LE LEVANT ET LES INDUSTRIES FRANÇAISES
A l'heure actuelle la France vend en Turquie une très; grande variété de marchandises en faible quantité ; elle en achète en petit nombre pour de plus grosses valeurs. Autrefois les rôles étaient complètement renversés : les articles d'exportation dans les échelles étaient beaucoup moins nombreux que ceux qui étaient apportés du Levant. S'il était vrai que les matières premières destinées à l'industrie constituaient la plus grosse masse des retours des échelles, on pouvait dire aussi que les produits des manufactures du royaume étaient au premier rang des envois. Cependant leur prépondérance était beaucoup moins marquée. Au lieu des cinq sixièmes du total, leur valeur n'atteignait même pas la moitié ; les denrées coloniales et les matières premières avaient pris une grande place dans les cargaisons (1).
Nombreux étaient les objets fabriqués demandés par les Turcs aux Européens et particulièrement aux Français, mais les draps passaient (2) avec raison, pour l'objet essentiel du commerce de sortie. La perte de leur débouché eût entraîné la ruine absolue du commerce. Le commerce des draps français ne cessa de progresser pendant les deux premiers tiers du xviii*" siècle, grâce aux progrès de la consommation turque et surtout au discrédit des draps anglais et hollandais. On a vu
(1) Moyenne des exportations pour 17H8-89: objets fabriqués, 8. 14.'). (M)01ivres ; denrées, (i.'ilNI.CMK) ; niatièrcs premières, .'i .(>()(). (K)() ; métaux, .'ïKO.OOO (d'iiprés IcM cliifTres de lu C^liunil>re inférieurs ù la réalité).
1*2) A coN.sLi.TKH : Monin. Kssai sur l'hisloiie adwinhlratioe du Languedoc, H5H,'>-17I», l'aris, Hachette. \HH4, in-K"; — H<iissonnadP. Colbeit, son sysiènie et le» enirefuite» induitlrirllcx d ICIiil en I tinguedoc, \VA\l-W.\. Annales du Midi, IttOÏ, t. XIV ; — I.a reslitiirtilion ri le déneloppemeni de l'industrie en i.nnyuedoc au lenipi de ('.idl>vrl ll>id octobre \\M\. — Sa^nac L'industrie et le commerce de la drii/ierie en France à la fin du xvir et au conimcnceincnt du xviii* »iècle. Hev. d liiKt. niod.et contemp., octobre HM)7. (If. lu /ii7'/ioyni/)/iie publiée
déjà (1) que les Français avaient acquis sur leurs rivaux une supériorité marquée pour la qualité et pour le bon marché, saut pour les draps fins achetés en petites quantités par la clientèle riche.
On fut longtemps persuadé que les progrès marqués dans la fabrication, accomplis depuis le moment où Colberl avait travaillé à l'implanter ou à la développer, étaient l'heureux résultat de la minutie et de la sévérité des règlements. Si l'organisation commerciale des Anglais offrait beaucoup d'analogie avec celle des Français, il n'en était pas de même pour l'industrie des draps. Villeneuve envoyait, en 1731, un mémoire où il constatait que les Anglais n'avaient pas de règlements. « Chaque fabricant fait de son mieux. Son intérêt le porte à bien faire. Quand il fait mal il ne vend pas ses draps ni si bien ni si promptement que son voisin ; par là il est assez puni. » Remarque judicieuse mais dont personne ne songeait à faire l'application aux fabricants français.
Les draps destinés au Levant restèrent soumis pendant tout le xviii* siècle au régime institué par le fameux arrêt du 20 novembre 1708 qui complétait et annulait ceux de 1676 et de 1697. Dans le cours de leur fabrication, ils devaient être visités trois fois par les gardes jurés, présentés ensuite à l'un des quatre inspecteurs des draps du Languedoc, puis visités à Marseille par un autre inspecteur des draps assisté de deux marchands désignés par la Chambre du commerce. L'arrêt du 16 mars 1714 établit à Montpellier (2) un bureau pour la visite et marque des draps du Languedoc destinés au Levant. Chaque balle devait y être plombée et munie d'un certificat de l'inspecteur assisté de deux négociants, sans préjudice de la visite ultérieure à Marseille. L'obligation de celle-ci fut précisée par l'ordonnance royale du 26 mars 1727: l'inspecteur de Marseille devait marquer chaque balle d'un nouveau plomb attaché à celui du bureau de Montpellier et rédiger aussi un certificat. Les expéditeurs de draps,
dans la même Revue, 1902-1903, t. iv, p. 5-15, 89-97, — Pélissler. Histoire de la draperie ù Castres sons l'ancien régime. (Positions de thèses de l'éc. des Chartes, 1904). — Ait", des Cilleuls et Germain Martin. Ouvrages cités au chapitre précédent. En dehors des documents cités dans les notes, voir: HH, GX-7:J; — Arch. des B.-du-Hh. C, 2554-5(>; — Arch. nat. F»» 645. Mémoire" de Montaran de 1746.
(1) Voir ci-dessus, p. 367 et suiv.
(2) A certains égards lu création de cette inspection fut avantageuse aux fabricants, mais Monin a tort de croire qu'elle mit fin au « despotisme de l'inspection marseillaise. », p. 344-45.
non munis des deux plombs et des deux certificats aux échelles, étaient passibles d'une amende de 300 livres par balle et du renvoi des draps à Marseille à leurs frais (1). Les contraventions constatées à Montpellier ou à Marseille pouvaient entraîner la lacération des pièces de draps défectueuses et la fermeture momentanée ou définitive de la manufacture. A partir de 1736, par ordre du conseil, rintendantdu Languedoc, de Bernage, fit publier chaque année la liste des fabricants auxquels il était permis de travailler en draps [)Our le Levant : une première confiscation d'une seule pièce entrainait l'interdiction assurée pour un an ; à la seconde confiscation, c'était la radiation définitive.
Gardes jurés et inspecteurs des draps veillaient avec plus ou moins de vigilance et de compétence à l'exécution des règlements. On accusa souvent les inspecteurs de Marseille, Cauvière père et fils et leur successeur Artaud, de négligence ou de complaisance envers les négociants, voire même de corruption, et la Chambre fut maintes fois gourmandée de ne pas assez stimuler leur zèle (2). La sévérité même des règlements ne devait-elle pas fatalement entraîner le relâchement dans l'application? Quoiqu'il en soit, les résultats des règlements furent bien incomplets et bien précaires. La correspondance est remplie des incessantes plaintes des inspecteurs des draps, des ambassadeurs, des consuls au sujet des défectuosités des pièces, de la teinture, et non moins souvent à propos de diverses fraudes. La plus commune consistait à diminuer de quelques pics la longueur de chaque pièce. D'après une lettre de Péleran, consul d'Alep, du 16 avril 1728, on avait coutume d'accepter les draps des facteurs sans même les mesurer. « Cela facilitait le commerce, dit il, et nous était fort honorable. Mais il y a tant d'infidélité dans Tannage des draps aujourd'hui qu'on les fait mesurer et l'on nous reproche qu'on trouve toujours des manquements sur nos draps, au lieu qu'il y :i un bénéfice considérable sur la mesure des draps anglais. » Villeneuve se faisait l'écho des plaintes de
(1) L'arrÔt du 24 Janv. 1735 ordonna de f,'i''»vcr cIk-kiiio année de noiivenux colni» portant 1» mnr(|uc de rinint-c pour le plonil)n){e des dnips. — Pour les rc({lcmcnt!i spéciaux conccrniint les draps destinés :iu Levant voir HihI. iint. iim». fr. n.7Htf, fol. 4<r2-fi:m (règlements de 1671 n 17r>(i, avec une table).
(2) HH, 7.1. Hfyitire de» jimrnwntn rentliix sur les draps commencé en 1703, fini en /787. (^e sont les Jugements rendus par la Chambre à la suite des procéit-verbaux dressés par l'inspecteur
tous les consuls quand il écrivait l'année suivante au contrôleurgénéral : « C'est le défaut d'aunage qui a empêché nos draps jusqu'à présent de prévaloir à ceux des Anglais à Alep et dans toutes les échelles où la consommation ne se fait pas sur les lieux. » Le contrôleur-général et le secrétaire d'Etat de la marine ainsi que le Bureau du commerce (1) intervinrent souvent pour assurer le respect des règlements et pour rechercher les moyens de les perfectionner. La concurrence entre les fabricants et la surabondance de la fabrication, la baisse de prix qui en résultait, faisaient chercher des compensations. Ces difficultés servaient d'arguments aux partisans des règlements pour en affirmer la nécessité, aux adversaires pour proclamer leur inutilité. D'ailleurs il ne faut pas trop s'arrêter aux plaintes sans cesse répétées des ambassadeurs et des consuls. Ils tenaient à faire valoir leur vigilance et leur autorité et ils exagéraient les défectuosités des draps comme l'inconduite des facteurs des échelles. Si on les croyait à la lettre les progrès des exportations françaises deviendraient incompréhensibles. De plus, à leurs doléances on peut opposer de nombreux autres textes, empruntés même à leur correspondance, sur la beauté et la bonté croissantes des draps de France.
Les règlements relatifs à la fabrication ne furent jamais attaqués avec la même vigueur et par d'aussi nombreux adversaires que ceux qui réglaient les ventes ou limitaient la production (2). Tandis que ceux-ci furent en grande partie abandonnés après 1750, les autres restèrent appliqués jusqu'à la Révolution. Mais l'étroite surveillance établie par le système Maurepas- Villeneuve avait naturellement facilité beaucoup leur exécution. Les plaintes au sujet des défectuosités des draps, des défauts d'aunage et autres fraudes , très fréquentes avant 1735, le deviennent beaucoup moins jusque vers 1760 ; elles se multiplient de nouveau ensuite. C'est une des raisons pour lesquelles beaucoup de gens pratiques , tels que l'ambassadeur Saint- Priest, regrettaient le régime de liberté accordé au commerce du Levant par les Choiseul et lui attribuaient la décadence du commerce des draps sous le règne de Louis XVI. Quelle fut exactement l'influence des règlements sur la fabrication et sur la
(1) Arch. nat. F'*, 58 et suiv. Voir l'inventaire de Bonnassieux.
(2) Voir le chapitre 1. — Règlements généraux concernant les manufactures réunis en 4 vol. in-4", envoj-és aux intendants, (Chambres du commerce, etc., de \TM à 1766. Arch. nat. F*«, 674.
vente des draps? Bien téméraire serait l'historien qui essaierait de la préciser, mais il est trop commode de les condamner en bloc en vertu d'une doctrine. La vérité est que l'organisation d'une époque répond toujours plus ou moins à ses besoins. Sans les règlements il est possible que les draps français eussent acquis la même supériorité sur les draps anglais et hollandais; il n'est pas permis de l'affirmer.
Longtemps les efforts de Colbert et de ses successeurs n'avaient pas été couronnés d'un très grand succès. Ni la création des premières manufactures royales du Languedoc en 1666 et en 1677, ni les encouragements de toutes sortes prodigués aux fabricants, ni les défenses aux capitaines de porter des draperies étrangères dans les échelles, renouvelées en 1692 et en 1693, n'avaient grandement développé l'exportation. La fabrication française était encore trop inférieure; de plus il était toujours difficile chez les Turcs de changer la mode établie. Cependant, au moment où la fameuse enquête des intendants faisait constater la misère et l'épuisement du royaume, les nouvelles manufactures du Languedoc étaient en pleine activité et prenaient enfin leur essor (1).
De 1700 à 1705 la moyenne des envois avait été de 10.300 pièces (2) et la vente de 16.715 pièces en 1705 avait paru extraordinaire; dès lors on redoutait l'engagement du marché. Malgré la guerre les progrès furent plus rapides pendant les dernières années de Louis XIV et on ne manqua pas de les attribuer aux bons effets des nouveaux règlements de 1708 (3). De 1708 à 1715
(1) Voir mon volume sur le xvii* siècle, p. 29(5-298 et 514-515. — Cf. Monin, p. 305-347.
