CHAPITRE XV
LES ÉCHELLES ET l'eXPANSION FRANÇAISE <**
Le terme vague de Levant désignait quatre grandes régions et quatre marchés de nature et d'iniporlance très diverses: l'Asie mineure, la Syrie, l'Egyple, la Turquie d'Europe. Pour les Français, les trois premiers avaient une valeur presque égale à la fin du xvii* siècle; le dernier ne pouvait leur être comparé, bien que Constanlinople en fît partie. Dans le siècle suivant, l'Egypte, que son anarchie croissante empêchait de participer au progrès général, n'accroissait presque pas ses échanges et passait au dernier rang. L'Asie mineure se plaçait d'abord au premier, mais la Turquie d'Europe, dont les progrès étaient les plus remarquables, finissait par la devancer et le chiffre d'afTaires de la Syrie avec la France n'était pas très inférieur. En douze ans, de 1776 à 1787, ce chiffre s'éleva, d'après les statistiques de la Chambre du commerce, bien au-dessous de la réalité surtout pour les exportations françaises, à 209 millions pour la Turquie d'Europe, à 185 pour l'Asie mineure, à 151 pour la Syrie, à 73
(1) Au xviii" siècle des documents nombreux (AIT. étr. cartons commerciaux, Correspond, consul, et Mémoires; ibid. Mém. et doc. Turquie, 12 (Mém. de 1740), 17 (Mém de Saint-Priest) ; — Arch. de la Chambre du comm. — Arch nat, mar. B^ ; ibid. F"i2 (545 (Mém. de Konnac ; — Bibl. nat. mss. fr. 7172 , permettraient de faire une monograpliie détaillée de toutes les échelles. Cependant, les relations des voyageurs, source bien moins importante que pour le xvu* siècle, sont encore utiles à consulter: De la Roque. Voyage de Syrie et du Mont-Liban.. 2 in-12, Paris, 1722. — Nouveau voyage de Grèce, d'Egypte, de Palestine. . fait en 1721-23. La Haye 1724 (par C. D. S M., Charles de Sainte- Maure).— ToUot. Nouveau voyage fait au Levant es années 1731 et 1732. Paris, 1742, in-Ti. Otter. Voyage en Turquie et en Perse, 2 in-12, 1748 — Shaw. Voyage de M. Shaw dans plusieurs provinces de la Barbarie et du Levant, 1743 — Frédéric Hasselquist. Voyage dans le Levant dans les anntes 17W-52, 1768. — Richard Pococke, Voyages en Orient, 7 vol. in-12, 1772-73. - De Tott. Mémoires du baron de Tott sur les Turcs et les Tnrtares. 4 in-8", 1784. — Venture de Paradis. Observations sur la Syrie. Bibl. nat. nouv acq. fr 9135, fol. 65-8(i -- Sestini, Voyage de Constanlinople à liassora. Volney. Voyage en Syrie et en Egypte en 17S3-85 (2 in-8". Paris, 1787) et État du commerce du Levant en llSi (extrait d'un mémoire de lu Chambre du commerce) — Abbé Mariti. Voyages
pour l'Egypte. Pour leurs achats à la France, les deux premiers marchés avaient atteint à peu près le même chiffre de 72 millions environ, la Syrie était restée très loin au dessous avec un peu plus de 37 et l'Egypte n'avait pas même demandé pour 19 millions de marchandises (1).
Dans chacune des parties du Levant, les principales échelles restèrent les mêmes au xviii^ siècle mais avec des changements nombreux dans l'importance ou la nature de leur trafic. Outre l'évolution du commerce sur ces divers champs d'activité, il est plus intéressant encore de suivre les efforts multiples du gouvernement français et des négociants dont l'initiative fut sans cesse en éveil pour ouvrir de nouveaux marchés, pour étendre à de nouvelles régions l'influence commerciale, religieuse et morale de la France, pour créer les établissements nécessaires à cette expansion.
La C.hambre du commerce écrivait en 1786: « Les pachas en ruinant Chypre en ont détruit le commerce. Cette île est du nombre des Melkanes ou fiefs particuliers et à vie, qui sont toujours opprimés. » L'île, placée sur le passage des navires qui se
dans Vile de Chypre, la Syrie et la Palestine avec l'histoire générale du Levant,
2 in-8«, 1791. — Comte de Ferrières-Sauvebcruf Mémoires histor. polit, et géog. des voyages du comte de Ferrières-Sauvebœuf, faits en Turquie, en Perse et en Arabie de llS'i à 1789. 2 in-S". — Voyages dans l'Ile de Chypre, la Syrie et la Palestine avec l'histoire générale du Levant, 2 in-8", 1791. — Olivier, membre de l'Institut. Voyage dans l'empire Othoman, l'Egypte et la Perse fait par ordre du gouvernement pendant les six premièrei^ années de la république.
3 in-4" et atlas. Paris, 1801-1807 — Voyage en Orient ou tableau fidèle des mœurs, du commerce de toute espèce, des intrigues, des filouteries, etc., par A. B. 1)"' 1801. — A consulter en outre : Nouveaux mémoires des missions de la C" de Jésus dans le Levant (Lettres édifiantes). Paris 1715-1755, 9 vol. in-16. — 0'He}{ucrty. liemarqnes sur plusieurs branches de commerce et de navigation, i* partie. Commerce du Levant, MWl, 2 vol., in-12. — l'euchet Dictionnaire de la géographie commerçante. 1799. — Les consulats du Levant Nancy, Herger- Levrault, 1902, 3fa.sc. in-8".— Abbé Piolet. Les missions catholiques françaises. T.I. Les missions d'Orient. Paris, A. Colin, .sans date. — Martino. L'Orient dans la littérature Irançaite au xvii" et au xviii* siècle (Thèse). Paris, Hachette, 190fi, lii-8*. — François Charles-Uoux. Les échelles de Syrie et de Palestine au XVlll» siècle. Paris, Plou-Nourrit, 1907 (extrait de la Hevue d'hist. diplom.)
(1) II. 20. — Importations comparées du Levant en France pour deux période» de 45 ans. 1070-1715 et 17:10-89 (avec lacunes pour 17()0-(»2, 1770-75, 1780-85) . Asie Mineure. 89 et 218 millions ; Syrie, 83 et 225 ; r:Kyi)te. 84 et 95 Turquie d Kuropc, 48 et 220, — Délai! du c(»mmerc»* français en Syrie, importations en France 1708-87) et exportai ions 17;«-87) : Alep, .'J3.200.(K)0 et 20 904.000 Ilv. ; .Seidc cl Acre. 37.475.000 et 10.191.000 liv. ; Chypre, 13.093.000 et 3.24'i.OOU Ilv. ; Tripoli, 9.U04.U0U et 3.U41 .000. II, 20.
rendaient en Syrie restait toujours réputée par son insalubrité. Larnaca, bien digne de son nom (Aipva;, tombeau), était un véritable tombeau des Européens Les Français n'y avaient conservé que trois ou deux maisons ; ils l'emportaient de beaucoup sur leurs concurrents vénitiens ou anglais qui entretenaient aussi un consul. Mais le commerce des Anglais était réduit presque à rien vers 1750; les Vénitiens n'avaient même plus de marchands établis et adressaient leurs navires aux facteurs français ou anglais. Le coton, qui avait gardé sa réputation d'être le meilleur du Levant, était redevenu le premier article d'exportation (1). Les Cypriotes vendaient toujours leurs soies, leurs vins, leur storax rouge. En 1789, ils y ajoutaient la racine de lizari ou garance. Les chargements pris par les bâtiments français valaient rarement 500.000 livres; le chiffre de 1 million atteint une première fois en 1753 ne le fut plus qu'après 1770. Le marché de Chypre semblait prendre, à la veille de la Révolution, une activité qu'il n'avait jamais eue; les achats des Français pour les huit années qui la précédèrent dépassèrent en moyenne 850 000 livres ; leurs ventes étaient inférieures de près de moitié (2).
En Syrie les établissements français s'étaient multipliés au xvm* siècle. Au Sud, la Palestine déshéritée restait sans grand intérêt pour le commerce européen. Le consul de Seide, Poullard, écrivait en 1716 : « Les marchands qui sont actuellement à JatTa conviennent qu'ils y sont plus en sûreté et beaucoup mieux pour leurs affaires ». Cependant les négociants de Seide et d'Acre continuèrent d'entretenir deux ou trois facteurs à Rame et un
(1) Achats pour les trois années 1787-1789: total, 2.831.000 livres; cotons, 1.301.000; soies 564.000; racines de lizari, 463 (KK); vins, 98.000; cuivres, 77 .000.— Ventes pour les cinq années 1763-1767 : draps, 530.000 liv, ; indigo, 107.000 ; cochenille, 75.0()() ; café. 50.000 ; honnets, 49.000. — II. 5 et 14.
(2) Sur le commerce de Chypre, voir abbé Mariti, T. i, p. 209-244. - « Tous les vaisseaux qui vont dans les ports de Syrie relâchent à Larnaca pour prendre les atracis sortes de machines pour estiver les bâtiments qui chargent du coton, de la laine et de la soie. Au moyen des efforts de ces pièces, une balle de marchandises n'occupe pas le quart du volume qu'elle avait avant d'être pressée, ce qui augmente beaucoup le chargement d'un navire. Cet abord continuel rend Larnaca très fréquenté. » (Ferrières-Sauvebœuf, T. n, p. 180). Le consul de Seide, Clairambault, écrivait à la Chambre en 1758 que, pour «éviter, cette sujétion vis-à-vis de Chypre et des frais inutiles, il avait permis à la nation d'établir un magasin d'atrassis. ■> - Consuls de Chypre : Morel de Crcsmery, 1713-17 ; Mich. 1. 1718 ; Wiet, 1719-26 ; Taitbout de Marigny, 1727-28 ; de Montgrand. 1729-31: Jacques-Louis Lemaire, 1734-41; André-Alexandre Lemaire, 1741-46;Ange de Gardane, 1749-1755 ; Astier 1756-94, — Dix-huit résidents français en 1764, dont neuf officiers du roi.
seul à Jatfa pour faire parvenir aux premiers les marchandises et surveiller l'embarquement des colons filés. Le misérable port restait dépeuplé et le commerce de la Palestine consistait surtout en échanges avec Damiette qui expédiait ses riz et ses toiles de coton. Ces échanges intéressaient nos caravaneurs ainsi que le transport des pèlerins qui affluaient en grand nombre, surtout au temps de la Semaine Sainte, des pays voisins. Au dire de Venture de Paradis, « une frégate du roi qui viendrait alors faire une station de quinze jours dans la rade assurerait encore un nolisement très lucratif à plus de vingt bâtiments français.» Les religieux européens qui venaient faire leur pèlerinage étaient reçus à l'Hospice de Terre Sainte, si délabré qu'il n'y avait pas une seule pièce où l'on pût se mettre à l'abri de la pluie l'hiver. Les ambassadeurs de France n'avaient jamais pu en obtenir la reconstruction, tandis que les Grecs et les Arméniens avaient fait élever à Jaffa des couvents qui ressemblaient à des palais. C'étaient aussi les Pères de Terre Sainte qui recevaient les voyageurs et pèlerins à Jérusalem car le consulat, rétabli en 1713, n'avait été maintenu que quelques années.
La grande nouveauté en Syrie fut la renaissance définitive d'Acre au détriment de Seide, Dès le xvii' siècle les Français y résidaient en nombre et y faisaient souvent un commerce actif en cotons, cendres et blés, mais la cité brillante des croisades n'était plus qu'une bourgade au milieu des ruines. Le fameux cheikDaher en fit sa capitale, releva les fortifications, y attira des habitants et voulut y transporter le commerce. Après lui, Djezzar y établit sa résidence et la capitale de son pachalik. Seide était de nouveau vouée à la décadence. Dès le milieu du xviir siècle, Acre était donc redevenue le marché le plus actif de la Syrie méridionale. De six en 1717, le nombre des maisons françaises s'éleva îi quatorze et le travail ne leur manquait pas. Le consul (>lairambault écrit en 1760 (|u'il faudra renoncer à Seide, si les négociants de Marseille continuent à adresser tous leurs bâtiments à Acre et ne les font toucher qu'en passant à Seide.
Comme leur consul, les marchands de Seide, maintenant moins nombreux, étaient iiu|uiets et jaloux de ce dé[)lacement du .tommerce. Tout le xvm'' siècle lut rempli par la rivalité des deux échelles, par les plaintes des consuls et des marchands de Seide contre ceux d'Acre. Ku elTet, cette ville n'avait (ju'un viceconsulat ; les marchands restaient sous la dépendance du consul
et des députés de la nation de Seidepourla police de leur échelle. Poussés par leur rivalité, profitant de leur éloignement, ils avaient la réputation d'êlre les plus indépendants des marchands ; après 1735, ils se montrèrent les plus rétractaires aux arrangements. Ils mettaient au désespoir les consuls par leur empressement exagéré à s'assurer l'achat des cotons, par leurs engagements avec les cheiks des villages auxquels ils consentaient de grosses avances en draps ou en argent sur les récoltes futures.» Ils ont établi à Acre la rue Quincampoix, écrit le consul Gautier en 1751, et mis les cotons aux enchères tout comme on faisait à Paris dans le lemps du Système. » Aussi parlait-on de les assujettir étroitement aux marchands de Seide dont ils n'auraient plus été que les commissionnaires. Parla force des choses ce lut le contraire qui arriva ; en 1785, pour complaire à Djezzar, le siège du consulat de Syrie fut transporté dans sa capitale. Bientôt ses vexations devaient forcer les Français à l'abandonner (1). Depuis la chute de Daher Acre avait de nouveau décliné; la ville, qui avait compté 16.000 habitants, bien que la peste de 1760 en eût enlevé 5.000, s'était dépeuplée; le chiffre des établissements français était descendu à quatre. Les cotons de Palestine étaient tombés dans le discrédit ; les cendres du Hauran n'étaient plus recherchées par les savonneries marseillaises qui recevaient en abondance les soudes et les barilles d'Espagne et de Sicile. Quant aux blés, d'excellente qualité, ils n'étaient pas estimés en Provence parce qu'ils étaient mélangés d'une graine étrangère qui rendait le pain rouge. Les Génois venaient en chercher chaque année plusieurs chargements à Marseille pour la fabrication de leurs pâtes alimentaires, leur viande de pâte comme disait Venture de Paradis.
Tripoli, séjour d'un pacha à trois queues, ville la plus considérable de la côte de Syrie, entourée d'un riche terroir, finit en 1721 par redevenir aussi le siège d'un consulat français après un siècle d'abandon. Les soies, propres à la fabrication des galons, y étaient toujours très recherchées par les Européens et c'est pourquoi les Anglais y entretenaient un vice -consul. « La nation.
(1) Voir ci-dessus, p. 292-297. Au sujet du commerce d'Acre, voir les mémoires des consuls du 16 août 1731 et (J juillet 1783. (Aff. étrang. Mémoires), ceux de 1740 et du 10 fév. 1752. (Arch. nat. mar. B', 345,385). — Mariti, t. II, p. 80-118. Dans les statistiques le commerce d'Acre est confondu avec celui de Seide.
écrit le consul en 1745, n'a jamais pu souffrir de ligue pour les achats de soie qu'on achète au marché aux enchères, parce qu'on faisait les affaires des nations étrangères (1). » Nation bien peu nombreuse, car le commerce était resté très limité ; les achats des Français n'avaient atteint et dépassé qu'exceptionnellement le chiffre de un million, plus rarement après 1750 qu'auparavant. Pour les années 1782-89, ils étaient tombés à 370.000 livres environ et leurs ventes avaient été moins élevées encore. On y achetait, en dehors de la soie, un peu de laines, de cotons et de toiles (2). De Tott y trouvait cinq maisons françaises lors de son inspection et pensait avec raison que trois y suffiraient. Le voisinage des Maronites y donnait de l'importance aux missions: à côté de l'hospice des Pères de Terre-Sainte, des capucins curés de la nation, on y voyait des carmes et des jésuites.
Enfin, à la liste des échelles de Syrie il fallait ajouter Lattaquié. Avant 1730, la Chambre du commerce, consultée sur l'établissement d'un vice-consulat, s'était montrée défavorable. Il y avait déjà trop de consuls, disait-elle. D'ailleurs, Lattaquié était un pays désert, sans aucun établissement européen ; très rarement des bâtiments français allaient y prendre avec beaucoup de difficultés des chargements de tabac pour Malte. Quant aux soies les gens du pays les portaient à Alep ou à Tripoli. Pourtant, dès 1735, on y voyait des résidents français et, en 1756, le consul d'Alep réclamait la création du vice-consulat : « Il faut un homme à Lattaquié pour protéger les caravaneurs qui y abordent en grand nombre et pour recevoir les sommes considérables que les négociants d'Alep, de Tripoli et de la côte y envoient pour l'achat des soies. » Vingt ans plus tard, de Tott retrouvait à Lattaquié des vestiges de son ancienne splendeur
(1) Mémoires des consuls du 15 janvier 1717, 30 juillet 1728, 1731, 25 mars 1745. (AIT. étranK.. Mémoires) ; de 1749 et 1751 . Arcli. nat. mar, B^ 357, 377.— Un moment le consul de .Seide, Taules, eut l'habilclé de faire rattacher Tripoli à son consulat. Lorsqu'il prit sa retraite en 1779, Tripoli fut de nouveau érigé en consulat. — Consuls </< Tripoli : de Monlienault, 1721-25 ; de Boismond, 1735 ; Jacques-Louis Lemaire. 1725-33 ; d'Abenour, 1734-35 ; du Mellis, 173(5 ; Yon, 1737-51: .Ican-Louis de ClairambauU, 1751-52; Gautier, 1752-(il ; de Lancey, 17(52 (55 ; Cousincry, 17(5(5-1772 ; Cliaillan, 1772-1777 ; Dauthier, 1777-79; Alexis Taitboul de Marigny, 17H(»-«2 ; Oevoise, 1782-87 ; Vatlier de Bourville, 1787-88; de Laydet. 1788-179(5.
