‹ Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIIe siècleChapitre 27 sur 46 · LE COMMERCE DU LEVANT ET LES INDUSTRIES FRANÇAISES · texte numérisé non relu

LE COMMERCE DU LEVANT ET LES INDUSTRIES FRANÇAISES

Les choses avaient bien changé depuis Colbert et le commerce du Levant, tant pour les envois que pour les retours, pouvait donner satisfaction à tous ceux qu'inquiétait la balance annuelle. La Chambre écrivait en 1782 : « On peut dire avec raison que le Levant est destiné à alimenter et à payer l'industrie française. On n'en retire que des matières premières ; on

(l) X coîisVLTËH: Encyclopédie méthodique. Manufactures, Arts et Métiers, par Roland de la F latière, 3 vol. 1785-1790. — Levasseur. Histoire des classes ouvrières et de Vindustrie en France avant 1789, 2« édit. Paris, Rousseau, 1901, 2 vol. in-8". — Alf. des Cilleuls. Histoire et régime delà yrande industrie en France aux xvn« et wui' siècles . Paris, Giard et Brière, in-12, 1898. — P. Mantoux. La révolution industrielle au xyiii^ siècle. Paris, soc. nouv. de librairie, 1905. — Germain Martin. La grande industrie en France sous le règne de Louis XIV. Paris, Housseau, 1899 ; La grande industrie en France sous le règne de Louis XV. Paris, Fontemoing, 1900 et Biblioyrapliie critique de l'histoire de l'industrie en France avant 1789 (publiée par la Société des études historiques. Paris, s. d.). — Pour les industries de Mai'seille : Le guide marseillais, par G. Joseph Mazet, de Marseille (annuel à partir de 1777) Grosson. Almanach historique de Marseille, 1771, 1775. 1780. — Bérenger, Les Soirées provençales, Paris, 1787. T. m, p. 188-204. — JuUiany, Essai sur le le commerce de Marseille, 2» édit. Paris, Guillaumin, 1842, 3 vol. in-8». — DoUieule, etc. Marseille à la fin de l'ancien régime. Marseille, Laffite, 1896. — Cahiers de doléances de la sénéchaussée de Marseille pour les Étals généraux de 1789, publiés par Joseph Fournier, .Marseille, 1908 (collection de doc. inéd. sur l'histoire économique delà Révolution). — Pour le détail du commerce du Levant : Salnt-Priest. Mémoire t<ur l'ambassade de France publié par Schcfer (p. 325-44 : Tableau général du commerce français dans le Levant); Flachat. Observations sui le commerce et sur les arts d'une partie de l'Europe, de l'Asie. . Lyon 1760, 2 vol. in-12 ; — Jacques Savary. Le Parfait négociant (mais l'édition de 1777 n'ajoute rien aux précédentes pour la partie qui concerne le commerce du Levant (T. i. Liv. V. p. 715-797). — Les archives de la Chambre du commerce sont ici la source principale. Les Archives des Bouches-du-Rhône ou celles de la marine ne possèdent que des documents fragmentaires ou des tableau.x résumés. Cf. Bibl. nat. mss. fr. 11.789, p. 141 et suiv. ; Tableau général du commerce que nous faisons aujourd'hui 1750.

l'exploite avec des manufaclures du royaume. » En effet, les matières premières du Levant étaient de plus en plus demandées par les industries françaises. Dans les quatre années 1717-1720, elles avaient compté en moyenne pour 13.500.000 livres dans un total d'entrée de 18 millions ; pendant les années 1786-89, la même moyenne atteignait 30.200.000 livres pour un total de 36.450.000 livres. Tandis que leur importance triplait, celle des autres catégories d'achats, objets fabriqués, denrées alimentaires, drogueries, restait médiocre ou même diminuait (1). Dans l'histoire économique le xviii^ siècle, si intéressant à tant d'égards, fut particulièrement marqué par un grard essor industriel et par la naissance de la grande industrie. Il est instructif de faire ressortir quelle sérieuse influence le commerce du Levant, par ses matières premières, a exercé sur son éclosion en France,

Dès le XVII* siècle l'industrie textile, de beaucoup la plus importante des industries françaises, demandait au dehors la plus grande quantité de matières premières. Aussi les cotons, les soies, les laines formaient à eux seuls près de la moitié de la valeur des importations du Levant et, par leur volume et leur poids, fournissaient les chargements d'un grand nombre de navires. En 1788 les trois textiles, avec une valeur de 21 .500.000 livres, occupaient encore la même place prépondérante dans les entrées.

Au XVIII' siècle les cotons deviennent de plus en plus le principal article des retours des échelles. En 1788 Marseille en reçoit pour 14 millions de livres, valeur exactement dix fois plus forte qu'en 1700 (2). C'est que, dans l'évolution industrielle du xviii* siècle, le premier essor de l'industrie cotonnière en Angleterre et en France fut peut-être le fait cnpilal. Les cotonnades ou toiles de colon, comme on disait alors, remplacèrent progressivement les lainages dans le vêtement et dans l'ameublement. Comme il arrive souvent pour les modes nouvelles, elles furent même

(1) Moyennes pour les deux séries de quatre années : objets fabriqués, l.r)(M».(KK) et 2.4.V).0O<» livres ; dro^uc-ncs, ISO.OOO et 1.8(H).0()0 ; donrét-s alimentaires, 2.WMMHX) cl 'Um.mï. Dans ce iliapitre et dans le suivant, les cliiflies du conimeree de iiarbarie n'ont pu être séparés tie ceux du Levant.

{'2) Knirée» en UWH, 7(M).(KMI Uil.. en 1781», 4.()4().(MM) kil Ias prix avaient donc bcaueonp anj<nunté. IW'colte dans l'enii)ire turc 100.(100 halles; c.\|)or- Intlon en Kurope VIAHKi balles : 4.r)0<) en France, H.:M) en llullande, '2.000 en Angleterre, 2.U0U en Itulic. Encyclop. méllwtl. Manufaclures, V'. coton.

l'objet d'un véritable engouement. D'ailleurs les toiles peintes plus légères, plus souples, aux dessins variés, ne convenaientelles pas mieux que les lourdes étolTes du xvn* siècle à la coquetterie, à la lantaisie et à la grâce de l'époque de Louis XV et de M'"*" de Pompadour ? En 1728 le chevalier Jauna disait, dans un jnémoire adressé à Maurepas : « Presque toutes les dames lifiées, bourgeoises et marchandes, préfcreiil ces toiles aux ulres étofîes, ou blanches qu'elles brodent, ou peinles qu'elles chérissent infiniment, soit pour s'en habiller, soit pour en faire des ameublements. Malgré toutes les rigueurs des délenses, il a été impossible d'en détruire l'usage et on n'en viendra jamais à bout. Et l'on aurait bien de la peine à trouver une seule famille à Paris ou dans les provinces qui n'en ait peu ou assez (1). »

En effet, les prohibitions, aussi sévères en Angleterre qu'en France, ne purent rien contre la fureur de la mode. Les contrebandiers comme Mandrin gagnaient une véritable popularité en se faisant les pourvoyeurs du public mais, en même lemps, l'industrie naissait en France et en Angleterre, moins vite peutêtre dans le pays qui allait devenir au xix« siècle le grand fournisseur du monde en cotonnades. En France les prohibitions des toiles peintes avaient pour but de l'encourager. En Angleterre les prohibitions furent établies et maintenues à la sollicitation des fabricants de lainages qui tenaient à écarter la concurrence des nouvelles étolfes (2).

En France on eut d'abord les mêmes préoccupations pour les soieries en même temps que pour les lainages, mais elles furent moins fortes et moins durables et remplacées plus tôt par celle d'implanter dans le royaume la fabrication des nouveaux tissus à la mode. Le roi encourageait les entreprises comme celle du Suisse Grenus, qui vint s'établir au Puy en Velay pour faire « toutes sortes de mousselines et toiles de coton » etobtintmême pour sa fabrique, avant 1756,1e titre et les privilèges attachés aux manufactures roj^aies. Après 1760, Trudaine implantait la filature du colon dans le Berri « province arriérée de cent ans » et favorisait la manufacture royale de Bourges qui fabriquait des cotonnades de toutes sortes (3).

(1) Arch. liât. mur. IV', '2i)â. ObseiiHitions sur la Compagnie des Indes •

juillet 1728.

(2) Mantoux, p. 191-192. Au sujet des prohibitions, voir ci-dessus, p. 197-201.

(3) Arch. nat. Fi2 675-67(5: série de pièces coiicernant cette manufacture.— Déjà, à la fin du xvii* siècle, les fabricants de cotonnades protestent contre

Les manufactures françaises consommaient beaucoup plus de coton du Levant que l'Angleterre ; les Antilles françaises en produisaient plus aussi que les anglaises. 11 est vrai que Liverpool en recevait de l'Inde. Cependant il n'est pas défendu de croire que, tout au moins avant les inventions presque simultanées de Isijenny de Hargreaves (1767), du waterframe d'Arkwright(1768) et la suppression de la prohibition des tissus de coton en 1774, l'industrie naissante fit des progrès plus rapides en France.

Le gouvernement de Louis XV voulait protéger les filatures en même temps que les tissages ; des droits élevés frappèrent donc les cotons filés qu'on achetait en grande quantité à la fin du XVII* siècle (1). Aussi on chargeait surtout dans les échelles des cotons bruts exemptés de tous droits d'entrée depuis 1749, pour 11.600.000 livres en 1788.

Les origines de l'industrie cotonnière sont étroitement liées aux cotons du Levant (2). Cependant les échelles n'étaient plus seules à fournir le royaume comme elles l'avaient fait jusque vers la fin du xvii* siècle. Les Ponantais multipliaient les efforts pour développer la consommation des cotons des Antilles et supplanter ceux du Levant. C'était eux sans doute qui présentaient des observations sur l'arrêt du 12 novembre 1749, qui exemptait indistinctement de tous droits d'entrée les cotons en laine et les imposait à leur sortie de 24 livres le cent pesant. Ils demandaient que les cotons du Levant fussent taxés à l'entrée pour les exclure autant que possible de nos manufactures les plus accréditées et exonérés à la sortie pour favoriser leur écoulement dans les pays étrangers (3). En 1753 les négociants de Nantes, la Rochelle, Sainl-Malo, ne trouvant pas facilement le débit des cotons qu'ils tiraient des Antilles, demandaient au

l'introduction des toiles de l'Inde. Voir Kacppelin. La Compaguie des Indes Orientale» et François Martin, Piiiis, CluilLTmel, 1908, p. 201-352. — Cf. .Iules Slon. (Le» l'aysana de la Normandie orientale, p. 178) sur la ditTusion des manuructures de colon dans les caiupa){nes, phénomène caractéristique du début du ré({ne de Louis XV.

(1) Voir ci-dessus p. 20.')-204. Kn revanche l'arrêt du 17 mai 1757 (Arch. nat. F» 827) exemptait de touH droits les cotons lUés circulant dans les provinces du royaume.

(2) M. Mantoux u pu écrire Justement à propos de rAn);leterrc : « La nouvelle Industrie est fille du commerce des Indes » (p. 175). Mais pour la France on pourrait dire avec plus de raison qu'elle fut fille du commerce du Levant.

(S) Arcli. nat. mar. U^ &1U.

Conseil que la réexportation des cotons du Levant dans leurs villes fût interdite.

Ceux-ci, malgré l'infériorité de leur qualité, étaient encore en possession du marché et la consommation des manufactures restait médiocre. Vingt ans après, ce sont les manufacturiers qui se plaignent de manquer de matière première. Ils obtiennent la permission de faire venir d'Angleterre les cotons de la Jamaïque, de la Grenade, de Saint- Vincent, par dérogation à l'arrêt du 6 septembre 1701 qui prohibait depuis longtemps les marchandises anglaises. La Chambre du commerce essaie en vain de protester. « Il y a en France, affirme-t-elle, plus de colon qu'il n'en faut pour les manufactures pendant plus d'un an ; le Levant seul a toujours fourni à tous les besoins ; même on est obligé d'en envoyer en Suisse, en Allemagne des quantités très considérables. Certainement le contrôleur-général a été mal informé... la production en Amérique n'est qu'un infiniment petit en comparaison des cotons du Levant (1). » En réalité, ceux-ci étaient sur le point d'être définitivement supplantés. En 1789 il entrait dans le royaume pour plus de 16 millions de cotons des colonies d'Amérique, pour 3 millions de ceux du Portugal, c'est-à dire du Brésil. Les cotons de Surate et du reste de l'Inde avaient depuis longtemps une réputation bien supérieure à ceux du Levant, mais il n'en venait pas en France.

La Syrie, l'Asie Mineure, la Macédoine et la Thessalie produisaient les cotons du Levant vendus et chargés dans les échelles de Seide, de Smyrne et de Salonique. L'Égj'pte, devenue. le grand pays producteur de la Méditerranée orientale, n'en vendait que de faibles quantités (2). Sur les trois grands marchés l'achat du précieux textile était l'occasion la plus fréquente de ces trocs anticipés mal vus des ambassadeurs et des consuls parce qu'ils empêchaient les arrangements, c'est -à-dire l'entente entre les marchands de la nation. Ceux-ci s'empressaient de retenir d'avance leur récolte aux producteurs indigènes en leur fournissant sans bourse délier des draps ou d'autres marchandises. A Seide, autrefois principal centre d'achats depuis bien dépassé par Smyrne, les Français étaient restés seuls maîtres du marché. En vertu d'un ancien privilège qu'il ne fut pas toujours facile de garder contre les empiétements des pachas, les Français

(1) Lettre à l'intendant de hi Tour, du 21 août 1775, BB, «0.

(2) Voir François Charles-Roux. Le coton en Egypte, l'aris, A Colin, 1908.

avaient le droit de faire tous leurs achats avant les indigènes eux-mêmes.

