TURQUIE D'EUROPE, ADRIATIQUE ET MER NOIRE
premier commerce indirect. Deux ans après, David, directeur de la manufacture de Pennaulier, avait obtenu du ministre la permission de vendre des draps à des marchands italiens pour les porter à Raguse. On apprit qu'ils avaient été expédiés dans la Bosnie et dans la Dalmatie turque et la permission fut retirée. Ces parties ignorées de l'empire ottoman paraissaient encore hors de la portée de notre action ; cependant Maurepas avait eu le souci cette fois de maintenir le principe du monopole des marchands français pour la vente de nos produits chez les Turcs.
Dix ans après, malgré l'opposition de la nation de Salonique, qui prétendait étendre ses opérations jusque-là, le ministre accueillait avec faveur, en 1748, le projet de notre consul à Venise, Leblond, pour « ouvrir un commerce en Dalmatie, Bosnie, Servie, Belgrade.» La Chambre du commerce consultée soutint les marchands de Salonique mais fut d'avis qu'on pouvait essayer. La maison marseillaise Lioncy et Gouffre, sur laquelle, quelques années plus tard, le fameux procès des jésuites allait attirer l'attention, fit des propositions. Elle offrit de faire passer en Bosnie et en Serbie cinquante ballots de drap et dix de soie, par Raguse, Spalatro ou d'autres ports vénitiens; pour encourager leur essai, le monopole de la vente leur fut accordé sur les côtes de l'Adriatique. En 1749, les cinquante ballots étaient expédiés par Venise, marqués d'un plomb spécial, ayant d'un côté les armes de Marseille avec le millésime de l'année et de l'autre le nom Albanie
Au même moment, l'ambassadeur des Alleurs envoyait au ministre un Mémoire sur le commerce de Bosnie et proposait la création d'un consulat à Sarraio (Serajevo). En 1750, ce nouveau projet était soumis à l'étude du Bureau du commerce et de l'intendant de Montaran. Les commissaires du Bureau furent d'avis de profiter des nouveaux débouchés qu'on faisait espérer et de continuer les envois de draps par la maison Lioncy et Gouffre, en attendant la création du consulat de Bosnie remis à plus ample examen. Le Bureau recevait sur ces entrefaites un second mémoire plus circonstancié du consul Leblond qui appuyait les vues de des Alleurs. Mais le ministre écrivait à l'intendant Montaran, le 5 mars 1753, que les essais des sieurs Lioncy et Gouffre en Bosnie n'ayant pas eu le succès qu'ils en attendaient, le projet de consulat restait en suspens (1).
(1) Arch. nat. mar., B', 190, 192, 198.
Les vues du ministre s'étaient tournées vers Raguse. Cette pelile république, demi-vassale des Turcs, placée sur les confins de l'Albanie, de la Bosnie et de la Dalmatie vénitienne, étonnait alors les grandes puissances par l'aclivité de ses armements maritimes. Mais ses babitants, sans capitaux, moins entendus au grand commerce, ne savaient pas tirer tout le parti possible de l'excellence de leur situation pour faire de leur ville le débouché des provinces Nord-Ouest de l'empire turc (1), La France n'y était représentée que par un consul indigène et aucun de ses marchands n'y avait résidé avant que Paul d'Hercullez (2) ne fût venu s'y établir en 1740, bientôt suivi d'un autre Marseillais, Eydoux, qui s'appliqua exclusivement au commerce des bois de construction qu'il vendait en partie à l'arsenal de Toulon. D'Hercullez, en butte aux vexations, sollicitait la protection du ministre et lui affirmait que le commerce pourrait se développer s'il y avait un consul français ; la Chambre du commerce appuyait sa demande en 1749. Mais ce n'est qu'en 1753, après l'abandon du projet de Serajevo, que le Bureau du commerce s'occupa de celui de Raguse. L'ambassadeur des Alleurs dut encore fournir un mémoire; enfin, le consulat fut créé en 1758. Celte fois la Chambre avait été nettement défavorable. Suivant elle, il n'y avait à Raguse aucune facilité pour établir un commerce quelconque et pas de quoi charger une tartane (3).
Le premier titulaire du consulat, un des membres de la dynastie consulaire des Lemaire, plein de zèle et d'intelligence, envoyait bientôt à la Chambre des renseignements plus optimistes et fort goûtés sur un pays tout à fait inconnu des Marseillais. Rensei-
(1) « Les Uagusais ont joui presque seuls pendant longtemps du commerce de la Bulgarie. Ils avaient fondé des établissements considérables à Rousdjouk et à Sophie et dans divers autres endroits, mais ces établissements sont entièrement tombés. Il n'y a plus personne à Sophie et, quand j'ai passé à Kousdjouk, au mois de février 175S), il n'y avait plus que trois ou quatre maisons ragnsaises qui vivaient assez mesquinement et ne paraissaient pas faire un grand commerce. » Feyssonnel, Traité aur le commerce de la mer Noire- T. Il, p. 175-176.
('2; Tous les d'Hercullez signent iiins! leurs lettres et non d'Hercules. AA,
(3) * Il n'y n que quelques marchands de .lanicen Albanie qui, sous l'habit et en parlant l'idiome ragusais, s'avisent de passer tous les ans au nombre de ir> à W avec un fond de 4 à ^t.iM) piastres chacun pour aller se répandre dans la Servie, In Bulgarie, la Bouniiinle, la Vallachie et la Moldavie.. .. Ce commerce de BagtisedaDH le» provinces du (î. S. ne va pas A 1(H).()(H) piastres par ■n. > Mémoire envoyé au ministre de Moras, lU août 1707. IIH, l.