(2) Achats pour les trois années 1787-89: total. 1.924.0()() livres; soies, 9.54. OOO ; racines de lizuri, 2.54 (MN) ; toiles. 1.32. UOO , laines, 110. 000 ; cotons, 97.(H)0 ; laines de chevron, 61. (XX) ; cire, 46.000. ii, 15. — Pour les ventes, voir Seide.
et le commerce y entretenait « plusieurs maisons assez belles. » C'est à la suite de son inspection que le vice-consulat, dépendant de Tripoli, fut définitivement créé en 1779. A côté de quelques négociants, des vices-consuls anglais et français, Sestini signale un « hospice des pères de la Terre-Sainte qui, par leurs intrigues, finiront par se faire chasser d'ici comme ils l'ont déjà été de toutes les missions du Levant », et deux médecins français sans pratique. Le grand article d'exportation était toujours le tabac, expédié surtout en Egypte. « Ce sont les capitaines de la Ciotat, écrit Venture de Paradis, qui se sont appropriés ce capotage dont ils entendent mieux l'exploitation que tous les autres caravaneurs. Ils sont ordinairement cinq ou six bâtiments occupés toute l'année à en faire des chargements pour Damiette dont ils rapportent des retraits de riz, de henné, de peaux de buffle, de sel ammoniac et des toileries. » Les bénéfices étaient assez forts pour engager les caravaneurs à surenchérir les uns sur les autres dans leurs avances aux gens du pays pour obtenir leur préférence . Les Français achetaient aussi des soies et des cotons à Lattaquié, mais ce n'était qu'un objet bien secondaire à côté de la caravane (1).
Seide (2) restait une ville au moins aussi peuplée qu'à la fin du xvii^ siècle puisqu'on lui attribuait, vers 1780,8 à 10.000 habitants. Mais l'hostilité de Daher, puis de Djezzar, lui avait porté grand tort : les navires détournés vers Acre au Sud, vers Tripoli au Nord, ne fréquentaient plus son port en aussi grand nombre. Aussi l'échelle de prédilection des Français au xvii' siècle ne leur rapportait plus autant de bénéfices. Cependant ils y étaient restés aussi prépondérants ; leur consul tenait le premier rang dans la ville après le pacha et jouissait d'une grande influence. Ils étaient toujours les maîtres du marché des cotons, comme de Tott le constatait encore lors de son inspection. « Un des négociants français préside le marché public ; les janissaires attachés au service de la nation y exercent la police; les censaux ou courtiers de notre commerce mettent le prix aux filatures ; l'achat en est défendu aux gens du pays, à plus forte raison aux étrangers. Aucun monopole n'est plus manifeste, mais il est si
(1) Mémoire du 2janv. 1753. Arch. nat. mar. B', 385. — Cf. Olivier, T. ii, p. 280-283.
(2) L'orthographe Seide semble préférable pour le .\viii« siècle à celle de Seïde ou Seyde, la plus usitée dans les documents. On prononce Sède, dit Volney (T. i, p. 115. Il écrit Saide) .
bien établi dans l'opinion que le peuple même se révolterait si le gouvernement^voulait travailler à le détruire elles fileuses préfèrent la certitude d'une vente prompte à l'avantage incertain d'un haut prix qu'il faudrait attendre (1). »
Cependant il s'en fallait que les Français fissent la loi comme ils l'auraient pu ; leurs rivalités et leur empressement les mettaient au contraire à la merci des indigènes. « Les marchands, écrit le consul PouUard, en 1718, engraissent à l'envi les sheiks et les paysans des montagnes devenus trop riclies et les femmes du pays qui filent le coton fin bazar. Il est triste de voir acheter à un prix exorbitant ces filés tout mouillés et pleins d'ordures pour augmenter le poids des masses. » Les arrangements n'a\a\eni pas remédié au mal parce qu'on ne les avait jamais respectés et le^consul Arasy se lamentait encore en 1740 sur l'avidité des marchands à acheter les paquets de cotons fraudés «bien arrangés 9u dehors et farcis au dedans de bourres et autres matières étrangères. » Les chargements de coton, principal article d'exportation de la Syrie, atteignaient à Seide et Acre 4.500 balles environ autour de 1780 ; les soies avaient beaucoup moins d'importance (2).
Ville médiocre, de population pauvre, Seide avait toujours été lieu d'achat plus que de vente. Venlure de Paradis confirme, en 1780, la misère générale de la population signalée souvent par les consuls. Il en donnait l'explication suivante : « Ce qui rend la position si dure, c'est que l'autorité du pacha n'est pas bridée, commedans la plupart des villes de Turquie, par uncorps de milice respectable et que la rapacité du gouverneur ne peut s'étendre à plus d'un quail de lieue de l'enceinte ; il est obligé d'affermer toutes les terres de son gouvernement à des vassaux puissants. » \)e plus, Seide, très atteinte aussi parla peste, avait été particulièrement éprouvée par le tremblement de terre de 1759 (|ui avait fait beaucoup de mal dans toute la Syrie. Les secousses, écrit le consul Clairambault, «ont ruiné la ville... Le can a été extrêmement maltraité... Ma maison est dans le même
0) .\U'-inoiii's, 1 IV. p. 124.
(2) Achats pour les trois iinnécs 1787-1789 : total, •2.384.000 livres ; cotons fll^-n, 1.221 0(10; colons rit laine, 120.0<M) ; soies 4 10. 008 ; toiles, 201 .000 ; ){allcs. 10.*i (K»0 : racines de li/.ari, 88 (MM). - N'cnlos à Seide, Aère et Tripoli jtour les clii(| annC-es n6:J-(J7 : «Iraps, 4 . ():)(5 . (MM) livres; indigo. 712. (KM); sucre. 424. (M)0; nirfl((roux, 424 (JOO ; cochenille, 272 (M)0 ; fVr. 2r)r>.0()0 ; cufé, 219.000; putinv», 164. (KM); bonnets. 111.000. 11, r> et 14.
étal. » La nation avait été réduite à camper sous la tente puis à se faire construire des cabanes provisoires dans la campagne.
La nation IVançaise avait été réduite j)eu à peu de douze à cinq maisons. Seide aurait encore plus décliné, si elle n'était pas restée le port de Damas. La métropole syrienne était un important débouclié pour les marchandises d'Europe. Les Français y auraient fait certainement un bien plus grand commerce s'ils y avaient eu des résidents comme pendant la plus grande partie du XVII* siècle. Mais, disait Venture de Paradis, en 1777, une règle sévère leur interdisait même d'aller à Damas, pour forcer les Damascains à venir à Seide ou à payer des commissions. Ce n'était pas la seule raison de l'abstention des marchands ; il avait été souvent question d'établir de nouveau des facteurs à Damas, mais on avait toujours redouté des complications.
En 1724, la nation de Seide remettait un mémoire à M. de Grand- Pré, commandant d'un vaisseau du roi, pour en montrer les inconvénients et, l'année suivante, un sieur Porry, qui y résidait momentanément, était rappelé après avoir attiré de graves ennuis à la nation pour s'être mêlé aux intrigues toujours très vives lors de l'élection du patriarche des Grecs. En 1729, deux négociants de Seide demandaient la permission d'aller créer un comptoir. La Chambre consultée faisait une réponse résolument hostile parce que les marchands du pays, jaloux devoir s'établir à côté d'eux des concurrents étrangers, leur susciteraient des avanies. Villeneuve était favorable en principe, mais il faisait une objection : Les Pères de Terre-Sainte venaient d'être chassés à la suite d'une émeute suscitée par les Grecs. L'ambassadeur travailla donc d'abord pour mettre les missionnaires de Damas à couvert de nouvelles insultes mais il se plaignait encore, en 1736, des difticultés qu'il rencontrait à ce sujet auprès des ministres de la Porte : « les missionnaires y donnaient lieu par leur conduite peu modérée. » Dans un mémoire sur les affaires de la religion, l'ambassadeur disait que la ville de Damas était celle où la rivalité des ordres religieux. Jésuites, Capucins, Pères de Terre-Sainte, causait les plus grands embarras. Il avait été question d'un vice-consulat; Maurepas y renonça en considération des inconvénients possibles que Villeneuve lui lit ressortir.
Il ne fallait pas compter à Damas sur l'appui éventuel des missionnaires. En 175(), le consul de Seide attribuait la tiédeur du pacha de cette ville à propos d'une réclamation aux sollicitations secrètes des religieux de Terre-Sainte : « Chacun sait,
écrivait-il à la Chambre, que ces bons pères sacrifient toujours à leur tranquillité et à leur goût pour l'indépendance les trésors de l'Inde et du Pérou. » Cependant, le chevalier de Taules, consul de Seide, avait fini par autoriser la plus grosse maison de l'échelle à établir à Damas (1) un magasin fourni de toutes sortes de marchandises d'Europe, mais géré seulement par un censal ou courtier indigène. Venture de Paradis ne trouvait pas cette initiative heureuse (2).
Si la décadence de Seide était profonde, personne ne soupçonnait que cette ville allait bientôt se voir ravir par sa voisine Barut (3) l'avantage d'être le port de Damas. Encore moins pouvait-on prévoir la brillante fortune qui attendait au siècle suivant le port des Maronites et des Druses. La future Beyrouth, dont le nom commençait à recevoir l'orthographe actuelle dans quelques documents, venait, au contraire, d'être fort maltraitée par Djezzar pacha, qui favorisa d'abord Seide puis Acre. Pour éviter ses vexations, la plupart des habitants s'étaient enfuis dans la montagne, attendant avec impatience qu'une nouvelle révolution ou la mort du tyran leur permît de revenir. Mais de Tott fait un tableau plaisant de la situation de Barut avant Djezzar. D'après Pugel de Saint-Pierre, l'émir Melhem II, quatrième successeur du grand Facardin, semblait vouloir ramener les beaux jours de ce prince légendaire. Le consul de Seide écrivait, en 1753, que la tyrannie du pacha avait fait déserter la ville aux trois quarts et que la moitié de ceux qui en avaient fui s'étaient retirés à Barut. Il semblait que le filage des cotons, spécialité de Seide, allait y être transporté. Avec Tripoli, Barut était devenue déjà la ville la plus peuplée de la côte.
(1) Puget de Saint-Pierre (Hitl, des Dniscs, Paris, 1762, in-12) dit que les Anglais ont réussi u introduire un agent de leur nation ù Damas et qu'ils en retirent de grand» avantages pour leur commerce avec les Druses (p. 206 et suiv. : Des avantagea d'un commerce direct avec les Druses). — L'émir des Druses résidait à Dair Alcamar, dans le pays de Chouf, à 7 lieues de Harut.
(2) En dehors de divers mémoires sur le commerce de Seide conservés aux Aff. étrang.( cartons commer. Mémoires), voir une Description topograpltiqne de 177.1 (Arch nat. mar. M',4;{;j. Mémoire volumineux accompagné de la carte de la .Syrie, ouvrage posthume de (iuillaume de l'Isle, publiée par son frère Nicolas de l'Isle). — Con»nh de Seide : l'oulhinl, 1711-'i(); Morel de Cresmery, 1721-22; Kxpllly. 17*2'2-24 ; Henoit I.emaire, 172r)-:n ; Marlin, 17;J2-H8 ; .loseph Arasy, 1739-42 ; Delane. 174*2-4."); (iautier 1746-.'»! ; Mossoni deVerrayon, 1752-&3: (:iHlrnml)ault.l7r)7-6H; Fort, 1769-71 ; d.« Taules, 1772-79; Jean-Vincent Arasy, 1779-Hâ; Isnard, \mi; Meaussier, 1787-90.
(S) On écrit souvent Baruth au xviii* siècle.
Le commerce français profitait toujours des relations amicales avec les Maronites, protégés de l'émir des Druses, qui formaient le fond de la population dans la ville et dans le voisinage. Un de leurs cheiks avait été pourvu du vice-consulat en 1702 et l'avait transmis à son fils. En 1731, le frère du cheik Abou Naufel (1) vint même en France. Le consul Lemaire, assez contrarié,écrit à la Chambre qu'il s'est embarqué à son insu et malgré l'opposition qu'il lui faisait depuis quatre ans, a ce qui est contre les ordres du roi du 24 octobre 1719 et les intentions de Mgr de Maurepas, à qui la vue et la dépense que causent ces sortes de personnages ne plaisent point. » En 1738, pourtant, un autre cheik maronite, Jean Baas, vient à Paris avec son fils. Les négociants de Seide et les facteurs qu'ils envoyaient à Barut n'avaient pas moins à se louer des Druses. En 1743, le consul Delane écrivait à propos d'une visite de leur émir : « Je ne saurais bien exprimer les sentiments de vénération et de tendresse qu'ils m'ont témoignés pour le roi et le respect et l'admiration qu'ils ont fait paraître à la vue d'un portrait de S. M., m'ayant répété plusieurs fois qu'ils ne reconnaissaient dans leur cœur d'autre souverain que le roi de France. Je suis d'autant plus porté à croire à la sincérité de leurs protestations qu'ils ont toujours protégé le commerce et la religion des sujets de S. M. »
Barut était toujours connue par ses soies du pays de Chouf. Venturede Paradis donne les détails suivants sur son commerce : « Le marché public s'ouvre en août et c'est dans un divan présidé par l'émir (des Druses) que l'on coupe le prix de la soie. Les négociants français de Seide s'y transportent alors eux-mêmes ou y envoient des censaux ; ils enlèvent annuellement 6 à 700 ballots qui passent en France. L'Egypte en retire près de 3.000 balles et le reste est enlevé pour alimenter les manufactures de Damas. Nous n'avons jamais eu d'établissements fixes à Barut oiî il n'y a aucun retrait pour Marseille, sauf la soie ; mais notre caravane s'y emploie avec avantage. Le transport du riz et des
(1) Bonnac, dans son Mémoire sur le commerce des Français dans le Levant, (Arch nat. F12 645 et aff. étrang.) fait à tort de ce cheik un prince druse. Voir mon volume sur le xvu» siècle, p. 388, note 2. — Circulaire du 2 février 1750, aux consuls au sujet de la continuation de la protection du roi, accordée aux religieux maronites du Liban. Arch. nat. mar. B^, 192. — En 1754, il est question d'obtenir de la Porte le consulat pour un autre cheik. Ibid. B', 200, 29 avril et 2 décembre. Cf. Ibid. B', 143, la lettre du 15 mai 1732.
toileries que l'Egj'pte y envoie en retour des soies et des autres effets qu'elle reçoit, lui fournit annuellement une cinquantaine de chargements (1). » Depuis l'échec de l'établissement danois, de l'ancien consul Verrayon, les Français n'y avaient plus de concurrents. Venture de Paradis parle de la tentative malheureuse faite quelques années après, vers 1760, par un Livournais dont l'échec devait « probablement pour toujours » décourager de nouveaux établissements. Les étrangers de passage et les capitaines trouvaient un refuge dans l'hospice des Capucins, qui ne renfermait que deux religieux en 1777.
Sour, sur l'emplacement de l'antique Tyr, n'élait que la plus médiocre des échelles de Syrie avec Lattaquié. En 1770, un voyageur parle de « trois maisons qui s'élèvent tristement au milieu des ruines. » Mais elle passait pour posséder une bonne rade ; aussi les bâtiments français y allaient-ils faire leur estivage pendant l'hiver. Une avanie du cheik mutuali, dont Sour dépendait, en fit interdire le séjour et ce fut, dès lors, la rade de Caïffa qui servit au même usage. Vers 1770, un aventurier italien nommé Molinari crut pouvoir compter sur l'amitié du cheik pour former un établissement ; il dut bientôt disparaître après avoir dissipé GO ou 80.000 écus. Sour ne pouvait olïrir au commerce qu'un peu de tabac, de blé el de coton filé, que les femmes des alentours apportaient au marché de Seide. i^'importance relative de la caravane y fit établir un agent consulaire après 1780. « Les caravaneurs, dit Venture de Paradis, font à Sour deux ou trois chargements de tabac pour l'Egypte et sept à huit de blé, orge, calambares et fèves, transportés à Malte (2).» Dans toutes les échelles de Syrie, les Français étaient restés les maîtres du commerce, parfois les seuls Européens établis, pendant toute la durée du xviu* siècle. Les Vénitiens faisaient ({uelques échanges, souvent par l'intermédiaire des facteurs français, dans la Syrie méridionale ; les Anglais étaient des concurrents à Tripoli. Alep, au contraire, n'avait pas cessé d'être l'un des marchés les plus cosmopolites de l'empire turc. Elle n'élait pas seulement le débouché et le centre d'approvisionnement du nord de la Syrie, mais celui des pays de l'iùiphrate el du Tigre, celui de lu l*erse ; or l'ancienne route de l'Inde par le golfe Persicjue n'avail même pas été complètement abandonnée.