On travaillait à Marseille même une partie des cotons importés. Depuis le moyen âge on y fabriquait des colonines ou toiles à voiles, tissus moitié chanvre et moitié coton. Vers 1760, s'il faut en croire l'abbé Expilly, Marseille exportait en Italie 6.000 de ses pièces de cotonines vendues 350.000 livres (1). Un Etat fidèle des fabriques, dressé en 1733, citait 160 ateliers de « cotonniers ou tisseurs à toile ». L'ambassadeur Villeneuve écrit dans un mémoire de 1729 : « Déjà, au lieu de tirer de Constantinople des toiles peintes, on commence à y envoyer de celles qu'on imprime à Marseille et, si l'on peut parvenir à faire bien filer le coton en Provence et aux provinces voisines, on se passera d'acheter en Turquie ou des Hollandais des toiles blanches pour en fabriquer el on réduira notre commerce en ce genre dans les échelles du Levant aux seuls cotons en laine... En 1733 on comptait 24 ateliers de « peintures en indienne ». Au même moment Maurepas, renseigné par l'ancien consul de Maillet, témoignait sa satisfaction des progrès du filage du coton dans l'hôpital et promettait à cette maison toute sa protection.

L'industrie marseillaise ne resta pas limitée à l'impression des indiennes ; des tissages furent créés (2). Celui qu'un sieur Coste proposait d'établir en 1701, fut peut-être le premier. En 1744, pour ne pas en gêner l'essor, la Chambre s'opposait à la requête du négociant suisse Wetterqui sollicitait le privilège exclusif de fabriquer des indiennes peintes à l'imitation de celles qu'on faisait en Angleterre (3). Mais le développement de l'industrie

(1) En 1755, le ministre transmet à Trudaine le mémoire des maîtres tisseurs de toiles et cotonines de Marseille contenant leurs représentations sur la décadence de leurs fabriques. Arcli. nat. mar. H' 202 (25 août 1755). — Germain Martin (p. 144-145), donne une liste des fabriques marseillaises en 17C0, d'après un document des arcli. nat. K, !K)7. — Longues contestations entre les tisseramis et les rotoimiers de Marseille. Arcli. nat. F'^ 80 (29 mai 1733), 85 (IG janvier n.'W', MU (2îl novembre 1742), 92 (26 avril et 21 octobre 1745), 98 (16 septembre 1751): KMH . fol 22(5.

(2) Dans le royaume les lissages d'indiennes furent prohibés jusqu'aux lettres patentes du 7 novembre 1759, confirmées en partie par arrêt du conseil du 19 juillet 17(W» (|ui aul(»risérent l'entrée et la fabrication des toiles peintes en France. L'industrie de l'impression avait été tolérée auparavant (V. Germain Martin, p 132-13.')). Marseille était restée en dehors des ])roliil)itions. — Marque Kpéciule établie pour ces étoffes eu 1733. Arcli. nat. F'-, 80, p. 948.

(3; Kn 17.'>9, les frères WcUcr éiiilcnt autorisés i)ar arrêt du conseil à fonder, i Urungc, une manufacture »ur laquelle on trouve de curieux détails dans la

était gêné parla cherté des emplacements et de la main-d'œuvre due au prix élevé de la nourriture et surtout du pain. Lors de la fameuse controverse sur les toiles peintes en 17ô5, Forbonnais et Gournay étaient d'accord au sujet de la « faiblesse » de l'industrie marseillaise. Cependant, en 1771, Grosson vantait l'importance des « fameuses manufactures » de Marseille dont les étoffes joignaient « aux mêmes beautés que celles des Indes la régularité et un meilleur choix de dessin. » Leur supériorité, due, selon lui, aux artistes que leur fournissait l'Académie de peinture de la ville, valait à leurs produits une « consommation immense » surtout en Italie. En 1789, malgré la fermeture de trois ateliers deux ans auparavant, neuf manufactures d'indiennes travaillaient encore. Elles fabriquaient entre autres, comme celles d'Aix, des mouchoirs de Cambrésine, mousseline très légère teinte en vert et jaune que les femmes portaient sur la tête ou au cou. L'entrée des produits marseillais dans le royaume était prohibée ; c'est pourquoi des fabricants avaient eu intérêt à s'établir à Aix (1). L'impression des indiennes y avait pris une grande activité En 1784, dix établissements y occupaient environ 1000 ouvriers.

Les manufactures du Lyonnais, beaucoup plus importantes que celles de Provence, consommaient une grosse part des cotons du Levant. Les fabricants se plaignirent à diverses reprises des défectuosités des assortiments des cotons filés. Un arrêt du conseil du 26 septembre 1733, réglementa de nouveau la composition des balles et les emballages sans leur donner toute sécurité. Les marchands des échelles, parfois de connivence, avaient souvent fort à faire pour prévenir les fraudes des vendeurs (2). Un certain nombre de balles étaient consommées par les manufactures de Lorraine ou de Mulhouse ; mais, avec le Lyonnais et la Provence, c'étaient la Normandie et Rouen qui en demandaient le plus. Avec ses velours, ses siamoises, ses

monographie de Roussel et Duhamel {Une ancienne capitale: Orange. Paris, sans date, p. 80-90). Les Wetter avaient fait peindre pour les murs d'un salon une tapisserie qu'on y voit encore représentant les ateliers de la manufacture et les portraits des directeurs.

(1) le Guide Marseillais de Mazet donne les noms de quatorze fabricants d'indiennes pour 1789 (p. 141). — En 1789, les fabricants d'indienne demandent la libre entrée pour leurs produits (Fournier. Doléances, p. 388). — Grosson Almanach histor. 1771, p. 285 et 288.

(2) Voir, par exemple, une curieuse lettre du consul de Seide, Arasy (5 septembre 1739. AA, 339).

rouenneries, ses mousselines, la capitale normande méritait déjà le nom de métropole du coton (1) Avant de fournir aux cotons des Antilles un large débouché, les ateliers ponanlais étaient restés longtemps les clients de Marseille. En 1731, un sieur Tliomassin, entrepreneur d'une manufacture d'étolïes de colon à Limoges, demande que le filage du coton du Levant soit défendu dans le Limousin (2).

Le succès de l'industrie cotonnière dépendit longtemps de celui de la teinture des cotons filés. Il était plus facile d'apprendre les procédés de la filature et du tissage que de connaître les secrets des teinturiers de l'Inde ou du Levant. Pendant toute la première partie du xviii^ siècle, on chercha surtout vainement à ravir celui de la teinture en rouge à la façon d'Andrinople. L'ambassadeur Villeneuve et des consuls envoyèrent de prétendues recettes. En 1746, le négociant de Constantinople Magalon donnait à l'ambassadeur Castellane et à Maurepas des espérances encore démenties par l'expérience. L'année suivante le secret paraissait enfin découvert. Des lettres patentes du 26 août 1747 accordaient aux sieurs d'Haristoy, Fesquet, Goudard (3) et C'*, le privilège exclusif, pour tout le royaume, de teindre les cotons en rouge façon d'Andrinople. Mais le succès n'était pas assuré. En 1750, le ministre demandait à l'intendant Montaran si la méthode nouvelle était assez parfaite pour dispenser de nouvelles recherches et si les manufactures établies à Darnetal (Normandie) et Aubenas (Vivarais) pouvaient suffire aux besoins du royaume. La réponse fut négative. Même des négociants de Normandie avaient demandé des permissions pour envoyer faire teindre à Andrinople des cotons filés dans le royaume.

Or, au même moment, le négociant de Saint-Chamond, J. Flachat, par autorisation spéciale, faisait un long séjour à Constantinople pour étudier les procédés de diverses industries turques et les moyens de les introduire en France. Il rentrait en 1756 riche de documents dont il fit part au public dans ses deux intéressants volumes d'Observalions. Par un arrêt du conseil du

(1) Arch. nat. F'^ 674 : Ktat des velours et toiles de coton fabriqués dans la généralité du Ilouen en 1754-17.').'>.

(3) Arch. nnt F'^ 78. p. «04.

(.t) (Idud.ird obtient de» lOtiit.H du Languedoc |)oiir dix mis A pnrtir de 1750 lu nomme de 3.000 livre» comme gralillcution, en dcdommnfîement des frais qu'il a fait» pour découvrir cette teinture. Germain Martin, p. 177-178.

21 décembre, il obtenait aussitôt divers privilèges pour la manufacture royale de Saint Chamond, dirigée par son frère, en vue de teindre les cotons, soies, poils de chèvres, etc. Flachat ramenait avec lui divers ouvriers grecs, entre autres deux teinturiers d'Andrinople. Au bout de trois ans de travail dans sa manufacture, ils étaient assurés de jouir de tous les droits de naturalité. Les ateliers devaient rester ouverts au public « pour y donner l'exemple et former des élèves, autant qu'il s'en présenterait. » Cette fois le succès fut décisif. Bientôt on teignit le coton en rouge dans les manufactures de Marseille ; à Aix, Aubagne, Lambesc on signalait huit teintureries à la façon d'Andrinople en 1780 (1). Les députés du commerce écrivaient en 1774: « Cette teinture se fait actuellement dans presque toutes les villes du royaume.» Cependant, en 1785, Roland de la Platière niait que le rouge de Darnetal fût aussi beau que celui du Levant et que la concurrence française eût fait tomber les importations de cotons teints du Levant.

Telle fut, en tout cas, l'origine du développement de la culture de la garance dans les plaines de Vaucluse. On l'employait dans le Levant sous le nom d'alizari et on la connaissait depuis longtemps en France ; on la faisait venir d'Asie Mineure ou de Hollande. En 1698, un marchand de Nîmes, Martin, avait obtenu un privilège royal pour en introduire la culture dans le Languedoc, mais ses tentatives n'avaient pas été poursuivies plus de deux ou trois ans (2). C'est en 1754 ou 1755 que l'énigmalique persan Jean Althen, attaché d'abord à la fabrique des Flachat, commença ses essais de culture à Saint-Chamond. Le gouvernement s'y intéressait. L'arrêt du conseil du 24 février 1756 exemptait de toute taxe et imposition pendant vingt ans les terres destinées à cette culture. Le contrôleur-général Berlin taisait distribuer gratuitement, en 1760, des graines venues du Levant. Mais ce n'est qu'i\ partir de 1763 qu'Althen, retiré à Avignon, renouvelait des expériences plus heureuses dans le Comlat. Il semait les premières garancières, grâce à l'appui

(1) A Marseille la première établie en 1770 au Bâchas (quartier d'Arenc), par Fistler frères, survécut à la Révolution. — A Aix un pont sur l'Arc porte encore le nom de pont du coton rouge.— HH, l>4 : Mémoire sur le coton filé en rouge à Marseille, 1770. — La teinture coûtait beaucoup plus cher à Marseille qu'à Smyrne. On envoyait même des cotons filés dans cette échelle pour les teindre. Lettre de la Chambre à Praslin du 26 mars 1770. Cf. lettres du 11 et 12 mai 1770. Pour le commerce des cotons, voir HH, 63,

(2) Monin. Essai surl'hist. administ. du Languedoc, p. 335-37.

généreux et éclairé du premier consul, le marquis de Caumont, qui signait avec lui un contrat d'association en 1766. Quand Allhen mourut en 1774, la nouvelle culture commençait à se développer. Elle fit des progrès rapides dans les Paliids du Comtat avant 1789 et contribua à l'essor de l'industrie cotonnière (IV

Le Levant fournissait toujours au xviii^ siècle trois sortes de laines : celles de mouton, de chevron, de Perse et les poils de chèvre d'Angora. La valeur totale s'élevait à 1.464.000 livres en 1700, à 6.234.000 en 1788(2). En sextuplant de valeur, le commerce des laines ne s'était pas accru autant que celui des cotons, malgré le très brillant essor de l'industrie lainière en France. C'est que les laines du Levant étaient toujours beaucoup moins estimées que celles d'Espagne, bien préférées pour la fabrication des draps. En 1789 le royaume recevait pour 17.661.000 livres de laines, dont 5.234.000 d'Espagne, 1.156.000 de Naples et 955.000 d'Autriche. Quant aux poils de chèvre et aux laines de chevron c'était deux spécialités exclusives du Levant, mais la consommation en était limitée. La Chambre écrivait en 1774: « Les fils de chèvre n'ont plus le même débit, soit que le turc ail préféré la soie ou la dorure, soit que nos fabricants aient trouvé le moyen d'employer dans leurs étoffes des matières moins chères. »

(1) Malgré plusieurs études sur Althen, il reste encore beaucoup de points obscurs à éclaircir : son origine, les conditions dans lesquelles il fut envoyé en France par le consul do Smyrne vers 1739, son séjour et son mariage à Marseille en 1741, les circonstances qui l'amenèrent à tenter la culture du coton à Castres et à Montpellier, de 1744 à 1753, son séjour à Saint-Chamond. Mais AHIicn a bien été l'introducteur de la culture de la garance. — Voir: Duhamel du Monceau. Tniilé </<• hi ijaraiice, Paris, 1705; — Traité de la garance, par .M. de I,. ;Lesbros , de Marseille. Paris, 17B8 — ; Flacliat. Mémoire nur la (jarance, Amiens, 1?71 ; — .1. Tamisier De Jean Allhen et de Vint radar lion de la (fiirance dans le Conttat-Venaissin, suivi de Snpplicalions de Marqueiite Allhen. Avignon, 1K3'.) ; — Paul Achard. ^oles sur Jean Allhen. Avignon. 1K4U ; - .1. (laslelnau. Nonveau.r documents sur la nie de Jean .Allhen Avignon, s. d. — D'uprés Félix <le Meaujour les procédés de teinture auraient été npportcH u Montpellier par di-s teinturiers grecs et de là auraient été répandus dans les lubriques du Languedoc, du Méarn. de Kouen, de Mayence cl de Cbolel {Tableau du commerce. T. I, p. 27*2 à 284). II y a certainement un rapprochement n Tnlre avec le séjour d'Althcn ù Montpellier.

(2) Laines de mouton HIO.WN) et 4.1(U).()(IU ; ))oils de chèvre 495.1)00 et 900.000; laines de chevron 159. 0(N) i-t 1.105.(HK).

