourne et celui de Marseille avaient excité bien
(1) l'ourle commerce i\v» Itnliviis, Hin-lout cIcn V6nitien& et dos Livournais, Voir Félix de Ileaujoiir. Tahlrau du commerce. T. ii, p. 92-124.
(les convoitises au xvii" siècle. Les essais de ports francs avaient été multipliés en Italie. Chaque république ou chaque prince voulut attirer dans son port le commerce du Levant, richesse de la Méditerranée. Nice, VilleCranche, Gênes, Civita Vecchia, Messine, échelonnées sur la route des navires, eurent donc leurs franchises. Les papes même crurent pouvoir rendre à leur port d'Ancône son antif|ne splendeur.
Avec leur porto franco, dont l'institution remontait au début du xv!!*" siècle, les Génois n'avaient jamais possédé que le nom de la franchise, un simple entrepôt franc analogue à leur depos//o d'aujourd'hui. Malgré la décadence de leur république ils n'avaient pas cessé d'être des négociants actifs et entreprenants. Ils avaient dû cependant renoncer aux bénéfices de leur heureuse négociation de 1664, abandonner leur compagnie du Levant et retirer leur ambassadeur de Constantinople (1). Une seconde fois les embarras de la guerre de succession d'Espagne pour les grandes puissances maritimes leur parurent une occasion favorable de reprendre position dans le F evant. On lit dans les instructions remises à l'ambassadeur Villeneuve en 1728: « Les Génois ont commencé en 1711 à faire agréer qu'un noble de leur état serait reçu à Constantinople en qualité d'ambassadeur dans la vue d'établir dans la suite des consuls et un commerce, mais l'objet de la dépense leur a fait négliger les suites de celte entreprise Sa Majesté avait chargé le comte Desalleurs, alors son ambassadeur, d'en traverser le succès; il lui fut cependant recommandé, ainsi qu'il l'a été depuis aux sieurs de Bonnac et d'Andrezel,de garder en cela les ménagements convenables pour empêcher que les Génois ne recourussent à la protection d'Angleterre au lieu de celle de France sous laquelle ils avaient toujours été et sont encore dans la plupart des échelles (2). »
En 1725, d'Andrezel, avant Villeneuve, avait reçu l'ordre d'empêcher de tout son pouvoir le rétablissement du commerce des Génois sous leur pavillon. Les deux ambassadeurs avaient eu mission de rappeler à la Porte qu'il ne resterait bientôt plus rien de l'ancien privilège, réservé aux Français par les Capitulations, de donner leur pavillon aux puissances qui n'avaient pas d'ambassadeurs, privilège renouvelé en 1673. Mais les Turcs n'y
(1) \'()ir mon volume sur le xvir' siècle, p. 129.
(2) Bibl. nat. mss. fr. 7194, fol. 2-19, — Cf. Arcli. uat. pi'-i , 71 etl20, pièces d'août 1723.
voyaient aucun mal. Précisément les Génois, renonçant à obtenir leurs Capitulations, se mirent à employer le pavillon impérial. Leurs capitaines prenaient des passeports à Naples ou à Messine. D'Andrezel, Villeneuve, Castellane, cherchèrent en vain une occasion favorable pour leur faire interdire cette innovation. Il ne restait plus rien au xviii'' siècle de l'ancien privilège de notre pavillon.
D'ailleurs, malgré toute leur ingéniosité, les Génois ne parvinrent pas à rendre quelque activité à leur commerce du Levant. Leur port était, après Livourne, le plus visité par les Anglais en Italie, maisilsn'y avaient pas établi d'entrepôt des marchandises du Levant. Le porto franco ne fit jamais parler de lui et les Marseillais, si attentifs aux progrès de Livourne, ne se plaignirent pas de sa concurrence. En 1783, notre consul à Gènes se déclarait impuissant à fournir des renseignements précis sur le commerce génois du Levant. « tant à cause de la jalousie inquiète du gouvernement que du défaut de documents », mais il affirmait que les exportations se réduisaient à fort peu de chose. Il n'y avait « aucun bâtiment à qui le port put donner son chargement en entier. »
Pour le commerce du Levant Messine avait ravanlage d'une situation unique et celui de larges franchises, héritage des anciens rois normands. Mais les guerres de l'Espagne en Europe et la perpétuelle hostilité des Barbaresques, l'oppression des vice-rois espagnols aggravée à la suite de la fameuse révolte de 1673, tout avait concouru pour l'empêcher d'en profiter fl). La domination impériale et surtout l'avènement de l'infunl don Carlos au trône des Deux Siciles avaient paru marquer le commencement d'une ère de relèvement. Le roi Carlos avait réussi à signer en 1740 un traité avec la Porte, malgré les elTorts du marquis de Villeneuve et grâce à ra|)pui du pacha Honneval devenu l'ennemi juré de l'ambassadeur de France. La I*orle eut auprès d'elle un ambassadeur de plus. Celui-ci s'était attaché comme chancelier un protestant genevois, Chenevrier, sur lequel il comptait pour l'établissement du commerce messinois dans le Levant (2). D'autre part les
(1) P. MiiKHoii. Porli frunci p. 156-160,
(2) l)f Miiiiiincr, lli$l. de Vvmp. ollonian, t. xv, j). 348-50.— Airli. iiat. iniir- W, 345. (Jiplc (lu Irulté cuiiciu ciitru lu Porte et le rui des Deux Siciles (eu lUlkii; .
anciennes franchises avaieii t été restaurées Cl). Au dire de Peuchet elles étaient les plus étendues que l'on connût en Europe; rien ne limitait la liberté de l'entrepôt. Une compagnie de Messine constituée en 1752 parut le couronnement de l'édifice; le Gouvernement fit tous ses efforts pour l'encourager. Son monopole était réduit pourtant au commerce des cuirs et des lins. Mais la malheureuse cité eut trop souvent à compter avec les désastres. La peste de 1743 avait enlevé la moitié de la population. Elle comptait encore cependant 40.000 habitants en 1767 ; le tremblement de terre de 1785 les fit fuir et détruisit la ville. A la veille de ce cataclysme les importations du Levant n'étaient évaluées qu'à 700.000 ou 800.000 livres et les exportations à peu près au même chiffre. Les soies et les étoffes de soie formaient toujours les deux principaux articles d'entrée et de sortie. Le rôle de Naples était resté toujours très effacé et les ports du royaume ne recevaient en moyenne vers 1780 que 664.000 livres de marchandises turques sur douze à quinze petits bâtiments grecs de Morée et d'Albanie.