(2) Pour la statistique des e.\portations de draps voir : ii, 4, 17-18 (années 172.')-177H et 17()3-1773); - Arch. iiat. F'2 .')49. Mémoire de Tiiomassin ; - Ibid. mar, \V 440 (années 17()8-17K((). W 428 (années 1749-1755 et 17()3-()7j; - AIT. étran({. .Mém. et doc. France 2(M»5 et 2()()fi (années 1708-1716); — Bibl. nat . mss. fr. 11.789 (années 170H 48;. - Toutes ces statistiques reproduisent celles du Bureau des draps de la Chambre du commerce. Des archives du lUircau des draps il subsiste les registres suivants : Hcçjislre contenant les di'clardtions, t>i»ile et expédition» des eerlif/icatx des draps destinés pour le Levant et antres pai/i éttanyern (rcf{. In-fol. série complète de 1094 à 17(52); — États des draps expédiés pinir le louant (4 reg. 1737-60);— linbriqnes d'entrée et remise des draps 22 rcf(. 173(5-00 ; on y Indique la manufacture d'origine, le nom du négociant qui a déponé les drnps, de celui à qui ils ont été remis).
(3) Moyenne des envois : 1710-20, 22.(500 pièces ; 1721-25, 24.270; 1726-30, 41.400; 1731-:J5. 53.UO0 ; 1736-40. 58 650; 1741-48, 50.000. —Cf. les chiffres relevé» par (icrmain Murlln (p. 105-1(K5), pour 1716-1730. — O'IUguerty Hemartfueu $ur pluêleur» branche» du commerce.... 2* partie, p. 29-31) avait déjà
la moyenne des envois atteignit 21.800 pièces avec un maximum de 32.240 en 1713. En 1710, pour la première fois, le G. S. et sa cour, jusque là clients des Anglais, avaient acheté des draps de la manufacture de Pennautier.
Une crise passagère, en 1715-1716, fit dire que le rétablissement de la paix serait funeste parce que les Anglais et les Hollandais pourraient reprendre commodément leur ancien commerce, mais il n'en fut rien Après la peste de 1720, les expéditions dépassèrent de nouveau 30.000 pièces. Tout d'un coup elles s'élevèrent à plus de 50.000 en 1728 et 1729, à cause de grands achats de blés nécessités par la disette en France. Ce fut une des causes de la crise de 1730 et l'occasion de l'application du système de Maurepas. L'intendant de Bernage et les Étals du Languedoc estimaient la consommation du Levant à 15.000 pièces seulement. Cependant, malgré les avis de l'ambassadeur Villeneuve, l'empressement des fabricants et des négociants faisait monter les chargements jusqu'à 64.731 pièces en 1735.
C'est alors que Villeneuve et son porte paroles, l'inspecteur du commerce Icard, triomphèrent définitivement auprès de Maurepas. Comment tous ces draps pouvaient-ils être vendus, s'il était vrai que la consommation fût limitée à 15.000 pièces ou même à 30.000 comme l'admettait Villeneuve? Pourtant l'inanité de ces évaluations aurait dû être démontrée par ce simple fait qu'en 1736, lors de la première répartition des draps à Constantinople, il fut reconnu, malgré les affirmations d'Icard, qu'il n'y avait que 1065 ballots invendus, 35 de moins qu'en 1729. Les expéditions de draps ne furent pas aussi restreintes qu'on pourrait le croire par les mesures de Villeneuve et de Maurepas. L'élan des fabricants et des négociants ne put être brisé. Même les négociants fuient amenés à envoyer un plus grand nombre de balles pour être plus largement compris dans les répartitions. Aussi, bien que le chiffre de 1735 n'eût plus été atteint, c'est pour les années 1736-41 que la moyenne fut la plus forte avec 58.000 pièces. Mais les négociants se plaignaient que les répartitions eussent diminué la consommation des Turcs;
publié en 1757 un Elat des draps du Languedoc embarqués à Marseille de 170S à 1750 s'élevant à 1.65)2.750 pièces. - En 1714 on autorise Castanier, fabricant deCarcassonne, à faire passer en transit 240 pièces de draps divers à Saint-Malo, pour favoriser le débit au.\ Indes Orientales des draps fabriqués pour le Levant. Arch. nat. F*2 827.
en 1741 les échelles étaient plus surchargées de draps qu'en 1736. Du moins Villeneuve soutenait que son système avait l'ait hausser les prix. La guerre de Succession facilila l'écoulement des stocks, puisque les envois tombèrent à 45.700 pièces pour 1742-46. Mais, comme ils dépassèrent 57.000 pièces pour les deux années suivantes, il y eut une nouvelle accuniulalion de draps à Constantinople en 1749.
Le relâchement dans l'exécution des règlements, puis leur abandon dans les échelles après 1756, donnèrent une impulsion inattendue à la fabrication el aux exportations. On ne sentit réellement les effets de la liberté qu'après la lin de la guerre de Sept ans. Ce fut l'apogée de l'industrie el du commerce des draps. Pour les 11 années 1763-1773 la moyenne des exportations fut de 85 300 pièces avec un maximum de 98.794 en 1772. Tous ces draps furent vendus sans les difficultés rencontrées auparavant; la vogue des étoffes de France et la consommalion des Turcs n'avaient fait qu'augmenter depuis cinquante ans. Il est vrai que d'après l'ambassadeur Saint- Priest, qui regrettait les anciens règlements, il ne fallait pas trop vanter les avantages de leur suppression. « Le succès ne fut qu'apparent, dit-il, dans un de ses Mémoires, el devint en dernier résultat un vrai dommage. La concurrence des ventes en affaiblit les prix et on perdit sur les valeurs dans la plupart des échelles. wSainl-Priest exagérait sans doute en parlant de pertes mais il était naturel que l'abandon des arrangements et des répartitions, favorable à l'augmentation des ventes, amenât une baisse de prix. Le tableau de la valeur des exportations de draps de 1715 à 1775 ne donne pas une idée de l'énorme accroissement de la quantité de draps vendus. Cette valeur atteignait près de 10 millions de livres en 1747 ; elle était inférieure de plusieurs centaines de milles livres en 1764, pour une vente supérieure de 25.000 pièces environ; elle ne dépassa jamais 11 millions de livres au moment de ra[)ogée, vers 1770.
Les draps trouvaient leur écoulement dans toutes les parties du Levant, mais, de tout temps, les trois grands marchés de vente étaient resté» Constantinople, Smyrne el Alep. Les fabricants d'Kurope avaient d'abord exi)orté surtout des tissus fins, dequalilé supérieure, (|ui ne pouvaient trouver (ju'un débit restreint chc^ les riches Ottomans. Puis la fabrication européenne avait peu à prn sn|>planté les métiers locaux. La consommation avait l'ait de grands progrès, parce que le goùl du luxe s'était
répandu dans l'empire. Tous les observateurs signalaient ce phénomène qui n'était pas particulier aux états du Grand Seigneur. Les gens du peuple eux-mêmes s'étaient mis à acheter des draps d'Occident. Cette évolution avait d'ailleurs été encouragée par la mise en vente de draps de qualité inférieure et de prix moins élevés. Même alors ces étoffes, toujours assez claires, ne pouvaient convenir qu'à la population urbaine. La capitale avait une population bien supérieure à celle de toutes les autres grandes villes de l'empire ; la richesse et le goût de la dépense y étaient beaucoup plus répandus qu'ailleurs. Constantinople était donc l'échelle où les draps trouvaient le plus grand débit sur placeetoiî se vendaient les plus beaux. Mais Smyrneavaitderrière elle toute l'Anatolie et même la Perse ; les grandes caravanes emportaient chaque année les ballots de draps par centaines. Smyrne était donc le principal marché. A l'époque de l'apogée des exportations, dans les onze années qui s'écoulèrent de 1763 à 1773, 253.782 pièces en prirent le chemin. Constantinople n'en avait reçu que 218.357, malgré le voisinage de villes comme Brousse et Andrinople et l'envoi d'un nombre restreint de balles dans les villes de Roumélie, de Bulgarie et jusqu'en Moldavie. Alep, délaissée par les grandes caravanes, n'avait acheté que 127.408 pièces pour les villes du nord de la Syrie et pour celles du haut Euphrate et du Tigre.
A côté de ces trois marchés anciens, plusieurs nouveaux avaient pris de l'importance au xviii* siècle et leur appoint n'avait pas eu une influence négligeable sur les progrès de la vente. La conquête du marché égyptien avait paru avec raison la plus précieuse et auiait eu sans doute des résultats plus brillants, sans l'anarchie croissante de ce malheureux pays. Le consul du Caire, Lironcourt, écrit en 1748 : « La mode des draps qui était, il y a vingt ans, renfermée dans les seuls grands du pays, s'est étendue depuis à toutes les personnee aisées ; elle commence à gagner le peuple et, si jamais elle pénètre dans les campagnes, cela triplera la consommation. » Les beys s'étaient mis à habiller en draps leurs nombreux esclaves. « Si nos marchands ne faisaient pas des perles considérables par les révolutions qui arrivent en Egypte, écrivait l'abbé Fourmont en 1729, ils ne seraient pas longtemps sans avoir fait des fortunes brillantes. » L'exemple des Borély montre qu'ils réussissaient parfois à les faire, malgré l'insolvabilité fréquente de leurs débiteurs. On avait aussi commencé vers 1730 à envoyer plusieurs milliers de
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pièces de draps à Djedda el à la Mecque, même jusqu'à Gondar en Abyssinie (1). De 1763 à 1773, le Caire, Alexandrie, Damiette et Rosette reçurent 109.764 pièces. La nouvelle échelle de Salonique avait justifié les espérances qu'on pouvait déjà fonder sur elle dès les premières années du xviii* siècle ; 91.163 pièces avaient été vendues sur ce marché. Dans la Syrie centrale et méridionale, les expéditions de draps avaient remplacé complètement les envois de piastres et autres monnaies, si considérables du temps de Colbert ; 86.232 pièces avaient été expédiées à Seide et Acre, en partie à destination de Damas, un très petit nombre à la nouvelle échelle de Tripoli.
Tels étaient les six marchés importants des draps. La Morée n'était pas négligeable. Malgré les désastres qui avaient suivi l'insurrection de 1770, la vente avait atteint 37.567 pièces. Dans l'île de Chypre, qui ne comptait que des villes médiocres, on n'en avaitpu écoulerque 8.390. Enfin Candie, Athènes, Raguse, Larta en Albanie et les échelles de Barbarie n'en avaient acheté ensemble que quelques milliers (2).
Pendant deux cents ans, les Turcs, attachés à leurs traditions et à leurs goûts, n'avaient guère demandé aux Européens que les mêmes sortes d'étoffes elles mêmes assortiments de couleurs. Les fabricants rivaux de Hollande, d'Angleterre et de France, s'étaient bien gardés de chercher à innover, au risque de mécontenter une clientèle routinière; il leur suffisait d'imiter les procédés et d'égaler la perfection de fabrication du voisin.
L'arrêt de 1708 réglait par des articles séparés la fabrication des draps mahoux, londrins premiers, londrins seconds, londres larges, londres, seizains et des aboucliouchous, qualité spéciale demandée par l'Egypte (3). E^lle n'en énumérait pas d'autres. Les Français ne débitaient guère que deux de ces qualités, les londrins seconds el les londres larges. On lit dans un mémoire rédigé vers 1740 : « Nous ne sommes en concurrence avec les Anglais que par nos londrins seconds et nos londres larges pour les draps de moyenne (jualité. Ils se sont maintenus en possession de fournir à la consommation des plus beaux et des plus
(1) Mémoire aur le commrrcr dv» tiraps fran^utis m Iùiyptv,'M']uu\ 1748. Arcli. nat. mar. \V, 357.
('2) Cf. le mémoire de lu (:iiuml)rc de ïlHi\ reproduit par Voliiey : Èlal du commerce du l.etuinl en /7A'4.
(3) Oh nom» iinit^n déjn au xvii* Niècle n'étaient pas coiiniis au \vi*. N'oir mon volume Hur IcH Compaynien du corail. Paris, Fonten)oin)j. 1<.H)K, p. 2()()-'2()l.
grossiers (1). » Les draps fins pour lesquels les Anglais avaient conservé la supériorité étaient les mahoux ellondrins i)remiers. Les londres (2) représentaient la draperie la plus grossière. Quant aux seizains (3) dont parle l'arrêt de 1708, la correspondance et les mémoires n'en font à peu près jamais mention.
