III. - Turquie d'Europe, Adriatique et mer Noire
Dans le Levant traditionnel, celui de la Syrie, de l'Egypte et de l'Asie mineure, les Français avaient en vain cherché à rouvrir les anciennes routes, celles des caravanes et celles des mers qui avaient été les berceaux des premières navigations. Leur expansion fut plus heureuse dans la partie européenne de l'empire ottoman, longtemps négligée par eux au xvi*-et au xvii* siècle.
L'activité nouvelle donnée au commerce de Candie par la cessation des ravages des corsaires chrétiens et le rétablissement de la sécurité dans l'Archipel, surtout après la paix de Carlowitz (2) (1699), ne se maintint pas longtemps au xviii^ siècle. Après avoir conservé une valeur moyenne de 950.000 livres, entre 1715 et 1729, les achats des Français descendirent à 763.000 de 1730 à 1743, à 430.000 pour la période 1748-1756. Dès lors le commerce de l'ile parnt insulfisanl pour la dépense d'un consulat (3). En 1764, le consul Peyssonnel ne fut remplacé que par le chancelier du vice-consulat de la ville de Candie, Amoreux, nommé vice-consul de l'île de Candie et mis sur le même pied que celui de Chio ; les officiers du roi étaient retirés de la capitale de l'île. Le commerce n'en fut pas plus mal protégé.
(1) A coNSCLTKR : Peyssoiinel. Traite sur le commerce de la mer Noire. Paris 1787, 2 in-8"; - Leclerc Allas du commerce, dédié au roi. Paris, 1786, in-4<'. — Anthoinc. Easai historique sur le coruiucrcc et la naviyalioii de la mer Noire. Pari», an XIII, in-8'. Pin^aud, f;/io/sci//-6'on//iff, Paris, Picard, 1887, iu-S». — Cf. ci-dcssui'. p. 509.
(2l Voir mon volume sur le xvii» siècle, p. 427 et siiiv.
(3) Consul» dv la C.ancc : I.éon Dclanc, 1708-1717; Mort-l de Crt-sniery, 1718nW; Claude Lcmalrc 1721-172*2 ; de .Monlienault, 172:)-17;«) ; Martin, r7:iO-:j2 ; léon Dclnne, 1732-17.^'i ; Dr/., 17a« ; chevalier de Vainay, 17;»7-1746 : Magy, 174«-17.'>7 : Cil. de J'cyBsonni'l. 1757-17B5 ; Amoreux, 1765-1772 ivicc-consul) , Cavcllcr, 1774-1775 ; d'André, 177S-1779 ; de Kercy, 1779-1781 ; Pellcgrin, 1782- 178« ; Mure d'AzIr, 1789-1790.
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Ainoreux, excellent sujet, acquit un tel crédit auprès des Puissances que, lors de son audience de congé, en 1772, le pacha le fit revêtir d'une pelisse, honneur qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait pu obtenir. Cependant le commerce de l'île avait repris de l'importance au même moment. De 1768 à 1787 la moyenne des achats allait de nouveau atteindre 950.000 livres. Dès 1768 on avait réclamé le rétablissement du consulat sur l'ancien pied. Amoreux eut pour successeur un consul en titre, tandis qu'un vice-consul était renvoyé à Candie.
Le commerce de l'île continua, pendant tout le xviii® siècle, d'être soumis à de très fortes fluctuations, parce que les huiles d'olive destinées aux savonneries provençales restèrent le seul grand article de trafic Les achats dépendaient donc à la fois des récoltes dans l'île et en Provence et variaient de quelques centaines de mille livres à plusieurs millions. Dans aucune autre échelle le commerce n'était lié ainsi à un seul produit. Pour les quatre années 1786-1789, sur 9.734.000 livres d'achats, les huiles seules comptèrent pour 9.261.000 (1). En 1763, le consul Peyssonnel, qui préparait un ouvrage sur la Crète, signalait à Praslin et à la Chambre du commerce l'abondance du corail sur la côte nord de l'île, du côté de Mirabello et de Girapetra. Les Ragusais obtenaient la permission d'y venir pêcher chaque année avec un certain nombre de bateaux, en abandonnant au pacha une partie des produits de la pêche. Cette indication ne fut pas mise à profit parles Marseillais.
Le capitaine de vaisseau, de la Chapelle, écrivait en 1722 (2) que les bâtiments envoyés pour charger les huiles apportaient presque tous leurs fonds « en sevillanes, sequins vénitiens ou lettres de crédit sur les négociants de Smyrne et de Constantinople, ne se faisant pas à la Canée un grand débit des marchandises de France. « La situation ne changea pas, bien que le consul écrivît en 1769 : « Depuis cinq à six ans la consommation de nos draps sur le royaume a triplé ainsi que de presque tous les autres articles (3) ; j'espère qu'elle augmentera encore plus
(n Blé, 300.000 ; cire. 83.000. ii, 5. — En 1754 sur 627 000 livres d'aclials les liuiles ligureiit pour 026.000 ; pour 275.100 en 1779 sur 275.467 livres.
(2) Aff. étrang. Mémoires. - Cf. Mémoires du consul de Moulienault, du8 mars 1725 et du 18 mars 1729. Ibid. et arcli. nat. mar. W , 295.
(3) Cette lettre ne concorde guère avec les statistiques de la Chambre. Cellesci n'indiquent aucune vente à la Canée pour 1763, ni pour 1764, et n'enregistrent que 386.000 livres pour le total des trois années suivantes.
parce que tous les habitants sont devenus riches. » Richesse bien relative et progrès passager. En réalité, Candie resta la partie du Levant la moins favorable aux ventes de nos manufactures. De 1776 à 1787, les ventes des Français n'atteignirent, en moyenne, que 144.000 livres suivant les chiffres insuffisants delà Chambre, 370.000 pour les quatre années 1782-178), d'après ceux du consul. En 1786, année de très gros acliats, la Chambre n'enregistra qu'un chiffre exceptionnellement faible de 46.850 livres pour les ventes et les draps n'y figurent même pas.
Les Françait trouvaient une compensation dans l'activité de leur caravane. Pour reconnaître la liberté qui leur était laissée d'enlever les huiles, la population estimait qu'ils devaient aider les Puissances à assurer l'abondance des blés. C'est en vertu de cette sorte de contrat tacite que la nation, rendue responsable en 1773 de la clierté des grains et de la disette menaçante, dut se réfugier dans le château de la Canée. Sans l'attitude ferme des janissaires, elle n'eût peut-être pas échappé aux fureurs de la populace. L'émeute calmée elle dut s'entendre avec les commandants turcs pour envover des caravaneurs chercher des blés à Tunis et en Morée. D'après le mémoire de la Chapelle, 150 bâtiments de 200 à 300 tonneaux, caravaneurs pour les deux tiers, venaient tous les ans à la Canée et à Relimo, 60 à 80 à Candie. Ces trois ports étaient toujours les seuls sièges des établissements français. On trouvait alors dix maisons à la Canée, quatre à Candie, deux à Retimo ; avec des artisans nombreux la nation comptait plus de cent soixante membres. Maurepas allait bientôt en réduire fortement le nombre. En 1764, la Ciiambre du commerce ne recensait plus que 21 résidents à la Canée et 4 à Candie. En outre, aux bâtiments surpris par le mauvais temps ou désireux de faire des provisions, le port de la Sude offrait une relâche très fréquentée.
Dans les îles de l'Archipel la politique française fui assez hésitante, inspirée lantôl par le désir de mieux proléger le commerce ou d'élendre le presligc du roi, tanlôl par la préoccupation non moins constante de diminuer les charges des négociants et de réaliser des économies dans les dépenses. Le premier i\v ces soucis el le développement inusité de la traile des blés pendant la guerre de Succession d'Espagne avaient fait multiplier les petits consulats des iles. Le marquis de Bonnac,dans
son Mémoire de 1727, n'en éiiuinère pas moins de seize (1) dont neuf j^érés par des Français et sept par des Grecs indigènes. Deux des premiers, ceux de Naxos et Milo (2), un seul des seconds celui de Myconos, île récemment perdue par les Vénitiens, avaient des lettres patentes du roi. Les treize autres, Français de Santorin, Nio, Sira, Siffanto, Scopoly, Slanchio, Grecs de Zia, Antiparos, Andros, Paros, Termia, Largentière, avaient reçu leur nomination de l'ambassadeur. Celui-ci percevait une rémunération lorsqu'il expédiait les barats de la Porte qui les investissaient de leurs fonctions. Le désir d'accroître cette portion de leur casuel ne fut pas toujours étranger au zèle des ambassadeurs, souvent besogneux, pour maintenir ou multiplier les consulats de l'Arcbipel. Mais, en y travaillant, Bonnac et Villeneuve satisfirent aussi aux vœux des négociants. C'est que, après 1715, les îles devinrent d'abord des marchés d'approvisionnements de plus en plus précieux. De 1725 à 1730 il y eut six ans d'activité exceptionnelle où les achats des Marseillais s'élevèrent en moyenne à 3.350.000 livres avec un maximum de 4.660.000 en 1728. Ces chifTres devaient être dépassés plus tard par ceux de 1753 et 1754: 6.702.000 et 4.654.000 livres (3). On comprend donc que Villeneuve ait déployé toute son habileté pour faire rétablir les petits consulats de l'Archipel supprimés dans un moment d'humeur par les Turcs en 1729 (4).