gnements difficiles à se procurer car, écrivait Lemaire, « ces Ragusais, ombrageux et craignant que les étrangers ne leur enlèvent le peu qu'ils font, usent d'une exlrême dissimulation pour cacher le secret de leurs opérations et font naitre tous les obstacles possibles contre ceux en qui ils supposent le dessein de les rivaliser. » D'après le consul, les Ragusais exportaient chaque année en Italie environ pour deux millions de marchandises des provinces turques : 900.000 livres de cires, 400.000 de cuirs, 400.000 de laines, 200.000 decordouans blancs. Ils ne rapportaient d'Ilalie que de l'argent, abandonnant aux Vénitiens et aux Allemands toutes les importations, notamment celles de leurs draps, seuls connus en Albanie, Bosnie et Serbie. Ces draps allemands étaient fabriqués à Aix-la-Chapelle; ils passaient par le Brenner aux foires de Bolziano (Bolzen) (1) dans le Tirol et de là à Venise ou Ancône. Un marchand turc de Bosnie, rencontrant par hasard le consul, lui avait demandé avec instance des draps français en lui assurant qu'ils seraient toujours préférés. On était en pleine guerre de Sept ans ; Lemaire espérait qu'à la paix des négociants plus solides el plus entreprenants qu'Eydoux et d'Hercullez viendraient donner l'essor à l'échelle deRaguse.
Mais Venise s'était alarmée des projets français et y parait habilement par un coup droit. En 1762 elle déclarait port franc Spalatro rivale de Raguse. Les marchandises turques exportées par ce port ne pouvaient auparavant êlre transportées qu'à Venise et n'avaient aucune douane à payer avant leur arrivée dans cette ville. La liberté fut accordée de les charger pour tous pays avec la même exemption de droits. Or, Spalatro étant en outre plus rapprochée que Raguse des lieux de production devait fatalement êlre préférée par le commerce turc. En vain les Ragusais essayèrent-ils de parer le coup en suggérant au pacha de Bosnie d'établir une douane sur les marchandises qui abandonneraient l'ancienne route de Raguse pour prendre celle de Spalatro. Fuis, la paix signée, la Bosnie fut ravagée par une cruelle peste en 1763 et 1764 ; d'autre part les forbans dulcignotes et autres rendaient la navigation dangereuse dans ces parages. Par dessus tout les Ragusais montraient les dispositions les moins favorables. C'en était assez pour décourager les négociants et la Chambre du commerce d'abord favorable à l'entreprise de Raguse.
(1) La dénomination encore italienne de Botzen est à remarquer.
En effet, à la suite de chicanes multiples, on avait vu arriver à Versaille un franciscain député de Raguse, chargé de rejeter sur le consul Lemaire toute la responsabilité des difficultés et de demander son rappel. Le ministre avait cru devoir lui donner satisfaction ; Lemaire, nommé au consulat de Morée, avait eu pour successeur Prévost, choisi « comme un sujet d'un caractère doux et conciliant ». Celui-ci proposait un nouveau plan d'action en 1765 ; pour mettre fin au mauvais vouloir desRagusais, il fallait négocier avec leur république un traité de commerce. Cependant on avait appris bientôt que les accusations portées contre Lemaire n'étaient qu'un tissu de calomnies et de noirceurs ; puis Prévost était en butte aux mêmes manœuvres indignes. Le détail contenu dans ses lettres paru si révoltant que le roi jugea à propos de donner des marques de son indignation. Le prince de Listenois, commandant l'escadre de la Méditerranée, détacha deux frégates, la Sultane et la Chimère^ commandées par de Grasse Briançon et le chevalier de Tressemanes, qui vinrent séjourner dans le port de Gravosa pendant l'automne de 1766 et entamèrent une négociation sans grand résultat. De Grasse fut accusé de faiblesse et ses représentations menaçantes au gouvernement ragusais n'eurent qu'un efiet momentané. Aucun négociant ne fut donc tenté d'aller à Raguse et la Chambre, définitivement liostile, demandait à Praslin la suppression du consulat en 1767 (1). Le ministre, plus tenace, l'en rabrouait et lui répondait que, si notre commerce n'avait pas plus de succès, la faute en était aux Français de Raguse qui ne songeaient qu'à se nuire. En effet, les quatre Français de cette ville, Prévost, Eydoux et les deux frères d'Hercullez, Henri et Antoine, venaient de se diviser en deux factions à propos d'un nouveau venu, un artisan nommé Besson, qui avait tenté la fabrication des pâtes alimentaires. Le ministre et la Chambre recevaient en 1768 les accusations réciproques du consul et des d'Hercullez.
Survint la guerre turco russe qui jeta le désarroi dans la navigation et le commerce des Ragusais. Malgré les circonstances peu favorables, Desrivaux, successeur de Prévost mort en 1772, se donna beaucoup de mal pour obtenir des Ragusais les avantageK jugés indispensables pour le succès de comp-
(1) Il y «valt alorn un iiéj^ociant connut de Rngusc ft Marseille. PrasUn refuse de lui donner un nucccincur en ITCif). o S. M. veut que les places des consuls itnmgert ne soient rempliea que pur des étraugcrs. »
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loirs fiançais : libre transit des blés d'Albanie, suppression de la double douane payée par les Français sur les cuirs, les cires, les maroquins et les laines. Desrivaux avait sollicité et tait valoir des ordres de sa Cour. Les Ragusais n'omirent rien pour les faire révoquer. Ils firent agir leur chargé d'affaires, un ancien jésuite, l'abbé Boscowilch, puis, après l'avènement de Louis XVI, envoyèrent de Vienne à Paris un dominicain de leur pays, Ermedelli. Enfin le ministère reprit pour son comptée la fin de 1774 la négociation d'un traité de commerce (1). Le premier commis de la marine, de Saint-Didier, fut chargé de s'aboucher avec l'abbé Nicoly, chargé d'alTaires de Toscane, plénipotentiaire de M" de Raguse. Mais cette négociation de 1774 n'eut pas plus de succès que celle de 1766.