C'était la Turquie d'Europe qui fournissait le plus de laines. Au dire de Félix de Beaujour celles de Macédoine et d'Albanie vendues à Salonique étaient les plus réputées du Levant. Les laines étaient par excellence le commerce de Conslantinople, aussi était-il soigneusement réglementé. D'après l'arrêt du conseil du 10 janvier 1739, toutes les laines pellades venant du Levant, qu'elles eussent été embarquées à Conslantinople ou dans d'autres échelles, ne pouvaient être reçues en France qu'avec des certificats des députés de la nation de Conslantinople légalisés par l'ambassadeur. Les maisons de Smyrne avaient des agents établis à Angora pour l'achat des poils de chèvre. Un mémoire de 1754 compte huit établissements français deux anglais et deux hollandais. Les laines de chèvre arrivaient, à Smyrne ou à Alep par les caravanes de Perse.

Les laines prenaient le chemin du Languedoc ou du Dauphiné. On les y employait à la fabrication d'étoffes de bas prix. La Chambre écrit en 1774 : « La perte du Canada, pour lequel le Languedoc fabriquait des draperies grossières, a diminué la consommation des laines. » Les règlements en interdisaient l'emploi dans les étoffes fines. Au début du xviiP siècle il fut interdit spécialement de s'en servir dans la fabrique de Romorantin qui fournissait des draps pour l'habillement des troupes, mais il était stiputé que les marchands d'Orléans et autres villes qui faisaient le commerce de ces sortes de laines pouvaient en chercher le débit ailleurs (l).Vers 1740 on comptait en Provence 30 manufactures de lainages à Tarascon, 15 à Saint- Remy, 4 à Arles et à Brignoles, 3 aux Baux, d'autres aux Martigues, à Saint- Chamas, à Salon, à Eyguières, à Signes, à Barjols, etc. Ces ateliers nombreux, mais d'importance médiocre, ne fabriquaient que des étolTes grossières, cadis, serges, droguets, penchinats, cordeillats, burates. Ils étaient alimentés surtout par des laines du pays. Mais, à Marseille même, on trouvait en 1728 huit maîtres fabricants qui produisaient en moyenne 700 pièces de draps de 16 aunes, toutes à destination du Levant. II fallait yjoindre une manufacture spéciale, celle du bagne des galères. En 1731 la Chambre du commerce soutenait les teinturiers de la ville (2), menacés par la concurrence de l'entre--

(1) Sagnac. L'industrie et le commerce de la draperie... Rev. d'hist. mod. et contemp., octobre 1907.

(2) Un document de 1733 (Bibl. nat. nouv. acq. fr. 1103) compte 15 teinturiers en draps et soies, — Cf. Arch, nat, F« 79, p. 894, 80, p. 343.

preneur du bngne qui voulait y établir un atelier de teinture pour les élofTes de laine et de colon qu'il faisait fabriquer. Il occupait à des travaux variés les 7 à 800 forçats auxquels le désarmement presque constant des galères laissait des loisirs. Un arrêt du conseil du 21 juin 1742 avait permis au négociant marseillais, Michel Trahinet, d'établir une manufacture de draps pour le Levant sur les confins du territoire de la ville, à la Penne près d'Aubagne. En 1756 cette fabrique, dirigée par un sieur Buquet, avait le titre de manufacture royale. Elle disparut sans doute bien avant 1789 et n'eut jamais grande importance. D'ailleurs l'activité de la fabrication marseillaise, connue dès le xvi^ siècle, avait progressivement diminué au cours du xviii* siècle et tombait presque à rien à la veille de la Révolution.

L'industrie lainière par excellence de Marseille était la bonneterie dont les origines remontaient au xvr siècle. Depuis longtemps les Marseillais étaient en rivalité avec les Tunisiens dont les fez ou chéchias étaient recherchés dans tout le Levant. Après 1760 Flachat parlait avec envie du « commerce immense » de ceux-ci et regrettait que les essais faits à Marseille depuis un certain temps n'eussent qu'imparfaitement réussi. En réalité, il ne s'agissait pour les Marseillais que de prendre une revanche. D'après les chiffres fournis à Savary de Bruslons pour son Dictionnaire, la fabrication aurait atteint 40 à 50.000 douzaines, valant 753.000 livres, en 1688. Vers 1730, le consul de Smyrne exposait à l'ambassadeur Villeneuve que son échelle recevait autrefois 5 à 600 caisses de bonnets de Marseille et n'en demandait plus à peine que 40 ou 50. C'est que la qualité avait baissé, tant pour « la bonté de la laine que pour la vivacité des couleurs. » Les Smyrniotes donnaient la préférence aux bonnets de Tunis devenus supérieurs aux nôtres. Pourtant la bonneterie de Marseille était encore active. En 1740 les trente labriques occupaient environ 15i)0 personnes et produisaient environ 300 caisses de 70 h 100 douzaines chacune. En 1744 le corps des fabricants demandait la révocation du privilège exclusif accordé h l'un de ses membres, le sieur Brunet, pour fabriquer les bonnets façon de Tunis; ils faisaient valoir (|ue tous connaissaient et praticpiaienl celte fabrication. Brunet conserva son privilège. C'est sans doute à cause de la décadence momentanée de rinduslrif marscillaisecju'en 1749 Arnaud Poëy, entrepreneur d'une manufacture de bonnets à Nay, en Béarn, obtenait pour

celle-ci le titre de manufacture royale (1), malgré les efforts de Brunet qui était en contestation avec lui depuis 1746. L'ambassadeur des Alleurs et le ministre s'intéressaient aux essais de Poëy. Le Marseillais Guys s'occupait de la vente de ses produits et se déclarait satisfait « autant par la perfection du travail que par le meilleur marché. » Pourtant Flachat affirmait plus de dix ans après que la manufacture de Nay n'avait pas encore réussi à donner à ces «calottes » la qualité requise; en 1789 il n'était plus question des bonnets du Béarn.

Comme pour toutes les industries créées dans le port franc il y avait eu rivalité entre les bonnetiers de Marseille et ceux de l'intérieur. En 1767, la Chambre se plaignait vivement à Praslin et à Montaran qu'un arrêt du 25 février eût supprimé pour les bonnets de Marseille la gratification accordée par celui du 17 septembre 1764, tandis qu'elle était prorogée jusqu'en 1770 pour ceux fabriqués dans l'intérieur. Elle faisait entrevoir l'émigration de cette industrie dans les villes étrangères qui pouvaient les attirer par leurs franchises, Nice, Gênes, Livourne(2). Les bonnetiers marseillais obtinrent en 1777 le rétablissement de la prime de 10 sols par douzaine de bonnets exportés. A côté de la fabrication marseillaise, celles d'Orléans et de Carcassonne étaient secondaires. Pour l'exportation dans les échelles, les Marseillais l'emportaient aussi de beaucoup sur leurs concurrents de Gênes, de Livourne et de Venise. En 1789 on ne comptait plus que huit manufactures, mais beaucoup plus actives que celles de 1740, puisqu'elles employaient environ 150 hommes et 3.000 femmes et produisaient annuellement environ 100.000 douzaines de ces bonnets de Tunis, connus sous le nom de gasquets. C'est dans cette fabrication que des familles devenues opulentes, comme les Vidal et les Régis, commencèrent leur fortune. En 1778, la Chambre appuyait auprès de Sarline la demande du négociant Siau qui proposait d'établir à Marseille une manufacture de coU'

(1) Arch. nat. F» 93, p. 485 et 96, p. 235. — En 1788, le Bureau du Commerce rejette la requête des sieurs Perrel et Costa, entrepreneurs, à Aix, d'une tabrique de bonnets à l'usage des Levantins, et celle du sieur Clément de Marseille qui en a établi une à brades en Houssillon, pour obtenir des privilèges exclusifs et le titre de manufacture royale. Ibid. F'2, 107, p. 190, 454, 491.

(2) HH, 74. — Voir dans ce dossier divers mémoires relatifs aux fabriques de bonnets — Arcli. nat. F'*, 9i p. 639. — Ibid. mar. B', 511, 22 octobre 1764. — L'imprécision des documents ne permet pas de dire exactement quelles espèces de bonnets (bonnets tricotés, chéchias, fez), furent fabriqués à Marseille du XVI* au xviii« siècle.

verlures de laine; elle insinuait que cette industrie nouvelle pourrait avoir le même succès que celle des bonnets.

Quant aux poils et fils de chèvre d'Angora, ils étaient employés dans toutes les parties du royaume pour la confection des boutons et boutonnières de vêtements. En 1769, les passementiers, teinturiers et moulineurs de Toulouse se plaignent au contrôleurgénéral de l'apprêt défectueux des fils à Angora. Mais les industriels d'Amiens et de Lille, spécialement les fabricants de camelots, en faisaient la plus grosse consommation. Angora pouvait fournir les bonnes années 5.000 balles. Marseille en recevait ordinairement au moins 3.000. Les négociants appuyés par l'intendant de la Tour réclamaient, en 1760, l'exécution d'un arrêt du 27 mars 1741, ordonnant « que les fils de poils de chèvre destinés à faire des boutons, boutonnières d'habits, ceintures et autres pareils ouvrages seraient retors, purs et sans mélange, sans qu'il put y être employé aucun fil de laine, fil de Flandre et autres pareilles matières (1). »

Les fabricants de Lyon se plaignirent aussi de manquer de matière première au sujet des laines de chevron. Celles-ci étaient employées surtout dans la fabrication des chapeaux, mélangée aux laines de Ségovie, de vigogne et d'agneaux, aux poils de castor et de lapin; on n'en mettait pas dans les chapeaux de laine communs tels que ceux des troupes. Une grande quantité de ces laines de chevron restait à Marseille où l'industrie de la chapellerie était traditionnelle. En 1733 on comptait 70 ateliers, 79 en 1749. En 1740, cinquante fabricants produisaient environ 8.000 douzaines de chapeaux. Mais les guerres de Perse empêchaient l'arrivée des chevrons ; les castors du Canada manquaient aussi comme la Chambre s'en plaignait à Fleury en 1727. Le Levant fournit aux chapeliers de Marseille une nouvelle matière première qui fut l'objet de vives querelles dans leur corporation. Dès le 11 juin 1732, celle-ci dénonce une nouveauté d'un de ses membres qui emploie du seul poil de lièvre et prétend se passer du poil de chevron. Mais l'usage des peaux de lièvre finit par devenir général ; en 1787 il en vint des échelles pour (M>3.(M)() livres, pour 359.000 en 1788; cette matière était tellcnuMit recherchée qu'on payait les peaux jusqu'à I livres 10 sols et 5 livres la livre. Les marchés du Levant ne suffisaient

(l)Cf. ci-dettus, p 94. — Pour le commerce den laines et poils de chèvre, voir HH. 65. 66.

plus et les fabricants en faisaient venir d'Italie, d'Allemagne, de Russie. Mais, vers 1775, la Chambre du commerce ayant fait percevoir sur ces peaux de lièvre étrangères le droit de 20 o/o majoré de 10 sols par livre, la chapellerie marseilllaise fut fortement atteinte ; des fabricants et des ouvriers passèrent en Espagne et en Italie. Un nouveau coup l'atteignit en 1775, quand un édit du roi d'Espagne interdit aux chapeaux de France l'entrée des Indes Occidentales, un de leurs principaux débouchés. Le marasme aigrit les rapports entre maîtres et ouvriers et l'on vit à Marseille, en 1785, une grève des chapeliers (1). Pourtant l'industrie restait encore fort active. En 1789, d'après un mémoire de l'an XI, les soixante fabricants auraient occupé 800 ouvriers et 400 ouvrières et vendu 360 000 chapeaux d'une valeur de 2.900.000 livres, expédiés aux colonies, surtout à Saint- Domingue (2).

En définitive, le succès des poils de lièvre n'avait pas trop nui aux laines de chevron dont l'importation avait presque décuplé de valeur au xviii^ siècle. Parmi les nombreux projets de Flachat on trouve celui de l'introduction en France des chevions de Perse et des chèvres d'Angora (3). Praslin voulut suivre son conseil. En 1763, il annonçait à la Chambre que le consul de Smyrne lui adressait un bouc et une chèvre d'Angora. En 1764, celle-ci expédiait le couple au ministre à dos de mulet dans des paniers. Qu'advint-il des deux chèvres? Quel que fût le succès, Praslin ne renonça pas à son idée. Deux mois avant sa disgrâce, en 1770, la Chambrelui apprenait que les deux chèvres d'un nouvel envoi du consul de Smyrne avaient péri au lazaret durant leur quarantaine.

L'importation des soies du Levant n'avait pas augmenté en comparaison des progrès du commerce, elle était en décadence. Évaluée à 1.100.000 livres en 1700, elle avait atteint exception-

(1) J. Fournier. Une grève à Marseille en 1785. (Soc. de Statist. de Mars. T. XLV, 1901-1904, p. 223-227).

(2) J. Fournier. Cahiers de doléances. . ., p. 58-67 et 435-442. Les fabricants de chapeau.x affirment que, avant 1775, ils occupaient plus de 2.000 ouvriers de l'un et de l'autre se.xe, qu'en 1789 ils ne pouvaient en compter 500 dont 150 au moins ne travaillaient pas. Les deu.x chiffres doivent être exagérés en sens inverse, de même que celui du mémoire de l'an XI (HH, 95) est trop élevé. Cependant un mémoire de 173.") (HH, 93) parle déjà de 3.000 ouvriers — Arch. des B.-du-Uh. C, 2.483. Protestation des fabricants du 16 novembre 1775.

