CHAPITRE XII
Même après une longue analyse des influences diverses auxquelles il peut être soumis, les fluctuations du commerce restent souvent difficiles à expliquer. Telle est la complexité des phénomènes économiques qu'il est toujours malaisé de suivre leur enchaînement, conséquence de multiples réactions. Faute de les connaître toutes, il est parfois des résultats qui paraissent inattendus ou paradoxaux. D'ailleurs, ces résultais même ne nous sont connus qu'avec une précision bien insuffisante. Sans doute, pour le xviii* siècle l'historien est plus favorisé que pour les époques précédentes. Au xvii* siècle les chiffres manquent encore, il faut y suppléer par des calculs toujours quelque peu hasardeux (1). A partir de 1700 on peut consulter une série ininterrompue de statistiques officielles ; il est même possible de recourir à plusieurs sources différentes (2). Mais si, même aujourd'hui, les documents de cette sorte sont souvent encore
(1) Voir mon volume sur le xvii« siècle. Appendice, p. XVI-XIX.
(2) Voici les trois sources principales auxquelles on peut puiser :
1» Statistiques dressées annuellement par la Chambre du commerce et envoyées au secrétaire d'État de la marine. De temps en temps, la Chambre dressait en outre des tableaux récapitulatifs. Toutes ces statistiques n'ont pas été conservées. Ce qui en reste forme un recueil considérable et très précieux : États détaillés des marchandises venues des échelles 1700-1759 (II, 13 et 14) ; — Récapitulation des marchandises venues du Levant et de Barbarie, 1763-1769 (II, 14) ; — Navires expédiés aux échelles ou de retour avec l'état de leurs
bien décevants, la science de la statistique était alors tout à fait dans l'enfance. Aussi ne faut-il pas s'élonner des profondes divergences entre les chiffres annuels adoptés par le Bureau de la balance du commerce, qui dépendait du contrôleur-général, et ceux que la Chambre du commerce envoyait chaque année au secrétaire d'état de la marine. Pour la période 1716-1739, les premiers sont invariablement et notablement inférieurs, si bien qu'ils donnent pour le total des importations du Levant 134 millions de livres au lieu de 311. Ils deviennent ensuite non moins régulièrement supérieurs et, pour les deux périodes 1740-1759, 1763-69, accusent 398 et 210 millions au lieu de 312 et de 174. Les différences provenaient à la fois de divergences entre les quantités de marchandises enregistrées et les évaluations. Dans l'impossibilité de concilier et de justifier ces écarts, il est permis du moins de faire un choix. Les statistiques dressées par la Chambre avec grand soin, sous la surveillance de l'inspecteur du commerce, d'après des évaluations détaillées des chargements de chaque navire, méritent plus de créance et passaient déjà pour les plus complètes et les plus sûres au xviii^ siècle. Etablies par les archivaires suivant une tradition sûre et des méthodes uniformes, elles offrent en outre le très grand avantage de per' mettre des comparaisons exactes entre les différentes périodes. Les secrétaires d'état de la marine pensaient pourtant avec raison que les chiffres fournis par la Chambre étaient au-dessous de la
marchandises, 1776-84 (II, 4) ; — Résultat général du commerce et de la navigation du Levant, 1780-89 (II, 5) ;
2" Statistiques dressées annuellement par la Direction des fermes, communiquées régulièrement ù la Chambre du commerce qui en faisait prendre copie : Hécnpititlation des marchandises sorties du royaume ou entrées dans le roi/aume par les divers ports de mer et bureaux de terre de la direction de Marseille, 172r>-1778 (II, 17, 18, 19).-
3» Statistiques du Bureau de la balance du commerce, 1716-1772 (Arch. nat. F», 643)
Les chiffres de lu Direction des fermes envoyés au contrôleur-général ne concordent pas du tout avec ceux de la Malancc du commerce. Antérieurement à 17:t9 ils sont si manifestement inexacts qu'on se demande comment Ils ont été recueillis et acceptés. Cf. Arch. des Houches-du-HhAne : Statistiques d'entrées et de sortiet pour 1749-.')9, 177(5-81,178:1-89. C, '2559, 2560 ; - Arch. nat. mar. : Tattlenu général de comparaison du commerce du Levant pendant les années 1749-55 p/ 1763-J»'.t (H'. 428) ; — Résumé des états du commerce pour 1782-85 (B', 452). - Mihl. nat. mss fr. 11790 : Itécapilnlation des états estimnii/s de» marchandise» venues des échelles </p1708 à 1750 (rapport de Monlaran.p 291- 316): — Cf. Arnoulil. Ite ta luilance îlu commerce, Vi\v\H, 1791, 3 vol. (Tome m, tableau 11). César Moicau. Examen comparatif du commerce de la l'^rance aote tou$ Ui pay» du monde (vu 1787-1789 et 1819-1821, Londres, 1828).
LE COMMERCE ET LA NAVIGATION DtJ LEVANT " 409
réalité à cause des faibles évaluations adoptées pour les marchandises (1). Ils étaient aussi beaucoup plus complets pour les importations parce que la Chambre avait intérêt à faire vérifier exactement les manifestes d'entrée pour assurer le paiement de ses droits et la vérification élait facilitée par les règlements sévères des quarantaines subies par tous les navires à leur arrivée. Pour les exportations les ministres accordaient plus de créance aux renseignements fournis par les consuls qui exerçaient un contrôle intéressé sur toutes les entrées dans les échelles. Par ces deux sources, le secrétaire d'état de la marine était beaucoup mieux renseigné que le contrôleur-général.
Le xviii^ siècle fut marqué par les brillants succès du commerce français qui atteignit son apogée au moment où la Révolution vint les arrêter. Comme il arrive fréquemment dans l'histoire commerciale, la marche très irrégulière de ses progrès fut interrompue par une série de crises.
Pendant tout le xvii* siècle il était resté surtout commerce d'importation, malgré les efforts de Colbert pour rendre favorable la balance du commerce. Depuis 1670 la moyenne annuelle de la valeur des arrivages du Levant avait varié de six à huit millions de livres. Elle n'avait dépassé 10 millions que dans les trois années de paix qui séparèrent les guerres de la Ligue d'Augsbourg et de la Succession d'Espagne. Dans les trois qui suivirent les traités d'Utrecht, elle s'éleva tout à coup à plus de 16 (2). On pouvait penser que c'était une poussée i)assagère causée par le rétablissement de la paix et il y eut, en effet, une chute en 1716, explicable d'ailleurs par les opérations financières du premier visa. Mais l'élan reprit les deux années suivantes. Allait-on commencer enfin à recueillir les résultats des longs efforts de Colbert, de Seignelay et de Pontcliartrain ? Et les deux grandes guerres maritimes de la fin du règne de Louis XIV n'avaient-elles fait que retarder le succès de plus de vingt ans, sans le compromettre ? Bientôt le système de Law donnait un véritable coup de fouet à l'activité commerciale renaissante : les
(1) D'après le mémoire de la Chambre de 1786 reproduit par Volney {Éidt du commerce du Levant en I78i), les évaluations pour la perception du droit de consulat étaient inférieures de 15 o/o aux prix réels pour les exportations de Marseille, de 25 o/o pour les importations.
(2) Dans toutes les statistiques de ce chapitre, les chiffres du commerce de Barbarie ont été soustraits de ceux du commerce du Levant.
importations bondissaient en 1719 à 23 millions, chiffre qu'elles ne devaient plus atteindre qu'après 1750. Les exportations restaient sensiblement inférieures, malgré les premiers succès de nos draps du Languedoc. De 1715 à 1720 l'ensemble du commerce du Levant pouvait donc s'élever de 25 à 30 millions environ.