Mais il arrivait que les Grecs investis de ces consulats n'étaient guère en situation de proléger les marchands ou capitaines. Le voyageur liégeois Saumery raconte avec verve la joie
(1) Vingt et un avec ceux de Chio, Mételin, Samos, Rhodes, Athènes, compris dans cette liste.
(2) D'après Ch. Schefer {Mémoire historique sur l'ambassade, etc. Introduction) Bonnac se serait fait accorder par la Porte l'autorisation d'établir des consuls dans les îles de Sifanos (Siffanto), Naxos, Milo, Santorin et Miconi (Myconos). PourNaxos et Milo, tout au moins, Bonnac n'eut à négocier qu'une confirmation d'établissements anciens.
(3) Moyenne des achats pour 1715-1729, 2.290.000 livres ; pour 1730-1759, 1.270.000 — A partir de 1759 les chifTres relatifs au commerce des îles sont confondus dans les statistiques de la Chambre avec ceux de l'échelle de Salonique.
(4) Voir ci-dessus, p. 255. — Bibl. nat. mss. fr. 7193, fol. 147-150: Mémoire présenté au grand vizir concernant rétablissement des consuls français des îles de l'Archipel. — Les Français ne s'étsiblissaient que très rarement dans les îles et ceux qui s'y risquaient n'étaient pas des sujets de choix. Le médisant Pellegrin (Relation du voyage du sieur de Pellegrin Marseille, 1722) écrit au sujet des îles : « La plupart ne sont que d'asyles assurés pour les plus énormes crimes et où les plus fameu.\ scélérats dominent avec une absolue licence >>, p. 145-146.
du petit consul de Zéa, pauvre comme Job, à l'arrivée de deux bâtiments Irançais qui sont pour lui une aubaine inespérée. Un autre voyageur, passant dans la même île cinquante-cinq ans plus tard, y trouve comme consul un Grec, père de trois jolies filles, assez misérable et peu scrupuleux pour vendre leur innocence à trois Français de passage pour la somme de dix louis. Innocence douteuse, du reste, car nos trois galants bernés payèrent sans rien obtenir des trois rouées donzelles, habituées peut-être à pareil manège (1). Aussi n'est-il pas étonnant que, dans le Mémoire qu'elle remit à l'ambassadeur Castellane, la Chambre le pria de se faire instruire des mérites des sujets qui remplissaient les petits consulats des îles, en exprimant le désir qu'il travaillerait à en diminuer le nombre. L'ordonnance royale du 17 août 1756 alla plus loin. Elle supprima tous les consuls commissionnés par l'ambassadeur, avec défense de les rétablir, dans le but de détruire les abus causés par la perception de leurs droits et de rendre le commerce libre. Elle ne maintint dans l'Archipel que le vice-consul de Milo et un agent de celui de Rhodes dans l'ile de Stanchio, pour assister les bâtiments qui pourraient y aborder (2). S'il fallait en croire un mémoire de 1760, rédigé par un négociant, la mesure n'aurait pas été heureuse: « Les Grecs, dit-il, aussi vains que jaloux d'une protection qui les distinguait de ce troupeau d'esclaves qui s'enfuit à la venue du capitan pacha lorsqu'il fait sa tournée, s'efforçaient de bien mériter par les services qu'ils rendaient aux bâtiments marchands et leur payaient largement en plus d'une occasion le droit modique qu'ils exigeaient. Les Grecs ayant des amis, des parents, des partisans, les intéressaient tous pour nous dans l'occasion, au lieu qu'aujourd'hui, n'ayant plus rien à espérer de
nous ils sont devenus nos ennemis et ne recherchent que
les Anglais qui donneiil libéralement les patentes de consulat que nous ne donnons plus (3). »
La disparition des consulats contribua-t-elle au déclin du
(1) De Saumcry. Voyage du l.evanl; p. 54- (> ; A. B.D. Voyage en Orient.
(2) II, r>M. — l/oi'(lonnaiice ne suppriine noininéinent que les coiisuIh de Né){rcpont Tinn et Micoiii. Les iiutres étaient donc mal connus de la cour ; de pluH, certatnH des conHuliits cit(?s par Honnac en 17*27 avaient pu disparaître. — Kn 1771 il y a un Français, vice-consul à l'Ari^cnliOre, dont le traitement eut port^' de (KM) à 1 .(NK) livres. La même année une gratification annuelle de 6<)0 livre» est attribuée A celui de Stuncliio, à cause des services rendus pendnnt In K""Te rnnso-turque.
13; Arch. des b.-du-Hli.. C, 2509.
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commerce et doit-elle être qualifiée d'économie mal entendue ? Il est certain qu'après l'interruption causée par la guerre de Sept ans il ne retrouva plus d'activité. Mais on peut ajouter tout au moins une autre explication : le succès de la Compagnie royale d'Afrique en Algérie rendait moins nécessaires les blés de l'Archipel; dans le Levant même, la Macédoine et la Thessalie en fournissaient de grandes quantités. Or , le commerce de l'Archipel présentait la même particularité que celui de Candie ; une seule marchandise y attirait les Français. En 1754, sur 6.702.000 livres d'achats (1), 6.456.000 avaient été dépensées pour des blés. Comme il était souvent difficile de trouver en un même point le chargement de gros vaisseaux, ce commerce était en outre caractérisé par l'emploi d'un grand nombre de bâtiments. En 1754, 22 vaisseaux, 38 polacres et 229 pinques, ou autres petits navires, avaient rapporté les cargaisons de blé à Marseille. Les caravaneurs avaient encore grossi le nombre des bâtiments français qui animèrent cette année-là les petits ports de l'Archipel.
Constantinople était devenue l'échelle la plus tranquille du Levant. Sous la protection directe et sous l'œil de l'ambassadeur, le commerce s'y faisait h la fois avec plus de commodités et plus de régularité qu'ailleurs. C'est là seulement que les fameux règlements furent toujours appliqués à la lettre. Malgré ces avantages Constantinople ne conquit jamais la place qu'aurait dû lui valoir, parmi les grandes échelles, l'excellence de sa position au débouché des plaines de Roumélie, de Bulgarie et de Valachie, des routes du nord de l'Anatolie, de la mer Noire et aussi l'importance de sa population. Comme ailleurs, les Français y avaient conquis la première place. De cinq, le nombre des maisons anglaises était tombé à deux. Le seul vaisseau que la compagnie envoyait à Smyrne n'allait pas toujours à Constantinople et parfois quelques barques suffisaient pour y apporter de cette échelle le peu de draps dont les facteurs pouvaient avoir besoin. Les deux maisons hollandaises avaient fort peu d'occupation ; les draps de Leyde n'avaient presque plus de débit. Cependant,
(1) Blé, (5.456 000; huiles, 116.000; alun, 36.000; orge, 26.000; laine Une, 2."i.000 ; soie, 10.000 ; pois cliiches, 7.500 ; cire, 7.000 ; riz, 6.000 livres. - En 1728 sur 4.661.000 livres, les blés comptent pour 4.064.000 ; les huiles pour 586.000, la cire pour 8.000.
pour le chiffre d'affaires des Français, la capitale turque resta inférieure, non seulement à Smyrne, mais à Alep et au Caire, malgré la décadence de la Syrie et de l'Egypte, même à Salonique sa voisine, la dernière venue des grandes échelles. Toutefois, les achats de la nation étaient sensiblement supérieurs aux chiffres du xvii« siècle : 1.085.000 livres pour la période 1725- 1729, 646.000 pour celle de 1730-1755, 1.402 000 pour les vingt années 1768-1787, avec un maximum de 3.753.000 en 1720. Constantinople restait surtout l'échelle des laines ; on continuait aussi à y acheter les cires, les cuirs, les laines de chevron ; enfin elle était devenue le principal marché de ces peaux de lièvre qui fournissaient à la tin du xviii" siècle une nouvelle matière première aux chapelleries marseillaises (1).