(1) Cf. Olivier. Vogag9, t. ii. p. 'ilH-ïiU. <2) Marltl. T. il, p. ITH-'itKi.
Avec les caravanes on y voyait donc affluer des marchandises, des marchands, des voyageurs de Diarbekir, de Mossoul, de Bagdad, de Bassora, d'Ispaiian même et de Surate ou de Bombay. Au début du xviii« siècle, la nation anglaise, à peu près aussi nombreuse que la française, faisait le commerce le plus considérable et le plus solide. Les Vénitiens et les Hollandais jouaient un rôle bien plus efl'acé ; les derniers n'avaient même pas de consul.
Autrefois la première échelle du Levant, Alep n'avait cessé de décliner au xvii' siècle à cause des guerres entre les Turcs et les Perses qui gênaient la circulation des caravanes et parce que les compagnies des Indes Orientales attiraient vers leurs comptoirs et emportaient par leurs navires les produits de l'Inde et de la Perse. Les circonslances devinrent encore plus défavorables au xviiie siècle: les compagnies des Indes, française et anglaise surtout, étendaient encore leur action dans le golfe Persique et faisaient refluer vers l'Est et le Sud l'ancien courant commercial dirigé vers Bagdad. Un autre courant, formé par les etrorts des Russes et des Anglais, attira les marchandises persanes vers la Moscovie. Mais Alep souffrit surtout des guerres prolongées de la Turquie contre la Perse entre 1723 et 1747, plus encore de l'anarchie persane inaugurée dès 1715 par l'invasion et la conquête afghane, continuée après la mort du fameux Nadir Chah (1747) jusqu'après l'avènement du Kerim Khan (17G1), qui rendit pourtant à ce malheureux pays un peu de tranquillité. Dans l'intervalle les guerres glorieuses et les conquêtes de Nadir avaient aussi contribué à l'épuisement de la Perse. D'autre part, l'indépendance du pacha de Bagdad, l'insécurité des routes surtout, avaient fait abandonner souvent par les caravanes de Perse leurs itinéraires d'autrefois (1). En 1730Erzeroum était le nœud de ceux qu'elles suivaient de préférence pour atteindre Erivan, Tauris et Ispahan. Il est vrai que, même par Erzeroum, Alep restait le meilleur point de départ puisqu'il permettait d'atteindre la Perse en 30 ou 33 jours de caravane, tandis qu'il en fallait 55 à 60 en partant de Smyrne, 45 à 50 de Constantinoi)le. Les transports coulaient donc beaucoup moins cher bien qu'il y eût cinq douanes à traverser entre Erzeroum et Alep (2). Cependant le déplacement des itinéraires avait favo-
(1) Voir mon volume sur le xvii" siècle, p. 377.
(2) Les droits à payer étaient faibles. Les charges de chameaux coûtaient 4 piastres d'Erzeroum à Alep, 20 pour Smyrne et Constantiuople ; celles de
risé Smyrne aux dépens d'Alep. Moins nombreuses et moins riclies les caravanes n'alimenlaient donc plus qu'un commerce bien diminué. De plus, les négociants d'Alep eurent souvent à souffrir des passages de troupes et des excès de la soldatesque tandis que le voisinage incommode des Kurdes et des Turkmènes gênait les communications à la fois avec Alexandrette et les marchés voisins de Syrie (1).
C'est pourquoi la ville s'était peu à peu dépeuplée. On lui attribuait au xvii« siècle de 200.000 à 300.000 habitants. De Tott ne lui en donne plus que 150.000. Cependant elle était toujours regardée comme la ville la plus peuplée de l'empire après Constantinople et le Caire. Jusque vers 1770 le commerce des Français était resté inférieur à celui qu'ils faisaient à Seide et Acre. Pour la période de quarante-cinq ans qui s'étend de 1715 à 1760, la moyenne de leurs achats dépassa dans ces deux échelles 1.850.000 livres; elle s'éleva seulement à 1 400.000 à Alep. En comparant ce chiffre avec ceux de la fin du xvii« siècle on arrive à celte constatation paradoxale que, malgré la diminution très forte du commerce et les lamentations réitérées des consuls, le trafic des Français s'était sensiblement accru, puisque leurs exportations avant 1715 étaient le plus souvent bien au-dessous de 1 million. C'est qu'ils avaient profité là , plus peut-être qu'ailleurs, de la décadence des Anglais. Ceux-ci n'avaient pas gardé longtemps après 1715 l'avantage très marqué qu'ils possédaient depuis le milieu du xvii*" siècle. L'ambassadeur de Bonnac constatait encore leur supériorité en 1720 : ils y vendaient beaucoup plus de draps et y achetaient beaucoup plus de soies (2).
L'échelle d'Alep, avec cinq ou six maisons anglaises vers 1750, resta celle où leurs draperies conservèrent le plus de débit mais la situation avait changé et les Français avaient repris la prépondérance non seulement sur eux, mais sur l'ensemble de leurs concurrents étrangers. Pour les cinq années 1776-1780 la moyenne des achats de ceux-ci avait été de 943.000 livres, celle
mule* 2 ou 3 et 12. — La route de Trcbi/onde n'était pas fréquentée à cause des dan|{cr9 de la navigation dans la mer Noire et des difficultés des clieinins impraticahlcH pour les cliameaux. 11. 2*, cahier.s 12-13.
(1) Voir ci-dcHHU!t, p. '2M-H:>.
(2) Cité par Fr. Cliarles-Houx, p. 74. — M. (^h. H. se trompe en ajoutant que • le» Anglais conHervèrent pendant tout le xviii* siècle le premier rang dan» l'échelle d'Alep. r — I.n nation anglaise était aussi la plus nombreuse en 1720. (Ch. de Salnte-Muure. p. 120).
de leurs ventes, de 1.431.000; les Français avaient acheté pour 2.372.000 livres et vendu pour 2.694.000. Le total de leur trafic avait donc dépassé de 2.691 .000 livres celui de toutes les autres nations européennes et atteint environ les cinq septièmes du total. Les Anglais étaient restés de beaucoup les principaux concurrents ; les Hollandais qui venaient les derniers, après les Vénitiens et les Livournais, ne faisaient plus qu'un commerce insignifiant (1). Depuis la réduction du nombre des maisons, les Français n'avaient gardé au plus à Alep que neuf ou dix régisseurs. En 1781 le voyageur Sestini trouvait 9 maisons françaises, 3 anglaises, 2 vénitiennes, 1 hollandaise et 1 livournaise (2)
Depuis la cessation des guerres turco-persanes et l'amélioration de la situation en Perse sous le règne de Kérim-Khan les conjonctures asiatiques étaient devenues moins défavorables au commerce d'Alep, tandis que l'anarchie et la misère syriennes atteignaient profondément celui de Seide et Acre. Aussi, la grande ville du Nord était-elle redevenue, vers la fin du xviii» siècle, le centre de beaucoup le plus actif du commerce français en Syrie. Pour les douze années 1776-87 les achats à Seide et Acre avaient été en moyenne de 1.874.000 livres ; à Alep de 2.732 000. Les ventes s'étaient élevées à 850.000 et 1.775.000 livres d'après la Chambre du commerce. Pour celles-ci les consuls fournissaient au minisire une moyenne bien plus élevée pour les années 1782-85 : 1-450.000 livres pour Seide et Acre, 4.250.000 pour Alep (3). Dans cette dernière échelle la balance était donc très nettement favorable parce qu'Alep ou les villes de l'intérieur comme Bagdad et Mossoul, le marché des noix de galle et de la gomme adragant, consommaient en assez grande abondance des draps trançais et d'autres marchandises. C'était une différence entre l'échelle d'Alep et celles de la Syrie méridionale où la nation avait toujours lait plus d'achats que de ventes .
(1) Ventes: Anglais, 525.000 liv.; Vénitiens, 471.000: Livournais, 347.000; Hollandais, 89.000 — Achats: Anglais, 278.000 liv.; Livournais, 366.000; Vénitiens, 250.000 ; Hollandais, 49.000. Arch. nat. mar. B', 444,
(2) D'après Olivier {T. II, p. 307-308; les maisons anglaises s'étaient retirées en 1789 et il ne restait, à côté des neuf maisons françaises, que deux italiennes.
(3) Ai-ch. de la Chambre II, 20 et Arch. nat. mar. B^ 452. — Achats pour les trois années 1787-1789: total, 8.912.000 livres ; toiles de coton, 4 461.000 ; galles, 1.711.000; cuivre, 985.000; soies, 849.000; laines de chevron, 327.000; cotons, 199.000. — Ventes pour les cinq années 1763-1767: draps, 6.607.000; indigo, 2.82.').000; cochenille, 1.295.000; bonnets, 731.000 ; sucre, 633.000. II, 5 et 14.
Pendant toiil le xviir siècle, les marchands européens avaient souffert de n'avoir à leur disposition que la mauvaise rade d'Alexandrette dont la plage conservait sa réputation méritée d'insalubrité. Les ennuis causés par les Kurdes et les Turkmènes achevèrent de les en dégoûter et il fut plusieurs fois question de transporter ailleurs le port d'Alep. Les noms de Séleucie et de Laodicée hantaient des imaginations pleines de souvenirs classiques. En 1748, le consul Delane, qui venait de quitter Alep, rédigea un mémoire pour proposer un établissement à Séleucie. Il rappelait que ce port avait été comblé par ordre exprès du G. S. à la suite d'une descente que les Vénitiens y avaient faite vers la fin du xv^ siècle ; les Turcs n'avaient plus aucun motif d'hostilité contre lui. Mais Thomas, successeur de Delane, montrait l'impossibilité de l'exécution de son plan (1). Comment surtout obtenir des pachas turcs un changement à la routine ? Les négociants d'Alep firent plus tard d'inutiles tentatives au sujet de Lattaquié, l'ancienne Laodicée. « Ils proposèrent au pacha de Tripoli, raconte Volney, de rétablir le port à leurs frais, s'il voulait leur accorder une franchise de tous droits pendant dix ans. Leur envoyé fit beaucoup valoir l'avantage qui en résulterait pour tout le pays par la suite du temps. Hé ! que m'importe la suite du temps, répliqua le pacha? J'étais hier à Marach ; je serai peut-être demain à Djedda, pourquoi me priverai-je du présent qui est certain pour un avenir sans espérance ? (2) » En dehors du mouvement des navires, Alexandrette resta toujours sans vie : trois facteurs européens seulement, deux pour les Français, un pour les Anglais et les Vénitiens, y surveillaient les embarquements, débarquements et transports de marchandises et s'en évadaient aussitôt qu'ils pouvaient pour aller respirer au Beyian un air plus pur (3).
Si les caravanes n'affluèrent pas en plus grand nombre à Alep, chargées des marchandises de la Perse et de l'Inde, ce ne fut pas la faute du gouverncmrnt français car son attention fui sans cesse tournée xrvs li's villes rMincuscs de Bagdad et de Bassora,ancien-
(1) Arcli. nut. iiinr. H', .H57 : iMcmiiire cicjaiiv. 174Kct)ifT. étrang. MC-inoires.
(2) T. II. p 14»
(3) Nombre (Ich rcNiilciilH frnni^ai.H en Syrie d'après un Élat de MM : 42 ù Alep, 4 a Alexandrette, 'M à .Seide, 23 à Acre, H à Haine, 1 à.Ia(ru. 15 à Tripoly, Sa Lattuqulf. AU. étrang. MCm. et doc. Turquie. 7, fui. 138-145.
nés portes des routes de la Perse et de l'Inde par les montagnes du Khorassan et le golfe Persique. Pendant tout le xviii* siècle les ambassadeurs du roi à Constanlinople lurent chargés d'épier les circonstances favorables pour y implanter l'influence et le commerce français. A vrai dire, il ne s'agit, la plupart du temps, de favoriser ni Alep, ni le commerce du Levant. La nouvelle et entreprenante compagnie des Indes fui souvent l'inspiratrice des négociations et des tentatives. Sur le Chatt el Arab, en Perse ou sur le golfe Persique, elle voulait se faire une place à côté de ses concurrentes anglaise et hollandaise qui avaient pour elles l'avantage d'une forte avance.
Mais, chez les secrétaires d'État de la marine, chargés du commerce du Levant, qui servaient souvent d'intermédiaires à la compagnie auprès des ambassadeurs ou des consuls d'Alep, ces préoccupations n'étaient pas les seules et même elles ne furent pas toujours prédominantes. Les vieux souvenirs persistaient; on se souvenait de l'affluence ancienne des caravanes à Alep. L'idée de profiter d'une route suivie pendant tant de siècles et de favoriser le commerce du Levant ne fut donc jamais étrangère aux entreprises conçues dans l'intérêt de la compagnie des Indes. Comment en eût-il été autrement quand elles étaient faites par la voie de Marseille et des échelles, avec l'aide des ambassadeurs et des consuls du roi dans l'empire Ottoman ? Il faut donc leur faire une place dans l'histoire de l'expansion française dans le Levant.
Les premières années du xviii* siècle avaient été marquées par l'échange d'ambassades avec la Perse. A Ispahan, l'envoyé Michel avait suivi de près l'étrange ambassadrice Marie Petit (1) et signé le traité de commerce de 1908. Ce traité, jugé trop onéreux, était resté inexécuté. En 1714, le sophi avait envoyé luimême un ambassadeur auprès de Louis XIV pour s'informer des difficultés rencontrées et les aplanir. Les Persans voulaient, avec l'appui de la France, ruiner la puissance grandissante de l'iman de Mascate contre lequel, faute d'une marine, ils restaient impuissants. L'ambassadeur, Mehemet Riza beg, avait mission de proposer une véritable alliance. Torcy et Pontchartrain avaient été séduits, mais la mort du vieux roi avait déroulé toutes les combinaisons. Il avait eu le temps de recevoir l'ambassadeur
(1) Voir mon volume sur le xvii' siècle, Vandal Une ambassade en Orient, p. 52-54 et de Maulde. Les mille el une nuits d'une ambassadrice.
et de signer une lettre au sophi. Dans le désarroi qui suivit on se contenta de conclure le traité de commerce très avantageux du 13 août 1715. Ses onze articles confirmaient et étendaient les privilèges accordés en 1708 (1). Un annexe en quatre articles stipulait des avantages réciproques pour les marchands persans qui viendraient s'établir en France. Ils pourraient avoir à Marseille un consul de leur nation, auquel le roi ferait donner une maison pour son logement. Ce fut la clause la plus immédiatement exécutée. L'ambassadeur laissa comme consul l'un de ses compagnons l'Arménien Agobjan de Derjan qui résida à Marseille jusqu'à sa mort en 1726, dans la maison « convenable à son état et proportionnée à son équipage », que la Chambre de commerce avait dû lui fournir sur l'ordre du Conseil de régence. Elle lui payait aussi une pension de 700 livres qui lui permettait de vivre, car les quelques marchands de sa nation qui songèrent à profiter des avantages exceptionnels accordés aux Persans, seuls étrangers admis à faire à droiture le commerce du Levant à Marseille, ne lui rapportaient aucun droit (2).
De son côté le Conseil de régence avait montré le plus grand empressement à tirer parti du nouveau traité. Onze jours après sa conclusion, le 24 août, des lettres de provision de consul
(1) Le Chah devait fournir <i aux négociants français, tant dans sa capitale que dans les ports du sein persique et sur les frontières de Turquie et de Géorgie, des maisons convenables pour leurs logements, pour celui de la nation française et pour leur service de comi)toirs et de magasins, sans qu'ils fussent tenus d'en rien payer, ni de faire pour cela aucun présent et ils pourraient y arborer le pavillon de France (art. 4). L'ambassadeur de S. M. très chrétienne aurait les premiers honneurs et la préséance à la cour du roi de Perse sur tous les autres ambassadeurs et les consuls, agents, directeurs ou facteurs desdits négociants auraient pareillement la préséance sur toutes les autres nations (art. 5). » Les Français étaient exemptés de carache, de capitation et de tontes autres impositions, de même que des visites et droits de péage à travers les états de Perse, pour leurs marchandises munies de factures certifiées par leur consul. Leurs dilTérends avec des gens d'une autre nation ne pourraient être jugés qu'en présence de leur consul. Un article spécial leur réservait le droit d'acheter des chevaux entiers et des juments en aussi grand nombre qu'il leur plairait, pourvu (|u'ils ne fussent pas de l'écurie du chah, ni de ses haras. Knfln, l'article 11 leur accordait en outre expressément le traitement de la nation la plus favorisée. Arch. nat. mar. 1^,534. — Cf Aff. étrang. Mém. et doc. France, '2(K)9. fol. :\Vy-:}2 'fexle du traité de .septembre 1708 en .'il articles). Tniilé négocié par MM. de Landivisiau, Croi/at et Moreau.
i'i) ('.en marchands chargeaient sur des bâtiments français. Voir aux aff. étrnng. (corrcHp. l'cr.nc, &), divcr.ses réclamations adressées à la Cour par Agobjan au nom de cet marchands. — Il signe aussi Agobjan de Derijun ou de RIbjan.
général en Perse étaient dressées en faveur du Marseillais Gardane de Sainte-Croix, pourvu depuis quatorze ans d'un des offices de conseiller secrétaire du roi près le Parlement de Provence, dont un ancêtre avait été consul à Alep au début du XVII® siècle. Le nouveau consul n'avait sans doute pas grande confiance dans le succès ni dans la durée de sa mission, puisqu'avant de partir il demandait de n'être pas compris au nombre des deux ou trois officiers du parlement d'Aix qui allaient être réformés. Gardane devait partir avec Mehemet Riza beg, accompagné par trois autres Français, l'ingénieur Lajoue, son neveu NicoUe et l'interprète Padery (1). D'une famille athénienne, celui-ci s'était mis depuis vingt-deux ans au service de l'ambassade de France à Constantinople ; son zèle lui avait valu le titre de chevalier de Saint- .azare. Il avait eu l'habileté de faire évader de Constantinople, où les Turcs le retenaient, l'ambassadeur persan et le comte des Alleurs l'avait chargé de l'accompagner à Paris comme interprète.