Dès lors, la navigation du Levant mettait en mouvement bien plus de navires qu'auparavant. Sous Louis XIV, 60 à 80 par an revenaient chaque année des échelles à Marseille et Colbert trouvait que c'était beaucoup trop. Tout le commerce anglais et hollandais n'était-il pas fait par quelques convois peu nombreux? Les ministres de Louis XV, et Maurepas lui-même, abandonnèrent sur ce point le programme de Colbert. Le maintien persistant de la paix avec les Barbaresques suppprimait le principal argument en faveur de l'emploi de gros bâtiments puissamment armés. Livrés à eux-mêmes, les Provençaux, revinrent tout à fait à leurs traditions avec lesquelles Colbert n'avait pu les faire rompre. Sur leurs petits bâtiments aux équipages proportionnellement beaucoup plus nombreux que ceux de leurs concurrents, ils naviguaient avec plus de frais, mais le commerce entretenait une vie maritime plus intense. Les petits ports de Provence y trouvaient leur compte et la navigation du Levant servait d'école à des milliers de matelots prêts à l'occasion pour le service du roi. C'était donc par centaines que les bâtiments revenaient chaque année des échelles à Marseille, 263 en moyenne pour les quatre années 1717-1720. Les gros vaisseaux de 300 à 400 tonneaux, avec leurs 25 à 50 hommes d'équipage, n'étaient plus couramment employés. De plus, à côté des anciens types peu nombreux du xvii* siècle, vaisseaux, barques, polacres, tartanes, apparaissait toute une variété de moyens et de petits navires d'une construction et d'un gréement ditlérenls, pinques, queclis, senaulls, corvetles, briganlins, sambequins, goélettes, balandres, flûtes.
La fièvre d'afTaires suscitée par le système de Law avait produit dans les échelles une accumulation de marchandises qui restaient invendues. La crise terrible qui frappa Marseille en 1720- 22 fut un remède inattendu et par trop énergique à cet engorgement (1). La débâcle du Système et la peste confondant leurs
(1) Lm ImporUtloiu tombèrent à 6.100.000 livres en 1721, à 3.400.000 en 1723, les arrivées de navire* A M et 97.
maux et accumulant les ruines, c'en était assez, semble-t-il, pour vouer Marseille à l'impuissance pour de longues années. Mais la ville avait perdu plus d'habitants que de capitaux, plus de gens du peuple que de négociants. Une poussée d'immigration combla rapidement leurs vides. Beaucoup de nouveaux venus arrivaient avec des capitaux et le désir de les employer. Toutefois ce n'est pas sans étonnement qu'on vit le commerce reprendre toute son activité aussitôt après la réouverture du port en 1723 et la moyenne des importations s'élever à 13.500.000 livres environ pour les années 1723-1729. Bonnac n'était guère au-dessous de la vérité, quand il évaluait les entrées du Levant à 12 millons environ dans un de ses mémoires.
Mais, en réalité, la reprise du commerce avait quelque chose de factice ; les opérations n'étaient pas fructueuses. La Chambre se plaignait d'un malaise grandissant des affaires, dû surtout à la liquidation du Système, aux dernières mutations de monnaies du duc de Bourbon auxquelles Fleury allait mettre un terme. Puis diverses marchandises telles que les cafés d'Egypte, les soies, laines et drogueries de Perse, détournées par les caravanes de Moscovie, les huiles de l'archipel, n'alimentaient plus le trafic de Marseille. La Chambre accusait encore la concurrence italienne, o les disettes ou la stérilité des récoltes. » Pour parer à la disette menaçante, le gouvernement poussa les négociants à faire d'énormes achats de blé. Ces achats firent envoyer de grandes quantités de draps, La disette fut conjurée mais il y eut à la fois accumulation de draps dans les échelles et de blés à Marseille, vente à vil prix et pertes énormes ; la crise dont Villeneuve faisait un grief aux Marseillais fut aggravée par un effort accompli pour le bien du royaume (1). Parmi les nombreuses faillites qui consternèrent alors la place de Marseille, les trois quarts atteignirent des maisons nouvellement établies dans la ville.
La crise de 1729-1730, conséquence éloignée mais certaine de celle de 1720-22 (2), invitait les négociants à la prudence ; leur initiative fut d'ailleurs bridée par les règlements de Maurepas et par l'intervention de l'ambassadeur Villeneuve. Aussi l'activité des échanges se ralentit-elle et les progrès semblaient arrêtés.
(1) Avis de MM. les Députés du commerce donné en 1750... Bibl. nat. mss. fr. 11.789.
(2) Voir ci-dessus, p. 15, 191-192, 230-231. — Cf. un mémoire de juillet 1732. HH, 1.
De 1730 à 1736, la moyenne des importations tomba à 11.200.000 livres. La fin du ministère de Fiemy fut plus heureuse. L'influence d'un gouvernement réparateur effaçait définitivement celle des crises financières, rançon des guerres de Louis XIV. L'activité nouvelle des manufactures nécessitait une plus forte introduction des matières premières que leur fournissait le Levant et multipliait des articles d'exportation de plus en plus recherchés. En même temps les produits coloniaux des Antilles trouvaient dans les Echelles un débouché de plus en plus important. De 1737 à 1743, la moyenne des importations montait à 15.177.000 livres. Les exportations surtout avaient progressé. Elles avaient atteint, surpassé peut-être quelquefois les achats (1), si bien que le total des échanges s'élevait régulièrement audessus de 30 millions. On pouvait déjà présager les succès décisifs de l'époque suivante. Villeneuve, en rentrant en France, ne manquait pas d'attribuer nos premiers avantages à la vertu des règlements qui lui étaient chers. Il avait fait mieux en travaillant au rétablissement du bon ordre dans les échelles et en renouvelant les Capitulations.
Depuis la cessation de la peste, la navigation du Levant avait été fructueuse pour les armateurs provençaux. En 1728, 442 navires étaient revenus des échelles à Marseille ; leurs entrées étaient tombées à 176 en 1734, à 154 en 1742, mais la moyenne de vingt années atteignait 270. C'est que la caravane provençale était alors en pleine activité, malgré les plaintes très vives des armateurs et capitaines de Marseille et de la Ciotat (2), au sujet de l'arrêt du conseil du 13 mars 1733 qui réglementait le trafic des pacotilles, Villeneuve affirmait avec raison à Maurepas la préférence marquée dont jouis.sait notre pavillon (3).
La guerre de succession d'Autriche vint arrêter une première fois l'élan du commerce. En 1744, 1746, 1748, les importations tombèrent à huit, neuf millions et 7 500.000 livres, malgré l'appoint des transports faits par les navires neutres, La moyenne des navires revenant des échelles à Marseille tomba pendant la guerre à 92 avec un supplément de 72 bâtiments des puissances neutres. Heureusement celles-ci n'étaient pas en état
(1) D'nprcs les tnblcnux de la Ikiluiiccdu commerce, la moyenne de.s entrées pour IcH nnnrcH 17.19-43 nvnlt éiC de 17 .3(K).(M)0 livres, celle des sorties de '21.:>O(l.0(K).
(2) Arch. nat. mar. W, 321 : mémoire de 1733. (3* 1& Mptcmbrc M'i'.). Hlbl. uni. mss. fr. 7.182,
de profiter des avantages que la guerre leur avait monientanéineiil donnés. Aussitôt la paix signée, les échanges reprenaient avec plus d'aclivité qu'auparavant. La moyenne des importations montait à 21 millions pour les sept années de paix 1749- 1755, celle des exportations par Marseille à 15.500.000 livres ; le total des échanges dépassait donc 36 millions (1). La caravane restait aussi prospère et l'intensité de la navigation s'élail accrue. Marseille avait vu rentrer dans son port 309 navires en mo5'enne et 484 en 1753, chilTre le plus élevé de tout le xviiF siècle.