En définitive, les Ragusais, faisant plutôt le jeu des Vénitiens de Spalatro que le leur, réussirent à empêcher le développement des entreprises françaises dans leur ville. Desrivaux se plaignait fort des mauvais traitements qu'on accumulait pour le dégoûter du pays. Il déclarait ne pouvoir comparer le gouvernement de Raguse qu'à « un animal féroce à qui il faut nécessairement un frein. Les Turcs qui connaissent les Ragusais, ajoutail-il, ne les mènent jamais que le bâton à la main et ils en font tout ce qu'ils veulent. Mais comment faire entendre cette raison à la Cour ou plutôt comment lui donner les moyens de se faire obéir et de châtier ces républicains ; leur distance de la France et le rencoignement de leur pays sont des obstacles à ce qu il semble insurmontables(2).» Ce qui manquait en réalité c'était le prestige de la marine et de la puissance de Louis XIV. Cependant Eydoux et les d'HercuUez réussirent à maintenir leurs comptoirs. Ceux-ci, qui avaient commencé avec rien, avaient < trouvé moyen d'établir une bonne maison », comme écrivait Desrivaux. Ils faisaient le commerce ordinaire de Raguse avec l'Italie, mais aussi avec Marseille où ils envoyaient chaque année deux ou trois bâtiments provençaux chargés surtout de peaux de lièvre, de laines, de suifs et d'huiles (3). Leurs opérations auraient pris plus de
(i; Voir aux Atï. étrang. Décisions, 1774, uu Mémoire pour le conseil (p. 40- 57) qui fait l'iiistorique des difficultés éprouvées de la part des Ragusais.
(2) 9 avril 1774. AA, 289.
(3) Desrivaux envoie à Necker, le 10 avril 1789, les états du commerce faits en février et mars par la maison d'HercuUez : exportations à Marseille, 101.556 livres en peaux de bœufs, chèvres, suifs, laines; — importations: 71.657 livres en café et sucre. Arch. nat. F" 549.
développement, si les navires français eussent fréquenté davantage l'Adriatique. Mais ils étaient souvent obligés de charger sur des bâtiments étrangers dont les cargaisons étaient soumises à Marseille au paiement de la lourde imposition du 20o/o. Les quelques navires français qui paraissaient à Raguse étaient souvent affrétés en même temps pour Trieste. C'est sans doute à cause des opérations combinées dans les deux ports qu'un des d'Hercullez vint fonder le premier comptoir français dans le port autrichien en 1777.
Le long de la Morée et de l'Albanie, les îles Ioniennes, vestige des anciennes possessions vénitiennes, auraient ofïert au commerce français plus de ressources que les pauvres provinces turques voisines ; elles étaient riches et leurs huiles plus abondantes et plus renommées que celles de Candie. Mais, suivant les principes du pacte colonial, toutes leurs denrées d'exportation devaient aller à Venise, sous peine de la vie pour les capitaines. La domination vénitienne n'avait pas seulement rendu les îles inutiles pour les Français ; les provéditeurs de Zanle et de Corfou avaient fait tous leurs efforts pour gêner leur expansion en Morée ou en Albanie. L'hostilité des Vénitiens et de leurs sujets grecs s'était encore aflirmée dans toutes les guerres par l'armement de corsaires prenant les pavillons ennemis ou par les commodités de toutes sortes accordées aux autres. « Les îles Vénitiennes servent en général de refuge aux armements suspects qui inquiètent notre navigation, écrit la Chambre au ministre en 1771. C'est là que se forment les bandits et les forbans qui courent sur nos bâtiments. » C'est uniquement pour prévenir le retour de ces inconvénients, ressentis surtout dans les guerres de Sept ans et russo-turque, qu'un consulat général fut créé à Zante en 1775. La Chambre consultée avait fait sentir la nécessité d'avoir un agent d'aulorilô pour « demander dans l'occasion aux ofliciers de la République la détention des armements suspects » (1). Le consul général, par correspondance avec ceux de Morée el de la Canée, pourrait en outre donner d'utiles avis aux capitaines sur ces armements. De toutes façons les iles Ioniennes avaient donc gêné l'expansion française. L'histoire dn commerce dn Levant expli(]ue rocctipation de ces iles comme elle fait comprendre l'expédition d'I'igypte.
(1) Longue leMrc «lu ."i août 1771, BB, IS4. — AIT. étrang. Décisions, 1774, p. 166-169.
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Entièrement turque et jalousement fermée jusqu'ici à tous les Européens, auréolée du prestige des souvenirs de l'antiquité et du moyen âge, passé dont il ne subsistait rien (1), la mer Noire devait exciter beaucoup plus de convoitises que l'Adriatique. Aussi avait-elle hanté les rêves de Colbert en même temps que la mer Rouge. Ici aussi il s'agissait de rouvrir d'anciennes routes commerciales, de ramener vers Gonstantinople le nouveau courant de commerce asiatique que les Anglais et les Russes avaient attiré au Nord vers la Caspienne, la Moscovie et la Baltique.
Dans le premier quart du xvii^ siècle, les Vénitiens avaient dépensé beaucoup d'argent auprès des ministres de la Porte pour obtenir la permission d'y trafi«|uer et ils l'avaient obtenue. Mais, n'ayant pas voulu se soumettre à payer les mêmes droits de douane que les sujets turcs, ils virent le grand douanier, qu'ils avaient négligé dans leurs présents, se tourner contre eux et ruiner leur négociation. En vain ils avaient fait de nouvelles tentatives, otTert de payer toutes les douanes; ils n'avaient plus été écoutés (2).
Colbert avait inutilement tenté d'introduire la question de la mer Noire dans les négociations laborieuses pour le renouvellement des Capitulations en 1073. Cinq ans après, les Hollandais avaient été plus heureux; les articles 58 et 59 de leurs Capitulations de 1678 accordaient formellement à leurs marchands et à leurs navires l'entrée de cette mer. Mais les Hollandais n'avaient jamais joui réellement de ce privilège. Faute d'initiative ou impuissance ? Vergennes, cent ans plus tard, déclarait l'ignorer mais penchait pour la seconde hypothèse : « Je ne m'éloignerais pas de penser, écrivait il à Praslin, qu'une jalousie politique a rendu ce privilège inutile aux Hollandais. Les Russes ayant commencé à peu près vers ce temps à prendre plus de consistance, à gouverner les Tartares dont ils étaient auparavant les tributaires et à s'unir aux Polonais, la Porte peut avoir senti ce qu'elle avait à craindre des progrès de cette puissance, si, en lui facilitant les débouchés du commerce, elle lui ouvrait des
(1) Les pays de la mer Noire fournissaient seulement à Gonstantinople la plupart des denrées nécessaires à la consommation de ses habitants. A la belle saison cette mer était sillonnée par une multitude de petits bâtiments d'un très faible tonnage qui effectuaient les transports vers la capitale turque.