(3) Observations. T. ii, p. 310.

nellemeiit 2.750,000 livres en 1788, mais la moyenne des cinq années 1784-1788 n'avait été que de 1.600.000 (1). Or l'importation totale s'élevait à 25.620.000 livres. On faisait venir surtout les soies d'Italie; le Piémont en fournissait pour 18 millions, le royaume de Naples pour plus de 14. Presque toutes entraient dans le royaume par le Pont de Beauvoisin. La loi rigoureuse et gênante du xviiu siècle avait été confirmée par l'édit de juin 1711 ; elles ne pouvaient être travaillées dans aucune partie du royaume, sans avoir été d'abord portées à Lyon pour y acquitter le droit de 14 sols par livre augmenté bientôt de deux sols. D'autre part, la production française n'avait cessé décroître dans le Vivarais, le Bas-Dauphiné, le Languedoc et la Provence. On écrivait en 1738 : « Bientôt cette récolte deviendra pour Aix aussi considérable que celle de l'huile par la quantité des mûriers qu'on a plantés. » En 1732, le syndic du Languedoc avait proposé au conseil de faire travailler en organsin toutes les soies du cru du royaume. Les sujets du roi auraient gagné la façon de ce travail évalué à six millions ; on aurait évité une sortie d'argent du royaume et la demande de soies grèges du Levant serait devenue plus forte.

C'est, qu'en effet, le Piémont fournissait des soies organsinées tandis que le Levant n'envoyait que des grèges mal tirées des cocons, mélangées « souvent desoies intérieures et de rebut», comme disait l'ordonnance de 1687 (2). La fabrique lyonnaise les dédaignait (3). Mais les fabricants de Provence y tenaient parce qu'ils les recevaient commodément par Marseille. Dès 1727, un manufacturier de Marseille voulait envoyer des ouvriers de Provence et du Languedoc en Morée, pour apprendre aux Grecs à tirer leurs soies. La Chambre appuyait sa demandebien que plusieurs n'eussent pu prouver la catholicité de leurs père et mère. Vers 1750, on envoyait de nouveau des ouvriers de Languedoc en Morée. En 1754, un certain nombre de ces ouvriers passèrent à Smyrne pour y tenter la même œuvre d'ini-

(1) Moyenne des colons et des laines, 12.8*20.000 et 4 400.000.

(2) Ordonnance du roi conccrnunt le commerce des soies du Levant, 21 octobre lfiH7. Mil, r>7. — Une fabrique de soies ouvrées et d'organsins avait été établie uu début du xviii» siècle à lu Tour d'Aiguës (B.-d.-Uiï.) ; un sieur Allemand Ih dirigea V. Arcli. nal., K'«, 58 et 75. pièces de 171.H et 1728. — l'n urrét du l) décembre 1740 iiutorise une fabrique pour l'organsinage à Hrignole». Ibid., l-n, 87, p. 425.

(3) l'arisct, La fabrique lyonnaite, Mém., Acad. des se... de Lyon, IHOl ,T. vi, p 13U-142.

tiation sous la direction d'un sieur Taidivy, autorisé exceptionnellement à y résider. On avait aussi commencé à importer les cocons eux-mêmes pour les dévider en Provence, mais, en 1768, l'intendant de la Tour avait interdit de les acheter el de les filer, tant pour favoriser les sériciculteurs de Provence et du Vivarais que pour éviter le danger de la peste dont les vers auraient pu être infectés (1).

Conformément à la règle établie auxvi* siècle, maintenue par les lettres patentes de 1609, les arrêts du conseil de 1633 et 1644, les soies du Levant ne pouvaient entrer dans le royaume que par Marseille (2). La matière première aurait certainement donné naissance à une industrie plus active et serait venue en plus grande abondance sans l'obligation gênante d'envoyer toutes les soies étrangères à Lyon pour le moulinage. Les fabricants de Marseille se plaignaient même en 1757 de payer à la douane de Lyon des droits plus élevés que ceux d'Avignon. En 1760, la Chambre adressait un long mémoire pour demander que les soies du Levant pussent être moulinées en Provence sans être portées à I^yon, mais il fallut beaucoup de temps et de peine pour obtenir un affranchissement incomplet. En 1769, une première entente était conclue avec la municipalité de Lyon. Rostagny, le député de Marseille au conseil du commerce, et celui de Lyon firent un accord définitif en 1775 au nom du Consulat de Lyon et de la Chambre du commerce. Dès le début du XVIII» siècle, les fabricants de Nîmes qui employaient les soies du Levant avaient lutté pour éviter à leur matière première le voyage de Marseille à Lyon. Ils n'avaient obtenu que des permissions temporaires en acquittant les droits (3).

Il ne s'agissait pas seulement d'une question de paiement de droits, mais les Lyonnais étaient jaloux deleurfabrique et redoutaient la concurrence provençale. C'est pourquoi l'emploi dans le port franc de Marseille des soies de Provence suscitait d'autres difficultés. Tantôt il s'agissait de traiter Marseille en ville étrangère et d'y interdire le transport des soies provençales, tantôt de les assujettir au paiement de la foraine. Malgrétous les obstacles, l'industrie de la soierie, représentée sous Louis XIV par lagrande

(1) Voir ci-dessus, p, 203.

(2) Voir ci-dessus, p. 95-%, au sujet du monopole de Marseille.

(3) Moniu. Essai sur Vlnst. adminisi. du Languedoc, p. 355-56. — Cf. Dutil L'industrie de la soie à Nimes jusqu'en l'/SO. Rev. d'hist. inod. et contemp., t. X, juin-juillet 1908.

manufacture de la compagnie de la Méditerranée (1), s'était bien développée.

Vers 1730, travaillaient trois importantes manufactures. Les frères Gaspard et Nicolas Solicofîre de Saint-Gall avaient créé un moulinage et un tissage. Deux manufactures royales, celles des sieurs Jean et Olive, fabriquaient des étoffes de soie or et argent. Elles occupaient chacune, en 1733, plus de soixante ouvriers ou dévideuses. En 1743, Jean-François Olive obtenait la prorogation du privilège accordé en 1722 à son oncle, qui avait arrêté l'importation d'étoffes similaires originaires des Indes et de Hollande. En 1765, la Chambre appuyait la demande du petit neveu Jean-Baptiste Olive qui sollicitait une nouvelle prorogation du privilège, renouvelé en 1743 pour vingt ans. Cette faveur était méritée par le grand nombre des ouvriers employés, par la beauté des produits qui les faisaient rechercher dans le Levant, en Amérique et dans le royaume. « Les étoffes sont en soie or et argent à bouquets el à champs, dit un mémoire de 1728. On y fabrique encore des étoffes en soie et coton or et argent qu'on nomme herbages en imitation de ceux qu'on fabrique aux Indes, mais supérieures en beauté et qualité (2). » C'est sans doute avec les produits de ces manufactures que la Chambre composait en 1734 un riche cadeau pour le maréchal de Villars: « une caisse contenant trois pièces de satin large dans le goût des Indes, une fonds blanc, une fonds vert canard et l'autre marron, deux cham en argent et l'autre en or (3). » Une seule des deux fabriques existaitencore en 1780,

En 1778, la Chambre se plaint de la perception de nouveaux droits sur les galons de filoselle à leur entrée dans le royaume. Il y avait alors h Marseille cinq fabriques de ces galons ; les différentes manipulations qu'ils exigeaient occupaient plus

1) Voir mon volume sur le xvii* siècle, p. 194-1%. AprOs Kabrc, elle avait été dirigée par Salomon, Mulchy et IU)usseau. Elle n'existait plus en 1728. HH. 95. Mémoire de 1728 et Flacliat. Obutcriuilinns. T. i, p. 10: « On fabrique à Marseille des étoffes en or et en ar}{ent, façon de Mollunde, de très l)()n goût, qui ont de jour en jour plus de succès. ■>

(2) Areh. des li.-du-Hh., C, 2482. - HH, 95. Délib. du 5 décembre 1765. - I>e 5 juillet 1742, le liureaii du commerce ratifie une transaclion entre Olive et une dame Vidal qui avait installé à Marseille une manufacture semblable. Areh. nat. F'-». H», p 241.

(3) Kn 1727, elle avait adressé un cadeau analogue à M'"" de Maurepas : 4 demi-pièces satin large dans legoiM de la (Iliine, fonds vert, or et argent et une pièce de satin blanc dans le goût de la l'erse, cbaine or et argent delà fabrication de Marseille.

de 1.000 personnes et il en entrait tous les ans dans le royaume par Seplèmes 12 à 13.000 pièces pesant une demi-livre la pièce.

La fabrication des bas de soie était encore plus active (Ij. Cette industrie avaitété apportée de Nîmes, oùelleélait imporlanle(2), après 1720, et les Nîinois se plaignaient vivement de leurs nouveaux concurrents en 1737 et 1738. Les Marseillais faisaient valoir que la fabrication de Nîmes s'était tellement relâchée que s'ils ne l'avaient entreprise on eût risqué de perdre la vente au dehors. Ils rejetaient l'accusation que leur lançaient les Nîmois d'avoir fourni 1.000 métiers à bas aux étrangers. Les métiers, disaient-ils, ne pouvaient sortir de Nîmes qu'après une demande écrite à l'intendant et l'inscription de la sortie sur les regislresdu corps des fabricants de bas. Comme il n'y avait encore à Marseille que 140 métiers (3), il eût donc fallu retrouvera Nîmes les preuves de la sortie de 1.140 métiers. L'accusation, qui suscita une enquête, ne manquait pas tout à fait de fondements, puisque Bruno Lombardon, premier échevin de Marseille en 1737, fut destitué de sa charge et emprisonné pour avoir fait sortir du royaume des ouvriers marseillais en soie, envoyés dans une manufacture établie à Lisbonne. Toutefois, l'arrêt du 2 janvier 1744 confirma aux Marseillais la permission de fabriquer des bas et autres ouvrages de bonneterie en soie. En 1789, cinquante fabriques faisaient marcher 250 métiers; elles demandaient contre la concurrence étrangère une protection qui leur permît de reprendre leur activité première (4).

(1) Il n'est pas toujours facile de distinguer dans les documents s'il y est question des fabriques de bas de soie ou de celles de bas de laine et de bas de coton. Ces autres industries existaient, en effet, à Marseille. L'abbé Expilly écrit (Dict. des Gaules, T. iv, p 591/: « Il se porte de Marseille en Italie... des bas et des chemisettes de coton travaillés à l'aiguille, des bas de fil et laine pour environ 200.000 livres. » La Chambre du commerce parle dans une lettre de 1723 de la fabrication nouvelle des bas importée du Languedoc, qui emploie plus de 400 métiers à Marseille. Il s'agit sans doute de bas de laine (2 iulllet 1723).

(2) Dutil. La fabrique de bas à Simes au xviii» siècle. Annales du Midi, 1905, p. 218-251. Elle occupait 3 à 4.000 ouvriers au début du xviii» siècle. — C'est en 1719, que Marseille avait été comprise au nombre des villes où la fabrication des bas et autres ouvrages au métier était permise. Arch. nat. F"'^, 65, p. 156,

(3) Chiffre exact. Cf. Dictionn. du commerce. u, 21) : 11 }• a aujourd'hui (1738) plus de 130 métiers à bas. Un autre document de 1733 (Bibl. nat. nouv. acq. fr. 1103) compte 120 métiers dans 36 fabriques.

(4) Arch. nat. F»'^. 91, p. 1. — Ibid. F'a, 50'' Requête des fabricants de bas de Marseille par laquelle ils demandent à être établis en corps de communauté.

Au même moment, Aix possédait dix fabriques de bas de soie, trois d'étoffes de soie ou defiloselle, plusieurs febriques de velours dont la première avait été créée en 1775 avec douze familles d'ouvriers attirées de Gênes. Les ateliers provençaux, encouragés par des primes des Étals, mélangeaient sans doute quelque peu de soies du Levant à celles du pays. Celles d'Italie étaient employées aussi, même à Marseille. D'après l'abbé Expilly, il venait d'Italie à Marseille, vers 1760, 2.600 balles de soies fines du Piémont ou de la Lombardie, par le Pont de Beauvoisin et 1.000 autres balles par mer.

Avec les cotons, les laines et les soies, les industries textiles demandaient au Levant d'autres matières premières pour les teintures ou les apprêts: noix de galle, safranons, aluns étaient les principales. Pendant les années 1787-89, Marseille avait reçu en moyenne pour 650.000 livres de noix de galle, la plus grande partie de ce qui entrait dans le royaume. L'usage de cette drogue, qui provenait surtout d'Alep et de Smyrne, avait d'ailleurs diminué comme l'apprenait la Cliambre dans une lettre de 1774; on lui avait substitué avantageusement le sumac qui croissait en Provence et en Sicile. Au même moment les achats de safranons dépassaient 500.000 livres. Les teinturiers en soie en consommaient beaucoup pour les teintures rouges vives. Le Levant était le seul fournisseur(l). Quant à l'alun, assez commun en Europe, on en faisait venir beaucoup moins du Levant, bien que la consommation fût très grande dans l'industrie. Une partie de ces drogues était employée sur place par les teintureries actives de Marseille et de la Provence. Des draps blancs leurétaient même envoyés du Languedoc pour recevoir leur couleur (2).

Avec les matières premières diverses demandées par les industries textiles, les huiles et les peaux brutes étaient l'objet

— Le cahier de dulcaiiccs du corps des cinq nris de la suie (tirage, inouliiiaf{e, filature, teinture, tiss:i{{e), tuut en ptiraséologic uu en généralités, ne cuntient aucun renseignement sur la situation de l'industrie. J. Fuurnier, p. 8-24. — .Sur les soieries de Provence, voir Arch. des H.-du-Uh., C, 2300- 2302, notamment un mémoire de 174().

(1; AfT. étrang. Mém. Mémoire de(irirardon père et lils, négociants et fabricunts à L>on, qui tirent du Caire depuis trente ans pour (>() a S .()U<) livres de •afranon». Décembre 1740.

(2) Au fti^et de ces drogue», voir mon volume sur le xvii° siècle, Appendice,

p. XXXIV-XXXVI.

du liafic le plus iutéressant. Elles étaient uniquement importées pour les besoins de deux grandes fabrications marseillaises et provençales. C'est ici surtout que le lien entre le commerce et l'industrie était de la plus étroite intimité, union heureuse qui exerçait son influence depuis des siècles (1).