NiceetVillefranche, les deux portsjumeauxdes ducs de Savoie, avaient reçu la franchise en 1666 sans en retirer de sérieux avantages. Les nouveaux rois de Sardaigne, privés de la Sicile que les traités d'Utrecht leur avaient un moment cédée, avaient cru de nouveau pouvoir tirer parti de leurs ports. Victor Amédée II avait confirmé une première fois la franchise de Nice Villefranche en 1724 Puis il avait entrepris le creusement du port actuel de Nice terminé en 1748. Aussitôt un nouvel acte royal avait renouvelé et étendu les anciens privilèges devenus communs au port de Cagliari. a II suffit, écrivait-on, de lire l'édit rendu par le roi de Sardaigne le 12 mars 1749 et de considérer les dépenses énormes exécutées dans ses trois ports francs pour juger du désir qui l'anime d'obtenir sur nous la préférence pour le commerce. Cet édit offre son pavillon à tout étranger qui voudra se rendre son sujet et accorde tous les privilèges qu'il est possible d'imaginer à ces trois ports afin d'y attirer l'étranger (2). » Mais les privilèges ne peuvent suppléer les avantages
(1) En 1728. — On lit dans un mémoire du consul de Naples du 21 février 173fi : « Les droits que la compagnie des faquins ou portefaix exige pour" en faire le transport sont si forls que l'on ne se sert du port franc que lorsqu'on ne peut l'éviter, nommément pour l'entrepôt des tabacs. »
(2) On parlait aussi en 1753 du projet de la cour de Turin « de porter le commerce de ses sujets en Levant à la faveur du pavillon d'Angleterre.» Rouillé à Desalleurs, 9 avril 1753.
économiques et géographiques. Nice et Cagliaii végétèrent dans leur obscurité. En 1765, la Chambre du commerce et le duc de Prasliu s'inquiétaient un moment de la nouvelle que les Anglais projetaient de faire à Nice un entrepôt général des marchandises du Levant. Mais le projet leur semblait avec raison peu vraisemblable.
Les papes possédaient dans leurs États deux anciens grands ports de la Rome impériale, Ancône et Civita Vecchia. Celui-ci avait reçu la franchise d'Innocent XII en 1696, l'autre de Clément XII en 1732, pour faire concurrence à Venise et à Triesle. Benoit XIV, pontife à grandes vues, avait étendu les privilèges accordés par son prédécesseur à la ville de l'Adriatique et amélioré son port. Ici, tout au moins, la politique pontificale avait donné des résultats s'il faut en croire le tableau flatteur d'un voyageur anglais reproduit par Peuchet dans son Dictionnaire (1). Le consul de France envoyait en 1783 des chiffres qui confirmaient la renaissance du port papal, Ancône recevait en moyenne des États du G. S. pour 1.662.000 livres de marchandises, plus que Messine et Naples ensemble. Ce commerce était fait exclusivement avec des espèces car les sujets du pape navaient rien à exporter dans le Levant. Il occupait environ vingt-cinq navires, grecs surtout, vénitiens, quelques ragusais et un ou deux français.
Enfin les Maltais, dont le port rendit au commerce français des services inappréciables pendant les guerres, lui firent une concurrence toute spéciale. Leur île produisait du coton, mais la récolte ne suffisait pas pour alimenter leurs filatures. Les Maltais achetaient d'importants chargements de cotons en laine dans le Levant, puis, par un privilège dont ils abusaient, ils introduisaient leurs cotons filés à Marseille, sans payer le droit de20o/o, comme étant du cru de leur île. La Chambre du commerce se plaignit à diverses re|)rises de ce trafic abusif qui attira l'attention des ministres sans (ju'on osAt y remédier. Elle écrivail i\ Houille en 17r)3 (jue la (jujinlilé de ces cotons filés introduits A Marseille avait décuplé depuis dix ans et dépassait l.r)(M) balles pesant environ 4.000 quintaux. Le commerce de Seitle, les filatures de France, la perception du 20 o/o en recevaient (hi préjudice (2).
(l) V. I*. Mnitnnn, PorI» franr$.. ,,p. IWJ.
(3) Le consul de Ltronroiirl, dniis lu Mémoire f{<^M)érHl qu'il rnppoi-tnit de Constantinople en nr»! (Arcli. mit. mai-, ir, .'<77), mllgC> houn lu dii-cction de
Déjà, parmi les Italiens, rivaux anciens, les efforts mal récompensés de la république de Gènes, des rois des Deux-Siciles et de Sardaigne et des papes représentent une concurrence nouvelle. Mais la grande nouveauté du xviiP siècle fut l'apparition des pavillons autrichien et russe dans les échelles du Levant. Moins menaçantes pour la prépondérance de la France les puissances du Nord, Prussiens, Danois, Hanséates cherchèrent aussi à ouvrir à leur pavillon l'accès de la Méditerranée orientale.
En acquérant les dépouilles de l'Espagne au traité d'Utrecht
l'ambassadeur Des Alleurs, esquissait ainsi la psychologie des anciens concurrents du commerce du Levant. « Les négociants français et surtout les Provençaux sont peut-être plus propres que ceux d'aucune nation à entreprendre, à hasarder, à introduire, pour peu qu'ils soient incités ou aidés, un
nouveau commerce, de nouvelles branches à percer dans des pays neufs
mais ces mêmes qualités s'opposent à la solidité, à la durée de l'établissement, car, ou ils se dégoûtent dès les premières pertes ou ils veulent forcer les gains et la nature du commerce même et les étrangers, concurrents plus patients et plus sages, ne tardent pas à le leur enlever.