(2) Aff. étrang. Mém. et doc. Angleterre, 63, fol. 152.
sources de richesses (1). » En 1686 l'ambassadeur Girardin avait profilé d'un moment de cordiolilé dans les relations francoturques pour obtenir à des marchands français la permission accidentelle de faire sur les côtes de la mer Noire quelques chargements de bois de mâture et de chanvres, mais les Turcs avaient répondu à ses instances pour obtenir le droit de naviguer : « Le Grand Seigneur ouvrirait plutôt aux étrangers les portes de son harem. » Quelques années plus tard, Pierre le Grand avait cru pouvoir réaliser son rêve d'ouvrirà son empire une fenêtre sur la mer du Sud; le traité du Pruth, en la fermant, avait pour longtemps éloigné les Russes des rivages convoités. Tous les efïorls du XVII* siècle n'avaient donc pas réussi même à entr'ouvrir au commerce européen la grande mer turque.
C'est dans la Crimée qu'avait prospéré Cafïa, le dernier grand marché commercial de la mer Noire au moyen âge, pris par les Turcs en 1476. Le souvenir des succès génois ne fut pas étranger à la création et surtout au maintien du consulat de la petite Tartarie. C'est par là que les Français, avant tous les autres Européens, purent espérer faire pénétrer leur commerce au delà du Bosphore.
Comme souvent ailleurs, les médecins et les missionnaires avaient devancé les marchands. Le Français Féraud, premier médecin du Khan autour de 1700, s'en était allé jusqu'en Circassie en 1702. En 1704, il avait fait entrer à Bagtché Seraï un jésuite polonais presque aussitôt enlevé par la peste qui fit périr 20.000 personnes. Deux ans après, Féraud, se trouvant à Constantinople, avait raconté à l'ambassadeur Ferriol et aux jésuites « mille choses loucbanles du pitoyable état où se trouvaient en Crimée une infinité de chrétiens faits esclaves dans les diverses courses des Tartares». Avec l'agrément de Ferriol, qui voulut se charger de la nouvelle mission à ses propres frais, un des quatre jésuites de Constantinople, le père Duban, partit avec Féraud en août 1706 et lut très bien accueilli par le Khan Pour mieux assurer le succès de la nouvelle mission, l'ambassadeur envoya aux jésuites, puis au uïédecin, une patente de consul. Il paraissait délicat de fiiirc accepter l'innovation d'nn consulat sans prendre quelques précautions, sous la forme de présents aj)propriés : un globe terrestre, une ou deux bonnes lunettes (l'approche et autres choses de même nature. De tels cadeaux
(1) Arch. nut. mur. W, 418. L«ttre du 2 avril 1767.
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témoignaient des goûts relevés des princes tartares et ne purent rendre l'établissement du consulat bien coûteux (1).
Après Ferriol, le marquis de Bonnac s'était intéressé à l'établissement de Crimée. Il avait fait promettre à Féraud de lui envoyer des mémoires sur le commerce que les Français pourraient faire de ce côté et le conseil de marine lui demandait de les lui faire parvenir dès qu'il les aurait reçus. En même temps Bonnac caressait le projet d'attirer le commerce de la Perse vers la mer Noire, par la route d'Erzeroum à Trébizonde (2) et le drogman Delaria faisait un voyage dans ces régions pour examiner la possibilité de la réalisation de ce dessein. Bientôt Féraud mourait à Constantinople ; Bonnac le remplaçait par un sieur Glavani. Maurepas, pour obtenir des renseignements précis sur ces rivages inconnus, cherchait le moyen de les faire visiter par nos marins. Villeneuve lui répondait à ce sujet, le 12 novembre 1732 : « Il est difficile qu'il se présente des occasions d'engager les Turcs à se servir de nos bâtiments pour la mer Noire. Si j'en trouve quelques occasions, je n'oublierai pas de donner aux capitaines et patrons les instructions nécessaires sur les observations qu'ils auraient à y faire. »
La nouvelle guerre entre les Turcs et les Russes suscita l'attention déjà éveillée de ce côté. Les armées de la tsarine s'emparaient des embouchures du Don et du Dnieper et entraient en Crimée. Elisabeth prétendait obtenir toute la rive nord de la mer, depuis le pied du Caucase jusqu'aux bouches du Danube, avec droit de navigation pour ses sujets jusque dans la Méditerranée. De son côté l'ambassadeur Villeneuve avait reçu pour instructions d'employer « tous les ressorts imaginables pour que les Moscovites ne pussent obtenir dans la mer Noire une liberté de navigation qui s'étendrait bientôt jusqu'à la Méditerranée. » C'est dire que la question de la mer Noire tint une très grande place dans les négociations du traité de Belgrade. La mission du baron de Tott et du premier drogman Delaria à l'armée du grand vizir, en 1737, prépara heureusement la médiation du marquis :
(1) Noiioeaux mémoires des missions de ht Compagnie de Jésus. T. i, p. 1-94.