Sous l'impulsion de l'ambassadeur Villeneuve, un vigoureux etTort fut tenté entre 1730 et 1740, pour mettre les Français en possession des fabrications que les Anglais conservaient encore. Villeneuve entretient à ce sujet toute une correspondance avec le contrôleur-général Orry. Il rassemble et envoie des échantillons, il en fait apporter par son secrétaire Icard qui rentre en France comme inspecteur du commerce, en 1735. Des essais de draps londres furent alors poursuivis à Saptes, dans la manufacture Ayrolles, à Marseille, dans la fabrique du bagne des galères. On avait tenté aussi celle des nims, sans doute les ninlondrins du xvii^ siècle. Pour favoriser le débit des draps des nouvelles fabriques façon d'Angleterre, Villeneuve n'avait pas hésité à les exempter des fameuses répartitions. Il avait eu toutefois le bon sens de rejeter un moyen plus radical : interdire la vente des autres étoiles jusqu'au complet écoulement de celles-là (4). Cependant, malgré tous ses efforts, les envois de cette fabrication n'avaient pas grand succès à Constantinople. D'autre part, les anciens fabricants voyaient d'un mauvais œil une concurrence nouvelle et demandèrent bientôt ouvertement la cessation des essais. Les Etats du Languedoc rédigeaient un mémoire en 1738 ; plusieurs autres étaient présentés en 1740 (5).
La tentative de Villeneuve n'eut pas grand succès. Au dire de Thomassin, ancien directeur de la manufacture de la Terrasse devenu sous-préfet du consulat, les londrins seconds avaient
(1) Ylém. sur la situation actuelle du commerce des draps. . Bibl. nat. Nouv. acq. f. 20537: Expéditions du Languedoc en londrins seconds et londres larges : 13.180 et 4.680 pièces en 1720, 21.940 et 9.020 en 1727, 33 240 et 17.340 en 1728, 44.060 et 13.800 en 1733, 48.400 et 16.960 en 1738.
(2) Fezières. Étymologie du mot londres. Bullet. de la Soc. languedoc. de géogr., 1904, p. 72-74.
(3) On fabriquait à Marseille en 1728 les seizains ou abouchouchy fortset épais, tous teints avec le rouge de garance De ces draps on ne faisait presque que des bonnets pour les Turcs et les Grecs de l'Egypte et de la Morée.
(4) Voir la correspondance de Villeneuve et divers mémoires. Hibl. nat. mss. fr. 7193. — Aff. étrang. Mém. 19 janv. 1736: sur les draps d'essai de Saptes.
(5) Atr. étrang. Mém., janv., mars et mai 1740. — Arch. nat , Hi, 812, 29 juin 1738.
constitué presque tous les envois de 1750 à 1763 (1). D'autre part, on écrivait déjà dans un mémoire sur le commerce de Salonique en 1728 : « A l'égard des draps londres d'Angleterre dont il se faisait il n'y a pas longtemps une consommation très considérable qu'on avait coutume de dire que c'était le pain du pays, ils sont dans un si grand décri qu'ils pourrissent des années entières dans les magasins faute de les pouvoir débiter. Nous pouvons donner nos londres larges à meilleur marché que lesdits draps anglais et on y fait une grande différence tant par rapport à leur qualité qu'à leur grande largeur (2). « En définitive la fabrication française des londrins seconds et londres larges avait triomphé complètement des façons anglaises. .v
Cependant les Turcs ne consommaient pas exclusivement les quelques sortes de draps auxquelles les Français avaient limité leur fabrication pour le Levant. Flachat écrivait dans ses Observations vers 1760 : a Pour les draps, les Anglais, Hollandais, Polonais, Vénitiens, ne se bornent pas comme nous à deux ou trois espèces ; ils sentent qu'il en faut pour tous les états. » Flachat ajoutait : «Il est incontestable que tout ce que nous fabriquons en France a, évidemment plus de goût. Il ne s'agirait que de s'assujettir à saisir celui de la nation et surtout de respecter davantage les préjugés pour la largeur, l'aunage, le
pliage et les couleurs C'est prétendre à des chimères que
d'aspirer au despotisme universel en fait de goût (3). » Il est curieux de retrouver dans un document du xviii* siècle le reproche si souvent fait aujourd'hui à nos fabricants de vouloir imposer nos goûts au consommateur étranger. >'
Parmi ces étoffes diverses vendues aux Turcs, les saies de Venise avaient le plus grand débit (4) et le Bureau du commerce eut l'idée d'en faire naître la fabrication en France. C'est pour se prêter à ses vues qu'un sieur Vallat de Paris, entrepreneur d'une nouvelle manufacture à Clermont l'Hérault, entreprit de faire des saies. En 1742, Fagon, chef du Bureau, lui faisait envoyer deux ballots d'essai à Constantinople à l'adresse du facteur marseillais Puzos dont riiilelligcnce lui était connue. Maurepas recommandait à l'ambassadeur Castellane de soutenir Puzos pour lui faciliter lu vente. Vallat obtint un privilège et on écri-
(1) Mémoire $urle ritabli§iement,,. Arch. uat. U*'^ 549.
(2) Arch liât. mur. W, 2U5.
(S) Obtervalioni, t. Il, p. A26.
(4) Voir ci-de»fU8, p. 380.
vait d'Alep en 1749 que les premiers envois s'étaient assez bien vendus. Vallat sollicitait la permission d'établir une maison dans cette échelle. L'année suivante, Peyssonnel, consul de Smyrne, donnait des indications pour faciliter le débit de ces nouveaux draps en Perse. Au même moment le ministre faisait remettre à l'intendant du commerce, Monlaran, des échantillons de tous les draps étrangers qui se consommaientà Smyrne, en lui signalant particulièrement les abas ; il lui annonçait que des échantillons analogues allaient être demandés dans toutes les échelles.
Au lieu de créer de nouvelles fabrications, on songea à substituer à ces étoffes étrangères divers draps de France. En 1731, l'ambassadeur Villeneuve recevait du contrôleur-général Orry la recommandation de s'intéresser à la vente de deux balles de serges de la nouvelle manufacture de Pierre Buisson et C'*, de Vienne en Dauphiné. Les nouvelles étoffes furent très goûtées ; on les trouva également propres pour les meubles, pour des espèces de surtouts et des manteaux. Suivant Villeneuve, elles ne pouvaient nuire aux draps du Languedoc, mais à une espèce de drap anglais et la consommation pourrait s'élever à 100 balles (1). A la fin du xvii* siècle, on avait vendu en assez grande quantité des serges impériales ; malgré la réussite des essais, le débit des serges dauphinesne prit jamais d'importance. En 1749-50, Vallat envoyait dans diverses échelles des ballots de draps de Sedan ; la vente en fut onéreuse. Un sieur Peretié proposait de remplacer les draps de Hollande à Smyrne par ceux d'Elbeuf et demandait, en 1749, le privilège exclusif de la vente pour quelques années. L'intendant de Rouen, La Bourdonnaye, envoyait un mémoire en 1753 où il prétendait que le monopole de Marseille empêchait seul les draps de Van Robais, d'Elbeuf, Sedan, Louviers, Darnetal, d'être en réputation en Turquie. Des essais de vente heureux avaient été faits en 1752; il suffisait pour réussir de permettre d'expédier, des ports de Normandie, des navires à droiture dans les échelles Un arrêt du 21 juillet 1768 permettait plus tard à Jean Martin, propriétaire de la manufacture royale de Biioude, d'envoyer ses draps directement au bureau de Marseille sans passer par celui de Montpellier ; mais il n'indique pas quelle était la nature de ces draps.
(1) Bibl. nat. mss. fr. 7193, fol, 247-50. — Cf. arch. nat. mar. B' 143 et 149, lettres de Maurepas à Villeneuve du 17 mai 1732 et 27 janvier 1784. Ibid. F", 81, p. 79.
Au XVII" siècle, les échelles recevaient divers draps grossiers fabriqués en Languedoc ou en Provence, cadis (1), penchinats, verdets. Ces étoffes avaient eu ensuite un moment de grande vogue, en Espagne, en Italie, aux Indes occidentales, au début du xviir siècle. L'exportation en était complètement tombée et les cargaisons du Levant n'en contenaient plus. Donc, malgré tous les essais tentés entre 1730 et 1760, la fabrication française pour le Levant resta limitée à quelques sortes de draps. A part la production restreinte de Marseille, presque tous sortaient des célèbres manufactures du Languedoc.
L'industrie des lainages était très ancienne au pied des Cévennes méridionales et des Corbières, pays de moutons. Depuis longtemps aussi les métiers du Languedoc travaillaient pour le Levant (2). Mais c'est à Colbert que la draperie dut une vie nouvelle et sa remarquable prospérité au xviif siècle. Son histoire fournirait le sujet d'une monographie fort intéressante qui reste encore à faire, au moins postérieurement à 1715.
C'est en 1666 que Colbert, au moment où il songeait à constituer sa compagnie du Levant, avait transformé en manufacture royale l'ancienne fabrique de Saptes, voisine de Carcassonne, avec le concours de Guillaume de Varennes, riche marchand de Paris. Puis Villenouvetteou Villeneuve prèsde Clermont l'Hérault, sur les bords de la Dourbie, fondée avant 1674 par le financier Pouget qui s'y ruina, était devenue en 1677 la seconde manufacture royale et l'arrêt du 19 octobre 1688 l'avait dotée de grands privilèges. Après 1682, Villeneu\e et Saptes avaient été exploitées par une même société de financiers où figurait Varennes, mais dont l'inspirateur avait été l'opulent Louis Reich, seigneur de Pennautier, le principal auxiliaire de Colbert dans ses entreprises industrielles du Languedoc, comme pour la formation des compagnies du Levant. En 1693, Gaja avait ibndé Bize, au nord de Narbonne, taudis que la Grange des Prés était installée dans un château du prince de Conti. En 1697, Caslanier avait créé la Trivalle dans un faubourg de Carcassonne, tandis que, la même année, lo Hoiiatidais Gcvriz établissait loin de toutes les autres, au sud de Toulouse, dans le diocèse de Uieux, la Terrasse, délinili-
fl) Sur le» cadl» de Provence, vi)ir nrcli. dos H.-du-Kh. C, 2;j(K). (Lettres et itu'inoireH de llXt-lW). Apt, (îordcH, liiirjols et surtout la vallée de Sault restaient le» priiieipaux cenheN de cette fabrication.
i'i) Voir mou volume itur les Compagnies du corail, p. 'iUU.
vement mise en activité en 1701 par Boncher et C'*", avec le concours d'ouvriers anglais. Avec Pennaulier, établi dans le lief du fameux financier, les manufactures royales au nombre de sept en 1705, étaient bientôt réduites à six par la disparition de la Grange des Prés .
Sous la pression de Colbert, les États du Languedoc avaient accordé une prime d'une pistole ou dix livres par pièces de draps de trente aunes aux nouvelles manufactures. Mais ils avaient bientôt trouvé la dépense onéreuse ; depuis 1701 surtout, ils avaient manifesté pour le système des primes une répugnance de plus en plus marquée, et ils entamèrent pour s'en décharger une lutte jusqu'après 1750. Aussi, tandis que trois manufactures privées, Clermont, Bédarieux, Saint-Chinian, jouissaient de la pistole en 1710, la plus récente des manufactures royales, la Terrasse, n'en bénéficiait pas et trois autres grandes fabriques nouvelles, Conques, au nord de Carcassonne, la Bastide et la Salvetat, dans le diocèse de Saint-Pons, n'avaient pu l'obtenir. Ces fabricants, moins protégés, touchaient, il est vrai, la demipistole (1). Jusqu'en 1705, les manufactures royales fournissaient à elles seules presque tous les envois pour le Levant (2). Les plus actives comptaient de 500 à 800 ouvriers. Mais leur exemple et les encouragements de toutes sortes décidèrent quantité de petits fabricants à les imiter. Il arriva que cette petite industrie, moins protégée, fit des progrès plus rapides que les grandes manufactures. En 1710, vingt fabricants à la demipistole produisirent 3296 pièces de drap fins pour le Levant, tandis que Saptes, Villeneuve, La Trivalle, Pennautier, Clermont et Bize en fabriquaient 4.004. En 1717, la petite industrie avait une production presque double de la grande en draps fins, 4.791 pièces contre 2.796, et triple en draps londres(3).