Les ministres voulaient hâter le départ du Persan qui coûtait cher. Gardane n'étant pas prêt, Padery, Lajoue et Nicolle s'embarquèrent seuls avec Mehemet Riza au Havre pour Pétersbourg. Mehemet Riza manquait des qualités essentielles à un ambassadeur. Il avait signalé son séjour à Paris par ses violences et ses débauches; il continua ses extravagances au retour. Il voulut débarquer à Copenhague et continuer le voyage par terre. Ses compagnons souffraient de ses brutalités. Padery le quitta à Hambourg sous prétexte que, dans la précipitation du départ, on n'avait pas eu le temps de lui donner des instructions, et revint à Paris. Mehemet Riza, à court d'argent, vendit, paraîtil, une partie des présents que le roi lui avait remis pour le sophi. Il avait d'ailleurs méconnu ses instructions et revenait sans le traité désiré. Effrayé au dernier moment à l'idée de reparaître devant son maitre, il s'empoisonna à Erivan en septembre 1717.
Le voyage du consul Gardane n'avait guère été plus heureux. Arrivé à Alep, au début de 1716, il avait maladroitement accumulé les précautions pour dissimuler l'objet de sa mission et pour cacher son départ. Les Turcs toujours inquiets du côté de la Perse avaient été mis en éveil. Parti d'Alep le 8 mai avec son
(1) Pour tout ce qui suit, voir Atî. étraug. Corresp. Perse, 5,6, 7 et Mém. doc. Perse, 1.
frère, quatre domestiques, un Capucin et deux Persans, Gardane arrivé à sept étapes de Perse, après treize jours de marche à cheval, fut arrêté comme espion allemand, dépouillé, menacé de mort, ramené et emprisonné, chargé de fers, au château d'Alep (1), puis, sur un ordre surpris au grand vizir, conduit garrotté à Constantinople. Quand on apprit ces nouvelles un autre Marseillais, Billon de Canserilles, « à Paris depuis trois ans par les ordres et pour le service du roi », sollicitait du Régent le titre d'envoyé extraordinaire en Perse, en considération de ses longs services, des dépenses qui avaient consommé tout son bien, particulièrement dans les deux voyages qu'il avait fait chez le sophi depuis 1698, sur l'ordre de Torcy et de Pontchartrain. Il était revenu en 1707 avec une lettre du sophi pour le roi, mais on l'avait tenu à l'écart, dans l'attente du succès des missions de Fabre et de Michel, puis, en 1713, Pontchartrain l'avait appelé de Marseille à Paris, pour l'employer de nouveau. L'arrivée de l'ambassade persane l'avait encore une fois rejelé dans l'ombre, puis il s'était vu préférer Gardane. Billon de Ganse rilles offrait d'armer trois petits navires à Marseille pour conduire jusque dans le golfe Persiquele consul que les Turcs ne laisseraient jamais passer par leurs Élals (2).
Le Conseil de marine fit bien de ne tenir aucun compte de ses propositions. Gardane avait été bientôt tiré de captivité ; le marquis de Bonnac, nouvellement arrivé à Constantinople, obtenait dès le mois de novembre 1716 un commandement pour le faire passer en Perse, puis y faisait ajouter la permission de prendre la voie de la mer Noire et de Trébizonde. Gardane arrivait à hrivan en juillet 1717, à temps pour y rejoindre l'ambassade persane et secourir de son autorité Lajoue et son neveu fort maltraités. Après un long séjour à Érivan le voyage se termina fort heureusement. Dans l'été de 1718, le consul était très bien
(1) (}efut l'occasion d'une fâcheuse querelle. (îardniie accusa Imprudemment li'H marchands de lu nation d'Alep d'avoir madiiné contre lui un i;uct-apcns. I^a nation, soutenue par le consul l'éleran. ri|)osta en disant qut>. (lardanc s'était attiré son malheur par ses m.iladrcsses. Voir la procédure Corrcsp. Perse, 5.
(2) AfT. étrauK- Mém. et doc Perse I, :M) novemhre 1715, 27 septemhre 1716.— Kn mai 17 lU, Hillon de («anserilles renouvelait sa demande de mission en Perse, (^«irresp. Perse, .'».— Trente ans |)lus tard, en 174!), (Canserilles envoyait an ministre Houille de vcdumineux mémoires qu'il <léc!arait d'une importance capilnle. I/un concernait la « ({uérison des maladies générales par un remède purKulif. » (lorresp. Perse, 7, fol., 207 et siiiv. Ce (Canserilles semble avoir 616 quelque peu déséquilibré.
reçu à Ispahan par le sophi et Yatiemadonlet ou premier ministre. On l'installait dans le plus beau palais d'Ispalian qui contenait des logements pour deux cents personnes et des magasins pour les cargaisons de deux ou trois navires. On lui promettait de distinguer la nation française par dessus toutes les autres. Partout, à Tauris, à Ispahan, les Persans manifestaient leur impatience de recueillir les résultatsdes traités conclus et de voir les vaisseaux français décharger leurs marchandises à Bender Abbas. Gardane envoyait une série de mémoires en 1719 (1), déclarait les circonstances très favorables et se flattait d'obtenir toutes sortes d'avantages. Il envoyait à Bender Abbas son frère comme vice-consul, à Chiraz son secrétaire pour faire le vin que pourraient emporter les bâtiments français ; à Tauris il nommait un Arménien vice-consul. Cependant l'attemadoulet avait fait des réserves au sujet du traité de 1715, sous prétexte que Mehemet Riza avait outrepassé ses instructions. La compagnie des Indes, réduite à l'impuissance, n'était pas en état de tenter des établissements dans le golfe Persique et les Persans témoignaient bientôt leur étonnement, puis leur mauvaise humeur de ne pas voir arriver les bâtiments, ni les marchands français. Les Anglais, les Hollandais, les Portugais même ne ménageaient rien pour détruire les bonnes dispositions des Persans envers les Français. L'arrivée et les intrigues du chevalier Padery allaient achever de brouiller les cartes.
De retour à Paris après avoir quitté Mehemet Riza, Padery avait harcelé le Régent, le comte de Toulouse, le Conseil de marine de suppliques cl de mémoires pour rappeler les propositions de l'ambassadeur persan en 1715, les avantages de la possession de Mascate qui rendraient les Français maîtres du commerce de l'Inde, ceux d'un port franc en Perse qui leur assurerait la prédominance dans ce pays. Si l'on voulait donner suite au projet d'alliance le chevalier était tout désigné pour servir de négociateur ; en attendant il sollicitait comme récompense de ses longs services, gratuits jusque là, une pension, un bénélice ou le consulat de Chiraz. Le gouvernement s'intéressa au projet persan, tandis que les Lettres persanes amusaient la Cour et la Ville. Dubois et Law entrevoyaient de gros bénéfices pour la Compagnie des Indes qu'ils reconstituaient. Les Indes orientales et la Perse n'étaient-elles pas plus pleines de promesses pour
(1) Conesp. Perse, 5, fol. 184-205. Mém. et doc. Perse, I, fol. 33-38.
les actionnaires que le Mississipi? Pressé par le cardinal et par |e financier, le Régent accordait en 1719 le brevet de consul de Chiraz au chevalier Padery et le chargeait en même temps de traiter avec le sophi, pour la prise de Mascate, suivant les conditions offertes à Louis XV par MehemetRiza. Le Régent s'engageait à fournir pour l'expédition huit vaisseaux de 50 à 60 canons. Après avoir sondé la Cour persane, Padery devait informer la sienne le plus rapidement possible afin qu'on pût lui envoyer les pouvoirs nécessaires pour signer le traité (1). Muni de 17. 000 livres pour ses frais de voyage, le nouvel envoyé faisait diligence, traversait la Russie dans l'été de 1719 par Pétersbourg, Moscou et Astrakhan, arrivait en Perse en octobre. Après avoir été retenu plusieurs mois à Chamaké au début de 1720 par les troubles intérieurs du pays, il était reçu à Ispahan en octobre.
Ses instructions lui recommandaient d'agir de concert avec Gardane. Mais, fort de sa mission secrète, le chevalier trancha de l'ambassadeur et entama sa négociation sans tenir au courant le consul qui, de son côté, ne chercha qu'à le contrecarrer et à lui enlever tout crédit à Ispahan en même temps qu'à Versailles (2). La chute de l'attemadoulet en décembre 1720 et l'avènement d'un premier ministre moins favorable aux Français aggravèrent les difficultés précisément au moment où la compagnie des Indes de Law s'occupait sérieusement d'étendre son commerce en Perse et envoyait le vaisseau la Sirène à Bender Abbas. Le ministre des affaires étrangères déclarait à Gardane en août 1721 que, si dans le délai de cinq mois nos vaisseaux ne paraissaient pas, tous les Français seraient chassés du royaume. Cependant le consul général était parvenu à persuader à Padery de se rendre à Chiraz ; il traitait activement avec l'attemadoulet de la ratification toujours différée du traité de 1715 et annonçait qu'il l'avait obtenue quand, malgré lui, le chevalier revint à Ispahan et rouvrit la négociation au sujet de Mascate, que les Persans venaient d'assiéger en vain avec l'aide
(1) Mémoire pour servir d'instructions au clievaller Padery. Gorresp. Perse, 5, fol. 2!>2-Z'A.
(2) Kn mfmc temps in querelle du Jansénisme avait son contre-coup Jusqu'en Perte. LY-vôquc de Habyionc. le cnrnie Varict, arrivult à ClianiukC* avec Padery au (l^'l>iit de 17'20. I/cvO(|Uc d'bpalitiii, religieux italien, avait reçu de la cour de Komc un interdit qu'il devait lui signifier ;i son arrivée parée qu'à son départ de France il n'avait pas accepté la Cunstitulion. Varlet, averti sans doute, s'en retourna en France sans aller plus loin.
de quatre vaisseaux portugais. Traversé par Gardane qui assurait aux ministres persans qu'il serait désavoué, il se vantait pourtant en juin 1722 d'avoir pleinement réussi en obtenant définitivement la confirmation du traité de 1715 avec plusieurs commandements favorables. Le sophi s'apprêtait à envoyer un nouvel ambassadeur en France incognito, pour tirer au clair les contradictions des deux représentants de la France, quand les révolutions de la Perse commençant vinrent rendre impossible, pour longtemps, tout projet de commerce et tout établissement dans ce malheureux pays.
En 1723 les Afghans de Mir Mahmoud mettaient fin à la dynastie d'Abbas le Grand et s'emparaient de toute la Perse. Padery en retournant à Chiraz à la fin de 1722 avait failli tomber entre leurs mains. La ville étant assiégée par eux en 1723 il s'était enfui, abandonnant la maison qu'il avait aménagée pour servir de loge aux officiers de la compagnie des Indes, les installations pour la fabrication du vin et des eaux roses. Il s'était embarqué pour la France à la fin de 1724 après avoir appris que le vice-consul laissé par lui, l'abbé Rebuffa, avait péri victime des Afghans. Tandis que le chevalier débarquait à Lorient en mai 1725 Gardane restait isolé à Ispahan. Depuis quatre ans il n'avait pas reçu de nouvelles d'Europe et n'avait pas eu permission d'en envoyer. « On n'oubliera jamais, écrivait-il en août 1725, les malheurs de cette ville qui a perdu 300.000 hommes par la famine et 100.000 par l'épée. Jamais on ne mangea dans aucun siège autant de chair humaine. » Padery rentrait en France pour apprendre qu'à la suite des dénonciations de Gardane le Régent l'avait désavoué et, dès le 3 mai 1722, avait expédié sa révocation qui n'était pas parvenue à son adresse. Sans se décourager, il multipliait les démarches pour se justifier (1) et s'eftbrçait d'intéresser les ministres aux afi'aires de Perse en 1726 et 1727. Mais la situation y restait mauvaise : les Afghans étaient en lutte avec les Turcs. Enfin, l'aventurier Nadir les chassa en 1729-1730 et remit sur le trône Chah Tamas pour gouverner sous son nom. Mais alors la France n'eut plus de représentant en Perse. A la suite d'une attaque d'apoplexie Gardane était resté muet, perclus de la moitié du corps, en 1727. Laissé sans secours pécuniaire depuis plusieurs années, il était
(1) Voir surtout Compte au roi par le chevalier Padery. Corresp. Perse, 6, fol. 406-440.
criblé de dettes et son frère ne cherchait plus que le moyen de le ramener en France. Mais les créanciers voulaient des garanties et les Afghans ne laissaient pas partir les Européens sans qu'il en vînt d'autres pour les remplacer. Enfin l'arrivée de 1.000 écus envoyés de Constantinople pour les frais du voyage et le rétablissement du Chah Tamas leur permirent de revenir. Le retour de Bassora à Alep fut tout différent du malencontreux voyage de 1716 ; tous les pachas donnèrent l'escorte à l'officier du roi et les Gardane arrivaient à Alep au début de 1731.
A leur départ Chah Tamas avait reçu le cadet des deux frères avec la plus grande bienveillance et lui avait fait promettre de revenir. Après Padery, Gardane rappelait donc l'attention sur la Perse. La compagnie des Indes, désireuse de suivre partout ses rivales, n'attendait que le moment favorable de faire les établissements projetés depuis quinze ans. Héritier des desseins de son père, Maurepas écoutait volontiers ses suggestions et encourageait ses espérances. En 1728, il avait donné pour instructions au marquis de Villeneuve de suivre de près les événements et d'indiquer les mesures à prendre pour tirer parti des « conditions si avantageuses » du traité de 1715. En 1731, tandis que les Gardane rentraient en France, l'ambassadeur essayait de profiter de ses liaisons avec le grand vizir Topai Osman, pour « faire revenir vers les hâtais du Grand Seigneur le commerce de Perse qui s'était détourné vers la Moscovie. » Les Turcs eux mêmes y avaient songé et, quelques années auparavant, leur ambassadeur en Perse avait promis aux arméniens de Julfa l'abaissement des droits de douane et toutes les facilités pour la traversée de l'empire ottoman. Maurepas encourageait donc Villeneuve à persévérer en 1732. Les Gardane revenus à Marseille étaient récompensés par des gratifications et des pensions (1). La compagnie des Indes parlait de renvoyer le cadet à Ispahan comme directeur de son comj)toir, tandis que Maurepas lui aurait donné des provisions de consul. Mais Topai Osman n'était déjà plus grand visir et la guerre venait de nouveau d'éclater entre la Tuniuie et la Perse à la fin de 1732. Villeneuve écrivait à Mauri'pas l-j 21 janvier 1733 : « Tant que les troubles de Perse dureront el que cet empire sera en guerre avec la Porte, il ne
(I) I/iiiné mourut ù MnrHville en 17.15. Son fils, Ange de Gardane. fut consul H Larnuc-ii de 174t> ù l/f).'), puis ù Tripoli de Hurbaric. — Le cadet eut une pciiMion de 1.5UU livre».
sera pas possible d'entreprendre le projet que je vous avais proposé pour l'établissement d'un consul français à Ispahan, et je ne crois même pas qu'il convînt à la compagnie des Indes d'entreprendre l'établissement d'un directeur dans un pays sujet à des révolutions si fréquentes (1). »
En 1736, les Turcs signaient une paix qui allait être plus durable et Nadir, leur vainqueur, prenant le titre de Chah, paraissait inaugurer un règne glorieux. De nouveau, semblait-il, il fallait profiter des circonstances meilleures, mais le gouvernement était très embarrassé dans l'ignorance profonde où il était de la situation exacte de la Perse. Un moment il hit question d'envoyer auprès de Nadir quelqu'un pour le féliciter sur son avènement et le pressentir sur l'accueil qu'il ferait à un consul. Villeneuve, consulté par le cardinal Fleury, proposait pour cette mission son secrétaire Peyssonnel qui refusait, puis faisait agréer un sien parent qu'il avait dans la compagnie des Indes. Le prompt départ d'un envoyé persan, venu à Constantinople en 1737, avait empêché l'ambassadeur de s'aboucher avec lui pour lui parler du projet de sa cour. En attendant qu'il pût être réalisé, une heureuse fortune permit à Villeneuve d'employer à Ispahan un intermédiaire peu compromettant en même temps qu'un observateur perspicace. En 1734, était parti de Paris le Suédois Otter, futur membre de l'Académie des Inscriptions, que sa facilité pour les langues et la protection du cardinal Fleury pour un nouveau converti avaient fait attacher à la bibliothèque du roi. Maurepas l'avait chargé d'une mission pour recueillir des manuscrits en Arménie et en Perse et spécialement pour étudier l'Arménien que personne ne connaissait en France. Mais, en même temps, il l'avait muni d'un Mémoire instructif très précis et très développé sur les observations qu'il pourrait faire dans son voyage pour l'avantage du commerce. L'importance de ces instructions (2) permet de penser que, dans l'esprit du
(1) Lettres des 17 mai, 22 octobre 1732, 21 janvier. 8 avril 1733. Arch. nat. mar. B', 143-146.