Marseille avait reçu de Candie (2), de l'Archipel, de Morée pour 1 .250.000 livres d'huiles en 1700, pour 5.975.000 en 1788 (3). La France en achetait beaucoup plus encore en Italie, 10 millions dans le royaume de Naples, plus de 3 sur la côte de Gènes, près d'un million et demi des États de Sardaigne. Une grande partie arrivait d'abord à Marseille. Ces importations considérables s'expliquaient en partie par la consommation des huiles d'olive. Mais, si presque toutes les huiles fines de la rivière de Gênes passaient de Marseille dans les ports du Ponant ou aux colonies, ainsi que les meilleures de Sicile, pour être livrées à l'alimentation, la moitié des provenances de Naples et toutes celles du Levant (4) étaient demandées par les savonneries de Marseille ou de Toulon.

Jamais, depuis leur origine au moj^en âge, les savonneries marseillaises n'avaient été aussi prospères et leur nombre n'avait cessé de s'accroître. On en comptait plus de 30 en 1720 au moment de la peste, 25 en 1733, dix ans après la cessation du fléau, 33 en 1773 avec 150 chaudières. Le 16 janvier 1786 la Chambre donnait au maréchal de Castries ces chiff*res très précis : « Il y a en ce moment quarante-huit manufactures de savon en activité ayant en moyenne quatre chaudières qui font au moins deux cuites par mois et même trois en cas de nécessité. Chaque chaudière livre 220 quintaux environ de savon en sorte que les quatre chaudières de chaque fabrique, à deux cuites chacune par mois, donnent 1760 quintaux de savon, et pendant les neuf mois de travail 15.840 quintaux. La généralité des

(1) Voir mon étude sur les Compaçjnies du corail. Paris, Fontemoing, 1908.

(2) Voir au.x arch. des aff. étraiig. (Mémoires), quatre mémoires de 17.35-37 sur le commerce des huiles de Candie.

(3) Moyenne 4 700.000 livres pour 1785-1788.

(4) D'après Félix de Heaujour (Tableau du commerce, t. i, p. 175 et suiv.>, l'huile de l'Atlique, la meilleure de la Grèce, était seule livrée à l'alimentation. On l'expédiait aux Antilles mêlée à l'huile de Provence. « L'huile se* transporte dans des tonneaux et, comme on n'en fabrique pas en Grèce, on apporte ces tonneaux de Marseille, ce qui constitue le négociant en un nolis considéi-able parce que le vaisseau chargeur encombré de futailles est obligé de revenir sur son lest. »

fabriques actuelleiiienl doit faire 760.320 quintaux pendant les neuf mois, lesquels, à 33 livres au moins le quintal, font 25.090.560 livres. Nous ne croyons pas pouvoir vous donner des éclaircissements plus sûrs. »

La Chambre parlait de neuf mois de travail car l'expérience avait fait interdire la fabrication pendant les mois trop chauds de juin, juillet et août. Un moment les savonniers avaient sollicité et obtenu la liberté de travailler toute l'année par l'arrêt du 19 février 1754. Les défectuosités de la fabrication leur firent vite demander le retour à l'ancien usage rétabli par l'arrêt du 20 février 1760. Ils attribuaient en partie leur prospérité à la sagesse du règlement de 1688 qui assurait la supériorité reconnue de leurs produits et la Chambre n'avait cessé de veiller au maintien d'une vieille et légitime renommée. C'est sur sa demande qu'en 1787 la municipalité renouvelait l'obligation pour les fabricants d'imprimer leur marque avec leur nom sur chaque pain de savon blanc. Le mémoire très développé et très intéressant, qu'ils rédigèrent en 1789 pour être joint au cahier du Tiers- État de la sénéchaussée de Marseille, réclamait l'observance stricte des vieilles règles, la répression de la fraude récente qui consistait à forcer le savon à s'imprégner d'eau pour en augmenter le poids, la suppression de la fabrication même pendant le mois de mai (1). Six ou sept savonneries travaillaient alors à Toulon ; on trouvait des fabriques secondaires à la Ciotat, Ollioule, Cuers, Solliès dans le Var. Toutes ces savonneries consommaient, en même temps que les huiles, de grandes quantités de cendres, de barrillesetde soude; on en faisait venir pour quatre à cinq millions d'Espagne et du royaume deNaples, mais le Levant en fournissait aussi certaines années pour près d'un million (2).

(1) J. Fournler. Cahiers tic doléances, p. 473-506. (Indications bibliographiques sur la savonnerie marseillaise, p. 473, note). Le mémoire donne les noms de trente -trois fabricants exploitant 23(5 cbaudières (les deux plus importants, (îautier et Andibert en ont 27 et 25). Les 23() chaudières pouvaient faire dans huit mois 4720 cuites produisant 1.002. 000 quintau.x de savon et consommant 472. (MM) inillcrolcs d'huile, soit 290 OOO hectolitres. — Cf. les chlfTrrs de Juilinny ,111, 2M3) reproduits dans Dullieule (p. 46:1). - Voir arch. liât. mar. H', 511, savonneries en 17(J4 ; — HH, 83, tout un dossier relatif aux savonneries, notamment le tableau détaillé des savonneries de Provence en 1787. - Le nombre des fabricpics et des chaudières en activité variait clin(|ue année suivant les besoins de la consinnmation. — Chaque inillerole d'huile devait produire 225 à 2.'(0 livres de .savon.

(2) Soude, 692.000 liv. en 1789, barrillcs, 190.000 en 1788, cendres 57.000.

C'était des peaux brutes que les navires apportaient à Marseille sous le nom de cuirs du Levant et de Barbarie. Les premiers venaient surtout d'Egypte ; les seconds des Concessions de la Compagnie d'Afrique qui en fournissaient davantage. La valeur des achats était à peu près la même en 1700 et en 1788 : 483.000 livres et 500.000, d'après les statistiques de la Chambre. Celles de la Balance du commerce mettaient le Levant et la Barbarie au premier rang des pays importateurs avec 1 .377.000 livres sur un total d'entrées dans le royaume de 5.143,000 livres. Depuis 1719 les colonies d'Amérique étaient cependant devenues pour Marseille un nouveau marché d'approvisionnement aussi important que l'ancien. Toutes ces peaux étaient travaillées dans les tanneries provençales qui avaient subi de dures épreuves au XVIII* siècle. L'arrêt du 6 mai 1719 avait donnéàcelles de Marseille des règlements bien accueillis. D'après un mémoire de la Chambre la ville possédait 20 manufactures et la Provence 161, surtout celles de Grasse renommées par leurs cuirs tannés avec des feuilles de myrte et de lentisque pulvérisées, procédé qui les rendait imperméables, celles d'Aix, de Brignoles.de Draguignan, Cuers, Cotignac, Barjols, Aups et d'autres localités du Var. Rien qu'à Marseille on travaillait en moyenne plus de 60.000 peaux importées sans compter celles du royaume ; elles donnaient 18 à 20.000 quintaux de cuirs. L'activité séculaire de la tannerie en Provence y avait depuis longtemps développé l'industrie de la cordonnerie. En 1760, cinquante fabriques marseillaises de souliers travaillaient pour les colonies d'Amérique.

Un arrêt du Conseil assujettit les tanneries à préparer les peaux avec des drogues qu'elles avaient de la peine à se procurer et qui leur coûtaient trop cher. Puis, l'édit d'août 1759 qui remaniait les droits perçus sur les cuirs et assujettissait toutes les peaux tannées en Provence à une marque (1), leur porta un coup mortel. D'après le mémoire remis par la Chambre à l'intendant de Montaran lors de sa visite à Marseille en décembre 1765, les tanneries de la ville étaient fermées, celles de Provence réduites à quarante-cinq menaçaient de tomber complètement; les peaux importées restaient sans consommation (2). En 1772 les tanneurs de Grasse se plaignaient à leur tour de la ruine des fabriques..

(1) Voir ci-dessus, p. 107-108. — HH, 82. Dossier relatif aux cuirs.

(2) Importations moyennes d'après ce mémoire : 25.000 peaux du Levant, 32.000 d'Amérique, 45.000 de la Compagnie d'Afrique.

Jusqu'en 1789 la tannerie provençale et le commerce des peaux restèrent sous le coup de ce funeste édit. Pourtant vingt maisons marseillaises occupaient encore 200 ouvriers.

Les cuirs tannés de l'étranger étaient complètement prohibés à Marseille, et en Provence, La Chambre demandait en 1735 que le décret du 10 juillet 1703 reçût à cet égard pleine exécution. Mais cette prohibition ne concernait pas deux produits spéciaux du Levant, les cordouans et les maroquins, matière première nécessaire pour les relieurs et maroquiniers. Les Marseillais avaient essayé de ravir aux Levantins le secret de leur préparation sans jamais y réussir tout à fait. C'est pourquoi les trois fabricants de maroquins rouges, jaunes et autres de Marseille sollicitaient en vain après la guerre de Sept ans la proliibition des maroquins du Levant (1). En 1789 le port franc recevait pour 764.000 livres de cordouans et pour 31.000 de maroquins, mais les chiffres variaient énormément d'une année à l'autre.

Les cires du Levant méritent aussi une mention spéciale. Elles faisaient vivre depuis longtemps une autre industrie marseillaise qui remontait au moins au xvi^ siècle. Les cires jaunes de Candie, puis celles d'Alep, de Smyrne et de Constantinople étaient les plus réputées; on estimait moins celles de Barbarie. Marseille en avait reçu pour 1.274.000 livres en 1788, pour 522.000 en 1789. Au début du xviii*' siècle, elle en réexportait en Espagne et de là en Amérique, mais les fabriques du royaume étaient restées le seul débouché. En 1740 quinze ciriers blanchissaient les cires et en faisaient environ 3.000 quintaux d*ouvrages en cire blanche, cierges et bougies. La Chambre du commerce donnait des détails précis sur cette fabrication aux consuls de Montpellier, dans une lettre du 16 février 1748. Les ciergiers n'avaient ni jurande ni maîtrise et n'étaient pas constitués en corps. Aussi les cahiers de doléances de 1789 ne fournissent-ils aucun renseignement sur la situation de leur industrie, mais celle des ciriers était en pleine prospérité. Marseille y avait joint celle des chandelles. On y comptait en

(1) HH, 82— Ibid. : Ktal des c-ordounns et maroquins venus des échelles depuin dix ans, 1761-1760. — « Les cordouans sont des espèces de maroquins avec cette difTi';rcnce (|uc les cordouans sont apprêtés avec le tan et que les véritables maroquins sont apprêtés en sumac ou en galle m. Dîctionn. de Savnry. — l'n arrêt de I71U autorise le Marseillais Haymond nromoud ft établir A l'aris une fabrique de maroquins rouKes, (a^'on de Salé, àrimitatioii de celle qu'il a établie ù Mornoilie. Arcli. nat. F>i> Ud, p. 4'2.'i, 440.

1733 seize fabriques ; en 1789 douze maisons, occupant 150 ouvriers et ouvrières, employaient 14 à 1500 quintaux de suif dans la confection de chandelles molles et dures exportées en Italie, en Espagne, aux Antilles, à Saint-Domingue surtout et de là dans l'Amérique espagnole. Fabrication d'importance encore médiocre pour laquelle le Levant fournissait 56.000 livres de suif en 1789.

Telles étaient les principales matières premières tirées des échelles. De nombreux articles secondaires en compléteraient la liste parmi lesquels un produit tout spécial était devenu l'objet d'échanges de plus en plus actifs à la fin du xviii« siècle. Marseille recevait en effet pour 2.127.000 livres de cuivre rouge dit tangoul en 1788, pour 1.133.000 en 1789. C'était un mélange de cuivre et de fonte, produit d'une fabrication ancienne qu'on trouvait spécialement au Maroc. Flachat, pendant son séjour à Constantinople, avait reçu l'ordre de Trudaine de ramener en France les deux plus habiles ouvriers étameurs en cuivre qui voudraient le suivre. Il put en recruter deux dont l'un faisait les cafetières. Ce fut sans doute la vulgarisation de procédés nouveaux de travail qui activa la consommation du tangoul en France.

On peut remarquer en terminant que la proportion des matières premières dans les importations du Levant était quelque peu plus forte en réalité qu'elle n'apparaissait dans les statistiques. Parmi les articles d'importation classés dans les drogueries ou même dans les denrées alimentaires, il y en avait quelques-uns, en effet, qui étaient employés totalement ou partiellement par les manufactures. Telles, par exemple, les gommes arabiques, adragant, turique, les racines d'alizari (garance), le sel ammoniac, le sel natron, demandés par les teinturiers ou par les peaussiers (1). Tels aussi les blés transformés à Marseille dans huit amidonneries, en 1740 Leur affluence croissante et l'emploi des grains avariés des cargaisons donnaient en abondance une matière première à bas prix, qui assurait aux fabricants marseillais une supériorité marquée sur leurs concurrents. Aussi, l'essor de l'amidonnerie était-il devenu très brillant après la guerre de Sept ans. L'exportation de ses produits, rien que . pour l'Espagne et l'Italie, formait annuellement le chargement

(1) Importation moyenne des gommes pour les années 1786-89: 600.000 livres, pour les alizari s 450.000, sel ammoniac 130.000, sel natron 125.000.

d'une vingtaine de navires. Comme pour les tanneries, cette prospérité fut ruinée par un expédient fiscal, un de ceux de l'abbé Terray. Le droit de deux sous par livre imposé par l'édit de février 1771 renchérit les amidons marseillais et encouragea les producteurs étrangers. Les vexations des préposés à la régie des droits, « qui faisaient des visites dans les fabriques à toute heure du jour el de la nuit et tendaient toutes sortes de pièges », dégoûtèrent ceux de Marseille. Des fabriques furent transportées à Livourneetà Nice. Néanmoins, en 1789, trente-cinq patrons, occupant chacun trois ou quatre ouvriers, employaient encore 75.000 quintaux de blé et en produisaient 38.000 d'amidon, mais l'exportation avait presque cessé (1).

