CHAPITRE XVI
LES ÉCHELLES ET l'EXPANSION FRANÇAISE:
IL — L'Egypte et la mer Rouge
Des deux bras que l'Inde semblait tendre à l'Europe par le golfe Persique et par la mer Rouge, suivant l'expression pittoresque du maréchal de Castries, le second paraissait depuis longtemps beaucoup plus attirant. De fait, les avantages géographiques étaient tellement marqués en faveur de l'isthme égyptien que seules des circonstances politiques avaient pu momentanément, dans le cours de l'antiquité ou du moyen âge, assurer la préférence au long parcours des caravanes entre le golfe Persique et la Méditerranée. De plus, depuis le xvi* siècle, la prépondérance française était restée toujours bien marquée en Egypte; les Vénitiens, supplantés alors, étaient restés dans l'effacement; les Anglais avaient en vain cherché à passer au premier plan. Rouvrir la mer Rouge au trafic européen, c'était ouvrir une route française, créer une concurrence à la route du Cap successivement portugaise, hollandaise, anglaise surtout au xviii" siècle.
Donc, depuis cent ans, les préoccupations du gouvernement français s'étaient tournées bien plus souvent vers le Caire et Suez que vers Alep, Bagdad et Bassora. L'idée d'un canal de Suez au Caire était proposée à Richelieu. Pomponne, en 1672, écartait d'un mot dédaigneux, qu'elle ne méritait pas, la propo-
(1) A CONSULTER : Description de l'Egypte composée sur les mémoires de
M. de Maillet, par M. l'abbé le Mascrier. Paris 1735, iu-4o. — Chevalier D. Jauna. Histoire générale des royaumes de Chypre... avec V État présent de l'Egypte, etc. Leyde, 1747, 2 in-4" ; — Albert Vandal Louis XIV et VÉgypte, Paris, Picard, 1889 ; — L'odyssée d'un ambassadeur . Les voyages du marquis de Nointel [1670-80). Paris, Pion, 1900. in-8" ~ Pingaud, Choiieul-Gouffier, Paris. Alp. Picard, 1887, in-S" — ; J. Charles-Roux. L'isthme et le canal de Suez, Paris, Hachette, 2 in-8" 1901; - François Charles-Roux. La politique française en Egypte à la fin du xviiie siècle (Rev. hist. 1906, T. 91) et Les origines de l'expédition d'Egypte, Paris, Pion, 1910, iu-8". — Cf. les ouvrages cités, p. 509.
sition à coup sur prématurée de Leibnilz qui offrait l'Egypte à l'ambition de Louis XIV. Mais Colherl semblait s'être à l'avance approprié l'idée juste qu'elle contenait : « la Hollande serait plus aisément vaincue par l'Egypte que dans son propre sein, car on lui enlèverait sans dilliculté ce qui la rendait florissante, les trésors de l'Orient. » C'est dans ce but que Nointel avait été chargé par ce ministre de négocier avec la Porte un traité qui, en nous ouvrant la mer Rouge, « abrégerait la navigation des Indes de plus de 200 lieues. » Nointel avait échoué ; son successeur, Girardin, n'avait pas été plus heureux en 1686 et les négocialions n'avaient plus été reprises, mais on n'avait oublié, ni la mer Rouge, ni le souvenir lointain de l'ancien canal qui unissait les deux mers. Jacques Savary, le fameux auteur du Parfait négociant (1679) avait exposé à Colbert lui-même les avantages de son rétablissement et étudié les commodités d'un tracé nouveau de Suezà Damietle (1). L'ambassadeur Girardin parlait au grand vizir du canal de jonction et, dans les dernières années du XVII* siècle, le consul du Caire, de Maillet, attirait l'attention de Pontcharlrain sur la mer Rouge et sur le canal.
Le XVII* siècle laissait donc une tradition très nette et bien établie. Il n'est pas très juste d'affirmer que « l'insuccès des négociations poursuivies à trois reprises sous le régime précédent..., coupa court pour longtemps à la recherche d'une communication avec l'Inde » par la mer Rouge. Il n'est pas plus exact d'ajouter qu'aucun projet de conquête de l'Egypte ne fut présenté aux ministres de Louis XV avant 1768(2). En réalité la tradition reste aussi vivante Même les événements politiques la fortifieront: la décadence de l'empire ottoman fera surgir les projets de démembrement ; les progrès des Anglais dans l'Inde feront chercher les moyens d'y ruiner leur influence et leur commerce^ A ceux qui envisageront ces deux problèmes, l'établissement des Français en Egypte semblera la plus heureuse des solutions. Mais, pendant longtemps, il est vrai, le gouverneinenl royal semble ne prêter aucune attention sérieuse
(1) J. (}|iurles-ltoux. L'isthme vl le caïKil de Sitcz, t. r, p 73-77.
(2) Fr. ('.liJirlc!i-Hmix. ml cilô, p. 2 et (Miviaj{i' titi-. p 28-2!). - M. CJuirlPs- Koux, Hcci'cinii'c (rainhiiHHade. :i su trcs lu'urcMisonuMit iiictti'o lmi œuvro, dans ne» driix iiiti'rcHsaiitH articIcN cl daiiH sun volume, les dncumcnts des arcliivcs di'H AITaircH étniiit{i'rcH. Mais celles de In Marine (Arch. uni. \\''\ iiéglif^ées par lui, et divcrH doeunienis permettent de compléter et de rectifier certaiii.s point». — (<c chapitre était écrit avant l'apparition du volume de M. Fr. Cliarle.s- Roiu.
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à ces spéculations. On dirait qu'au temps de Maurepas le golfe Persique remporte dans les conseils de Versailles sur l'Égyple et la mer Rouge ; mais plutôt l'influence toute puissante de la nouvelle compagnie des Indes ne permit pas aux ministres de prêter l'oreille aux faiseurs de projets. Cependant on lit dans le mémoire instructif remis à l'orientaliste Otter, lors de son départ pour la Perse, en 1734: «Si les Turcs n'étaient pas maîtres de la mer Rouge, cette mer serait évidemment la meilleure route pour le commerce de l'Inde. On s'occupe à porter les Turcs à y consentir. Il faut examiner si cette route conviendrait aussi pour le commerce de Perse au lieu de celle de Smyrne ou d'Alep (1). »
En 1735 l'abbé Le Mascrier tirait des papiers de l'ancien consul du Caire, Benoît de Maillet, une Description de l'Egypte qui avait aussitôt deux éditions et Maillet, peu satisfait de son metteur en œuvre, avait le temps d'en publier une troisième l'année suivante (2). Outre des descriptions soignées du pays, des villes et des monuments , on y trouvait l'examen d'un « projet pour la jonction du commerce de l'Europe avec celui de l'Asie par le moyen de la mer Rouge. » Au même moment la guerre russo-turque fournissait l'occasion de mettre en avant de nouveau l'idée du partage. C'est tout un plan bien étudié que le cbevalier Dominique Jauna , conseiller de l'impératrice Marie-Thérèse, adressait de Vienne à Maurepas, le 20 mai 1739 (3). Il proposait la conquête de l'Egypte, de la Palestine et de l'île de Chypre qui composaient anciennement l'empire des Ptolémées. Maître de ces trois états le roi de France serait l'arbitre des trois parties du monde et du commerce des Indes orientales. La présente guerre des Turcs, le besoin où l'empereur était de l'appui de la France, vu le peu de succès de ses armes, fournissaient une occasion très favorable. La conquête serait chose facile pour une armée de 40.000 hommes et le seul royaume d'Egypte pourrait rapporter de 30 à 40 millions de rente. Jauna expliquait qu'il avait conçu depuis longtemps son dessein au Caire où il avait vécu dans l'intimité du consul Benoit de Maillet qui venait de mourir l'année précédente en lui
(1) Hibl. nat., mss. fr., nouv. acq 5385.
(2) Il mourait à Marseille en 1738 à 80 ans. Sur lui, v. ci-dessus, p. 176-177, mon Hist. du comm. du Levant au xviv siècle, et Omont. Missions archéolog., p. 771-779.
(3) Arch. nat. mart. B^ 340.
enviant l'honneur de le présenter. Un an après, d'Argenson affirmait dans ses Mémoires que la première grande révolution serait le démembrement de la Turquie et parlait de croisade en y mêlant des vues toutes pratiques : « Dans mon projet de croisade comptera-t-on pour rien de prodigieux avantages de
commerce, par exemple de faire un beau canal de communication de la mer du Levant avec la mer Rouge et que ce canal appartînt en commun à tout le monde chrétien ? (1) » Quelques années après, dans son passage au secrétariat d'État des affaires étrangères, le marquis philosophe ne trouvait pas l'occasion d'entamer ni même de préparer l'exécution de son plan.
Cependant, en 1747, Jauna , devenu intendant général du commerce dans tous les états héréditaires de Marie-Thérèse, lui dédiait son Histoire générale des roïaumes de Chypre, de Jérusalem, d'Arménie et d'Egypte suivie de VÉtat présent de l'Egypte et de Réflexions sur les moïens de conquérir l'Egypte et la Chypre. En regard des facilités de la conquête, il exposait l'impossibilité de songer à unir la mer Rouge et la Méditerranée par un canal ou même de tenter un commerce dans cette mer, tant que l'Egypte appartiendrait aux Turcs (2). Cependant la cour de Vienne essayait alors de reprendre les négociations que les ambassadeurs de Louis XIV n'avaient pu mener à bien. A la fin de 1750 l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople affectait de railler les chimères autrichiennes mais, sur son ordre, le consul anglais au Caire avait dépensé 600 sequins pour faire chasser son compatriote Lander envoyé en Lgypte en qualité de commissaire impérial. En janvier 1751 le même ambassadeur, tenu en éveil, s'inquiétait de l'arrivée à Constantinople du consul français Lironcourt. Le bruit courait que celui-ci venait du Caire pour communiquer au comte des Alleurs un projet pour « établir le commerce français aux Indes orientales par l'isthme de Suez. » Le consul du Caire et l'ambassadeur étaient d'accord pour se gausser du ci délire » de la cour de Vienne. « En elïet, écrivait Lironcourt au ministre, jamais il n'y a eu d'idée plus ridicule et je crois que ce sera une chose consolante pour Votre Excellence que d'apprendre où on en est encore à Vienne sur les
(1) MémoiieB, t. i, p. 'MU. ll'.dilioii de Iti .Société de l'histoire deFrunee). (3) T. II, p. 1357-13(11. i:M)i)-70, I41U-I J31). — Cf. Fr. Cliarlcs-Uoux, ouv. cité, p. 25-27.
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matières du commerce Je pense que cette histoire amusera
un moment Votre Excellence (1).
Quelques jours après, dans une seconde dépêche, Lironcourt, revenant sur cette affaire , manifestait son étonnement de retrouver à chaque pas dans les archives de l'ambassade l'idée du commerce de l'Inde par la mer Rouge, tandis qu'il n'eu avait jamais vu aucun vestige dans celles du Caire : « Mon respect pour les ministres qui ont pris cette aflaire à cœur et qui l'ont jugée praticable, disait-il, exige que j'explique pourquoi je la
juge impossible La superstition, les préjugés, la barbarie
des habitants, l'injustice, l'insolence, l'instabilité, l'atrocité du gouvernement forme contre ce projet un genre et un degré d'impossibilité qui lui donnent un air un peu ridicule (2). » Cette année même l'abbé Cl. -Louis Fourmont,de retour d'une mission archéologique en Egypte où il venait de passer plus de trois »ns en relations constantes avec le même Lironcourt, rédigeait son Journal de voyage, y parlait d'un canal de Suez à la Méditerranée comme de la chose la plus aisée, avec des écluses. Cette dépense ferait de l'Egypte l'entrepôt de toutes les richesses de l'Asie mais il fallait que ce pays fût en d'autres mains (3). Ainsi les projets de conquête, de canal ou de commerce, souvent mélangés, ne paraissaient plus être que matière en spéculation en France au milieu du xviii^ siècle. L'un après l'autre , Montesquieu dans l'Esprit des lois et Voltaire dans VEssai sur les mœurs parlent même des grandes routes commerciales que suivaient les marchandises des Indes sans faire aucune allusion à des préoccupations actuelles. Survient la guerre de Sept ans qui les tourne d'un autre côté.
En 1765, c'est par un négociant d'Egypte que la question est remise sur le tapis. Le Marseillais Meynard affirme au duc de Praslin que l'occasion est favorable d'attirer le commerce des Indes dans la mer Rouge sans faire de grandes dépenses. Il pourrait suffire d'obtenir la permission du gouvernement de l'Egypte sans recourir à Constantinople. Or, les négociants du pays souffrent tellement des conditions défectueuses des transports sur la mer Rouge qu'ils souhaitent vivement les voir faire par des vais-
(1) Aff. étraiig. Le Caire, 17 janv. et 9 févr. 1751.
(2) Aff. étrang. Le Caire, 17 janv. et 9 févr. 1751.
(3) Bibl. nat. mss. fr. 25.289, fol. 30-31. — Sur Cl.-L. Fourmont, voir Omont. Missions archéolog ., p. 779-805.
seaux européens et qu'ils seront les premiers à montrer la route inconnue. «Le commerce de Gedda à Suez, écrit Meynard, occupe quinze à vingt gros navires de 900 à 1 .000 tonneaux, si mal construits, si mal équipés et conduits que, outre qu'ils ne font qu'un voyage par an, il est très rare qu'il ne s'en perde pas trois ou quatre par an. Même il leur arrive de ne pas atteindre Suez parce que, par leur construction, ils ne peuvent louvoyer elle vent du Sud ne reste pas toujours assez fort pour les conduire à Suez avant que la saison du vent soit passée. Alors, ils doivent s'arrêter à Toret y attendre la mousson suivante. C'est ce qui est arrivé cette année et trois fois en moins de dix ans. »
Meynard propose donc qu'on donne l'ordre à la compagnie des Indes de faire tenir pour commencer trois ou quatre navires d'environ 400 tonneaux dans la mer Rouge. Si elle se dérobe, des négociants marseillais seront prêts à se substituer à elle, C'est la première fois qu'on suggérait au ministre de chercher la solution du problème au Caire, en négligeant la Porte, et que l'indépendance de fait de l'Egypte était considérée comme un avantage. En effet, le fameux Ali bey semblait avoir affermi son autorité et d'aucuns le considéraient comme un politique capable de vastes desseins. Mais les événements semblaient vouloir aussitôt donner un démenti à leurs espérances. En mars 1766, une révolution soudaine obligeait Ali bey à s'enfuir du Caire (1) et le consul d'Ainirat, consulté par Praslin, pouvait répondre, tout en louant le zèle de Meynard, que le peu de solidité du gouvernement rendait son projet peu exécutable. Ce n'était pourtant qu'une bourrasque passagère et Ali bey, bientôt de retour, inspirait confiance aux Marseillais puisqu'en 1767 le riche négociant Seymandi sollicitait un privilège [mur faire le commerce de l'Inde par la mer Rouge, sans demander rien autre au gouvernement. Cette fois Praslin consultait la Chambre du commerce que toute demande de privilège rencontrait hostile. L'intendant de la Tour appuyait Seymandi et la suspension du privilège delà compagnie des Indes par l'arrêt d'août 1769 supprimait un obstacle. Mais la (Chambre avait fini par s'engager à fond contre Seymandi (2). Ainsi les .Marseillais, continuateurs de la tradition qu'ils avaient conlribué à créer du temps de Colbert, cherchaient à
(1) Voir ci-dvHmiH p. .105.
{•i> Lettre» du 1" Juiivicr 17(i8 et du 26 décembre 1769. Arcli. des U.-du-Hli. C, 2&66, 2506.