(2) Bibl. nat. mss. fr. nouv. acq. 5.38S, fol. 2-33. Il est curieux de voir comment le ministre parle avec précaution de l'ancien projet d'alliance pour conquérir Mascate comme d'une ciiose hypothétique mais qu'Otter ne doit pas ignorer « quand ce ne serait que pour examiner sur les lieux les raisons qui peuvent le rendre impraticable. » Le gouvernement y songeait donc encore. — Otter devait emporter des écliantillons des diverses espèces de draperies de France, de papiers, etc.
ministre, les observations étaient l'essentiel et les manuscrits (1) plutôt l'accessoire de la mission d'Otter. Celui-ci, à son passage, avait reçu du marquis de Villeneuve des explications complémentaires sur ce qu'on attendait de lui ; il venait de quitter Constant! nople en décembre 1736 avec un premier ambassadeur persan et était arrivé à Ispahan au printemps de 1737. Le 18 septembre Maurepas recommandait à Villeneuve de ne pas faire passer son parent en Perse avant d'avoir reçu des nouvelles d'Olter. Pourtant, deux mois après, la compagnie des Indes confiante dans les renseignements envoyés à Pondichéry par Dumas, gouverneur général de ses établissements, présentait un mémoire aux ministres pour affirmer que le chah était disposé à seconder les vues que l'on avait d'établir en Perse le commerce français. Dans l'été de 1738, Villeneuve écrivait àOtter d'agir de concert avec l'agent que le conseil de Pondichéry devait envoyer à Ispahan (2).
Mais les nouvelles décourageantes expédiées de cette ville par Otter renversèrent tous les projets. Dans une lettre de 1739, il exposait ainsi la situation des trois nations établies en Perse. Les Anglais revendiquaient de beaux privilèges mais n'avaient jamais pu en obtenir la confirmation ; ils venaient d'abandonner leur établissement d'Ispahan. Si on continuait à les vexer, Otter pensait qu'ils se retireraient aussi de Bender Abbas où il semblait qu'ils « s obstinaient à rester plutôt par pique et jalousie contre les Hollandais que par intérêt, étant sur que leur compagnie depuis plusieurs années y faisait des pertes. Les Hollandais, ajoutait-il, n'ont pas été plus épargnés que les Anglais... Mais, comme dans le passé ils ont fait des profits immenses dans ce pays et qu'ils espèrent toujours que le temps changera l'état de la Perse en mieux, ils souffrent patiemment les pertes et les mauvais traitements et ne se retireront probablement que dans une grande extrémité. » Les Moscovites euxmêmes, bien que le voisinage leur permît de se rendre utiles ou
(1) Sur cette partie de la mission d'Otter, voir Omont. Miastons archéologlque$. T. Il, p. 760-766. Il place le départ d'Otter, en 1735), deux an.s trop tard. — l'our lu mimiion cominerciulc d'Otter voir sa correspondance. AIT. étrang. corrtup. Peme 7 et lilbl. nat. inss. fr. nouv. actj. 5.385. Cette correspondance, pleine de renielKnements sur les événements de l'erse, est remarquable par la netteté den vuen, la prudence et la pondération des Ju){einciits, l'étude consclencicuiie de Ib nituatlon du la Perse. — Cf. Otter. Voyage en Titrquiv.
(2) Arcli. nui. mur. H', 155. 158, 161.
de se faire craindre, avaient été traités durement en diverses rencontres. Ils intriguaient d'ailleurs pour se rendre seuls maîtres du commerce. Un envoj'é de Pélersbourg « impatient de voir que les Hollandais ne se retiraient pas d'Ispahan à l'exemple des Anglais, ne cherchait depuis son arrivée que des occasions de les mortifier.
Otter avait reçu dans la capitale persane, par l'intermédiaire de Villeneuve, confirmation des ordres de la Cour qui lui prescrivaientde sonder les dispositions de Nadir-Chah, pour le renouvellement des anciens traités. Ses ouvertures étaient restées sans réponse ; tous les renseignements recueillis étaient défavorables. Nadir étant obligé de ruiner les Persans, pour subvenir aux frais de ses guerres, il n'était pas probable qu'il fît un traité avantageux à une nation étrangère. Aussi Otter écrivait-il, le !««■ juin 1739 : « Je suis fâché qu'on ne soit pas bien instruit de la mauvaise situation de la Perse et que l'on songe à y faire des établissements avant la tranquillité rétablie. » Un officier de la Compagnie, de Beaumonl, était arrivé à Bender Abbas, avec un commis pour y établir un comptoir. Otter exprimait justement la crainte qu'il ne se laissât leurrer par des promesses et engager à des dépenses inutiles. Son scepticisme fut malheureusement justifié. De Beaumont et son employé, Bellegarde, furent emportés tous deux par une brève maladie au début de 1 740. Otter en l'annonçant à Villeneuve affirmait que la négociation dont il était chargé n'était pas plus avancée que le premier jour et qu'il en coûtait déjà 8.000 écus à la Compagnie. Otter n'était plus à Ispahan. Après deux ans de démarches vaines, jugeant la prolongation de son séjour inutile, il avait suivi ses instructions en se rendant à Bassora. De longtemps il ne devait plus être question du consulat d'Ispahan et des établissements en Perse.
Dans la pensée de Maurepas et de la Compagnie, le projet du consulat de Perse était étroitement lié à la création d'autres consulats à Bagdad et à Bassora. Au sujet de vexations subies à Bassora par la compagnie des Indes, en 1729, Villeneuve avait écrit à Maurepas que la Porte faisait des difficultés pour lui accorder un commandement, par peur de compromettre son autorité dans ces parages éloignés, mais aussi parce que nous n'avions ni consul ni nation dans celte ville. Il rappelait qu'en 1673 Nointel avait délivré une patente de consul au supérieur des missionnaires de Bassora, mais il n'avait pas voulu faire
état de cet ancien titre, de crainte que « la qualité de religieux dans la personne d'un consul ne mît un nouvel obstacle. » Cependant Villeneuve avail obtenu le conimandenient sollicité et l'avait fait porter par un exprès envoyé d'Alep aux carmes déchaussés depuis longtemps chargés, après les capucins, des missions de Bagdad et de Bassora. Dans ces deux villes, les carmes, seuls représentants de la nation française, avaient la prétention d'exercer les fonctions consulaires (1). L'ambassadeur faisait grandemeni valoir aux directeurs de la Compagnie ce commandement qu'aucun de ses prédécesseurs n'avaient pu obtenir et qui lui avait coûté beaucoup d'argent. L'amitié du grand-vizir Topai Osman valut bientôt à l'ambassadeur de nouveaux commandements plus favorables : préséance accordée aux Français à Bassora sur toutes les autres nations et permission d'arborer en ce port le pavillon du roi, comme les Anglais avaient la liberté d'arborer le leur; privilège de ne payer que 3 G/G de droits de douane conformément aux Capitulations, même pour les marchandises portées des Indes à Bassora. Celui-ci devait être tenu secret, car le grand-vizir était décidé à refuser le même avantage aux Anglais qui le sollicitaient. Comme l'écrivait Maurepas en juillet 1732, avec ces divers commandements tous confiés aux bons soins du consul d'Alep et portés par des exprès, « tout se trouvait en règle » du côté de Bassora.
Mais les difficultés renaissantes, l'impossibilité pour les Français de faire respecter leurs droits, firent sentir la nécessité d'un consulat. A la date du 28 novembre 1736, des provisions étaient dressées en faveur des sieurs Miran, Jacques de Martainville et de la Noë, l'un au défaut de l'autre ; c'était une utile précaution contre les déconvenues si fréquentes dans ces parages éloignés. Villeneuve, chargé de solliciter à la Porte le barat d'investiture nécessaire, ne l'obtenait que dans l'été de 1738. Marlainville, conseiller des Indes, arrivait à Bassora en juin 1739 sur un vaisseau de la Compagnie, expédié du Bengale. Il y trouvait Olter (jui avail reçu mission, au retour d'Ispahan, de p.'isser à Bassora pour l'assister, grâce à sa connaissance du turc
i|j i.cilii mal 17'2t, le I'. l'iiolo Ati({ustiii() di Saiitn Stermio écrit nu marquis «le Homme que lu patente de eniisul de son prédécesseur est périmée depuis un nn et en Hollleite une nouvelle. AIT. élnuiK. eorres|). l'erse (». — Cf. Mémoire eonceniunt le» iirélentioiia tics U. J'. carmes à liussora, H oclobre 1735. Ibld. CorreHp. l'erne, 7.
et de l'arabe. Oller (ut même chargé momentanément de remplir l'office de drogman. Dans la Relation de son voyage, il se vante d'avoir obtenu du pacha le droit d'arborer le pavillon, tandis que les Hollandais avaient dépensé 20.000 écus sans pouvoir l'obtenir.
L'année suivante au moment du renouvellement des Capitulations, un négociant d'Alep faisait remarquer à Villeneuve le silence de celles de 1673 au sujet du commerce de Bagdad et de Bassora et la nécessité de faire supprimer les multiples droils de douane payés à Bagdad, Mossoul, Midjvin, Merdin, Diarbekir, Tellgoran, Ourfa, au Biré (Biredjik) qui rendaient la roule Alep-Bassora très coûteuse pour les Français (1). Rien ne fut stipulé dans les nouvelles Capitulations, mais la Compagnie des Indes continuait d'attirer l'attention de Maurepas vers le golfe Persique. En décembre 1740, il écrivait à Villeneuve de donner des ordres au religieux carme de Bassora, chargé jusque-là des affaires du consulal, qui refusait d'en remettre à Marlainville les papiers et les archives. La compagnie avait envoyé à Bassora un agent commercial ; Villeneuve dut négocier pour qu'un nouveau barat lui permît de jouir des privilèges de la nation dans les échelles et Castellane était encore chargé de le solliciter en 1742.
A Bagdad, les Carmes étaient solidement établis et respectés. Au dire de l'abbé Sestini, ils avaient abandonné l'habit monacal, ne mendiaient pas et se donnaient plutôt pour des médecins que pour des religieux. Leur maison, assez commode, était l'asile préféré des voyageurs de passage et l'évêque de Babylone (2), pris dans leur ordre, avait toujours été considéré comme une manière de consul de France. En mai 1741, Maurepas investit offlciellement du consulat le P. Emmanuel Bayllet qui, au moment de repartir pour Bagdad, le sollicitait pour mettre fin aux persécutions continuelles subies par les missionnaires (3). Dans l'esprit du ministre, les consulats de Bagdad et Bassora
(1) Bibl. nat. nouv. acq. fr. 5.385, fol. 156-159.
(2) Au sujet de cet évêchc, créé en 16.38, voir Piolet. Les Missions catholiques, t. I. Les évoques durent longtemps résider à Hamadan, chez les Perses. Le premier qui put séjourner à Bagdad fut le P carme Joseph-Marie en 1722.
(3) Bayllet ou Ballyet, en religion P. Emmanuel de Saint-Albert, vicaire apostolique clans l'Irak Arabi, était originaire de Besançon. D'après le P. Piolet, il était à Bagdad depuis 1729. En 1742, il était nommé à levêché de Babylone vacant parla mort de l'évêque Varlet ou Valet,
avaient encore « pour principal objet la correspondance des Indes en Europe par le désert et la Méditerranée. >) En effet, si l'ancienne route des caravanes n'était plus celle du grand trafic pour la Perse ou pour l'Inde, elle conservait la supériorité de la rapidité. Aussi l'employait-on courramment pour les correspondances. C'est par là que parvenaient le plus vite les nouvelles des révolutions de la Perse et de l'Inde, par là que passaient beaucoup de voyageurs. L'emploi de cette route rendit, une fois au moins, aux Français un service signalé. C'est par là qu'en 75 jours Dupleix, en 1748, fut prévenu du départ du formidable armep-ient de Boscawen ; il eut le temps de se préparer à la défense et Pondichéry fut sauvée. Intérêt religieux, intérêt politique, telles étaient les deux raisons essentielles de l'initiative de Maurepas à Bagdad; dans cette ville déchue les intérêts commerciaux paraissaient alors secondaires.
Le consul de Bassora, Martainville, mourait à la fin de 174L Otter venait d'obtenir la permission depuis longtemps sollicitée de quitter son poste, mais il voulut attendre l'arrivée d'un drogman français, encore plus nécessaire maintenant qu'il ne restait plus comme officier du consulat qu'un jeune homme, le chancelier Gosse. Celui-ci, neveu d'un des directeurs de la Compagnie, de Saintard, sollicitait la succession de Martainville et l'espérait. Aussi fut-il fort dépité d'apprendre queMaurepas avait imposé à la Compagnie le choix d'Otter lui-même. De là des querelles et de sourdes menées auxquelles l'orientaliste fut fort heureux d'échapper en recevant enfin, le 4 février 1743, l'ordre de repasser en France pour rentrer au service de la bibliothèque du roi. Gosse lui succédait. Le nouveau consul réclamait en vain un drogman en 1744 et partait peu après. C'est lui qui, sous les ordres du Marseillais David, gouverneur des Mascareignes, devait traiter avec la reine Beti et rétablir nos comptoirs à Madagascar en 1750. Son successeur Dumont fut bientôt rappelé aussi par la Compagnie vers 1750 et le consulat de Bassora fut abandonné parce qu'il paraissait ne procurer aucun avantage au commerce.
Celui de Bagdad ne put même pas être établi. En 1742, Caslellane, approuvé par Maurepas, ditTérait la demande du barat à la Porte jusqu'à ce qu'il eût reçu des nouvelles de l'arrivée du P. de Saint-Albert à Bagdad et de l'accueil fait par le pacha. En 1743, la guerre reprenait entre les Turcs et Nadir Chah; jusqu'à la nouvelle paix de 1746, il ne fut plus question du consulat de
Bagdad. Peu après sa conclusion, Castellane, encouragé par des lettres du nouvel évêque deBabylone, le carme bisontin Emmanuel Ballyet qui l'assurait des dispositions favorables du pacha, demandait les intentions de Maurepas. Il craignait le reproche de manquer une occasion; pourtant, observait-il, rétablissement du nouveau consulat était une grâce au moins aussi importante que celle du barat pour Bassora, qui avait coûté un présent considérable (1). Il était question aussi de savoir si la compagnie des Indes enverrait un facteur à Bagdad. Tout resta en suspens : l'anarchie persane, qui suivit la mort de Nadir Chah (1747), explique assez les indécisions. En 1754, Ballyet se trouvait à Paris et Machault écrivait à l'intendant de Montaran pour le prier de conférer avec « révé(|ue consul de Babylone>^ ausujel de la nécessité du rétablissement du consulat de Bagdad. Ballyet repartait en 1755, chargé de remettre au pacha de Bagdad une lettre du ministre et une arme du travail le plus rare, mais l'évéque dut se contenter comme auparavant de jouer officieusele rôle d'un consul sans avoir l'investiture de la Porte (2). Tous les efforts de ce côté avaient été inspirés par la compagnie des Indes; cependant, en 1751, le premier commis de la marine, le Guay, avait examiné le mémoire d'un sieur Brignon, qui proposait de développer notre commerce en Perse en empruntant la route d'Alep à Bassora (3).
Bien plus, la même année, Rouillé rééditait à quinze ans de distance la mission d'Otter. Cette fois c'était un médecin qui, sous le couvert de recherches sur la physique et l'histoire naturelle, devait aller étudier la situation et envoyer des nouvelles positives, sur lesquelles la Cour pût régler sa conduite vis-à-vis de la Perse. Comme Otter, le médecin Simon de Vierville devait laisser diriger sa conduite par l'ambassadeur à la Porte qui lui remit des instructions complémentaires sur la route à suivre et les moyens à employer pour réussir. Des Alleurs se déclarait bientôt fort satisfait du zèle et de l'application de Simon et l'envoyait à Alep dans l'été de 1752 bien muni d'argent. Il émettait pourtant des doutes sur la réussite de son voyage et redoutait un malheur pour lui « dans un royaume où il n'était plus question d'hospitalité, ni de droit des gens. »
(1) Correspondance de Castellane. Bibl. nat. nouv. acq. fr. 5099-5105.