La guerre de Sept ans suscita une nouvelle crise plus grave mais heureusement aussi passagère. On vit les importations tomber en 1759 à 5.500.000 livres et les entrées de navires à 68, chiirre le plus bas de tout le siècle. Mais les douze dernières années du règne de Louis XV furent marquées par un nouveau développement du commerce du Levant. Les importations dépassèrent en moyenne 24 millions pour les années 1763-1769, les exportations restaient un peu au dessous de 20 millions d'après les chilTres de la Chambre du commerce, inférieurs à la réalité ; l'ensemble des échanges avait donc certainement atteint 45 millions, c'est-à-dire une moyenne sensiblement plus élevée que pendant les sept années qui avaient précédé la guerre (2). Les exportations avaient dépassé 27 millions en 1768 et 1769, suivant les états dressés par la Chambre ; elles se maintinrent au même niveau et le dépassèrent même les années suivantes.
Pourtant la guerre de Sept ans avait laissé des traces. Les caravaneurs, obligés d'abandonner entièrement leurs transports, n'avaient pu retrouver leurs clients à la paix; les Ragusais avaient supplanté les Provençaux et semblaient devenir après eux les Hollandais de la Méditerranée. Puis les défenses rigoureuses de la Porte de transporter les riz et les cafés et autres denrées de l'Egypte ailleurs qu'à Constantinople frappaient la caravane dans l'échelle où elle était le plus active. Les règlements sur les pacotilles étaient toujours gênants et l'arrêté du conseil du 25 mai 1767, qui les modifia, ne donna pas satis
(1) D'après les cliiffres de la Balauce du commerce, la moyenne des importations aurait été du près de 28 millions, celle des exportations de 27, pour tout le royaume, soit un total de ô5.
(2) Voir Arcli. nat. mar. B' 428. Tableau général de comparaison du commerce du Levant el de Barbarie pendant les années 1749 à 1755 et 1763-69. Chitïre de la Balance du commerce : moyenne des importations, 29 millions ; moyenne des exportations, 32 millions, soit un total de 61 millions.
faction aux capitaines. Aussi la moyenne des bâtiments rentrés à Marseille n'était-elle plus que de 238 navires. La guerre russoturque fut pour les Provençaux un véritable coup de fortune. Ils furent tout à coup délivrés de la concurrence des Ragusais pourchassés comme sujets turcs par les bâtiments russes et les corsaires, en même temps que de leurs autres rivaux qui cessèrent leurs armements par prudence. « Le pavillon français devint la seule ressource des Turcs, écrit Saint-Priest dans le mémoire sur son ambassade. Le pavillon de V. M. apporta l'abondance à Constantinople et j'y vis arriver dans le cours de
1773 jusqu'à 250 vaisseaux français, pendant qu'il n'en venait pas 40 avant la guerre. Le commerce et la navigation firent de tels gains que cette période est appelée vulgairement par nos négociants de celte ville le temps de la gloire. Gloire pour eux c'est profit. » Les cargaisons de blé à destination de Constantinople étaient toutes arrivées sans accident, grâce à l'escorte des vaisseaux du roi . Pour montrer sa reconnaissance la nation avait fait l'achat d'une maison contiguë au palais de France et avait remis le contrat d'achat à l'ambassadeur le jour de la Saint-Louis (1).
L'avènement de Louis XVI coïncida de façon tout à tait fortuite avec la crise inattendue de 1774, l'une des plus graves qui aient atteint la place de Marseille. Les fortunes qui semblaient les plus solides furent ébranlées et le crédit des négociants resta fortement atteint après la déconfiture de la caisse des courtiers (2). Au même moment la paix entre les Turcs et les Russes laissait voir toute l'étendue des pertes que la dernière guerre avait fait éprouver à l'empire ottoman, la dépopulation, l'abandon des cultures, la misère générale. C'était, pour l'ambassadeur Saint-Priest, la cause de la baisse du commerce de
1774 à 1778. Puis la nouvelle guerre avec les Anglais, sans être désastreuse comme les précédentes, n'en gêna pas moins les opérations. Pendant sa durée la moyenne des importations tomba au-dessous de '20 millions, celle des exportations à 15.
(l)Afr. étratiK* Mém.ctdoc. Turquie, 17, fol, 163. Mémoire de l'ambassade pour 1772. Ibid. Mi-in. et doc. Turquie, 8. — Cf. Mém. de de Tott. t. 3. p. 73. V«»ir fl-desHU» p. 404-4().'i.
(2) Voir cl-dc»j»us, p. '2U-'24^t. La panique avait atteint le Languedoc, l'n innpvctcur de» munuratltires C-crit le 10 décembre 1771 : « De .'')O.(HH) ouvriers que le commerce du Levant entretenait, plus de 12. (>()(), faute d'occupation, se font déjà axpatriC-9 et vont porter ailleurs notre industrie.» Arch.nat. F^''' 676.
Surtout la guerre porta à la caravane provençale un dernier coup dont elle ne se releva pas. A Alexandrie, centre le plus actif de ce cabotage, la caravane française avait employé en moyenne 238 navires, jaugeant 33.000 tonneaux avec 3100 hommes d'équipage en 1776-1778. Pour les trois années 1780-1782, la moyenne était tombée à 17 bâtiments, 2500 tonneaux, 230 matelots (1).
Cette dernière crise traversée la reprise des affaires fut telle, pendant les dix dernières années du règne de Louis XVI, que le commerce du Levant atteignit son apogée au moment où la Révolution allait le ruiner. La moyenne des achats s'éleva à 34 millions pour les années 1786-89 avec un jnaximum de 36.500.000 livres en 1788(2). Mais la situation n'était pas tout à fait satisfaisante ; on se plaignait de la baisse des exportations. Celles-ci n'avaient plus repris leur mouvement ascendant depuis la crise de 1774. La misère des Turcs les empêchait d'augmenter leurs achats et surtout nos draps avaient perdu de leur réputation et de leur débit. Certains, comme Saint-Priest, regrettaient l'abandon ou le relâchement des anciens règlements. Il fallait plutôt accuser la concurrence étrangère et spécialement celle des draps leipsiks, par suite du développement tout nouveau du commerce autrichien et allemand avec la Turquie. Les exportations avaient donc fléchi à 18 millions pour 1782-1785, à 14 millons et demi pour 1787-1789. Il est vrai que les chifïres de la Chambre avaient toujours été forts inférieurs à la réalité. D'après les statistiques fournies par les consuls des échelles, le ministère évaluait la moyenne à 28.384.000 livres pour les années 1782-1785.
Malgré cette baisse des exportations, le chiffre total des transactions n'avait jamais été aussi élevé. A s'en tenir aux chiffres de la Chambre il n'aurait été que de 50.500.000 livres pour les années 1786-89. Mais déjà le ministère de la marine, en combinant ces chiffres pour les importations avec ceux des consuls, avait adopté le chiffre de 53 millions pour la période moins favorisée de 1782-85. Un mémoire de 1783, dressé au ministère, évaluait le commerce européen avec les sujets de la
(1) Arch. liât. mar. B^ 446 : Mémoire du 26 juillet 1782. — Ibid. B7,449. Rapport de la Prévalaye.
(2) Avec le commerce de Barbarie ; moyenne 36.450.000 livres, maximum 39.754.000.