L'Anglais commence toujours avec des tonds considérables, il sait attendre, il sait perdre, il sait se consoler, il est hardi et mesuré, il calcule juste, il calcule tout, il commence noblement, dignement, solidement. Le Hollandais, qui n'a pas ces qualités, les remplace par une économie admirable, par une attention suivie dont rien ne peut le détourner, par une constance, par une patience à toute épreuve et par une sagacité distincte qui semble quelquefois l'emporter sur l'intelligence anglaise. L'Italien, qui est propre à tout, l'est souverainement au commerce; il y porte tout son flegme, toute son habileté, et c'est tout dire. Tels sont nos émules dans le commerce du Levant. D'oii il paraît s'ensuivre qu'un pareil commerce ne saurait être conduit avec trop de précaution de la part du gouvernement et ne doit point être abandonné à l'ardeur inconsidéré des négociants. « Cette conclusion d'un partisan des fameux règlements de Maurepas explique certains traits peu flatteurs ajoutés au portrait des négociants français. Mais les appréciations de Lironcourt reflétaient bien l'opinion souvent répétée des ambassadeurs et des consuls sur les commerçants du Levant. — Dans une lettre datée de Constantinople 2 avril 1751 (Afî. étiang. Le Caire , Lironcourt annonçait au ministre Rouillé qu'il lui apportait trente-sept mémoires sur le commerce du Levant, auxquels il avait travaillé avec Des Alleurs. Il lui en envoyait la liste sur laquelle on en relève sept consacrés au commeixe des Anglais, Hollandais, Suédois, Allemands, Polonais, Hagusois, Husses, Napolitains et Messinois, Vénitiens. Des trente-sept mémoires je n'ai retrouvé que le iMémoire général. — De l'appréciation de Lironcourt on peut rapprocher celle de Félix de Beaujour, consul à Salonique au moment de la Révolution: « Je dois publier ici, pour l'honneur national, une vérité qui n'est pas assez connue : c'est que l'industrie de nos négociauts est en tous points supérieure à celle des négociants étrangers. Je ne veux point déprécier le génie commei'cial des Anglais : j'ai" trop appris à l'estimer. Mais je dois dire que, si ces insulaires ont beaucoup d'aptitude pour le commerce, les Français en ont encore plus qu'eux. C'est là une de ces vérités de fait qu'on ne peut plus contester lorsqu'on a vécu quelque temps au milieu des uns et des autres. L'amour-propre national ne m'aveugle point. » Tableau du commerce de la Grèce. Avant-propos, p. 6-7.
l'empereur Charles VI avait songé à satisfaire de grandes ambilions commerciales. La compagnie d'Oslende avait excité si vivement l'inquiétude des grandes compagnies des Indes orientales que les puissances avaient exigé sa suppression. Ses projets méditerranéens , tout en excitant les craintes des Français, n'avaient pas, du moins, soulevé les mêmes complications diplomatiques. Il avait eu des vues à la fois sur Naples, Messine et Triesle. Les Deux-Siciles lui ayant échappé Trieste était restée, après 1738, le seul espoir de l'empereur. En 1718 les victoires du prince Eugène avaient assuré à l'Autriche un grand prestige dans tous les États du Grand Seigneur. Le moment était donc bien choisi pour essayer d'établir sur des bases solides le commerce autrichien du Levant. Un traité de commerce très avantageux fut joint au traité politique de Passarowilz (1). L'année suivante, une franchise très large était accordée au port de Trieste, jusque là bourgade obscure de l'Istrie. En même temps la Compagnie d'Orient ou du Levant était créée. Elle réussit tout d'abord puisque, dès 1721, elle put taire une répartition de 8o/o à ses actionnaires mais Trieste, son port d'attache, n'était pas le seul centre de ses opérations: elle était en relations avec Constantinople par le bas Danube, avec Salonique même, par terre. « Les marchands de Hongrie, lit-on dans un mémoire, achètent à Salonique au moins 20.000 balles de coton en laine portées par terre à Belgrade. Elles y font quarantaine et sont ensuite voiturées à bas prix par le Danube à Vienne. De là elles se répandent dans le reste de l'Allemagne et en Suisse (2). » D'ailleurs cette prospérité ne dura pas. Peut-être que la nouvelle guerre entre les Autrichiens et les Turcs et le coup porté à leur prestige par le traité de Belgrade furent funestes à la Compagnie : elle n'existait certainement plus en 1745. Quant à Trieste, avec ses 4.000 habitants, elle n'était encore qu'une ville bien médiocre en 17(54.
C'est que le port autrichien, au fond d'une mer fermée, bien loin des grandes routes commerciales qui se croisaient dans la Méditerranée, gênée par le voisinage de Venise qui soullrait elle-mêinc de cet isolement, n'olTraiten outre aux navires qu'un abri trop inhospitalier. Marie-Thérèse, héritière des préoccupa-
(1) Arch. nat. mar. H', 634: Traité de commerce et de navigation entre l'tmi>ereur CliarleM VI et le mtltan Al\mrd,'Tl Juillet 11 tH (Imprimé, en italien). (2; Arcli. nnt, mar. Ii^ tlH (san» cliitc).
lions commerciales de son père (1), y fit après 1750 d'importants travaux qui le transformèrent sans le rendre excellent.
De 1746 à 1755 elle racheta les anciens établissements de la compagnie du Levant et elle en fonda une nouvelle. Quatorze consulats lurent créés dans les États du Grand Seigneur et sept en Italie. En 1754 elle instituait à Vienne l'Académie orientale chargée de former pour les consulats du Levant un personnel instruit et capable. Pendant son ambassade le duc de Praslin avait été témoin des efforts de la cour de Vienne pour développer Trieste. Devenu ministre il songeait à faire profiter Marseille de son développement. « On m'assure, écrivait-il à la Chambre le 22 févier 1768, qu'en 1767 il y est entré plus de 60 bâtiments, dont 25 environ de pavillon blanc. » En réalité les relations de Trieste avec Marseille étaient encore bien rares et la Chambre profilait seulement de l'occasion pour rappeler qu'il fallait empêcher Trieste d'enlever à Marseille le transit des marchandises du Levant pour l'Allemagne et la Suisse (2).
Joseph II devait aussi favoriser Trieste. Il avait visité Marseille en 1777 el on avait remarqué avec quelle altention il avait étudié l'organisation du port, en particulier le fameux lazaret considéré comme un modèle dans toute l'Europe (3). Il avait tenu aussi à parcourir en détail une des grandes manufactures de draps de Carcassonne et il avait étonné ceux qui le guidaient par la précision et l'étendue de ses connaissances techniques. L'empereur-roi ouvrait pour ses sujets hongrois le port de Fiume (4) ; il faisait d'Ostende un port franc. Profitant des avantages obtenus par les Russes, il demandait impérieusement le passage des navires autrichiens du Bosphore dans la Méditerranée en 1784 el les Turcs le lui accordaient. Grâce à tous ces efforts Trieste était devenue une vraie ville, peuplée de 18 à 20.000 habitants en 1789. Ses armateurs avaient étendu leur
(1) Elle autorisait en 1770 l'ouverture à Vienne d'une école pratique de commerce, la plus ancienne peut-être de l'Europe. Aff. étrang. Mém. et doc. France, 2010, fol. 88-89.