Dès lors, on s'inquiétait de cet empressement. L'arrêt du conseil du 29 janvier 1715, qui détermina les lieux de fabrication pour les draps du Levant, fut le symptôme d'un nouvel état d'esprit qui prit bientôt plus de force. Dès lors, on parla souvent de surproduction ; les efforts des États et de l'intendant tendirent
(1) Au sujet des primes et autres avantages accordés aux fabricants, voir Moniii, p, 312-26, passim, et Boissonnade.
(2) État des draps envoyés en Levant par chacune des manufact. du Languedoc en 1700 1705. Arch, nat. F««, 645.
(3) Monin, p. 324. — Cf. Germain Martin (p. 105-106) pour les années 1716-
plutôt à enrayer l'extension du mouvement, bien que la protection fût toujours maintenue aux anciens fabricants, A plusieurs reprises, entre 1730 et 1750, les États du Languedoc ou les directeurs des grandes manufactures demandèrent la limitation de la fabrication et l'interdiction pour les petits fabricants de travailler pour le Levant. Les premiers désiraient de plus en plus être libérés du paiement de la pistole, prime devenue onéreuse et inutile avec le développement de l'industrie. Un mémoire suggérait comme remède de retirer le privilège accordé à de nouvelles manufactures « au temps où on mettait tout en usage pour exciter les fabricants à travailler pour le Levant », ou bien de leur demander de fabriquer des londres larges, au lieu des londrins seconds dont on était encombré.
Il y avait alors 11 manufactures royales; depuis 1710, cinq nouvelles avaient été créées : à Saint-Chinian (1720;, à Cuxac(1720) et à Montolieu (1731), dans le diocèse deCarcassonne, à Auterive sur l'Ariège (1726), dans celui de Toulouse, à Aubenas (1734), en Vivarais (1). On comptait à Carcassonne 150 maîtres-fabricants, dont la plus grande partie travaillait en draps fins pour le Levant, 15 à Clermont-l'Hérault, lia Saint-Chinian. Enfin, divers ateliers faisaient des londres et londres larges dans les diocèses de Saint- Pons, Béziers, Limoux et Mirepoix, ainsi que dans les montagne de Carcassonne. Les Etats ne se plaignaient pas seulemenl qu'on fît trop de draps: il ne restait pas assez de travailleurs pour la culture des terres (2).
Les manufactures royales étaient en effet tout à fait débordées par la production des simples fabricants. En huit ans, 1730-1737, elles n'avaient envoyé à Marseille que 65.973 pièces ; 273.809 étaient venues des autres manufactures ou des petits ateliers. De plus, la production de la plupart des premières était stationnaire, les autres fabricants accroissaient la leur avec rapidité.
(1) Un arrêt du 9 juillet 173.3, autorise les sieur.s Piiiel, Holuiul et C>« fabricants de Carcnssoiuic à i-tublir uni- innnufucturu en rcniplaccnicnt de In manufacture royale de IMze, dont le directeur GoJh est en faillite. IMnel dirige encore la manufacture de Hizc en 1747. Arch. nnt. F<« 80, p. .')11, Kl, p. 767 et 94. p. 663.
(2> Hlhl. nut. Nouv. accj. fr. '20.').'{7, fol,7.')-7H. — (]f. Mém. sur les manufactures du Lun({uedoc en draps propres pour le Levant, 1749. Arcli. nnt. F** (U.*). - Ibid. K*« 65<l. fUitti (If xilniilinn ri ilii nombre des inanufnrtiires de draperies, dans les M'p irtements de iMontpellier, Carcassonne, Ninies, 1712-1727. 11 y a 33 lieux de fabriques dans celui deCarcassonne, le plus Important.
En revanche, elles l'emportaient toujours par la beauté de leurs draps. Marcassus, ancien capitoul de Toulouse, propriétaire de la Terrasse et d'Auterive, dont il avait été le fondateur, David, entrepreneur de Pennautier et Pascal, propriétaire de Montolieu, passaient en 1740 pour les trois premiers fabricants ; les draps de leur marque se vendaient courammment 10 aspres de plus par pic dans les échelles. C'était au contraire chez les petits fabricants qu'on trouvait d'ordinaire lesdéfectuosités et les défauts d'aunage. Saptes et Villeneuve, les deux plus anciennes manufactures, n'avaient pas gardé le premier rang. Avec des envois de 6.035 et 7.432 pièces pour les huit années 1730-37, elles avaient été dépassées par Marcassus qui avait expédié 11.890 pièces de ses deux fabriques, par Pennautier et La Trivaile avec 10.714 et 8.283 pièces. Cuxac, Aubenas et Montolieu, n'avaient produit que 5.550, 5.270 et 4.385 pièces, mais la dernière n'avait commencé qu'en 1734 et Aubenas n'avait été en pleine activité qu'en
En dehors des manufactures royales, les nombreux fabricants de Carcassonne avaient livré dans la même période 158.227 pièces, ceux de la région voisine, de la montagne de Carcassonne comme on les appelait, avaient apporté un contingent de 60.047. Les expéditions de Clermont-l'Hérault s'étaient élevées à 52.560 pièces, celles de Saint-Chinian, y compris la manufacture royale, à 50.741 ; les diverses fabriques du diocèse de Saint-Pons en avaient produit 52.234. Quanta celui de Lodève, sa fourniture de 454 pièces avait été insignifiante. En dehors du Languedoc, les négociants de Marseille n'avaient tiré des fabriques de leur ville que 4.802 pièces, 134 des Martigues et 417 de Vienne en Dauphiné. Les teintureries actives de Marseille recevaient un certain nombre de balles en blanc des fabriques du Languedoc pour leur donner leurs couleurs et leur dernier apprêt. Un arrêt du conseil du 7 juillet 1716, interdisant cette manutention, avait été abrogé par celui du 7 décembre 1728 qui visait spécialement les londres ordinaires et les seizains.
En 1752 une dernière manufacture royale fut créée en faveur de l'entreprenant Vallal, à Brioude en Auvergne. Son successeur, Jean Martin, y joignit une teinturerie en 1768. Le nombre des manufactures royales, ainsi porté à douze, ne s'éleva pas au-dessus jusqu'à la Révolution et la manufacture de Brioude n'ajouta qu'un faible appoint aux exportations. Le rôle des manufactures royales diminua de plus en plus. A côté des petits
fabricants des centres manufacturiers, les possesseurs de métiers dans la campagne avaient fini par essayer de participer à une branche de négoce si fructueuse. Un arrêt de 1766 intervint {( portant que, dans la permission accordée par divers arrêts aux habitants de la campagne de faire toutes sortes d'étoffes, S. M. n'avait pas entendu comprendre la fabrique des draps pour le Levant qui demeurerait réservée aux lieux où elle avait été jusqu'à présent autorisée. »
La région manufacturière, à laquelle le commerce du Levant avait assuré une prospérité nouvelle, s'étendait sur une bande étroite depuis la vallée de l'Hérault au Nord-Est jusqu'à la dépression de Naurouze et à la vallée de l'Aude au Sud-Ouest, sur les penles méridionales des Garrigues, de l'Espinouse et de la montagne Noire, dont les torrents fournissaient des forces motrices. On y pouvait distinguer trois groupes de fabriques, le moins important au Nord avec Clermont-l'Hérault et Lodève ; le second avec Saint-Chinian, Saint-Pons et Bize ; le troisième, de beaucoup le plus actif, au nord de Carcassonne. Seules les manufactures royales de la Terrasse, d Auterive et d'Aubenas étaient isolées loin de cette région ; les diocèses de Toulouse et de Rieux, le Vivarais avaient sollicité leur établissement comme un droit ; les habitants de ces régions avaient voulu participer aux avantages comme aux charges de la province. Un mémoire de 1780 adressé à Vergennes énumérait les manufactures de Saptes, Carcassonne, Cîermont, Lodève, La Trivalle, Ville Neuvette, La Terrasse, Pennaulier, Cussac, Bédarieux, Montolieu, Saint- Chinian, Bize, Saint-Agnan, Aubenas, Roquecourbe, Villardonel, Saint-Pons. A ces noms on peut ajouter ceux de Cessenon sur . rOrb, la Salvetat, Conques. Toutes ces localités étaient situées sur celle même bande, sauf Roquecourbe bourgade au nord de Castres, sur l'Agoùt. La vogue de la nouvelle fabrication avait flni par s'élendre, mais bien lard et bien peu dans le bassin du Tarn, au nord de la monlagiie Noire. Castres (1) et Mazamet étaient toujours restées en dehors du mouvement. En somme,
(1) Voir Grannl. L'iiuhihlrie de In draperie à Castres an XVII* siècle et les ordoitnimcr» dv ('oll>erl (AiiiiiiK'h du midi, 1H!)8). On y rul)ri(|Uiiit surtout des drnpH ){ro»Hic>i-M citiiHomiiu-H dniiH lo piiys, conliduts, liayellcs, scrf{c.s ({rossiùrcs, cadls, — Au sujet ilcs divcrn ccnlres de fabrication, voir l'Index de Vlnoentalre de HunnuNHlcux, V» (InrcaHiionne, (.Icrmont, etc..
l'essor inattendu du commerce des draps n'avait pas étendu (1) la fabrication en dehors de la région où elle florissail vers 1740.
Le même mémoire de 1780 précisait le bénéfice que retirait ce pays de garrigues arides et pauvres de son activité industrielle. « Les draps londrins que les Ottomans emploient sont ex-trèmement déliés et prennent peu de matière première. Il entre pour 800 livres de main-d'œuvre dans chaque balle composée de 20 pièces. Comme la consommation de l'empire est d'environ 4.000, cette industrie produit un profit annuel de 4 millions ce qui, indépendamment des autres avantages delà fabrique, donne à vivre à 40 000 ouvriers fabricants (2). »
Les progrès du commerce cessèrent avec le règne de Louis XV et l'apogée ne dura pas. Insensible d'abord pendant les dix premières années du règne de Louis XVI, le déclin fut plus rapide ensuite. Pour l'expliquer les contemporains furent unanimes ; ils l'attribuaient à la diminution de la qualité ; ils accusaient la négligence et les fraudes des fabricants. Les plaintes contre ceux-ci, qui n'avaient jamais cessé, s'étaient multipliées depuis 1760, Thomassin, alors directeur de la manufacture royale de la Terrasse, bien placé pour voir et pour juger, affirmait vingt ans plus lard l'impuissance des gardes jurés qui, A négociants eux-mêmes, n'avaient ni le temps à employer, ni l'impartialité nécessaire », celle aussi des inspecteurs « dont les attributions étaient si étendues et à la fois les obligations si légères que, pouvant tout faire et n'étant tenus à rien, ils ne s'occupaient presque pas de leur travail. » Surtout, les inspecteurs des manufactures ne croyaient même plus à l'efficacité des règles et de leur fonction ; ils n'étaient plus sans cesse tenus en éveil par des ministres qui laissaient, de parti pris, se relâcher l'application des règlements. Or, l'état d'esprit des fabricants, façonné par des années de servitude, n'était pas celui qui convenait pour faire un bon usage de la liberté. Au lieu de susciter des initiatives et des progrès celle-ci favorisa d'abord des abus.
Les plaintes affluèrent précisément au moment où Necker
(1) En 1759 les fabricants de diverses villes du Languedoc, Bédarieux, Limoux, Saissac, Mas Cabardès demandent la permission de fabriquer des londrins seconds. La décision est favorable. Les jurés gardes de Carcassoune s'en plaignent. Arch. nat. F*i 103», fol. 6, 16, 106.