Les Français n'achetaient plus guère aux Turcs qu'un seul produit de leur industrie, les fameuses toiles de coton, objet de tant de luttes au xv!!!*" siècle. 11 en a été déjà suffisamment parlé (2). Grâce à la tolérance, accordée par l'arrêt du conseil de 1703, d'introduire ces toiles et d'en faire le commerce dans tout le territoire de Marseille, les achats, restreints à 314.000 livres en 1700, s'étaient élevés à plus de 3 millions (3). Les toiles blanches étaient teintes ou imprimées par les fabricants marseillais. La plus grande partie était réexportée, spécialement en Espagne, malgré la concurrence active que faisaient les Anglais par Gibraltar et Port-Mahon. La contrebande en faisait entrer dans le royaume de grosses quantités, s'il fallait en croire les plaintes des fermiers. Contrebande pourtant bien insignifiante en comparaison de celle pour laquelle Genève servait d'entrepôt général et qui profitait des facilités offertes par les montagnes de Savoie et de Franche-Comté, théâtre des opérations de Mandrin et de toutes les grandes bandes organisées.

On a vu comment la suppression de la prohibition des toiles peintes dans le royaume, en 1759, au lieu de favoriser les toiles du Levant leur avait porté un coup funeste, en les mettant en concurrence avec les toiles des Indes, plus belles, plus recher-

0) Voir, !tur IcH rabricunt.s il'uinidons, Hii, KG et 3\) : État des J'abriqiies li'umidon à Maneille en décembre WS. Arcli.- des B.-du-Rli., C, 2729-27:W. — Cf. ci-densu». p. lUU.

(2) Voir ci-dcMUA, p. 1tt7-2(il

(3) l^tnl dcH loilfH vt'iiUfH deNitlulks ptiidiml dix :ms, 173r)-1744. IIH, 64.

chées, moins chargées proportionnellement à leur prix par les (iroils d'entrée. Enfin, le roi d'Espagne avait fermé le principal débouché en interdisant l'introduction des toiles peintes dans son royaume. Malgré tout, les achats montaient encore à près de deux millions délivres en 1788 et une bonne partie était réexportée. Ces toiles, de trente ou quarante sortes difYérentes (1), venaient surtout d'Alep et de l'Egypte. D'après un mémoire de la Chambre, les toiles achetées à Alep y arrivaient de villes du Tigre et de l'Euphrate, Mossoul, Merdin, Diarbekir, ou moins éloignées, telles qu'Antab, Killis, Antioche, mais distantes au moins de quinze lieues. Les majeurs des maisons d'Alep avaient essayé d'envoyer sur place les commis pour faire les achats, mais les toiles étaient revenues à plus haut prix qu'en les demandant aux intermédiaires turcs, juifs ou arméniens d'Alep.

D'après le Bureau de la balance du commerce, il entrait en France, en 1789, pour 2,982.000 livres de soieries; celles du Levant y figuraient pour 187.000 livres seulement. Les Ponantais allaient sans doute les chercher dans les entrepôts de Livourne ou de Gênes ou à Messine, car les statistiques de la Chambre ne mentionnent à Marseille que des arrivages tout à fait insignifiants. Au xvii" siècle, les négociants de Smyrne s'étaient souvent disputé les camelots d'Angora tissés en poils de chèvre purs ou mélangés. Depuis, cette industrie, comme celle de la soie, avait été ravie aux Levantins. On fabriquait les camelots à Lille, Amiens, Arras, et l'importation avait à peu près disparu depuis 1730 environ. En 1724, un sieur Silvy dirigeait aux Martigues une manufacture à la(]uelle les Etats de Provence accordaient une prime de dix livres par pièce. Quant aux tapis du Levant, très à la mode aujourd'hui et devenus l'article le plus recherché des industries de l'Asie occidentale, ils ne l'étaient guère autrefois, quoi que puisse faire croire le vers bien connu de La Fontaine dans Le raf de ville et le rat des champs. Les importa-

(1) Noms usités au xviii* siècle : toiles ajamis blanches et bleues, alayar, alibret, d'aman, anquillj' ou du Killis, d'Antioche, d'Aza, batanoni, beby, beiedine, baffetas. boucassin, bours de Damas, de fil, de soie, boutane, caissie, demi-calambiar, cambraisine, canavas, cannessou, chacandou, chebini, cliimoni, cilara, cotony. demitte, Diarbekir, embabe, escamitte, gourdis, guinées, indienne, indienne chaffarcany, indienne valeby, Jérusalem, manouf, malhaur}', niatalie, mangarbine, Merdin, moncayars, de montagne, mouchoirs, mousseline, orpha bleue, de Sousse, tailloles, tanany, tentaury. — Voir mon volume sur le xvii' siècle (Appendice, p. xxiv-xxv) pour les noms employés au XVII* siècle.

tions pendant tout le xviii'' siècle ne dépassèrent jamais quelques milliers de livres.

Quant aux denrées du Levant deux d'entre elles, à la fin du du XVII» siècle, les blés et les cafés, avaient une influence sérieuse sur l'alimentation et la vie économique du royaume. C'était incontestablement les deux commerces les plus difficiles du Levant. En Turquie les négociants ne pouvaient faire leurs achats qu'avec des permissions de la Porte ou la tolérance des pachas ou des commandants locaux, souvent difficilement obtenues et chèrement achetées. En France, ils étaient gênés par une législation changeante et ne trouvaient qu'un débouché irrégulier. Dans l'histoire si complexe du commerce des blés au xviii* siècle (1) Marseille fournirait la matière d'un des chapitres les plus importants et les plus intéressants. Comme l'a dit justement un des maîtres actuels de l'histoire économique, H. Hauser, cette histoire ofi're pour chaque province une série de problèmes divers à élucider. La situation de la Provence, pays de récolte souvent en déficit, le plus exposé peut-être à la disette dans cette France où la récolte était communément surabondante, était déjà particulière. Dans la Provence même, celle de Marseille port franc, enlrepôt toujours abondamment pourvu de blés étrangers, en mesure d'alimenter les provinces voisines en cas de besoin, était unique dans le royaume. Depuis des siècles le Levant et la Barbarie lui fournissaient de précieux approvisionnements.

C'est en raison de cette situation que Marseille, en dehors et à côté de la législation si touljue relative au commerce des grains, législation d'expédients, dictée par les circonstances bien plus souvent que par des principes arrêtés (2), fut dotée

(1) Voir : Georges Afanassiev. Le commerce des céréales en France au xviii" tiède. Trad. Paul IJoyer Paris, Picard, 181)4, in-8" ; -- Letacoiinoux. Les $iihsi»lani:es et le commerce des grains en BrcUnjne an XVIII" siècle. Hcnncs, iinprim. Oherthur, In-H* ; — La question des subsistances et du commerce des grain» en France au xviii» siècle. Hev. d'hist. mod. et coiitemp. mars 1907 et comiite» rcnduH des séuiiccH de la Société d'Iiistoire moderne, mars, avril, mnl. 1WJ7. On y trouve la Biblio^^raphie de la question. — Louis Vinla. La question des grain» et de leur commerce à Toulouse au xviii» siVc/c. Toulouse. Privât, In-H".

(2) Avec In préoccupation exclusive jusqu'en 17(>4, d'assurer les besoins de* connommatrurs, puis, sous l'influence des physiocrntes, en y mêlant le souci d'asfturer des débouchés aux producteurs.

d'une législation spéciale plus inspirée peut-être par des principes constants. Deux idées la dominaient, en effet : respecter les privilèges du port-franc, laisser aussi le plus de liberté possible aux négociants pour assurer les subsistances de la ville qui ne pouvait guère compter sur la Provence, souvent celles de la Provence même et parfois celle des provinces voisines.

Jusqu'à la peste de 1720, les négociants avaient même joui d'une liberté complète relativement aux blés étrangers. En 1723 fut institué, sous la direction des échevins, un Bureau d'abondance qui fonctionna jusqu'à la Révolution. Dès lors la liberté du commerce fut limitée. Les échevins, en vertu de l'arrêt du 8 octobre 1723, ne devaient permettre l'exportation de Marseille que quand le Bureau contenait une certaine quantité de grains. Les négociants se plaignirent de leur rigueur à plusieurs reprises. En 1728, ils leur reprochaient d'empêcher la sortie, bien que la quantité fixée en 1723 fiât dépassée de 40.000 charges. D'autre part, les blés ainsi retenus risquaient au bout d'un certain temps d'être avariés. Le problème de la conservation des approvisionnements ne fut jamais résolu au xvin^ siècle. En 1746, un sieur Bourre envoyait à Maurepas le plan d'un magasin. Il exposait que la communauté de Marseille subissait des pertes considérables par la nécessité de renouveler fréquemment ces approvisionnements et que la même impossibilité de conserver les grains empêchait les négociants de s'adonner à ce commerce (1). En 1761, un sieur Savy préconisait deux magasins à la manière d'Italie, construits sur deux terrains qui ne rapportaient rien au roi, à la Tourelle et sur la plaine déserte du Pharo. En 1777, le contrôleur-général recevait un projet de fosses à l'instar de celles de Sicile (2).

Les approvisionnements de blés étaient onéreux; leur affluence à Marseille les rendait inutiles, le Bureau renonça en fait à faire des achats depuis 1745, son rôle se borna dès lors à une surveillance peu gênante du mouvement des grains (3). Ainsi, Marseille jouit jusqu'à la Révolution dune liberté très grande d'introduction et de réexportation des blés étrangers dans son

(1) 22 août 1746. Aft. étrang. Mémoires : Les édifices proposés ne sont autre chose que les greniers à poires que M. lielidor, dans son Architecture hydraulique, T. i, Liv. II, chap. i, p, 319, appelle poires d'Ardres parce qu'elles ont été exécutées à Ardres, près Calais.

(2) 10 mars 17(51 et 16 février 1777. Arcti. des B.-du-Rh. C, 2341.

(3) Afanassiev, p. 406-408.

port hanc. Un moment l'édit de juillet 1764 les avait assujettis à un droit de 1/2 o/o à la sortie que le ministre présentait plutôt comme un droit de statistique ; l'arrêt du 12 septembre 1773 l'avait supprimé. Un moment aussi la déclaration du 23 décembre 1770 avait enlevé à Marseille sa qualité de ville étrangère pour le commerce des grains, mais celle du 22 avril 1773 la lui avait rendue. Même le fameux arrêt du 18 septembre 1774, sur la libre circulation des grains, promettait aux négociants qui se livreraient au commerce d'importation des grains des distinctions que les Marseillais se promirent aussitôt de mériter.

Ils auraient voulu jouir aussi de la liberté d'exporter les blés de Provence, malgré l'insuffisance trop fréquente des récoltes (1). Ils soutenaient que Marseille « rendait au centuple en blés du dehors » ce qu'elle pouvait demander à la province. « Lorsque le cultivateur de Provence, disait la Chambre du commerce, vient vendre avantageusement en cette ville le blé de première qualité qu'il recueille, elle lui procure en même temps le moyen d'en acheter d'autre pour se nourrir d'une moindre qualité et de faire entrer dans le royaume des approvisionnements d'une autre espèce par l'avantage qu'il trouve dans le prix de son blé (2). » Cette seconde liberlé les négociants l'avaient possédée jusqu'en 1764, mais ils ne purent se soustraire à l'application de l'édit de juillet qui déclarait suspendue la liberté d'exportation des blés dès que le prix du quintal dépassait 12 livres 10 sols. Chose curieuse, l'édit libéral du contrôleur Laverdy gênait Marseille comme, quelques années auparavant, l'arrêt de 1759 sur les toiles de coton. C'est que le régime de la ville présentait cette particularité bizarre : en temps de prohibitions, elle bénéficiait d'exceptions ; soumise au régime commun quand on accordait des demi-libertés, elle perdait au change. Pour conserver l'entière liberté du commerce des grains du dehors en même temps que sa franchise, la ville fut heureuse d'obtenir d'être traitée comme étrangère. A partir de 1764. les grains de Provence qui y étaient expédiés payèrent les droits de sortie comme s'ils passaient à l'étranger. En 1771 le contrôleur-général Terray consultait la Chambre au sujet de l'exécution de l'édit de 1764.

(1) Cent jMJur y remédier qu'une série d'arrêts du conseil exemptent de tous droItH pendnnt un nu les ({rnins trunsportés des provinces du royaume eu Provence: Il inni 17.11, H juillet 1732, 17 août 17:»4, 17 juillet 17.1(i, 1(> juillet 1737, 1" juillet 1738, etc.. Il, 60,51,52, etc... Cf. Afanussiev, p. 141.

(2) \:> n<»venil>re 1771.

Fallait-il maintenir le taux de 12 livres 10 sols comme limite pour la liberté d'exportation ou l'abaissera 8 livres ou 8 livres 10 sols V C'était répo([uedu Pacte de famine ; les préoccupations à l'égard des subsistances étaient redevenues très vives et la liberté accordée en 1764 paraissait trop grande. Suivant la Chambre, le prix de 12 livres 10 sols n'était jamais atteint dans les provinces de l'intérieur à cause de l'éloignement des ports et de la qualité inférieures des blés; là le taux limite pouvait être abaissé à 10 francs. Pour les provinces méridionales, dont les blés donnaient pour la fabrication du pain 25 o/o de plus que ceux du Ponant, le prix de 12 livres 10 sols était fréquemment atteint, il ne fallait donc pas le changer. En fait, disait elle dans une autre lettre, depuis l'édit de 1764 il n'arrivait presque jamais que Mar seille pût tirer des blés de Provence et les échanger, comme auparavant, contre ceux du Levant (1).