(2j En 1764 Friess, fameux banquier devienne, venu en France pour essaj'er d'établir un commerce direct avec Trieste et Fiume, arriva de Paris à Marseille avec des lettres de recommandation du contrôleur général, de Laverdy, et du duc de Praslin pour la Chambre. 11 lui fit des ouvertures an sujet d'up traité de commerce. BB, 87. Lettres du 17 juin et 27 août 1764.
(3) Déjà, en 1768, un sieur Guadagni, de Triesle, avait fait le voyage de Marseille pour connaître les règlements de la santé et visiter le lazaret.
(4) Voir Félix de Beaujour. Tableau du commerce de la Grèce. T. i. p. 102-103.
activité en dehors delà Méditerranée jusqu'aux Indes orientales, mais le commerce du Levant était la branche essentielle du trafic. La franchise du port y avait attiré l'entrepôt du tabac, du café, du sucre. En 1760 il était entré dans les magasins spéciaux de l'entrepôt pour 960.000 florins de tabac et on en avait réexporté la valeur d'un demi-million. On évaluait la même année les exportations totales du port à 6.822.041 florins qui valaient environ 18 millions argent de France.
Un rapport de notre consul précisait la part du commerce du Levant. En 1781 les importations venant de Turquie s'étaient élevées à 5.407.924 livres, les expéditions pour la même destination à 2.248.017 livres. Même, les années précédentes, les Hollandais avaient essayé de faire passer par Trieste et les routes de terre les soies et cotons qu'ils liraient du Levant ; c'est que la guerre d'Amérique rendait la voie maritime trop dangereuse. Ce trafic du Levant était entièrement entre les mains de Grecs, facteurs de maisons de leur nation. Il était limité à la Morée, à Salonique, à Smyrne et aux îles de l'Archipel. Ces échelles avaient envoyé à Trieste 123 bâtiments, 51 Vénitiens, 43 Ottomans, 18 Ragusais, 10 Autrichiens, 1 Napolitain. La Chambre du commerce se plaignait en 1785 de recevoir depuis quelques années des quantités considérables d'huiles venant par voie oblique de Morée par Trieste.
Les relations entre l'Autriche et l'empire turc n'étaient d'ailleurs pas bornées au commerce de Trieste. De Constantinople ou de Salonique les voies de terre et le Danube ofTraient plus de commodité pour le commerce autrichien que la voie de mer. Félix de Bcaujour, dans son Tableau du commerce de la Grèce, donne de très intéressants détails sur le développement des manufactures de colons filés teints en rouge ù l'alizari dans diverses villes de Thessalie, peu avant 1789. Os colons convenaient spécialement aux manufactures grossières d'Allemagne et y trouvaient un débouché très avantageux. « Ils sont donc très recherchés à Vienne, écrit Beaujour, et il s'en expédie chaque année pour celte place une quantité prodigieuse : commerce continu, immense, inconnu en Euro|)o et dont le comte de Staremberg a donné l'idée et le goût à sa patrie, il n'y a pas plus de vingt ans, en élablis.sanl à Salonique une maison de commerce qui a des factoreries répandues i\ Sérès, ù Larisse et dans toute la Thessalie. » De Vienne, où ils arrivaient par voie de terre jusqu'il Semlin, puis par le Danube, les cotons teints en rouge étaient
distribués à Pesth, à Leipsig, à Dresde, AnspsH h, Baireuth. Ce commerce a liait l'Allemagne à la Grèce par mille liens.» Dans la petite ville d'Ambalakia, sur les pentes de l'Ossa, centre le plus aclif de l'industrie thessalienne, s'était constituée une très curieuse compagnie, sorte de coopérative de production, qui possédait de son côté des comptoirs de vente dans les villes autrichiennes et allemandes. Vienne était le centre de ses opérations pour les retours (1).
Allemands et Autrichiens achetaient aussi beaucoup de tabacs macédoniens. Après 1780, Joseph II fit des efforts peu couronnés de succès pour enlever aux Turcs celte branche de commerce, en introduisant la culture du tabac dans le sud de la Hongrie.
La dernière guerre entre la Turquie et l'Autriche (1788-90), révéla toute l'étendue d'un commerce fort mal connu du reste de l'Europe. Toutes les voies de terre étant fermées, Salonique et Trieste en devinrent les deux grands entrepôts. On put calculer que les Allemands achetaient aux Turcs pour 5 millions de piastres de marchandises. Ils en payaient environ le tiers en produits de leurs industries, surtout en draps divers, en toileries, indiennes et mousselines, en verreries de Bohême, fers, quincaillerie et dorures, les deux autres tiers en talaris, thalers à l'effigie de Marie-Thérèse et en sequins. De 1741 à 1770 on avait dû transformer en talaris et en sequins pour les besoins du commerce de Turquie 140 millions de florins et la moyenne annuelle de la frappe était de 6 millions en 1789. Pour la Turquie d'Europe, ou tout au moins pour la région dont Salonique était le débouché, Autrichiens et Allemands étaient alors les meilleurs clients. Leurs draps connus sous le nom de LeipsicA's parce qu'ils étaient en général achetés aux grandes foires de la ville saxonne, et fabriqués surtout à Aix-la-Chapelle, n'étaient apparus'dans le Levant qu'en 1785 et avaient profité, comme leschàlons anglais, du discrédit des draps de France, les fraudes persistantes des fabricants ayant commencé à dégoûter les Turcs depuis 1782 (2). Comme le commerce de Trieste tout le trafic de l'Autriche et de l'Allemagne avec la Turquie par terre était entre les
(1) Tableau du commerce de la Grèce, t. i, p 271-285, 290-94. Pendant la Révolution un Français de Nîmes, associé à des Grecs, vint diriger une grande fabrique de cotons filés rouges en Thessalie — Cf. p. 71 : de Beaujour évalue l'exportation de coton de Macédoine à 50.000 balles valant 5 millions de piastres dont 30.000 achetées par les Allemands et 12.000 par les Français.