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entraîner le gouvernement. Suivant Talleyrand Choiseul, «un (les hommes du siècle qui avaient eu le plus d'avenir dans l'esprit », aurait conçu, dès 1769, l'idée de préparer la cession de l'Egypte à la France pour remplacer nos colonies américaines le jour où elles nous échapperaient (1). Mais l'affirmation ne lut-elle pas risquée par l'habile diplomate pour donner plus d'autorité à la thèse qu'il soutenait et la même préoccupation n'inspirait elle pas le duc de Lauzun, neveu de Choiseul, assurant, en 1787, que l'acquisition de l'Egypte avait été le projet favori de ce ministre? L'idée de réparer la perte possible de nos colonies américaines paraît quelque peu prématurée avant 1776. Il semble aussi que la correspondance officielle, quelle que fût la réserve obligatoire, devrait laisser transpercer quelque chose des intentions prêtées au ministre. Les instructions signées pour l'ambassadeur Saint- Priest, le 17 juillet 17(î8, ne contiennent que des phrases vagues sur « les révolutions prochaines ou éloignées dont l'empire ottoman est menacé » et sur l'indépendance de l'Egypte. Choiseul a pu, comme beaucoup de ses contemporains, entrevoir la possibilité de profiter des révolutions de ce pays, mais, à coup sûr, il n'a rien préparé. Quelles qu'aient été ses arrières pensées, son cousin Praslin, qui poussait alors les Marseillais vers le golfe Persique, ne semble avoir accordé aucun encouragement à leurs projets sur la mer Rouge.
Cependant Ali bey justifiait alors les espérances marseillaises. Redevenu le maître incontesté de l'Egypte il affirmait son indépendance en refusant le tribut à la Porte (1768); il conquérait Djedda et la Mecque (1769), lançait ses troupes en Syrie pour donner la main au cheik Daher (1770). Un jeune Vénitien, Rosetli, lui faisait entrevoir les bénéfices du commerce de l'Inde détourné de la route du Cap et lui suggérait l'idée d'en établir l'entrepôt à Djedda. Ce furent les Anglais qui cherchèrent à bénéficier des heureuses dispositions d'Ali. En vertu d'une convention qui ouvrait à leurs navires le port de Suez, le pavillon anglais fut le premier qui apparut au fond de la mer Rouge : des étoffes du Bengale apportées au Caire y trouvèrent un débit fort avantageux. Quant aux Français, il semblait en 1770 qu'ils fussent plus éloignés que jamais de toute réalisation des anciens plans en Egypte. Ambassadeurs, consuls. Chambre du commerce, tous
(1) Mémoire lu à l'Institut le 15 messidor an V, cité par Vandal. Louis XIV et l'Egypte. — Cf. Fr. Charles-Roux, ouv. cité, p. 40-49.
ceux qui étaient en situation de donner un avis autorisé semblaient coalisés pour détourner les ministres de prêter attention aux faiseurs de mémoires. Les Choiseul ne s'étaient pas laissé séduire plus que leurs prédécesseurs et, comme en 1750, la question d'Egypte ne semblait pouvoir intéresser que les rêveurs ou les esprits aventureux.
Tout change après 1770. Le Danube franchi par les Russes, Tchesraé, les Dardanelles menacées par leur flotte, toutes ces catastrophes successives semblaient sonner le glas de l'empire ottoman. Le traité de Kaïnardji ne parut qu'une halte momentanée dans la marche des Russes vers Constantinople. Puisque le démembrement du vieil empire était imminent, il fallait prendre des sûretés pour sauver notre commerce du Levant. Tel est le thème développé, non plus dans le mémoire de quelque particulier sans crédit, mais dans une note rédigée par ordre, pour le ministre de Boynes, par le premier commis de la marine, de Saint-Didier, en mai 1774. Pour préserver notre commerce, il n'y a qu'une solution : a former nous-mêmes dans quelque partie de l'empire ottoman un établissement utile et solide ». Or, l'Egypte « nous présente le seul établissement que nous puissions former avec avantage, facilité et sûreté. » La conquête est envisagée « comme un plan éventuel, mais qui doit attirerdans ce moment toute l'attention du gouvernement pour en discuter les avantages et les inconvénients et en préparer les moyens. » Elle semble offrir la chance la plus certaine de faire échouer ou au moins de contrebalancer les vues ambitieuses de la Russie et de l'Angleterre, « de rendre naturellement la France maîtresse du commerce de l'Inde sans coup férir, d'assurer à la maison de Bourbon l'empire de la Méditerranée et de se procurer enfin une colonie à sucre et à indigo indépendante de l'Amérique et du sort que l'avenir peut préparer à l'Europe, relativement au nouveau monde (1) ». Tel est le premier projet officiel de conquête que le dernier ministre de la marine de Louis XV se faisait adresser au moment où le vieux roi se mourait. En 1773, le gouvernement venait de recevoir coup sur coup deux mémoires (2) inspirés, non par la crainte des Russes, mais i)ar l'idée de frapper la puissance
(1) Arch. nat. mar. H', J.'J.».
(2) .Mémoires des sicurn de (îriinaud et Louis de Luugier, inarseiilais. V. Fr. Charlet-noux.
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des Anglais dans l'Inde ; c'est l'autre préoccupation nouvelle de la fin du xxiw siècle, la plus puissante de celles qui poussent les Français vers l'Egypte.
Cependant la compagnie des Indes anglaise songeait elle-même à étendre son commerce en Egypte et dans l'empire ottoman par la mer Rouge. Le 7 mars 1775, Warren Hastings signait un traité en règle avec le nouveau maître du pays Mohammed Abou Dahab (1). La liberté réciproque de la navigation et du commerce était stipulée pour les sujets des deux puissances entre l'Inde et l'Egypte pour toutes sortes de marchandises. Le» transports entre Suez et le Caire et les retours devaient être assurés par le bey ; des droits de douane modérés étaient fixés. Mais, par ce traité, la compagnie des Indes entrait en conflit avec sa rivale du Levant qui avait signé une première convention avec Ali bey et l'avait renouvelée en avril 1773 avec Mohammed Abou Dallai) par l'intermédiaire de son ancien consul d'Alger, le chevalier Bruce, qui revenait de son fameux voyage en Ethiopie. Avant ces conventions, les Anglais ne pouvaient envoyer les marchandises de l'Inde qu'à Djedda ; là ils payaient une douane considérable au pacha et au chérif de la Mecque, indépendamment de 15 o/o qu'ils comptaient aux marchands égyptiens obligés d'acquitter ce droit de douane à Suez.
Comment se combinèrent dans la mer Rouge les opérations des deux conjpagnies anglaises qui n'avaient pourles représenter au Caire que le seul Baldwin à la fois consul et unique marchand de sa nation ? La seule chose sûre, c'est que leur rivalité n'empêcha pas d'abord les Anglais de profiter de leurs conventions, comme l'atteste la correspondance consulaire du Caire. Deux vaisseaux expédiés du Bengale en 1773 avaient péri à l'entrée de la mer Rouge. Deux autres bâtiments partis de Bombay le 22 décembre 1774 étaient arrivés à Suez en février 1775 ; le chef de l'expédition, très bien reçu par Mohammed, avait avantageusement vendu ses cargaisons et avait négocié le second traité de mars 1775. D'après Choiseul-Gouffier le bénéfice avait été pour les Anglais de 200 o/o, malgré des droits exagérés, des décharge-
(1) Traité de navigation et de commerce entre le beg de la Haute et Basse Egypte et le président et gouverneur pour les affaires de la nation britannique dans le Bengale, à Orixa et à Baliar, conclu au Caire le 7 mars 1775. (16 articles). Négocié par le grand douanier Jean Cassis pour Mohammed et Jean Shaw pour Hastings. Arcli. nat. B', 433 et aff. étrang., le Caire. Publié par de Testa. Becueil des traités.
ments forcés, des présents immenses desavanies multipliées. Un second convoi de quatre bâtiments était attendu au début de 1776. t II y aura cet hiver à Suez plus de vingt bâtiments de leur nation, écrit à la Chambre du commerce le consul Taitbout de Marigny le 4 octobre 1777, et ils ont gagné plus de 120 o/o sur les marchandises des Indes arrivées au Caire par cette voie. » La compagnie des Indes profitait aussi de cette route beaucoup plus courte pour faire passer ses dépêches et ses officiers (1); l'intérêt politique doublait l'intérêt commercial.
Cependant la Porte n'était pas restée inactive devant cette nouvelle négation de sa souveraineté. Un premier commandement de 1774, lancé à l'instigation du pacha de Djedda intéressé par la perte de ses droits de douane, ordonnait de capturer tout bâtiment anglais qui se hasarderait à Suez. « Il est à croire, disait le commandement, que quand les Anglais auront levé des cartes du pays, ils reviendront pour en faire la conquête. » L'ambassadeur d'Angleterre avait dû s'engager à écrire à sa cour. Cette première défense étant restée lettre morte, un cathechérif de 17791a renouvela sous une forme plus solennelle (2), Il paraît que celui-ci aurait été sollicité par l'ambassadeur anglais lui même, à l'instigation de la compagnie des Indes qui s'était aperçue que les conventions de 1773 et de 1775 lui étaient moins favorables qu'à ses concurrents. Au même moment une caravane richement chargée des marchandises de deux vaisseaux fut pillée à cinq lieues de Suez par les Arabes Bédouins de Tor. Les gens bien informés prétendirent que celte catastrophe imprévue n'était qu'un guel-apens préparé sans scrupule parla même compagnie. Volney et Savary recueillirent l'accusation quelques années après et n'hésitèrent pas à s'en faire les éditeurs responsables (3). Quoiqu'il en soit, l'effet lut radical ; du même coup l'ancien commerce des Anglais en Egypte fut rudement atteint ; leur seul facteur du Caire s'en alla. Les Français (jui s'étaient laissé devancer dans In mer Houge avaient le champ libre.
Pendant tout ce temps, ils n'étaient pas restés inactifs. Dès
(1) Voir le» lettrcn du consul Mure. 1.') jnnv , .1 mnrs, 7 noOt 1777. AIT. étmng. I^ (lalrc.
(2) Voir U-K «Icux tcxtcH «Ihiih <Ic TchIu. Hecneil de» t miles. Ils sont reproclulU en purtie (Innu (Iliiirlcs-Moux. l.'ntUmv </<■ Suez, iiniicxcs W et A.
(S) Volney, t. i. p. »»5-*2(»7 ; Siivniy. t. ii, p. KMMl.l. — (:iu)isoul-(i()urikT la fornnil:«i' liil-ini'im- <l:iii<« une lettre uu mnréchnl de Ciistrics du 'JCi février
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ravènement de Louis XVI, les vues de la cour de France avaient été attirées sur l'Égyple et la mer Rouge. Quelques mois après la rédaction de la note du premier commis, de Sainl-Didier, le baron de Toit rentrait en France avec le prestige d'avoir sauvé Constantinople des Russes. Il remettait, au nom de l'ambassadeur Saint-Priest et au sien, un mémoire très catégorique. « Il ne se présente pour la France, dit-il, que le choix de deux partis à prendre : celui de garantir l'empire oltoman de sa chute ou celui d'en profiter. » De Totl examine trois moyens de garantie qu'il déclare tous inefficaces. On louche donc à la chule de cet empire et « il ne reste plus à examiner que le parti d'en profiler avanta^ geusement. » Un établissement en Egypte « paraît réunir à l'avantage du commerce celui de la considération de S. M. et de sa politique. » La richesse du pays, la possibilité d'en taire l'entrepôt d'un commerce universel par la jonction du Nil à la mer Rouge ou l'établissement d'une bonne route de Suez au Caire le rendent très désirable (1).
L'accord de Saint-Priest, de Tott et Saint-Didier ne pouvait manquer de (aire impression sur les ministres de Louis XVI, mais le nouveau règne causait des soucis plus immédiats. En 1775, le consul du Caire, Mure, faisait sans plus de succès une nouvelle démarche auprès de Sartine. Avant de négocier avec l'agent de Warren Hastings, le grand douanier du Caire, Cassis, avait fait des ouvertures à notre consul. Le ministre, mis au courant par celui-ci, reconnaissait l'utilité de « ramener une partie de notre commerce des Indes au port de Suez », mais la situation politique ne permettait pas d'espérer le succès. Quand même nous réussirions à faire un traité, disait Sarline, « il suffirait que la Porte y eût consenli pour le voir arrêté par les beys. Dans cette position. . . je pense qu'il faut attendre le moment favorable d'entamer avec quelque apparence de succès une négociation directe. .. . mais vous ferez bien d'entretenir les grands du Caire dans l'idée de nous favoriser lorsque l'occasion s'en présentera (2). » Chose curieuse, Sarline qui n'acceptait même
{\) Examen de l'état physique et politique de l'empire ottoman et des vues qu'il détermine relativement à la France. Arcli. nat. mai*. B', 440 et AIT. étrang. Mém. et doc. Turquie, 8. —Cf. Mémoire politique sur l'Egypte envoyé par M . de Saint-Piiest [du consul Muiei, 57 pages avec 3 plans. Chap. 1 : Motifs qui doivent déterminer la France à porter ses vues sur l'Egypte (sans date). Arcli. nat. mar. B', 449.
(2) Sartine à Mure, 2 octobre 1775. Aff. étrang. Le Caire. — Cf. Fr. Charles- Roux, art. cité p. 231-232.
pas l'idée de méconnaître l'autorité de la Porte en Egypte allait bientôt devenir partisan déclaré de la conquête.
En 1775, le gouvernement français écartait à la fois l'idée de la conquête et celle d'un traité ; l'année suivante la menace d'une nouvelle guerre russo-turque attirait impérieusement son attention sur les affaires d'Orient. En août 1776, Saint-Didier, chargé d'examiner le mémoire de Tott, étudiait la question à fond dans un volumineux et très intéressant rapport où il confirmait et précisait à la fois ses propositions de 1774, celles du baron et de Saint-Priest. La conquête de l'Egypte était nécessaire à cause de la ruine dont notre commerce était menacé par les gigantesques projets des Russes concertés avec les Anglais. Cette conquête devait être consolidée par la prise de l'île Meliun (Perim) dans le passage de Bab-el-Mandeb qui serait notre barrière du côté de l'Inde. Candie devrait l'être du côté de la Méditerranée. Plusieurs personnes pensaient que les Anglais voulaient tenter eux-mêmes cette conquête ; il était certain qu'ils avaient fait lever des plans et dresser des cartes par des ingénieurs. En tout cas, ils chercheraient à nous faire échouer, mais ils ne pourraient nous arrêter si nous avions l'appui de l'Espagne. On obtiendrait celuici en assimilant les Espagnols aux Français en Egypte, au besoin en leur cédant la Corse, Tunis ou Candie. Cette utilisation du Pacte de famille en Orient n'était pas la moindre originalité du projet. La conquête nécessaire et possible donnerait des bénéfices énormes avant une vingtaine d'années. « Abandonnons à nos rivaux la route du Cap, disait Saint-Didier. Portons à leur commerce dans l'Inde le coup le plus funeste sans y employer la voie des armes, n
« Quand même le projet de l'Egypte serait inadmissible dans les circonstances actuelles, ajoutait-il, il est possible qu'on puisse s'en occuper un jour. Dans cette vue, je crois devoir proposer à Monseigneur de choisir M. le baron de Toit pour l'inspection des échelles du Levant dont on a mis la nécessité sous les yeux du roi. On ajouterait un article secret aux instructions générales de M. de Tott pour le charger d'examiner la possibilité de lu conquête de l'Egypte, les lieux les plus propres
au débarquement M. de Tott réunit à des connaissances sur
le commerce les talents d'un ingénieur de terre et de mer et d'un artilleur; il sait la langue tlu pays; lui seul peut bien remplir une mission aussi délicate (1). »
(1) Obieroatlom dtiâ. de Saint-Didier êur l'Egypte, août 1776. Arch. nat. nur. ïl\ 440.