Laines, cuirs, cires, venaient en grande partie de la Bulgarie et de la Valachie et les marchands du pays qui les apportaient à Constantinople réalisaient de gros bénéfices sur ces articles. Les Français le savaient et, dès que cela parut possible, l'idée leur vint naturellement de se passer de ces intermédiaires. C'est ce que proposait à l'ambassadeur Villeneuve l'auteur d'un intéressant mémoire, il parlait d'établir une maison à la IVontière nord de la Bulgarie, à Russich(Rouchtchouk), ou à Chistof (Sistova). u Ces villes, voisines l'une de l'autre, disail-il, sont fort considérables. Nos draps n'y sont pas trop connus, les habitants de ces cantons faisant un grand usage des draps de Pologne qui sont infâmes et chers ; il est incontestable que, si on en faisait passer des nôtres, ces gens là les goûteraient. On se trouverait à deux pas de la Valachie. Il y a peu de Valaques qui ne viennent une fois par an en temps de foire à une de ces deux villes ; ils seraient charmés d'y trouver de quoi s'habiller comme d'honnêtes gens presque à si bon compte que s'ils achetaient des draps polonais. » On ferait passer les draps par arabats, de Rodoslo, port de la mer de Marmara, à Russich ; les cuirs et les cires prendraient la même route; en été ils coûteraient moitié moins par Varna et la roule de mer. Il faudrait faire l'établissement sans éclat pour ne pas porter ombrage aux gens du pays. L'ambassadeurdemanderail simplement un commandement h la Porte pour un Français (|ui voudrait aller faire un voyage en Bulgarie. « On
(]) AcIuiIh pour le» cinq nnnécs 1703-«7: total, 8.788.(i(H) livres; laines, 4. 265. (MM); peaux de lièvre, 1 , '258 . (MM) ; cire, 1 224. (MM); coton, *JUa.(M)U; cuivre, 350. OUU; cuira. 136.UUU; laines de clievron, KMi.OOO. ii, 5.
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irait d'abord à Selinino (Slivno) (1), profiter de la foire; au sortir de celle-ci on passerait à celle de Chistof. On viendrait de là à Russich, lieu de résidence où il ne sérail pas difficile de se faire valoir avec les bonnes lettres de recommandation qu'on aurait portées d'ici pour les agas. On s'établirait peu à peu en disant qu'on n'est là que pour un an et pour finir quelques affaires dont on ne laisserait jamais voir la fin. M*"" l'ambassadeur pourrait dans la suite et dans quelque occurrence favorable demander à la Porte, sous quelque prétexte plausible, la permission d'établir un consul dans la Bulgarie, ce qui ne serait pas si difficile qu'on peut se l'imaginer, surtout si le grand douanier était un homme de crédit. On lui ferait comprendre qu'il serait très intéressé à la réussite (2). » Mémoire suggestif qui fait saisir sur le vif les procédés de pénétration usités dans l'empire ottoman.
Mais ce plan ingénieux resta sans exécution. En 1747, Castellane, successeur de Villeneuve, adressait à Maurepas un projet de commerce en Bulgarie et attendait une réponse favorable pour envoyer un consul à Philippopoli, tout en mettant en doute le bon vouloir du reis effendi. Plus tard, le ministre autorisait seulement l'ambassadeur des AUeurs à faciliter l'établissement d'un négociant et même d'un vice-consul à Philippopoli, s'il se présentait quelqu'un de bonne volonté qui se décidât à tenter l'aventure à ses dépens. Ce fut encore un projet en l'air et ni la Roumélie, ni la Bulgarie, ne virent chez elles de négociants français. L'ordonnance royale du 17 août 1756 supprima même les vice-consulats d'Andrinople et de la Cavalle, dépendant de Conslantinople, comme onéreux au commerce. Cela n'empêcha pas des facteurs des négociants français de l'échelle d'y rester établis. En 1768, l'un de ceux-ci réclamait inutilement le litre de vice-consul pour son régisseur (3). Plus tard, Félix de Beaujour signalait comme nuisible à Salonique l'activité des négociants francs d'Andrinople. Celle ville n'avait eu d'abord que des facteurs de la nation de Conslantinople ; on y comptait vingttrois résidents en 1764. En 1785 quatre ou cinq maisons françaises y étaient établies, recevaient directement de Marseille les marchandises d'importation et expédiaient celles d'expor-
(1) Au nord d'Andrinople, à moitié chemin de Rouchtchouk.
(2) Bibl. nat. mss.fr. 7 193. fol. 129-131. (3^ Arch. des B.-du-Rli. C, 2 481.
tion, spécialement les peaux de lièvre, par les ports d'Enos et de Rodosto.
Si les établissements français n'avaient pas pénétré plus avant, on avait vu accidentellement des marchands aventureux créer des comptoirs jusqu'en Moldavie. Tels les Linchou, le père et les deux fils, établis à Galatz autour de 1750, qui essayèrent de lancer le commerce des viandes salées. L'aîné des frères, jouissant de l'entière confiance du vaivode, Constantin Rakovitza, vivait auprès de lui à Jassy eu qualité de trésorier. Mais les Linchou avaient fait la triste expérience des révolutions du pays et des haines des grandes familles grecques qui s'y disputaient la suprématie. Suspects à Alexandre Ghika, successeur de Rakovitza, ils avaient été chassés avec inhumanité, ruinés et l'aîné, impliqué dans des intrigues politiques, avait fini par être décapité à Constantinople en 1760, sans que Vergennes pût le protéger (1).
Constantinople, siège de la cour du G. S., séjour d'une aristocratie et d'une bourgeoisie riches et dépensières, était par excellence l'échelle des ventes pour les Français. Dans aucune celles-ci ne l'emportaient aussi nettement sur leurs achats. Pour les douze années 1776-1787 leur moyenne s'éleva à 3.620.000 livres d'après les chiffres inférieurs à la réalité de la Chambre du commerce, avec un maximum de 5.251 .000 livres en 1780(2). Toutefois, même à ce point de vue, Constantinople était un marché bien moins avantageux que Smyrne qui, dans la même période, avait demandé pour vingt-huit millions de plus de marchandises. Si la capitale de l'empire avait sur le grand port de l'Anatolio quelque supériorité c'était pour le débit d'une plus grande variété d'articles de luxe, tels que les soieries, les étoffes v[ les galons or et argent, produits de l'industrie lyonnaise. Imitant les ligues de marchands formées pour les ventes sous l'impulsion de l'ambassadeur Villeneuve, les drapiers arméniens et grecs avaient essayé de faire la loi aux Français en formant une société pour l'achat de leurs draps. Un iirman du G. S. l'avait forcée à se dissoudre sous la menace de peines afflictives.
(1) Peyisonnel. Traili $ur le commerce de la mer Noire. T. ii, p. 197 et 2U7- 208 - Voir ci-dessus, p. 268.
(2) Ventes pour les trois années 1787-1789 : draps. 11.105.000 livres; sucre, 1.81:j,(KK): dorure», 7;i:>.0<K); ciifo, (M)t).00<l: indigo, :)5().000 ; cocliciiille, W.'i.OOO; bonncls. :«fi,O)0; cnragroux, 2(W».0IM), papicrn. 211.000; plomb, 101 .000 ; étoffes or et nr^ent, 143.000; poivre, l.H7.(M)0; CtotUh de «oie, 103.000; étain, 71.000; galons uret argenl, 71.(MN). II, 14.
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La nation établie à Galata était très nombreuse à la fin du xvir siècle. Le personnel de l'ambassade, les religieux (1), les hôtes de passage grossissaient le nombre des Français. Si l'échelle de Constantinople n'avait plus que onze maisons en 1789 tandis que celle de Smyrne en comptait dix-neuf, les résidents vivaient en aussi grand nombre dans la capitale que dans le grand port d'Anatolie. Sans les religieux la nation comptait 146 membres en 1764. Les deux grandes échelles, avec leur 300 résidents, réunissaient près de la moitié des 650 Français environ qui vivaient dans les échelles en 1764. Quand, aux occasions traditionnelles, l'ambassadeur se rendait à la Porte escorté par tous les nationaux, les badauds pouvaient voir défiler sur le pont de Stamboul un imposant cortège (2).
Le commerce que les Autrichiens faisaient par le Danube en Bulgarie et en Valachie avait nui à l'essor de l'échelle de Constantinople, mais les progrès de Salonique avaient attiré vers celle-ci le commerce de régions dont le port du Bosphore était auparavant l'unique débouché.