(2) Ibid., p. 96-105 et t. ii, p. 53-91.
mains des Grecs. Au même moment Joseph II avait des vues sur Ostende. Des projets étaient dressés pour créer un commerce direct entre les Pays-Bas aulrichiens et le Levant. Des aménagemenls étaient préparés dans le port, qui aurait exporté les draps de Limbourg et de Juliers. Enfin Volney écrivait en 1788, dans ses Considérations sur la guerre des Turcs : « Nous ne pourrons pas éviter que les Autrichiens rivalisent avec succès notre commerce. L'empereur s'y prépare déjà en attirant en ce moment à Vienne un grand nombre de nos fabricants. »
Les Autrichiens n'étaient devenus vraiment menaçants sur mer qu'au déclin du xviii* siècle. C'était aussi le moment où le pavillon russe faisait son apparition dans la Méditerranée orientale. Le traité de Kaïnardji (1774), fut le point de départ des envahissements des Russes en Orient. Ils obtenaient le droit d'avoir des consuls et des vice-consuls dans les ports turCs partout où ils le jugeraient nécessaire, le libre exercice de leur religion dans l'empire, le libre accès aux Lieux Saints, Riverains de la mer Noire, ils entendaient immédiatement en profiter et l'article II du traité, en leur permettant d'y naviguer, leur ouvrait des parages absolument interdits jusque-là aux chrétiens. Dès le mois de janvier 1775, on signalait du Caire qu'ils venaient de donner leur pavillon à deux ou trois bâtiments anglais caravaneurs. Puis, l'article 6 de la convention d'Aïnali Cavaq (1779) leur permit d'agir par eux-mêmes en ouvrant à leurs navires le libre passage du Bosphore et des Dardanelles. Enfin, ils couronnaient leurs avantages par la conclusion du traité de commerce du 10/21 juin 178.S, précédant de six mois la convention de Constantinople de janvier 1784, qui leur abandonnait la Crimée et la plus grande partie du Kouban. Les stipulations de ce traité de commerce étaient calquées sur nos Capitulations de 1740 (1), Si le pavillon russe n'était admis dans les échelles qu'à la veille de la Révolution, il ne faut pas oublier que depuis longtemps les marchands moscovites détournaient vers les routes de leur pays et vers la Balti(|ue une partie du commerce de la Perse ou des provinces turquesdela mer Noire. Par l'intermédiairedes Grecs, fadeurs de tout leur commerce comme de celui des Autrichiens et des Allemands, ils faisaient des échanges actifs à Constantinople, à An(lrin()|)U' et sur les autres marchés de la Turcjuie
(Il Arcli. mit. iniir. li' 44»: SlipiilaHonu innérée» lians h traiU de commerce tnire la Porte et lu Himie
d'Europe. Ils étaient les fournisseurs traditionnels des pelleteries qui servaient à la fabrication des pelisses, vêtement de luxe favori des Turcs. De Constantinople ou de Salonique, leurs fourrures de Sibérie se répandaient sur tous les marchés du Levant (1).
Forbonnais écrivait en 1755 dans ses Questions sur le commerce du Levant : « Si le commerce du Levant eût été libre dans nos ports du Ponent, est-il probable qu'avec les assortiments que nous avons à joindre aux productions du Levanl, les Hambourgeois, les Danois, les Suédois, eussent trouvé quelque avantage aies aller chercher à droiture '?» En réalité, ni les uns, ni les autres, ne portaient grand tort au commerce français.
Les Suédois, mêlés continuellement aux combinaisons de la politique orientale, vieux amis de la France et alliés naturels des Turcs contre les Russes, entretenaientun ministre à la Porte. A diverses reprises, ils avaient eu des velléités de profiter de leurs relations politiques pour établir un commerce direct avec le Levant (2). De 1748 à 1755, une compagnie s'était formée dans ce but à Stockholm. Ses opérations avaient été si malheureuses (3), que la Suède avait renoncé entièrement à son dessein et s'était résignée à tirer,commeauparavant,lesproduitsdu Levanl de Marseille ou de la Hollande. Elle avait pourtant quelques marchands dans les échelles, protégés des consuls français ou anglais. Les Danois avaienteu, euxaussi, les plus grandesambitions commerciales. Plus heureux que les Suédois, ils maintenaient encore leur compagnie des hides orientales. En 1751, à l'instigation des Marseillais, ils faisaient une curieuse tentative d'établissement au Maroc (4;. Ce premier succès les encourageait
(1) Félix de Beaujour. Tableau du commerce, t. ii, p. 127-143.
(2) Otter, consul de France à Bassora, est en correspondance au début de 1743 avec l'envoyé extraordinaire de Suède à Constantinople, Cartoun ou Carloan. Il le remercie d'avoir songé à donner de l'avancement à son fi'ère en le proposant pour le consulat de Smyrne, 22 mai 1743. Bibl. nat. mss. fr.nouv. acq. 5385.
(3) Le médecin suédois Hasselquist {Voyages du Levant, Paris, 1768, in-12), de passage à Sm^'rne en 1749, parle du tort irréparable causé au commerce suédois par la mort du négociant Kierman, fils d'un bourgmestre de Stockholm, assassiné cinq ans auparavant par des voleurs (p. 35). Il va à Smyrne sur un vaisseau de la Compagnie qui en est à son huitième voyage. Il trouve à Alexandrie un autre vaisseau suédois
(4) Voir mon Hist. des établiss. et du comm. franc, dans l'Af. barbaresque, p . 614 et 654-66.
à agir à Constantinople. L'abbé Raj'nal écrivait plus tard irrévérencieusement ; a Le hasard avait donné au Danemark des ministres qui avaient la rage de jouer un rôle. Cent projets, touségalement extravagants, les occupèrent successivement (1).» C'est assez dédaigneusement aussi que le ministre Rouillé écrivait au comte des Alleurs, en 1753, au sujet de la mission de M. de Gabier « qu'on avait fait partir de Copenbague dans le premier moment delà ferveur d'un nouveau ministre ambitieux d'étendre le commerce de sa nation. » Ce ministre, de Mollke, avait autorisé Gabier à dépenser jusqu'à 100.000 écus. L'envoyé danois, aj'ant pour lui une longue babitude du pays et une connaissance parfaite de la langue turque, eût peut-être mené rapidement à bien sa mission, s'il n'eût été contrarié secrètement par les ambassadeurs de France, d'Angleterre et de Hollande, intéressés à écarter un nouveau concurrent.