(2) Gardane, consul envoyé en Perse, avait proposé d'établir des comptoirs français à Trébizonde, puis à Hlrzeroum, si les Turcs y consentaient. Le Conseil de marine avait demandé son avis à Bonnac. AfT. étrang. corresp. Perse, 5, 28 mars 1718. Ct. une proposition antérieure du chevalier Padery, 22 novembre
les Turcs adoptèrent complètement la ligne de conduite que leur suggérait la cour de F'rance. Aussi le traité de Belgrade détruisit-il toutes les espérances des Russes ; les Turcs conservaient toutes les rives de leur mer, sur laquelle aucun vaisseau russe ne pourrait naviguer; les sujets de la tsarine ne seraient admis à y commercer que sur des bâtiments portant le pavillon turc (1). C'eût été le triomphe pour Villeneuve s'il avait pu obtenir pour nous les avantages refusés à la Russie. L'article 59 des Capitulations de 1740 témoigne qu'il y songea : « Si les marchands français veulent porter en temps de paix les marchandises non prohibées des États de mon empire par terre ou par mer, de même que par les rivières du Danube et du Tanaïs, dans les États de Moscovie, Russie et autres pays et en apporter daus nos États, dès qu'ils auront payé la douane et les autres droits, quels qu'ils soient, comme le paient les autres nations franques, lorsqu'ils feront ce commerce il ne leur sera lait sans raison aucune opposition. » Mais il n'était ici nullement question du pavillon français. Le comte de Saint-Priest atfirmait bien, plus tard, que l'article 59 était au moins aussi expressif que l'article 11 du traité de Belgrade, dont « les Autrichiens avaient inféré depuis en leur faveur la liberté de navigation dans la mer Noire. » Quoi qu'il en soit, les Français n'en tirèrent jamais aucun avantage.
En 1739, Maurepas approuvait la nomination faite par Villeneuve du drogman Venture au consulat de Crimée. Il avait été question d'introduire un article au sujet de ce consulat dans les Capitulations de 1740; on y avait renoncé pour ne pas paraître imposer au Khan l'autorité de la Porte. Venture se vantait l)ientôt du crédit qu'il s'était acquis auprès de ce prince. Il avait auprès de lui le jeune Féraud, médecin comme son père l'ancien consul, mais c'était un jésuite, le P. Lalour. qui avait obtenu du khan le titre d'Hekim bachi, ou premier médecin, et toute sa confiance. La mission des jésuites, composée de plusieurs Pères, était prospère et semblait fortement établie ; ils avaient un hospice et le khan leur permettait d'ériger et de desservir une chapelle consulaire en 174i{. Mienlôl, cependant, par un revirement inattendu, ils étaient expulsés de Bagtché serai. Or, en Crimée, les intérêts religieux paraissaient encore seuls importants. La Chambre du commerce refusait d'acquitter les dépen-
^1) Voir VNndal. Une umbatuade fiançnite en Orient »ou» Lonia XV, passim.
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ses failes pour la construclioii de la maison du consul et Mauiepas lui donnait raison parce que le consulat n'était pas fort utile au négoce. « Mais vous n'ignorez pas, répondait l'ambassadeur Gastellane au ministre, que cet établissement est nécessaire pour la religion et qu'on s'en sert utilement dans les atTaires politiques. «Cependant les intérêts commerciaux n'étaient pas oubliés ; Venture promettait un mémoire à Gastellane. a Voici la seconde année, écrivait encore celui-ci à Maurepas, que des personnes qui sont sous la protection du roi ont fait quelque entreprise de ce côté-là. Je ne négligerai rien pour examiner à quoi ce commerce pourrait aboutir (1). » En même temps, pour satisfaire au désirdu ministre qui voulait avoir une connaissance exacte de la mer Noire, l'ambassadeur faisait passer à Bagtclié Serai un jésuite polonais, le P. Borowski, excellent mathématicien, dans l'intention de lui faire visiter les côtes de cette mer les moins connues. Jusque dans ces parages reculés Maurepas restait inflexible sur l'application de ses règlements. Venture et Féraud, s'étant fait appuyer par le supérieur delà mission des jésuites pour obtenir la permission de se marier à deux Arméniennes, Maurepas répondit par l'ordre de repasser en France, s'ils s'avisaient de passer outre à ses défenses.
Un an après (1744), Venture, menacé de perdre la vue, rentrait à Constantinople ; un autre drogman, Choquet, le remplaçait en Crimée oîi il arrivait en 1746. Il était chargé d'abord de négocier le retour des jésuites et s'aperçut qu'on évitait à la cour du khan de s'expliquer positivement à ce sujet. En revanche, il obtint la permission d'aller à Caffa, restée la principale place de commerce, que ses prédécesseurs n'avaient pu encore visiter (2). Au même moment, parvenait à la cour un projet de commerce dans la mer Noire, adressé de Constantinople. Suivant l'auteur, ce commerce « serait encore plus avantageux et plus étendu que celui que l'on faisait dans les autres échelles du Levant, si les Turcs le permettaient aux princes chrétiens. » Le roi ne pourrait obtenir cette permission qu'en faisant des présents considérables et en prenant le temps d'un service rendu. De plus, il faudrait une négociation fort secrète pour ne pas susciter la jalousie des autres puissances (3).
(1) 18 avril et 5 juillet 1743. Bibl. nat. mss. Nouv. acq. fr. 5099.
(2) Correspondance de Gastellane Bibl. nat. mss. Nouv. acq. tr. 5103 et 5105.
(3) Aff.étrang. Mém. et doc. Angleterre, 63, fol. 152-154.