L'échelle de Salonique, créée en 1685, avait eu des débuts plutôt pénibles; en 1715 le commerce n'y était pas encore solidement établi. En 1717 le consul, de Boismond (3), constatait ses premiers progrès. Deux ans après, seulement, les Anglais, suivant notre exemple, y envoyèrent un consul ; les Hollandais et les Vénitiens eurent alors le choix entre la protection de la France et celle d'Angleterre. La nation française, dès lors en
(1) Belin. Histoire de Véglise latine de Constantinople, Paris, Challamel,1872, in-S»;— Hist. delà latinité de Constantinople, Paris, Picard, 1894 (2« éd.).
(2) Importations des différentes nations à Constantinople : Français, 1.519.000 livres (1686), 3.844.000 (1783. - Anglais, 4.184.000 (1686), 2.482.000 (1777 : draps, 656.000, mou'selini-s, 691.000, chalons. 502.000, pendules et montres, 94.000). — Hollandais, 3.697.000 (1686), 1 372.000(1778: draps, 583.000, mousselines, 298.000, clous, 67.000). - Vénitiens, 247.000 (1686), 980.000(1782 : draps, 217,000, mousselines, 97.000, papiers, 89.000, saya, 60.000). — Livournajs, 899.000(1686), 6t/.000 (1782 : café, 188.000, chalons, 149.000, draps, 65.000, soufre, 65.000). — Triestins, néant (168(î), 645 000 (1782 : draps, 220.000, verreries, 63.000, bours, 55.000, mousselines, 5:i.000; — la plupart des articles sont pris chez les autres nations). — Russes, 356.000 (1777 : cordages, toiles). Arch. mar. B', 440.
(3) Consuls de Salonique : de Boismond, 1712-1721; Blanc de Favedie, 172'i- 1727; Bayle, 1727-1735; J.-Ange Bezud, 1736-1737; Thomas. 1737-1743; de Jonville, 1744-1752; de Clairambault, 1752-1755; d'Evant, 1756-1766; Mure, 1773- 1774; Arasy, 1774-1779; de Saint-Marcel, 1779-1783; Cousinéry, 1783-1785; de Saint-Marcel, 1785-86 ; Cousinéry, 1787-1793.
possession du plus grand commerce, comptait une trentaine de personnes; des artisans et deux jésuites (1) s'y joignaient aux facteurs et commis des liuit maisons de négociants. Les acliats de ceux-ci, encore bien médiocres, n'atteignaient que 495.000 livres en moyenne pour la période 1725-1729. Aussi la Chambre du commerce protestait-elle contre les prétentions du consul qui demandait des appointements plus élevés, sous prétexte que le commerce avait augmenté. Vingt ans après, les Anglais, solidement établis, avaient cinq négociants avec leur consul ; les Hollandais et les Vénitiens avaient créé à leur tour un consulat. Les achats des Français s'étaient abaissés à 385.000 livres pour les années 1730-1743. Ce n'est qu'après la guerre de succession d'Autriche que commença l'essor définitif de l'échelle. Entre 1748 et 1756 la moyenne des achats montait à 1.280.000 livres. Les états comparatifs dressés par le consul de Jonville montrent que la nation avait gardé sa supériorité. D'après lui les achats et les ventes des Français s'élevèrent à 822.000 et 294.000 piastres en 1750; ceux des étrangers à 553.000 et 519.000 et même dans ce dernier chiffre comptaient 300 000 piastres d'espèces apportées d'Italie à Salonique. Parmi les bâtiments entrés dans le port ou sortis pendant la même année pour le commerce d'Europe, figuraient 130 Français et 47 étrangers ; parmi les 122 caravaneurs, il y en avait eu 80 Français (2). Dès lors les étrangers étaient tout à tait supplantés. D'après O'Heguerty les Anglais ne possédaient plus que la maison du consul; leur compagnie n'y envoyait pas de vaisseaux; les quelques particuliers qui y faisaient du commerce avaient pour correspondants deux ou trois Français établis sous la protection anglaise (3). Le négoce des Hollandais était « fort peu de chose. »
(1) Instullés depuis 1()9.3 c>t chapelains du consul depuis 1706, les Jésuites avaient tait ériger leur mission en paroisse par décret de la Propagande en 1740 et, deux ans après, avaient pu faire construire, sous le vocable de Saint- Louis, une église assez vaste dans la cour qui séparait le logement consulaire du leur.
i2> Knlrées et sorties de bâtiments pour le commerce d'Europe : 17 Vénitiens, ti !tagusais,7 Livournais.,') Napolitains, 4 Hollandais, 4 Suédois,! Anglais. — Kntrécs et sorties de bâtiments caravaneurs : '28 Rngusais, 5 Anglais, 4 Hollandais. .'{ Vénitiens, 1 Livournais, 1 Napolitain. Mil, ii.^: Arcli. nat. F^'^, b4'> et AIT. étrang. Mémoires. — CA. Aff. étrang., ibid , des Mémoires de 17.% 1744 et aux .Mém. et doc. Turquie K : Desciiptioii ttc3 poils du département du iou»iiliil de Suloiiinue .., '24 avril 1777 (consul Aras}-).
(3) l>'uprès l-'élix de Itcaujour (t. ii, p. 3-7), au contraire, la compaguie fluglaiiie aurait con««rvé un monopole de fait à Salonique.
TURQUIE D'eUROPE, ADRIATIQUE ET MER NOIRE 617
Après la guerre de Sept ans, les progrès du commerce français à Salonique furent encore plus marqués : les achats montèrent à 2.600.000 livres pour la période 1763-1769, à 3.318.000 pour celle de 1768-1787 avec un maximum de 5.084.000 en 1774. Il est vrai que ces dernières statistiques sont grossies, mais médiocrement, par les chiffres du commerce de l'Archipel. Le consul Félix de Beaujour explique comment la prospérité de Salonique fut atteinte après 1780. En 1778 des droits de sortie et de transit établis pour la première fois lui portèrent un premier coup. Puis les négociants d'Andrinople, étendant leurs opérations dans l'intérieur, ramenèrent une partie du courant commercial vers Constantinople, tandis que les nouveaux établissements tentés sur la côte d'Albanie attiraient un mouvement d'affaires vers l'Adriatique ; enfin le commerce de Morée, un moment désorganisé par la guerre russo-turque et l'insurrection de 1770, avait repris son autonomie (1).
Comme à Constantinople les laines avaient été d'abord la principale marchandise d'achats pour les Français. C'étaient surtout les laines de Grèce qui étaient transportées à Salonique. D'après un mémoire de 1722 il n'était permis d'en vendre aux Francs qu'après que les Juifs chargés de la manufacture du G. S. avaient terminé leur approvisionnement (2). Mais, bientôt, les cotons avaient pris de beaucoup la première place dans le trafic et Salonique était devenue le principal marché du Levant, après Smyrne, pour le précieux textile. Les cotons de cette échelle, cultivés dans les plaines de Macédoine ou de Thessalie, comptaient parmi les plus estimés du Levant. Les mêmes riches plaines continuaient en outre à fournir ces blés dont l'extraction avait été un des principaux motits de l'établissement du consulat. Enfin Salonique restait avec Constantinople le grand marché des cires (3).
Dans la correspondance sur la vente des draps destinés au Levant le nom de Salonique est souvent joint à ceux de Constantinople et de Smyrne. Mais jamais le port macédonien n'offrit
(1) Tableau du commerce, t. n, p. 184 — Beaujour donne les plus grands détails sur le commeice de Salonique.
(2) Mémoire au sujet du commerce des laines de Salonique en France, 1732. Arch. nat. mar. B', 311.
(3) Achats pour les trois années 1787-1789 : total, 8.310.000 livres; cotons en laine, 6.287.000; laines, 740.000; cires, 733.000; toiles abats. 266.000; blé, 153.000. — Les étrangers achetaient surtout des cotons et des tabacs.
aux fabricants du Languedoc un marché comparable à ceux de ces deux places, ni même à ceux d'Alep ou du Caire (1). C'est que, si la ville avait grandi, elle n'avait ni la population ni les débouchés de ces autres échelles. Beaujour lui attribuait 60.000 habitants à la fin du xyiii" siècle, dont 30.000 Turcs, 16.000 Grecs et 12.000 Juifs qui jouaient un grand rôle dans le commerce. Leur grand Kakam, chef du conseil des rabbins, qui exerçait sur eux une haute autorité, s'était mis sous la protection de la France. Malgré l'accroissement notable du commerce, le nombre des maisons françaises avait diminué ; la nation en avait compté jusqu'à douze : elle n'en avait plus que sept après 1780. En 1764 le nombre des résidents s'élevait à trente.