Enfin, les Marseillais auraient aussi désiré recevoir par cabotage les grains des autres provinces, c'est-à-dire ceux du Languedoc, avec permission de les réexporter. Dans une lettre à Turgot du 3 octobre 1774, la Chambre soutenait que, jusqu'à l'édit de 1764, ces blés avaient pu venir à Marseille. Tout en demandant le traitement de ville étrangère, elle sollicita en vain une exception à cet égard. L'arrêt du 14 février 1773 la déclarait encore fermée au cabotage comme port étranger. Tout ce qu'elle obtint par celui du 12 septembre 1773, c'est que les blés nationaux pussent entrer à Marseille à destination de la Provence, munis d'acquits à caution. L'arrêt de 1774 sur la libre circulation lui donnait l'année suivante de vaines espérances et lui faisait tenter de nouveau d'inutiles sollicitations (2). En définitive, si la législation n'avait pas été aussi favorable à l'essor du commerce des blés que les Marseillais l'eussent désiré, elle avait du moins laissé très libre le trafic des blés du dehors. Grâce à l'arrêt de

(1) 15 novembre 1771 et 9 novembre 1770. Lettres à Terray.

(2) L'arrêt du 14 janvier 1775 maintenait les acquits à caution établis par celui de 1773 et celui du 12 octobre de la même année relatif au cabotage contenait encore des dispositions spéciales au port franc. Bientôt Necker, qui voulait empêcher l'exportation des grains nationaux, se préoccupait avtc l'intendant Montaran des facilités laissées pour faire des expéditions frauduleuses ; ils se plaignaient des abus commis en 1775 et 1770 grâce à la complaisance de Turgot et consultaient l'intendant de la Tour sur l'opportunité d'une suspension complète de la sortie des blés de Provence pour Marseille. La Tour répondit qu'il ne croyait pas aux exportations frauduleuses. Pour le régime particulier de iMarseille, voir Afauassiev, p. 278-282, 372-75, 406 408, 438-444.

1723, écrivait la Ciiambre en 1771, la ville est parvenue à faire un entrepôt général des hlés autrefois établi à Villefranclie, Nice, Gênes et Livourne qu'elle a fait tomber. Elle a eu toujours une abondance continuelle de grains et un approvisionnement assuré pour le royaume (1).

Dans leurs Concessions les Compagnies d'Afrique avaient fini parobtenirdes facilités d'exportation inconnues au xvii*siècle(2j. En Turquie, les conditions de la traite des blés restèrent toujours très difficiles et très instables. Poussés par les ministres toujours très inquiets des subsistances, les ambassadeurs ne cessèrent de travailler vainement pour obtenir un régime assuré (3). Plus encore qu'en France, les grains étaient considérés comme marchandise de contrebande. Ils ne pouvaient être exportés qu'avec des permissions particulières, toutes temporaires et même limitant les quantités. Chaque année, à chaque moment, la traite dépendait des circonstances, d'émeutes populaires plus ou moins spontanées, du caprice ou de l'avidité des ministres et des officiers de la Porte.

En 1723, Bonnac avait pu se flatter un moment d'obtenir une permission générale et permanente, moyennant le paiement d'un droit de sortie fixe de cinq parats par quillot, désigné sous le nom de bedeat. Mais les pachas et commandants locaux ne voulaient pas renoncer aux donatives ordinaires. Dès la fin de 1723 la permission était révoquée. Depuis lors, la correspondance des ambassadeurs est pleine de détails sur leurs négociations au sujet du bedeat, plusieurs fois rétabli et toujours bientôt supprimé. Les ambassadeurs obtinrent plus facilement de la Porte des permissions temporaires et limitées. Les Marseillais n'étaient pas toujours d'accord avec eux, ni avecles ministres, au sujet de l'opportunité de ces négociations et des donatives faites pour leur réussite.» La tolérance des agas et commandants suffît (4).

(1) Cependant les ))lés élaieiit plus clicrs à Marseille qu'à Aix. Voir : Table de* prix du blé froment à Aix et à Marseille de 1766 ù 1770 (Afanassiev, p. 546). Prix moyens en avril et en octobre : à Aix, 12 liv. 10 s. et 12 1. 2 s. ; à Marseille, 13 liv. 8 h. et l.'i 1. 2 s. le quintal.

(2) Voir mon llittoire de» ilubl. et du comm. français dans l'Afrique barbaretque, V« MIcs de l'index.

(3) Des AlleurH H'intéresHe pcraonnellemcnt ù la traite. 11 fait de {{rands HclintH de compte ù demi avec kon confident, le ni-{{ocianl (îuys Le ministre H'en C'tonnc avec ruisoii, 24 Junv. et 28 août 1752. Arcli. nat. mur. IV, 11)0. — Cr, ir 1U4, 2.'» Junv. et 8 mur» 1751.

(4) De Tott, Mémoittê. T. iv, p. 1/3: détailii au sujet de la cunuivcuce des offlcleni turcs.

Voilà les raisons à opposera M. de Villeneuve », écrit la Chambre de commerce en 1731. D'autres fois, c'est elle qui demande que l'ambassadeur travaille au rétablissement du bedeat. La bienveillance du capilan pacha était particulièrement utile à cause des ordres secrets qu'il pouvait donner aux commandants des sultanes et galères en croisière pour surveiller les côtes.

La traite des blés resta toujours très localisée. Il ne fallait pas songer à l'Egypte. Les échelles de Syrie ne donnaient presque rien, saufparfois celle d'Acre. Detempsen temps, sur les côtes de Caramanie,àlapointe sud de l'Anatolie, les capitaines pouvaient faire des chargements clandestins. Les côtes voisines de Smyrne fournissaient parfois des cargaisons entières à plusieurs bâtiments. Dans les îles de l'Archipel, la traite fut souvent très active dans la première moitié du xviii*' siècle; Candie fut aussi un important marché. L'ambassadeur Castellane écrivait à Maurepas une curieuse lettre au sujet de celte île en 1745. Des Français après les Napolitains avaient tenté la pêche du corail à Candie. «Il pourrait être bon, disait le ministre, d'accepter les propositions du reis effendi de nous donner le privilège exclusif si, à l'imitation de ce qui a eu lieu en Barbarie, nous devions avoir aussi ensuite la traite des grains, ce qui serait plus solide que l'établissement passager du bedeat.» La Turquie d'Europe, surtout les plaines de Thessalie et de Macédoine (1), fournissaient les plus nombreuses cargaisons. Les capitaines allaient les prendre à Salonique ou dans les ports secondaires dépendant de cette échelle, tels que Volo. Ils chargeaient aussi des grains en Morée.surles côtes d'Albanie, à Larta, dans de petits ports ou des havres écartés.

Malgré les difficultés, la décadence économique de la Turquie, les grands besoins de Constantinople, le commerce des blés eut, pour l'époque, une grande activité, car les Français n'étaient pas les seuls à le faire. Pour eux, il dépasse toujours en importance la traite de Barbarie, même aux plus beaux temps de la Compagnie royale d'Afrique. De 1740 à 1770, les achats de celle-ci, sauf pour trois années, furent toujours inférieurs à 40.000 charges de 300 livres ou 120 kilogrammes (2). Le Levant en fournit à Marseille plusieurs centaines de mille et sauva plusieurs fois les provinces du midi de la disette, comme en 1729. De 1740 à 1764,

(1) Voir Félix de Beaujour. Tableau du commerce, t. i, p. 109-134.

(2) Voir mon Histoire des établ. et du comm. français dans l'Afrique barbO' resque, p. 526-27 et l'iudex, v° Blés.

il n'y eut plus pour le royaume d'années de « disgrâces remarquables dans les récoltes » comme le disait un mémoire de 1766. Pourtant il était entré, année commune, à Marseille 234.100 charges de blé du dehors, c'est-à-dire surtout du Levant, dans les quinze dernières années de cette période, soit 280.000 quintaux métriques. Au prix souvent atteint ou dépassé de 25 livres la charge, la valeur moyenne annuelle aurait été de 5.850.000 livres. Les statistiques de la Chambre, dont les évaluations étaient inférieures à la réalité, donnent 6.897.000 livres pour l'année 1753. L'intensité du trafic atteignit son maximum dans les dernières années du règne de Louis XV. D'après V Encyclopédie méthodique, Marseille était alors « devenue l'entrepôt de la Méditerranée ; tous les négociants faisaient venir à l'envi des blés de toutes parts; c'était un flux et un reflux annuel d'environ 600.000 charges de blé et une circulation de 18 à 20 millions. Bérenger écrit vers 1780 dans ses Soirées Provençales : « Marseille se trouve en état de porter des secours dans toutes les provinces et royaumes qui manquent de grains. L'Espagne, le Portugal, la rivière de Gênes sont annuellement dans ce cas. » Les années qui précédèrent la Révolution furent au contraire une période d'accalmie. Les statistiques de la Chambre ne donnent qu'une valeur de 1 .307,000 livres pour 1786, une moyenne de 715.000 livres pour 1787-89 (\). C'est pourquoi les denrées alimentaires n'occupent alors qu'une place bien secondaire dans l'ensemble des importations du Levant.

Autant le commerce des blés était resté difficile et entouré d'obstacles en Turquie, autant le négociant courait de risques de pertes, par suite de fausses prévisions sur les récoltes, de surabondance sur le marché de Marseille comme lors de la crise de 1730, ou d'avaries de cargaisons. Mais, quand il pouvait vendre son blé, l'écart souvent très considérable entre le prix d'achat dans les échelles et le prix de vente à Marseille pouvait lui assurer de superbes bénéfices . Le commerce des blés, plus que tous les autres, était une spéculation pleine de risques mais souvent très heureuse.

A la Hn du règne de Louis XIV, le café était devenu l'objet essentiel du conimerce des Français en Egypte. Leurs achats

(I) Voir arch. deii H.-duHli., C, 2433-.')7, États hcbdomndnircs doHt)lc.s nirlv6» h Mamcillc ailre»NVit U l'Iiiteiulunt par les iiitciultint.s de lu santé (1771, 1787-8»>.

s'étaient élevés à 1 .077.000 livres en 1700, à 3.576 000 livres en 1715. Le goût de la brune boisson se répandait rapidement dans les grandes villes et particulièrement à Paris. Pourtant, depuis 1700 surtout, les exigences croissantes des milices étaient devenues bien gênantes pour les négociants. Puis, en 1713, des défenses sévères de la Porte avaient probibé toute sortie ; l'approvisionnement de Constantinople semblait menacé par les progrès de la consommation européenne (1). Il fallait risquer de grosses dépenses pour obtenir une tolérance précaire. C'est pourquoi une compagnie de Saint-Malo avait été encouragée à fonder un établissement à Moka, en 1712, et à transporter les cafés par le Cap. Le commerce des Français au Caire avait été fortement atteint: les importations étaient tombées à 425.000 livres pour la période 1718-1720.

Un effort décisif fut tenté par l'ambassadeur d'Andrezel, pour faire cesser la probibition . 11 obtint, en effet, un catcherif du G. S., publié au Caire en 1726, qui laissait libre la sortie du café, moyennant le paiement des droits d'usage, après qu'il en aurait été expédié 6.000 balles à Constantinople. Les vaisseaux de Djedda affluèrent de nouveau à Suez avec leur ebargement. On espérait que le commerce du Caire allait « reprendre son ancien lustre. » Malheureusement le commerce des cafés du Levant rencontrait au même moment en France deux nouveaux obstacles (2). La nouvelle compagnie des Indes avait obtenu en 1723 le monopole de l'introduction des cafés dans le royaume. Les Marseillais ne conservaient plus que le droit d'introduire et de consommer les cafés du Levant dans leur territoire Puis, vers 1730, les cafés des Antilles firent leur première apparition en France. Les négociants avaient obtenu en 1732, malgré la compagnie des Indes, la permission de les apporter dans les principaux ports pour les réexporter. En 1736-37, leur introduction avait été autorisée dans le royaume, mais Marseille avait été exclue formellement en 1746 du nombre des ports par lesquels elle était permise. Ainsi les Marseillais avaient été poussés à chercher un écoulement pour les cafés coloniaux dans les pays méditerranéens et dans le Levant même. Le commerce des cafés du Levant continua donc de décliner. Les arrivages à Marseille

(1) Voir mon volume sur le xvii» siècle, p. 413-414. — Votjaqc de V Arabie heureuse par l'Océan Oriental. . . avec... un Traité historique tie l'oriyine et des progrès du café. Paris, 17t5.

[2) Voir ci-dessus, p. 204-20, pour tout ce qui suit.

tombèrent en nioj'enne à 300.000 livres pour les cinq années 1737-41

Cependant la Chambre du commerce profita du déclin de la compagnie des Indes pour obtenir la liberté d'importation des cafés du Levant en 1767, deux ans avant la suppression de son monopole. Mais les difficultés étaient redevenues très grandes en Egypte. Les défenses de la Porte étaient fréquemment renouvelées ; elles avaient été précisément très rigoureuses en 1767. Au Caire même, les révolutions, les tyrannies et l'avidité des Mameluks devaient finir par amener l'abandon de l'échelle par la nation en 1777 (1). Le commerce du café ne put jamais se relever ; pour les quatre années 1786-89 la moyenne des achats ne fut que de 480.000 livres. Les Marseillais vendaient dans les échelles beaucoup plus de cafés des Antilles.

Le riz aurait certainement pris plus de place dans le commerce marseillais et dans l'alimentation française si l'exportation n'en avait été plus rigoureusement interdite encore que celle des autres denrées alimentaires de Turquie. Le delta du Nil était le grand centre de culture ; l'échelle de Damiette, le principal et presque l'unique marché. Beaucoup de caravaneurs en prenaient chaque année des cargaisons pour la Syrie, Constanlinople, Smyrne ou d'autres ports du Grand Seigneur. Mais ce n'était que par tolérance ou par subterfuge que des capitaines pouvaient prendre des chargements à destination de la chrétienté. Les achats de riz clandestins furent souvent l'occasion ou le prétexte d'émeutes pour la population turbulente de Damiette (2). Néanmoins le trafic avait pu être assez intense par les temps favorables Pour les années 1751-55 la moyenne des arrivages à Marseille avait été de plus de 800.000 livres avec un maximum de 1.022.000 en 1753 (3). M;iis les troubles d'Egypte avaient encore exercé leur funeste influence ; on relève en 1786 une dernière traite assez importante; de 304.000 livres en 1786, puis les achats cessent complètement les trois années qui suivent.

