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CHAPITRE DEUXIÈME Commerce de la Guyenne. Rordeaux

L’ancienne Aquitaine forma au moyen âge les deux duchés de Guyenne et de Gascogne réunis au XIe siècle en un seul fief. C’était la plus vaste principauté de France et sur certains points la plus fertile, dans les riches vallées de la Garonne et delà Cha-

rente. Le large estuaire de la Gironde invitait au commerce et fit la fortune de Bordeaux i.

Situation de Bordeaux. — Placé à cent kilomètres du golfe de Gascogne, mais assez près encore pour que la marée amène les vaisseaux dans son vaste port creusé en demi cercle, Bordeaux était prédestiné à devenir la métropole commerciale du sudouest. Au IY° siècle, le poète Ausone, né à Bordeaux, cite pa-rmi les objets de son commerce le suif, la cire, la poix des pins, et surtout les huîtres du Médoc que leur qualité merveilleuse , dit-il, fait admettre à la table des Césars , qualité non moins vantée que V excellence de ses vins . Un autre écrivain, Salvien, qui n’est ni poète ni bordelais, en parle avec plus d’enthousiasme encore : Personne ne doute que le pays habité par les Aquitains ne soit comme la moelle de la Gaule entière. Toute cette contrée est tellement entrecoupée de vignobles, fleurie de prés, parsemée de champs cultivés, semée d arbres à fruits, arrosée de fontaines , sillonnée de rivières que ses possesseurs semblent avoir obtenu en partage une image du Paradis plutôt qu une partie de la Gaule . »

La Guyenne sous les rois anglais . — Cette prospérité, affaiblie par les invasions, se releva au XIIe siècle par les relations avec lhingleterre et par le commerce des vins. Eléonore de Guyenne, répudiée par Louis YII, épousa Henri Plantagenet, comte d’Anjou,

1. Y. Francisque Michel: Histoire du commerce et de ta navigation à Bordeaux , et D. Brissaud : Les Anglais en Guyenne.

duc de Normandie et bientôt roi d'Angleterre (1154). Cette union, cause de trois siècles de luttes terribles où la France faillit perdre son indépendance nationale, fut l’origine pour Bordeaux et la Guyenne de la plus grande prospérité. Les rois d'Angleterre, maîtres du duché par mariage et non par conquête, avaient intérêt à ménager une province éloignée, sans cesse menacée par les rois de France. Aussi lui accordèrent-ils les plus larges franchises • et de grands privilèges commerciaux.

Le gouvernement royal était représenté dans la province par trois officiers : le Sénéchal de Gascogne exerçant l’autorité politique et militaire, mais assisté d’un conseil royal de Gascogne recruté parmi les notables du pays et dont il était tenu de prendre les avis pour toutes les mesures importantes ; le Connétable de Bordeaux administrant les revenus de la province ; le Chancelier de Guyenne chargé de rendre la justice avec l’assistance d’une. Cour de Gascogne presque toute composée de gens du pays, prélats, barons et maires des principales villes. Des Etats-provinciaux , ’ où figuraient les députés des troisordres,étaientfréquemmentconvoqués. Enfin les communes se multiplièrent rapidement, avec des libertés toujours croissantes, du XIIe au XIVe siècle. Bordeaux entre autres possédait un maire et desjurats investis d’une grande autorité.

Le commerce des vins à Bordeaux. — C’est au XI II» siècle que le commerce des vins prend à Bor-

deaux une importance exceptionnelle. Jusqu’en 1204 les rois et les seigneurs anglais buvaient les vins de Bourgogne et du centre apportés par le commerce

Carte 7. — Commerce de Bordeaux.

normand. Mais quand la Normandie leur fut enlevée par Philippe-Auguste, ils établirent avec Bordeaux des relations commerciales fructueuses pour la Guyenne. Ils accordèrent à leurs marchands les plus grands privilèges. Ainsi Jean Sans Terre affranchit

les bourgeois de Bordeaux de tout impôt royal pour le transport de leurs vins (1213) et leur donnna des lettres de protection valables dans toute l’étendue des possessions anglaises. Bordeaux devint l’entrepôt de presque tout le commerce des vins de Guyenne et de Gascogne. On recevait d’en haut les vins blancs et le vin clairet (le claret) de Gaillac très recherché à la cour d’ Angle terre, ceux de Montauban, Moissac, Castelsarrasin, Cahors, Villeneuve, Penne, Agen, Marmande et Bazas; en descendant, on prenait les vins déjà renommés du Médoc, ceux de Castillon, du bec d’Ambez, de Margaux, Blaye et Royan. Après Bordeaux, d'autres villes sont mentionnées pour le commerce des vins : Bergerac, Libourne, Saint-Émilion, La Réole dans la basse Guyenne ; Bayonne en Gascogne ; La Rochelle pour les vins du Poitou.