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La fameuse inspection des échelles de 1777 fut donc doublée d'une mission secrète à peine soupçonnée jusqu'ici par les historiens. Tandis que de Tott quittait la F'rance, Saint-Priest, venu en congé à Paris, à l'occasion du voyage de l'empereur Joseph II, remettait un nouveau mémoire où il convenait que «sa tête s'exaltait et que l'enthousiasme le gagnait» en songeant à la possibilité de faire de l'Egypte « l'entrepôt du commerce de l'univers» et de «saper par là la domination des Anglais. »
De Tott avait été devancé en Egypte par divers officiers. M. de Grandmaison, commissaire des guerres, qui passait aux Indes en empruntant la voie de la mer Rouge, recevait du consul Mure « toutes les notions qui pouvaient servir aux négociants » et devait rassembler tous les renseignements qu'il pourrait sur la mer Rouge. Mais Grandmaison mourut dans la traversée de Mascate à Bombay ; les Anglais s'emparèrent de ses papiers et y trouvèrent, paraît-il, un plan d'attaque de Bombay dont ils firent leur profit. Plus heureux fut le chevalier de Monligny, « major au service de la France », auquel Sarline avait donné des instructions dans « le plus grand mystère», le 6 septembre 1776. En se rendant aux Indes il devait étudier la route du Caire à Suez, les commodités d'y établir un grand chemin ou d'y creuser un canal, la ville et le port de Suez, la mer Rouge et ses mouillages. «Je désirerais surtout savoir, ajoutait Sartine,si lîle qui se trouve au milieu delà passede Bab-el-Mandeb est habitée, s'il y a des fortifications, si elle appartient à quelque prince, s'il serait facile des'en emparer, de la fortifier et de la mettre à l'abri de toute atlaque, s'il serait possible avec cette possession d'être entièrement les maîtres de l'entrée du détroit et, dans ce cas, je vous demande de rédiger des projets sur l'armement à faire pour toute cette conquête et pour y former un établissement solide, soit qu'on fît cet armement en France, aux Indes ou à rUe-de-France. J'ai besoin des plus grands détails sur le nombre des vaisseaux, celui des troupes, sur la quantité d'artillerie, d'ouvriers (1). »
Au printemps de 1777, Montigny était au Caire; il y rencontrait des ingénieurs et officiers anglais cliargés d'une mission analogue à la sienne et il avait le sentiment que l'Angleterre pourrait bien vouloir compenser la perte de l'Amérique par la prise de
(1) Arch. nat. mar. B^, 440.
l'Égj'^pte. Il rapportait le propos d'un de ces Anglais, autrefois consul de sa nation à Chypre, lancé à la lable du consul Mure : d'ici quatre ans l'Egypte ne sera plus sous la puissance des Turcs(l). Arrivé à Moka en décembre, Monligny envoya un mémoire sur la navigation de la mer Rouge avec une carte générale et des plans particuliers, travaux qu'il n'avait pu effectuer sans danger (2). De même que nos officiers passaient par la mer Rouge, les dépêches françaises de l'Inde suivaient aussi la même route empruntée dès le xvii^ siècle. Sans en avoir reçu l'autorisation, de petits bâtiments français se glissaient furtivement dans la mer Rouge à la suite des Anglais, comme l'affirmait le catheclierif de 1779. Cependant, officiers et dépêches devaient souvent emprunter de Suez à Djedda les bâtiments indigènes.
Quelques mois après Montigny, de Tott arrivait au Caire accompagné de l'enseigne de vaisseau de la Laune, frère de Saint-Didier, chargé de l'assister dans sa mission secrète. En arrivant à Alexandrie, ils recevaient un autre mémoire, élaboré sur la carte de d'Anville par Saint-Didier et son autre frère, qui précisait les points sur lesquels le ministre désirait des éclaircissements. Sur une liste de trente questions qu'il renfermait, on relève celle-ci : « Quels sont les vestiges du canal dejonction du Nil à la mer Rouge ? (le canal paraît-il avoir jamais été fini et navigable? Le travail pour le rétablir serait-il bien considérable (3) ? )>
De Tott et de la f-aune s'acquittèrent consciencieusement de leur mission. Dans une série de dépèches chiffrées ils envoyaient des notes militaires accompagnées de plans sur Candie, la Canée, la Sude, Alexandrie et les points de débarquement de la côte, l^ileo Castro, à la pointe orientale de Candie et presque à la porte de l'Kgyple, semblait un lieu tout indiqué pour la concentration des forces, La Laune s'en alla h Suez. Les troubles du pays l'empêchèrent de pousser ses recherches ; • mais, comme le pays est très plat, écrivait-il, et qu'il n'y a pas plus de cinq à
fil Ibid., 2:i avril. 17 juin 1777. - Cf. nff. étraiiK-, Le Caire : lettres du conHuI <iii H et 17 Juin.
•2) Sa lettre (lu 12 dt-ccmbre. conservée aux archives de I» marine (h', 440) polie le tiinhrc du dépAl ({énérui de la guerre. Le uïénioire, la carte et les pliins te trouvent Hunii doute iIuuh ce dépAt.
(.1) Oùjeli iiir lenqiielB il aerail nécennaire d'avoir de bons reiiaeignemenis relativement au projet de t Egypte, Juin 1777. Arch. nat. mar. B^. 44U.
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six lieues de Suez au lac Séib où il faudrait que le canal se rendît, j'en regarde l'exécution comme très facile, d'autant plus que le terrain offrirait de grandes facilités. » Puis, de Tott, content de son zèle et de ses connaissances, l'envoie à Constantinople « pour étudier les forces maritimes du G. S., au cas où nous serions décidés à tenter l'opération. » En décembre 1777, le baron, arrivé à Smyrne où il s'arrête quatre mois, annonce qu'il prépare dans le plus grand détail le plan général de la conquêle qui lui paraît une opération très facile. Mais ce n'est qu'en 1779 qu'il remet son travail au ministre. Il y démontre les facilités d'un établissement solide en Egypte en se bornant d'abord à l'occupation du delta (1). En passant à Constantinople au printemps de 1778, de Tott avait présenté, paraît-il, un projet de réouverture de l'ancien canal du Nil à Suez au sultan Mustapha III, qui l'avait accueilli avec faveur (2).
Vergennes n'avait pas cessé d'être hostile au projet de conquête soutenu par Sartine, étudié par les missions de Montigny, la Laune et Tott. Opposé en principe à la politique des partages il restait attaché aux traditions de la France à Constantinople. Alliée séculaire de la Turquie, la France n'avait pas de conduite plus sage et plus digne à tenir que d'empêcher sa ruine qui ne paraissait pas inévitable, et encore moins imminente, à l'ancien ambassadeur. Pour lui complaire, Sartine n'avait pas mentionné spécialement l'Egypte dans les instructions écrites relatives à la mission secrète du baron, chargé de prendre des informations sur toutes les parties du Levant (3). Depuis, Vergennes avait engagé la France daxis une nouvelle lutte avec l'Angleterre ; pour songer sérieusement à l'Egypte il fallait attendre la paix. Cependant les Russes profitaient des complications européennes pour dicter de nouveau leurs conditions aux Turcs en 1779 et l'attention ne pouvait se détourner de l'Orient. Tandis que le marquis des Corches de Sainte-Croix, le futur envoyé de la Convention à Constantinople, dénonçait les vues de l'Autriche
(1) Compte rendu de la mission secrète du baron de Tott. Arch. nat. mar. B', 440. 118 pages — 11 existe aussi aux archives de la guerre (voir Fr. Ciiarles Houx, ouv. cité, p. 78-90.
(2) De Tott. Mémoires. T. iv. p. 72.— Voir ci-dessus, p. 309-310, l'abandon du consulat du Caire décidé par de Tott.
(3) Mais Sartine avait « particulièrement recommandé cet objet à cet officier qui avait été chargé de le discuter avec M. de Saint-Didier avant son départ. » Sartine à de Tott, 14 avril 1781 (date fausse), note finale. Arch. nat. mar. B», 440.
sur l'Egypte dans un mémoire de 1780, Saint-Priest répondait mieux aux préoccupations de la Cour dans sa lettre à Sartine du 13 janvier 1781 : « S'il était trop tard pour porter de l'aide aux Turcs avant que les Russes arrivent à Constantinople, le seul parti à prendre, à mon sens, serait d'occuper l'Egypte. J'emploie ce terme parce qu'on ne peut attendre de la résistance de cinq ou six mille mamelucs qui n'ont jamais vu le feu et n'ont pas une pièce de canon (1). »
La paix rétablie en France, en 1783, les deux tendances adverses restaient en présence dans le ministère. Tout à coup, Potemkine envahissait la Crimée (avril 1783), et la chute de l'empire ottoman paraissait plus imminente. La convention de Constantinople (8 janvier 1784) ne pouvait, semblait-il, marquer qu'un temps d'arrêt dans l'exécution du projet grec de Catherine n. Aussi est-ce alors que l'imaginiition des faiseurs de projet se donna plus librement carrière. Les mémoires affluèrent, souvent plus remplis de chimères que de vues pratiques (2). Mais il y avait aussi les projets sensés. Venture de Paradis rédigeait des notes à l'intention de l'abbé Raynal qui publiait, en 1780, la deuxième édition de son fameux ouvrage. Il pensait que les Russes une fois installés à Constantinople deviendraient les alliés naturels de la France « par les mêmes raisonsqui avaient décidé les Ottomans à accepter son alliance. » Mais rÉgyple était trop précieuse pour que la France permît à la Russie ou à toute autre puissance de s'y établir. D'autre part les événements d'Amérique étaient une leçon (3). L'ancien compagnon de de Tott, en reprenant son plan, y ajoutait ses vues particulières. Selon lui, pour faciliter la conquête, en même temps que pour préserver l'Egypte d'une attaque ultérieure, il fallait faire alliance avec les Druses du Liban et fortifier leur port de Barut. Au même moment un anonyme bien informé, et qui avait certainement des attaches au ministère, exposait avec détail l'utilité, le plan et les facilités de la conquête (4).
Saint-Priest était sur le point de quitter son ambassade plus que jamais ancré dans ses idées. Au moment de l'invasion de
(1) Arch. iiiit. inar. li' 440.
(2) Mcm«)lrc du baron de Wuldncr, novembre 1782 AIT. étnmg. Mém. et doc. Turquie. 15 fol. fiO-l.*». — V. Fr. Chnries-Houx. p. l()a-106.
(3) Hibl. nat. m»», fr. Nouv. acq.. U135.
(4) Afr. arang. Mém. et doc. Turquie 15 - V. Fr. Churlcs-Koux, p. li;j-115.
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la Crimée, il déplorait amèrement dans une lettre à Vergennes, de juillet 1783, que les vues de son mémoire de 1777 eussent paru prématurées et gigantesques. Rentré en France l'année suivante, il les reprenait dans les mémoires qu'il présentait au roi. « L'Egypte seule peut surpasser en revenus la dépense qu'elle occasionnerait, remplacer dans un climat sain les riches productions des colonies dévorantes de l'Amérique et offrir à la politique de V. M. un moyen de prépondérance dans tout l'hémisphère (1). > Vergennes avait déjà nettement pris position contre le projet égyptien. Le 11 juin 1783, il avait lu au conseil un mémoire rédigé par Gérard de Ray ne val, pour montrer la nécessité de maintenir l'empire ottoman (2). Est-ce à la même inspiration qu'obéissait le mois suivant l'auteur anonyme de Réflexions politiques et militaires, qui attaquait avec violence la « triste conquête de l'Egypte et du royaume de Candie », projet « peu réfléchi, mal combiné et autant au-dessous de la majesté du roi, que destructif de la population de son royaume (3) ? »
Vergennes était hostile ; Sartine avait disparu, mais Saint- Didier restait ; le maréchal de Castries avait adopté ses vues et celles de Saint-Priest, on agit donc au ministère de la marine. En juillet 1783, le comte de Bonneval, capitaine de vaisseau, fut chargé, sur la corvette la Badine, de faire une reconnaissancegénérale de l'Archipel et des côtes de l'empire ottoman. L'île de Candie devait particulièrement l'occuper. L'île, sur laquelle Vergennes lui-même avait attiré l'attention en revenant de son ambassade dès 1768, intéressait particulièrement les auteurs de projets autour de 1783. Elle attirait les regards moins pour elle-même qu'à cause de sa proximité de l'Egypte et des facilités qu'elle
(1) Mémoire présenté par le comte de Saint-Priest à son retour en France pour rendre compte à S. M. de son ambassade de Constantinople depuis lias jusqu'en 1784. Afl. étrang. Corresp. Turquie 171, fol. 336-407 et Mém et doc. Turquie, 17. — Je n'ai pas trouvé dans ce Mémoire l'important chapitre sur la mer Rouge dont parle M, Fr. Charles-Roux (art. cité, p. 11 et ouvr. cité, p. 126).
(2) Coup d'œil sur l'état des choses dans le Levant. Aff. étrang, Mém. et doc. Turquie, 15, fol. 38-45. — Cf. Motifs qui doivent déterminer le roi à s'opposer à la destruction de l'empire ottoman, par le même. Ibid., fol. 32-37.
(3) Aff. étrang. Corresp Turquie, 169. — Fr, Charles-Roux, p. 116. — M . Charles-Roux suppose une évolution de la pensée de Vergennes en 1783 (p. 119 et suiv ), Cf. p. 125.
pouvait fournir à noire établissement. D'ailleurs Bonneval devait aller au Caire, même à Suez, et faire une enquête sur les relations commerciales avec l'Inde (1).
Il ne put pas remplir cette partie de sa mission et, avant qu'il ne fût de retour en Frauce, Choiseul-Gouffier partait pour Constantinople. Les débuts de son ambassade allaient être marqués par le seul effort du gouvernement pour mettre à exécution les projets si souvent présentés et débattus. Les instructions remises par Vergennes au nouvel ambassadeur, en date du 9 mai 1784, ne lui parlaient que de réunir des lumières sur le commerce de l'Inde par la mer Rouge, de faire dresser des « cartes exactes tant de cette mer que de ses côtes et des points principaux de l'Egypte. » La commodité des correspondances avec l'Inde préoccupait autant que le commerce et Choiseul devait fournir un «tableau de comparaison des deux voyages », par Suez et par Bassora. Rien des hardis desseins mis en avant ne perçait dans cet article anodin des instructions, conforme à la tradition et presque de stjMe. Il n'était même pas question de négociations pour nous ouvrir la route de la mer Rouge.
L'idée de la conquête étant écartée, Casiries résolut tout au moins d'acquérir l'avantage essentiel que devait nous procurer la possession de l'Egypte en dehors des richesses du pays. Le pessimiste auteur des Réflexions politiques et militaires, optimiste à cet égard, insinuait que la Porte pourrait se décider par reconnaissance à nous «accorder la libre navigation de la merRouge»; c'était la tradition de Colbert. Saint-Priest, moins confiant, disait, dans le mémoire sur son ambassade : « V. M. ne doit pas s'attendre que la Porte, qui l'a constamment refusée à Louis XIV, se prête à la lui accorder. .. Au reste, V. M. peut aisément se passer de leur consentement ; la station d'une ou deux frégates françaises dans la mer Rouge y assurerait son pavillon et le rendrait maître de ce riche commerce (2). »
Mais si l'on ne pouvait rien obtenir à Constantinople, il était permis d'espérer un meilleur succès en agissant au Caire, Les Anglais n'avaient-ils |)as réussi au temps d'Ali boy et de Mohammed Abou Dahab en Ml'.S et 1775? C'est en Egypte seulement que Choiseul-Gounier allait négocier. Plus tard un certain
II) InklriictioiiN, |otiiiiiil de cainpiigiic cl corrcspomlaiicc de nuimevai. Aicli. nat. mur. ir, 44(1.