(2) AIT. étrang. Mém. et doc. France, 2006, fol. 100-103. — Ordinairement il est toujours question de balles de 10 pièces. Ici il s'agit de 20 demi-pièces.
étudiait un nouveau régime pour les manufactures (1). En 1777, Sartine communiquait ses inquiétudes au sujet des draps à l'intendant de Montaran. Il avait reçu un long mémoire de Roslagny, le député de Marseille au Bureau du commerce. De son côté, l'ambassadeurSalnt-Priest lui avait fait sentir l'urgente nécessité de remèdes immédiats. Ancré dans les vieilles idées, il réclamait même la limitation de la fabrication telle qu'on l'avait pratiquée de 1740 à 1755 (2). C'est pourquoi les lettres patentes du 5 mai 1779 exceptèrent les manufactures de draps destinés au Levant du régime mixte de demi-liberté imaginé parNecker. Les États du Languedoc avaient inutilement protesté en 1778. Us s'étaient élevés vivement-^ contre la prétention « d'astreindre les fabricants pour jamais à n'avoir de débouché que les échelles du Levant, c'est-à-dire les magasins des négociants de Marseille... Le vrai remède était d'ouvrir, ou plutôt de ne pas fermer les débouchés qui se présentaient de toutes parts. » L'argument était appuyé sur de récents exemples: des draps avaient été envoyés avec profit aux colonies, dans l'Inde, en Chine ; l'Italie en demandait. « Il était d'autant plus aisé de les accréditer en Russie qu'ils s'assortiraient infiniment mieux à l'usage général des fourrures que les draps de Sedan et que d'autres draps de France qu'on y avait introduits avec succès. » Eniin les conséquences de l'indépendance des Etats-Unis pouvaient être incalculables. Rien de plus juste que cette thèse. Mais pourquoi, à ce sujet, partir en guerre contre les négociants ? N'était ce pas des Marseillais qui avaient ouvert aux draps ces nouveaux débouchés ?
Malgré tout, jusqu'en 1783, les iabricants n'eurent pas trop à se plaindre. Le Levant restait un débouché largement ouvert. Dans les dix premières années du règne de Louis XVI, l'écoulement moyen avait été de 72.792 pièces au lieu de 85.300 dans la décade précédente Mais, les années suivantes, la décadence s'accentua ; la moyenne des ventes tomba au dessous de 50 000 (3) pièces. Sur les douze manufactures royales sept
(Il V. chnp. 1, p. 39-40. .
(2) Aff. étran«. Mém. et doc. France, 2006, f. 52-81. — Ibld, Turquie, 17^ fol. 170.
(3) Chiffres delà Clinmbre du commerce (u, 4). - Artaud, l'inspecteur des drapa, envoyolt au m^mc moment au ministre <ic.s cliliTre.s plus élevés, 05.000 pièces en moyenne pour 178;i-H« nrcli. nnt. F«'J045). Mais la décadence resterait la même, car, en prenant de» cliiffres correspondants, le maximum des
étaient inactives en 1789, d'après Thomassin, directeur de la Terrasse, restée la plus prospère.
La diminution de qualité des draps français ne suffirait pas à expliquer complètement leur soudain discrédit. Elle avait coïncidé avec un vigoureux effort des concurrents européens qui avaient réussi à changer le goût des Turcs. En 1783, les Anglais introduisaient avec succès leurs chàlons (1) ; vers 1785, les leipsiks allemands paraissaient sur le marché. Et puis la consommation turque n'avait-elle pas baissé elle-même avec les progrès de la décadence économique, aggravée par les guerres russoturques et par l'anarchie ?
Malgré la profonde chute finale, le Levant ne restait pas seulement le principal débouché des manufactures du Languedoc. Aucun pays étranger n'achetait, à beaucoup près, autant de draps de France. Si on adopte les chiffres de la Balance du commerce pour 1789, sur une exportation totale s'élevant à 17.363.000 livres, la Turquie à elle seule avait acheté pour 7,448.000 livres de draps, les pays italiens pour 5.136.000 (2), l'Espagne pour 1.522.000, les colonies pour 1.400.000 livres seulement. La Chambre, avec ses évaluations inférieures, n'estimait les exportations dans les échelles qu'à cinq ou six millions seulement pour les dernières années de l'ancien régime. Thomassin, homme compétent, les évaluait à 10. A ce compte, au moment de l'apogée, la valeur des ventes aurait dépassé 20 millions.
exportations aurait été d'environ 120.000 pièces au lieu de 98.794 en 1772. — Les statistiques des draps sont les plus précises de celles dont on peut se servir dans l'histoire du commerce du Levant parce qu'elles sont tirées des registres de l'inspecteur de Marseille tenus avec grand soin. Mais il y a deux sources de divergence. Dans les documents les chiffres sont relatifs tantôt aux draps expédiés du Languedoc à l'inspection de Marseille, tantôt à ceux embarqués à Marseille pour les échelles. Or l'écart était souvent considérable; il y avait les balles refusées à l'inspection et celles qui restaient en magasin à Marseille . D'autre part, les statistiques donnent tantôt les chififres des ballots et tantôt ceux des pièces. Suivant une pratique constante on comptait en moj'enne 10 pièces de 30 à 34 aunes par ballots ; en réalité les ballots comptaient souvent plus de 10 pièces. Pour l'exactitude des comparaisons, les chiffres donnés ici sont toujours ceux de la Chambre (ballots de dix pièces) encore inférieurs à la réalité.
(1) Voir ci-dessus, p. 370.
(2) Sardaigne, 2.463.000 ; Naples, 909.000 ; Gênes, 613.000 ; Rome, 610.000 ; Milanais, 541.000. — D'après les chiffres de la Chambre, l'exportation des draps aurait atteint 6.796.800 liv. en. 1789, 5.676.500 en 1788.
Les Français avaient tenté des essais de diverses sortes de draps autres que les qualités courantes du Languedoc. De même ils s'efforcèrent de trouver dans les échelles un débouché pour d'autres étoffes. Flachat soutenait dans ses Observations que, par habitude et par indolence, on s'occupait trop exclusivement des draps. Résoudre la question de la liberté du commerce « tant de fois agitée et encore indécise», c'était selon lui le meilleur moyen d'encourager les exportations que les négociants de Marseille négligeaient. Les soieries méritaient particulièrement l'attention, « Il est certain, disait-il ailleurs, que les Turcs, de même que les autres Levantins, consomment deux fois moins de draps que d'étoffes de soies. » Les hommes sont surtout clairvoyants sur leurs intérêts particuliers. Flachat n'était, en effet, que l'apôtre intéressé d'une idée juste. Il était commissionnaire de maisons de Lyon, établi à Constautinople par faveur spéciale et concurrent des résidents marseillais de l'échelle.
Bien avant lui, les Lyonnais s'étaient préoccupés d'exporter dans le Levant les produits de leur fabrique et des Marseillais même y avaient songé pour eux comme en témoigne ce mémoire de Bonnard, négociant d'Alep, adressé à un ami de Lyon pour lui indiquer toutes les étoffes d'Italie qui se vendaient bien au Levant et qui pourraient être imitées (1). Fagon, chef du Bureau du commerce, s'était intéressé particulièrement à l'extension de l'industrie lyonnaise. Il disait que, si l'on pouvait fabriquer à Lyon les velours et les damas aussi bien qu'î» Gênes, il faudrait bâtir une ville nouvelle à côté de l'ancienne. Il avait songé aussi au débouche du Levant. L'ambassadeur Villeneuve, pressenti par lui, lui avait répondu pardes réflexions fort justes en 1733 : « On ne fabrique point de draps dans les Etats du G. S., mais on y fabrique une quantité prodigieuse d'étoffes de soie d'une infinité d'espèces différentes et toutes plus conformes aux goûts des Turcs que celles qui viennent de chrétienté. Damas, Alep, lirousse, Constautinople, Scioel plusieurs autres villes fournis- .senl plus d'étoffes de soie qu'il ne peut s'en consumer dans les
États du G. S Il se fait d'ailleurs une grande consommation
des étoffes des Indes qui sont ici les plus estimées et que l'on lùclie d'imit<'r dans les manufactures de Tuniuie Os dirté-
(1) DnmnHqurtles de Venise, Hutinnct moires de Florence, tnl)is de Mcsnine, tissus en or et en urgent, velours, rubans, galons. AfT. C'trang. Mém. 1738-50.
rentes sortes d'étoffes réduisent à bien peu de chose le commerce des étoffes de soie étrangères et il n'y a que celles de Venise
dont il se fasse quelque débit Quant aux étoffes du pays on
ne peut songer à les imiter avec avantage, ayant la soie surplace et les ouvriers à bien meilleur marché (1). »
Cette leltrede Villeneuve explique fort nettement pourquoi les draps restèrent le principal article d'exportation européenne en Turquie pendant plusieurs siècles. Malgré la concurrence levantine ou italienne, les Lyonnais réussirent pourtant à créer un débouché nouveau pour quelques produits spéciaux de leurs industries, tissus de luxes, passementeries et galons d'or et d'argent désignés sous le nom de dorures. C'est en 1727 qu'on fit à Constantinople un premier envoi de soieries et dorures de Lyon montant à 5.400 livres. Un Lyonnais, nommé Rambaud, autorisé par permission spéciale à venir résider sur l'échelle pour servir de commissionnaire, se mit bientôt à fabriquer lui-même sur place au grand mécontentement de ses commettants. Maurepas écrivait à Orry, en 1734, qu'il fallait obliger cet homme à revenir à Lyon où la communauté des passementiers était disposée à le recevoir. Rambaud cessa de fabriquer et continua à résider, toujours inquiétant par ses intrigues ; on le retrouve, après 1750, associé à Flachat pour la vente des produits lyonnais. Ils n'étaient pas les seuls à s'en occuper ; un autre Lyonnais, Labat, avait obtenu en 1738 une permission spéciale de résidence. En 1743, Labat et son associé Berlhie.un autre Lyonnais, se plaignaient de la situation qui leur était faite. Ils n'avaient le droit de vendre que les soieries lyonnaises et les autres résidents, maîtres de tous les autres commerces, s'étaient mis à leur faire concurrence pour celte vente. Maurepas leur donna satisfaction en les mettant sur le pied d'égalité avec les autres négociants (2). Cette querelle montre que les efforts des industriels lyonnais n'avaient pas été sans succès. Flachat affirmait en effet que, de 1740 à 1755, le commerce des dorures et d'autres soieries avait
(1) 3 septembre 1733. Bibl. nat. Mss. fr. 7193.
(2) Un autre Lyonnais, Ventre, obtient en 1751 un certiticat de résidence pour Constantinople, mais exclusivement pour la vente des dorures de Lj'on. Lettre du ministre à des Alleurs. 27 septembre 1751. Arch. nat. mar. B',194.— En 1743, le Marseillais Olive (v. ci-dessus p. 448) avait sollicité la permission d'établir une maison à Alep pour vendre ses soieries, la Chambre s'y était opposée sous prétexte que le débit serait insuffisant tant qu'on ne pourrait pas vendre à des prix inférieurs à ceux des Vénitiens.
prospéré et que l'État perdrait beaucoup s'il fallait renoncer à ces nouvelles branches de commerce menacées à la suite de la guerre de Sept ans.
Ces autres soieries, Girardon père et fils, fabricants de Lyon qui faisaient aussi le commerce des dorures, en avaient fait le premier essai en 1739. Ils avaient fait venir deux ans auparavant des échantillons des étolYes de Turquie, des Indes, de Venise consommées dans les échelles, pour avoir des modèles et affirmaient être les seuls Lyonnais, en relations avec le Levant, lancés dans cette voie. Ils avaient, en outre, une grande teinturerie qui employait par an plus de 100.000 livres de matières premières du Levant. En 1740 ils envoyaient leurs étoffes à trois bonnes maisons de Constantinople, de Smyrne et d'Alep, et ils sollicitaient la protection de l'ambassadeur et des consuls. En 1751 Gardèle père et fils, autres fabricants, sollicitaient un privilège exclusif pour les étofi"es des Indes qu'ils expédiaient à Constantinople à leurs correspondants Flachat et Rambaud, en affirmant avec beaucoup d'exagération qu'ils pouvaient en débiter jusqu'à 20.000 pièces ; le ministre refusait pour ne pas gêner le commerce des dorures et autres étoffes de Lyon.