De Mollke se plaignait avec quelque naïveté que des Alleurs eût mollement secondé son envoyé. C'est qu'en réalité l'ambassadeur avait reçu mission de le surveiller et de « lui fermer les voies sans nous compromellre. » Vergennes, son successeur, devait exécuter les mêmes instructions et la mission danoise eût sans doute écboué si la conclusion de l'alliance franco-aulricbienne n'eût cbangé les dispositions des Turcs. Consulté secrètement par le reïs eflendi, Vergennes répondit avec assez de ménagement pour pouvoir 'I assurer au roi leméritedela conclusion du traité au cas où il ne serait pas possible de l'empéclier. » Le traité fut, en effet, signé presque aussitôt. « M. de Gabier n'en sera pas quitte à moins de 150.000 écus, écrit Vergennes à Rouillé le 16 octobre 1750, ce qui, joint aux présents auxquels sa cour sera tenue, lorsqu'elle établira ici un ministre autorisé, formera une dépense bien supérieure aux avantages qu'elle peut jamais se promettre de son commercedu Levant. » Personne en France ne prenait sérieusement ombrage de l'initiative des Danois. Pourtant ceux-ci ne reculaient pas devant les dépenses nécessaires. Un ancien consul de France ù Seide, Mossoni de Verrayon, révo |ué en 1752, passé à leur service avec le titre de conseiller d'ambassade, puis d'intendant du commerce, réussit à former une compagnie au capital de 300.000 rixdales avec l'appui d'un négociant fort estimé, Munk, (jui avait la réputation d'avoir bien étudié le commerce du Levant. Le fameux négociant mai-
(1) HUlotre philoiophique... t. it, p. 210.
seillais Guys, chargé au même moment d'une mission à Copenhague pour étendre les relations du Danemark avec Marseille, témoignait peu d'inquiétude au sujet de cetle compagnie dont le capital lui paraissait très insuffisant ; d'autre part, le Danemark n'avait rien à exporter dans le Levant (1). L'événement justifia ses prévisions. Verrayon. chargé d'inspecter les échelles pour y choisir les lieux propres à former des établissements, n'osa rien tenter en Egypte, mais, par esprit de vengeance contre la nation française qui l'avait fait rappeler, il établit un consul à Seide et un comptoir à Baruth, dont il confia la direction à un Français qu'il débaucha. Ce facteur fit des crédits à des princes druses qui ne le remboursèrent pas et se pendit de désespoir. Les autres établissements des Danois n'eurent guère plus de succès.
Quant aux Hanséates, les renouvellements des anciens traités conclus avec la France en 1716 et en 1769 (2), leur assuraient de très grands privilèges à Marseille. Ils y trouvaient, ainsi qu'à Livourne, tant de facilités qu'ils ne devaient pas sentir bien vivement la nécessité d'aller eux-mêmes dans le Levant. En 1745, le sultan avait accordé un commandement pour permettre aux Hambourgeois d'envoyer leurs navires à Constantinople, mais le pavillon hanséate ne semble pas avoir paru souvent dans la Corne d'Or et encore moins dans les autres échelles. Déjà pourtant, des produits des industries hambourgeoises vinrent faire concurrence aux nôtres, vers la fin du xviii* siècle. Les sucres de Hambourg primaient ceux de Marseille à Trieste en 1778 et la Chambre chargeait deux fabricants d'imiter les échantillons qu'elle avait demandés. Le premier envoi de ces sucres d'imitation, envoyé à Trieste, donnait 20 o/o de perte, mais les essais étaient continués. La Chambre écrivait judicieusement à Sartine, le 25 février 1780 : « Il parait nécessaire d'imiter les mêmes formes de pains de sucre, le même papier d'enveloppe, la même manière de ficeler les pains dont se servent les fabricants de Hambourg. Il faut que le consul envoie des pains enveloppés et ficelés. » Les négociants Irançais d'autrefois avaient souvent plus d'initiative que ceux d'aujourd'hui.
C'était aux Prussiens qu'il était réservé de faire des etforts
(1) Arch. des B.-du-Rli.C. 2549: observations jointesà lalcttredu 12 août 1763.
(2) Bibl. nat. Nouv. acq. fr. 20.542, fol. 27-43. Réflexions sur le traité de 1716. - ce, 19. Traité de 1769.
plus sérieux pour introduire par mer le commerce allemand dans les États du Turc. Frédéric II y mit de la ténacité. Il avait eu d'abord, sans succès, recours à l'appui de la diplomatie française. Dès 1741, l'ambassadeur Castellane était chargé par Maurepas de suivre de près el d'appuyer les démarches du négociant hollandais Osterval, chargé d'une première négociation. Le premier secrétaire Peyssonnel cultivait l'amitié du Hollandais, pour savoir au fond les vues de la cour de Prusse. En 1755, Frédéric crut pouvoir réussir par l'envoi d'un agent secret chargé de lettres autographes pour le sultan et le grand vizir. On élait si peu au courant à Berlin, que les noms de ceuxci avaient été laissés en blanc « parce qu'on n'avait pas pu en avoir une juste connaissance. »
Du moins, le roi de Prusse avait des vues commerciales très nettes. « L'objet principal de la mission, disait-il dans la lettre du 18 janvier 1755, servant d'instruction à l'envoyé de Rexin, regarde un essai qu'il doit faire à la Porte pour l'engager à accorder dans ses Etats le débit de plusieurs marchandises du produit de mon duché de Silésie et particulièrement de la toile de ce pays et de sonder en même temps le terrain pour la conclusion d'un traité de commerce entre moi et la Porte à ce sujet. » De Rexin avait pu remeltre ses lettres par l'entremise du drogman du ministre de Suède, mais les Turcs avaient [ait savoir à celui-ci le désir de voir l'agent prussien repartir au plus vile. Pourtant c'était ce même de Rexin qui devait signer le Irailé du 2 avril 1761. Le renversement des alliances, l'éclat des victoires de Frédéric el l'appui de l'Angleterre avaient lieuieusement servi les desseins du roi de Prusse (1).
Parmi les 11 articles du Irailé, l'arlicle {) était 1res explicite : « Les honneurs, privilèges, exemptions et faveurs accordés par la Porte aux ministres de l'empereur des Romains, de France d'Angleterre, seront accordés aux minislres prussiens. — Il sera permis aux marchands prussiens, comme à ceux des autres puissances d'avoir leurs consuls dans les échelles de l'Archipel cl tous les honneurs el exemptions qui s'observent envers les nations citées et spécialement les Français, les Anglais el les Hollandais, seront prati(|ués envers les consuls prussiens. » Mais la Prusse n'avait ni ports, ni nuinufactures, ni marine, ni rien de ce qu'il eût fallu pour tenter le commerce du Levant. Le
(1) Au sujet lie ce Iruité voir cl-dcssiis, p. '.'(>« -'jon.
traité de 1761 resta à peu près lettre morle et les débuts du pavillon prussien furent singulièrement obscurs dans celte Méditerranée orientale, où les Allemands tiennent aujourd'liui tant de place. Allemands, Autrichiens, Italiens, tous les nouveaux concurrents de la France ne devaient trouver l'heure propice pour eux que dans le cours du xix« siècle.