L'année suivante, le vieux pacha Bonneval faisait part à C.astellane d'une lettre d'un capucin de la mission de Géorgie (1), sur les moyens de faire passer par ce pays le commerce de la Perse. Bonneval liait à ce projet la permission de faire entrer nos bâtiments dans la mer Noire. L'ambassadeur trouvait ces desseins trop vastes et la route de Géorgie moins bonne que celle de Trébizonde à laquelle Bonnac avait songé, mais il signalait à Maurepas le commerce de la Géorgie, ses cires, ses cuirs et ses soies. Il s'agissait d'enlever aux Anglais ces articles, qu'ils faisaient passer par la Caspienne, grâce à leurs traités avec les Russes. « Il suffirait dans les commencements d'avoir en Géorgie un correspondant solide. Puis on tenterait de donner aux capitaines grecs un pilote français, de leur inspirer de se servir de bâtiments d'un gabarit avec des voiles à l'européenne ; alors la navigation deviendrait sûre. Pour ce qui est de l'entrée de nos propres bâtiments dans la mer Noire, ajoutait Castellane, je n'ai encore conçu de possibilité dans ce projet que pour le commerce de nos vins, si les Moscovites acceptent, les Turcs pouvant se relâcher sur ce point par forme d'exception. » Une première opération de 10.000 piastres fut conclue avec deux Arméniens de Géorgie, dont les renseignements avaient confirmé ceux du capucin. Pour « porter celte affaire à sa maturité » l'ambassadeur résolut d'envoyer avec eux sur les lieux « un homme de confiance et de probité qui connût la langue arménienne et turque, qui eût du génie, de la pénétration. » Un secrétaire de l'ambassade, de Lancey, s'offrit pour celte mission. Mais les Turcs lui refusèrent des passeports pour ne pas froisser les Russes et les Anglais. D'autre part, la Chambre du commerce, consultée sur le projet d'un négociant de Constantinople, Gautier, de faire un établissement en Géorgie, délibéra qu'il y aurait plus d'inconvénients que d'avantages, parce que les échelles de Constantinople et de Sinyrne en pâtiraient. Les Marseillais devaient faire des objections de même ordre aux établissements de l'Adriatique (2).
Cependant Castellane se félicitait que Choquet eût commencé un petit commerce et trouvé le débit de quelques draps envoyés
(I) Kllc comptait quitrc l'ùrcs à Akiil/.iké, la principale ville. Deux furent motiHucr^'H en 1754, lor.H des troubles causés par les Lczghiens ; les deux autre» furent HauvéB par le pacliu turc d'Akalziké. Arch. nat. mnr, K^ 200.
{'i) Uibl. nut. m»*, nouv. ucq. fr. 5105, — Arch. de la Chambre. HH, 8. Mémoire de 1717.
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par le négociant Magy, Il avait obtenu du grand douanier l'exemption de la double douane payée dans la mer Noire par les sujets du Grand Seigneur. Dans une autre lettre, il exprimait l'espoir que Choquet ferait réintégrer les jésuites. S'il échouait, il serait rappelé et redeviendrait drogman : l'intérêt religieux primait donc encore l'intérêt commercial. En 1748, Choquet malade était remplacé par de Lancey. Il avait assuré que l'établissement d'un comptoir à Caffa, dont on avait parlé, ne pourrait réussir sans l'appui d'un consul. Cependant, le nouvel ambassadeur, des Alleurs, obtenait du minisire la permission d'y laisser aller un facteur de Constantinople sans que la nation put être engagée dans aucun risque financier. Ce premier Français ne resta pas longtemps seul. Cinquante ans environ après le consul et les missionnaires les marchands pénétraient en Crimée, dans la vieille cité des Génois, au milieu du xviii* siècle.
Après six ans de séjour de Lancey, rappelé pour servir auprès de Vergennes comme premier secrétaire, fut remplacé par Charles-Claude de Peyssonnel, le fils de Charles de Peyssonnel, l'ancien secrétaire de l'ambassade, alors consul de Smyrne. Vergennes, très économe, eijl bien voulu se dispenser des cadeaux d'usage portés par le consul et s'exécuta d'assez mauvaise grâce : une tabatière d'or pour le Khan, quelques montres « pas trop chères », jointes aux lettres écrites à ses trois principaux ministres, lui parurent suffisantes. Peyssonnel, nommé en 1754, s'occupait déjà depuis plusieurs années de réunir des renseignements auprès des négociants turcs, grecs, arméniens, sur la navigation et le commerce de la mer Noire. Il n'arriva que deux ans après en Crimée ; appelé bientôt au consulat de la Canée, en juillet 1757, il dut attendre son successeur qui n'arriva qu'en mai 1758. Puis il fui retenu par les troubles de la Tartarie ; le Khan, le tenant en haute estime, l'obligea de faire campagne avec lui et le mit dans la nécessité de revenir par terre à Constantinople. Il avait su profiter de son séjour à Bagtché Seraï pour rédiger une série de mémoires (1) sur la petite Tartarie et sur les pays voisins. Dans l'un d'eux il examinait les prétentions des Russes à la navigation dans la mer Noire et se demandait si la liberté qu'ils réclamaient serait avantageuse ou nuisible au commerce de la Fiance. Il était très affiriiiatif à ce sujet. « Il y aurait, disait-il, immense avantage pour notre commerce
(1) Ail. étrang. Mém. et doc. Turquie, 30 et Bibl. nat. mss. uouv. acq. fr.
el diminution de celui d'Angleterre. . . Les Anglais sont aujourd'hui les fournisseurs généraux de la Russie et font dans cet empire un commerce immense que nous pourrions leur enlever facilement dès que les bâtiments russes auraient la facilité de venir librement à Constantinople (1). »
Mais Peyssonnel avait surtout profité de son séjour pour compléter ses notes commerciales sur la mer Noire. Sur l'invitation du ministre, il en fit un gros mémoire, terminé à la Canée en 1762, qu'il envoyait alors à la fois à Vergennes et à l'intendant de la Tour, inspecteur du commerce. Tous les pays de la mer Noire y étaient successivement passés en revue : petite Tartarie, Circassie, Géorgie, Anatolie du Nord, Bulgarie, Valachie, Moldavie. Dans ces deux derniers pays, Peyssonnel proposait d'abord l'établissement de consuls Après qu'ils auraient « pris racine » un commerce florissant pourrait être fait par des maisons établies à Jassy, Bukharest, Galalz, Giurgiewo, Varna. Pour tirer le meilleur parti possible de la mer Noire, Peyssonnel parlait de « former une compagnie par actions dont le comptoir serait à Constantinople et à laquelle tous les négociants de France pourraient prendre part. Avant d'établir cette compagnie et d'envoyer dans les diverses échelles de la mer Noire les facteurs nécessaires, on pourrait commettre un homme entendu et expérimenté pour faire le tour de cette mer, examiner encore plus à fond les diverses échelles (2). »
Les années qui suivirent la fin de la guerre de Sept ans furent marqués par une série d'entreprises coloniales et commerciales. Le grand mémoire de Peyssonnel était donc arrivé au bon moment ; aussi Praslin le réclamait-il à l'intendant de la Tour et lui écrivait-il après l'avoir reçu: «Cet ouvrage, bon à garder et à consulter, m'a paru très étendu elje le ferai examiner avec soin si, comme je l'espère, on peut en tirer quelques avantages à la paix dans une partie qui nous a été juscju'à présent si peu connue (3). » En 17(>6, le même ministre et le Bureau du commerce s'occu-
(1) liéfltxion» poUliques sur l'indépendance des Tailares el sur la naiùiiation de» HuxMet dans ht mer Noire. Aiï. étnin)^. Mém. et doc. Turquie, 30, fol. 110- 12.1 et ihid. Turquie, 14 fol. n)*.)-206. Ici le niénioire est fausseineiit attrihuc au comte de Saint-I'rieiit. — Un autre auteur |)ro]>osait eu \7'}^) une alliance turc|ue connue le seul moyen d'«»l)tenir le commerce exclusif de la mer Noire. AIT. {•limm. Mém. et doc. France '2m\), fol. ;».').')- :U}2
CJ) Traité mir le cnwnicn-e de la mer Noire. - T. n, p. '2V2 et suiv.