(2) Arch. nat. mar., B', 200.
(3) AS, étrang. Mémoires.
Il était dit que les missions en Perse seraient souvent fertiles en incidents inattendus. Après un long silence on apprenait en 1755 que Simon, après s'èlre échappé difficilement de Bagdad, où le pacha voulait le garder comme médecin, avait réussi à pénétrer en Perse, s'était fait musulman et, sous le nom de Mohammed Riza, jouissait d'un grand crédit auprès du maître actuel d'Ispahan, Azab-Khan, dont il était le premier médecin. Vergennes s'indignait de l'apostasie du misérable, mais que fallait-ilen penser'? L'ambassadeur lui même reconnaissait qu'il n'usait de son crédit que pour rendre service aux missionnaires et aux chrétiens deJulfa. Simon, de son côté, ne songeait nullement à rompre les relations avec sa Cour. Dans ses lettres à Vergennes, au comte d'Argenson, au marquis de Saint-Contest, il présentait son apostasie comme une ruse de guerre. Il espérait que les «casuistes romains useraient d'indulgence à son égard et qu'ils souscriraient à la raison de Machiavel, qu'il n'y a de honteux que ce qui ne réussit pas et que tous les moyens qui conduisent heureusement à la fin que l'on se propose sont légitimes et licites, » Or, Simon prétendait bien réussir ; en attendant il énumérait tous les avantages obtenus par lui pour les chrétiens et vantait les bonnes dispositions d'Azab Khan. « J'ai converti à la religion chrétienne un Persan d'un mérite distingué, écrivait-il ; je l'amènerai avec moi lorsque je passerai en France. Outre la rareté d'un musulman converti par un prétendu renégat, il aura assez de talent pour être utile à l'État. •> Il eût été curieux de voir revenir à Versailles le fantaisiste et peu scrupuleux médecin. Mais, au moment où il se préparait au retour. Siuion dut accompagner Azab Khan dans sa campagne contre un rival Mohammed Hassan Khan, a Si je succombe, écrivait-il le l*"" mai 1757 au marquis de Saint- Conlest, je vous prie d'être persuadé que ce n'est que pour le service de S. M, » Peu après Azab Khan était complètement défait et son premier médecin était tué dans le combat. Ainsi se termina la curieuse et dernière mission envoyée en Perse pendant le règne de Louis XV (1).
Au milieu des péripéties sanglantes des révolutions persanes les compagnies des Indes des Hollandais et des Anglais contiluialenl leur couimerce dans le golle Persi(|ue et en Perse. Les
(1) A (T. étrang. Corresp. Perse, 7.
Hollandais dans leurs comptoirs de Bandar Abbas et de Bassora réalisaient des ventes assez considérables en épiceries, sucres de Java et draps. Même, les Anglais jaloux des succès du baron de Knypbausen, directeur de ce dernier comptoir, lui suscitèrent une cruelle avanie en 1748. Knypbausen transporta le commerce de sa compagnie dans la petite île de Kerek, éloignée de quinze lieues de rembouchure du Chatt el Arab. Les Hollandais s'y fortifièrent et leur colonie de Karek gênait à la fois les Anglais, les Turcs et les Persans, mais ils s'en laissèrent cbasser à la fin de 1765 (1). Les Anglais, établis aussi à Bassora, Bandar Abbas et revenus à Ispaban firent toujours un trafic beaucoup plus important. En 1740 le Parlement anglais avait voté un act pour favoriser le commerce avec la Perse par la Russie (2). Une compagnie s'était formée pour introduire les draps anglais par la Caspienne et avait obtenu la fourniture de l'armée persane ; elle faisait venir les soies par la même voie. Le commerce de la compagnie du Levant à Smyrne et à Alep en avait été très atteint ; elle avait fini par citer devant le Parlement celle de Moscovie pour demander que l'une des deux fût supprimée, mais ses représentations n'avaient pas abouti (3). Quelques années après. Nadir Chah mécontent des Anglais avait fait piller les maisons de leurs deux compagnies à Ispahan et la nouvelle avait disparu. Cependant Na lir leur avait rendu une faveur si marquée que, suivant Flachat, ils avaient tout perdu en le perdant. Au milieu des troubles qui suivirent sa mort le peuple mutiné attaqua leurs comptoirs ; un seul Anglais échappa au carnage. Malgré tout, peu sympathiques ou même détestés, les Anglais conservaient leur prépondérance en Perse jusque sous le règne deKerim Khan. Comme l'écrivait le consul Thomas, la quantité « prodigieuse » de draps qu'ils faisaient passer par le golfe Persique à Bassora, Bagdad, Chiraz et Ispahan empêchait les caravanes de s'en pourvoir à Alep. Tandis que leur compagnie des Indes exerçait sa prépondérance dans ces parages, celle du Levant avait envisagé de son côté l'essor que l'emploi de la vieille route des caravanes pourrait donner à son commerce. (f Les Anglais ont souvent dit au Divan, écrivait l'auteur d'un mémoire en 1780, combien il serait avan-
(1) Raj'iial. Hisl. philos, des deux Indes, t. i, p, 311.
(2) Aff. étrang Mém. et doc. Perse, 1, fol. 70.
(3) Aff. étrang. Mém., 16 mars 1743.
tageux pour l'empire ottoman de réunir le commerce de l'Inde avec celui des Échelles du Levant, soit par la mer Rouge comme par la voie de terre (1). »
Les directeurs de la Compagnie française des Indes étaient bien mal informés de l'importance et de la nature du commerce du golfe Fersique. Pour échapper aux avanies, les quelques Indous ou Français qui trafiquaient en son nom dans ces parages l'avaient engagée à demander l'établissement d'un consul. Puis, « apercevant en lui un zèle et un attachement des plus sincères aux intérêts de la compagnie », ils s'étaient repentis de leurs sollicitations, avaient cabale pour l'empêcher de s'instruire et d'instruire le conseil de Pondichéry et « cherché toutes sortes de voies même calomnieuses pour faire supprimer le consulat. » Quelques années après, par un nouveau revirement, ils redemandèrent qu'on leur envoyât quelqu'un pour soutenir les droits de la nation (2).
C'est ainsi que fut créée en 1754 l'agence de Bassora confiée à Petro de Perdriau, arrivé k Pondichéry en 1750 comme sousmarchand de la compagnie. L'Inde étant devenue l'un des principaux théâtres de la rivalité maritime de la France et de l'Angleterre, la route d'Alep à Bagdad et Bassora fut régulièrement parcourue pendant les guerres par les porteurs de nouvelles, de dépêches et d'instructions, par les officiers et les agents secrets français et anglais (3). II n'est pas certain que les préoccupations politiques et militaires aient eu quelque influence sur la création du consulat ou de l'agence de Bassora ; on peut toutefois le supposer. Mais les services rendus par celle-ci dans la guerre de Sept ans furent à coup sûr plus appréciés que son utilité commerciale réduite à peu près à rien par la guerre. Rappelé à Pondichéry pour régler quelques affaires, Perdriau persuada au conseil supérieur qu'un simple agent ne pouvait rendre de grands services. Celui de la compagnie anglaise avait le titre de consul et les Hollandais avaient honoré le leur du même grade quand ils possédaient un comptoir. En revenant à son poste, en 17G(), Perdriau reçut donc l'ordre de se présenter comme consul ; mais il n'avait aucun brevet du roi.
(t) Aff. ctruiiK. Méiii. et (l<»c. l'iniicc, 'JUOG.
CD Mémoire île I»ctro de Pcniriiiu. 17(W. fol. 12. MM, 2.
(3j Ferri£i-cN-Sauvel)(i-ur iininnv (lui)H se» Mémoires (T. ii. |). 8«)que, pendjuit la guerre (l'Amérique, le» An|{luiti aviiient »u tirer bien meilleur parti que nous de cette route.
Six ans après il rentrait en France par Alep en laissant l'agence aux mains de Jean-François Rousseau, fils du Genevois François Rousseau, établi comme horloger à Julfa, le faubourg d'Ispahan. Pendant trente ans, cet obscur cousin de Jean -Jacques (1) devait représenter la France au tond du golfe Persique. Les Choiseul s'honoraient alors en cherchant à réparer au delà des mers les désastres et les humiliations de la guerre de Sept Ans ; ils organisaient l'expédition du Kourou et Bougainville partait pour l'Océan Pacifique. Les succès des Anglais dans l'Inde inspiraient plus de regrets et d'envie que la perte du Canada et toute espérance de revanche de ce côté avait chance d'être bien accueillie.
Éclairé par son intérêt personnel sur les avantages que la France pouvait trouver dans le golfe Persique par une action sérieuse, Perdriau présentait au duc de Praslin en 1768 un long mémoire sur la situation du commerce dans ces parages et sur les moyens d'y développer celui des sujet du roi. Il y montrait l'activité de Bassora, ville d'environ 70.000 habitants, Arabes, Persans, Turcs, Américains et Juifs ; la prépondérance des Anglais qui possédaient seuls un comptoir bien établi et y expédiaient chaque année du Bengale, de Madras, Bombay ou Surate, cinq à six vaisseaux chargés de 5 à 600 balles de draps, 6 à 700 de toileries blanches du Bengale, 4 à 500 d'étoffes de soie et de coton, de poivre, de sucre, etc. ; le dégoût que « leur conduite altière donnait à ceux qui se trouvaient obligés de se servir de leurs vaisseaux. » Des deux routes de la Méditerranée et de l'Océan, Perdriau montrait que la première était plus courte et moins périlleuse pour Bagdad ou Bassora, mais beaucoup plus coûteuse (2). Cependant il estimait qu'il pourrait être
(1) Les Rousseau étaient horlogers à Genève de père en fils depuis le xvi» siècle. Jean Rousseau eut dix enfants dont l'un alla eu Perse ; le septième, David, fut grand-père de Jean-Jacques. — Otter, en 1740, est en relations avec l'hoi-loger François Rousseau et Madame Régine son épouse, Bibl. nat. mss. fr. nouv. acq. 5 385, 4 fév. 1740.— Voir au.\ Arcli. nat. K, 907 un mémoire envoyé de Bassora par Rousseau le 31 janv. 170G sur les luttes de deux chefs arabes, maîtres des territoires au fond du golfe Persique.
(2) La charge d'un chameau, évaluée à 600 livres, mais de 520 en réalité, coûtait environ 230 livres de transport, ce qui mettait le tonneau de 2000 livres à 884 livres. Or, on avait fait à la compagnie des Indes la proposition de lui transporter ses marchandises dans les diverses partie de l'Inde à 600 livres le tonneau. De plus, aux frais des caravanes d'Alep à Bagdad, il fallait ajouter le fret de Marseille à Alexandrette, le transport d'Alexandrette à Alep et les droits d'entrée dans cette échelle. — Perdriau donnait les détails suivants sur le
porlé d'Alep à Bagdad, année commune, 4.000 pièces de draps français de la manufacture de Bize, londrins seconds et londres larges et à Bassora 74 charges de marchandises diverses; en créant des comptoirs à Bagdad ou à Bassora, les maisons d'Alep pourraient accroître ce trafic.
Pour donner l'essor au commerce français, Perdriau offrait le choix entre deux combinaisons. La meilleure, à son gré, était son renvoi à Bassora en qualité de consul, avec les moyens de paraître décemment, 7.000 roupies au minimum sans compter les dépenses extraordinaires. Pour assurer le transport des correspondances, il fallait rétablir l'agent de Mascale installé par la Compagnie vers 1756 et retiré en 1759. Un véritable consul ou vice-consul était nécessaire aussi à Bagdad, car l'évêque de Babylone n'avait jamais fait usage de son titre et c'est à sa négligence, sinon plus, que Perdriau attribuait en partie l'abstention du commerce français de ce côté (1). Il évaluait la dépense nécessaire du consulat et du vice-consulat à 29.800 livres, mais elle serait largement couverte par la perception d'un droit de consulat de 2 o;o au profit de la Chambre du commerce de Marseille; celle-ci pourrait même compter sur un bénéfice de
commerce des Indes à Bagdad : « Ne se formant plus à Bassora de caravane pour le Levant, Bagdat, 4jréscntement le lieu de leur départ, doit se regarder comme l'entrepôt général des marchandises qui viennent des Indes. La consommation qui s'en fait à Bassora ne montant au plusqu'à la seizième partie, elles se transportent i)ar le Tigre à Bagdat en décembre ou janvier sur des grands bâtiments contenant chacun 3 à 400 balles. Ils forment une Hotte nommée Kar. de 30 à 40 voiles, escortée par un détachement de janissaires. Arrivée en celte ville la distribution s'en fait ainsi : 2/3 des toileries blanches passent à Constantinople et 1/3 à Damas, Alep, etc.; 1/3 des cafés, sucre et épiceries se consomme dans l'étendue de son gouvernement, le restant se porte en Perse et dans diverses villes de la Syrie. D'environ 600 balles de draps anglais moitié se vendent |)our la l'erse et l'autre moitié est à l'usage de Bagdat et de Bassora. Des draps français il s'en débiterait 4 000 pièces dont 1200 ne vendraient aux marchands persans » fol. 17.
(1) « Je conviens, di.sait-il, qu'il n'a de la Cour aucun appointement mais, Hon évéclié lui rendant par an 3.000 livres et en retirant l.'t.OOO d'un bénéfice qu'il ne tient (jue des bienfaits de Sa Majesté, ne pourrait-il pas, par un sentiment de reconnaissance ou d'amour de la patrie, sans faire tort à ce que la religion prescrit, en disposer d'une quatrième partie pour faire connaître à Bngdut la splendeur de notre moinir(|ue '.'. . . Ce prélat, (|uoi(|ue consul de France, vivant à Bagdat en ministre apostolique et en simple particulier, l'on ne doit pas être surpris si nos comniercjants établis dans le Levant n'y font aucun négoce. De plus, Il paraît que, !ors(|u'ils ont eu le désir de l'entreprendre ou leur H fuit apL-rcevoir des obstacles invincibles. 11 est cependant très certiiin que cette correN|>ondance du commerce d'Alep et autres échelles du Lcvniit avec cette ville e»t un objet très digne de leur attention, v
25.000 livres. Si la certitude de la dépense el l'inceililude des résultats taisaient reculer devant cette première combinaison, la seconde consistait à établir à Bassora un simple vice-consul dépendant d'Alep. En ce cas le consul de celte éclielle devrait être au courant de la situation dans le golfe Persiqueet Perdriau s'olTrait encore comme l'bomme indispensable.
L'évèque de Babylone n'était pas aussi indin'érent au commerce qu'il l'atlirmait, puisqu'à la date du 27 décembre 1767 il venait d'écrire au duc de Praslin (jue le pacha « souhaitait pour ses intérêts voir refleurir le commerce des Français à Bassora et à Bagdad. » Le ministre était désireux de faire quelque chose ; il était sollicité de deux côtés à la fois, c'en était assez pour agir. Mais, en esprit amoureux des nouveautés, il semble avoir été séduit surtout par les perspectives de commerce entre Alep et Bassora auxquelles Perdriau n'attachait dans son mémoire qu'une importance secondaire. La situation de la compagnie des Indes était bien ébranlée; il était question de suspendre son privilège et déjà le commerce d'Inde en Inde venait d'être rendu libre; les conditions paraissaient donc peu favorables aux Indes pour lutter avec les Anglais. Ne serait-ce pas un dessein heureux de profiter de la prépondérance de la nation à Alep pour ramener en partie le commerce de la Perse et de l'Inde vers l'ancienne roule qui serait une route française ? Tel était le plan que Praslin taisait valoir à la Chambre du commerce de Marseille par sa lettre du 25 avril 1768(1). En même temps la Chambre recevait communication du mémoire de Perdriau.
Quand des voies nouvelles leur étaient ouvertes, les Marseillais ne manquaient pas d'initiative, comme ils l'avaient montré aux Antilles et comme ils allaient le faire dans l'Inde même. Mais rien n'était changé aux conditions défectueuses qui avaient fait abandonner au commerce de l'Inde et de la Perse l'ancienne voie de terre. Aussi, dans son mémoire du 16 mai 1768, la Chambre ne répondit que par des objections : l'indépendance du pacha de Bagdad ne permettait d'espérer aucune sécurité; les Orientaux, Arméniens ou Grecs, en possession du commerce d'Alep à Bagdad et Bassora, le faisaient avec une économie qui rendait la concurrence impossible (2); des établissements à Bagdad et
(1) l*uhliée en partie par Fiunçois-Cliarles l\oux. Les Échelles de Stjrie.. . p. 71-72.
(2) Un mémoiie delà Chambre de commerce de Guyenne rédigé en 1785 donne des détails intéressants sur l'approvisionnement des États du G. S. en
Bassora entraîneraient la ruine des échelles de Syrie réduites à n'être que des marchés locaux ; ce commerce lointain exigerait de trop gros frais et de trop longs crédits ; d'ailleurs, les tenta, tives faites par les maisons d'Alep pour « s'introduire par gradations à Bagdat et à Bassora » avaient toujours été infructueuses. La réfutation en règle faite par Perdriau raffermit la confiance du ministre. Il fut nommé consul d'Alep et le chevalier deSaint- Priest, qui partait au même moment pour son ambassade, reçut pour instruction de solliciter à Constantinople le rétablissement du consulat de Bassora.