Pendant tout le xvin* siècle, la caravane fut l'objet d'une concurrence presque aussi ardente que le commerce. On entendait sous ce nom le cabotage entre les ports turcs, spécialement les transports entre l'Egypte, Constantinople, Salonique, Smyrne et la Syrie. La crainte des corsaires chrétiens, des Maltais surtout, forçait les Turcs à recourir aux pavillons chrétiens pour leurs transports ou leurs voyages sur mer (1). Les Barbaresques, toujours en guerre avec quelque puissance chrétienne, en lutte permanente avec les Espagnols et les Italiens, ne possédaient aucun navire pour leur commerce. C'est de leurs ports que chaque année parlaient pour Alexandrie les bâtiments chrétiens chargés des pèlerins qui allaient à la Mecque. En retour, par crainte des Barbaresques, les Italiens et les Espagnols étaient obligés d'emprunter les bâtiments des puissances qui avaient des traités avec eux « Les Espagnols, Catalans, Majorquins.Finalins, Messinois,Napolilainsel Maltais, n'ont que des barques pour leur commerce de port en port, à cause de la guerre qu'ils ont continuellement avec les Barbaresques », lit-on dans les Mémoires présentés au Régent par les députés du commerce. Les transports efïeclués d'Italie ou d'Espagne, en Levant ou en Barbarie, étaient une autre forme de caravane et non la moins lucrative. Les caravaneurs transportaient aussi d'une échelle à une autre des marchandises pour le compte des facteurs des échelles. Ceux-ci, suivant les occasions, se servaient assez indifTéremment du pavillon d'une nation rivale.
(1) « Toutes les fois que les Turcs noliseut un vaisseau franc, ils se réservent en entier la grande Chambre. Ils la remplissent de leurs elTets ou marchandises et étendent par dessus des nattes ou des tapis qui leur servent de lits. Ces sortes de passagers sont très incommodes à cause de tout l'attirail qui les suit, tant pour faire la cuisine à part, que par la quantité d'eau qui leur est nécessaire pour les ablutions qui précèdent leurs prières. Ils sont d'ailleurs très paisibles et passent souvent plusieurs jours dans la même place du vaisseau sans en changer que par nécessité. » Sestini, Voyage de Bassora.
Le champ d'action de la caravane était donc très étendu et très varié. C'était pour les armateurs une source importante de bénéfices. A la même époque, le commerce d'/nde en /nde enrichissait les compagnies des Indes qui savaient s'en emparer. A fret égal, ou même un peu supérieur, le pavillon français était assuré d'obtenir également la préférence des Turcs, des Barbaresques, des Italiens ou des Espagnols, à cause de la sécurité plus grande qu'il offrait. Les Français s'attribuaient aussi l'avantage de la probité reconnue des capitaines provençaux. « Le peu de fidélité des Anglais à rendre bon compte des marchandises qu'on leur confie donne la préférence aux Français », dit un mémoire de 1715. « Le pavillon français a partout la confiance et la vogue que mérite la fidélité et la franchise de la nation )), répète la Chambre de 1765. Aussi la caravane était considérée comme une ressource essentielle de la population des petits ports de Provence, la Ciotat, la Seyne, Cassis qui en tiraient déjà de grands bénéfices au xvii* siècle. On faisait ressortir qu'elle enrichissait la partie la plus stérile de la province. En outre « c'était la plus belle école pour la navigation et pour former des matelots », et, ajoutait-on, « toutes les richesses qu'elle peut procurer nous viennent des étrangers. »
C'est pourquoi la caravane fut l'objet incessant des préoccupations de la Chambre du commerce et du gouvernement. Maurepas et ses successeurs veillèrent avec grand soin à empêcher r « abus du pavillon », c'est-à-dire à empêcher des Français de prêter leur nom à des armateurs turcs, grecs, juifs ou autres pour le cabotage. Ils recommandaient aux consuls de donner toute leur attention à la caravane. L'inspecteur du commerce écrit à l'un d'eux, en 1739 : « Vous avez grandement raison de penser que, de tous les objets qui peuvent mériter votre application, il n'y en a pas de plus intéressant que celui de chercher les moyens de favoriser notre caravane. » En 1737, Maurepas avait défendu aux consuls de Syrie d'accorder aucune protection aux bâtiments grecs ou turcs qui naviguaient sur la côte avec pavillon de Jérusalem parce qu'ils faisaient concurrence à notre caravane.
Mais les avantages de celle-ci avaient toujours été disputés vivement par tous nos rivaux dans le Levant. Ils avaient pour eux deux avantages : Les Français étaient gênés par de minutieux règlements ; les Hollandais, les Italiens et même les Anglais avaient toujours eu la réputation de construire leurs
navires et de naviguer avec plus d'économie mais moins de sécurité. Les prix de fret des Provençaux étaient encore rencliéris par les droits plus élevés, consulat, cottimo, avaries extraordinaires, que les capitaines devaient payer dans les échelles (1). Survint la guerre de Sept ans qui favorisa les neutres et nous donna de nouveaux concurrents. La Chambre réclama énergiquement l'abaissement des frais dans un mémoire de novembre 1765. L'ordonnance royale du 16 décembre lui accorda pleine satisfaction : elle suspendait pour trois ans les droits payés par les bâtiments caravaneurs dans les échelles. Celle du 2 octobre 1769 renouvela la même exemption pour trois ans à partir du P*" janvier 1770(2).