Cl) AfT. ctninK- Mcm. et doc. Turquie, 17, loi. 107.
l/ÉGYPTE ET LA MER ROUGE 577
Froinenl revendiquait auprès du ministre, de Fleuileu, Thonneur d'avoir inspiré les négociations de 1784(1); il s'exagérait sans doute beaucoup l'intluence qu'il avait pu avoir sur les résolutions du maréchal de Castries. En réalité, les missions simultanées (2) que Choiseul-Gouffier arrivant àConstanlinople confia à deux officiers de marine qui l'avaient accompagné, les lieutenants de vaisseau Truguet et de La Prévalaye, suivaient naturellement celles deGrandmaison, Montigny, la Laune, Bonneval. Mais il n'était plus question que de commerce. La Prévalaye, envoyé à Alexandrie sur la corvette la Pou/e//e, devait étudier les moyens d'ouvrir la route de la mer Rouge. Dans ses instructions très détaillées, l'ambassadeur lui recommandait de chercher à s'insinuer dans la confiance des beys. mais ne lui parlait pas de négociations. Le secret n'ayant pas été suffisamment gardé, les beys, inquiets des allées et venues continuelles d'officiers européens, empêchèrent La Prévalaye d'arriver au Caire (3). Un surcroît de précautions et de prudence allait assurer au contraire le succès complet du futur amiral Truguet.
Mais, dans ce succès, la plus grande part revient à un simple négociant qui, pendant trente ans, fut à la fois le plus habile soutien de notre commerce, le serviteur intelligent et dévoué de
(1) Lettre du 13 décembre 1790. Aff. étiang. Méni. et doc. ASie, 19. Froment rappelait que, pendant la guerre d'Amérique, il avait été le premier Français à faire la navigation du Hengale à Suez, sur un vaisseau européen. 11 avait soumis à Castries ses idées sur l'utilisation de cette route, avait été renvoyé dans l'Inde pour porter la nouvelle de la paix et avait fait adopter ses idées au gouverneur général : « C'est d'après mesrenseignements et la carte que je remis au général qu'il fut expédié de Pondichéryun bâtiment du roi pour Suez... M. le maréchal de Castries en écrivit à M. de Choiseul-Gouffier, qui envoya de son chef un officier de marine, M. Truguet, pour aller traiter cette affaire avec le bey du Caire...»
2) D'après L. Pingaud {Choiseul-Gouffier, p. 119-ri0)et surtout Fr. Charles- Roux (art. p. 234-3.Ï et ouvrage p. 148), la mission de Truguet aurait été décidée pour réparer l'échec de celle de La Prévalaye, mais les instructions remises à celui-ci à Constantinople sont du 10 décembre 1784, les traités signés au Caire parTruguet du 10 janvier 1785. Il est matéinellement impossible qu'en un mois la Prévalaj'e ait fait le voyage d'Egypte, que Choiseul-Gouffier ait appris son échec et ait eu le temps d'envoyer Truguet. — Il règne quelque obscurité autour de celte double mission. 11 est possible que celle de La Prévalaj'e ait eu pour but de complétei* celle de Truguet comme la Laune avait été l'auxiliaire de deTott.
(3) Comme Bonneval, La Prévalaj'e avait fait une reconnaissance de diverses parties des côtes du Levant. Il en rapporta divers mémoires sur le commerce qu'il envoyait au ministre, de Toulon, le 22 mai 178."). Ces mémoires portent cette annotation flatteuse : « Cet ouvrage ne mérite pas moins déloges que celui de M. de Bonneval ; les observations de M. de La Prévalaye portent le caractère et la sagacité d'un bon esprit. » Arch. nat. mar. B', 449.
notre politique en Egypte. Charles Magallon était depuis longtemps établi au Caire comme régisseur de la maison Bardon de Marseille et les consuls le représentaient comme un négociant modèle. L'influence acquise auprès des beys par son caractère et par un long séjour fut doublée par celle de sa femme, veuve d'un Vénitien nommé Bernardi qui avait fondé un comptoir dans la Haute-Egypte, où les beys se retiraient fréquemment lors des révolutions. La femme de Magallon l'aida à créer un commerce très étendu de « manufactures de Lyon en galons et et en étofTes » . Elle pénétrait dans les harems pour y offrir ses soieries et avait acquis une grande influence sur la principale femme de Mourad bey. Peu à peu, grâce en outre à des prévenances et à des présents habilement distribués, le ménage s'était vu en possession d'une de ces faveurs qui étonnent au premier abord, mais dont l'histoire de nos relations avec le Levant et la Barbarie offre de nombreux exemples. Magallon avait été autorisé d'abord à prolonger son séjour en Egypte au delà de la limite fixée par les règlements, pour étendre le débit des articles de Lyon. Puis, après la retraite du consul à Alexandrie en 1777, son crédit avait été très utile aux négociants restés seuls avec lui au Caire. Enfin, au moment où il désirait se retirer en France pour jouir d'une fortune laborieusement acquise, Choiseul- Gouffier lui demanda son concours pour la négociation qu'il méditait (1). C'est à Magallon que La Prévalaye avait été adressé au Caire, c'est lui qui fut le principal artisan des conventions signées par Truguet.
Déguisé en marchand, celui-ci débarquait à Alexandrie dans les derniers jours de décembre 1784 et signait le 10 janvier trois accords qui se complétaient. Le principal, avec Mourad bey, nous renouvelait les avantages accordés aux Anglais en 1775: liberté de transit de Suez au Caire et garanties pour la sécurité des transports, modération des droits de douane abaissés même à 3 o/o pour les marchandises de l'Inde à destination de la France. Ibrahim, absent du Caire el plus favorable aux Anglais, le signa pourtant birnlôt. Los deux autres, avec le grand douanier el avec un cheik arabe qui protégeait les caravanes ou les détroussait suivant les cas, garantissaient l'efficacité du premier (2). Choiseul-Guuffier s'enorgueillit avec raison des résul-
(1) Air. étraiig. Le Cuire, lettres du 29 octobre 177U et du 21 août 1787.
(2) h'r. Charles-Houx, ouv. cité, p. 160.
l'Egypte et la mer rouge 579
tats d'une négocialion qui, grâce à Magallon, n'avait presque rien coûté. Au retour deTruguet à Constantinople, il retarda de vingt quatre heures le départ d'un vaisseau pour Marseille, afin de rendre compte au ministre sans retard du « succès presque incroyable de sa mission (1).» Restait à en tirer parti ; ce fut plus difficile.
D'abord, tout parut bien commencer. Par hasard, une corvette, r Auguste, arrivait à Suez de Pondichéry, le 23 avril, ayant à bord trois officiers et des dépêches. Ibrahim et Mourad bey prouvèrent leur bonne volonté en assurant leur débarquement et leur passage à travers l'Egypte. Puis, un bâtiment de commerce entra dans la mer Rouge escorté d'un navire de guerre pour assurer son arrivée à Suez. En même temps, les Marseillais se préparaient à agir. L'ambassadeur avait proposé au maréchal de Castries d'envoyer sans tarder deux vaisseaux de 600 tonneaux dans rinde, en lui désignant Audibert et Seymandi comme les négociants de Marseille les plus propres à l'entreprise. Il avait écrit à ce dernier de hâter le voyage de Paris qu'il projetait pour conférer avec le ministre.
Cependant nos rivaux intriguaient en Egypte. Les Anglais étaient les plus menacés par notre succès et faisaient agir leur consul d'Alexandrie, seul résident de leur nation en Egypte (2). En 1788, ils se flattaient encore d'obtenir pour eux-mêmes le passage de Suez. Plus dangereux, peut-être, étaient les Russes qui étendaient leurs ambitions jusqu'à l'Egypte. Leur consul, le baron de Thonus, nouvellement établi à Alexandrie, s'agitait beaucoup. Il n'avait pas de commerce à protéger, mais une correspondance signale une raison toute spéciale de son influence : « Il y a près d'un quart des mameluks des nouvelles maisons qui sont de vrais Russes. Les autres, qui sont Géorgiens ou Circassiens, entretiennent aussi, par le canal du consul russe, des correspondances avec ceux de leurs parents qui sont connus, et leur ont fait passer en dernier lieu des sommes assez considérables Ibrahim bey, fils d'un 'prêtre géorgien, se rappelle
avoir servi la messe Il a écrit au baron de Thonus pour le
prier de lui faire venir cinq cents mameluks et ce consul s'est chargé de faire agréer sa proposition par la cour de Russie (3). »
(1) Choiseul-Gouffîer à Castries, 26 février 1785. Aff. étrang. Corrcsp Turquie, 172.
(2) Fr. Charles-Houx. ouv. cité, p. 180-182.
(3) Cité par Piugaud, Choiseul-Gou/fier, p. 121-122. — Cf. ci-dessus, p. 311.
C'est à l'instigation de Thonus qu'en 1786 Mourad bey frappa la nation française d'une avanie formidable de 300.000 écus ; les marchands s'étant déclarés impuissants à la payer, il ordonna la démolition du couvent des Pères de Terre Sainte à Alexandrie. Mais Magallon eut assez de crédit sur le bey pour le décider à indemniser les Pères, à envoyer une lettre d'excuses au consul et à l'ambassadeur. La situation restait bonne en Egypte.
Malheureusement la Porte n'accueillit pas avec résignation ce nouvel acte d'indépendance des beys d'Egypte aggravé en même temps par d'autres. Comme en 1774 et en 1779, elle agit et avec une vigueur inattendue. Choiseul-Gouffier s'était flatté pourtant d'obtenir son acquiescement; il avait pu d'abord, en l'absence du grand vizir, obtenir du capitan pacha une « lettre d'amitié » aux beys, appelant leur protection sur les navires français qui paraîtraient à Suez. L'année suivante, c'était ce même capitan pacha qui était chargé de rétablir au Caire l'autorité du sultan (1). Chose curieuse, l'un des griefs invoqués contre les beys fut l'affaire des Pères de Terre Sainte à Alexandrie, accommodée par Magallon, et l'expédition du capitan pacha passa en Egypte pour avoir été suscitée par Choiseul-Goufher, qui avait fait de vains elîorts pour l'empêcher. Aussi les Français auraient-ils couru le risque d'être égorgés sans l'attachement de Mourad et d'Ibrahim pour Magallon. Mais l'expulsion des beys, débiteurs de grosses sommes envers les marchands français, les laissa ruinés. D'autre part, il semblait que la route de la mer Rouge fût définitivement fermée. Le capitaine de Rosily, ancien compagnon de Kerguelen dans son voyage aux terres australes et du bailli de Suffren dans sa campagne des Indes, venait d'être chargé par son chet d'Entrecasleaux de faire des observations scientifiques et de nouer des relations commerciales sur les côtes asiatiques, depuis la mer Rouge et le golfe Persi(jue juscju'aux mers de (^hine. Il arrivait à Suez avec sa frégate la Vénus en avril 1787. Le capitan pacha en montra beaucoup d'humeur, refusa de tenir compte de la lellre qu'il avait écrite deux ans auparavant et c'est à grand peine que Magallon put obtenir que la frégate reçût des provisions et embarciuàl des officiers et des dépêches. Rosily reçut l'ordre de repartir aussitôt.
Cependant, le (*a|)ilan pacha à peine rembarqué, la situation changea. Ismaël bey et les autres nouveaux chefs qu'il avait
[1) V. cidcBtus, p. :il()-311.
l'Egypte et la mer kouge 581
donnés au pays n'étaienl guère plus dociles qu'Ibrahim cl Mouiad. Personnellemenl Isuiaël était en bons termes avec Magallon. Celui-ci obtenait de lui sans dKficulté une lettre adressée aux commandants pour le roi dans l'Inde par laquelle il les engageait à faire expédier à Suez des bâtiments chargés de marchandises, les assurant de sa protection. Un certain Martin de Montcamp, porteur de lettres du ministre et de présents pour le chérit" de la Mecque, de passage au Caire à la fin de la même année, parlait des intrigues anglaises pour le faire arrêter (1). Elles furent déjouées par Magallon ; Montcamp affirmait que celui-ci resterait toujours le maître de la situation si on lui donnait un titre qui le mît sur pied d'égalité avec le consul anglais d'Alexandrie pour lui tenir tête dans toutes les occasions. Magallon annonçait, en juin 1788, le succès de la mission de Montcamp : le chérif de la Mecque avait été très sensible à la lettre et aux présents.
Au début de 1789, Ismaël bey restait favorable aux projets français; il donnait au consul Mure, venu au Caire, de nouvelles lettres pour les commandants de l'Inde, les assurant de toute sa protection pour les cargaisons et les navires arrivés à Suez. Puis, dans une entrevue sans témoin, Ismaël chargeait Magallon de demander à la Cour « un ingénieur en chef avec quatre ou cinq personnes qui puissent Je seconder, un otficier d'artillerie avec le même nombre de personnes, un chef fondeur avec un nombre d'ouvriers en état de lui faire du canon, des mortiers à bombes, et des constructeurs en état de lui construire des bâtiments propres pour le Nil (2). » Ismaël bey nous recherche, ajoutait Magallon, « ne pourrait-il pas convenir à la France d'avoir un pied dans un pays dont les ressources sont immenses et qui pourrait devenir la porte de l'Inde? » Mais le timide Montmorin était encore moins disposé que Vergennes à nous compromettre en Orient ; d'ailleurs les circonstances n'étaient pas favorables, La Luzerne, ministre de la marine, fit donc une réponse négative et même quelque peu scandalisée. Malgré tout, jusqu'en
(1) « Vous voyez, Monseigneur, comment les Anglais, qui ne sont presque rien en Egypte, font encore un dernier effort pour nous faire échouer. La seule maison de cette nation qui soit dans ce pays est celle du consul qui n'est entretenu ici que relativement aux affaires de l'Inde. Elle vient dans cette occasion d'envoyer le brevet provisoire de vice-consul à un Vénitien nommé Rosetty. »
(2) Lettre du 6 mars 1789. Aff. étrang. Le Caire,
68â LES RÉSULTATS
1789, l'exécution des traités de 1785 ne rencontra pas d'obstacles sérieux en Orient.
En définitive, c'est en France même qu'ils furent insurmontables. Comme les négociants anglais du Levant l'avaient éprouvé de la part de leur compagnie, ceux de Marseille trouvèrent des adversaires irréductibles dans la compagnie des Indes, maladroitement reconstituée par Galonné au moment même où la nouvelle des traités parvenait en France. Le présomptueux ministre, fier de son œuvre, avait même fait introduire une clause spéciale dans l'arrêt du conseil d'Etat du 14 avril 1785 : la mer Rouge, avec la Chine et le Japon, était exclue du commerce d'Inde en Inde laissé libre aux négociants. Seymandi, accouru à Paris quelques mois auparavant sur l'initiative de Choiseul-Gouffier, avait constitué une société marseillaise. Qu'allait-il en advenir? La question fut débattue entre les ministres. Tous ceux qui s'intéressaient au succès des conventions du 10 janvier, Saint- Priest, de Tott, de Cabre, surtout, inspecteur général du commerce du Levant, principal collaborateur du ministre de la marine, poussaient Caslries à demander la révocation de l'arrêt. Mais Calonne croyait sa compagnie « la plus belle chose du monde » et Vergennes l'appuyait. Toujours fidèle à sa politique, il n'accordait aucune valeur aux conventions de Truguet tant qu'elles n'étaient pas approuvées par la Porte et il répétait qu'il était plus qu'inutile de a subordonner une chose décidée et commencée à une chimère. »
Tout ce que put faire le ministère de la marine fut de chercher une transaction. Seymandi ofTril dabord de s'engager à n'apporter de marchandises de l'Inde en Egypte que pour le Levant. Puis il consentit à « prendre l'attache de la Compagnie.» Dans un mémoire du (5 juin, il lixall les conditions d'un compromis avec elle pour l'exploitation du commerce de l'Inde par Suez, auquel il proposait de consacrer un premier fonds de trois millions. Mais la (Compagnie, sûre de ses appuis, montra la plus mauvaise grâce à se prêter à la combinaison. Seymandi s'en plaignait et rappelait les éludes et les démarches auxquelles il se livrait depuis dix ans. Enfin, il fut décidé que la Compagnie, seule maîtresse de ses opéiHlions, enverrait à Moka un bâtiment chargé de marchandises de l'Inde qu'un autre bâtiment transporterait à Suez* Seymandi dut se contenter du litre (ju'il n'ambilionnail pas de directeur à Marseille de la Compagnie avec J2.000 livres d'appointements. Castries était bien décidé ù assurer tout au moins
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l'exécution de ce plan bien modeste comme il l'exposait au roi dans un magistral rapport du l*** octobre 1785 : des bâtiments du roi devaient croiser dans la mer Rouge et même devant Alexandrie et Damiette pour assurer le respect des conventions du 10 janvier.