Quand Morosini le Péloponésiaque eût conquis la Morée en trois ans (1685-1687), les Vénitiens gardèrent pour vingt-cinq ans un pays dévasté par les guerres, la peste, la famine, la piraterie, le brigandage : la population était tombée de 250.000 à 100.000 âmes. Le bon ordre rétabli par leur gouvernement vigoureux attira des habitants et ramena un semblant de prospérité. Mais la conquête turque de 1715 avait de nouveau couvert le pays de ruines et, après la paix de Passarowilz (1718), les Grecs de ce malheureux pays repassèrent pour plus d'un siècle sous le joug ottoman. L'insécurité permanente, jointe à la tyrannie des pachas et de leurs sous-ordres, ne fut pas favorable au développement de la renaissance économique. Les côtes découpées de la presqu'île, propices aux embuscades, redevinrent infestées de nombreux petits pirates ; parmi les brigands de terre et de mer se distinguaient les redoutables Maïnotes. C'est pourtant sur ce terrain peu favorable que les efforts de l'expansion commerciale française furent récompensés par les meilleurs résultats.
L'étahlissement définitif de la domination turque avait aussitôt paru favorable aux entreprises françaises. « La Morée est le Pérou du Levant », avait écrit l'ambassadeur des Alleurs au conseil de marine. I^e consul Maillet, en reprenant pour son
(1) Ventes pour les cinq années 17G.3-1767 : draps, .3.341.000 livres ; indigo, 1. 1 00. UOO ; café, 1.029. 0<H) ; HUcre. 200.000 ; cociu-nillc. 108.000 ; l)uiiiicts, 108. (KK). — Moyenne des ventes pour 17H2-1785 : 2.000 000 livres, d'après les chifTros du consul supérieurs ft ceux de la Chambre.
compte cette affirmation pompeuse, dans un mémoire sur le commerce du « royaume de Morée (1) » qu'il envoyait au ministre en 1718 ajoutait : « Il n'est point de petite échelle de ce royaume dont on ne puisse sortir une grande quantité de marchandises et denrées. » En effet, les blés, les huiles, les laines, les soies, les cires de ce pays attirèrent l'attention des Marseillais. Des difficultés avec les agas, voïvodes ou alitres commandants locaux, qui voulaient s'imposer comme intermédiaires, furent aplanies par la protection du seraskier, chef suprême, ou des pachas de Tripolitza. Pour favoriser les entreprises, la Chambre du commerce sollicita la faveur exceptionnelle d'une entière liberté pour le commerce. « Il faut considérer la Morée comme un champ qui n'est pas encore entièrement défriché », écrivait-elle à Maurepas en décembre 1748 et le ministre, se rendant à ses raisons, consentait à laisser la nouvelle échelle affranchie de tous ses règlements. Les négociants enprofilèrent. Moins confiants dans l'avenir et moins entreprenants, les étrangers leur laissèrent le champ libre et, jusqu'à la Révolution, les Français restèrent en Morée sans concurrents. En 1715 leurs achats n'avaient élé que de 236.000 livres et, depuis 1700, c'était le chiilre maximum. Pour la période 1715-1729 ils étaient montés déjà à 392.000 ; ils passèrent à 954.000 pour les quatorze années suivantes. Puis, dans les sept années de paix qui séparèrent les deux guerres de Sept ans, leurs exportations, doublées encore, s'élevèrent à 1.783.000 livres avec un maximum de 2.580.000 en 1751 ; la Morée rivalisait alors avec les grandes échelles (2). Les Marseillais profitaient de la misère et de la pénurie des capitaux pour faire des placements avantageux des leurs à des intérêts qui montaient à 20 et 30 o/o. Ils consentaient notamment des prêts hypothécaires aux Turcs possesseurs de villages. Souvent il arrivait que ces emprunteurs ne pouvaient rembourser le capital, ni même payer les intérêts et nos Français n'éprouvaient aucun obstacle à faire vendre leurs terres ou à s'en rendre fermiers. En 1744 on vit même un négociant de Coron, Léotard, devenir propriétaire d'un village, en obtenir l'investiture de deux agas qui en étaient les seigneurs, y faire construire des magasins et des hôtelleries et en jouir paisiblement jusqu'à sa mort
(1) On disait aussi le royaume de Candie, le royaume de Chypre.
(2) Sur le commerce de Morée, voir, par exemple, le mémoire du !"• mars 1751 (Aff. ctrang. Mém...
en 1747. Son cas ne fut pas unique. Dans les paj's plus anciennement et complètement turcs, pareille spéculation n'eût pas été possible et, d'ailleurs, le consul d'Ami rat la trouvait abusive (Ij.
Malgré son importance croissante, l'échelle de Morée n'eut jamais qu'une organisation incomplète et instable. Pendant toute la première partie du xviii*' siècle, les deux villes voisines de Coron et de Modon, placées aux extrémités Sud-Est et Sud- Ouest de la presqu'île messénienne, virent le consul de France hésiter sur le lieu de sa résidence et lurent alternativement choisies. Le premier. Maillet (2), comptait même se fixer à Patras, siège alors du seraskierat. Le second, Clairambault, préféra le séjour de Modon, bien que les marchands fussent tous fixés à Coron. Son successeur, d'Amirat, reçut en 1750, du ministre Rouillé, l'ordre d'habiter dans celte dernière ville auprès de la nation, mais, tantôt il se plaignait de l'air pernicieux et trop humide, tantôt il prétextait la difficulté de trouver une maison consulaire convenable ; ce n'est qu'en 1752 que Coron devint définitivement le siège du consulat.
Dès le début, bien avant l'institution de ce titre par l'ordonnance de 1781, le consul de Morée étail qualifié couramment de consul général à cause des nombreuses petites échelles de son déparlement où il avait la liberté d'établir des vice-consuls. Rien de plus précaire que l'existence de ces petits vice-consulats créés suivant les circonstances et les vues changeantes des consuls. Il s'agissait pour eux d'assujettir les capitaines provençaux au paiement des droits de l'échelle et à leur surveillance. Or, les multiples ports de la Morée leur offraient toutes les facilités d'y échapper et il sutfisail parfois que le consul établît un agent dans l'un d'eux pour en faire fuir les navires.
(>oron, résidence délinitive du consul et delà nation à l'entrée du golfe de Messénie, avait pour rivale, au fond même du golfe, la ville alors secondaire de Calamata. Le consul surveillait
(1) Uttre du 20 août 1748. AA, 24S
(2) C«)n.nul!i de Morée : Joseph Maillet. 1710-1717 ; Maillet fils, 1718-1720 ; de Clairambault, 1720-1740 ; (l'Ainirat. 1747-17.')7 ; 0. Maj,'y, 17.^7-1702 ; Lcmnirc. 17W-1770 ; Amoieux. 1772 1779 ; Guy de Villeneuve. 1779-1780; (fainaiit fonctionn: de ChAteauncuf, 17K1-17K.3: lUaussier, 17K4| ; Taitbout, 1785- I/U.'}. — V. Hoppc. Le contiiliil g^nhal de Morée cl ses (lépen(l<tnres. (Hev. des étudcH Krrcquen, 1907, p. 1K-.'J7). !.,a eurieusc relation de Ve\\cnrin(liel(ition dit iti))/iiffr dtt Kieiir de l'ellef/riii tlnnu le ro//(it(r;te de Moièe. Marseille, 1722, in-12), Kujetlr II caution, vnt remplie d'anecdotes plus ou moins scandaleuses sur .Maillet, le chevalier Roze 0t d'autres vlce^counuls ou marchands de Morée.
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à la fois les deux ports, ainsi que celui de Modon qui n'eut qu'accidenlellenient des vice-consuls, tel en 1717-1719, le chevalier Roze qui, rentrant à Marseille, allait s'illustrer pendant la peste. Au nord de Modon, Navarin, l'ancienne Pylos, semblait d'abord assez rapprochée au consul Clairambaull pour rester sous sa surveillance directe, mais il y mettait bientôt un vice-consul auquel la cour accordait le modeste subside annuel de 25 piastres. Mistra, dans l'ancienne plaine de Sparte, aurait mérité selon lui un vice-consul, si les soies et les kermès ou graines de vermillon de la Laconie avaient été plus recherchées par les Français. Clairambaull se contentait d'y placer un agent grec. lien usait de mêmeàNapIes de Malvoisie(Monembasia) ; puis, en 1725, on trouvait un moment à Mistra et à Malvoisie deux vice-consuls français, ce dernier avec 50 piastres d'émoluments (1). En remontant vers le golfe de Palras des bâtiments venaient charger en fraude à Larcadie (Arkadia, anc. Kyparissa), au sud du golfe d'Arcadie, à Clarence (Glarentsa), sur la côte d'Elide en face de Zanle. Même, en 1749, un ancien négociant de Smyrne sollicitait de Maurepas la permission d'établir un comptoir et un facteur dans la première de ces places.