Porte à 110 millions dont près de 60 passaient aux mains des Français. Une notice rédigée avec soin à l'intention du ministre, le 18 mai 1784, plaçait même la moj^enne du trafic national entre 60 et 70 millions; d'après son auteur la part de la F'rance dans le commerce ottoman aurait été des 3/5, celle des Anglais de 1/5, le dernier cinquième étant partagé entre les Hollandais et les Italiens (1).
Félix deBeaujour n'exagérait donc pas en évaluant à 70 millions le commerce français pour l'époque la plus brillante, 1785-1791. Même un autre mémoire des archives de la marine, antérieur à 1785, affirmait déjà que le chiffre du trafic du Levant et delà Barbarie pouvait être fixé entre 70 et 80 millions, qu'il employait 5 à 600 bâtiments et entretenait 10 à 12000 matelots (2). Ces derniers chiffres n'étaient sans doute pas excessifs si on y comprend la navigation de cabotage employée aux réexportations. Mais la navigation du Levant avait diminué d'intensité. Les retours de navires à Marseille n'avaient été en moyenne que de 287 pour 1786-1789. C'est que la caravane n'avait plus retrouvé l'activité des années voisines de 1750 ou de 1772-1773. Les Ragusais avaient profité de la guerre d'Amérique et les Turcs, ayant moins à redouter des corsaires chrétiens, s'étaient mis à user de leur pavillon. Cependant la Chambre, supposant en 1786 qu'il rentrait chaque année en Provence cent caravaneurs avec un profit moyen de 20.000 livres, évaluait le bénéfice total à deux millions. Les Provençaux continuaient d'employer beaucoup de petits bâtiments. On lit dans un mémoire de 1729 : « Un seul navire hollandais noiisé pour le Levant fait cesser la navigation de trois ou quatre français, attendu que ceux qu'on envoie de France ne sont ordinairement que de 150à 200 tonneaux, au lieu que les hollandais sont des flûtes de 600 à 800 tonneaux.» En réalité, les armements provençaux étaient encore plus petits à la fin du xviii' siècle. Le tonnage du plus grand nombre de navires partis pour les grandes échelles en 1789 oscillait entre 90 et 140 tonneaux. Pour celte navigation, les négociants n'employaient guère que des bâtiments français. Le fameux droit de 20 <) o, niaintonu depuis 1()69 jusciu'à la Révolution, avait eu son plein effet. T.-Mulis (|iir, (l:ms les porls de l'Alianlicinc, les pavil-
(1) Iji (^hnmlirc fuurnlHHnit nu niiiiiHtrc une autre évaluation vu 178() : les Fran^'uiN fuut Ich 4/8, IcHlIollaiuluis 2/H, les Anglais et les Italiens eliiieiiii 1/8.
(2) Arch. iiut. iiuir. W, 452 ,30 septembre 17HG) ; U\ 4iU (18 mai 1784).
Ions étrangers faisaient les deux tiers des transports, à Marseille, grâce surtout au commerce du Levant, le pavillon national était prépondérant (1). D'après le même mémoire de 1786, les équipages comptaient 12 hommes en moyenne ; ainsi la navigation du Levant pouvait occuper de 3.500 à 4.000 matelots.
Les importations du Levant dans le port franc, après avoir longtemps dépassé de beaucoup les exportations, étaient à peu près égalées par elles à la fin du xviii' siècle et même avaient dû, parfois, rester Inférieures. Il serait plus facile d'indiquer le détail de ces marchandises qui entraient directement dans le royaume que de fixer même approximativement leur valeur. La direction des fermes de Marseille dressait bien, chaque année, le tableau des marchandises entrées parles divers ports de mer et bureaux de terre de sa dépendance par pays d'origine. Malheureusement ses évaluations étaient tellement différentes de celles de la Chambre du commerce queleschiffres, à partir de 1739, sont en général supérieurs à ceux que celte dernière adoptait pour la totalité des importations dans le port franc. Il est donc impossible d'en faire état.
On verra, au chapitre suivant, comment les principaux articles d'importation, matières premières destinées aux manufactures, prenaient le chemin du Languedoc, duForez,duDauphiné, du Lyonnais, même de la Lorraine. La foire de Beaucaire, malgré sa décadence, était encore l'occasion d'échanges importants, mais n'exerçait pas d'influence sérieuse sur le commerce du Levant (2). Le coche d'eau qui partait d'Avignon, les convois de mulets dans la vallée du Rhône, emmenaient jusqu'à Lyon de grandes quantités de matières premières pour les manufactures déjà si nombreuses de la ville et de la région. Pour les négociants marseillais du xviii" siècle, comme pour ceux du xvi*, les foires de Lj'on étaient encore l'occasion de règlements de comptes fort importants (3).
Les Ponantais venaient chercher à Marseille des produits méditerranéens. Spécialement les Malouins continuaient à y apporter une forte part de leur pêche terre-neuvienne. De Maillet
(1) État par pavillons des navires entrés à Marseille en 1785. Arch. des B.-du-Rh., C, 2559.
(2) Voir divers documents et statistiques sur la foire de Beaucaire au xvtw siècle, dans un manuscrit de la Bibl. nat. Nouv. acq. fr. 20535).
(3) Voir mon livre sur les Compagnies du corail, p. 215 et suiv.
parle de 25 à 30 bâtiments dans une de ses lettres de 1731. Avec les vins, les huiles, les figues, les amandes ou les savons de Provence, ils chargeaient au retour des marchandises du Levant. Des huiles d'Italie ou de l'Archipel, pures ou mélangées, étaient consommées dans l'Ouest de la France. Pour réprimer la fraude qui diminuait le rendement de leurs droits en les faisant passer pour huiles de Provence, les fermiers généraux proposaient, en 1739, la création à Marseille d'un entrepôt général des huiles provençales à destination du Ponant, Les manufactures de Rouen demandaient en très grande quantité des cotons filés rouges, celles de Lille et d'Amiens des fils de chèvre. Comme ce mouvement de réexportation était lié en partie à la pèche terre-neuvienne, les négociants marseillais soutenaient celle-ci et s'intéressaient assez fortement à tous les armements.
Le canal du Languedoc avaif créé un mouvement particulier d'échanges entre Marseille et Bordeaux, particulièrement actif au moment de la foire franche de cette ville. Pour ces transports, les négociants d'Agde servaient de facteurs à ceux de Marseille. Les marchandises, amenées dans leur port par de petits bâtiments de mer, étaient transbordées, bord abord, sur les péniches fluviales De Bordeaux, ces marchandises se répandaient jusqu'à la Rochelle ; des savons de Marseille passaient môme par le grand port colonial pour aller aux îles d'Amérique. Sans doute cette branche de trafic consistait surtout en huiles, en fruits, en savons de Provence que Marseille échangeait contre le sucre et l'indigo des Antilles. Mais les chargements contenaient assez de marchandises étrangères, dont quelques-unes du l^evant, pour que le directeur des fermes voulût, en 1732, exiger leur mise à terre à Agde, pour leur vérification et pour que la Chambre protestât avec les négociants d'Agde contre celte prétention qui risquait de leur fermer un débouché. En 1744, c'étaient les propriétaires du canal qui voulaient faire revivre leur vieux privilège de fournir les barques pour les transports. La (Muunbre s'unissait aux États du Languedoc pour faire maintenir les particuliers dans la possession d'une liberté dont ils jouissaient, disait-elle, depuis plus de OU ans et obtenait gain de cause. Eu temps de guerre, celte voie du canal, qui évitait les risques si grands du passage de Cibraltar, était très suivie, si bien que Bordeaux devint parfois comme l'avantporl colonial de Marseille.