Mais la Compagnie semblait ne chercher que des atermoiements. La bourrasque de 1786 apporta un argument rétrospectif aux objections de Galonné et de Vergennes et lui fournit un prétexte. Magallon et Seymandi, directeur sans occupation, se morfondaient. En 1788, une cargaison était débarquée à Moka, mais il fallait attendre qu'un autre bâtiment fût expédié de Pondichéry pour venir la prendre et la transporter à Suez. Ce n'est que le 29 mars 1789 qu'arriva à Suez le vaisseau le Prince de Condé, commandé par le capitaine Ganteaume, de la Giotat, le futur amiral. Depuis le passage de la Vénus, deux ans auparavant, le pavillon français n'y avait plus reparu. En outre, Magallon, peu satisfait, se plaignait que la cargaison fût trop peu riche et « le tiers à peu près de ce qu'elle aurait dû être pour supporter les charges d'usage. » Ainsi, ajoutait-il, on ne peut regarder l'expédition de cette année que comme un essai qui servira à faire connaître la possibilité de ce commerce qui eût été lucratif, si la cargaison eût été au moins de 1.500.000 livres comme je l'avais désignée. » Tout ce que put faire l'habile négociant fut de la réaliser sans que l'opération fût soldée par une perte. Du moins, avait-il obtenu du pacha et d'Ismaël bey toutes les permissions nécessaires; ils avaient, il est vrai, réservé pour l'avenir l'autorisation de la Porte, mais c'était simple précaution de leur part (1).
Telle fut la seule tentative commerciale réalisée dans la mer Rouge. On a vu comment Seymandi et ses associés, rebutés du mauvais vouloir de la compagnie des Indes, avaient tourné leurs vues vers le golfe Persique (2). En même temps, d'autres Marseillais, les cousins Guys, qui avaient fait agréer leurs plans à Sarline dès avant 1783, avaient compté profiter aussi de leurs liaisons avec les gens du pays, « de recommandations puissantes auprès du chérif de la Mecque, du pacha de Gedda, de tous les douaniers d'Lgypteet d'Arabie », pour constituer uneautre société sur un plan tout différent. Il s'agissait « de porter directement à
(1) Lettre du 6 juin 1789. Aff. étrang. Le Caire. — F. Cliarles-Roux, p, 157-172.
(2) V. ci-dessus, p. 649-550.
Gedda, entrepôt du commerce de l'Arabie, les marchandises d'Europe qui y arrivaient par Alexandrie et le Caire et toutes les marchandises de l'Inde propres à l'empire ottoman. On peut juger aisément, disaient-ils, du bénéfice énorme que doivent donner celles qui vont à droiture par mer de Marseille à Gedda, si l'on réfléchit que celles du même genre qui passent par la Méditerranée à Alexandrie, de là au Caire et du Caire à Gedda, ne parviennent au dernier entrepôt qu'après avoir passé par les mains de trois acheteurs dilîérents » et d'autant de douanes. Ils évaluaient le bénéfice du commerce direct à 100 o/o. Ainsi, d'après ces négociants, la voie de la mer Rouge et de l'Egypte n'était avantageuse que pour les marchandises de l'Inde destinées aux pays turcs. Celte entreprise fut gênée aussi par le monopole de la nouvelle compagnie des Indes ; les Guys songèrent à tourner la difficulté en faisant naviguer leurs navires sous pavillon impérial (1).
Ainsi, le scepticisme ou l'hostilité de ministres tels que Galonné et Vergennes, le monopole d'une compagnie, avaient empêché les négociants de profiter des traités de 1785. Du moins la voie de la mer Rouge avait été plus largement utilisée pour les correspondances avec l'Inde. En prévision d'une guerre avec l'Angleterre, les porteurs de dépêches se succédaient et la bonne organisation de ces correspondances préoccupait particulièrement les gouvernements français et anglais. Pour éviter les frais considérables de courriers extraordinaires qui avaient, en outre, rinconvénientd'attirerl'atlenlion, Martin de Montcamp,Magallon et le consul Mure proposaient, en 1787, une organisation régulière. Montcamp affirmait (|u'avec des sacrifices beaucoup moins considérables que ceux des Anglais à Bassora et au Caire il serait facile d'établir une communication prompte et sùre.Magallon précisait: deux pakbots feraient alternativement le service de l'Inde à Suez ; luisechargeaitdu transport desdépêchesdeSuezà Alexandrie par des gens obscurs (jui passeraient inaperçus ; de là les bâtiments marchands les transporteraient à Marseille (2).
(1) VoJr tous les (li-Uiils sur In société Guys cousins et C" dans les papiers de Vciiturc «le Puradis. Hihl. ual. inss. fV. nouv. ucq. J).135, fol. 104-111. — Est-ce ù cette société t|iie fait allusion ce passaj^e des Mémoires de Ferriéres- Suuvebwuf : « une nouvelle conipa){nie de la nierHou}(e, dont les actions imaginaires fal.Haiint en 17H7 autant de cliemin dans Paris (|ue la petite poste, Han.H (|u'elles en fussent mieux achalandées, a Uni par se convaincre de l'iniposnihlllté (le cette spéculation. » 'V . il, p. 127.
(2) Lcttresdii 8 novembre, IK décembre 1787. AIV. étraiij{. Le (-aire.— Mémoire du consul, novembre 1787. Arcli. nat. mar. i^, 4(12. — Cf. Obaervationt Ira-
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Depuis longtemps les problèmes égyptiens n'étaient plus enfermés clans le domaine mystérieux des mémoires confidentiels et des instructions secrètes ; ils n'étaient plus seulement débattus dans les conseils du gouvernement. Tous ceux qui s'intéressaient au grand commerce, au Levant, à l'Inde, les connaissaient. Toutefois, ils restaient ignorés en dehors de cercles assez restreints. Aucun des moniteurs attitrés de l'opinion publique n'avait encore attiré l'attention sur eux. Ni la première Encyclopédie, ni l'Encyclopédie méthodique, dont les volumes sur le Commerce et la Géographie moderne parurent de 1782 à 1787, n'y faisaient la moindre allusion. Dans son Histoire philosophique des deux Indes (1780), l'abbé Raynal parlait assez longuement du commerce de Moka et de celui de Gedda, où les bâtiments anglais et français se rencontraient avec la flotte de Suez. Il mentionnait le traité anglais de 1775 et se bornait à ajouter prudemment que, si rien n'en entravait l'exécution, si le port de Suez était réparé et si les révolutions cessaient en Egypte, « on verrait peut-être les liaisons de l'Europe avec l'Asie reprendre en tout ou en partie leur ancien canal (1). » L'abbé n'avait pas utilisé les notes rédigées pour lui par Venture de Paradis.
Le bruit fait autour de la nouvelle compagnie des Indes, en 1785, et les années suivantes, donna aux projets égyptiens une première publicité. La Chambre du commerce de Guyenne déplora longuement l'avortement de la grande entreprise de Seymandi dans le mémoire qu'elle rédigea pour protester contre l'arrêt du conseil du 14 avril (2). Les auteurs de la Réplique aux administrateurs de la compagnie des Indes, dont l'abbé Morellelfut un des principaux rédacteurs, en parlèrent également. C'est au milieu de ces débats que l'attention fut attirée sur l'Egypte par deux ouvrages qui eurent chacun le plus grand retentissement. Mais, dans ses Lettres (1786), Savary ne parle ni des projets de conquête, ni des projets de commerce. Volney, préoccupé de corriger et de compléter son prédécesseur dans son Voyag^e (1787), reste muet aussi sur les mêmes points. Les deux voyageurs avaient fait un long séjour au Caire ; ils avaient été les bôles des négociants, de Magallon sans doute. Leur silence
duites de l'anglais sur la possibilité d'établir une correspondance par terre avec l'Inde par la voie de Suez. Aff. étraiig. Mém. et doc. Angleterre 18, fol. 181-187.
(2) Cité par J.Charles-Roux. Isthme de Suez, p 111-113.
sur des questions qu'ils avaient entendu certainement agiter ne peut être que volontaire et ne laisse pas d'étonner. Toutefois Volney consacre tout un chapitre à la jonction de la mer Rouge à la Méditerranée « question dont on s'occupe assez souvent eu Europe. » Il est hostile au percement direct de l'isthme à cause de la nature basse des côtes, de la difficulté de « pratiquer dans les sables mouvants un canal durable » et du manque d'eau douce pour alimenter des ports ; il préconise le rétablissement du canal qui joignait le fond de la mer Rouge au Nil .
Mais, en 1787, Catherine II et Joseph II livrèrent à l'empire ottoman un dernier assaut qui attesta une fois de plus sa faiblesse. Volney, dans ses Considérations sur la guerre des Russes et des Turcs publiées au début de la lulte (1788), discuta le problème de la conquête de l'Egypte au moment où beaucoup s'attendaient à la voir tenter par les Russes, à la suite de l'emprisonnement de leur consul d'Alexandrie (1). Pour lui l'impuissance turque était avérée, il fallait prévoir le démembrement de leur empire et l'établissement des Russes à Constantinople. Quel était l'intérêt de la France? D'après l'opinion générale, devenue « presque une maxime de notre gouvernement », la France était tellement intéressée à l'existence de l'empire ottoman qu'elle devait mettre tout en œuvre pour le maintenir. Volney prouvait qu'elle n'y était engagée, ni par l'intérêt politique, ni par les besoins du commerce. Il examinait donc les plans de ceux qui proposaient au ministère de prendre part au partage. Les uns voulaient que «l'on s'emparât de la Morée et de Candie; les autres conseillaient Candie seule ou l'île de Chypre; d'autres enfin l'Egypte. De ces projets et de beaucoup d'autres, ajoutait l'auteur, un seul, par l'éclat et la solidité de ses avantages, mérite d'être discuté, je veux dire le projet concernant l'Egypte. » Mais la prudence devait guider notre cupidité. Il faudrait trois guerres pour nous approprier rit^gypte : contre les Turcs, contre les Anglais, contre les indigènes. Celle-ci serait la plus dangereuse, car on ne pourrait conserverie pays \\\w par la dépopulation : enfin, il y aurait la luHe contre le climat. D'ailleurs, depuis François I, aucun de nos établissements au dehors n'avait réussi ; puis, en dernière analyse, l'écrivain philosophe niait les avantages du commerce. « Un éclat passager et menteur «auquel succède a une langueur
(1) Voir ol-dcii8ut p. 311.
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éternelle », voilà les exemples que nous ont offerts le Portugal, l'Espagne, la Hollande. Pour conclure, la France devait s'interdire toute ambition au dehors. Ainsi, à la veille de la Révolution, la guerre des Turcs et l'Egypte fournissaient à un adversaire de la politique coloniale une dernière occasion de formuler des déclarations souvent entendues auparavant et répétées depuis : « C'est dans nos foyers et non au delà des mers que sont pour nous l'Egypte et les Antilles. Qu'avonsnous besoin de terre étrangère quand un sixième de la nôtre est encore inculte et que le reste n'a pas reçu la moitié de la culture dont il est susceptible ? »
En 1789 l'opinion publique restait encore bien peu éclairée sur les problèmes égyptiens et sur les intérêts français, mais, plus que jamais, l'Egypte attirait l'attention et excitait la curiosité. Au milieu de la tourmente révolutionnaire, les intéressés ne devaient pas la laisser oublier. Dès 1790 les négociants du Caire, parmi lesquels Magallon, adressaient à la Constituante et à la Chambre du commerce deux mémoires où ih faisaient ressortir l'importance de ce pays, la facilité de nous rendre maîtres de la route de la mer Rouge, la possibilité d'abattre la puissance des Anglais dans le Bengale (1). En 1791, un autre mémoire reprenant les projets de Saint-Didier et de Tott faisait voir les avantages et le peu de difficultés de la conquête (2). Dans son riche héritage de traditions la monarchie léguait à la république l'idée que la domination anglaise dans l'Inde était vulnérable par l'Egypte et ce projet de conquête qu'elle eût pu exécuter dans des circonstances plus favorables que celles où il fut repris par le Directoire, Talleyrand et Bonaparte. Le XVIII' siècle léguait au xix' un autre dessein plus fécond et toujours mêlé aux projets égyptiens, celui de la jonction des deux mers et du canal de Suez.
Tandis que les regards étaient attirés vers la mer Rouge, ancienne route de l'Inde, la Haute-Egypte et l'Ethiopie n'étaient l'objet que d'une attention distraite. Pourtant les missionnaires, les archéologues et les chercheurs de manuscrits anciens avaient ouvert la voie aux marchands. Paul Lucas, envoyé par Pont-
(1) Chambre de commerce, HH, 11. Cité par J.Charles -Roux. Isthme de Suez. p. 121-124.
(2) AfF. étrang. Mém. et doc. Turquie, 30, fol. 290-298 et 299-324.
chartrain dans le Levant en 1714, avait terminé par l'ancienne Thébaïde le cours de ses voyages ; un ordre de rappel du conseil de marine l'avait trouvé au (^aire à son retour en août 1707 (1). Dans sa Description de l'Egypte, dont trois éditions furent rapidement écoulées en France, en Allemagne et en Hollande, en 1735 et 1736, l'ancien consul du Caire, Benoît de Maillet, décrivait la Haute-Egypte et ses monuments. Son ouvrage était bien supérieur à la relation tirée, en 17. 0, des papiers du P. Sicard par les soins du P. Fleuriau, directeur des missions du Levant Mais les jésuites, fiers des travaux de ce religieux, pouvaient faire valoir qu'il avait pénétré jusque dans le Saïd. Chargé d'une dernière mission par Maurepas, le P. Sicard n'avait pas voulu s'enfermer avec la nation du Caire pendant la peste de 1726, parce qu'il attendait un manuscrit arabe et le fléau l'avait enlevé. L'ingénieur marseillais Bigonet, qui l'accompagnait et rapporta ses papiers, rédigea une relation restée inédite (2). En 1730, le naturaliste Granger, parti de France avec le consul Pignon, s'en allait dans la Haute-Egypte avec des missionnaires de la Propagande pour y faire des recherches scientifiques, remontait jusqu'à Assena (Assouan, Syène), et publiait une Relation du Voyage fait en Egypte, en 1745.
Pignon lui-même était attiré au même moment par les oasis libyens. En 1731, il se préoccupait beaucoup de visiter le soidisant pays pétrifié qu'il plaçait à treize journées de chameaux à l'Ouest-Sud-Ouest du Caire, à trois lieux au Nord-Est de la ville de Siwar, là où de l'Isle plaçait dans sa carte de 1705 la fontaine du Soleil et le temple de Jupiter Ammon. Il s'y rendait en 1733, avec Granger et le dessinateur .loinville qui revenait aussi d'une exploration dont la première cataracte avait été le but. Traversant la Libye, Pignon et ses compagnons avaient atteint la Tripolilaine. Désireux défaire sa cour à Maurepas, chargé de la direction des haras du roi, l'habile consul s'était donné beaucoup de mal pour s'assurer l'achat de plus de soixante chevaux rassemblés à Tripoli. En 1749, la Haute-Egypte tentait Claude-Louis Fourmont, de la bibliothè(iue du roi, venu au Caire avec le consul de Liroucourt, mais il n'obtenait pas la permission de s'y rendre pour y chercher des manuscrits (3).