Les seuls vice-consulats durables et plus importants furent ceux des deux villes les plus considérables et les plus commerçantes de la Morée, Patras et Naples de Romanie (Nauplie). Patras exportait déjà en grande quantité ces raisins de Corinthe qui devaient faire sa forluneauxix^ siècle. Tandis que les Anglais en faisaient une énorme consommation dans leurs puddings, les Français ne les employaient qu'en pharmacie. A la fin du xviii* siècle la production, d'après Félix de Beaujour, pouvait monter à dix millions de livres, la vente à huit millions L'Angleterre en achetait les 5/8 ; la Hollande, les Étals-Unis et le Danemark 2/8 ; le reste était partagé entre la France et l'Italie. En face Patras, au nord du golfe, Missolonghi voyait assez souvent des bâtiments français venir prendre des chargements de blé. Cette ville était réclamée h la fois parles consuls de Patras et ceux de Larta en Albanie, Maurepas avait donné raison au premier en 1725 et la
(1) Au siul de la Laconie, l'île de Cerigo était restée vénitienne. De père en fils, des Grecs, les Livery y exercèrent avec zèle les fonctions consulaires. Voir leur correspondance AA, 294. — Pellegrin [Rclalion, p. 31-32;, en 1719, mentionne des vice-consuls franijais à Modon, Coron, Calama, Naples de Homanie, le consul Maillet étant à Fatras ; en 1720, Clairambault, d'après lui, eu place au à Mistra (p. 11).
Chambre était du même avis en 1736 ; cependant le consul de Larta finit par avoir raison et établit même un vice-consul à Missolonghi (1).
Du vice-consulat de Patras dépendait tout le golfe de Lépante, dont l'entrée n'était plus interdite aux bâtiments chrétiens comme au xvii^ siècle. Toutefois, la liberté du commerce y restait précaire, puisqu'en 1775 Saint-Priest jugeait bon de solliciter un commandement de la Porte, qui renouvelait aux Français la permission de faire pénétrer leurs navires et d'acheter toutes sortes de denrées, même des graines. Salone, l'ancienne Amphissa de Phocide, Livadie en Béotie et Vostitza(Aegion), sur la côte d'Achaïe, étaient des marchés connus des Français. Même à plusieurs reprises, un marchand français s'établit à Salone ; on retrouve plus tard l'un d'eux, Aubert, consul à Negrepont en 1735, à Athènes en 1744. Malgré l'importance de Patras, Sartine voulut supprimer le vice-consulat en 1780. La même raison d'économie avait décidé Maurepas à supprimer celui deNauplie dès 1743. La Chambre du commerce avait, d'ailleurs, protesté depuis longtemps contre la dépense inutile de ces vice-consulats.
Au xvii** siècle tout le golfe de Lépante et Patras même étaient considérés comme faisant partie du département du consulat d'Athènes exercé par une famille d'origine corse établie dans le pays, les Gaspari. L'un d'eux se plaignait à la Chambre en 1730 qu'elle eût enlevé à sa juridiction des dépendances comme Thèbes, Livadie, Salone, spécifiées dans ses lettres patentes et dans son barat et confirmées par l'ambassadeur Bonnac, lors d'une contestation avec le premier consul de Morée, Maillet. « Vous n'avez, disait-il, aucune plainte contre moi pour me rencoigner dans une simple Athènes qui avait autrefois et la Morée et Nègrepont et qui ne me rend pas de quoi entretenir les Puissances du pays (2), » Le consulat d'Athènes, nprès avoir été diminué, semble même être resté assez longtemps vacant au milieu du XVIII* siècle. C'est sur la demande de la Chambre que Praslin accorda de nouveau le brevet de consul sans honoraires à Louis- Marie Dimitri de Gaspari en 17G4.
Celle nomination suscita une de ces querelles caractéristiques
(1) AA.28:>ct mi
(2) lu juin 1730. AA, 'Mb. ■- Kii 17:i.'{ c'est le consul do Négiepoiit qui revendique le golfe de Lépuiite (A-pendtinl une dccihiun du Conseil de marine du 24 Juin 1720 l'uvuit attribué mu connulut de Morée.
TURQUIE d'eUROPE, ADRIATIQUE ET MER NOIRE 623
qui jettent un jour curieux sur la vie et les mœurs du Levant. Un négociant marseillais, Cayrac, connu depuis longtemps à Nauplie, Négreponl et Athènes, convoitait le consulat. Il mit tout en œuvre sur place, à Constantinople, à la Cour, pour empêcher Gaspari d'en prendre possession. Il soutenait que celui-ci, possédant des biens fonds dans l'Attique, devait êlre considéré comme raïa et le faisait revendiquer comme tel par le cadi. Les primats ou notables d'Athènes étaient divisés en deux camps. Gaspari faisait attester devant le cadi, par ses partisans plus nombreux et par le supérieur des capucins d'Athènes, qu'il avait été bien reçu des Puissances et de la population et qu'il était considéré comme Français. Il invoquait les services de sa famille : son bisaïeul avait obtenu de Louis XIV la permission d'avoir une fleur de lys dans ses armoiries ; son grand-père avait régi le consulat pendant trente-quatre ans ; un de ses oncles avait été consul à Mételin ; un autre résidait à Marseille pensionné par le roi. Vergennes se montrait insensible à tous ces arguments; piqué de n'avoir pas été consulté pour cette nomination et circonvenu par les amis de Cayrac il était entré dans son jeu. Il relusa de solliciter le barat de la Porte pour Gaspari, déclara qu'il ne pouvait se soustraire à la condition de raïa et lui défendit de remplir les fonctions consulaires avant d'avoir reçu les ordres de la cour. Cependant la Chambre soutenait Gaspari ; elle eut raison de l'ambassadeur qui dut envoyer le barat. Tout semblait fini, mais Cayrac refusa de se soumettre. Il affectait de passer devant la maison consulaire précédé par deux janissaires et suivi de son chapelain pour aller rendre visite aux Puissances. Puis il se procura une patente de consul de Suède. Son frère cadet établi à Négrepont suivit son exemple et les quelques Français de l'île se mirent sous leur protection ; un de leurs gens. Maillet, se proclama consul delà nation danoise. Prolonger ce coup de tête n'était guère possible, car, renoncer à tout commerce avec la France c'était la ruine assurée. Grâce à la protection de Vergennes, les Cayrac revendiquèrent de nouveau leur qualité de Français, mais, ni l'intervention de l'ambassadeur, ni celle de la Chambre, ni celle de M. de la Clue, commandant des chebecs du roi, ne purent les amener à reconnaître Gaspari comme consul. Enfin les frères Cayrac allèrent s'établira Tripolitza ou on les trouve en 1778 à la tête du premier comptoirétabli sans doute dans la capitale de la Morée. Débarrassé de ses ennemis, le consul d'Athènes avait d'autres
G2i LES RÉSULTATS
soucis ; par un renversement complet de l'ancien étal de choses, le consul général de Morée voulait maintenant considérer Athènes comme appartenant à son département. En 1774, Gaspari fut assujetti à lui rendre des comptes, mais l'indépendance de son poste était réservée. Enfin, une dépèche du ministre du 27 avril 1789 statuait in extremis que, contrairement à cette ordonnance, le poste d'Athènes resterait distinct du consulat général. Le consul d'Athènes n'était pas sans occupations. Il arrivait que plusieurs bâtiments français venaient à la fois charger des huiles au port Pirée. Pendant la guerre turco-russe et celle d'Amérique, il eut très souvent à s'occuper du ravitaillement des bâtiments du roi qui venaient relâcher ordinairement à la Mandri sur la côte Sud-Est de l'Attique, en face de l'île de Makronisi. Il recevait parfois leur visite et leur obtenait l'accès de la citadelle, l'ancienne Acropole, dont les Turcs permettaient difficilement l'entrée. Il se faisait aussi le cicérone des voyageurs français ou étrangers ; c'est ainsi qu'il pilotait à deux reprises Choiseul- Gouffier en 1774 et en 1784, l'académicien Villoison en 1785.