Flachat raconte comment la faveur du Kislaraga, le Grand eunuque, lui avait procuré la charge enviée de baserguian bachi, accordée pour la première fois à un Franc, qui lui valait un appartement au sérail, l'entrée des manufactures turques, de nombreuses commandes pour l'ameublement des palais impériaux et comment il comptait profiter de sa situation pour donner un grand essor à nos exportations et « enrichir notre commerce d'un grand nombre de branches qui lui manquaient (1).» En 1753, l'ambassadeur des Alleurs était consulté au sujet d'une Lyonnaise qui demandait la permission d'aller à Constantinople pour y vendre elle-même les étoffes qu'elle y avait expédiées. L'accès des harems, facile à une femme, pouvait, en effet, faciliter le débit des soieries. Le Marseillais Guys, confident de des Alleurs, fournissait au même moment un mémoire sur la fabrication des daniasciuettes, spécialité de Venise, que les Lyonnais ne parvenaient i)as à imiter avec succès. Les nouveaux essais, encouragés par Machault, ne réussissaient pas mieux comme l'utteslait Flachat dix ans après (2).
(1) ObBtrvatloni,t il, p. 1&2 et buIv.
(2) Obiervatioriê, t. i, p. 130-133.
En définitive, les Lyonnais étaient parvenus à supplanter en partie les Italiens pour les galons de soie avec ou sans dorure, pour les soieries brochées légères d'un usage courant, pour les ceintures et les turbans. D'après Félix de Beaujour « ils auraient pu leur enlever toutes les autres branches, si leurs fabriques avaient été mieux dirigées.... La perfection française aurait compensé le bon marché italien. » Mais les manufactures de Gênes, de Lucques, de Pise, de Venise avaient conservé nettement l'avantage pour les deux articles essentiels, ceux que Fagon aurait voulu surtout voir réussir en France, les velours et les damas. Beaujour ajoutait cette réflexion : « La supériorité des fabriques italiennes sur les nôtres vient uniquement de la sagesse des règlements qui les dirigent. Le règlement de 1744, qui a dirigé nos fabriques jusqu'en 1789, leur a plus nui que la concurrence étrangère (1). »
L'industrie des toiles de coton était avec celle des soieries la plus active dans l'empire ottoman. Cependant les fabriques d'indiennes et de mousselines avaient fait assez de progrès en Europe pour trouver dans les échelles un certain écoulement. Anglais, Français, Allemands étaient en concurrence. Suivant Beaujour « Marseille débitait à Salonique, avant la Révolution, des toiles imprimées qui étaient plus goûtées que celles d'Allemagne, parce qu'elles avaient plus de vivacité dans les couleurs et plus de finesse dans le tissu ; les dessins en étaient aussi
plus corrects et mieux exécutés Il n'est pas possible, ajou-
lait-il, de rien voir de plus agréable que les indiennes qui s'imprimaient à Avignon et dans le Béarn. ))En 1754, le ministre annonçait à Trudaine que le négociant Guys, de Constantinople, paraissait fort satisfait « des premiers essais qu'il avait faits des toiles de coton de Rouen, fabriquées à l'usage du Levant, où elles commençaient à s'accréditer. » Mais les statistiques de la Chambre n'accusent aucune exportation de mousselines, ni d'indiennes, pour les années 1788-89 et les toiles ne figurent que pour 42.000 livres. Les soieries de toutes sortes comptaient aux mêmes années pour 400.000 livres, chiffre insignifiant sur un total de 26 millions dépassé par les exportations du royaume. De toutes les manufactures du royaume, soieries et toileries étaient celles, en effet, qui vendaient au dehors le plus de produits.
Malgré toutes les tentatives, les draps étaient donc restés
(1) Tableau du commerce, t. ii, p. 98-112.
jusqu'à la fin les seuls tissus de grande vente dans le Levant, mais l'industrie lainière fournissait un arlicle spécial d'un important débit Depuis le xvi^ siècle, Marseille vendait les bonnets de ses fabriques. Les négociants en expédiaient 52.000 aux échelles évalués par la Chambre à 1.100.000 livres en 1785. Les envois baissaient, il est vrai, pour les quatre années suivantes à 615.000 livres en moyenne. Presque toute cette exportation provenait des fabriques marseillaises, bien que les documents fassent mention de celles de Carcassonne, d'Orléans et de Nay en Béarn (1).
F^es fabriques marseillaises ou provençales fournissaient encore plusieurs des autres articles demandés par les Turcs. Depuis le xvi^ siècle au moins, la papeterie, industrie traditionnelle en Provence, devait la plus grande part de son activité an débouché qu'elle trouvait dans le Levant, Cette industrie avait fait de rapides progrès dans la seconde moitié du xvii^ siècle et les papiers français avaient supplanté ceux des Anglais, des Hollandais, surtout ceux des Vénitiens, les plus accrédités. Un mémoire de 1728 énumérait 54 moulins à papier, dispersés dans toute la Provence, échelonnés en particulier dans la vallée de l'Huveaune au voisinage de Marseille (2). Jusqu'en 1724, les fabricants avaient travaillé en toute liberté. Mais la Chambre s'inquiéta de ce que les papiers ne se vendaient plus en aussi grande quantité ni avec autant de bénéfice ; elle attribua ce déclin au relâchement dans la fabrication et c'est elle qui sollicita le règlement établi par l'arrêt du conseil du 13 juin 1724. Pour en assurer l'exécution, les papiers destinés au Levant ne purent plus être embarqués qu'à Marseille, bien qu'un certain nombre de moulins fussent plus à portée de Toulon, après avoir été visités et mar(|ués par un inspecteur nommé par la Chambre. Pour remédier au manque de main-d'œuvre, l'arrêt du 30 décem-
(1) Voir ci-dessus, p. 443.
(2) Il y en avait 20 le lonj? de ccUe rivière, l A Saiiit-Zacliaric, T) à Auriol, 2 ù H<i(|iievaire, 4 à (îémenos 2 à Aiibiiffiie. 2 à la Pciiik", 4 à Saiiil-Marcel. liM, U.'i — Kii 172.'), la ('lianibi-e avait donné avis de rétablissement du l)ureau des papiers aux 'M Fabricants suivants : Auriol, Solliès, nri{{noles (:(), l'i^fiian, Tourves, Méouncs, Mel){entier, Marjols, (îémenos, Saint-Mareel (2}, Auba}{ne, Ho(|uevuirc, I^ Penne, .Sif{ne. Vara^es, Hauduen, Meyrargucs, Cadcnet (1). C'étaient sans doute les seuls(|ui travaillaient pour le Levant. — CA. Arch. de» li -du-Hli., (I, 2.*J00 . l-lliil des moitUiin n papier exisliinl en Provence, 28 murs 17:)8 et il, 21 (liste de 50 moulins h papier).
bre 1727 fit défense aux ouvriers en papier de quitter les fabriques sans un congé par écrit et ordonna aux maîtres, sous peine de 300 livres d'amende, d'avoir toujours un apprenti.
Dès lors, les papeteries de Provence furent étroitement réglementées. La correspondance de la Chambre atteste que la surveillance du Bureau des papiers ne fut pas vaine. En 1728, elle avait un curieux conflit avec un fabricant dont un inspecteur avait refusé les papiers parce qu'ils avaient été faits avec de vieux câbles brûlés par l'eau de mer et le goudron, au lieu de chiffons. C'est sur sa demande que l'arrêt du 22 décembre 1766 renouvela les prescriptions de celui de 1724. Mais elle avait protesté contre ceux des 27 janvier et 14 février 1739 qui les aggravaient. Les papiers pour le Levanl, pour la plupart sans colle, n'étaient destinés qu'au pliage. Vouloir leur donner plus de perfection que n'en exigeait le règlement de 1724, ce serait en augmenter le prix et favoriser nos concurrents. Ce n'était, en effet, que par le bon marché que l'exportation avait pu progresser. Un nouvel arrêt du 1^' avril 1740 ne recevait pas meilleur accueil; le subdélégué informait l'intendant que les fabricants, ayant jugé ses prescriptions trop difficiles à exécuter, avaient décidé de cesser temporairement leur fabrication jusqu'à ce qu'il fût modifié.
En 1745 l'ambassadeur Caslellane informait Maurepas qu'Ibrahim elTendi, directeur de l'imprimerie turque récemment établie à Conslantinople, venait d'établir un moulin à papier non loin de la capitale et il envoyait des échantillons de ce nouveau papier pour qu'on pût juger du préjudice qu'il pourrait porter à ceux de France. Mais, ajoutait-il, « comme on n'use pas beaucoup de linge en ce pays, je doute qu'il puisse fournir assez de chiff'ons pour donner à cette fabrication une certaine étendue. »
En effet, les fabricants provençaux n'eurent pas à s'inquiéter des Turcs, mais les Italiens leur reprirent en partie les avantages conquis sur eux au xvii» siècle. D'après Flachat, les Vénitiens « faisaient de leurs papiers la meilleure partie de la cargaison des trois gros vaisseaux qu'ils expédiaient chaque année à Conslantinople, sans parler de ceux qu'ils envoyaient dans les échelles. » Ils s'agissait de beaux papiers différents de ceux des Provençaux ; c'étaient plutôt Nice et Gênes qui faisaient une concurrence dangereuse pour les papiers communs.
La déclaration royale du 1*'' mars 1771 (1) mit nettement les
[1) V. ci-dessus, p. 1U8-109.
Provençaux en état d'infériorité. La papeterie n'avait été jusque là soumise à aucun droit. Des impositions établies à diverses reprises, en 1748 pour la dernière fois, avaient été presque aussitôt supprimées. La déclaration de 1771 assujettissait indistinctement tous les papiers blancs à une dîme de 10 sols par rame, de 15 en réalité ; pour certaines qualités cette taxe équivalait au tiers de la valeur marchande. Théoriquement les papiers étrangers en étaient exemptés ; en fait, ils n'échappaient pas à la levée. Un arrêt du 5 octobre 1782, qui établissait un entrepôt général pour tous les papiers destinés à l'exportation apportés à Marseille, n'apporta qu'une gêne de plus sans remédier à la déclaration de 1771.
D'autre part, les fabricants se plaignaient de la rareté et du renchérissement de la matière première. Des arrêts du 24 août 1715 et du 10 septembre 1746 permettaient aux Provençaux de tirer les drapeaux et chiffons des provinces voisines, notamment du Languedoc ; l'arrêt du 21 août 1771 ne leur permit d'entrer par mer que par le port de Toulon. Neuf fabricants des environs de Marseille protestaient en 1784. A plusieurs reprises et pour la dernière fois en 1786, les papetiers réclamèrent aussi contre la prétention du régisseur de traiter les chiffons de Marseille comme étrangers et de faire payer le droit de 2 sols par quinlal h ceux qui étaient transportés aux papeteries. Entraves des règlements, impositions, cherté de la matière première, c'en fut assez pour arrêter l'essor de la papeterie au début du xviii* siècle. Tout ce qu'elle put faire, fut de se maintenir, car les statistiques semblent montrer que le tableau de la décadence étalé dans les Mémoires de la Chambre ou des fabricants était bien exagéré. En 1784 et en 1785, Marseille exporta dans les échelles environ 3.600 caisses de papiers estimées par la Chambre plus de 225.000 livres ; ces chiffres ne semblent pas avoir été dépassés à d'aulrcs moments du xviii* siècle. Il est vrai que pour les années 1786-89 la moyenne des ventes atteignit 100.000 livres seulement (1).