(3) Lettre» du 10 septembre el IH octobre 17«2. Arch. des B.-du-Hb. C, 'J&4U. - lAi mémoire ent uux AIT. étraiiK* Mém. et doc. Turquie, 14, fui. l(i-lU8.
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paient encore de la mer Noire, Une controverse aigre-douce s'engageait enire l'aini>assadeur et l'intendant de Montaran qui pensait qu'on pouvait invoquer auprès des Turcs les articles 57 et 59 des Capitulations de 1740 pour réclamer l'entrée de nos navires dans la mer Noire, en vertu du principe que tout ce qui n'est pas prohibé est permis. Or, la navigation dans cette mer n'était pas prohibée. L'ambassadeur répondait avec raison que, pour les Turcs, tout ce qui n'était pas énoncé expressément dans les Capitulations n'était pas accordé. Choiseul, voulant être éclairé lui-même, demandait à Vergennes un nouveau mémoire.
En l'adressant, le 29 janvier 1767, celui-ci déclarait qu'il venait de travailler pendant huit ans à approfondir celte matière, que son ouvrage était « le fruit de beaucoup de recherches et d'un très long, très pénible et très insipide travail (1). » Comme Peyssonnel, Vergennes passait en revue successivement tous les pays qui entouraient la mer Noire. Mais, dans sa lettre d'envoi, il faisait ressortir tous les obstacles : insuffisance des Capitulations; intérêt delà Turquie d'exclure les pavillons étrangers pour ne pas donner à la Russie le prétexte d'introduire le sien et aussi pour ne pas mécontenter les habitants des côtes de la mer Noire, « gens féroces et barbares qui n'ont pas d'autre profession et d'autres moyens de subsister que cette navigation » ; interdiction du libre transit par le Bosphore pour tout ce qui pouvait servir à alimenter la capitale et aussi pour toutes les munitions de guerre et matériaux de constructions navales, ce qui supprimait les principaux aliments du commerce.
Cependant Prasiin, conseillé par Montaran, était décidé à passer outre. Encouragé par lui et assuré de sa protection, un financier ou négociant parisien, Louis du Valz, constituait en 1767 une importante compagnie au capital de 2.500.000 livres. Tout en l'approuvant, Choiseul faisait d'abord opposition à l'impression du prospectus rédigé parla Compagnie, dans la crainte de porter ombrage à la cour de Russie (2). Cependant le prospectus imprimé était bientôt envoyé au baron de Totl pour lui demander son avis. Le second des de Tott, officier dans le régiment de Berchiny dont son père, l'ancien auxiliaire de Villeneuve, devenu brigadier des armées du roi, était lieutenant-colonel, avait suivi
(1) Mémoire sur le commerce [de la mer Noire. Aff. étrang. Mém. et doc. Turquie, 14, fol 8-12. — Cf. arch. iiat. mar. B'. 418.
^2) 9 décembre 1767. Aff. étrang. Mém. et doc. France, 2005.
celui-ci à Constantinople, attaché comme lui à la maison de Vergeiines. Choiseul venait de l'envoyer en Crimée accompagné d'un secrétaire et du drogman Ruffin, chargé des fonctions consulaires. La guerre étant imminente entre la Russie et la Turquie, sa mission n'était plus celle d'un simple consul, mais d'un résident, agent politique entouré de plus d'apparat. D'ailleurs, en réponse à la demande d'avis qu'il avait reçue, de Tott avait représenté que la Compagnie avait besoin d'être soutenue puissamment et d'être assurée de la protection du Khan par la conclusion d'un traité de commerce. Pour le succès de cette négociation le « titre de consul n'était ni assez apparent, ni assez imposant (1). » On trouve dans les Mémoires de de Tott les détails de son voyage et de son séjour en Crimée. Il s'y étend complaisamment sur les mérites supérieurs de Krim Gueraï et sur l'amitié qu'il inspira à ce prince qu'il initiait à la fois aux recettes de la cuisine française, aux finesses des comédies de Molière et aux systèmes des philosophes de l'Occident. Les hasards de la guerre, l'assassinat de Krim Guéraï le ramenèrent bientôt (1769) à Constantinople où il allait se signaler.
La guerre russo-turque empêcha la compagnie parisienne de rien tenter. En même temps, elle faisait fermer le modeste comptoir français de Caffa dirigé par un facteur et plusieurs commis. Plusieurs maisons de Marseille lui adressaient des articles de Nuremberg, du café, du sucre, du tabac, des draps et autres étoffes et de nombreuses autres marchandies. Le tout pouvait monter aune centaine de mille livres et donnait de beaux bénéfices nets de 30 à 40 o/o. En 1769, les Français du comptoir vendirent tout précipitamment et rentrèrent à Constantinople (2). Trois ans après, le géographe Bellin dressait la carte de la mer Noire pour le service des vaisseaux du roi.