Privé des anciennes dépendances de son consulat, Gaspari essayait encore d'étendre sa juridiction sur le port de Négrepont. Celle-ci, place la plus forte du Nord de la Grèce, avait un pacha à trois queues dont l'autorité s'étendait sur l'Attique, la Béotie et le golfe de Lépante. On vantait l'abondance et l'excellence des blés et des huiles de l'île. Dans la première moitié du xvni« siècle, des vice-consuls nommés par l'ambassadeur s'y étaient succédé régulièrement en regrettant que des marchands ne vinssent pas s'y établir (1). Le poste avait été supprimé avec les consulats de l'Archipel en 1756. Cependant, après 1770, plusieurs Français y résidaient. L'un d'eux, Maillet, ami des Cayrac, qui résidait dans l'île depuis 1745 environ, reçut de l'ambassadeur un barat de consul en 1774 et le consul général de Coron, Amoreux, lui expédiait en 1778 un brevet le reconnaissant comme son agent. C'était peut-être un épilogue de la fameuse lutte des (Cayrac et de Gaspari. Celui-ci avait pu se maintenir et garantir l'indépendance du consulat d'Athènes, mais Négreponl lui échappant était rattachée à la Morée (2).
(1) Mémoire sur le commerce de N/>grepoi)t, 23 décembre 1728. AIT. étnuig. Mém.
(2) PrttiiçniH étnl>lh cii Morée en 1704: 2K n (loron, 11 à Modoii, 1 A Nuvuriu, 4 à Piitrii», 2 ft \'olHticlic, 1 il Siilone (AIT. étrang. Mcm. et doc. Turquie, 7, fol. 138-145). Cet état, dressé pnr In Cliainlirc, omet Athènes, Négrepont, Naples de Romanie.
TURQUIE d'eUROFE, ADRIATIQUE ET MER NOIRE 625
Par suite de la inulllplicilé des petites marines où les denrées descendaient des vallées et des plateaux de l'intérieur, les négociants étaient souvent obligés d'avoir recours à de nombreux petits bateaux grecs qui en faisaient la cueillette et les rassemblaient dans les principaux ports, où les bâtiments français pouvaient prendre des chargements complets. « Pour mettre ces denrées à couvert des déprédations des corsaires, écrit d'Amirat en 1753, le consul a soin démunir les patrons des bateaux de patentes de sa part qui annoncent que l'expédition en est faite pour le compte des négociants français et il arrive très rarement que les corsaires armés sous le pavillon de Malle, de Savoie et de Monaco, qui sont presque les seuls dont les hostilités soient à appréhender dans cette circonstance, n'aient pas les égards nécessaires pour une semblable propriété et pour les titres authentiques qui servent à le constater (1). a C'est ce système qui permettait aux Français de ne pas multiplier leurs établissements ; même il s'en fallait que tous les ports fréquentés par les capitaines provençaux eussent des comptoirs. A Patras, à Nauplie même, les vice-consuls restèrent longtemps seuls ; leurs faibles émoluments de 250 piastres ne suffisaient seulement pas aux présents qu'ils étaient tenus de faire, mais ils avaient la liberté de négocier. A Coron, resté le centre de l'échelle, autant sans doute à cause de sa situation que de l'importance du marché local, la nation ne fut jamais nombreuse. Elle comptait six négociants en 1722, presque tous nouvellement arrivés ; leur chifTre n'augmenta pas. 11 n'y avait que cinq maisons en 1770 et on ne put jamais organiser les élections annuelles de députés comme dans les anciennes échelles. Il est vrai que la Chambre protestait en 1771. « Il y a, écrivait-elle au ministre, des députés à Chypre, à Tripoli de Syrie, qui sont des échelles d'une bien moindre considération que la Morée. » Un député était nommé, en effet, pour la première fois en 1772. En 1763, les appointements du consul avaient été réduits de 9.000 à 6.000 livres; proportionnellement à son commerce, la Morée était peut-être l'échelle qui coûtait alors le moins.
La guerre turco-russe, l'insurrection de Morée, puis la révolte albanaise portèrent un grave coup àce commerce. Coron, Modon, Patras, furent abandonnés par les Français en 1770, non sans de grands risques. Quelques-uns y étaient revenus dès 1771, mais
(1) AfT. étrang. Mémoires.
ce n'est qu'en 1773 qu'on décida de ramener un nouveau consul avec apparat. Amoreux, sur une frégate du roi commandée par le chevalier de la Brillanne, ne fit que toucher à Coron où les agas le reçurent avec grand empressement. Mais la maison consulaire et celles des marchands étaient en ruines, tout le quartier en dehors du château ayant été détruit par les Maïnotes. Naples de Romanie, où s'était retiré le pacha da Tripolitza devant l'invasion albanaise, devint la résidence du consul et d'une partie des marchands, bien qu'il fût difficile aussi de s'y loger. Au moment où de Tott y visitait la nation, en 1778, Gaspari écrivait d'Athènes qu'il restait presque seul dans la ville: par crainte des Albanais qui envahissaient l'Atlique, les habitants avaient fui à Salamine ; les Turcs s'étaient enfermés dans la citadelle (1). Ce n'est qu'en 1785 que le consulat fut rétabli à Coron. Le nouveau consul, Taitbout, en annonçant son arrivée à la Chambre, expliquait qu'il avait dû débarquer dans cette ville parce que la maison consulaire de Naples de Romanie n'était plus qu'un amas de ruines et qu'il était impossible de s'en procurer une autre.
Le commerce n'avait pas encore tout à fait retrouvé son activité, puisque, pour les années 1786-1789, la moyenne des achats français n'atteignitque 1.755.000 livres. Leshuilesétaient devenues comme à Candie l'objet fondamental du trafic, puis ces cuirs du Levant désignés sous le nom de cordouans. Les blés, les raisins secs, les laines, les soies, les suifs tenaient ensuite le plus de place dans les achats français. Sans être devenue le Pérou du Levant, la Morée pouvait fournir des chargements variés (2;.
Mais le pays restait pauvre et les produits des manufactures de France n'y trouvaient pas un large débouché. La Morée était l'une des échelles où la balance du commerce était le plus défavorable à la veille de la Révolution. D'ailleurs, les ventes de draps avaient été sans doute gênées par l'arrêt du Conseil du 17 octobre 1711, qui interdisait d'en porter ailleurs que dans les
(1) Voir Obtervutiont «iir l'état actuel de la Morée, par Guy de Villeneuve, consul général, jaiiv. 178(). Arcli. nat mar. W, 440.
(2) Achats pour les années 1787-178«.» : Total : 5.414 00() livres ; huiles, '2.913.000; cordouans, 939.000; raisins de Coriiitho. 377.000 ; Inincs, 288.(K)0 ; hiés, 253.000 ; »oics, Ti'iAHH), suifs, I5(5.<KM(; peaux de lièvres, ()8.000. - Au début du xviil* siècle, IcN tanneurs de Venise et d'Anccuie employaient cluuiiie année plusieurs chargements d'avelanes, calotte du jjland de ehêne, et les Italiens consommaient aussi do grandes quantités de fromages de Murée.
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ports de Morée où des vice-consuls étaient établis (1) et qui ordonnait de les vendre à des prix fixés proportionnellement à ceux de Salonique, Dans le même but de ne pas nuire à cette dernière échelle, toute importation de draps était interdite à Négrepont, qui recevait de Nauplie ses marchandises de France. D'après les statistiques de la Chambre, les ventes françaises n'avaient été que de 233.000 livres pour la période 1776-1787 ; le consul n'accusait que 354.000 livres en moyenne pour les quatre années 1782-1785. Il est vrai que les désastres causés par l'intervention russe en 1770 avaient exercé leur influence néfaste surtout sur les importations. La situation avait été meilleure auparavant, puisque, pour les années 1763-1767, les Français avaient écoulé en moyenne pour 497.000 livres de draps (2).
Janina, capitale de l'Albanie et grand marché du Sud de ce pays, était séparée de la côte par les montagnes, tandis que la vallée voisine de l'Arta lui ouvrait au Sud une voie commode vers le grand golfe du même nom. La ville de Larta (Arta), son débouché maritime, offrait peu d'avantages au commerce, puisqu'elle était sur le fleuve, à quinze milles de sa marine sur le golfe. Il fallait organiser des convois pour y transporter les marchandises. Un consulat y avait été créé, en 1701 ou 1702, mais le commerce français n'y fut bien établi que par l'initiative du troisième consul, le chevalier Dubroca (1705-1714) et de son fils. Le premier avait obtenu déjà de sérieux succès (3) quand, à sa mort, le consulat resta vacant pendant plus de dix ans. Un riche négociant grec de Janina, qui avait servi de drogman, chargé de l'intérim par Bonnac, ne vint même pas résider et ne sut pas mainlenir les avantages négociés par Dubroca avec les Turcs et les autorités vénitiennes des îles Ioniennes, jalouses de notre établissement au milieu de leurs possessions.