Pour les Marseillais le corail ouvré était un article d'cxporlalion beaucoup plus ancien que les papiers. Depuis le moyen Age ils n'avaient cessé de prali(juer la pêche, l'industrie et le
(1 Sur les pnpItTH voir IIM, 78-81.- Ct. Arcli. des H -dii-nii. C,2557. — Ftlix de licuujuur. Tableau du vonimerce. T. il, p. U2-ll(>.
commerce du corail (1). Les compagnies du Bastion du xvii* siècle avaient eu toujours le souci de maintenir les ateliers de Marseille dont le nombre s'éleva jusqu'à 40. La compagnie des Indes, substituée à ces compagnies dans l'exportation des concessions d'Afrique, laissa tomber cette industrie séculaire et même encouragea son transfert en Italie. Par une décision singulière que peuvent seules excuser les conjonctures de la peste de 1720, elle établit à Gênes le magasin du produit de ses pêches. Si bien que les deux seuls ateliers qui subsistaient à Marseille étaient obligés d'aller chercher à Gênes le corail péché par des Provençaux. La Compagnie royale d'Afrique n'essaya pas d'enlever aux Génois une industrie dont ils semblaient bien en possession et qui leur fut pourtant bientôt presque entièrement enlevée par les Livournais. C'est à Livourne que tout le corail des concessions d'Afrique était vendu et travaillé après 1750. Cependant le brillant succès de la Compagnie royale finit par ramener, un peu tard, l'industrie transfuge à Marseille. En 1781, Miraillet, Remuzat et C'% fondèrent une importante manufacture qui employa bientôt jusqu'à 300 ouvriers et remporta le plus brillant succès. A la veille de la Révolution, ainsi qu'autrefois, les étrangers regardaient la manufacture Remuzat comme l'une des principales curiosités de la ville à visiter (2), Marseille n'était donc pas favorisée au xviii^ siècle pour l'exportation du corail ouvré. D'ailleurs le Levant n'était plus le grand marché qu'il restait encore au xvi« siècle. En 1763, les exportations s'étaient élevées exceptionnellement à 450.000 livres; le plus souvent elles étaient restées inférieures à 200.000. Malgré l'activité de la manufacture Remuzat elles n'atteignirent qu'une moyenne de 103.000 livres pour les deux dernières années 1788-89,
Quant aux fameux savons de Marseille, ils n'avaient jamais eu de débouché dans le Levant ; la fabrication facile de ce produit, indispensable à l'économie domestique, était depuis longtemps répandue sur toutes les rives de la Méditerranée où l'on trouvait en abondance les matières premières nécessaires. Les statistiques de la Chambre accusaient une vente de moins de 40.000 livres en 1788 et 1789. C'était encore un chiffre exception-
(1) Voir mou ouvrage sur les Compagnies du corail. Paris, Fontemoing,
(2) Béreiiger. Soirées provençales. T. i, p. 117-127) - Voir mon Hisi.des établ. et du conim. franc, dans l'Afr. barb., p. 287-88 et 519-24
nel. Les savons provençaux étaient consommés dans le royaume ou exportés dans les pays du Nord.
Les produits de la céramique provençale étaient devenus au XVIII* siècle un article déjà intéressant d'exportation. Les navires chargeaient à la fois à Marseille des poteries grossières, simples ustensiles de ménage et des faïences artistiques, vaisselle de luxe ou d'ornement. Un mémoire de 1728 ne comptait en Provence que neuf faïenceries travaillant aux ouvrages lins, 4 à Moustiers, 2 à Varages, l à Pertuis et 2 à Marseille. Cinq ans après on signalait dans cette ville six fabriques de faïences et six de terraille commune. Cette industrie prit un développement remarquable au milieu du xviii* siècle. Mais, au moment de la Révolution, les 15 fabriques marseillaises végétaient. Les Génois venaient leur faire concurrence, même pour importer leurs produits dans le royaume. Ils avaient en permanence dans le port franc quatre barques qui leur servaient d'entrepôt ; ils achetaient aux fabricants pauvres une petite quantité de leur faïence et, en retour, se procuraient par leur intermédiaire des certificats d'origine. Même, enlevant aux Provençaux leur matière première, ils venaient acheter dans un petit village voisin de Fréjus une terre réfractaire recherchée. La production marseillaise n'était plus évaluée qu'à 250.000 livres en 1786 (1). D'ailleurs le Levant n'avait jamais acheté que des qualités grossières ; les belles faïences s'en allaient en Suisse, dans les riches pays du Nord ou aux colonies. Robert, le seul fabricant qui eût essayé de faire de la porcelaine (2) et qui s'y ruina, avait cherché un débouché dans les Échelles ; le contrôleurgénéral Bertin recommandait en 1778 à l'intendant de la Tour de l'y encourager.
Diverses industries secondaires de Marseille travaillaient encore pour le Levant. Ainsi les auffiers qui tressaient l'alfa et le sparte d'Espagne ou de Barbarie y envoyaient leurs nattes, tapis ou paillassons L'énumération de ces produits n'ollrirail qu'un intérêt de curiosité.
il) Arch. iiut. iiuir B'. 4.V2. - Au sujet des i'uïenccs proveuçnles, voir : Montri'uil. Anciennes industries niarseillaiscs. Faïences, verres, etc. Marseille IKM.— Davillier, ///«/. tIfs fnïences et jiorceUiine» de Moustiers, Marseille. Paris, 1863- — Arnaud d'A^ucI Hiil. de la fai/ence artisUifue de Marseille l'aris, Durunon, HMO.
(2) Kn 17r)U la (Iliainbrc le soutient auprès du cuntrôleur-({énér:ii pour lui obtenir l'autorisation. Le privilège de in manufacture royale de porcelaines (Sèvres; était un obnlucle.
Mais, pour satisfaire leur clientèle levantine, les négociants marseillais étaient encore obligés de composer les assortiments de leurs cargaisons de divers produits manufacturés qu'il fallait déjà, au XVII*" siècle, demander, en partie au moins, à l'industrie étrangère. Tels étaient les articles variés de mercerie, de quincaillerie, les fers en barre qui, pour les années 1784-1789,fournirent une exportation moyenne de 425.000, 263.000 et 280.000 livres. C'est l'insuffisance ou l'infériorité de l'industrie nationale qui avait lait abandonner en grande partie aux étrangers ces diverses branches du commerce. Cependant, dès le xvii' siècle, Lyon, Paris, Rouen, fournissaient les aiguilles pour la mercerie. Flachat écrivait dans ses Observations : « Il se consomme au moins 10.000 balles de clous tous les ans à Constantinople. On peut juger de là quelle doit être la consommation dans le reste de l'empire. Les Suédois, les Vénitiens, les Allemands, les Anglais font ce commerce. Les Anglais vendent plus de 20.000 douzaines de couteaux à l'usage des Turcs à Constantinople et dans les échelles. Ce commerce devient de jour en jour plus considérable. On n'en tire que de l'Angleterre où
les paysans les fabriquent à la campagne Le commerce de
fil de fer et de laiton et même de la quincaillerie semble être dévolu aux Allemands'et aux Vénitiens. Je n'ai connu que deux Français qui s'en soient occupés à Constantinople (1)». Nuremberg était le centre des expéditions allemandes acheminées par la voie du Danube, par Trieste, par la Hollande, par Marseille même.
La situation n'avait pas changé en 1789. C'est surtout pour le commerce des métaux bruts et travaillés, spécialité traditionnelle des peuples du Nord, que les Français restaient bien inférieurs à leurs concurrents. En dehors des fers en barre, demandés en partie à la Suède (2), les Marseillais n'avaient
(1) T. Il, p. 305-308. — On lit dans une brochure de 1758, inspirée par Gournay, où les inspecteurs des manufactures sont violemment attaqués : « Veut-on savoir jusqu'où va leur zèle ? On fabriquait à Arconsat, prés de Thiers, des ciseaux de fer pour le Levant, la Barbarie et l'Espagne ; les inspecteurs en arrêtèrent la fabrication parce que les ciseaux n'étaient pas trempés; on a découvert depuis qu'ils servaient à moucher les chandelles... G. Schelle. Vincent de Gournay. p. 66.
(2) Permission accordée par le roi de transporter en Levant des fers de Suède, novembre 1775. Arch. des B.-du-Rh. G, 2483. — Les clous figurent exceptionnellement dans les statistiques en 1763 pour 160.000 livres, l'étain en 1764 pour 330.000. le plomb pour 250.000.
exporté en 1789 que pour 81.000 livres de métaux dont 30.000 de plombs en grenaille, produits par les quatre manufactures de leur ville.
Tels étaient les principaux produits manufacturés envoyés dans les échelles. A côté d'eux les denrées ou matières premières coloniales avaient pris une place importante dans les cargaisons. C'était la grande nouveauté du xviii* siècle. Le Levant, qui avait été pendant des siècles le grand marché des produits exotiques apportés du lointain Orient, les recevait maintenant des Européens, ses anciens clients, qui les faisaient venir de l'Extrême Occident. L'évolution commerciale suscitée par la découverte de la route du Cap et par la colonisation moderne était maintenant complète.
A la fin du xviii* siècle le café et le sucre faisaient la richesse des Antilles françaises et fournissaient à la métropole ses deux principaux articles d'exportation. Chose curieuse, l'apparition des cafés de la Martinique en France fut presque immédiatement suivie de leur introduction dans les échelles. Dès 1731, l'ancien consul de Maillet, correspondant de Maurepas, lui parlait des premiers succès des plantations aux Antilles et il exprimait le vœu que bientôt, au lieu d'acheter du café à Moka au prix de mille difficultés, les Français deviendraient fournisseurs de la Turquie. Ce vœu allait se réaliser plus vite qu'il n'eût osé l'espérer.
Villeneuve obtint d'abord de la Porte la permission d'en expédier sur les côtes de la mer Noire et dans la Turquie d'Europe. Le goût du nouveau produit dérouta d'abord les consommateurs ; on le trouva trop amer, mais le bon marché fit surmonter les répugnances ; puis, les Levantins s'y accoutumèrent si bien que son prix finit par être presque aussi élevé que celui du Moka. D'ailleurs le café de la Martinique, par sa petitesse et sa couleur, était celui dont l'aspect rappelait le plus la précieuse fève d'Arabie. Or, comme le remarquait judicieusement à ce sujet Félix de Heaujour, « le goût n'est que le second des sens dans le commerce et l'appât le plus sûr est celui qui séduit la vue. » De plus, l'tMnballage et l'arrivage mieux soignés permirent (le mieux satisfaire la clientèle du Levant. Dès 1739, une correspondance d'Alep signalait une expédition de café des Iles à Erzeroum. Il pénétrait bientôt jusqu'en Perse. O'Heguerty
faisait ressortir, en 1757, de quel intérêt ce commerce était pour le gouvernement turc : « Le café, regardé dans les échelles comme denrée presque de première nécessité, exigeait de la Porte une attention toute particulière pour que ses sujets en tussent exactement pourvus ; la tranquillité de ses États en dépendait. Grâce au café de nos colonies elle est aujourd'hui soulagée de tout soin et de toute inquiétude à cet égard. Les avantages que le G. S. et ses sujets en retirent par l'abondance et le bon marché sont si considérables que nous sommes persuadés que S. H. même ne se ferait pas un grand mérite de nous accorder la suppression du bedeat (1). » Si le bedeat, droit de consommation payé par les sujets du G. S., fut maintenu, du moins les droits d'entrée sur le café, de 8 aspres par ocque avaient été réduits de moitié dès 1738. A la fln du règne de Louis XVI, l'exportation des cafés, en pleine prospérité, avait atteint pour les années 1787-89 une moyenne de 4.200.000 livres, chitfre de vente de beaucoup le plus élevé avec celui des draps. Toutefois le Levant n'était qu'un débouché secondaire pour les 74 millions de cafés coloniaux réexportés en 1789 et demandés surtout par les villes hanséatiques, parla Hollande et par l'Autriche (2).
On retrouve aussi ces trois principaux acheteurs pour les 70 millions de sucres qui sortirent de France la même année. Le Levant en avait fait venir pour 3.304.000 livres en 1785, pour 1.620.000 seulement pendant les années 1786-1789. C'est que la consommation turque était moins forte pour le sucre que pour le café, véritable boisson nationale. D'autre part, les sucres européens n'avaient pour concurrents locaux que « ceux d'Egypte dont la quantité était si peu considérable et la qualité si basse qu'elle méritait peu d'attention » au dire de l'ambassadeur Saint-Priest, mais ceux de Hambourg et de Fiunie faisaient concurrence à ceux de France dans la Méditerranée.