Malgré l'importance croissante de la consommation des
produits du Levant dans le royaume à cause des progrès des manufactures, les débouchés étrangers continuaient de contribuer à l'activité du commerce français. Les Italiens firent tous leurs efforts au xviii*= siècle pour nouer des relations directes avec les États du Grand-Seigneur. Leur succès n'avait pas été complet, mais l'activité de Livourne et, dans lîne mesure moindre, celle de Gênes et de Messine affranchissaient de plus en plus les côtes de la mer Tyrrhénienne de leur ancienne dépendance vis-à-vis des entrepôts de Marseille. En 1730, la Chambre écrivait à son député à la Cour, Grégoire : « Le débouché des effets que nous retirons du Levant se retraint de plus en plus. Bientôt il sera entièrement borné pour la consommation du royaume. » L'année suivante, de Maillet, l'ancien consul du Caire, faisait la même prédiction à Maurepas. Les statistiques des archives de la Chambre du commerce donnent le détail des sorties pour l'Italie par les bureaux de la direction des fermes de Marseille (1). Leur valeur moyenne s'éleva, par exemple, à 21 millions de livres pour les années 1740-43. Dans le détail des changements on relève quantité de produits des manufactures de France, et spécialement des draps du Languedoc, et aussi une très grande variété d'articles du Levant mais les quantités ne sont pas considérables. En Espagne, les Hollandais, les Anglais, les Italiens euxmêmes, comme l'écrivait Forbonnais, nous faisaient une concurrence heureuse. Celui-ci, ennemi du monopole commercial de Marseille, lui attribuait la perte des débouchés italien et espagnol (1). En réalité, la lourdeur des impositions de la nation française dans les échelles et les autres influences qui renchérissaient les prix, les taux élevés du fret favorisaient nos concurrents en Espagne comme en Italie. L'impossibilité pour les étrangers de se servir du port-franc de Marseille à cause du 20 o/o, les forçait à préférer l'entrepôt de Livourne. Un mémoire de 1729 expliquait par ces raisons comment nous avions perdu la plus grande partie de notre commerce en Espagne. D'autre part, si la France et l'Espagne furent le plus souvent alliées dans les luttes du XVIII' siècle, Philippe V et ses successeurs poursuivirent avec ténacité le relèvement économique de leur royaume. Le protectionnisme espagnol porta de nouveaux coups au commerce fran-
(2) Recherches et considérations sur les finances de la France, année 1669, p. 433.
çais. Les produits des manufactures de France étaient frappés de droits élevés ou même proliibés. La prohibition fut étendue vers 1770 aux toiles de coton du Levant, principal article de réexportation de Marseille. Pour les années 1740-43, la moyenne des sorties pour l'Espagne par la direction des fermes de Marseille avait élé de 11.700.000 livres, mais on n'y trouve qu'une très faible quantité de marchandises du Levant (1).
Pendant toute la seconde moitié du xvii* siècle, la liberté du transit des marchandises expédiées de Marseille à Genève, en Suisse et en Allemagne, avait été un sujet de vives disputes entre Lyonnais, Marseillais et péagers du Rhône (2). Cette liberté accordée par l'arrêt du 18 juillet 1670, révoquée en 1673, rétablie en 1678, limitée en 1680, supprimée en 1688, rétablie en 1692, avait été de nouveau enlevée pour longtemps par l'arrêt du 15 octobre 1704. Il ne permettait le transit que pour les marchandises du Levant spécifiées, en les assujettissant à payer les douanes de Valence et de Lyon. Le tabac et le café étaient soumis à payer 3 livres par quintal. Ces rigueurs étaient accompagnées de l'obligation de faire passer par les seuls bureaux des fermes de Seyssel et de Collonge, établis sur la route de Genève, toutes les marchandises autorisées, même celles qui étaient à destination de Bàle et de l'Allemagne. Cette disposition rendait les transports plus longs et plus coûteux. Elle faisait bénéficier les cantons suisses du bénéfice d'un charroi dont elle privait la Franche-Comté et l'Alsace.
L'arrêt de 1704 resta en vigueur jusqu'en 1769. Il empêcha Marseille de jouer le rôle que la nature semblait lui avoir réservé d'être le port méditerranéen de la Suisse et du sud de l'Allemagne. Les obstacles douaniers compensaient pour les Italiens la tormidable barrière des Alpes. Ils déployèrent beaucoup d'activité pour supplanter Marseille. Par le col de Tende, par le Cenis, le Sainl-Gothard, le Brenner, Nice, Gènes, Livourne, Venise, s'elTorcèrenl de devenir les fournisseurs des Suisses et des Allemands. Le roi de Sardaigne, en accordant les plus larges exemptions et facilités, ne négligeait rien pour détourner vers la première route la plus grosse part du trafic. Les négociants des ports n'y étaient pas seuls intéressés. Tout le long des roules
(I) D'HprvN Kxpilly (l)irtionn. (/ex (iatilcs, t. iv, p. .')i)l), Mai-scillu envoie cil Kiipiigiic de» cotoiiH lUén, de rviicviis, du la gomme iirabiquc, des galles d'Alcp, dea Hafraiionn, dcH droguerien de toutes sortes, pour 1.50U.()()U livres.
('il Voir mon volume Hur le xvii* siècle, p. 511-512.
parcourues les paysans tiraient des ressources très appréciées de l'emploi de leurs mulets, de leurs chevaux, de leurs bœufs et de leurs charrettes.
Les Marseillais, eux-mêmes, en étaient arrivés à préférer la voie de Nice et du Piémont pour faire parvenir les marchandises fines à Genève, comme l'écrivait la Chambre en 1730 (1). Pourtant ils n'avaient pas renoncé à la lutte et tout le mouvement du transit n'avait pas été détourné de la voie naturelle. Les laines, les cotons formaient de nombreux convois pour Genève. En 1740, le Languedoc demandait même la prohibition du transit pour les laines, sous prétexte que ses manufactures étaient menacées d'en manquer. Bien plus, il était arrivé que Marseille avait parfois reconquis du terrain. Vers 1715, Gênes était l'entrepôt général de toutes les toileries d'Allemagne et de Suisse envoyées en Espagne, en Portugal et en Barbarie. Les Allemands et les fabricants de Saint Gall avaient bientôt préféré la voie de France, qui leur coûtait 4 à 5 o/o de plus, « à cause de la prompte diligence qu'ils trouvaient à Marseille. »
Cependant les fermiers généraux, ardents à pourchasser les fraudes, travaillaient à accumuler les entraves. Un arrêt du 18 mai 1736 assujettissait à une visite et à une marque à Lyon les toileries suisses ou allemandes envoyées à Marseille; les négociants en obtinrent la révocation. En 1751, ils se plaignirent que, depuis deux ans, le transit fût gêné par la prétention des fermiers qui exigeaient que les marchandises, pour atteindre Arles et le Rhône, prissent la coûteuse voie de terre, en passant par leur bureau de Seplêmes, au lieu d'emprunter la voie maritime. L'année suivante des représentations pressantes au conseil, appuyées par l'ambassadeur des Alleurs, firent suspendre la levée d'un droit de 4 sols pour livre que les fermiers faisaient payer sur les cotons expédiés à Genève. Les Suisses et les Allemands commençaient à emprunter la voie de Venise.
Un premier adoucissement à l'arrêt de 1704 fut obtenu en 1761. L'arrêt du 20 juin supprima l'obligation pour les marchandises de passer par Seyssel et Genève. L'avantage immédiat qu'on en retira, et surtout l'activité nouvelle du commerce après la guerre de Sept ans, firent désirer plus vivement des facilités pour reconquérir entièrement les débouchés de la Suisse et de l'Allemagne.