Quand le fils reprit, en 1725, l'œuvre de son père, la situation était devenue plus difficile, puisqu'en vertu du traité de Passarovitz les Vénitiens étaient restés les maîtres de la forteresse de Prevesa, qui commandait l'entrée du golfe, et avaient la préten-
(1; Va négociant est autorisé à aller résider à Salone en 1750, à condition de ne pas recevoir de draps.
(2) Ventes pour les cinq années 1763-1767 : di-aps, 2.485.000 livres ; café, 589.000 : sucre, 308.000 ; étoffes or et argent, 166.000; indigo, 151.000 : caragroux, 123000; cochenille, 47x00.
(3) Voir mon volume sur le xvu» siècle, p. 440-442.
tion de aire payer des droits de douane aux bâtiments français qui y entraient. Grâce à son énergie et à l'appui de l'ambassadeur d'Andrezel, Dubroca put mettre à la raison les commandants locaux qui se montraient fort mal disposés et venir à bout des prétentions des Vénitiens de Prevesa. Il travaillait en 1726 à l'érection d'une église latine. En même temps, il établissait à l'entrée du golfe un pilote qui, moyennant deux ducats, évitait aux bâtiments le danger de s'échouer sur les bas fonds, tandis qu'à la marine de Larta une sorte de môle, établi à ses frais, facilitait leurs opérations. On put donc venir charger sans difficulté les blés, principal produit d'exportation, et les tabacs destinés à l'Italie, que le premier Dubroca appelait le pain quotidien de l'échelle. Son (ils parlait aussi des cires, soies, laines, colons, kermès, cordouans, peaux de bœufs de l'Albanie. Les Vénitiens n'avaient pas renoncé à contrarier ces progrès. Ils encourageaient des négociants grecs à détourner le commerce de Janina vers la Saillade (Sagiada), où on avait vu un moment un viceconsul français, Prevesa et les autres petits ports en face de Corfou. Le provéditeur de cette île offrait des facilités aux bâtiments qui allaient y prendre des chargements. Villeneuve avait été chargé d'intervenir à la Porte en 1740. D'autre part, Maurepas, dérogeant au règlement d'octobre 1727, accordait aux marchands albanais la permission de prendre un intérêt d'un quart sur les bâtiments français d'une portée inférieure à 1200 quintaux, les seuls employés au commerce d'Italie en Albanie. Mais le consul de Larla se plaignait encore en 1751 de la concurrence des Grecs munis de patentes de consuls de Hollande ou de Toscane. En dehors du développement du commerce, le consul de Larta était encore occupé du soin de rapatrier en France les soldats déserteurs des troupes vénitiennes ou impériales ; mais, après les traités d'Utrechl et de Passarowitz, leur passage lui donna beaucoup moins d'occupation que pendant les guerres précédentes.
La mort de Dubroca (1736) faillit compromettre les heureux débuts de l'échelle de Larla, mais Maurepas accueillit favorablenient, en 1738, le projet d'établir deux maisons en Albanie, à Janina el â Larla. avec un consulat et un vice-consulat. L'inspecteur du commerce Icard lui chargé d'en aviser les négociants de Marseille. Un sieur Boulle, négociant de Salonique, avait fait déjà de» entreprises de ce côté; ses offres furent agréées et Maurepas le nomma consul de I/arta, tandis que Villeneuve était chargé
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d'obtenir de la Porte les commandements nécessaires pour favoriser les établissements qu'il se proposait de faire en Albanie. Les débuts de Boulle furent heureux; il achetait de grandes quantités de blés et se tlaltait de débiter beaucoup de ces draps façon de Venise qu'on imitait à Lodève, mais il ne lit pas l'établissement attendu à Janina. Son consulat fut terminé par une catastrophe inexpliquée : après vingt-quatre ans de séjour Boulle se fit musulman en 1763. Heureusement Vergennes nommait immédiatement à sa place le négociant Julien, l'ancien vice-consul de Dubroca à Missolonghi, que les mauvais traitements du vaïvode avaient obligé de partir en 1745 et qui venait de résider dix-huit ans à Négrepont. I^a traite des blés prenait une certaine activité par les années d'abondance. En 1773, dix bâtiments étaient chargés de blés pour Marseille, tandis que des Triestins et des Napolitains, nolisés pour Livourne, en enlevaient douze à quatorze chargements. En dehors du consul, un négociant, de la Salle, s'était risqué le premier à fonder un comptoir. En 1785 il faisait le voyage de Paris pour avoir une décision du gouvernement au sujet de la proposition qu'il faisait de fournir des bois d'Albanie pour l'arsenal de Toulon. Mais la concurrence des Grecs du pays compromit le succès de son entreprise. Ils avaient eu l'initiative de leur côté d'établir des facteurs à Marseille et ils faisaient venir directement la cociienille, l'indigo, le sucre. D'après la constitution du commerce du Levant c'était un trafic illicite ; aussi fut-il vite signalé à la vigilance de la Chambre et de l'inspecteur du commerce, de Guendreville, en 1774.
Salonique, la Morée, Larta, c'étaient des champs nouvellement défrichés comme disait la Chambre du commerce. La première occupation de ces échelles remontait aux dernières années de Louis XIV, mais l'expansion commerciale fut l'œuvre du XVIII* siècle. Au nord de l'Albanie, pénétrer dans le « golfe Adriatique » c'était empiéter davantage sur l'ancien domaine de Venise ; ces pays ignorés tentèrent les ministres de Louis XV et les ambassadeurs, plus que les négociants. Dans l'Adriatique même, Venise, à son déclin, voyait grandir l'activité de rivales anciennes ou nouvelles, Ancône, Raguse, Trieste; rien ne dut paraître plus déplaisant à la vieille république que les efforts des Français pour s'établir sur les côtes orientales de cette mer, dont le commerce lui avait longtemps exclusivement appartenu.
Boulle, négociant de Salonique, avait fondé un premier établissement à la Vallonné (Avlona), le port du nord de l'Albanie, Ses facteurs étaient peu en sûreté et les commandements de la Porte, obtenus par Villeneuve, ne leur servirent pas beaucoup « par le peu d'obéissance que ces peuples rendaient au Grand Seigneur. » Quand il devint quelques années après consul de Larta, un des principaux soucis de Boulle fut de soutenir le nouveau comptoir que l'ambassadeur déclarait absolument nécessaire à l'économie du commerce d'Albanie. Il y envoya aussitôt (1738) un vice-consul. Villeneuve avait obtenu au nom de celui-ci un barat de la Porte pour Durazzo ou pour la Vallonné. Les Puissances de cette dernière ville témoignèrent beaucoup de contentement qu'elle eût été choisie et les nouveaux facteurs vécurent d'abord plus tranquilles, occupés surtout à acheter les huiles, denrée la plus abondante du pays. Le comptoir de la Vallonné dura-t-il jusqu'à l'apostasie du consul Boulle (1763) ? Quelle qu'ait ét^ sa durée, il ne fit guère parler de lui.
Avant d'être délaissée pour la Vallonné, Durazzo, tout au Nord delà côte d'Albanie, avait vu arriver en 1699 son premier consul français, chargé surtout d'acheminer par terre, à l'occasion, les paquets de la Cour destinés à l'ambassadeur, quand la voie de mer était peu sûre. En 1729, Villeneuve avait chargé le chevalier Dubroca de destituer du consulat de Durazzo un sieur Roza et de tâcher de trouver quelque honnête homme à mettre à sa place. Roza avait été destitué mais le consulat était resté dépourvu.
Quand, en 1737, Maurepas fit défendre de vendre en Italie des draps propres aux échelles du Levant, deux maisons de Marseille, qui pratiquaient depuis longtemps ce trafic, protestèrent auprès de la Chambre du commerce. Comme principal argument elles faisaient valoir qu'une grande partie des draps vendus à Livourne passait de là à Venise et Ancône, puis, traversant l'Adriatique, était consommée finalement dans la Dalniatie vénitienne et surtout dans les provinces de l'empire ottoman situées au nord de la Morée, où ils faisaient concurrence aux draps de Veni.se et à ceux que les Anglais envoyaient à Venise et à Livourne. Leur débit avait augmenté progressivement depuis vingt-cinq ans sans nuire en rien aux échelles de Saloniciue et de Conslanlinople (1). L'interdiction maintenue mil lin à ce
(1) HH, 70. Mémoire du 6 juin 1757.