Aujourd'hui, parmi les produits alimentaires exportés du

(1) Voir cl «k'Hsus, p. 3(M»-:n(). — Au sujet du cnfé, voir Olivier. Voijage dans Vempire Olhuman. T. ii. p. HMJ-IHO cl 18()-«>3 - Wcllcr. Essai sur l'hisluirc du café l'arl», 18(>«.

(2! Voir mon volume «ur le xvir siècle, p. -MH et M7).

(3) Celte iinuéc il en vint beaucoup d'Acre — Arcli. iiat. unir. W .'(85. Méni. âur le cuinmercr du riz, 17ô'i.

Levant en Europe, les fruits secs, figues et raisins, tiennent la première place. Dès le xyii*^ siècle les raisins de Corinthe, de Damas et de Smyrne étaient connus, mais la demande était toujours restée très faible; des années entières se passaient sans qu'il en vint à Marseille. D'ailleurs les fruits, comme les grains, étaient en principe article de commerce prohibé. Mais l'article 62 des Capitulations de 1740 avait ouvert assez largement la porte aux initiatives : « Comme l'empire ottoman abonde en fruits, il pourra venir de France une fois l'année, dans les années d'abondance des fruits secs, deux ou trois bâtiments pour acheter et charger de ces fruits, comme figues, raisins secs, noisettes et autres fruits semblables quelconques. On ne mettra aucune opposition au chargement ni à l'exportation de cette marchandise. » Les négociants essayèrent de profiter de cette liberté relative. Au milieu du xviii^ siècle le trafic devint régulier et dépassa parfois 200.000 livres. Pour les quatre années qui précédèrent la Révolution, la moyenne atteignit 190.000 livres. Quant aux figues du Levant, tout à fait délaissées avant 1715, ce n'est qu'aux dernières années du règne de Louis XVI qu'il faut faire remonter les débuts de leur importation en France ; il en vint à Marseille pour 41 .000 livres en 1788, pour 54 000 en 1789. Les tabacs du Levant différaient trop de ceux des Antilles pour être du goût des consommateurs français. D'ailleurs, depuis le xvii* siècle, le commerce de ce produit était très étroitement réglementé en France. L'arrêt du conseil du 15 janvier 1671 l'avait assujetti à l'entrepôt à Marseille. En 1674, Colbert en avait afi'ermé la vente pour tout le royaume et même, après le dernier rétablissement de la franchise du port de Marseille, en 1703, l'entrepôt du tabac maintenu était resté sous la surveillance des commis de la ferme. Les Marseillais se plaignirent fréquemment des entraves apportées par les fermiers à leur commerce de réexportation en Espagne et en Italie, le seul qui leur restât. Aussi les achats de tabacs dans les échelles furent souvent nuls, presque toujours inférieurs à 50.000 livres. Enfin, dès 1715, il ne subsistait plus aucun vestige de ce vieux commerce des épices qui avait longtemps survécu pourtant à la découverte de la route du Cap. Au xv!!!*^ siècle l'Egypte et la Syrie même n'en recevaient plus assez pour leur consommation' par le golfe Persique et par la mer Rouge. Dernier cycle d'une longue évolution, c'est aux Européens que les sujets du G. S. devaient désormais acheter ces épices accaparées par les compagnies des Indes et produites dans les colonies.

Au total les importations de denrées alimentaires avaient tenu plus de place dans le commerce du Levant au xviii«= siècle que ne le feraient supposer les chiffres des dernières années ; la médiocrité accidentelle des achats de grains, la décadence du trafic des cafés et des riz les avaient fait baisser bien au-dessous de ceux qui avaient pu être atteints à d'autres moments.

Les drogueries venaient au dernier rang pour l'importance totale du trafic, après les trois autres catégories d'importations. Même, en enlevant de la liste celles qui étaient employées dans les industries et méritaient d'être classées dans les matières premières comme les gommes, alizaris, sel ammoniac et natron , la moyenne des achats serait tombée à 500.000 livres seulement pour les années 1786-89.

Cependant la nomenclature des drogues fournies par le Levant restait aussi longue qu'au xvii" siècle et les mêmes étaient demandées par les apothicaires du temps de Louis XVL Marseille en vendait dans toutes les parties du royaume. Les deux inspecteurs cribleurs nommés chaque année par la communauté, désignés sous le nom de grabeleurs, étaient chargés de s'assurer de leur pureté et en délivraient des certificats. La plus recherchée était le séné, dont le commerce avait toujours été exposé à toutes sortes de péripéties et de fluctuations, comme celui des autres marchandises qu'on tirait d'Egypte. La vente en était monopolisée par des fermiers qui cherchaient à en tirer des bénéfices exagérés. Même autour de 1750, les douaniers juifs favoris des beys, qui les possédaient, avaient pu forcer la nation française à leur acheter la récolte à des prix excessifs (1). Les achats avaient pu monter jusqu'à 522.000 livres en 1739 ; ils ne furent plus que de 130.000 pour chacune des quatre dernières années de l'ancien régime, mais le Levant restait le seul fournisseur du royaume. Au même moment la scammonée d'Anatolie était l'objet d'achats s'élevant à 40.000 livres (2) ; quant à la rhubarbe, le commerce était tout ù fait tombé. En dehors de CCS drogues chères aux médecins de Molière, l'encens était la

(1) AfT. étrnn|{. Le (Jiirc, 5 décembre 173(5. — Aich. uni. lUiir. H", ;M)4, Mémuirc nur lu pnllc du si'iié, 17r>4.

(2) A. H. I)"" Vni/ayc en lAoaiit, p. ]U8-1()9. Ce voyageur, ver» 178(), essaie d'aller recueillir lui-nu*ine de la scammonée dans les montnf{ncs au sud de Smyriie (»uc vinqucux de la tnanionlia, arbrisseau qui rcsscuiblo cm ])ctit au figuier).

seule qui fût l'objet de transactions valant la peine d'êlre notées ; la moyenne atteignit 120.000 livres pour les mêmes années.

En dehors des marchandises de toutes sortes, le Levant continuait à fournir aussi des curiosités (1). Les amateurs et collectionneurs n'avaient pas cessé de mettre à contribution leurs correspondants des échelles, ambassadeurs, consuls ou négociants. Pendant plusieurs siècles, l'Asie occidentale fut ainsi, pour les érudits ou les curieux de l'Occident, une mine inépuisable de vestiges de l'art ou de l'industrie de l'antiquité, d'objets et d'animaux rares.

La Bibliothèque et le Cabinet du roi avaient donc continué de s'enrichir des dépouilles de l'Orient. Colbert avait créé une tradition toujours suivie jusqu'à la Révolution. Les ministres s'intéressaient aux efforts des bibliothécaires du roi, parmi lesquels se distingua, au début du règne de Louis XV, l'abbé Bignon, qu'on a pu appeler un ministre de l'archéologie. Ils ne s'en remettaient pas au zèle toujours en éveil des ambassadeurs, des consuls ou des religieux. Des missions spéciales d'archéologues suivirent sous Louis XV celles du temps de Louis XIV. Bignon s'adressa d'abord au vieux Paul Lucas. Puis, en 1727-28, il organisa avec soin la mission des abbés Sevin et Fourmonl, dont on attendait des résultats décisifs. Sevin écrivait à Maurepas le 2 avril 1729 : a II est temps de songer sérieusement à sauver du naufrage le peu de monuments en toutes espèces qui restent

aujourd'hui dans le Levant Il serait à souhaiter que ceux

qui nous ont précédés dans ces sortes de recherches eussent mieux rempli les vues qu'on s'était proposées. Malheureusement, parmi les personnes sur lesquelles on s'est reposé en différents temps de cette commission, les uns ont manqué de lumières, les autres de dignité et les troisièmes de désintéressement (2). » Jugement un peu dur et sévère pour les missions antérieures. Sevin et Fourmont purent se rendre compte à leurs dépens, malgré la fécondité de leur mission, de la difficulté des recherches dans le Levant et des déboires qui y attendaient les cher-

(1) Voir ci-dessus, p. 215-216.

(2) Bibl.nat., nouv. acq. fr. 5384. Mission de Sevin et Fourmont en Orient, Î1281730. — Voir à leur sujet la correspondance de Villeneuve (Mss. fr. 7182). — Relation de leur voyage dans les mémoires de l'Acad. des Inscr. T. vu, p. 344 et suiv. — H. Oraont, Missions archéolog. franc, en Orient, aux xvii« et xviu* siècles, 1900 (Coll. de doc. inéd.).

cheurs. Après eux, les recherches continuèrent (1) ; Peyssonnel, secrétaire de Villeneuve et de Caslellane, s'y distingua particulièrement. Guérin, marchand de Smyrne, qui y fut employé, obtint en récompense de ses services un brevet d'antiquaire du roi, puis celui de secrétaire-interprète de S. M. et une pension de six cents livres (2).

Mais les ambassadeurs, consuls ou négociants n'avaient pas seulement à s'occuper des curiosités; ils recevaient souvent de leurs correspondants des commissions pour des achats de marchandises, denrées ou drogues, particulièrement recherchées. Il y avait aussi pour ces produits spéciaux un service du roi.

Ainsi les dames faisaient grand cas du baume du Levant, bien supérieur à celui du Pérou. Son mélange avec un jaune d'œufet de l'esprit devin composait un fard excellent, mais cette drogue précieuse était tellement sophistiquée que bien peu de personnes pouvaient se flatter d'en acheter de pur. C'est pourquoi madame de Pompadour prenait toutes ses précautions pour en être assurée. D'ordre des ministres, les ambassadeurs se mettaient pour elle en campagne. Des Alleurs, Vergennes, s'acquittèrent avec empressement de ces commissions. Le café risquait d'être sophistiqué à Constantinople aussi bien qu'à Marseille, c'était au consul du Caire qu'était confié le soin de faire la provision du roi en café de Moka a du plus ancien et du meilleur ». On en commandait à la fois huit à douze balles montant à près de 6.000 livres. Mesdames, filles de Louis XV, faisaient leur commande à part, 700 livres en 1770, plus de 1.800 en 1784,

Le service du roi consistait encore en achats de peaux de maroquin pour sa Bibliothèque, de chevaux pour ses écuries. Les demandes de maroquins se succédaient assez fréquentes. En 1729, Maurepas donne au consul d'Alep l'ordre d'acheter 2.000 peaux; il le renouvelle en 1733; coût chaque fois près de 4.(M)0 piastres; en 1730, 400 peaux pour le bureau des alfaires étrangères font une dépense de 1.370 piastres. Les achats de chevaux sont répétés moins souvent parce qu'ils sont fort difficiles et coûteux. l'^n 177r), on décide d'envoyer deux piqueurs du

(1) w Comme If sieur Scvin a f*piiis^' tout ce qu'il y avait de bon en ce j^enre à Constantliioph', iiouh iic pouvons eu faire des ae(|uisitious que par le moyen de» coiihuIh et des rcliKieux r^-paudus dans les dilT^rentes parties du Levant et je trouve que leur» o|)ériiti(>nH sont fort lentes. ». N'illeneuvc à Maurepas, octobre 17.10 M»», fr 71K.1 .

(2) Kn IW), le ministre Berrycr lui refuse un l)énéllce pour son fils et une dot pour une de sen llllc». Arcli, des I).-du-Hli., C, 2:)1» (28janv. 1760).

roi, Geerts et Cusin, pour acheter des chevaux d'Arabie au Caire ou dans les environs. Le consul avait déclaré l'opération possible. Arrivés au Caire en 1777, les piqueurs apprennent qu'il leur faudra se rendre à Moka pour trouver des chevaux appartenant « au roi du Hyemen qui seul en fait commerce ». De plus, par suite de la difficulté et du danger de les transporter par la mer Rouge, il sera nécessaire de les faire passer par le Cap. Nos deux envoyés finirent par renoncer à tenter une équipée aussi aléatoire. Ils s'en allèrent à Acre et à Damas parce que treize ans auparavant un autre piqueur de la grande écurie, Parson, avait pu se procurer sept chevaux dans le Sud de la Syrie.

Les matières premières du Levant, textiles ou autres, se répandaient dans toutes les parties du royaume. Mais il y avait avantage évident à les traiter sur place, malgré la cherté de la maind'œuvre, bien compensée par l'économie d'énormes frais de transport. C'est pourquoi leur abondance avait suscité l'établissement d'industries en l^rovence et surtout à Marseille. Ce premier essor industriel du grand port français, déjà très remarquable (1) au moment où la Révolution allait le ruiner, aurait été plus brillant si le régime du port franc n'eût .grandement gêné les fabricants pour l'écoulement de leurs produits dans le royaume. En revanche, il les favorisait pour les vendre au dehors. Les anciennes industries de Marseille travaillaient surtout pour l'exportation; le Levant, comme débouché, exerçait sur elles une nouvelle influence des plus heureuses. Il reprenait transformées une partie des matières brutes qu'il leur avait envoyées. On verra que d'aulres industries vendaient aussi leurs produits dans les échelles sans leur avoir rien demandé pour leur labricalion.

(1) Les fabriques y ét.iient assez importantes pour que leur approvisionnement en combustible fût difficile avant même l'emploi des machines à vapeur et bien que beaucoup n'en eussent guère besoin. Le bois et le charbon de bois manquaient en Provence. On en faisait venir de Sardaigne, de Corse ou des côtes de l'Adriatique. Une importation de charbon du Levant figure en 1789 pour 734 000 livres. On commence à exploiter les lignites du bassin de Gardanne et, en 1762, des fabricants soutiennent un curieux procès contre les chanoines de Saint-Victor qui veulent leur défendre l'usage du charbon de pierre (HH, 38).

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