(1) Un mémoire de 1732 rédigé par la Chambre, au sujet des banqueroutes de 1729-1730, réclame le rétablissement du transit. HH,1.
Un mouvement soudain et puissant éclata en Provence pour réclamer le rétablissement des anciennes exemptions de droits. Les procureurs du pays en faisaient un article d'une remontrance adressée au roi; le Parlement d'Aix envoyait des représentations, tandis que la Chambre du commerce rédigeait pour le duc de Praslin son mémoire du 15 décembre 17(56. L'affaire, vivement poussée par elle, fut longuement débattue entre Praslin et le contrôleur-général, étudiée au Bureau du commerce qui finit par donner un avis favorable en octobre 1767. Des difficultés retardèrent encore la solution plus d'un an et demi. Enfin, sur le rapport au conseil de Trudaine de Monligny, la liberté fut rétablie par l'arrêt du 15 mai 1769 en faveur des cotons en laine, des poils de chèvres et des poils de chameaux exemptés absolument de tous droits (1).
La Chambre avait fait valoir particulièrement les avantages à attendre du transit du coton. L'Allemagne et la Suisse recevaient des cotons de Salonique par Belgrade ; ils arrivaient grevés de peu de frais par l'absence de droits ou leur taux minime. Il en venait par Triesle, Venise, Livourne et Gênes, enfin par la Hollande et le Rhin. Celte dernière voie, la plus longue, était la moins coiîteuse. Il serait facile à Marseille, assurait la Chambre, « de s'emparer de ce trafic par la commodité et la sûreté des chemins qui abrègent les transports et les frais. Ils ne reviennent parcelle voie qu'à 13 livres le quintal, poids de marc, jusqu'à Bàle, tandis que, pour aller de Venise à la même destination, il en coule 20 par quinlal avec bien moins de célérité. . . On peut compter qu'il arriverait à Marseille 8.000 balles de coton en laine de plus lous les ans. Chacune pesant 350 livres poids de table, les 8.000 feraient 28.000 quintaux qui vaudraient 1.960.000 livres à 70 livres le quinlal. . . La voiture de Marseille en Suisse occuperait (MX) charrettes attelées de 3 mules chacune (2). »
L'arrêt de 1769 rendil, en elîel, une grande aclivilé au transit, spécialement à celui des colons, comme l'atlirmail la Chambre, en 1775. Marseille avait repris la prépondérance sur Gènes, Livourne, Venise, Triesle, pour l'approvisionnement de la Suisse et de l'Allemagne. La liberté n'existant (|ue pour le transit du Levant, les Allemands el les Suisses continuaient malheureuse-
(1; Mil. Mvi II, ;J5. " Arcli. des IJ.-du-Hli. C, 2MU.
(2) Arclj. mit. inar. H'. 418. — Cf. correspondance de la Clinmbre, mémoires et pU-cen de Hll, &0 «t Arcli. des U.-du-Hli. C, 24M1.82.
ment de profiter des facilités accordées par la Sardaigne, pour emprunter la voie de Nice ou de Gênes dans leur commerce avec l'Espagne ou l'Italie (1).
L'arrêt du 9 août 1781 vint de nouveau inquiéter Marseille. Les Messageries royales, alors en régie, obtenaient un privilège exclusif pour le transport des marchandises en transit (2). Les négociants protestèrent avec vigueur et la Chambre entama en leur faveur une de ces campagnes qu'elle n'engageait que dans les grandes circonstances et qui montrait l'importance attachée au transit. Elle communiqua au Bureau du commerce des lettres de négociants de Vevey, de Mondon, deAarau. Elle alla jusqu'à lancer une circulaire aux chambres de Bordeaux, Rouen, Amiens, Toulouse, Lille, Lyon, Nantes, La Rochelle. L'arrêt de 1781 fut révoqué par celui du 14 septembre 1782. Dans ces deux années exceptionnelles la Chambre estimait les marchandises du Levant passées en Suisse à 1.576.000 livres (3).
Les marchandises du Levant de l'entrepôt de Marseille ne trouvaient presque aucun débouché dans les pays du Nord. Les armateurs provençaux n'envoyaient presque jamais de navires dans leurs mers. C'étaient des navires suédois, danois, hanséates, hollandais surtout, qui fréquentaient Marseille pour y échanger les produits du Nord, chanvre, fer, goudron, bois, beurre, fromage contre les denrées du Midi, huiles, vins, eauxde-vie, savons de Marseille. Les marchandises du Levant ne sont jamais signalées dans leurs chargements.
Vers la fin du xviii® siècle, on se préoccupa beaucoup de trouver de ce côté un nouveau débouché. En 1762, Prasiin envoyait à Copenhague le négociant marseillais Guys avec la mission de décider les Danois à établir à Marseille l'entrepôt général de leur commerce dans la Méditerranée, de les détourner d'entrer en relations avec Livourne et de chercher à aller eux-
(1) Mémoire sur le transit, 1775. Aff. étrang. Mém. et doc. France, 2005, fol. 248-61.
(2) C'était un privilège d'entrepôt qui entraînait celui du roulage « Un édit d'avril 1712 a anéanti tout entrepôt exclusif. Depuis, les Messageries n'ont cessé de tendre des pièges au gouvernement pour lui arracher sous une dénomination quelconque le privilège du roulage. » Aff. étrangères. Mém. et doc. France, 2006, fol. 224-227.
(3) 4.522 balles de coton en laine pesant 1.583.728 livres, 617 balles de coton filés pesant 148.000 livres, 105 balles de laine pesant 52.562 livres. — V. à ce sujet la correspondance et Arch. des B.-du-Rh., H, 1368.
mêmes dans le Levant (1). Praslin regrettait que les circonstances ne nous permissent pas de faire mieux et de transporter nous-mêmes à Copenhague les marchandises des échelles. En 176Ô, la Chamhre du commerce rédigeait un mémoire pour montrer la nécessité d'un vigoureux effort des armateurs pour affronter la concurrence et « l'aspect des glaces du Nord». Cette nouvelle branche de commerce et de navigation pourrait compenser la perte du Canada et de la Louisiane. Mais les encouragements du gouvernement étaient nécessaires, car l'économie de la navigation pour les armateurs du Nord était évaluée à 20 o/o. La Chambre demandait donc une gratification de trente livres par tonneau pour les bâtiments français expédiés dans le Nord et des exemptions de droits pour les marchandises (2). En 1775, la situation n'ayant pas changé, elle renouvelait sa proposition. Elle réclamait, en outre, comme le meilleur des encouragements, un traité de commerce avec la Russie ; des essais d'établissements tentés à Saint-Pétersbourg avaient échoué par suite du traitement désavantageux imposé aux Français. Le gouvernement de Louis XVI songeait aussi à étendre notre commerce de ce côté. En octobre 1784, de Calonne faisait ressortir à la Chambre les avantages accordés par une ordonnance du 4 juillet suivie d'un arrêt du conseil du 25 septembre, et le désir du roi de favoriser la formation de maisons françaises dans les ports de la mer (lu Nord et de la Baltique. Enfin, le 11 janvier 1787, notre ambassadeur Ségur réussissait à signer un avantageux traité de commerce avec la Russie : les savons de Marseille y étaient particulièrement favorisés. A la veille de la Révolution, le commerce de Marseille pouvait espérer voir s'ouvrir devant lui les mers du Nord comme il voyait s'ouvrir la mer Noire.