Quand l'ambassadeur finit par l'obtenir, Prasiin était disgracié depuis plusieurs années, mais l'exécution de son plan avait été poursuivie. Rousseau, rentré en France en 1780 (1), était renvoyé à Bassora en 1782 par le maréchal de Castries comme consul de France avec un sieur Jeauffroys comme drogman et chancelier. Le nouveau ministre de la marine n'était-il pas l'auteur de cette formule qui était à elle seule tout un programme : c Le golfe Persique et la mer Rouge semblent être deux bras que la nature étend pour unir les Indes à l'Europe. » De son côté, Saint-Priest se vantait, dans le Mémoire sur son ambassade (2) d'avoir fait agréer par la Porte la création du consulat de Bagdad qu'elle n'avait jamais voulu reconnaître auparavant. Le vieil évèque Ballyet avait été enlevé avec ses domestiques et ses missionnaires par la terrible peste de 1773(3). Pour respecter la tradition, ou plutôt par raison d'économie, le ministre avait pourvu du consulat, en décembre 1774, son successeur dom Miroudol, bernardin de Cîteaux, abbé de Géripont (4). Mais le
marchandises de l'Iudu par cette voie (cité par J. Cliarles-Roux, L'isthme et le canal de Suez, p 112-113).
(1) C'est pendant ce voyage que naquit dans le coche d'Auxerre le fils de Rousseau, orientaliste distingué, consul à Alcp, consul général îi Bagdad et à Tripoli de Harharie, créé haron en 1830. Le baron Rousseau, pctil-flls de celui-ci, est actuellement consul à Palerme. Les consiilitls du Levant, III, 26.
(2) AIT. étrang., Mémoires et documents, Turquie, 17, fol. 1G7.
(3) Voir un état des cITets appartenant ik la maison «le feu M"" Emmanuel Ballyet, évéquc de Hnbylone, consul de France à Bagdad (série de bijoux, bagues, etc., pour :> 172 piastres), VI Juillet 1783. AA, 3G9. L'héritier est Ballyet, ttvocat en la cour de Hesani^on. — La même peste emporta un certain l'irault ou Pyrrault, agent de la ('.'• des Indes à Bassora. Lettres du consul d'Alep. AA, .'MW, IW.). Vu passage d'un mémoire de 1781 ferait croire que Rousseau était auparavant sous les ordres de Pirault.
(4) (k'tte nomination fut l'occasion d'un conflit avec la congrégation de la Propagande qui ne voulait pas accepter Miroudot. Aff. étrang., Reg, des Déci-
commerce n'avait rien à attendre du nouvel évêque-consul qui ne montra aucune hâte à rejoindre son poste. Cependant, au moment où il s'apprêtait enfin à quitter la France, le ministre lui demandait un mémoire sur Bagdadet sur la Perse; Miroudot répondait en exposant tout un merveilleux plan.
Il rappelait que Rousseau avait écrit à de Boynes en 1773 que le « poste de Bassora n'était utile que pour le plus grand bien de la correspondance des Indes en France. » Mais, selon lui, il n'était pas impossible de ramener à Bagdad le centre du commerce des Indes avec l'Europe. Contrairement aux anciennes affirmations de Perdriau, il affirmait que la voie d'AIep et des caravanes était beaucoup moins coûteuse que celle du Cap pour aller dans l'Inde et surtout en Perse. D'après du Morier, ancien agent de la compagnie des Indes à Bassora, il assurait que les draps de France portés dans le golfe Persique par les vaisseaux de la compagnie n'avaient jamais pu lutter contre ceux qui étaient arrivés à Bagdad par les caravanes. La seule difficulté était d'assurer la sécurité de celles-ci. Or, Kerim Khan, maître de la Perse, appelait depuis dix ans les Français dans ses États, il demandait annuellement deux à trois millions de leurs draps pour habiller ses troupes et leur témoignait une préférence marquée. On pourrait donc espérer conclure avec lui un traité de commerce très avantageux. Poussant plus loin la spéculation, Miroudot préconisait une véritable alliance avec le Persan. Que ne pouvait-on attendre de Kerim Khan ? On le verrait bientôt s'emparer de tout ce que les Selim, les Soliman, les Amurath, avaient usurpé sur la Perse et les Mamelucs. En retour de la précieuse alliance de la France, il pourrait nous céder sur ses conquêtes la Syrie et la Palestine. S'il refusait, on pourrait se retourner du côté de la Turquie et, en reconnaissance de l'aide accordée pour la débarrasser d'un ennemi si dangereux, réclamer d'elle la même récompense. La France devenait l'arbitre des destinées de l'Orient et maîtresse du commerce de l'Inde (1). L'évêque, hardi seulement en imagination, n'allait même pas montrer le zèle religieux de son prédécesseur. L'abbé voyageur Sestini le rencontrait à Alep en 1782 : a II était parti
sions, 1774. — D'après une lettre de la Chambre au maréchal de Castries, du 11 avril 1781, l'évêque, « consul général », jouissait de 11.998 livres sur l'économat et de 7 852 livres sur la caisse de la marine. (1) Aff. étrang. Mémoires, 1766-1789.
de France pour aller visiter son diocèse, mais, ayant reconnu que les évêchés in partibus intidelium ne consistent qu'en quelques missionnaires assez peu subordonnés, il se contenta d'y envoyer son neveu comme grand vicaire; un médecin et un peintre qu'il avait emmenés avec lui étaient déjà repartis pour l'Europe (1). » D'ailleurs les circonstances étaient redevenues très défavorables. Bagdad et Bassora avaient été affreusement ravagées par la peste de 1773, Dix ans après, la grande ville du Tigre n'avait plus que 25.000 habitants environ et plusieurs de ses quartiers restaient déserts ; Bassora n'était plus qu'une bourgade de 2 ou 3.000 habitants (2). En 1775 cette malheureuse ville avait été assiégée par Kerim Khan ; elle était restée occupée par les Persans jusqu'à la mort du Chah en 1779. Perdriau vieilli et impuissant avait dû abandonner son consulat d'Alep à la suite de l'inspection du baron de Tott sans avoir obtenu aucun résultat.
Le mémoire demandé à l'évêque Miroudot montrait pourtant qu'en dépit de toutes les déconvenues le gouvernement ne renonçait pas à tout espoir du côté de la Perse. « S. M., lit-on dans les instructions remises à Choiseul-Gouffier le 9 mai 1784, verrait avec satisfaction qu'on agrandît et qu'on poussât le commerce de ses sujets qui s'étendait par Alep à Bagdal, en Perse et dans le golfe Persique (3). wCe n'était pas simple formule d'un vœu platonique. C'est alors que l'énigmatique comte de F'errières-Sauvebœuf donnait carrière à son humeur aventureuse en Perse où il s'était fait donner par Vergennes une mission mal définie. Il y était venu une première fois avant la paix de Kainardji et s'était fait passer hardiment à la cour du Chah comme le précurseur d'un envoyé français. Dans ce second voyage, de 1783-1785, Ferrières-Sauvebœuf, sans prendre la qualité d'agent officiel, devait former un établissement à Chiraz, prendre désinformations sur le commerce, s'efforcer de détourner vers Trébizonde et Smyrne les caravanes qui se dirigeaient
(1) S«Htlni. Voyage de liassora, p. 27G.
(2) SestinL Voyage. — Ceiiviidiiiit d'après Olivier (Voyaye, t. ii, p. 400), Bassora uvait eiicori* U).(H)0 iiiil)itants en 1775 et 15.000 en 17%. - L'ahbé Hayiiiil ///«/. philtiH., I. i, p. U07), d'après des renseigiiPinciits évidemment aiit^Tii'urs à la pesto, accorde .'')0.0(IO iiai)it!Ui(s à Hassora. Il évalue (p. 'M)H) les inurcliandises apportées par le ({oife à 12 millions, « les An}{lais entrant dans cette somme pour 4 millions, les Hollandais pour deu.x, les Français, le» Maures, les Indiens, les Armênictu et les Arabes pour le reste. »
(3) Aiï. élrang. Curreap. Turquie, 170.
du côté du Caucase et de la Caspienne (1). Mais, en 1785, le lieutenant de vaisseau La Prévalaye, dans un des mémoires qu'il adressait au secrétaire d'PZtat de la marine sur le commerce du Levant, faisait ressortir les dillicultés des communications avec l'Inde par Bassora (2). Choiseul-Gouffier, d'après ses instructions, devait établir une comparaison entre les deux routes du golfe Persique et de la mer Rouge ; c'était une première réponse fournie par un des officiers qui l'avaient accompagné. D'ailleurs Saint-Priest, dans le Mémoire sur son ambassade, venait de déclarer que la route de Suez était bien préférable à celle de Hassora pour les marchandises de l'Inde destinées à l'Europe et spécialement à Constantinople.
Au même moment la compagnie des Indes, réorganisée par Galonné, travaillait à décourager toutes les tentatives commerciales (|ui auraient pu détourner le trafic de l'Inde et de la Perse de la route du Cap. C'est elle, vraisemblablement, qui fit avorter les desseins de ces hardis négociants marseillais qui, après avoir vu leurs plans contrariés en Egypte et du côté de la mer Rouge, avaient songé à faire concurrence aux Anglais dans l'Inde parla route moins avantageuse du golfe Persique. En 1787 l'opulent Jacques Seyniandi ébauchait le plan d'une compagnie où devaient entrer plusieurs des négociants les plus en vue de Marseille, Rabaud, Hugues, Tarteiron, Samatan, Dragon. L'ambassade de Tippou Sahib qui traversa la ville en juin 1788 leur parut une circonstance favorable. La Chambre du commerce et le conseil de ville échangèrent avec les envoyés du sultan de Mysore de cérémonieuses visites et leur firent des cadeaux. Seymandi était depuis longtemps en correspondance avec l'ancien ministre Necker qui rentrait en charge deux mois après ; le frère de l'ancien banquier, mathématicien de mérite, était son confrère à l'Académie de Marseille. Seymandi comptait donc sans doute sur l'appui tout puissant du ministre quand il présentait cette année-là au gouvernement son projet de commerce dans rinde par caravanes. Il y faisait valoir la possibilité de diminuer les profits et l'influence des Anglais, de plus en plus maîtres du commerce de ce pays par mer. C'était la reprise par les Marseillais, avec plus de netteté et de hardiesse, du plan de Praslin, mal accueilli par eux en 1768. Mais Necker était attaché
(1) Pingaud. Choiseul-Gouffier, p. 126.
(2) Arcli. nat. mar. B', 449.
aux privilèges de la compagnie des Indes qu'il avait défendus contre les attaques. Seymandi reçut « des témoignages flatteurs de l'estime des ministres et de la bienveillance du gouvernement » mais, n'étant pas sûr d'être soutenu, il renonça à son projet.
Si l'on en croyait un mémoire d'Esprit de Sinéty, membre de la Constituante et secrétaire perpétuel de l'académie de Marseille, les Anglais avaient été effrayés par le dessein de la compagnie marseillaise et ils n'en avaient pas perdu le souvenir cinq ans après. Tous les négociants qui en faisaient partie furent victimes de la Terreur et Sinéty n'hésite pas à dire qu'ils avaient été désignés aux pourvoyeurs de la guillotine par les agents anglais étroitement mêlés aux troubles de Marseille et de Toulon pendant la funeste année 1793 (1). Cette aflirmation risquée atteste au moins le bruit que le projet avorté de Seymandi avait fait à Marseille. Le baron de Beaujour, consul à Salonique après la Révolution, s'en inspirait peut-être quand il exprimait, plus de trente ans après, la possibilité de rendre l'Euphrate navigable jusqu'à Biredjik et d'ouvrir par les vallées du Cholus et de rOronte un canal de jonction jusqu'à la Méditerranée. « L'on verrait alors, ajoutait-il, Babylone et Palmyre renaître de leurs cendres (2). »
Quant éclata la Révolution, Rousseau restait toujours consul de Bassora, mais, depuis quelques années, il résidait à Bagdad. Ferrières-Sauvebœuf dit dans ses mémoires : « Il prétend aujourd'hui que l'air de Bassora l'incommode et le ministre le souH're à Bagdad où il se dispute avec le vice-consul qui voudrait bien que M. Rousseau se rendît à son département pour y exécuter plus à son aise le plan de commerce qu'il était venu proposer en France lorsqu'il y obtint le titre de consul pour lui en faciliter les moyens (3). » Quel était ce vice-consul ? S'agit-il déjà de Ueval, ancien enfant de langue et drogman, vice-consul à Bagdad en 1790, qui devait être plus tard notre dernier consul à Alger 7 En 1705, Rousseau résidait toujours à Bagdad ; l'académicien Olivier, chargé d'une mission en Perse, qui eut à se louer de ses bous offices, le qualifie de commissaire
(1) Mémoire $ur la franchine iltt porl,, 1KU2.
^2; Voyage militaire dann rrmpire Ottoman. Piiils, Didot, 1829. T. ii,p. 85, — En IHOH, le Kénérnl (iiininnc, envoyé de Napoléon, songeait à son ({rund père le connul (|iiiHt(l il penstiit A la poHsihilité de nunener le commerce persan V«r» lu route de Hiigdad et d'Alej). V. Drtaiilt. La politique orientale de Sapoléon, Paria, Alcon, 1U()4.
(S) T. Il, p. 88.
des relations commerciales. Bientôt l'expédition d'Egypte allait lui valoir une dure captivité à Mardin. Le même Olivier parle aussi d'un Français, Outrey, établi depuis longtemps h Bagdad comme médecin et qui faisait le commerce (1). Mais les Français n'avaient de véritables comptoirs ni à Bagdad ni à Bassora et l'utilisation de la route du golfe Persique par le commerce du Levant restait presque nulle.
Les caravanes d'Alep transportaient quelques balles de draps, des tissus de Lyon, étoffes en or et argent, satins, velours pour la Perse et pour Kandahar, des galons de Lyon pour Bagdad, quelquefois un peu de cochenille ou de corail travaillé qui passait dans l'Inde. La Perse envoyait à Bagdad et Alep pour l'Europe des drogues diverses telles que la rhubarbe, la gomme adragant, l'ammoniac, le galbanum, l'assa fœtida, l'opoponax, le bdellium, etc. La route du golfe Persique à la Méditerranée, de plus en plus déchue, restait suivie par un courant assez actif de commerce asiatique. Les caravanes de trois ou quatre mille chameaux transportaient au moins une fois par an de grandes quantités de marchandises échangées entre la Perse, l'Inde et l'empire ottoman. Le Levant et la Barbarie faisaient une « immense consommation de mousselines grossières et de toutes les toiles de coton fabriquées dans l'Inde. » Les Anglais, n'ayant pu s'ouvrir la voie plus commode de la mer Rouge pour ce trafic, le faisaient par Bassora. « Malgré le transport très coûteux d'un désert d'environ quarante jours, cinq à six différentes douanes à payer, ce qui faisait monter les droits aux environs de 20 o/o, ceux qui s'y livraient réalisaient encore un bénéfice de 25 o/o (2). » Mais le trafic entre l'Europe, la Perse et l'Inde ne fournissait aux caravanes qu'un très petit nombre décharges (3). Les velléités des ministres et les succès de la diplomatie n'avaient
(1) Voyage, T. ii, 408-409.
(2) Bibl. nat. mss. fr. nouv, acq. 9135 : Papiers de Venture de Paradis. — Cf. arch. nat. mar. B^, 385 : Mémoire du commerce des Orientaux en toileries et étoffes des Indes, 1753. Commerce immense. Deux grands entrepôts, Bassora et Djedda. La compagnie des Indes pourrait avoir un comptoir à Bassora, mais la route d'Alep est trop coûteuse ; il vaudrait mieux faire transporter par mer à Marseille.
(3) Olivier, T. ii, p. 446-62, Sestini ; p. 206-209. — Au sujet des arrivées de caravanes et des marciiandises qu'elles apportaient, voir la correspondance d'Alep. — Sestini indique quatre itinéraires fréquentés d'Alep à Bassora : 1" par le Grand désert ; 2" par Ourfa, Diarbckir, Mossoul, Bagdad (le plus suivi) ; 3» par Ourfa, Merdine et le Grand désert ; 4» par le Petit désert.
pu rouvrir la vieille route que les circonstances politiques défavorables et les diliicullés économiques maintenaient délinilivenient fermée au commeice européen.
En Asie mineure Sniyrne (1) était restée la seule échelle sur une côte pourtant bien plus favorisée que celle de Syrie. Unique débouché dun vaste pays comme l'Analolie, elle devait à celte situation privilégiée, qu'elle a gardée presque intacte depuis malgré l'ouverture de la mer Noire, d'être devenue la première place de commerce du E.evant dès le milieu du xvii^ siècle. Le développement économique de l'Anatolie n'avait pas été plus favorisé que celui de la Syrie au xviii" siècle; d'autre part, comme à Alep, les caravanes de Perse n'apportaient plus au trafic qu'un appoint bien diminué. De plus, elles s'arrêtaient à Erzeroum, parce que, disait la Chambre en 1786, « les marchands à ce moyen cachent la quantité de marchandises qu'ils ont à vendre et se procurent des avantages pour la vente et pour l'achat.» Cependant la route de Tokat-Erzeroum était devenue la plus suivie de celles qui conduisaient de l'empire turc dans les Étals du Chah, en partie parce qu'elle oITrait plus de sécurité, mais aussi parce que l'attraclion du marché de Smyrne était plus forte que celle d'Alep. Puis l'anarchie et la ruine de la Syrie vers la lin du xviii^ siècle avaient permis alors à Smyrne d'alfirmer davantage sa prééminence comme marché asiatique de l'empire turc.