(1) Voi/age du tlfitr i'unl f.iicds. . Houeii, 17*24, Il vol. in-l'i T. ii., p. '230- SHi et T. III. p. 1-78, 147-104.
('2) S'ouueaiix mémoireê de» mimions de Ut Compagnie de Jésus (Lettres idi/lanleg). T. ii. v, vi. - AIT. étrang. l.v Caire. 17 fév. 17*26,2 fév. 1727.
(3) OiDont. Miuiont archéotog. p. 798 «l HUO.
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Les élrangers allaient nous devancer sur le Nil. Le Danois Norden, chargé par son gouvernement de dessiner les monuments égyptiens, remonlail le fleuve jusqu'à Déiren Nubie, en 1737-1738 ; le mauvais vouloir des indigènes l'avait empêché de pénétrer plus loin (Ij. Vingt-cinq ans après, son compatriote Niebuhr, avant de pénétrer en Arabie, s'arrêtait onze mois en Egypte, mais sans remonter au delà du Caire. Richard Pococke, dans ses longues pérégrinations en Orient, avait eu le temps de pénétrer jusqu'aux cataractes. Ce n'est qu'en 1779 qu'on y vit le Français Savary. Les Français du Caire virent alors arriver, descendant le Nil, un autre de leurs compatriotes, voyageur inattendu, Chevalier, « commandant général des établissements français du Bengale. >- Obligé de relâcher à Djedda après une tempête, trop tard dans l'été pour pouvoir atteindre Suez, cet officier hardi n'avait pas voulu attendre la mousson de l'année suivante. Monté sur un petit bâtiment, avec six Européens, il avait mis trois mois à gagner Cosséir ; de là, bravant les chaleurs et les brigands, il avait pu atteindre le Nil, dans la Haute-Egypte à Giéné (1779) (2).
Les circonstances politiques, autant que les notions rapportées par ces divers voyageurs, avaient lini par déterminer deux négociants du Caire, Martin et Mazoilier, à créer un petit établissement à Farchout, à la tête duquel ils mirent provisoirement un Vénitien, Bernardi, le seul Européen du Caire qui se fût trouvé en état de s'en charger. Le consul d'Amirat, en renseignant le ministre sur cette tentative de pénétration, exprimait l'espoir de voir nos marchandises pénétrer jusque dans la Nubie (3). L'événement ne justifia pas ces espérances. Le comptoir de Farchout, s'il subsista, n'eut qu'une existence bien obscure. Le Vénitien Bernardi mourait bientôt et Magallon épousait sa veuve.
Quant à l'Ethiopie, des missionnaires et des médecins avaient pu y pénétrer au xvii' siècle. Les jésuites portugais y maintinrent même leurs établissements du xvi* siècle, dus au voyage de Covillam. Leurs missionnaires avaient publié sur ce pays d'importants travaux et des relations intéressantes. Le P. Paez, supérieur de la mission de 1603 à 1622. avait écrit une Histoire d'Ethiopie ; il avait vu le premier et décrit les sources de l'Abaï
(Il Voyage d'Égijple et de Subie. Copenhague, 1752-1755, 2 iii-fol.
(2) Sans doute Keneh, en aval de Louqsor.— Savary. Lettres, T. ii, p. 109-112.
(3) 7 mai 1707. Afî. étrang. Le Caire. — Farchout, en aval de Keneh.
OU fleuve Bleu que Bruce devait nommer plus tard les sources du Nil ; le père Barradas, qui avait vécu en Abyssinie de 1624 à 1633, avait écrit divers travaux d'histoire et de géographie (1) ; le P. Balthazard Tellez avait fondu divers mémoires antérieurs dans son Historia gérai de Elhiopia, en 1660. Dans les dernières années du xvn* siècle, les jésuites de France, établis au Caire en 1698, n'avaient rien épargné pour tenter d'introduire leurs missions dans ce pays, tandis que l'entreprenant consul de Maillet essayait d'attirer sur lui l'attention de Pontchartrain. Ils avaient aussitôt profité de l'envoi du médecin Poucet, demandé au Caire par le négus atteint de la lèpre, pour le faire accompagner par deux de leurs religieux, les pères de Brèvedent et Verzeau (1698-1700). Une ambassade du négus à Louis XIV, retenue au Caire par de Maillet, avait signé le traité du 20 septembre 1701 dans lequel celui-ci prenait le titre de consul pour le roi en Ethiopie. Mais l'échec de la mission Lenoir du Roule, envoyée en Abyssinie à la suite de ce traité, arrêtée et massacrée à Sennaar (1703-1705), avait coupé court aux tentatives de pénétration (2).
En 1737 on retrouve sur la route d'Ethiopie un de ces curieux aventuriers comme l'Europe du xviii* siècle en vit encore un si grand nombre. Pierre Joseph Le Roux, comte d'Esneval, originaire de Normandie, avait servi de 1703 à 1714 comme oflicier bleu dans les armements en course, sous les ordres de Ducasse, Du(fuesne, Gallifet, Cabaret, Duguay-Trouin. En 1717, il était en Hongrie dans l'armée du prince Eugène. En 1720, toujours avec l'autorisation du comte de Toulouse, il était passé au service du Danemark, où il était devenu contre-amiral et inspecteur du commerce. C'est alors qu'il s'était fait donner une mission secrète en Ethiopie par le roi Chri.stian VI. Son arrivée mystérieuse au Caire avec sa femme cl une nombreuse suite et ses allures intriguaient fort noire consul. Il parlait pour l'Ethiopie et revenait en août 17;i8, se vanlant d'avoir pénétré le premier jusqu'aux secondes cataractes. Ce résultat parut, sans doute, insuftisant au
(1) I^ts travaux des !*. l'aez et Marnulus viennent d'être pul)liés dans la précieunv cdllcction de Hecciri : Ufitim clhioiiicdruni scrijiloics occiilcnlales inedili a nenilo XVI ad XIX T. ii-iv. |{oma. Casa éditrice italiana, iyo.)-190().
'21 Voir Hii)l. nat. luss. fr. wm parliiulièrenient loi. Kil-Kirn et 20310. — Dr C.alx <lc Sainl-Ayinoiir. llinlitirc tics rvhi lions de ht France twec l'Ahyssinie chrétienne Bout la rèync» de Liniin \lll cl de Loitia XIV. Cf. mon volume sur 1« XVII* «lècle, p. 324-320.
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roi de Danemark et d'Esneval, quittant son service en 1739, cliercha une autre cour qui lui permit de réaliser son dessein. Celle d'Espagne s'y prêta et d'Esneval repartait de Cadix en 1744 avec les titres de vice-amiral et d'ambassadeur de S. M. catholique à la cour d'Ethiopie, deux ou trois bâtiments de guerre, des lettres, des présents, une suite imposante. Mais l'Espagne était en guerre avec l'Angleterre ; la rencontre des vaisseaux ennemis arrêta l'expédition préparée avec soin et bien concertée. La mort du premier ministre Campillo qui l'avait soutenue, celle du roi Philippe V et les changements dans le ministère espagnol empêchèrent d'Esneval de solliciter de nouveau la cour de Madrid au retour de la paix.
C'est de Londres, qu'en 1749, il s'adressait à celle de France, profitant de la chute de Maurepas, qui avait laissé sans réponse des propositions antérieures, envoyées d'Espagne par l'intermédiaire de notre ambassadeur l'évêque de Rennes. Il affirmait que l'empereur d'Ethiopie et des Abyssins, « prince puissant en états d'une vaste étendue, en peuples nombreux et en richesses immenses», désirait faire avec une puissance européenne un traité d'alliance. Les avantages que celle-ci retirerait, disait-il « concernent tout le commerce de l'Orient, dont infailliblement et en peu de temps elle se rendrait avec facilité l'arbitre despotique.» L'entreprise était très facile; D'Esneval demandait seulement « une commission en forme et des titres, un vaisseau de 350 tonneaux et un autre plus petit, des armes, instruments et outils, soit pour la culture des terres, soit pour difTérents arts et métiers, quelques ouvriers de difïérents métiers, des denrées et des marchandises dont il avait la note avec ses instructions, des présents pour l'empereur et les principaux de la cour », enfin un secret impénétrable. Une dépense élevée, l'air d'aventure de la proposition et la crainte de « montrer le pavillon de la couronne avec indécence », c'en était assez pour décider un refus. Malgré ses échecs et son grand âge d'Esneval ne se rebutait pas. Rentré au service du Danemark, il débarquait au Caire en 1753, avec le titre de contre-amiral, muni d'un passeport du duc de Modène et fortement recommandé aux puissances d'Egypte. Accompagné de sa femme, du chevalier de Bussy et de douze autres personnes de difïérentes nationalités, parmi lesquels un médecin et sa femme, il se préparait à monter à Gondar. Mais le manque d'argent l'obligea d'y renoncer ; le consul, de Jonville, gêné par sa présence et ses intrigues, le
déclarait bientôt « le plus fol et le plus fourbe de tous les hommes et saluait avec joie sou départ (1).
Dans l'intervalle, un certain Curet avait aussi présenté à l'ambassadeur des AUenrs un projet d'expédition en Abyssinie. Rouillé, mis au courant, ne montrait aucun enthousiasme. L'échec récent de la tentative espagnole ne lui paraissait pas encourageant. « 11 n'est pas naturel, après cette expérience, écrivait-il, de s'aventurer trop légèrement dans la même route. Tout ce qui a été fait jusqu'ici en Ethiopie a un air d'aventures qui était bon dans le temps des premières découvertes, mais qui ferait un effet tout contraire dans celui où nous sommes... L'exemple de nos voisins qui, plus que nous, cherchent dans le commerce tous les avantages que>lamer peut leur montrer, celui même de notre compagnie des Indes, que la navigation de Moka a mise à portée des côtes d'Ethiopie, me fait penser que ce n'est pas sans y avoir bien réfléchi qu'on les a en quelque laçon abandonnées... Il me paraît qu'il nous convient mieux à tous égards d'en laisser tenter l'événement à d'autres que nous, pour profiter ou de leurs fautes ou de leurs découvertes. » La dernière aventure de d'Esneval ne put que confirmer le ministère dans son attitude de scepticisme et d'expectative. Rouillé écrivait à des Alleurs le 13 mai 1754 : « A I égard du projet d'Ethiopie, je le regarde à peu près comme celui du passage aux Indes par le Nord-Ouest dont on ne doit pas abandonner l'espérance tant que l'impossibilité n'en est pas démontrée, mais je n'ai jamais cru qu'on put s'en occuper sérieusement (2) « Dès lors il ne semble pas qu'aucun projet de pénétration ait été examiné par les ministres do Louis XV ou de Louis XVI. Cependant le voyage de l'Ecossais James Bruce et sa prétendue découverte des sources du Nil faisaient bientôt grand bruit (3). Entré en Abyssinie en septembre 1769, Bruce en sortait en mars 1771 après avoir visité les sources du Nil Bleu et rentrait au Caire en 1772 avec la caravane annuelle d'Ethiopie, ayant accompli, disait encore Volney (|tiin/.e ans plus tnid, « le voyage le plus liardi (|u'on eût tenté dans ce siècle. » Le naturaliste français Sonnini de Mononcourt, compagnon de de Tott, essayait en vain de suivre les traces de Bruce en 1777.
Il) Surd'KHneval, voir: AIT. t-tranK. l.c Ciiiic, lettres de 1737, 17:m, 175;};- Arch. nal nitir. H'. :i.'>7, Itllrcs du 22 m:ii il 'iHjiiillit 174«, (2; Arch. tint. mar. U^ 1U4 et 2(H), 20 décembre 1751 et 13 mai 1754. (3) Traveln to diicouer tlie aotirce of tbe NUe, ilS8.
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Ainsi la mer Rouge et l'Élhiopie élaient restées fermées aux Européens. L'Egypte, merveilleux carrefour de roules, entrepôt prédestiné des produits des trois continents de l'ancien monde, ne tirait plus grand avantage de son exceptionnelle situation commerciale. La grande caravane africaine qui se rendait à la Mec(iue la traversait sans faire naître au Caire un important mouvement d'échanges. Elle venait des rives de l'Atlantique et amenait des pèlerins du Maroc et du Sénégal en recueillant au passage ceux d'Alger, de Tunis, de Tripoli. Elle arrivait au Caire forte de 3 à 4.000 chameaux et rapportait au retour des étotfes de l'Inde, des châles, des gommes, des parfums, des perles, surtout du café de l'Yémen (1). La caravane qui se formait en Egypte même pour le pèlerinage n'apportait à l'énorme foire musulmane qu'une petite quantité de marchandises d'Europe, bien qu'elle fût très considérable. En 1715 Paul Lucas assurait qu'elle était « ordinairement composée de plus de 50.000 personnes et d'autant de chameaux et d'autres bêtes de charge. » Savary, qui assista à son départ en 1779, sous la conduite ordinaire de l'émir hadji, l'évalue à 40.000 pèlerins marchant à pied, achevai et sur des chameaux, escortés par 5.000 hommes de cavalerie (2). Enfin, la caravane annuelle d'Ethiopie, formée à Sennaar, arrivait avec 1.000 à 1 .VOO esclaves noirs, des dents d'éléphants, de la poudre d'or, des plumes d'autruche, des gommes, des perroquets et des singes (3). Elle n'ajoutait presque rien aux achats des Européens en Egypte et ne procurait pas, non plus, grand débita leurs marchandises.
C'était encore la flotte de Suez, instrument de transport bien défectueux (4), qui contribuait le plus à grossir le commerce de
(1) Volney. Voyage, T. I, p. 189-190. — Voir, au sujet de cette caravane, mon Hist. des établissements et du commerce français dans l'Afrique barbaresqne, p. 165, 167, 319, 605.
(2) P. Lucas. Voyage. T II, p. 130-150 ; Savary. Lettres. T. II, p 266-70. — Cf. Pocoke, T. II, p. 298-310; — Bibl. nat. mss. fr. 20310: Des caravanes qui vont en pèlerinage à la Mecque et surtout de la caravane d'Egypte (Mémoire de de Maillet', fol. 72-77 ; — Ibid. Nouv. acq. 9135 : Pèlerinage et route de la Mecque par le Caire (papiers de Venture de Paradis), fol. 27-37.
(3) Volney. T. I, 188-189. « Quoiqu'elle ne soit composée que de marchands tout délabrés et presque nus... on ne saurait croire combien elle renferme de richesses <> de Maillet. Description de l'Egypte. U parle de 2 ou 3.000 esclaves noirs amenés par cette caravane).
(4) Voir ci-dessus, p 469. — Cf. Papiers de Venture de Paradis (Mss. fr. nouv. acq. 9135), fol. 100: « Dans le temps où l'Kgypte était infiniment plus opulente, il y avait à Suez environ trente navires dont les moins gros étaient
l'Égyple. Ses 15 à 30 voiles, amenées chaque année par la mousson du Sud de Djedda à Suez, étaient chargées des produits de l'Yémen.café, encens, gommes, de ceux de la côte des Aromates, des marchandises des Indes apportées à Moka ou à Djedda par les navires des compagnies des Indes. Mais le café, article le plus important de ces cargaisons, avait été détourné de cette route à la fois par les efforts de ces compagnies, par les fautes des Turcs qui, depuis 1713, avaient souvent renouvelé l'interdiction d'exportation en Europe, par celles des beys qui percevaient des taxes onéreuses, par la concurrence des cafés des Antilles dans le Levant, résultat de ces erreurs. Donc le commerce de l'Egypte, plus limité aux producteurs d'un pays qui semblait voué a la ruine, n'avait pu que décliner (1).