Le commerce du Levant n'était plus le seul de Marseille comme au XVII* siècle. Pour tous les grands ports comme pour tous les pays, le cercle des relations s'était élargi. A la fin du xviii" siècle, on pouvait déjà prévoir l'es.sor du commerce mondial : en 1790, le capitaine nuirseillais Marchand commençait, pour le compte de la maison Baux, le premier tour du monde accompli dans un but purement commercial. Les îles d'Amérique puis les Indes orienlaU's avaient successivement attiré les entreprises des
(1) Arch. (IcR B -ilu-HI>.. C, 2649, 8 murs 17B2. - Cf. ci-dessus, p. 398-.399.
(2) MM, 2 : MémnircKcic 1766, 1768, 1788.
négociants dès que ces régions leur avaient été ouvertes, en 1719 et en 1769. Néanmoins le Levant, leur domaine préféré, l'héritage conservé jalousement, restait encore le principal domaine de leur activité. D'après les statistiques douanières, la moyenne du commerce de Marseille s'éleva à 138.360.000 livres pour la période décennale 1783-1792. Dans ce total, le commerce du Levant figurait pour 55. 270. 000 et les îles d'Amérique, au second rang pour l'importance des transactions, ne comptaient que pour 37 millions (1). De plus, ce commerce exerçait une influence profonde sur tous les échanges de Marseille avec les pays méditerranéens qui s'élevaient à près de 92 millions. C'est sa prospérité qui avait attiré et faisait vivre dans le port franc toute une série d'industries. C'est à lui, pour une bonne part, qu'était dû l'accroissement rapide de la population : 75,000 habitants à la fin du xvir siècle, 90.000 en 1765, malgré les ravages de la peste de 1720, 106.000 ou même 120.000 en 1790. De 1721 à 1789 on avait construit jusqu'à dix mille maisons nouvelles. Hors des pentes escarpées des monticules étroits qui bordaient la rive nord du port et qui avaient contenu pendant des siècles la vieille métropole, la ville nouvelle avait occupé les deux vallons encore resserrés entre les buttes des Carmes, de Saint-Charles, de Saint-Michel et la colline plus élevée de Notre-Dame de la Garde qui venaient s'unir au fond du port. Là on ne voyait pas se dresser la colonnade de la place monumentale rêvée par le grand Puget. Mais la fameuse Cannebière, dont les principales maisons furent construites vers 1750, s'ouvrait largement jusqu'au Cours, œuvre de Colbert. Peu à peu les rues avaient remplacé les jardins à l'intérieur de la nouvelle enceinte tracée par le ministre de Louis XIV. Les riches négociants se faisaient construire de beaux hôtels, plus remarquables par leur richesse intérieure que par leur architecture, dans les nouvelles rues
(1) Venaient ensuite l'Italie, 18.680.000 liv., - lEspagne, 9.820.000; la Barbarie, 8.090.000; les pêcheries de Terre-Neuve, 4.000.000; les Indes orientales, 3.000.000; les pays du Nord, 2.500.000 (Aperçu du commerce extérieur et maritime de la place de Marseille). — Cf. HH, 95 : État général des commerces qui se font par le port de Marseille (Mémoire de 1766). — HH, 2 : Liste des bâtiments français expédiés à Marseille. — Bérenger dans ses Soirées provençales (Paris, 1787, t. m, p. 182-206) évalue le commerce total de Marseille en marchandises à 208 millions, dont 92 pourcelui du Levant (52 millions pour les import, et 42 pour les export.).— Les mêmes chiffres se retrouvent dans un document des Arch. nat. (K, 907. — chiffre total de 358 millions en y comprenant 150 millions pour le commerce des assurances.)
Saint-Ferréol, Montgrand. Armény, Noailles. Enfin, à la veille même de la Révolution, sur l'emplacement de l'arsenal des galères, on construisit en quelques années, d'après les plans de l'architecte Thiers, grand-père de l'historien, tout un quartier de rues qui se coupaient à angle droit. Au milieu se dressait le théâtre, œuvre massive et sans grâce de l'architecte Bénard. Déjà la ville étouffait dans l'enceinte de Louis XIV ; elle débordait largement dans des faubourgs. En 1775, on avait donné le nom de l'intendant Sénac de Meilhan aux Allées créées, grâce à la générosité des propriétaires de terrains, en dehors des portes Noailles et des Fainéants. Dans leur prolongement l'avenue de la Madeleine, le cours de Villiers étaient ouverts au même moment. En dehors de la porte de Rome, les maisons s'avançaient aussi vers la grande place créée sur les terrains gracieusement cédés aussi par le marquis de Castellane. Comme Nantes et Bordeaux, Marseille dévoilait alors au premier coup d'oeil par l'étendue de ses nouveaux quartiers toute sa prospérité.
Malgré tout ce qu'on avait pu écrire sur le peu de solidité des affaires des négociants marseillais, sur la fréquence des faillites qui frappèrent même à plusieurs reprises des échevins en charge, le commerce du Levant permettait d'édifier de brillantes fortunes (1). Les opérations aux lies étaient parfois combinées avec celles du Levant; beaucoup plus souvent elles étaient tout à fait distinctes. A côté des possesseurs de maisons dans les échelles, les négociants et armateurs pour les Antilles ou pour les Indes orientales formaient deux groupes rivaux en richesse et en influence. Ils pouvaient s'enorgueillir de compter dans leurs rangs le fameux Georges Roux, marquis de Brue, Dominique Audiberl, le secrétaire perpétuel de l'Académie de Marseille, correspondant de Voltaire et de Necker, Hugues l'aîné l'homme le plus riche de Marseille en 1789, les Rabaud. Les négociants du Levant, beaucoup plus nombreux, pouvaient leur opposer quantités de belles fortunes, des gens réputés à Paris et à la Cour parmi les négociants fameux du royaume et distingués souvent par d'autres mérites.
En 1742, l'ainé des Hruny, rival en opulence de Georges Roux, avait donné une hospitalité fastueuse à l'infant don Philippe,
(1) Le» éVBhintlonn de Vnliiey à «• suji-t âann HcnConsUh'rations sur ta guerre dea Turet (178H), «ont loin d'iMrc oplimlstcs. De plus, il auniit dû distinguer Ut bénéflceii det rigiueun et ceux de» inajeun.
gendre de Louis XV, dans son hôlel de Noailles. Baron de la Tour d'Aiguës et de Saint-Cannat, il eul loule une descendance parlementaire, tandis que son frère avait pour petit-fils ramiral d'Entrecasteaux. Pierre- Augustin Guys, ancêtre de toute une lignée de consuls de mérite, avait plus de dispositions pour les lettres que pour le négoce. Résidant à Conslantinople, il acquit la confiance de l'ambassadeur des Alleurs et travailla auprès de lui, avec son compatriote Peyssonnel, à la rédaction de nombreux mémoires. Son mérite, apprécié à la Cour, le fit entrer en relationsavecles inlendantsducommerceTrudaine et Montaran, avec le ministre Machault. Vergennes lui écrivait en 1761 : « Je serais injuste et ingrat si je n'avouais pas queje vous dois la meilleureet plus saine partie des notionsquej'ai sur notre commerce du Levant.» Son Voyage littéraire de la Grèce, publié en 1771,1e « meilleur ouvrage sorti de la province « suivant le mot de l'abbé Raynal, lui valut les sufl'rages de Voltaire et le mit à la mode. Joseph II tint à le voir lors de son passage à Marseille en 1777, et Catherine II le félicita (1). LesBorély fournissaient à leur ville six premiers échevins entre 1680 et 1747. Enrichis surtout par le commerce de l'Egypte, ils faisaient le plus noble usage de leur fortune et témoignaient leur goût des arts en ornant leur hôtel de la rue Saint-Ferréol et leur château de Bonneveine de collections qui, depuis, ont enrichi les musées (2). Les trois frères Remuzal, qui faisaient remonter leur noblesse au xiv* siècle, remplissaient huit foisles fonctions d'échevins entre 1722et 1765. Sous Louis XVI, Jacques Rabaud, artisan de sa fortune, étendait à la ibis ses opérations aux échelles du Levant et de Barbarie, aux Antilles, à Terre-Neuve, aux Indes orientales et au Sénégal. Il pouvait dire de lui dans un mémoire adressé au ministre vers 1784: « Le sieur Rabaud croit pouvoir avancer qu'il n'y a point de négociant en France qui ait porté ses spéculations en autant de lieux à la fois. » A la veille de la Révolution Jacques de Seyinandi (3), passait pour posséder la fortune la plus considérable avec celle de Hugues, guillotiné comme lui en 1794. Il était avec Guys, Audibert et Rabaud, le négociant le plus réputé, sinon le plus distingué. Comme ce dernier, il correspon-
(1) Henri Guys, Notice biographique sur P.-Aug. Guys, Marseille, 1858.