La raffinerie avait tait cependant bien des progrès à Marseille depuis que Colbert, en 1671, avait encouragé la création de la première fabrique de Maurellet, la seule encore en 1700 (3). En 1733 on en comptait dans la ville 4 grandes et 3 petites, 12 en
(1) Remarques sur plusieurs branches de commerce. 2« partie, p. 72-79.
(2) Achats des villes hanséatiques, 31 millions ; delà Hollande, 13 ; de l'Autriche, 9. — Au sujet (lu commerce des cafés voir ci-dessus, p. 204-207 et 4B4-466.
(3) Vendue ensuite aux sieurs Michel, David et Catelin, négociants de Mar- .seille. Arch.nat. F<2, 68, fol. 174 (28 juillet 1713).
1755. Ce chiffre ne fut plus dépassé jusqu'à la Révolution ; même, en 1772, les mémoires de la Chambre se plaignaient d'une crise de celle industrie, « la plus précieuse» avec celle des savons. Les raffineries étaient alors réduites à 8, mais on en retrouvait de nouveau 12 en 1780. Dans ses Soirées provençales, Bérenger déclare trouver au sucre de Marseille « une odeur presque fétide que n'a jamais celui d'Orléans. » La raffinerie marseillaise était, au contraire, réputée dès lors pour l'excellence de ses produits. En 1741, à propos d'un démêlé avec les Bordelais, les raffineurs de Marseille exposaient que la supériorité de leurs sucres était de notoriété publique et que, notamment à la foire de Beaucaire (1), on faisait toujours la différence entre ceux des deux villes. Mais les raffineurs avaient toujours recherché surtout leur principal débouché dans le royaume, ou bien ils avaient sollicité la liberté du transit pour les vendre aux Genevois et aux Suisses. Les droits de sortie les gênaient pour lutter avantageusement avec les sucres autrichiens ou avec ceux de Hambourg dans la Méditerranée. De plus, chez les Turcs qui recherchaient le bas prix, la vente des cassonades des Antilles nuisait à celle des sucres en pains
Des colonies françaises, les Ottomans ne connaissaient guère que ces deux précieuses denrées. Un arrêt du conseil du 1'"^ février 1787 accorda une prime de 5 livres par quintal de morue sèche des pèches françaises importée dans les échelles du Levant. Ce fut un effort in extremis pour étendre à la Méditerranée orientale le débouché que les Marseillais avaient procuré de tout temps aux Malouins en Italie et en Espagne. Les ventes aux échelles n'avaient jamais alleint 30.000 livres auparavant ; elles ne s'élevèrent qu'à 14.000 pour 1788 et 1789.
Mais les colonies européennes des Indes orientales envoyaient maintenant leurs épices dans le Levant. Les Hollandais, malgré le déclin de leur grande compagnie des Indes, restaient toujours les plus favorisés pour ce trafic. C'est d'eux surtout que les Marseillais recevaient ces denrées en seconde main. En 1776, exceptionnellement, ils avaient revendu pour 470.000 livres de poivre, pour 195. 0(M) de cannelle ; en 1785 leurs expéditions totales d'épices s'étaienl élevées à 8(Ki.()00 livres ; pour 1780-89 elles n'alleignircnl (|ue 1*.H).000 livres.
l'urmi les produits du cru du royaume, les vins fins, liqueurs
(1) Arcii. nat. Fia, 85, p. 261.
et eaux-de-vie étaient les seuls qui eussent acquis dans le Levant un débit bien médiocre à la fin du xviii« siècle. Sans doute ils y servaient surtout à la consommation des nations européennes des échelles. Les vins que les navires y apportaient de Marseille étaient surtout ceux de Bordeaux. Quant à la fabrication des eaux-de-vie et liqueurs c'était, avec la confiserie, une spécialité ancienne et renommée de Marseille ; vingt distilleries s'en occupaient vers 1780. Le total des ventes ne s'éleva qu'à 270.000 livres en 1788 et 1789.
Enfin le Levant achetait à l'Europe quelques matières premières, presque exclusivement pour la teinture des toiles de coton, soieries ou autres tissus. Les Indes occidentales Fournissaient encore les trois principaux de ces produits tinctoriaux, l'indigo, la cochenille, les bois des Iles. L'indigo des Antilles faisait une rude concurrence à celui des Indes orientales. La Chambre du commerce écrivait à l'inspecteur Icard que cette drogue était devenue depuis une douzaine d'années « la plus grande richesse » du commerce du Levant avec les draps. Les achats, faits en grande partie à Nantes et à Bordeaux, et les réexpéditions avaient enrichi en peu de temps plus de vingt bonnes maisons de la ville Cependant les Hollandais et autres gens du Nord en enlevaient encore beaucoup plus dans ces ports et le faisaient passer en Perse par Hambourg et la Moscovie. L'indigo fut une des marchandises au sujet desquelles on discuta le plus, lors des fameux arrangements. La cochenille provenait de l'Amérique espagnole et les Marseillais l'achetaient chaque année à Cadix. Après 1770, ce double commerce parut menacé par les fraudes et les falsifications. La Chambre veillait et intenta des poursuites aux fraudeurs. En 1773 une lettre de cachet exilait à vingt lieues de Marseille un négociant « grièvement soupçonné d'avoir falsifié plusieurs parties de grabeau d'indigo destiné pour les échelles. » L'année suivante le commerce de la droguerie était interdit à ce négociant. Bientôt un arrêt du Conseil du 8 mai 1778 attribuait à Tinspecteur du commerce la connaissance en premier et dernier ressort des affaires relatives aux falsifications de l'indigo et de la cochenille. Les ventes d'indigo avaient parfois dépassé 4 millions avant 1750 ; en 1784 elles atteignaient le chiffre encore élevé de 2.648.000 livres ; elles tombaient à 1.690.000 pour les années 1786-89. Pour la même
période celles de la cochenille n'étaient que de 1.350.000 livres ; elles avaient atteint 3.693.000 livres en 1785. Le commerce des deux drogues intéressait particulièrement réchelle d'Alep en relation avec les centres industriels de la Syrie du nord et du Khorassan et avec la Perse (1).
C'était aussi par Cadix ou par Lisbonne que les Marseillais se procuraient les bois de Brésil et de Campêche. Les ventes, très irrégulières, s'élevèrent à 358 000 livres en 1785, à 120.000 seulemen en moyenne pour les quatre années suivantes.
Malgré la prépondérance des draps, les exportations de produits manufacturés offraient quelque variété. Pour les denrées et les matières premières, la plus grosse partie de la valeur des ventes était représentée par deux articles, café, sucre, indigo, cochenille. L'introduction de ces nouvelles marchandises avait contribué dans une forte mesure à l'augmentation remarquable des exportations dans les échelles, mais les progrès du débit des articles vendus déjà au xvii« siècle, surtout des draps, eût suffi à donner une nouvelle face au commerce du Levant.
La consommation grandissante des marchandises européennes avait enlevé peu à peu toute importance à l'ancien trafic des piastres qui paraissait au xvii" siècle tout à fait indispensable au commerce français. Longtemps encore, après 1715, les navires emportaient de Marseille des caisses d'espèces. A la fin de la peste de 1720, les relations n'étant pas encore reprises avec l'Espagne, plusieurs bâtiments durent en rapporter des cargaisons des échelles pour permettre la continuation des affaires. Les piastres restaient particulièrement nécessaires au commerce de l'Égyple alors réfraclaire encore à l'usage de nos draps. Cependant, dès 1731, de Maillet signalait à Maurepas ce fait nouveau que deux vaisseaux avaient apj)orté successivement de Conslantinople h Marseille 16. (M)0 et 12.000 sequins. « Qui aurait cru, disait l'ancien consul du (^airo, il y a trente ans, qu'on dût apporter de Turquie de l'argent contre les marchandises (ju'on y envoyait? »
I.^s piastres que le commerce d'Espagne ne continuait plus d'ailleurs h faire affluer à Marseille avec l'abondance d'au-
(1) HH, 00-01 : - Anh dcfi U.-du-IUj., C, 2 ûf)».
trefois (1), trouvaient une autre destination. Vers 1750, les Livournais en enlevaient beaucoup « pour les fondre et en faire des écus avec l'effigie de l'empereur ou de la reine de Hongrie, connus et recherchés par les Turcs sous le nom de pataquès. » Ces écus d'argent étaient alors demandés dans tout le Levant, particulièrement en Egypte et prenaient l'avantage sur les piastres sévillanes. Le consul du Caire attribuait cette faveur à la préférence que les pataquès trouvaient aux Indes Orientales. JL,es caravanes de la Mecque et les vaisseaux qui partaient de Suez pour Djedda les achetaient avec empressement. Avec les sequins vénitiens c'était les trois monnaies étrangères usitées dans l'empire ottoman à la lin du xviii* siècle (2).
La fourniture aux Turcs de l'argent monnayé qu'ils ne frappaient pas en assez grande quantité pouvait être cependant un trafic fructueux. Sous Louis XVI, le grand négociant marseillais Jacques Seymandi olïrait d'essayer à ses risques et périls d'introduire dans les échelles des monnaies frappées par lui au même titre et au même poids que celles de la reine de Hongrie et du prince de Bade qui avaient tant de succès, mais il demandait un privilège exclusif pour dix ans. La Chambre du commerce consultée opposa des ob)ections de principes inspirées de la plus pure doctrine de Colbert : « Le commerce des espèces est toujours onéreux à un État parce qu'il ne peut s'étendre sans arrêter l'activité et le mouvement des manufactures. Aussi il y a des lois de la compagnie d'Angleterre qui obligent les négociants à jurer que ce qu'ils reçoivent du Levant n'est que le produit et le retour des manufactures du royaume sans y ajouter ni lettres de change, ni argent Toute la question consiste à savoir s'il faut abandonner les avantages certains que procurent les manufactures pour courir après ceux du débit aventuré des espèces. » En 1777, la Chambre donnait un autre avis défavorable à la proposition d'un négociant bordelais, Alary, qui projetait de fabriquer une monnaie spéciale à l'effigie du roi pour le Levant. C'est que, en dehors des objections de principe, la situation du commerce enlevait tout intérêt au commerce des espèces. A un questionnaire du ministre, les
(1) V. ci-dessus, p. 235.
(2) Voir à ce sujet : Mémoire sur les monnaies... 1716. Arcli, nat. F**, 645; — Mém. du 1«' août 1777. CG, 162 ; - Félix de Beaujour. Tableau du
commerce T. ii, p. 192-202, — Pour la comparaison avec lexviif siècle, voir
mon volume précédent, p. 492-497 .
Marseillais répondaient vers 1780 : « On ne porte point d'argent dans le Levant, mais la balance du commerce rend à la France de quatre à cinq millions de bénéfice qu'on lui solde en argent (1). » L'affirmation ainsi nette et précise était quelque peu risquée. Elle cadrait bien mal avec les statistiques que la Chambre elle-même envoyait annuellement au secrétaire d'état de la marine puisque, pour les douze années 1776-87, celles-ci accusaient 420 millions d'importations et 200 millions d'exportations, chiffre manifestement très au-dessous de la réalité (2). En 1777, la Chambre avait dit avec plus de réserve qu'il y avait des années où la balance se soldait par des envois considérables d'argent du Levant à Marseille. Ce qu'on peut affirmer, c'est que Colbert eût été pleinement satisfait de l'évolution du commerce du Levant cent ans après sa mort. Le développement des exportations, la prépondérance marquée de la vente des produits manufacturés, tout était réuni pour réjouir les économistes restés férus de l'ancienne théorie mercantile de la balance du commerce (3).
(1) Arch. nat. mar. lî', 418, 444. - Arch. des B.-du-Rh. C, 2.485,2.551. — Au sujet des monnaies voir C(J, 160-162.
(2) Dans le mémoire de la Chambre de 1786, reproduit par Volney {État du commerce du Levant en 1784), l'envoi annuel des monnaies dans le Levant est évalué approximativement à 1 million.
(3; Les statistiques de la Chambre du commerce permettraient de faire une étude des variations des prix pour toutes les catégories des marchandises au .wiii» siècle.