Pendant tout le xvii^ siècle la nation française avait joui dans ce pays d'une prépondérance incontestée. Elle la conserva au XVIII*' ; il arriva même que les révolutions d'Egypte et les difficultés dégoûtèrent les autres puissances que leurs traditions nattachaient pas à ce pays. Nulle parties Français n'eurent moins de peine à se défendre de leurs rivaux. Seuls, à côté d'eux, les Anglais et les Vénitiens gardèrent des établissements ; les Hollandais ne firent qu'accidentellement de timides et passagères apparitions. On a déjà vu quel tableau peu brillant Benoît de Maillet faisait de la situation des Anglais en Egypte en 1719(2). Eu 1748 le consul Lironcourt accusait peu charitablement son collègue anglais, d'ailleurs en fort bons termes avec lui, de savoir se servir fort bien du poison, manière courante en
de 600 tx. Les négociants qui les possédaient étaient immensément riclies ; chaque navire coûtait de 150 à 300. (XM) livres. Les vexations des commandants ayant diminué les fortunes et le commerce, en 1701 il ne restait plus que 17 de ces gros vaisseaux. Tous ceux qui s'étaient perdus n'avaient pas été remplacés et, depuis 17G1 à 1791, ces 17 bâtiments ont été détruits en sorte qu'il n'en reste pas un seul. Les né^^ociants à qui les avanies ont laissé quelques moyens entrait construire de plus petits navires dont les plus forts ne portent pas au-dessus de '2(N) tonneaux. En sorte qu'entre la marine de Gedda, de Hicmcn, de Suez et Jumbo il y a à peu près 40 petits bâtiments destinés à ce commerce, (^)nduits par des gens sans expérience de la navigation il s'en perd annuellement... 1.^ corps des négociants, autrefois si florissant est réduit îi une \lngtaine de particuliers dont le plus riche ne possède pas 5U.000 livres. »
Cl) Voir aux Arch. des AIT. étraiig. Corresp. du Caire et Mémoires, un grand nombre de mémoires relatifs au commerce de l'Kgypte : — Cf. Mém. et doc. France. 1007. fol. 208-213 e» 220-2.'10, mémoires de 1731-1732 ; — Arch. nat. mar. I)^ 377. Mém. de 1751.
Ci) Voir ci-dessus, p. »69. — Cf. mon volume sur le xvii* siècle, p. 401.
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Egypte de se défaire de ses ennemis. « Bien qu'il ait supporté d'énormes avanies, fort humiliantes, pour plus de 20.000 sequins, ajoutait-il, il est fort riche grâce au commerce qui lui est permis. » Le consul restait, en effet, en même temps le seul marchand anglais du Caire. Par moments, en 1752, en 1767, le comptoir anglais fut même abandonné. La compagnie du Levant s'en désintéressait et le consul n'était pas nommé par elle. « Préposé, dit Félix de Beaujour, pour veiller à ce que le commerce de l'Inde ne se déverse pas dans la Méditerranée par l'isthme de Suez, il est plutôt l'agent de la compagnie des Indes que celui du commerce anglaisai). » Comme le consul de France il avait finit par se retirer à Alexandrie. Quant aux Vénitiens (2), ce n'est qu'en 1744 qu'ils avaient réussi à rétablir leur consulat supprimé en 1684. Il est vrai que les Français avaient d'autres concurrents redoutables dans la personne des Juifs correspondants de leurs coreligionnaires de Livourne. A côté de ceux-ci, des Arméniens , des Grecs et surtout des Syriens d'Egypte étaient venus chercher une vie plus tranquille dans le port franc de la Toscane. En relations avec leurs parents et amis restés au Caire et à Alexandrie ils faisaient, avec les Juifs, un commerce actif pour le compte des Anglais auxquels ils servaient de commissionnaires. En 1785 Volney recueillait l'impression que cette concurrence menaçait de devenir fatale à la nation .
Malgré la prépondérance très marquée du commerce français, la nation était moins nombreuse qu'à la fin du xvii* siècle. Rien qu'au Caire elle avait compté cinquante marchands en 1702 et le chilYres des résidents en Egypte dépassait de beaucoup la centaine. Ils étaient réduits à 72 en 1774, à 52 en 1787 (3). C'est que les difficultés et les vexations rendaient le commerce moins fructueux. Mais le chiffre d'affaires de la nation n'avait pas progressivement diminué comme on aurait pu le redouter. Suivant les statistiques de la Chambre du commerce les importations d'Egypte à Marseille avaient été, sans changement, de 2.050.000 livres en moyenne de 1715 à 1730 et de 1730 à 1743, sensiblement inférieures aux dernières années du xvii^ siècle. Même, après 1750, elles accusent un progrès peu marqué, mais déjà assez
(1) Tableau du commerce, T. II, p. 6.
(2) Voir ci-dessus, p. 382.
(3) Voir Fr. Charles-Roux, ouv. cité, p. 7.
paradoxal. De 1749 à 1755 la moyenne des achats français monte à 2.500.000 livres, à 2.700.000 pour les années 1764-69 (1), à 3.560.000 enfin pour la période 1769-1774 (2), avec un maximum de 4.641.000 livres en 1773, l'année de la mort d'Ali bey. Ces derniers résultats semblent justifier les éloges décernés au gouvernement du plus célèbre des mamelucs. L'anarchie s'était accrue après sa mort ; aussi, malgré cette poussée passagère, malgré l'ouverture momentanée de la mer Rouge aux Anglais et aux marchandises des Indes par Mohammed Abou Dahab, la moyenne des exportations françaises était restée à 2.732,000 livres pour les vingt années 1768-1787; elle fut de 2.840.000 pour les quatre années (1786-1789) qui précédèrent la Révolution. Les ventes de la nation, d'après les chiffres fournis par les consuls, plus exacts que ceux de la Chambre, valaient approximativement 2 millions avant 1750 (3) ; elles avaient dépassé 3 millions pour la période 1764-1776 ; de 1782 à 1785 le consul les avait évaluées à 2.760.000 livres.
Si le commerce des Français s'était ainsi maintenu d'une façon inattendue, malgré la ruine croissante du pays, c'était évidemment à cause de leur prépondérance. Les chiffres des statistiques dressées au Caire manquent d'exactitude pour les exportations d'Egypte que ni les douaniers, ni les consuls, ne contrôlaient comme les importations ; ils permettent toutefois d'intéressantes comparaisons entre les diverses nations. En 1742 le commerce des Vénitiens aurait été de 398.000 piastres ; celui des Livournais, intermédiaires des Anglais, de 574.000, tandis que celui des Français oscillait alors entre 1 million et 1.200.000 piastres. En 1776, sur un total de 5.156.000 piastres les Français
(1)« Le commerce ne peut être plus brillant. La difficulté d'étendre le commerce des draps c'est l'insolvahilitc de la plupart des acheteurs, ruinés par les avances (|u'ils sont obligés de faire aux grands. On ne peut vendre qu'avec beaucoup de défiance. (Va toujours étérécuell du commerce d'i'^gypte.» AfT. étrang. Le Caire, 2 avril 1765.
(2) Les arcliives consulaires fournissent cette autre statistique pour les années 1764-177H: moyenne des achats, 933. 8K4 piastres (à destination du royaume, (i71 .'2.'{.'», pour !>ivounie et la Syrie, 133. (KK», numéraire 125). 043) ; moyenne des ventes, l.d'i.'i '2iH\ piastres (marchandises du royaume, 774.27.'), des colonies. 7 814, étrangères 243.177). CliKTrcs maxima en 177() : 1.2;«).()00 et \.M\IJHH) piastres. AIT. étning. Le Caire. — (k's archives renferment un grand nombre de statistiques ainiuelles détaillées, en piastres (te33me(lins ou de 40 parais. Les chitTres sont très inférieurs à la réalité pour les achat.s en l'Igyptc, au moins Jus(|uc vers 1750.
(8) 675.000 piastre» en moyenne pour 1781-1740.
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avaient fait pour 2 829.000 piastres d'affaires; les Livournais et Anglais pour 1.697.000, lesVéniliens pour 636.000 seuleinent(l). En 1786 les importations d'Egypte s'étaient élevées à 2. 184.000 livres pour Marseille, à 1 .876.000 seulement pour les ports étrangers, dont 1.022.000 pour Livourne, 771.000 pour Venise et 83.000 pourTrieste, nouveau concurrent.
L'Egypte continuait à fournir, comme la Syrie, les toiles de coton et les cotons filés, mais elle avait toujours aussi ses spécialités, produits de son sol (2) ou venus par la mer Rouge. Parmi ceux-ci, les cafés de Moka, qui, en dépit de toutes les vicissitudes, gardaient une grande importance, les gommes, les encens. Parmi les premiers, le safranon ou carthame, petite plante cultivée autour du Caire et de Gizeh, dont la fleur était très appréciée pour la teinture en rouge vif et en rose des draps du Languedoc ou des soieries de Lyon et pour la préparation des fards, les peaux brutes, le séné, le sel ammoniac (3), les cendres d'une plante rampante des sables du delta, ramassée et brûlée par les Arabes, qui fournissait la soude, le natron, carbonate de soude retiré en abondance des eaux de deux lacs situés dans le désert à l'ouest du delta et consommé parfois en quantité, comme la soude végétale, par les savonneries de Marseille, le riz, chargé de tout temps àDamiette malgré les défenses rigoureuses. Cette dernière exportation bénéficiait dans la seconde moitié du xviii^ siècle d'une tolérance plus grande et compensait en partie pour la nation la perte d'autres trafics. « L'extraction du riz, écrit Venture de Paradis en 1778, ne se fait plus en secret, de nuit, comme autrefois. On traite avec le douanier qui s'est attribué le monopole de ce commerce vis-à-vis des Européens. On voit souvent cinq ou six bâtiments charger tous à la fois pour Marseille et personne dans la ville n'ignore leur destination. » Il évaluait les achats en riz depuis six ou sept ans à 5 ou 600.000 piastres par an (4).
(1) On peut comparer ces chiffres du consul à ceux de l'abbé Raynal {Hist. philos, t III, p. 93-101, qui apparaît bien renseigné: commerce français, 7 072.000 livres; livournais-anglais, 4 242.000; vénitien, 1.575 000 livres.
(2) Sur les productions de l'Egypte à la fin du xviii" siècle, voir Savary, Volney et surtout Olivier, t. ii, p 162-180.
(3) « En Egypte, où l'on brûle au lieu de bois la fiente des buffles, des bœufs, des chevaux et des ânes, qui se nourrissent la plus grande partie de l'année de plantes grasses et salines, la suie est chargée de ce sel qu'on obtient par la sublimation. » Olivier, Voyage, t. ii, p, 180.
(4) Achats pour les trois années 1787-1789: total, 8.051.000 livres ; safranon, 1.546.000 ; gommes, 1.524.000 ; café, 1.416.000 ; toiles, 973.000 ; natron,
Depuis longtemps les draps et les papiers constituaient les deux grands articles d'importation. De Maillet constatait en 1719 que la diminution des droits de douane, obtenue en 1686, avait élevé la consommation des premiers de 30 balles à 250, celle des seconds de 3 à 400 à 2.500. Même alors les vaisseaux français partaient pour Alexandrie chargés surtout de piastres. Peu à peu, mais plus diflicilement peut-être que dans les autres échelles, les négociants étaient parvenus à substituer presque entièrement des marchandises très diverses au numéraire. De 1767 à 1774, ils avaient introduit en moyenne 882 ballots de draps. Les étoti'es de Lyon, soieries el dorures, étaient alors devenues un des objets essentiels de leur commerce. Ils vendaient encore aux chels Mamelucs des bijoux, des armes riches de Saint-Étienne. Parmi les nombreux produits étrangers importés avec ceux du royaume, seule la cochenille avait un très grand débit, mais il est curieux de noter parmi les achats de l'Egypte le poivre, le girofle, le sucre et même le café.
Le commerce de l'Egypte avec la Turquie l'emportait de beaucoup sur celui qu'elle entretenait avec l'Europe, puisque l'abbé Raynal, bien informé, l'évalue pour 1776 à 67.500.000 livres contre 12,891.000 (1). La disproportion n'était aussi forte, ni pour les échelles de Syrie, ni pour celles de Smyrne. C'est que l'Egypte était l'un des principaux greniers de Constanlinople qu'elle alimentaitde blés (2), de riz, en même temps que de cafés d'Arabie (3). Les deux premières denrées, encombrantes, chargeaient de nombreux navires. C'était ce cabotage surtout qui
600.000; encens, 411.0J0 ; sel ammoniac, 37.J.O0O ; cuirs, 269.000; coton, 202.000; séné. 187.000; cendres, 128.000, — Ventes pour les cinq années 1763- 1767: drap», 6 793.001) livres ; ooclicnille, 9.H5.(HM) ; corail ouvré, 84.') 0(K) ; pupiera, 3.)8.()00 ; étaln, 240 000; caragroux, 211.000 ; café, 12.'S.000. H, 5 et 14. — Ci. AIT. étrant(. Le Caire.
(i) Tandis que, d'après Haynal, le commerce total de l'iîgypte se serait élevé a 80,3Ul 000 livres, Volney, d'après les statistiques du grand douanier pour 1783. l'évalue à lâO millions.
(2) A lu iln du xvin* siècle, l'exportation des blés, interdite pour la Turquie au»si bleu que pour lu chrétienté, n'était permise que pour l'Arabie et formait lu plus grande partie des carKai.sons ù Suez. liil)l. nat. mss.fr. nouv. acq. U|3â. (I)ucument de 1787).
^3J D'uprcH Volney [Voyuyc, t, i, p. '201), en 1783 la llollc de Djedda apporta A Suc/. 101,000 quintaux (de KH) livres) de café, un tiers de plus (|u'à l'ordinaire. (<es caféH payèrent ù lu douane de Suex 6.480.000 livres de droits. On ne doit pu» »'clouncr, ujoute-t-ll, ai lu cufu moka se vend 4ô et 50 sous lu livre en l:igypte et 3 livre* ù MurMiU«.
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animait les ports égyptiens: en 1786, sur 400 navires, jaugeant 53,897 tonneaux, entrés dans celui d'Alexandrie, les relations avec l'Europe n'en avaient occupé que 23 d'une jauge de 3.665 tonneaux (1). Comme, d'autre part, un grand nombre de pèlerins se rendaient annuellement à la Mecque ou en revenaient par mer en passant par Alexandrie, la caravane eut en Egypte une exceptionnelle activité, tant que la peur des corsaires chrétiens contraignit Égyptiens et Turcs à ne confier leurs biens ou leurs personnes qu'à des bâtiments européens. On a vu (2) que le pavillon français bénéficia toujours plus que tous les autres de leur confiance; c'était en retour une des causes du prestige exceptionnel des Français au Caire. En 1776, sur 437 navires, la plupart caravaneurs, entrés à Damiette et Alexandrie, 297 étaient Français, 94 Vénitiens, 29 Ragusais, 10 Anglais, 2 Livournais, 2 Suédois, 2 Russes, 1 Napolitain. Dix ans après, les caravaneurs français n'étaient plus aussi favorisés. Devant l'inaction des Maltais, les sujets du sultan s'étaient enhardis à naviguer et à faire naviguer sous leur pavillon. En 1786, sur 377 caravaneurs entrés à Alexandrie, 217 étaient des capitaines de petits bâtiments turcs ou grecs, 69 seulement Français, 44 Ragusais, 33 Vénitiens, 6 Russes, 6 Impériaux, 2 Anglais et 1 Napolitain (3).