Mais les Provençaux eurent toujours contre eux les entraves des règlements. Un mémoire de 1739 montre les facilités que trouvaient les caravaneurs anglais, expédiés en général par des armateurs étrangers à la compagnie de Turquie : « Ils arment leurs navires avec des matelots qu'ils prennent où ils peuvent, l'amirauté d'Angleterre n'étant pas fort exacte sur l'exécution des lois de leur marine ; ils y obtiennent des passeports pour de longues années et les renouvellent facilement. » Il était de tradition que les caravaneurs provençaux n'obtinssent des congés que pour deux ans. Cette limite avait encore été stipulée dans la déclaration du roi du 21 octobre 1727 qui avait maintenu les anciens règlements relatifs à la navigation dans la Méditerranée et les avait même aggravés. C'est ainsi que la Chambre sollicitait la permission pour les étrangers de prendre une part d'intérêt sur les bâtiments caravaneurs, tolérance admise auparavant. Les Juifs de Livourne, par exemple, y participaient pour un tiers et ils s'assemblèrent chez le consul de France pour protester contre la déclaration de 1727. Mais l'exclusion des étrangers de toute participation aux bénéfices de notre navigation était un dogme auquel tenaient les ministres. La sévérité des règlements devait être seulement quelque peu relâchée après 1763. Tardivement l'ordonnance du 4 juillet 1784 accorda quelques facilités pour la composition des équipages et le marquis de Castries se préoccupait de les accroître en 1785. Mais, en 1787, la Chambre se plaignait encore à l'inspeç-
(1) Mémoire sur les moyens d'améliorer la caravane à Ale.xandrie, 10 juin 1752, Arch. nat. mar. IV 385.
(2) Voir le Mémoire et les deu.\ déclarations, HH, 5.
leur du commerce que les capitaines ne pussent prendre que 1/6 de matelots étrangers. Les rigueurs de la quarantaine, moins grandes dans les lazarets d'Italie, favorisaient aussi la navigation étrangère ; pour les éviter, les caravaneurs provençaux ne revenaient plus à Marseille avant la fin de leur congé.
Jusqu'aux grandes guerres maritimes du xviii* siècle, les Hollandais , les Anglais ou les Italiens avaient été les seuls concurrents sérieux des Provençaux pour la caravane. Ces guerres firent la fortune des Ragusais qui jusque là n'y avaient pris qu'une part médiocre. Déjà, en 1750, leurs progrès paraissaient menaçants au comte des Alleurs. Ils étaient favorisés par « leur affinité avec les Turcs qui les regardaient comme leurs sujets », par leur pratique courante de leur langue, par l'économie de leur navigation , la « lésine excessive » de leur nourriture, les salaires modiques et même souvent nuls des équipages, « la plupart de leurs caravaneurs étant à la part. » Toutefois, ajoute Vergennes dans une lettre au duc de Praslin, « nos capitaines ont la préférence quands ils sont raisonnables. On a meilleure opinion de notre probité et il serait à souhaiter que la plupart de nos caravaneurs fussent plus jaloux qu'ils ne le sont delà confirmer (1). » En 1740, les Ragusais n'avaient que 12 bâtiments naviguant dans les échelles avec un firman du Grand Seigneur. On évaluait ensuite leur marine à 80 bâtiments dont 00 employés au cabotage du Levant. La guerre de Sept ans mil leur pavillon tout à fait en faveur et fit porter le nombre de leurs bâtiments à 100 environ. Vergennes trouvait ce nombre prodigieux pour un si « petit pays » dont, il est vrai, la navigation élail la seule ressource. La Chambre du commerce exagérait donc sans doute en parlant, dans son mémoire de 1705, de 1^)0 navires ragusais pratiquant la caravane. Habitants d'un pays misérable les Ragusais, en dehors de leurs transports, ne prenaient aucune part au commerce du Levant. La Chambre l'a ffirnuiit dans un autre mémoire adressé au ministre le 19 août \H'A\(2).
L'apparition des Russes dans la Méditerranée faillit ruiner leur prospérité. Les Ragusais furent partout capturés par eux et leur |)u Villon disparut du Levant. Il est vrai que les Russes
il> 17 février 17(M}. AIT. étmn|r. Mém. - Cl. Arcli. nut. inar. H, 446. DéUtils êur IcK itroyr^B ilc» Hiigutaii, 1782.
{2} H If. 1.
changèrent bientôt de conduite « La Russie, dit Sainl-Priest dans un de ses Mémoires, instruite depuis par l'Angleterre que la ruine des Ragusais tournait à l'avantage de la France sembla s'apaiser en leur faveur. Mais, ajoute-t-il, on leur a pris tant de navires qu'il leur faudra bien longtemps avant de rétablir leur navigation dans l'état primitif (1). » Les Ragusais reparurent pourtant très vite en grand nombre après 1774 ; on parlait de leurs 200 navires en 1782. En même temps les Vénitiens s'étaient mis à pratiquer la caravane avec de gros bâtiments. Puis la décadence des corsaires chrétiens, comme celle des Barbaresques, avaient peu à peu enlevé à la caravane sa raison d'être et cette fin du xviii* siècle était marquée par a l'affranchissement du pavillon turc ». Déjà le consul du Caire, de Jonville, parlait en 1752 du « furieux coup » porté à notre caravane par l'initiative récente des vaisseaux de guerre du G. S. qui chargeaient des marchandises. « Comme ils sont, dil-il, d'une grosseur monstrueuse, ils en portent plus que dix de nos caravaneurs ensemble. Il en vient ici deux ou trois par an et proportionnellement autant dans les autres échelles. Les capitaines emploient même les ordres et les menaces , pour avoir la préférence. Même ils usent de la force ouverte ; ils font enlever à main armée des marchandises destinées à d'autres nations.» Mais de Jonville ajoutait déjà que les vaisseaux alexandrins n'étaient pas moins préjudiciables aux armateurs provençaux par e leur grosseur et par leur nombre qui augmentait tous les jours. (2) »
Il paraît que les capitaines français avaient eux-mêmes favorisé par leurs abus et leurs excès leurs nouveaux concurrents ragusais et vénitiens, ainsi que les armateurs turcs. Divers actes de baraterie avaient entamé cette renommée de probité qui avait été longtemps un de leurs principaux avantages. Quoiqu'il en soit l'activité de la caravane française était fortement atteinte en 1789. C'était le seul succès remporté par les concurrents étrangers dans le Levant où le commerce français restait tout à fait prépondérant au début de la Révolution. Les efforts soutenus de notre diplomatie avaient autrefois préparé les succès des négociants. A la fin du xviii^ siècle, eii
(1) Mém. de l'ambassade du roi pour 1771. AIT. étrang. Mém. et doc. Turquie, 7.
(2) 10 iuin 1752. Arch. nat. mar. B^, 385.
présence du prestige politique des Anglais, des Russes ou des Autrichiens, c'était le triomphe des négociants sur tous leurs concurrents étrangers qui maintenait dans le Levant notre influence séculaire.