Relations avec l'Angleterre. — Les rois anglais n’ayant pas alors de flotte militaire qui leur appartînt en propre, nolisaient en temps de guerre des navires aux armateurs ; ceux-ci, en temps de paix, louaient ces vaisseaux du roi aux marchands associés de Bordeaux. C’était une sorte de caravane maritime, nécessaire pour protéger le commerce dans ces temps d’hostilités continuelles; c’est ainsi qu’en 1373 Froissard nous montre deux cents nefs (navires) d' Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande arrivant aux vins à Bordeaux. Les principaux ports fréquentés par les marchands bordelais étaient : Londres où l’on trouve en 1141 une commande de mille barriques à la fois,

Soutliampton,Benvick (deux cents, puis cinq cents pièces), Huit (deux cent cinquante), Chester, Exeter, Bristol, Dublin. En échange, ils exportaient de Londres les grains, viandes, fromages, suifs, peaux de daims, de moutons et de chèvres, l’étain, les poissons de la mer du Nord, hareng, morue et saumon salé, les laines d’Ipswich elles draps verts de Lincoln.

Relations avec les autres pays. — Bordeaux expédiait aussi des vins en Normandie, au port de Bouen : en Bretagne, par Vannes et Bedon ; en Flandre, pays de grande richesse et de longs festins, par Bruges. L’Espagne alors soumise en grande partie aux musulmans produisait peu de vin : les chrétiens en demandaient à Bordeaux où le roi Edouard II avait accordé de grands privilèges aux marchands de Castille et de Navarre; ils apportaient en échange des épiceries, drogueries et teintureries, des soieries et des chevaux. On trouve aussi à Bordeaux quelques industries florissantes : des draperies légères, des corderies et des fabriques de chanvre comme il convient à un pays maritime, l’orfèvrerie, les bijoux, surtout des armes renommées, épées, dagues et lances forgées avec les bons fers du Périgord et de Navarre.

Parmi les autres villes commerçantes du duché on citait : Bayonne et Saint- Jeàn-de-Lnz dont les hardis marins poursuivaient la baleine jusque dans les mers septentrionales ; Roy an, Marennes et

Broitage pour le trafic du sel, surtout l’île et la ville d 'Oléron. Dès le XIIe siècle on y trouve le célèbre Rôle ou jugement d 'Oléron, recueil de lois maritimes adoptées alors en France, en Angleterre et en Espagne.

Les monnaies de Guyenne. — Une des causes de cette prospérité commerciale était le bon titre de la monnaie. En 1228, Henri III ordonna de frapper la monnaie de Bordeaux au poids de celle de Tours (la livre tournois) alors la plus répandue en France *. Le travail de l’atelier royal était entretenu par les' changeurs , marchands de la ville faisant la banque ; en raison du grand nombre de monnaies étrangères qu’ils recevaient, ils étaient chargés de les convertir eh Guyennois, et nommés à cet effet pour quinze ans soit par le roi, soit par le maire de Bordeaux. Il y avait le Guyennois noir ou monnaie de billon, et le Guyennois sterling en argent. Us avaient seuls cours dans le duché, et ne paraissent pas avoir été altérés par les rois Anglais ; car il ne s’élève à ce sujet aucune réclamation en Guyenne, comme cela était si fréquent en France aux XIY° et XVe siècles.

Décadence du commerce à Bordeaux. — Toutes

1. D’après N. de Wailly (édition de Joinville) la livre tournois valait à cette époque 20 f. 20 valeur intrinsèque, et une valeur relative 30 fois plus considérable, soit 607 fr. Le Guyennois d’argent aurait donc été l’égal du sou tournois, 1 fr. ou 30 fr. et le Guyennois de billon l’égal du denier tournois, 0,08 au 2,40.

ces raisons expliquent comment Bordeaux fut Anglais de cœur pendant la guerre de Cent xVns. A cette époque, du reste, le sentiment de la grande patrie n’exislait pas encore, et le gouvernement des Valois n’était pas fait pour leur attirer les peuples. Aussi le triomphe de l’indépendance nationale fut-il le signal de la décadence du commerce à Bordeaux. La ville se rendit en 1451 à Charles VII en stipulant la conservation de ses franchises et de celles du pays. Mais les promesses du roi furent vite oubliées. La perception arbitraire des impôts sans la participation des États, l’établissement de garnisons permanentes dans des villes accoutumées à se garder elles-mêmes, surtout Vaide du quart du vin (impôt du quart de la valeur !) soulevèrent un tel mécontentement qu’un complot se forma pour rappeler les Anglais: la ville fut livrée à Talbot sans résistance (1452). Mais la victoire des Français à Castillon où Talbot fut tué (1453) amena la soumission de Bordeaux qui dut payer une amende de 100,000 écus d’or (5,400,000 fr. d'aujourd’hui) et perdre ses franchises : le maire et lesjurats furent nommés par le roi.

Le commerce ne fut pas moins atteint. Les Anglais reprirent l’ancienne route commerciale plus courte de la Normandie.. Ils vinrent chercher à Bouen les vins de Bourgogne en échange de leurs laines qui donnèrent un grand développement aux draperies normandes, pendant que celles de Bordeaux dépé-

Tissaient. Malgré plusieurs privilèges accordés à la ville par Louis XI, elle attendit plus d’un siècle avant de retrouver son ancienne prospérité commerciale.

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