L'organisation du commerce égyptien était restée la même qu'autrefois. Toute la vie économique demeurait concentrée au Caire, dont Alexandrie et Rosette n'étaient que des avant-ports sans activité indépendante. Comme entre Alep et Alexandrette, la transmission des avis pressés et des ordres était facilitée par l'emploi des pigeons voyageurs qui faisaient le trajet en une demi-journée. Il semble pourtant que l'usage des messagers ailés fut plus ou moins abandonné au xviii^ siècle. Certains voyageurs duxvii« siècle avaient répandu au sujet de la grandeur et de la population du Caire de singulières exagérations (4). L'au-
(1) 12 français, 2.015 tonneaux ; 6 ragusais, 770 tonneaux; 4 vénitiens, 700 tonneaux ; 1 impérial, 180 tonneaux.
(2) P. 401-405 et cliapitre 12.
(3) Jauge de ces bâtiments: Ottomans, 25.920 tonneaux; Français, 10272; Ragusais, 7480; Vénitiens, 4.U50; Russes, 720 ; Impériaux, 660.
(4) Voir mon volume sur le xvii° siècle, p. 398. — Pour le xviii» siècle, voirPetisde la Croix, De l'Egypte moderne, p. 62-82. (Bibl. nat. mss. nouv. acq. fr. 4989); — Chevalier Jauna. Hist. génér. t. ii, p. 1244-1269: « Pour moi,
teur du Parfait négociant ne lui donnait-il pas quatre ou cinq millions d'habilanls ! De Toit, d'après le grand douanier Farâoun, lui en accordait encore 700.000. Volney, qui a laissé sur la ville des indications plus précises que ses devanciers, réduit ce chiffre à 250.000, en s'appuyant sur l'étendue du plan géométrique levé par le Danois Niebuhr en 1761, égale à peu près à celle de Paris. C'était beaucoup, déjà, dans un pays dont la population totale, d'après le même auteur, ne devait s'élever qu'à 2.300.000 âmes.
Le consulat du Caire, malgré la décadence relative du commerce, était encore considéré comme « le premier et le plus honorable de ceux du Levant », parce qu'il passait pour le plus difficile et aussi à cause de l'étendue de son département dont dépendaient Alexandrie, Rosette et Damiette. Aussi les ministres se préoccupaient de n'y envoyer que des sujets de choix et l'échelle eut à sa tête, en effet, des hommes de mérite tels que de Maillet, Pignon (l), de Lironcourt, de Jonville. La nation française, en 1730, était composée de onze maisons régies par dixsept marchands ; huit d'entre elles avaient un commis. « Il y a de plus, écrit le consul Pignon, un courtier pour les cuirs, un chirurgien, deux maîtres apothicaires et deux garçons, un rubanier et un horloger, tous logés dans la contrée de France. H y a dans celle de Venise un chirurgien français, un marchand florentin, un médecin milanais et deux horlogers genevois sous la protection de la France. » Enfin, le consul avait son chancelier, deux drogmans français et un enfant de langue. Maurepas avait réduit le nombre des maisons à huit. Trois avaient été abandonnées vers 1770, « par suite de l'abattement où étaient les commerçants. » Pourtant en 1774, on trouvait encore au Caire quarante-quatre Français, dont dix-sept marchands ou commis.
je crois que leCIaire est aussi peuplé que Paris, que les trois quarts des habitants ne sont que des iniscrai)lcs. Il n'y a presque pas de milieu entre une extrême misère et une fort grande opulence. »
(1) i'endant quelques années la nation n'avait pas été favorisée: « Nous souliaitons ardemment, écrit le premier député le 10 novembre 112i), (|u'il y ait ici un homme a relever la nation de sa bassesse car, enfin, on peut dire que, depuis feu M. l.cmaire <17'22i, la nution est sans consul (2ar peut-on compter M. l'oulard c|ui n'a vécu que tn)is mois, M . de (h-csinery qui a resté si.\ mois nain et six mois malade an bout du(|ucl temps il est mort, un M. Kxpilly qui, depuis le jour qu'il a mis le pied dans la maison consulaire, n'en est sorti que pour allei- changer d'uir à Alexandrie ou pour partir pour France. » — Consuls du Caire iClaude Lemuire, 1711-17*21 : de Cresmery, 1 7*22-1 7'i4 ; Expilly, 1725- 17'2M: l'iKnon, 173(l-173r> ; d'Amirut, 173U-1747 ; de Lironcourt, niH-llM; de Jonville, 17.V2-1757 ; d'Amiral, 1700 1774; J.-H. Mure, 1774-1777.
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Le départ du consul, en 1777, avait porté un dernier coup à la nation ; le nombre des malsons était tombé à trois et celui des Français à vingt-six en 1787 (1).
Des voyageurs du xvii'^ siècle avaient favorablement parlé de l'installation des Français dans leur co/j//ee siluée sur le kha- //7s (2), la plus longue rue du Caire, et ils avaient spécialement vanté la beauté de la maison du consul. Lironcourt en faisait une description moins flatteuse en 1748 : « La maison que j'habite est peu commode el rien n'est si triste que la contrée où elle est située. Mais le plus grand inconvénient est l'odeur du canal qui traverse le Caire et où l'eau du Nil ne coule que pendant la hauteur du fleuve, du 15 août à la fin d'octobre. Le reste de l'année ce canal est un afl'reux cloaque qui infecte tous les environs. On ne comprend pas comment les Français en s'établissant ici ont pu choisir un quartier si fâcheux. Si le commerce des étoffes de Lyon qu'on a tâché d'introduire au Caire pouvait enfin s'y établir, il faudrait que la nation changeât de quartier ou qu'elle s'exposât à de grosses pertes. L'odeur de cet égout noircit complètement et sans retour toutes les dorures. La maison consulaire est, de toutes, la plus exposée à cette maligne influence. Elle est précisément sur le bord du canal et la plupart des fenêtres y sont exposées (3). »
Des deux ports du Caire, Rosette et Alexandrie, le premier était resté la ville la plus peuplée et la plus riante, mais entrepôt commercial secondaire. En 1725, trois marchands seulement y résidaient avec le vice-consul et sondrogman; deux drogmans étaient employés par quatre maisons en 1730, par six en 1740. Ce fut un moment d'activité exceptionnelle pour Rosette. Maurepas réduisait bientôt à quatre le chiffre des maisons et le vice-consul, de Sulauze, proposait d'en supprimer encore en
(1) Kri 1774, en deliors des 17 marcluinds : le consul, le chancelier, deux drogmans, trois anciens jésuites, un capucin, un chirurgien, un apothicaire, deux marchands tailleurs, un houlanger avec aide, treize femmes ou enfants. — En 1787, dix-sept marchands ou commis y compris quelques femmes, le commis de la chancellerie avec sa femme, un ex-jésuite, deux capucins, le boulanger, sa femme et deux enfants. Aff. étrang. Le Caire.
(2) Kalidj canal. — Khalig (Fr. -Charles-Roux).
(3) 15 juin 1748. Aff. étrang. Le Caire. — <c Nos négociants n'y sont ni commodément, ni proprement logés, mais le consul y occupe une assez grande maison, » Nouveau voyage de Grèce.. ., par Charles de Sainte-Maure, La Hâve, 1724 .
1750(1). En 1774 et en 1787, on n'y trouvait plus que deux maisons et, si la nation comprenait neuf personnes, c'est que l'un des marchands avait avec lui sa femme et quatre enfants.
A Alexandrie, les facteurs des négociants du Caire formaient dix maisons en 1730, c II faudrait un chirurgien mais surtout un hôpital, écrivait le consul Pignon. Il arrive souvent que la peste enlève tous les matelots d'un vaisseau à cause de la communication. » Ici aussi, Maurepas avait limité à quatre le nombre des maisons. En 1774, la nation ne comptait plus que quinze personnes, dont dix marchands ou commis, en dehors du viceconsul, de son chancelier et de deux drogmans. Le transfert du consulat en 1777 ne l'avaitpas accrue : treize Français seulement la composaient en 1787 (2).
La nation d'Alexandrie n'habitait plus le fondique fourni gratuitement par le Grand Seigneur, à la porte duquel veillaient jour et nuit quatre janissaires pour garantir sa sécurité. Elle louait une des oquelles ou caravansérails de la ville. L'hostilité d'une populace restée séditieuse continuait de rendre peu agréable le séjour d'une ville qui n'était devenue ni plus peuplée ni moins misérable. Mais le grand sujet de plaintes c'était l'insutfisance croissante du nouveau port ou port des Francs (3). Les écueils en obstruaient toujours l'entrée, le fond en restait très mauvais, les sables le comblaient progressivement et le mouillage, par mauvais temps, y devenait de plus en plus dangereux. « Le port neuf, écrit Volney, s'est tellement rempli de sable que, dans les tempêtes, les vaisseaux frappent le fond avec la quille; de plus, ce fond étant de roche, les câbles des ancres sont bientôt coupés par le frottement et alors un premier vaisseau, chassé sur un second, le pousse sur un troisième et, de l'un à l'autre, ils se perdent tous. On en eut un exemple funeste, il y a seize à dix-huit ans ; quarante-deux vaisseaux furent brisés contre le môle, dans un coup de vent du nord-ouest et, depuis cette époque, on a, de temps à autre, essuyé des pertes de quatorze, de huit, de six, etc. (4). » En effet, le consul du Caire avait signalé
(1) McmoireB du 5 septembre IT.V) et l.*) avril 1750. Arch. iiat. mar. B^ 377. — Cf. Kiir HoHette, Petin de In Croix De l'Egypte moderne (nouv. acq. fr. 4989;, p. 57-61.
iS) Héftidcntii m Egypte d'aprèn un Êlal de 1764 : 28 nu Cnirc, 16 ù Alcxnn drlc. 7 il Hoitette.
(3) Voir mon volume nur le xvit* Kiécle, p. 406.
(4) Voyuye. T. i, p. 6-7. — Sur Alexandrie, of. Jaun», T. ii, p. 1229-44.
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la perte de huit de nos bâtiments en 1769, de dix à la fois en 1773, Chaque fois on avait protité de ces désastres pour solliciter l'autorisation de mouiller dans le porl-vieux, réservé autrefois aux bâtiments du G. S., ouvert maintenant à tous ceux qui portaient pavillon ottoman. Mais aux prétextes militaires et aux préjugés religieux se joignait l'opposition des armateurs de ces derniers navires, devenus nombreux depuis que les sujets du sultan s'étaient mis à faire concurrence aux chrétiens pour la caravane. N'espérant plus obtenir l'accès du port vieux, les consuls avaient demandé des réparations à celui des Francs (1). a C'est qu'en Turkie, ajoute Volney, Ion détruit sans jamais réparer.. .. L'esprit turk est de ruiner les travaux dupasse et l'espoir de l'avenir. »
Damiette, ville d'environ 40.000 habitants à la lin du xviir siècle, bâtie sur la bouche principale du Nil et dans la partie la plus riche du delta, n'avait pris que tardivement de l'importance pour le commerce des Français. Encore n'était-elle pour eux qu'une échelle indépendante, en dehors du mouvement d affaires du Caire. Ce n'était plus, comme au xvn* siècle, que l'embouchure de Damiette fût encore plus incommode pour la navigation que celle de Rosette. Au contraire, des navires de 150 tonneaux y pénétraient en s'allégeant, tandis que les petits bâtiments de mer n'osaient se risquer dans celle de Rosette, accessible seulement aux germes à quille presque plate. Dans les projets de conquête onindiquait que les Européens pourraient pénétrer par la bouche de Damiette aux hautes eaux. De plus, la rade d'une tenue très bonne où les navires avaient l'habitude de mouiller, à deux lieues environ de l'embouchure ou BogasÇÀ), n'otfrait pas les dangers du port d'Alexandrie. En 1787, on n'y avait pas vu de naufrages depuis trente ans, bien que l'hiver fût la saison des chargements de riz pour Marseille. Mais Damiette n'avait pas de port pour les bâtiments européens. Seuls les bateaux des gens
(1) Voir, par exemple, lettres du 30 marset du 10 décembre 1774. Aff. étrang. Le Caire.
Ci) « Aux hautes eaux, d'août à octobre, ils viennent jeter l'ancre dans une espèce de port que les eaux du Nil forment au milieu même de la mer, près du nouveau château que Mehemet bey (Mohammed Abou Dahab) fitconstruire sur la côte orientale. » Bibl. nat. niss. fr. nouv. acq. fol. 112-176: Observations de négociniils français résidant au Caire au rédacteur du Journal sur les lettres de Suoary sur VÉgypte (Nombreuses critiques sur l'ouvrage de Savary et vif éloge de Volney).
du pays avaient le privilège d'enlrer en toule saison dans le Nil et de venir s'ancrer au quai même de la ville.
D'autre part, les habitants avaient gardé la réputation d'être les plus hostiles de l'Egypte aux Européens. L'ordonnance du 6 octobre 1730, qui défendait à tout capitaine français de descendre à Daniiette, n'avait jamais été exécutée, mais les tentatives avortées d'établissement d'un vice-consulat, au début du xviii' siècle, ne furent pas reprises de longtemps ; le consul Pignon en avait risqué sans succès la proposition en PSI. Villeneuve avait écrit à Maurepas que les inconvénients lui paraissaient surpasser les avantages. « Damiette est une échelle isolée, écrit le consul du Caire en 1773 ; les capitaines qui y abordent, éloignés de toute autorité, n'y suivent que les vues de leur intérêt. » Mais ces capitaines étaient alors nombreux car le commerce du riz et la caravane avaient pris une grande activité : 80 bâtiments européens, dont 72 français, y abordaient en 1776. Aussi proposait-on de transférer à Damiette le vice-consulat de Rosette. Le consul Mure répondait aux objections, que la Chambre du commerce faisait valoir à l'intendant de la Tour, que la situation n'était plus du tout la même qu'autrefois. Les éléments de désordre avaient été expulsés de la ville par Ali bey qui y avait établi une bonne police. « On peut assurer, écrivait Venture de Paradis en 1778, qu'il n'y a pas dans l'empire ottoman de peuple aussi affable et aussi doux. Sauf Barut, il n'y avait pas de ville turque où les chrétiens fussent plus considérés. La protection du grand douanier, le chrétien Cassis, y avait même mis le commerce entre les mains des chrétiens Damascains et Alepins, nouveaux venus en Egypte. Dans l'okelle ou auberge qui leur était affectée, les capitaines avaient une petite chapelle desservie par un prêtre maronite. En ville ou à la campagne ils jouissaient de la plus grande liberté, à condition de ne pas porter de chapeau parce (|ue cette coiffure insolite les exposait aux criailleries inciviles des enfants ameutés. Le ministre se rendit à toutes ces bonnes raisons et de Tott laissa ^ Damiette un viceconsul, M. de Kcrcy(l).
I/importnncc nouvelle de Damiette, du commerce du riz, de la caravane, tels étaient les seuls progrès dont les F'rançais pou-
(1) Ulhl. nnt. m»H. fr. nouv. acq. 91.15, fol. 177-187 .• Obsenmlhns sur Vichrllede l)unilel{e,'MU'yriiev 177H. — AIT. C'tiaiiK. Le Caire, 27 fév. 17:»! et paMim.
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valent se féliciter en Egypte. Au surplus il leur était permis de se consoler des tribulations de leurs négociants, en pensant qu'ils restaient les plus favorisés des Européens dans ce malheureux paj's, où tous ceux qui passaient ne recueillaient que des impressions de décadence, de misère et de ruine. Contraste entre l'Egypte ancienne et la moderne, le môme thème s'imposait de plus en plus auxrétlexions et aux tableaux des voyageurs, des auteurs de Relations et de Mémoires. Heureusement la fin du XVIII* siècle marquait pour l'Egypte moderne le dernier terme de son abaissement. Le siècle suivant allait remplir et bien au delà toutes les espérances de ceux qui rêvaient le relèvement de ce merveilleux pays. Mais, comme on eût étonné tous ces faiseurs de projets en leur disant que la renaissance de l'Egypte ne devait pas être une œuvre réservée à la France !