Tout à coup le traité de Kaïnardji vint changer complètement la situation. Les Russes réalisaient enfin leur rêve et c'était Choiseul qui, en lançant imprudemment les Turcs dans la guerre, leur en avait fourni l'occasion. En 1774, ils obtenaient la liberté du commerce et de la navigation dans la mer Noire. Saint-Priest avait travaillé inutilement pour « éloigner une paix avec des conditions si nuisibles. » Bientôt , la convention d'Âïnali
(1) Mém. et doc. Turquie, 14, fol. 207-210. La date de 1780 est faussement attiibaée à ce document.
(2' Lccicrc. Atla»; d'après le voyageur NicolaS'Ernest Kléeman.
Cavac (1779) accordait le libre passage du Bosphore et des Dardanelles. En 1782, les Russes s'emparaient delà Crimée et le traité de commerce du 10 juin 1783 leur concédait tous les avantages commerciaux de nos Capitulations (1). Joseph II exigeait pour ses sujets le même traitement et l'obtenait à la suite d'une puissante démonstration militaire en février 1784, Une ère nouvelle semblait ouverte pour le commerce du Levant.
L'impératrice avait résolu de fonder sur le Dnieper, dont le traité de 1774 partageait les embouchures entre la Russie et la Turquie, le port russe sur la mer Noire. L'entrée du liman du fleuve reslait commandée par la forteresse turque d'Oczàkov, en face de laquelle les Russes avaient Kilbouroun (Kinburn). Ceuxci voulurent échapper à la surveillance d'Oczàkov et c'est ce qui détermina l'emplacement de la nouvelle ville à laquelle fut donnée le nom de Cherson qui évoquait le souvenir de la plus riche des villes anciennes de la Crimée. Emplacement peu favorable : le pays était désert, malsain à cause des inondations ; chaque été les fièvres malignes faisaient de grands ravages. Quant à la navigation, elle était arrêtée pour les navires d'une portée ordinaire au village de Gloubok, non loin d'Oczàkov, à sept lieues en aval. Les négociants devaient supporter de gros frais, pertes de temps, avaries, pour les transports pénibles, sur des allèges, entre Gloubok et Cherson. A ces inconvénients, Catherine essaya de remédier par l'octroi de toutes sortes de privilèges et par d'importants travaux qui coûtèrent de grosses sommes. La fondation de Cherson, en 1778, fut saluée comme un événement de haute portée. Leclerc écrivait dans son Atlas du commerce : « Catherine va donc rouvrir l'ancienne route du commerce le plus vaste et le plus riche qui se soit fait sur la terre (2) ; si elle vient à bout des obstacles et des lenteurs inséparables d'un projet si vaste et s'il est propre à occuper l'àme de cette souveraine, il est digne de fixer l'attention de l'Europe. »
Les souvenirsdu passé faisaient illusion et l'ouverture de la mer Noire ne devait pas révolutionner le commerce de l'Asie. Mais la conséquence immédiate était d'ouvrir un débouché au commerce russe vers le Sud ; les Français, n'ayant pu empêcher l'expansion
(1) Détail du traité dans Anthoine. Essai historique, p, 105-109.
(2) « La mer Noire et la mer d'Azur. . . ont été le centre du commerce le plus riche de l'Univers. » Anthoine. Essai historique, p. 4,
russe, résolurent tout au moins d'en profiler. Dès 1775, l'ambassadeur Saint-l'riesl, « par obéissance plutôt qu'avec espérance de succès », avait déterminé le négociant marseillais Greling à tenter de vendre des marcbandises dans les nouveaux ports russes de la mer d'Azof par l'intermédiaire d'un facteur grec. « Si ce commerce peut prendre une face riante, écrivait-il, ce ne sera que dans quelques années, lorsque la Russie méridionale sera peuplée et accoutumée à ce débouclié. Encore faudrait-il que la Porte accordât aux deinées russes la liberté de transit. . . Le plus probable est que le commerce de la mer Noire ne deviendra vraiment intéressant qu'après la cliute de l'empire ottoman et sa réunion à la Russie (1). »
D'autres faisaient ressortir que les avantages accordés aux Russes ne pouvaient que tourner au profit des Anglais et de leur commerce du Levant à cause des liaisons des cours de Pétersbourg et de Londres. Leur conclusion était qu'il fallait à tout prix conclure un traité de commerce avec la tsarine ; la Cliambre du commerce appuyait leurs observations de son autorité. En 1780, desCorches de Sainle-Croix, le futur représentant de la Convention à Constantinople, exposait les avantages que « la France et la Russie trouveraient à former entre elles par les mers turques un commerce réciproque et à obtenir de la Porte des facilités à ce sujet (2). » La brouille de Catherine avec les Anglais, quand elle se mit en 1780 à la tète de la ligne de neutralité armée, parut une occasion favorable pour nouer des relations commerciales avec les Russes. Une Compagnie du traité de Russie, dont les promoteurs étaient des Bordelais, fut fondée au capital de quatre millions de livres. Elle devait équiper huit navires pour la Russie et faire ses armements à la fois dans les ports de Marseille, Cette, Bordeaux et le Havre (3). Mais elle ne put exécuter ses plans, au moins dans la mer Noire. En 1783, Choiscul-Gouffier, candidat à l'ambassade de Constantinople, cherchait à prouver, dans un mémoire où il parlait de laire de l'Orient, par le commerce, une vaste colonie française, que l'intérêt économique devait rapprocher la Russie et la Turquie pour le plus grand profil de la h'rance. « L'extension du com-
(1) Mémoiie. lie VdinbitasaiU' . AIT. éti'aiif{. Mém et doc. Turquie 8.
(2) AIT. t'lranj< Méin. cl duc. France, •2(K).'), loi. '2(J2 2(U) ; — Arch. des H.- <lu-Hli. C, 2484. 14 inaiH 1777; — AIT. élrung- Méni. et doc. Turquie, 8, fui 105-170.
(3) Uttre du 14 novembre 178U, UU, 307.