Il n'est pas facile de dire quel avait été le développement de la ville elle-même. Elle était toujours exposée aux tremblements de terre et aux pestes qui l'avaient si souvent frappée au xvir siècle, sans compter les fréquents incendies. En 1742, le cadi, pour se venger des plaintes adressées à la Porte contre ses exactions, mettait le feu dans plusieurs quartiers à la fois et la moitié de la ville était consumée. Le quartier des Francs, épargné celte fois, avait été entièrement détruit dans l'incendie de 17().'i. ICn 1700, Smyrne n'avait pas encore réparé les ruines causées par le terrible séisme de 1(588 et n'aurait eu que .'{0.000 bnbilanls. Paul Lucas lui en accordait plus de 100.000 en
(1^ (luiiKiilh «le Sm.vnic: (liispiird di- Kontciiu. 17()7-17;j(); (Inspanl de IVIonin 1731 1747; Chiiiic-H «If IVvHH.innel. 17IH-17.')7 : «U- .lonvillc. 17r)7-17(i.') ; Charlcs- (IlaïKlf (\v IVy»fi«)iim'l, 170(1-1778 ; Anion-iix, 177Î)-I7Î)3. — Vues do Smyrne, Constniitiiioplc. «te. ilimn le l'orliiliiii de In .Mi-dilciniiuV, 17(U. Mihl. luit. mu. fr. 6171
1715; vers 1725, les Jésuites n'estimaient plus sa population qu'à 60.000 habitants; au même moment le voyageur Charles de Saint- Maure y comptait près de 50.000 Turcs, 7 à 8.000 Grecs, 4 ou 500 Juifs. Kn 1781, Tollot parlait de 50.000 Turcs, 12.000 Grecs. 7.000 Arméniens, 6 ou 7.000 Juifs. Ces évaluations de voyageurs ou même de résidents étaient toujours très sujettes à caution.
Même après la réduction du nombre des maisons du Levant par Maurepas, le chilTre des résidents français était resté bien supérieur à celui des autres nations et c'était toujours le provençal qu'on entendait surtout parler dans la rue des Francs. En 1766, Vergennes trouvait exagéré le nombre de 23 maisons, chiffre qui ne varia guère jusquà la Révolution. Les 53 négociants de Smyrne avaient à leur service 41 commis ; avec 9 officiers du roi et 50 artisans ou domestiques, lechifTre des nationaux s'élevait alors à 153. Pourtant la nation de Smyrne passait avec raison pour l'une des plus solidement établies des échelles. La concurrence y était moins âpre, les règlements plus facilement acceptés, les négociants y vivaient largement et avec aisance (1). C'est qu'en efîet, quoique Smyrne fût restée l'échelle où la concurrence entre les nations européennes lût la plus active, les Français y avaient conquis nettement la première place. Dès 1727, le voyageur la Motraye pouvait dire que leur commerce « avait coupé la gorge à celui des Hollandais. » Cependant, vers 1750, les trois maisons hollandaises restaient assez occupées ; elles recevaient dix à douze vaisseaux de Hollande, avec environ 500 balles de draps (2). Les facteurs de la compagnie anglaise, gênés par le discrédit de leurs draps, avaient vu, en outre, leurs compatriotes détourner une partie du trafic qui leur restait vers une autre route, l^es draps, qu'ils faisaient auparavant passer en Perse parles caravanes, prenaient depuis 1740 le chemin de la Moscovie.
« Il y a plusieurs années, écrit le consul Péleran en 1743, qu'il ne vient plus à Smyrne qu'un seul vaisseau de la compagnie, qui apporte 1.000 à 1.100 l)allots de draps mahouts unis et lon-
(1) Étal général des sommes employées dans le commerce qu'a fait chaque maison de Smyrne pendant les quatre années 1736-17'A9 et du profit qu'elles ont fait parleur commissioit. Entrées: 4.iî47.38i piastres; sorties : 4.469 457 piastres. Profit de la commission pour 23 maisons; 244.650 piastres (Arch. nat. raar. B^, 345) En outre, les résidents faisaient des affaires pour leur propre compte.
(2) O'Heguerty, Remarques sur plusieurs branches du commerce.
dres... . En outre, il vient deux ou trois vaisseaux caravaneurs n'appartenant pas à la compagnie et qui n'ont pas le droit d'apporter des draps, ni de remporter des soies, ni des fils de chèvre. Ils apportent du poivre, de l'étain, du plomb et autres petits articles et leurs chargements de sortie consistent presque tous en figues et raisins secs, cotons en laine, tapis de pied et autres marchandises réputées grossières. Les Juifs établis en Angleterre ont cependant la permission d'en faire sortir des draps expédiés à Livourne, d'où leurs correspondants les font passer au Levant ; ce sont des draps grossiers (1).» O'Heguerty écrivait, en 1757, que le nombre des maisons anglaises s'était maintenu et même élevé jusqu'à cinq, mais ces maisons « vivaient plutôt du commerce qu'elles avaient fait que de celui qu'elles faisaient. » Toutefois, la prépondérance française était moins marquée que dans les échelles de Syrie. Cependant, de 1768 à 1787, la moyenne des achats(2) de la nation, qui s'éleva à 9.448.000 livres, avait été supérieure de quatre millions à l'ensemble de ceux qui avaient été faits dans toutes ces échelles et à Chypre ; elle avait atteint plus du tiers des importations venues du Levant à Marseille. C'était, à quelques changements près, les mêmes marchandises qu'au XVII* siècle. Cotons au premier rang, fils de chèvres d'Angora, laines, cuivre, soies, drogueries, etc. (3). Pour les acheter, la nation était obligée de compter avec les agas, puissance nouvelle, gros propriétaires dont la turbulence inquiéta souvent les pachas et même la Porte. D'après les chiiîres fournis par les consuls, la balance entre les achats et les ventes était devenue à peu près égale : 10.500.000 livres et 10.200.000 en moyenne pour les années 1782-1785. Smyrne était le plus gros
(1) Aff. i'tran({. Mém. Mémoire du 1G mars ITM. Pélcran ajoute qu'il lui a été impossible de savoir le montant du commerce des Anglais, des Hollandais et des Vénitiens en 1742. Le douanier a refusé obstinément de lui donner une note à ce sujet.
(2) Maximum 1.'».24O.00O livres en 1787.
(3) Achats pour l«'s trois années 1787-1789 : total, 4.3. OOlî.OOO livres; cotons en laine, 21.90.') (KK); cotons filés, (iOS.'S.OOO; cuivre, .3.159.000; fils de chèvre, .3.126. WK) . laines de chevron, 2. 7.'>4.000 ; laines, 2.;{92.(KM) ; soies, l.BGri.OOG ; racines de lizari. 7.3/.(MM) ; cire, 292.000; alun, 265.000; j^ailcs, 125.000; ligues, KtJHH); raikins secs. 75.000. — Ventes pour les cinq années 176.3-1767: draps, 14.071 (m livres: café, 4.014 (XK) ; Indigo. .3.997 000 ; sucre, 2.6.36.000; cochenille, 2.2.'i5 0(K»; caragroux, l.:i07 (MM»; Jmnnets. 1.062.000; poivre. 524.(K)0 ; potines, .m3.0<MJ; élofTcH or et argent, 2:>.3 (KK) ; plonil), 206.000. ii. 5 et 14. — «Le pays rend par an 12 h 44. (KK) halles de coton dont 12 A 1.3. (K)0 |)assent en France, &.(K)l) en Italie, 8.000 en Hollande, .3.(KK) en Angleterre et le reste demeure dans le pays. • Volnty, État du commerce.
marché pour le débit des draps, des bonnets, de la cochenille, de l'indigo, du café, etc. L'échelle était fréquentée, en outre, par un grand nombre de caravaneurs. Aussi voyait-on toujours dans la rade plusieurs bâtiments arborant le pavillon national. Les résidents dépassaient le chiffre de 150 ; avec les matelots et les passagers, c'étaient plusieurs centaines de Français qui circulaient journellement dans le quartier de la marine (1). Dispersés dans huit échelles, les résidents de Syrie étaient plus nombreux pour un commerce devenu bien moins considérable. On comptait en 1764, 24 négociants ou commis à Alep, 3 à Alexandrette, 26 à Seide, 18 à Acre, 10 à Tripoli, 2 à Lattaquié, 6 à Rame, 1 à Jaffa, soit 90 au total, avec un chiffre très réduit de 10 artisans ou domestiques et 30 officiers du roi. Les nations d'Alep et de Seide, avec leurs 42 et 34 membres, étaient restées les plus nombreuses du Levant, après celle de Smyrne, malgré les réductions de Maurepas.
Dès le XVII* siècle les maisons franques de Smyrne entretenaient quelques facteurs à Angora pour les achats de laines et de flls de chèvre. Leur présence n'y était que tolérée. A diverses reprises, il fut question de rendre l'établissement des Français plus solide par l'installation d'un consul. Villeneuve l'avait longtemps sollicitée sans résultat. En 1751, des Alleurs se flattait de l'obtenir bientôt. Trois ans après, il voyait arriver à Constanlinople les Français d'Angora, menacés dans leur commerce et dans leur sécurité, qui venaient lui demander asile et protection. Les Arméniens intriguaient alors pour obtenir de la Porte le privilège exclusif de l'achat des poils de chèvre. L'ambassadeur eut beaucoup de peine à assurer le retour des Français et leur résidence pour l'avenir ; il ne fut plus question du consulat d'Angora, mais plusieurs maisons y restèrent établies jusqu'en 1789 : en 1764, onze négociants y résidaient avec un chirurgien. L'intendant de la Tour assurait même à Trudaine, en 1761, que la nation française y était devenue un moment presque aussi nombreuse qu'à Smyrne.
(1) Pour le commerce de Smyrne, voir spécialement : Mémoire du cap. de vaisseau de la Chapelle, 1722. Alf. étrang. Mém.; — ii, 21, v Commerce du Levant ; — Mémoire sur le commerce de Smyrne, ï752 (très détaillé). Bibl. nat. mss. fr. 11790 fol. 657-911 ; — Commerce de Smyrne en 1777. Arch. nat. mar. B', 440. — Commerce en 1787 (grand tableau très clair et détaillé). Arch. nat. F**, 549; — Flachat, Observations, t. ii, p. 328 et suiv.; 370 et suiv., — Démétrius Georgiadés. Smyrne et l'Asie mineure. Paris, Chaix, 1885, p. 201-229.
Sur la côte sud d'Anatolie, Satalie était restée abandonnée depuis 1695. Les tentatives peu fructueuses du xviF siècle n'empêchèrent pas de nouveaux essais d'établissements qui ne furent pas plus heureux. Le consulat fut même rétabli en 1715. Currand, Bonnal, Rougeau, Maltor, d'André, Saint-Amand, ses titulaires successifs, pratiquaient le commerce par exception à la règle générale. En 1728, Maltor présentait au ministre un mémoire pour faire valoir les bénéfices qu'on pouvait retirer du commerce des cotons, des laines, des soies, des raisins secs, de la cire, et la Chambre du commerce avait répondu en affirmant qu'il était impossible de créer là une véritable échelle. Dieudé, ledernier consul, donnait raison à celle-ci par les lettres découragées qu'il adressait au ministre en 1742, quelque temps après son arrivée. D'une vieille famille de négociants marseillais, ruiné dans les armements du corsaire Cassard, à la fin de la guerre de la Succession d'Espagne, il fut vite détrompé, s'il avait espéré refaire sa fortune dans le poste qu'il avait obtenu par faveur. Il rappelait dans une de ses lettres que, quarante ans auparavant, il était venu successivement un consul anglais ou hollandais, puis un vénitien et qu'ils n'étaient pas restés trois ans chacun. Parlant du petit commerce de ses prédécesseurs, Maltor, d'André, Saint-Amand, fait en société avec des négociants de Marseille, il disait: v Jene sais pas comment ils ont fait leurs affaires, mais je sais que ceux de Marseille ne les ont guère bien faites. » Il n'avait jamais été possible, même aux Juifs, ajoutait-il, d'établir là un commerce réglé, « pour petit qu'il ait pu être », et le pays, toujours pauvre, n'avait jamais été aussi misérable auparavant. Dieudé partait l'année suivante et, jusqu'en 1802, Satalie ne recevait plusdeconsidde France. Pourtant, en 1749 et en 1754, le ministre attirait encore l'attention de des Alleurs sur les récentes tentatives faites par de nouveaux marchands (1). En 1769, la Chambre <Iu commerce proposait de punir un sieur Provençal qui avait fondé un comptoir sans autorisation et posait en principe qu'il ne devait pas permettre d'établissements là où il n'y avait pas de consuls ; Prasiin, moins intransigeant, donnait l'ordre de lui permettre de résider pour un an, pour lui laisser le temps d'ouvrir « un débouché considérable » au commerce comme il s'en flatlail. Des capitaines partis de Chypre ou de Smyrne,
(1) Ait, étniDKèreii. Mém. ; - Arcli. nul. inar. M', 190, 200, 345 (lettres de 1742 1749. 1764) - HH, 8. Mémoires de 1739.
continuèrent à venir charger à Satalie un peu de soie et de coton.
Rien ne rebutait l'initiative de gens aventureux que les hasards de la vie n'avaient pas favorisés et qui n'avaient pas grand chose à perdre. Le voyageur Savary exprimait plus tard son étonnement d'avoir trouvé un Provençal établi au fond d'un golfe perdu de la Caranianie qui « paraissait le rebut de la nature. » Ce Français égaré là était associé avec un Grec. « Us habitent la même maison, écrit Savary, et possèdent une barque en commun. Le premier, ayant formé des liaisons avec les Ottomans, achète en Cara manie des bois de chauffage et de construction et l'autre va les vendre en Egypte. Ils paraissent dans une sorte d'aisance (1). » Ce n'était pas là un exemple isolé. Dans des coins perdus du Levant, à défaut de la fortune, des gens d'humeur peu disciplinée trouvaient l'indépendance, loin des consuls et de la Chambre du commerce. Mais les ministres veillaient à ne pas laisser ainsi s'égarer et s'émanciper les sujets du roi. En 1733, Maurepas attire l'attention de Villeneuve sur les Français qui sont établis dans l'île de Rhodes sans certificats de la Chambre, entre autres sur sept matelots de Provence qui s'y sont mariés avec des Grecques et y ont des enfants.
Il y avait pourtant un vice-consul français à Rhodes et les îles de Mételin et de Chio avaient aussi le leur. Celle-ci, la plus peuplée des pays grecs, avait pris au milieu du xviii"= siècle une importance nouvelle, grâce à la fabrication de ses étoffes de soie qui faisaient concurrence à celles d'Europe sur les marchés de Constantinople et de Smyrne (2). Mais, dans aucune de ces îles peuplées de Grecs, commerçants très habiles, les négociants européens ne pouvaient guère s'établir avantageusement. Les vice consuls n'avaient à protéger, en dehors de résidents occasionnels(3), que les caravaneurs de passage ou les quelques bâtiments qui pouvaient y venir, de temps en temps, compléter leurs chargements. Or, autant les ambassadeurs et les ministres du xviii* siècle eurent le souci de faire pénétrer l'influence et le commerce français dans de nouveaux pays, autant, par esprit d'éco-
(1) Leltre.< sur la Grèce, p. 20.
('2) Sur le commerce de Cliio : AIT. ctraiig. Mém. Mémoires du 31 juillet 1721, 30 décembre 1744) ; — arch. des B.-du-Rli. C, 2.550. (Mémoires de septemlire 1774).
(3) Ainsi l'établissement d'une maison a Mételin est autorise en 1755 sur l'ordre de Machault.
nomie, ils cherchèrent à supprimer les établissements inutiles. C'est pourquoi d'Andrezel était approuvé par le ministre, en 1725, d'avoir supprimé le vice-consulat de Samos. La même préoccupation devait faire supprimer en 1756, parmi les anciens consulats des îles de l'Archipel, celui de Mételin.
En somme, aucun grand changement ne s'était produit dans le commerce de la Syrie et de l'Asie mineure. On y fréquentait les mêmes marchés, on y suivait les mêmes routes, on y transportait les mêmes marchandises. La décadence de ces marchés avait été compensée pour les Français par le déclin du commerce de leurs rivaux. Partout, à la fin du xviii^ siècle, les Français étaient en possession d'une prépondérance bien marquée, ancienne ou récemment conquise Mais, malgré la création de quelques nouveaux établissements sur les côtes de Syrie, l'expansion française n'avait pas fait de progrès dans l'Asie turque. Tous les efforts n'avaient même pu empêcher le mouvement commercial de se détourner de plus en plus des vieilles routes de l'Inde et de la Perse.