(2) Saurel, Notice historique sur le château Borély, Marseille, 1886.
(3) Vei's 1740, un Seymand}', « connu pour très entendu dans le commerce », et très aisé, dirige ou commandite une fabrique de draps pour le Levant à Bédarieux. Bibl. nat. nouv. acq. fr. 20537, fol. 78-80.
dait avec Necker, dont le frère établi à Marseille siégeait à côté de lui à l'Académie des sciences, belles lettres et arts, en qualité de mathématicien. Ruiné par la crise de 1774, il avait pu désintéresser complètement ses créanciers dès la fin de 1776, refaire une fortune plus belle qu'auparavant et rouvrir les beaux salons de son hôtel de la rue Noailles, où il donnait des fêtes splendides. Il allait faire grand bruit à la veille de la Révolution par ses projets de détourner le commerce de l'Inde vers les anciennes routes de la mer Rouge et du golfe Persique. C'était le moment où Anthoine, futur maire de Marseille et baron de Saint-Joseph sous l'empire, méritait d'être anobli en 1786 pour avoir ouvert une nouvelle voie au commerce dans la mer Noire. La même année, il épousait la fille aînée de l'ancien échevin François Clary, qui avait fait une honnête fortune en Egypte. Deux de ses filles cadettes, mariées à Joseph Bonaparte et à Bernadotte en 1794 et 1798, devaient devenir reines de Suède et d'Espagne ; l'une d'elles avait ébauché un roman avec le lieutenant Bonaparte.
Dans ce livre d'or des négociants de marque du xviii^ siècle, il faudrait inscrire des noms tels que ceux de Nicolas et Basile Samatan, de Joachim Surian, des Crozet, des Audibert, des Devoulx, des David, des Ferrari, des Isnard, des Féraud, des Plasse des Dragon etde beaucoup d'autres. Plusieurs des plus marquants appartenaient à ces familles établies à Marseille après la peste de 1720, spécialement à cette colonie prolestante venue des Cévennes ou de Genève dont Dominique Audibert, Jacques de Seymandi et Jacques Rabaud étaient les principaux représentants en 1789(1).
Tandis qu'à Bordeaux, le grand port ponantais, les anciennes familles étaient peu portées vers le commerce maritime et l'armement, les Marseillais n'avaient jamais vécu que de la mer. Mais la fortune favorisait souvent les familles nouvellement établies et l'aristocratie marseillaise se renouvelait sans cesse. Ses nouveaux éléments venaient souvent des provinces voisines, même du dehors, de la Corse, de l'Italie au xvi' siècle. Pourtant la Provence et ses petits ports actifs, surtout celui de La Ciotat, d'où sortirent tant de capitaines entreprenants, fournirent à Marseille (|iiantilé de ses grands négociants.
(1) Guyn. Murteillf ancienne et moderne. l'nrls 1780. — Guys citt', parmi les coiirtlcrH de clian({c len ptii» riclics et le.s ])lus mnrqunnts, les frères Paul, Hicaud. .lulieii, Philip, (lulen.etc, p. H5-85). — Octave Teissier, Armoriai des écUevint de Marteille de 10(10 à ilWi. Murscllle, 1HK3. — !.es anciennes familles maruillai$ei. Marseille 1H»K.
Jusqu'au début du xviii* siècle, Marseille était restée réputée pour la simplicité et la bonhomie de ses habitants. On la citait comme la seule ville de l'univers qui eût conservé ses mœurs avec son commerce. La peste de 1720 avait été le point de départ d'une transformation bientôt accentuée par le développement de la richesse. A la veille de la Révolution, les voyageurs signalaient au contraire chez ses habitants l'amour du luxe, du jeu, des plaisirs, la dépravation de la jeunesse (1).
Au début du xvir siècle, le commerce du Levant avait pu représenter, à lui seul, la moitié du commerce maritime de la France ; au xviii'', sa valeur n'atteignait même plus la moitié des échanges du seul port de Marseille. Soixante millions environ de livres par an, ce n'était pas beaucoup plus du vingtième du commerce français vers 1789, si l'on accepte les chiffres de la Balance du commerce. Pourtant il s'en fallait qu'il ne tînt plus qu'une place secondaire dans la vie économique du royaume. Dans les tableaux de la Balance, le Levant apparaît au troisième rang, après les îles d'Amérique et l'Espagne, pour le chiffre des transactions (2). Il tenait bien plus de place encore dans les préoccupations du temps. Les souvenirs de son ancienne prépondérance l'entouraient comme d'une sorte d'auréole. Le premier rang conquis brillamment par les Français sur leurs rivaux dans là Méditerranée orientale faisait illusion. On oubliait la décadence relative des échanges avec l'empire turc et le remarquable essor du tralic colonial. C'est pourquoi les Ponantais n'avaient pas cessé de réclamer avec àpreté la suppression du monopole de Marseille. Après 1715, on parlait couramment dans les mémoires du commerce du Levant, comme étant le plus important du royaume. Les instructions remises à Villeneuve, en 1728, l'appelaient « le plus grand et le plus utile à la France. » L'aflirmalion fut encore répétée bien plus tard quoiqu'elle devînt de moins en moins exacte. En 1790, Arnould, dans son traité de la Balance du commerce y vantait les multiples avantages du commerce du Levant (3).
(1) Voir une curieuse lettre de Hérenger dans ses Soirées provençales. T. i, p. 127-145.
(2) Voici les chiffres du commerce de la France avec les principaux pays en 1750 et en 1772 : Amérique, 92 et 152 millions ; Espagne, 85 et 72 ; Levant, 51 et 66 ; Hollande, 47 et 51 ; Nord 33 et 47 ; Italie, 50 et 34 ; Allemagne, 26 et 39 ; Arch. nat. pu, 643. Balance du commerce de la France de 1716 à 1772.
La persistance des souvenirs était telle que le marseillais César Famin pouvait encore écrire en 1803 dans un mémoire dressé pour répondre aux questions de Bertrand, directeur au ministère des relations extérieures : « Le commerce du Levant, considéré dans son origine simplement comme une branche du commerce national et comme il n'était, en effet, rien de plus, est devenu, par l'extension prodigieuse qu'il a ensuite reçue, la partie la plus essentielle du commerce national extérieur. On a dit avec raison que le commerce des Français dans le Levant est la branche mère de leur commerce avec tous les peuples de l'Univers. »